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Fin de l’establishment Fracture Nord-Sud Sécession de l’Ecosse

ALGÉRIE —BOUTEFLIKA ET APRÈS ? SUÈDE— RACISME : 24 HEURES DANS LA PEAU D’UN AUTRE BRÉSIL—A L’UNIVERSITÉ, LE SUCCÈS DES QUOTAS ALLEMAGNE — PASSEUR DE MALADES, UN MÉTIER LUCRATIF ÉTATS-UNIS—L’ARCHE DES CRÉATIONNISTES

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N° 1175 du 10 au 15 mai 2013 courrierinternational.com Belgique: 3,90 €

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Courrier international — no 1175 du 10 au 15 mai 2013

ÉDITORIAL JEAN-HÉBERT ARMENGAUD

p.34

L’économie fish & chips

ROYAUME DÉSUNI

R

MARTIN PARR/MAGNUM

Sombres perspectives économiques, fracture entre le Sud traditionnellement prospère et le Nord désindustrialisé, tentation sécessionniste en Ecosse et establishment affaibli… Les piliers du royaume s’effondrent un à un.

p.16

Syrie. Après les frappes, l’armée sans réaction Les attaques israéliennes en territoire syrien ont démontré l’impréparation des troupes de Bachar El-Assad, incapables de riposter, analyse le quotidien israélien Ha’Aretz.

p. 42

p.20

Portables contre paludisme

Bangladesh. Le coût humain des prix bas SCHOT, PAYS-BAS

La mort de plus de 500 personnes à Dacca dans l’effondrement d’un immeuble hébergeant des ateliers de confection est la conséquence directe de la mondialisation, dénonce le site de gauche CounterPunch.

360°

Des chercheurs exploitent les données des relais téléphoniques pour enrayer la propagation de la maladie. Une stratégie très efficace dans les pays en développement. ← Dessin de Belle Mellor paru dans The Economist, Londres.

SUR NOTRE SITE

p.4 6 ← Au jardin d’Eden. Photo Jennifer Midberry/Sipa

En couverture : L’Union Jack peint sur un mur de briques. Photo de Sally Anscombe/Getty Images

Retrouvez Eric Chol chaque matin à 6 h 55, dans la chronique

“Où va le monde” sur 101.1 FM

L’arche des créationnistes

L’arche de Noé ne sera bientôt plus un mythe. Elle est en cours de construction dans le Kentucky, dans ce qui sera le premier parc d’attractions créationniste. Cette interprétation littérale de la Bible – et surtout de la Genèse – est largement partagée aux Etats-Unis.

HADDAD, LONDRES

appelez-vous : ce fut un éclat de rire planétaire. Au plus fort du tsunami financier qui balayait la planète après la faillite de Lehman Brothers, le Premier ministre britannique Gordon Brown commettait ce formidable lapsus devant la Chambre des communes, le 10 décembre 2008 : “Non seulement nous avons sauvé le monde… pardon… Non seulement nous avons sauvé les banques…” Les Britanniques sont parfois ainsi : persuadés de pouvoir sauver le monde, ils méprisent les modèles de développement différents du leur, notamment celui de l’Europe continentale, et en particulier celui d’une France supposément empesée, bureaucratique, dirigiste. Les Britanniques ont continué à nous donner des leçons : ils seraient, c’était plié, les premiers à sortir de la crise économique qui a suivi. Ils laissaient plonger la livre sterling, heureux de ne pas faire partie de la zone euro, pour relancer, disaient-ils, leurs exportations… Raté : leurs clients étaient européens, donc de moins en moins acheteurs. La flexibilité de leur marché du travail, dont ils se vantaient, et qui devait leur permettre de rebondir rapidement ? Encore raté : le taux de chômage a presque doublé. Enfin et surtout : le miracle de l’austérité, professé par le travailliste Gordon Brown comme par son successeur conservateur David Cameron, n’était qu’un mirage. Coupes à la tronçonneuse dans les aides sociales, dans le système de santé public… rien n’y fait, la croissance économique britannique reste aussi desséchée et squelettique que le filet de cabillaud d’un fish & chips dans un mauvais pub à touristes du quartier de Westminster.

à la une

Sommaire

www.courrierinternational.com MOYEN-ORIENT Les suites des frappes israéliennes sur la Syrie. GÉOGRAPHIE Téhéran va lancer un Google Earth islamique PAKISTAN AUTREMENT Dossier spécial (à suivre aussi via #Pakistanautrement) à la veille des élections du 11 mai. Retrouvez-nous aussi sur Facebook, Twitter, Google+ et Pinterest.


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Courrier international — no 1175 du 10 au 15 mai 2013

Sommaire Les journalistes de Courrier international sélectionnent et traduisent plus de 1 500 sources du monde entier : journaux, sites, blogs. Ils alimentent l’hebdomadaire et son site courrier international.com. Voici la liste exhaustive des sources que nous avons utilisées cette semaine : Ha’Aretz Tel-Aviv, quotidien. Asharq Al-Awsat Londres, quotidien. Burkina 24 (www.burkina24.com) Ouagadougou, en ligne. Corriere della Serra Milan, quotidien. CounterPunch (www.counterpunch.org) Petrolia, site Internet. The Christian Science Monitor Boston, hebdomadaire. Dagens Nyheter Stockholm, quotidien. The Daily Telegraph Londres, quotidien. Dong-a Ilbo Séoul, quotidien. Elaph (elaph.com) Royaume-Uni, en ligne. Ettelaat Téhéran, quotidien. Financial Times Londres, quotidien. Al-Hayat Londres, quotidien. The Guardian Londres, quotidien. Istoé São Paulo, hebdomadaire. Jingji Guancha Bao Chine, hebdomadaire. Jutarnji List Zagreb, quotidien. La Marea Madrid, mensuel. New Scientist Londres, hebdomadaire. Newsweek Polska Varsovie, hebdomadaire. The New York Times Etats-Unis, quotidien. La Nouvelle Tribune Bénin, quotidien. Now (now.media.me/lb/ar) Beyrouth, en ligne. The Observer Londres, hebdomadaire. Ogoniok Moscou, hebdomadaire. Oukraïnsky Tyjden Kiev, hebdomadaire. Al-Quds Al-Arabi Londres, quotidien. Le Quotidien d’Oran Oran, quotidien. Razón Pública Colombie, revue en ligne. The Spectator Londres, hebdomadaire. Der Spiegel Hambourg, hebdomadaire. Technology Review Cambridge (Etats-Unis), bimestriel. Le Temps Genève, quotidien. The Washington Post Washington, quotidien. Yediot Aharonot Tel-Aviv, quotidien. Die Zeit Hambourg, hebdomadaire.

← Toutes nos sources Chaque fois que vous rencontrez cette vignette, scannez-la et accédez à un contenu multimédia sur notre site courrierinternational.com (ici, la rubrique “Nos sources”).

7 jours dans le monde 6. Royaume-Uni. Ukip : une façon si anglaise de protester 9. Portrait. Daayiee Abdullah

D’un continent à l’autre —AMÉRIQUES

10. Brésil. A l’université, le succès des quotas ! 11. Mexique. Du rififi dans la lutte antidrogue 12. Etats-Unis. Les libraires indépendants ont encore leur mot à dire

—AFRIQUE 14. Algérie. Bouteflika : et après ? 15. Burkina Faso. La menace des “sachets noirs” 15. Bénin. Haro sur l’essence frelatée

—MOYEN-ORIENT 16. Israël. Après les frappes, l’armée syrienne sans réaction

18. Liban. Parler du voile derrière son voile 18. Iran. Des messies à la pelle

—ASIE 20. Bangladesh. Le coût humain des prix bas 21. Corées. Dernier point de contact gelé 22. Chine-Japon. Et une... et deux pommes de discorde

—EUROPE 24. Suède. 24 heures dans la peau d’un autre 26. Russie. Encore et toujours indésirables !

Transversales 40. Economie. Passeur de malades, un métier lucratif 42. Sciences et innovations. Portables contre paludisme 43. Energie. Exploiter des minitornades 44. Médias. Parlez-moi dans ma langue ! 45. Signaux. L’étoffe des super-héros

—FRANCE 27. Sarko se réjouit des déboires de Hollande 27. Dailymotion, un nationalisme absurde

—BELGIQUE 28. La politique réduite à un combat des chefs

A la une 34. Un royaume désuni

360º 46. Reportage. Avant nous, le déluge ! 50. Plein écran. Arrêtons de faire l’éloge des bourreaux 51. Culture. Recoller les morceaux de Sarajevo 52. Tendances. On se raconte trop d’histoires en Suisse 54. Histoire. Muranow, une vie après la mort

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Edité par Courrier international SA, société anonyme avec directoire et conseil de surveillance au capital de 106 400 €. Actionnaire La Société éditrice du Monde. Directoire Antoine Laporte, président et directeur de la publication ; Eric Chol. Conseil de surveillance Louis Dreyfus, président. Dépôt légal Mai 2013. Commission paritaire n° 0712c82101. ISSN n°1154-516X Imprimé en France/Printed in France Rédaction 6-8, rue Jean-Antoine-de-Baïf, 75212 Paris Cedex 13 Accueil 33 (0)1 46 46 16 00 Fax général 33 (0)1 46 46 16 01 Fax rédaction 33 (0)1 46 46 16 02 Site web www.courrierinternational. com courriel lecteurs@courrierinternational.com Directeur de la rédaction Eric Chol Rédacteurs en chef Jean-Hébert Armengaud (16 57), Claire Carrard (édition, 16 58), Odile Conseil (déléguée 16 27), Rédacteurs en chef adjoints Catherine André (16 78), Raymond Clarinard, Isabelle Lauze (hors-séries, 16 54). Assistante Dalila Bounekta (16 16) Rédactrice en chef technique Nathalie Pingaud (16 25) Direction artistique Sophie-Anne Delhomme (16 31) Directeur de la communication et du développement Alexandre Scher (16 15) Conception graphique Javier Errea Comunicación Europe Catherine André (coordination générale, 16 78), Danièle Renon (chef de service adjointe Europe, Allemagne, Autriche, Suisse alémanique, 16 22), Gerry Feehily (Royaume-Uni, Irlande, 16 95), Lucie Geffroy (Italie, 16 86), Nathalie Kantt (Espagne, Argentine, 16 68), Daniel Matias (Portugal, Brésil, 16 34), Iwona Ostapkowicz (Pologne, 16 74), Caroline Marcelin (chef de rubrique, France,17 30), Iulia Badea-Guéritée (Roumanie, Moldavie, 19 76), Wineke de Boer (PaysBas), Solveig Gram Jensen (Danemark, Norvège), Alexia Kefalas (Grèce, Chypre), Mehmet Koksal (Belgique), Kristina Rönnqvist (Suède), Alexandre Lévy (Bulgarie, coordination Balkans), Agnès Jarfas (Hongrie), Mandi Gueguen (Albanie, Kosovo), Miro Miceski (Macédoine), Martina Bulakova (République tchèque, Slovaquie), Kika Curovic (Serbie, Monténégro, Croatie, Bosnie-Herzégovine), Marielle Vitureau (Lituanie), Katerina Kesa (Estonie), Russie, est de l’Europe Laurence Habay (chef de service, 16 36), Alda Engoian (Caucase, Asie centrale), Larissa Kotelevets (Ukraine) Amériques Bérangère Cagnat (chef de service, Amérique du Nord, 16 14), Eric Pape (Etats-Unis, 16 95), Anne Proenza (chef de rubrique, Amérique latine, 16 76), Paul Jurgens (Brésil) Asie Agnès Gaudu (chef de service, Chine, Singapour, Taïwan, 16 39), Christine Chaumeau (Asie du Sud-Est, 16 24), Ingrid Therwath (Asie du Sud, 16 51), Ysana Takino (Japon, 16 38), Zhang Zhulin (Chine, 17 47), Elisabeth D. Inandiak (Indonésie), Jeong Eun-jin (Corées), Kazuhiko Yatabe (Japon) MoyenOrient Marc Saghié (chef de service, 16 69), Ghazal Golshiri (Iran), Pascal Fenaux (Israël), Philippe Mischkowsky (pays du Golfe), Pierre Vanrie (Turquie) Afrique Ousmane Ndiaye (chef de rubrique, 16 29), Hoda Saliby (chef de rubrique Maghreb, 16 35), Chawki Amari (Algérie), Sophie Bouillon (Afrique du Sud). Transversales Pascale Boyen (chef des informations, Economie, 16 47), Catherine Guichard (Economie, 16 04), Anh Hoà Truong (chef de rubrique Sciences et Innovation, 16 40), Gerry Feehily (Médias, 16 95), Virginie Lepetit (Signaux). Magazine 360° Marie Béloeil (chef des informations, 17 32), Viriginie Lepetit (chef de rubrique Tendances, 16 12), Claire Maupas (chef de rubrique Insolites 16 60), Raymond Clarinard (Histoire), Catherine Guichard. Ils et elles ont dit Iwona Ostapkowicz (chef de rubrique, 16 74) Site Internet Hamdam Mostafavi (chef des informations, responsable du web, 17 33), Carolin Lohrenz (chef d’édition, 19 77), Carole Lyon (rédactrice multimédia, 17 36), Paul Grisot (rédacteur multimédia, 17 48), Pierrick Van-Thé (webmestre, 16 82), Patricia Fernández Perez (marketing), Agence Courrier Sabine Grandadam (chef de service, 16 97) Traduction Raymond Clarinard (rédacteur en chef adjoint), Natalie Amargier (russe), Isabelle Boudon (anglais, allemand), Françoise Escande-Boggino (japonais, anglais), Caroline Lee (anglais, allemand, coréen), Françoise Lemoine-Minaudier (chinois), Julie Marcot (anglais, espagnol, portugais), Daniel Matias (portugais), Marie-Françoise Monthiers (japonais), Mikage Nagahama (japonais), Ngoc-Dung Phan (anglais, italien, vietnamien), Olivier Ragasol(anglais, espagnol), Danièle Renon (allemand), Mélanie Sinou (anglais, espagnol), Leslie Talaga (anglais, espagnol) Révision Jean-Luc Majouret (chef de service, 16 42), Marianne Bonneau, Philippe Czerepak, Fabienne Gérard, Françoise Picon, Philippe Planche, Emmanuel Tronquart (site Internet) Photographies, illustrations Pascal Philippe (chef de service, 16 41), Lidwine Kervella (16 10), Stéphanie Saindon (16 53) Maquette Bernadette Dremière (chef de service), Catherine Doutey, Nathalie Le Dréau, Gilles de Obaldia, Josiane Petricca, Denis Scudeller, Jonnathan Renaud-Badet, Alexandre Errichiello, Céline Merrien (colorisation) Cartographie Thierry Gauthé (16 70) Infographie Catherine Doutey (16 66) Calligraphie Hélène Ho (Chine), Abdollah Kiaie (Inde), Kyoko Mori (Japon) Informatique Denis Scudeller (16 84) Directeur de la production Olivier Mollé Fabrication Nathalie Communeau (directrice adjointe), Sarah Tréhin (responsable de fabrication). Impression, brochage Maury, 45330 Malesherbes. Ont participé à ce numéro Edwige Benoit, Gilles Berton, Aurélie Boissière, Jean-Baptiste Bor, Valérie Brunissen, Isabelle Bryskier, Chen Yan, Sophie Courtois, Manon Flausch, Nicolas Fresneau, Mélanie Guéret, Gabriel Hassan, Steven Jambot, Antonin Lambert, Jean-Baptiste Luciani, Valentine Morizot, Corentin Pennarguear, Camille Savage, Pierangélique Schouler, Isabelle Taudière, Anne Thiaville, Blandine Tourain, Véronique Tran Vinh Secrétaire général Paul Chaine (17 46). Assistantes : Natacha Scheubel (16 52), Sophie Nézet (partenariats, 16 99), Sophie Jan. Gestion : Julie Delpech (responsable, 16 13). Comptabilité : 01 48 88 45 02. Responsable des droits Dalila Bounekta (16 16). Ventes au numéro Responsable publications : Brigitte Billiard. Direction des ventes au numéro : Hervé Bonnaud. Chef de produit : Jérôme Pons (0 805 05 01 47, fax : 01 57 28 21 40). Diffusion internationale : Franck-Olivier Torro (01 57 28 32 22). Promotion Christiane Montillet Marketing Sophie Gerbaud (directrice, 16 18), Véronique Lallemand (16 91), Lucie Torres (17 39), Romaïssa Cherbal (16 89).

GEIE COURRIER INTERNATIONAL EBL COURRIER INTERNATIONAL pour la Belgique et le Grand Duché de Luxembourg est commercialisé par le GEIE COURRIER INTERNATIONAL EBL qui est une association entre la société anonyme de droit français COURRIER INTERNATIONAL et la société anonyme de droit belge IPM qui est l’éditeur de La Libre Belgique et de La Dernière Heure Les Sports. Co-gérant Antoine Laporte Co-gérant et éditeur responsable François le Hodey Directeur général IPM Denis Pierrard Direction logistique IPM Christian De Coster Coordination rédactionnelle Gilles Milecan et Pierre Gilissen

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Courrier international — no 1175 du 10 au 15 mai 2013

7 jours dans le monde. ROYAUME-UNI

Ukip : une façon si anglaise de protester La classe politique est en émoi : la semaine dernière, l’Ukip de Nigel Farage a remporté 25 % des voix lors des municipales partielles. Faut-il vraiment craindre les gesticulations de ce parti eurosceptique ?

↑ Dessin de Chappatte, paru dans Le Temps, Genève.

—The Observer (extraits) Londres

législatives de 1997 en s’assurant la majorité parlementaire la plus écrasante de elon l’identité de l’intervenant et l’histoire moderne. Le 2 mai, l’Ukip a décroson goût plus ou moins prononcé ché à peine un quart des voix lors de munipour l’hyperbole et la métaphore, cipales partielles ne concernant que les gains de l’Ukip constituent soit une l’Angleterre, qui n’ont elles-mêmes attiré “lame de fond” dans la politique britan- qu’un tiers de l’électorat potentiel. Cela nique, soit un “séisme”. A quoi je répon- mérite d’être pris en compte, mais il est drai : on prend une douche froide et on se beaucoup trop tôt pour commencer à jacascalme. Certes, Nigel Farage est ser sur le fait que nous sommes aux anges, et on le comprend. ANALYSE à un tournant de notre histoire. Tout comme les partis tradiPlusieurs forces sont à l’œuvre, tionnels sont, eux, sous le choc après la certaines presque uniquement liées à l’inspercée de l’Ukip aux municipales. Mais de tant, d’autres plus profondément ancrées, là à parler de tsunami ou à jouer les sis- pour expliquer l’avancée de la bande de mologues… Farage. L’une d’elles est la volonté dans Une lame de fond, c’est ce qui s’est passé une partie de l’électorat d’adresser un quand [le travailliste] Jim Callaghan s’est vigoureux doigt d’honneur à l’ensemble fait botter le train par Margaret Thatcher, de la classe politique. D’après un sondage en 1979, prélude à dix-huit ans de pouvoir réalisé par YouGov auprès des électeurs conservateur. Un séisme, c’est ce que nous de l’Ukip, ils sont moins de 10 % à voter avons vécu quand Tony Blair a gagné les pour le parti parce qu’ils pensent qu’il “gou-

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vernerait bien le pays”, et plus de 60 % à dire que, s’ils le soutiennent, c’est d’abord parce qu’ils sont “mécontents des grands partis” ou qu’ils souhaitent “faire passer un message”. Les conservateurs sont plus que jamais perplexes et divisés quant à la réponse à adopter. Ils ont tenté d’attaquer les gens de l’Ukip, mais le fait de les traiter de “clowns”, ce qu’ils sont d’ailleurs souvent, ne fait que renforcer leur aura de formation anticonventionnelle. La droite du parti de David Cameron, il fallait s’y attendre, l’appelle à ratisser les voix des électeurs de Farage. A durcir le ton sur l’immigration. A tailler encore plus dans la sécurité sociale. A jeter le mariage gay aux oubliettes. A s’engager en faveur d’un référendum sur le maintien au sein de l’UE. Mais il est impossible d’être plus extrémiste que les extrêmes. Si Cameron succombe aux pressions internes qui l’incitent à virer à droite,

38 364 personnes se sont suicidées aux Etats-Unis en 2010, vient de révéler le Center for Disease Control and Prevention, organisme public de contrôle et de prévention des maladies, soit 15 % de plus qu’en 1999. Cela fait passer le suicide devant les accidents de la route comme cause de décès – 33 687 Américains ont péri sur la route en 2010. Cette recrudescence

concerne surtout les 35-64 ans, “pour lesquels il n’existe aucun programme de prévention en la matière”, signale The Wall Street Journal. Dans cette classe d’âge, l’accroissement par rapport à 1999 s’établit à 30 %. Les hommes dans la cinquantaine sont particulièrement touchés (+ 50 % et un taux de 27,3 pour 100 000).

il risque surtout de dissuader les électeurs centristes, sans lesquels il ne peut absolument pas espérer l’emporter aux législatives de 2015. Les partis traditionnels sont confrontés à un redoutable défi. Il leur faut trouver le moyen de répondre à l’humeur “antipolitique” dont profite l’Ukip, ce ressentiment qu’éprouvent de nombreux électeurs, qui considèrent que la Grande-Bretagne est gouvernée par une élite urbaine interchangeable, dans son propre intérêt et dans celui de ses amis, tous impliqués dans la panade économique. Il est d’ailleurs cocasse de voir ces votes aller à l’Ukip. Son chef est après tout un député du Parlement européen grassement payé, qui n’est jamais en retard quand il s’agit de ses notes de frais, fils d’un courtier qui a fréquenté des établissements privés, et lui-même négociateur de matières premières qui aime se pavaner en Barbour vert et borsalino. Peut-être les rangs de l’Ukip sont-ils infestés de cinglés et de personnages douteux, c’est le moins que l’on puisse dire, mais dans une certaine mesure les grands partis devraient se satisfaire de cette façon si anglaise de protester. Dans toute l’Europe, l’austérité est à la source d’une révolte contre la classe politique qui se manifeste par un report de voix vers les extrêmes, à droite comme à gauche – des partis comme le Front national de Marine Le Pen en France ou Aube dorée en Grèce. Nous pourrons nous estimer heureux si chez nous l’Ukip est le pire que nous connaissions. —Andrew Rawnsley

Voir aussi p. 38

SOURCE THE OBSERVER Londres Hebdomadaire, 223 136 ex. http://observer.guardian.co.uk/ Fondé en 1791, The Observer est le plus ancien journal du dimanche au monde. Il fait partie du Guardian Media Group depuis 1993, et partage avec The Guardian une ligne éditoriale de centre gauche.

Dédommager les Mau-Mau ROYAUME-UNi—“Le gouvernement

britannique est en train de négocier le dédommagement de milliers de Kenyans emprisonnés et sévèrement maltraités pendant la ‘révolte des Mau-Mau’ dans les

années 1950”, annonce The Guardian daté du 6  mai. Quelque 10  000  anciens prisonniers seraient concernés par une compensation. La révolte mau-mau, prélude à l’indépendance du Kenya en  1963, a causé au moins 30 000 morts en huit ans et fait entre 80 000 et 300 000 prisonniers, dont le grand-père de Barack Obama. “Ces dédommagements


7 JOURS.

Courrier international — no 1175 du 10 au 15 mai 2013

pourraient entraîner des plaintes d’autres anciennes colonies”, précise le quotidien.

Des pirates à la baisse SOMALIE— Les pirates somaliens

ne constituent plus une menace pour les navires croisant au large de la Corne de l’Afrique : aucun acte de piraterie n’a été mené avec succès depuis le début de l’année, avance The East African, citant un responsable du département d’Etat américain. Si “les pirates somaliens ont été mis hors jeu”, comme l’a affirmé Andrew Shapiro, c’est en grande partie grâce au groupe de contact sur la lutte contre la piraterie, créé en 2009 – il réunit 80 Etats et des armateurs pour superviser la coordination navale en mer et les programmes de diplomatie publique destinés à décourager la piraterie. Un millier de pirates sont aujourd’hui en prison, dans une vingtaine de pays. Selon les Nations unies, une centaine de marins sont encore prisonniers des pirates somaliens.

Des néonazis face à la justice ALLEMAGNE —Le procès qui s’est

ouvert à Munich le 6 mai contre Beate Zschäpe, membre de l’organisation Clandestinité nationalsocialiste (NSU), et quatre autres

inculpés de la scène néonazie devra faire la lumière sur les dix assassinats perpétrés contre des migrants et une policière entre 2000 et 2007. “Ce n’est pas un procès contre la NSU”, tient à souligner Die Welt face aux attentes de l’opinion publique, rappelant qu’“un procès ne peut et ne doit juger que la culpabilité individuelle et punir les coupables. Il ne peut ni ne doit juger une époque, une idéologie ou son enracinement dans la population.”

Ne dites plus “sans papiers” ÉTATS-UNIS—LeLos Angeles Times a annoncé le 1er mai que ses journalistes n’utiliseraient plus les termes “immigrant illégal” ou “immigrant sans papiers”,trop vagues et peu pertinents – voire faux parfois : “De nombreux immigrants possèdent un passeport ou des papiers, mais pas de visa”, selon le quotidien de la côte Ouest. Ces expressions ne seront pas remplacées par d’autres plus satisfaisantes, mais en fonction de chaque histoire, de chaque cas particulier, les journalistes emploieront des périphrases. L’agence américaine Associated Press avait annoncé le 2  avril que sa charte interne bannissait désormais le terme “immigrant illégal”.

SUIVEZ -LES Journalistes, experts, militants, groupes ou responsables politiques : ils sont sur les réseaux sociaux. A suivre !

ITALIE

Dans son collimateur, la loi anti-immigrés D’origine congolaise, la nouvelle ministre italienne de l’Intégration est la première femme de couleur au gouvernement.

C

écile Kyenge Kashetu, née en République démocratique du Congo et nouvelle ministre de la Coopération internationale et de l’Intégration du gouvernement Letta, entend changer les choses. Dans sa ligne de mire, rapporte Il Fatto Quotidiano, la loi Bossi-Fini : voté en 2002, ce texte encadre très strictement l’entrée des étrangers, facilite les reconductions à la frontière et institue l’usage des centres de détention des immigrés clandestins. Elue du Parti démocrate aux législatives de février 2013, Cécile Kyenge était déjà devenue le premier député de couleur dans l’histoire italienne. Elle est aujourd’hui le premier ministre noir. “J’ai été surprise de cette nomination, mais elle est significative, déclare-t-elle : elle montre que finalement, en Italie, les choses commencent à changer.” Diplômée de médecine et de chirurgie, spécialisée en ophtalmologie, Cécile Kyenge “se bat depuis 2004 pour faire entrer ‘le métissage au Parlement’”, explique Il Fatto Quotidiano, sur le site duquel la nouvelle ministre avait accepté d’ouvrir un blog quelques

 

  





Lamis

DR

Le célèbre investisseur américain, quatrième fortune mondiale, vient lui aussi d’ouvrir un compte sur Twitter. Son premier message, le 2 mai – “Warren est là” – lui a immédiatement valu des dizaines de milliers d’abonnés (en anglais).

DR

L’avion du Suisse Bertrand Piccard, alimenté uniquement par énergie solaire, a réussi entre le 3 et le 5 mai à traverser les EtatsUnis d’ouest en est. Le compte de Bertrand Piccard permet de suivre les différents vols et exploits de ce prototype (en anglais).

jours avant sa nomination. “Le fait de pouvoir dire ‘j’existe pour cette société’ peut changer sensiblement la vie de ceux qui habitent dans ce pays, explique-t-elle. Cela permet de se sentir partie intégrante de la communauté où on travaille et où grandissent nos enfants.” La nouvelle ministre devra toutefois compter avec l’“opposition totale” de la Ligue du Nord, qui la voit comme le “symbole d’une gauche enfant de chœur et hypocrite, qui ne pense qu’aux droits des immigrés, et jamais à leurs devoirs”. —





 













© Léonard Courtaux

Warren Buffett @warrenbuffet

Solar Impulse @solarimpulse

↑ Cécile Kyenge Kashetu, nouvelle ministre italienne de l’Intégration.

Oxmo PUCCINO

Bill Clinton @billclinton L’ancien président a ouvert son compte le 25 avril, “très excité d’y rejoindre [sa fille] Chelsea”, dixit son premier message. Il compte déjà quelque 600 000 abonnés, et fait partager ses enthousiasmes et son emploi du temps (en anglais).

F. MONTEFORTE/AFP

↓ Dessin de Boligán paru dans El Universal, Mexico.

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© REUTERS/Muhammad Hamed


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7 JOURS

Courrier international — no 1175 du 10 au 15 mai 2013

ILS PARLENT

LA CARTE DE LA SEMAINE

DE NOUS

ALBERTO TOSCANO, correspondant du quotidien économique Italia Oggi

Comment le Sénat a repoussé la loi sur le contrôle des armes MONTANA DAKOTA DU NORD

WASHINGTON OREGON

NEW HAMPSHIRE VERMONT

“Les affaires nourrissent le ‘tous pourris’”

MAINE

MINNESOTA MICHIGAN

IDAHO WY SD

MASSACHUSSETTS

WISCONSIN

NEVADA

NEW YORK

NE IOWA

UTAH

RI CONNECTICUT

CO KANSAS

INDIANA

MISSOURI NM

PENNSYLVANIE

ILLINOIS OHIO

MARYLAND DC

OKLAHOMA

ARIZONA

KENTUCKY ARKANSAS TEXAS

WV

NEW JERSEY

DELAWARE

VIRGINIE

TENNESSEE MS ALABAMA

CAROLINE DU NORD CAROLINE DU SUD GÉORGIE

Sur cette carte, chaque Etat a une surface proportionnelle à sa population.

DR

CALIFORNIE

LOUISIANE

Nature du vote des sénateurs* de chaque Etat Deux votes pour ALASKA

FLORIDE

HAWAII

SOURCE : THE CENTURY FOUNDATION.

CO Colorado DC District of Columbia NE Nebraska NM Nouveau-Mexique MS Mississippi

RI Rhode Island SD Dakota du Sud WV Virginie-Occidentale WY Wyoming

Deux votes contre Un vote pour et un vote contre * Chaque Etat américain compte deux sénateurs

LES ÉTATS-UNIS, LES ARMES ET LA DÉMOCRATIE Cette carte “montre comment le Sénat a tué la loi sur les armes à feu”, affirme le site d’informations politiques The National Memo, à propos du texte sur le renforcement du contrôle des antécédents des acheteurs d’armes, rejeté le 17 avril dernier par le Sénat américain (54 voix pour, quand il en fallait 60, et 46 contre). Explication : la structure de la chambre haute – deux sénateurs par Etat, quelle qu’en soit la population – donne une surreprésentation politique aux Etats ruraux, faiblement peuplés, dont les élus ont pour la plupart voté contre ce texte. Ou, pour le dire comme The New Republic : “Si l’on considère qu’un sénateur représente la moitié de la population de son Etat, alors ceux qui ont voté en faveur de la loi représentent 194 millions de personnes, et ceux qui ont voté contre, 118 millions.”

DESSIN DE FALCO, CUBA

(l’ethnie majoritaire) était l’enjeu majeur du scrutin, et le défi s’annonce important pour la société multiethnique malaisienne. Ces résultats mènent-ils le pays “sur la route des réformes ou sur celle d’une plus grande polarisation ethnique ?” s’interroge le journaliste Michael Vatikiotis sur son fil Twitter. “Les Malaisiens doivent emprunter celle-là pour éviter celle-ci.”

Défis postélectoraux

Un battement de cœur de Neil Armstrong

MALAISIE—La coalition sortante du Barisan Nasional a remporté les élections du 5 mai avec 133 sièges. L’opposition, emmenée par Anwar Ibrahim, gagne 89 sièges, renforçant ainsi sa présence au Parlement. “Cette élection très disputée, avec une participation de 80 %, montre une prise de conscience politique grandissante dans le pays”, souligne le site New Mandala. La contestation de la politique de discrimination positive en faveur des Malais

ÉTATS-UNIS— Une maison d’enchères du New Hampshire met en vente une série d’objets liés à l’aviation et à l’espace, parmi lesquels figure un électrocardiogramme – parfaitement régulier – de Neil Armstrong, enregistré au moment où il posait le pied sur la Lune, le 20 juillet 1969. La vente se tiendra à partir du 16 mai – on pourra aussi y acheter le joystick utilisé par Buzz Aldrin et Michael Collins pour piloter Apollo 11, détaille The New York Daily News.

Tamerlan Tsarnaev, mort et indésirable ÉTATS-UNIS—Le corps du terro-

riste présumé, décédé lors d’une fusillade avec la police, le 18 avril, repose dans une entreprise de pompes funèbres à Worcester, dans le Massachusetts. Peter A.

Stefan, le propriétaire de l’entreprise, a expliqué au New York Times qu’à la date du 4 mai “il n’avait pas trouvé de cimetière qui accepte le corps”. Stefan, précise le quotidien américain, “a été largement critiqué pour avoir accepté de s’occuper de la dépouille de Tamerlan Tsarnaev” – au point que, ces derniers jours, “son entreprise était gardée par un détachement de police”.

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députés bavarois ont engagé des parents proches aux frais de la collectivité dans des emplois payés de 450 à 5 500 euros mensuels. Leurs noms figurent sur une liste dévoilée le 3 mai dernier par la présidente du parlement régional de Bavière, Barbara Stamm (CSU). Tous les partis, hormis les libéraux du FDP, sont éclaboussés. A la veille des élections régionales de Bavière et des élections au Bundestag (15 et 22 septembre), ces révélations fragilisent particulièrement les chrétiens-démocrates allemands (CDU-CSU) : “Cette affaire, analyse Der Spiegel, met en danger la réélection d’Angela Merkel.”

Quel regard portez-vous sur l’affaire Guéant ? — La seule réponse de bon sens c’est que la justice fasse son travail et aille jusqu’au bout. Si l’on se place sur le terrain de la politique, la multiplication d’affaires et de rumeurs d’affaires suscite à mon sens un dangereux désarroi dans la population, dans la mesure où cette corruption – ou ces hypothèses de corruption, comme dans le cas du fils Fabius – coïncide avec une période de sacrifices bien réels chez l’homme de la rue. Si, dans d’autres circonstances, le citoyen peut fermer les yeux, les circonstances actuelles font que ces affaires se traduisent à présent par un sentiment de “tous pourris”, qui nourrit le populisme. Or l’exemple italien montre bien qu’une vague de populisme peut totalement perturber les institutions d’un pays. Les représentants politiques seraient irresponsables de sousestimer cette menace. L’accumulation de ces affaires laisse-t-elle penser que la France a un problème particulier avec l’argent ? — Vu d’Italie, tous ces scandales et affaires ne sont pas en soi quelque chose d’extraordinaire, malheureusement. Mais si je me mets dans la peau des Français, qui ont – bien plus que les Italiens – une grande confiance dans leur Constitution et dans leur Etat, je conçois qu’ils créent du ressentiment, en ce moment de crise profonde dont toute la population paie le prix. La question de la corruption et de l’évasion fiscale vous semble-t-elle s’aggraver ? — Depuis vingt-sept ans que je vis et travaille en France, j’ai l’impression que les affaires d’évasion fiscale y ont toujours existé, là comme ailleurs. Mais aujourd’hui, dans une Europe intégrée, il est inacceptable que certains pays (l’Autriche, le Luxembourg ou la Suisse) profitent de la malhonnêteté de contribuables ou de failles dans les politiques fiscales des Etats. Il est aujourd’hui grandement nécessaire de construire l’Europe sur le terrain de la fiscalité.—


Courrier international – n° 1175 du 9 au 15 mai 2013

7 JOURS

9

ILS/ELLES ONT DIT

Daayiee Abdullah, l’imam à nul autre pareil

(extraits) Washington

D

aayiee Abdullah, imam de la mosquée Lumière-dela-Réforme, à Washington, descend du car, en nage, traînant derrière lui un grand sac vert qui contient un exemplaire du Coran, deux recueils de poésie du mystique perse Rumi et trois tapis de prière. Ce soir, il doit parler devant un public de jeunes militants gays et progressistes à l’Equality Center, au cœur de Washington. “Je crois que nous sommes au début d’un mouvement, celui d’un islam plus ouvert en Amérique”, dit-il. Daayiee Abdullah est réputé pour être le seul imam ouvertement homosexuel d’Occident. Cet Africain-Américain converti à l’islam fait partie d’un réseau national de musulmans progressistes. Il aide des musulmans homosexuels à se marier. L’homme, grand et trapu, barbe poivre et sel bien taillée, porte souvent un badge aux couleurs de l’arc-en-ciel au revers de sa veste. S’il est perçu comme un héros populaire chez les musulmans homosexuels de Washington, il a aussi beaucoup de détracteurs. Des imams refusent de le saluer, sans parler des internautes qui le qualifient de “pervers” et lui reprochent d’avoir des idées “clairement prohibées par l’islam”. Daayiee Abdullah fait partie du mouvement des Musulmans pour les valeurs progressistes (MPV), qui connaît de plus en plus de succès aux Etats-Unis. Selon Ani Zonneveld, sa présidente, le MPV, fondé en 2007 à Los Angeles, est dans une certaine mesure le pendant du mouvement de réforme du judaïsme. Il compte aujourd’hui neuf groupes dans le pays et à l’étranger. Comme dans le judaïsme réformé, ses mosquées autorisent les femmes à diriger la prière et reconnaissent les mariages interconfessionnels et homosexuels. Le mouvement organise une retraite annuelle pour les musulmans LGBT (lesbiennes, gays, bisexuels et transsexuels). Le premier acte de Daayiee Abdullah en tant qu’imam a été de

Cet Africain-Américain a découvert l’islam… en Chine. Seul et unique imam ouvertement homosexuel, il célèbre des mariages de musulmans gays et milite pour un islam progressiste. célébrer les rites funéraires musulmans pour un Américain homosexuel originaire du Moyen-Orient et mort à Washington des complications du sida. Selon lui, aucun autre dignitaire musulman de la région n’aurait accepté de le faire. “J’ai pensé que c’était vraiment un besoin, en particulier pour ceux qui sont harcelés à cause de leur homosexualité”, dit-il. Malgré ses douleurs au genou, l’imam, aujourd’hui âgé de 59 ans, sillonne la côte Est en car pour donner des conférences dans des universités – tout récemment à Princeton – et pour conseiller des musulmans homosexuels déprimés, suicidaires ou simplement désemparés. Bien avant d’être connu comme l’“imam homosexuel”, Daayiee Abdullah a grandi sous le nom de Sid Thompson à Detroit, où, avec ses sept frères et sœurs, il fréquentait l’église baptiste. Peu avant son seizième anniversaire, il a révélé son homosexualité à ses parents. Sa mère, enseignante, et son père, facteur, militaient tous deux dans

↓ Daayiee Abdullah. Dessin d’André Carrilho, Lisbonne, pour Courrier international.

le mouvement des droits civiques et se sont montrés compréhensifs. En 1979, Daayiee Abdullah s’est rendu à Washington pour participer à l’organisation de la Marche nationale pour les droits des lesbiennes et des gays. “Washington était ma Mecque, se souvient-il. Il y avait beaucoup de Noirs gays et la plupart avaient fait leur coming out.” Peu de temps après, il s’est installé dans la capitale pour y travailler comme sténographe judiciaire. C’est en 1984 qu’il a découvert l’islam, dans un endroit inattendu. Alors qu’il étudiait la langue et la littérature chinoises à l’université de Pékin, il a rencontré une importante communauté de musulmans chinois qui l’ont invité dans leur mosquée. Il s’est converti à l’islam peu après, est rentré à Washington et s’est lancé dans l’étude de l’arabe et de la loi islamique. En 1995, il a obtenu un diplôme de la faculté de droit de l’université du district de Columbia. Aujourd’hui, il exerce ses fonctions d’imam tout en continuant à militer grâce aux modestes dons qu’il reçoit du MPV. L’an dernier, il a été démoralisé de voir que, pendant trois semaines, la salle de réunion où il dirige la prière, dans sa mosquée, est restée désespérément vide. “J’ai demandé à Dieu ce que je devais faire”, racontet-il. La nuit suivante, il a entendu une voix lui disant de prendre patience. “La semaine suivante et celle d’après, je n’ai eu aucune visite. Mais la troisième semaine, alors que je servais l’iftar [le repas du soir qui casse le jeûne du ramadan], trente-deux personnes se sont présentées à la prière.” Pour Urooj Arshad, une Américaine d’origine pakistanaise de 37 ans, membre de l’Alliance musulmane pour la diversité sexuelle, le problème vient en partie du fait que le public auquel s’adresse l’imam a souvent perdu la foi, “mais il est le seul aux Etats-Unis à faire ce qu’il fait”. —Emily Wax

AUTOCÉLÉBRÉ

“C’est bizarre de créer un musée dédié à soi-même”, plaisante Björn

DR

—The Washington Post

élu du parti ultraorthodoxe Shas à la Knesset, majoritairement séfarade, à propos de nouveaux billets de banque en Israël : parmi les écrivains et poètes qui y figurent, on ne trouve que des Ashkénazes, mais aucun Séfarade ni Mizrahi (juifs originaires du Moyen-Orient). (Haaretz, Tel-Aviv)

Ulvaeus, ancien membre d’Abba et principal financier du musée du groupe, inauguré à Stockholm le 7 mai. (Svenska Dagbladet, Stockholm)

DÉGOÛTÉ

“Les hommes se sont livrés héroïquement à leur distraction favorite : la dégustation de pâtisseries en position horizontale devant leur téléviseur. On en voit la conséquence sur les tours de taille monstrueux qui émergent en ce moment des manteaux.” Guennadi Onichtchenko, chef de l’agence sanitaire de Russie, à propos de la façon dont ses concitoyens passent leurs vacances de mai. Environ 90 000 Moscovites ont pourtant manifesté dans le cortège communiste à l’occasion de la fête du Travail. (Vzgliad, Moscou)

CHOQUÉE

“C’est une gifle.” Sally Regenhard, militante d’une association de familles des victimes du 11 septembre 2001, est indignée par le fait que la direction du Mémorial du 11-Septembre, à New York, ait décidé que l’entrée en serait à l’avenir payante. (CNN, Atlanta)

SATISFAIT

“La City me déteste ? Le but est atteint.”

DR

ILS FONT L’ACTUALITÉ

OFFENSÉ

“C’est la preuve du comportement [des autorités] à notre égard.” Aryeh Deri,

Avec deux autres collègues verts du Parlement européen, l’eurodéputé écolo belge Philippe Lamberts a mené une petite révolution en Europe. Le salaire variable d’un banquier ne pourra désormais plus excéder son salaire fixe, sauf si les actionnaires le décident (et pour un maximum de deux fois le salaire fixe). (La Libre Belgique, Bruxelles)


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Courrier international — no 1175 du 10 au 15 mai 2013

d’un continent. à l’autre amériques

—Istoé (extraits) São Paulo

I Amériques .......10 Afrique .........14 Moyen–Orient ....16 Asie ............20 Europe ..........24 France ..........27

Brésil. A l’université, le succès des quotas ! Il y a dix ans, le Brésil a mis en place une discrimination positive pour que les élèves noirs, métis et amérindiens accèdent à l’université. La réussite est telle que le pays a décidé d’aller plus loin.

↗ Dessin de Falco, Cuba.

caro Luís Vidal dos Santos se promène tout sourire à vélo dans les rues d’Amsterdam. Sa joie est celle de quelqu’un qui avait tout pour ne pas être là. Au Brésil, la couleur de peau détermine les chances de chacun d’entrer à l’université. Et si l’on est pauvre et issu de l’école publique, les voies d’accès sont encore plus ardues. Comme tant d’autres, Icaro cumulait plusieurs handicaps : il était pauvre, noir et avait toujours fréquenté l’école gratuite [publique et de moindre qualité par rapport au privé]. Mais ce jeune Brésilien de 25 ans a eu la chance d’être le premier Noir bénéficiaire d’un quota d’entrée à la Faculté de médecine fédérale de Bahia. Diplômé en 2011, Icaro est désormais médecin à l’hôpital de Salvador de Bahia. Depuis que le premier étudiant noir est entré dans une université publique grâce au système des quotas, il y a dix ans [20 % de places réservées aux Noirs et aux Métis dans 34 universités, avec une part réservée aux plus pauvres d’entre eux], beaucoup de bêtises ont été dites. Les critiques les plus féroces affirmaient que ce modèle dégraderait le niveau des universités. Ils prétendaient également que les bénéficiaires des quotas ne suivraient pas le rythme et qu’ils quitteraient donc en masse l’université. La ségrégation triompherait et la médiocrité des bénéficiaires des quotas achèverait pour de bon le monde académique brésilien. Mais surprise : rien de tout cela ne s’est produit. “Tous les arguments contre les quotas ont été démentis par la réalité”, affirme Ricardo Vieiralves de Castro, le recteur de l’Université d’Etat de Rio de Janeiro (Uerj).

Egalité des chances. Les quotas sont un succès parce que leurs bénéficiaires ont le niveau. Ils méritent donc de fréquenter une université publique de qualité [au Brésil, les universités publiques ont meilleure réputation que celles du privé]. Ainsi, la note la plus basse chez ces derniers pour l’entrée dans les facultés de médecine fédérales était de 761,67 points, contre 787,56 points pour les autres candidats. Tous les spécialistes de l’éducation que nous avons rencontrés considèrent que l’écart est plus que raisonnable. Si dans une discipline aussi demandée que la médecine un coefficient de moins de 3 % sépare les privilégiés, qui ont étudié dans des lycées privés, des Noirs et des pauvres, qui ont fréquenté les écoles publiques, alors on peut penser à juste titre que cette différence minime peut être résorbée, voire inversée, pendant le cursus.

Les pessimistes ne prétendaientils pas que les étudiants favorisés par les quotas marqueraient la fin de la méritocratie ? N’affirmaientils pas que la qualité des universités en pâtirait fortement ? Par une sublime ironie, c’est le contraire qui s’est produit. Et si la différence entre les bénéficiaires des quotas et les autres avait été réellement importante, cela aurait-il signifié que les programmes d’inclusion étaient condamnés à l’échec ? Ce type d’analyses est également discutable. “Dans un pays aussi marqué par les inégalités que le Brésil, parler de méritocratie n’a aucun sens”, note Nelson Inocêncio, chargé des études afro-brésiliennes à l’université de Brasília. “Avec les quotas, ce n’est pas de mérite qu’on doit parler, mais de la question de l’égalité des chances.” Ricardo Vieiralves de Castro évoque pour sa part le devoir inhérent à l’université de transformer les étudiants – même s’ils arrivent en salle de cours avec des lacunes en termes d’apprentissage. “Si vous ne croyez pas que l’éducation est un processus de transformation et de civilisation, que la connaissance est capable de provoquer de grands changements, cela n’a pas de sens qu’il y ait des professeurs.”

Des survivants. Mais qu’est-ce qui explique la performance des bénéficiaires des quotas ? “Ces étudiants sont des survivants, ceux qui ont toujours été les meilleurs de la classe”, explique Maurício Kleinke, de l’Unicamp [l’université de Campinas, l’une des trois universités publiques de l’Etat de São Paulo]. “Ils veulent par-dessus tout montrer aux autres qu’ils sont capables de réussir et font donc plus d’efforts.” Selon lui, les plus favorisés savent que, s’ils échouent à l’université, ils peuvent tout simplement abandonner les cours et retourner chez leurs parents. Pour les Noirs et les pauvres, c’est différent. “Ils ne souffrent pas d’une crise existentielle comme bon nombre d’étudiants de la fac qui, du coup, quittent l’université pour tenter autre chose.” Diplôme en main, les Noirs décrochent des postes mieux rémunérés, ce qui offre également une chance de transformation à leur groupe social. Il n’est pas difficile d’imaginer que leurs enfants auront une vie plus aisée – et avec plus d’opportunités – qu’eux-mêmes. Aujourd’hui, les Noirs sont plus présents à l’université. Il y a quinze ans, seuls 2 % d’entre eux terminaient leurs études supérieures. Le taux est passé à 6 %. En clair : jusqu’à récemment, les salles de cours des universités brésiliennes rappelaient plus la Suède que le Brésil lui-même. Malgré cette évolution, le pourcentage reste ridicule. En fin de compte, pratiquement la


AMÉRIQUES.

Courrier international — no 1175 du 10 au 15 mai 2013

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Mexique - Etats-Unis moitiĂŠ des BrĂŠsiliens sont noirs ou mĂŠtis. Aux Etats-Unis, le pourcentage de ceux qu’on appelle des Afro-descendants correspond exactement Ă leur taux de prĂŠsence dans les universitĂŠs : 13 %. Celui qui prĂŠtend que le racisme n’existe pas au BrĂŠsil se trompe ou est de mauvaise foi. Aux Etats-Unis, on voit des Noirs occupant le mĂŞme espace que les Blancs – dans les magasins, les restaurants branchĂŠs, les aĂŠroports, Ă  la tĂŠlĂŠ, au sommet des entreprises. Au BrĂŠsil, la classe moyenne blanche cohabite rarement avec des personnes d’une couleur diÊrente et cela explique sans doute pourquoi beaucoup de gens s’opposent aux quotas. Au fond, ce que beaucoup de Blancs craignent, c’est que les Noirs prennent leurs places et celles de leurs enfants Ă  l’universitĂŠ. Cela s’appelle du racisme. Avec l’approbation rĂŠcente par le SĂŠnat d’une loi qui rĂŠglemente le système de quotas dans les universitĂŠs fĂŠdĂŠrales [lire ci-dessous], les prochaines gĂŠnĂŠrations vont connaĂŽtre une transformation encore plus profonde. Les Noirs auront enďŹ n des conditions idĂŠales pour en ďŹ nir avec les barrières qui, depuis la fondation de la première facultĂŠ brĂŠsilienne, il y a deux cent cinq ans –, les ĂŠloignaient de l’enseignement supĂŠrieur. “Peu d’annĂŠes de quotas pour beaucoup d’annĂŠes d’esclavageâ€?, comme le rĂŠsume le pĂŠdagogue brĂŠsilien Jorge Alberto Saboya. —Amauri Segalla, Mariana Brugger et Rodrigo Cardoso

La nouvelle loi ��� Elle oblige les universitÊs fÊdÊrales à rÊserver 50 % de leurs places à des Êlèves venant de lycÊes publics. Elle rÊserve près de 25 % du total des places aux Êtudiants dont le revenu familial est Êgal ou infÊrieur à 1,5 fois le salaire minimum (933 reais, 360 euros environ). Le quart restant est allouÊ aux Êtudiants en fonction de l’autodÊclaration de leur couleur de peau. A charge pour les universitÊs de faire en sorte que les proportions de Noirs, de MÊtis et d’Indiens soient – au minimum – Êgales aux proportions de la rÊpartition raciale de l’Etat dans lequel elles se trouvent.

Du rififi dans la lutte antidrogue Depuis l’arrivÊe du nouveau prÊsident mexicain Enrique Peùa Nieto, en dÊcembre, les agents amÊricains ne sont plus les bienvenus.

—The New York Times (extraits) New York

C

es dernières annĂŠes, dans leur guerre commune contre les narcotrafiquants, les Etats-Unis et le Mexique ont liĂŠ une relation inhabituellement proche. Par exemple, les AmĂŠricains soumettent rĂŠgulièrement au dĂŠtecteur de mensonges les fonctionnaires des corps d’Êlite de la sĂŠcuritĂŠ mexicaine pour dĂŠmasquer d’Êventuels corrompus. Or, peu après l’entrĂŠe en fonctions, en dĂŠcembre, du nouveau prĂŠsident mexicain Enrique PeĂąa Nieto, les agents amĂŠricains ont reçu des signaux clairs : Washington ne mènera plus la danse longtemps. “Alors, c’est Ă  notre tour de vous soumettre au dĂŠtecteur de mensonges ?â€? a soudain lancĂŠ un nouveau responsable [antidrogue] mexicain Ă  ses homologues ĂŠtasuniens, aolant la sĂŠcuritĂŠ amĂŠricaine, qui considère comme essentiel son droit de regard sur le choix des fonctionnaires mexicains dans les enquĂŞtes sur les barons de la drogue. Autre accrochage : plus rĂŠcemment, des agents amĂŠricains ont ĂŠtĂŠ invitĂŠs Ă  quitter un grand centre de renseignements mexicain, Ă  Monterrey. Ils y travaillaient main dans la main avec des chefs militaires et des policiers mexicains Ă  la collecte et Ă  l’analyse d’informations sur les traďŹ quants. Les Mexicains, raillant l’idĂŠe d’un contact aussi ĂŠtroit entre les AmĂŠricains et leurs agences et questionnant l’intĂŠrĂŞt de ce centre, ont alors fait comprendre qu’ils allaient donner un coup de frein au partage des informations. Les rĂŠticences du Mexique ne datent pas d’hier, mais les rĂŠcents changements de politique hĂŠrissent les AmĂŠricains, habituĂŠs Ă  bien moins de restrictions au cours des dernières annĂŠes. Rappelons que, sous la prĂŠsidence de Felipe CalderĂłn, ils envoyaient des drones survoler le territoire mexicain et prĂŞtaient leurs systèmes d’espionnage pour suivre la trace des suspects. Dans un entretien, le ministre de l’IntĂŠrieur mexicain, Miguel Angel Osorio Chong, n’a pas cherchĂŠ Ă  s’excuser. Il a dĂŠfendu la crĂŠation d’un guichet unique dans son ministère pour trier et traiter les informations, au nom de l’eďŹƒcacitĂŠ et d’une “nouvelle phaseâ€? de lutte contre la criminalitĂŠ. Dans ce pays oĂš des dizaines de milliers de personnes sont tuĂŠes chaque annĂŠe dans le cadre de lutte contre le traďŹ c de

drogue, il a assurĂŠ qu’il fallait mettre l’accent sur le renseignement et tourner le dos Ă l’approche militaire des annĂŠes CalderĂłn, dont la stratĂŠgie ĂŠtait de “combattre la violence avec plus de violenceâ€?. Mais il faut bien reconnaĂŽtre que la violence n’a pas diminuĂŠ. Depuis l’automne dernier, le nombre de morts quotidien tourne autour de 50. Et certains responsables amĂŠricains sont inquiets : Ă  leurs yeux, PeĂąa Nieto, le nouveau visage Ă  la tĂŞte du Parti rĂŠvolutionnaire institutionnel, qui a dirigĂŠ le Mexique pendant soixante et onze ans [de 1929 Ă  2000], accorde plus d’importance Ă  l’image qu’à l’action. “L’apparence, c’est tout ce qui compte pour euxâ€?, explique un responsable amĂŠricain qui tient Ă  garder l’anonymat pour ne pas dĂŠgrader des relations dĂŠjĂ  tendues. RĂŠcemment, un haut fonctionnaire Ă  qui l’on demandait de citer un progrès ou une victoire rĂŠcente au chapitre de la sĂŠcuritĂŠ a montrĂŠ quelque embarras. Il a ensuite mentionnĂŠ l’extradition vers les Etats-Unis de quelques hommes accusĂŠs dans des aaires de drogue, tout en concĂŠdant qu’il ne s’agissait pas de gros poissons. D’autres demandes d’extradition semblent bloquĂŠes. En comparaison, il y en a eu 155 l’annĂŠe dernière – la plupart liĂŠes au narcotraďŹ c –, soit le chire le plus ĂŠlevĂŠ depuis près de dix ans. Mardi 30 avril, moins de quarante-huit heures avant l’arrivĂŠe du prĂŠsident Obama,

alors qu’on se demande de plus en plus quand le pays va s’attaquer aux gros bonnets, le Mexique a annoncÊ qu’il venait de capturer InÊs Coronel, le beau-père de Joaquín Guzmån Loera, alias El Chapo, l’un des barons de la drogue les plus recherchÊs. Le rôle des Etats-Unis dans cette arrestation n’a pas ÊtÊ prÊcisÊ. —Randal C. Archibold, Damien Cave et Ginger Thompson

Obama accommodant â—?â—?â—? En voyage oďŹƒciel au Mexique les 2 et 3 mai, le prĂŠsident Barack Obama n’a pas jugĂŠ bon de s’appesantir sur les questions de sĂŠcuritĂŠ. Tout juste a-t-il prĂŠcisĂŠ, de façon fort conciliante, qu’“il appartient ĂŠvidemment au peuple mexicain de dĂŠterminer la nature de ses structures de sĂŠcuritĂŠ et le type de collaboration qu’il dĂŠsire avoir avec d’autres nations – y compris les Etats-Unisâ€?. Le prĂŠsident amĂŠricain et son homologue mexicain, Enrique PeĂąa Nieto, ont plutĂ´t choisi de mettre l’accent sur le dĂŠveloppement de la coopĂŠration ĂŠconomique entre leurs deux pays, annonçant notamment la crĂŠation d’un groupe pour le dialogue ĂŠconomique, auquel participera le viceprĂŠsident amĂŠricain Joe Biden.

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AMÉRIQUES

Courrier international — no 1175 du 10 au 15 mai 2013 ↙ Dessin de Januszewski paru dans Wprost, Varsovie.

ÉTATS-UNIS

Les libraires indépendants ont encore leur mot à dire Les librairies de quartier, aidées par les réseaux sociaux et le “localisme” en vogue, voient leurs ventes progresser face aux géants de la vente en ligne.

AFFAIRES ÉTRANGÈRES Christine Ockrent et les meilleurs experts nous racontent le monde Chaque samedi de 12h45 à 13h30 En partenariat avec

franceculture.fr

—The Christian Science Monitor Boston

E

n octobre 2012, la librairie Bank Square Books, à Mystic, dans le Connecticut, a été inondée lors du passage de l’ouragan Sandy. Annie Philbrick, la propriétaire, se souvient de l’odeur de l’océan et de la moquette détrempée. Avec son équipe, elle avait tout déplacé aussi haut que possible avant l’arrivée de la tempête, mais l’eau et le papier ne font décidément pas bon ménage. Sans électricité, et donc sans possibilité de faire fonctionner une pompe ou un ventilateur, elle risquait de perdre son stock de plus de trente mille volumes. Elle a alors lancé un appel sur sa page Facebook : “Nous devons sortir ces livres ou ils seront tous détruits.” Et des volontaires ont commencé à arriver. Au total, les voisins et les clients de Mme Philbrick l’ont aidée à sauver quatre cents caisses de livres – de quoi remplir deux gros camions de déménagement. Grâce à un appel aux dons relayé par la plateforme de paiements en ligne PayPal, Mme Philbrick a pu récolter 7 000 dollars [5 300 euros] – de quoi payer son personnel et les déménageurs. Trois semaines après l’ouragan, le 16 novembre à 11 heures du matin, la librairie Bank Square Books rouvrait ses portes. “Nous n’y serions jamais parvenus sans l’aide de la communauté”, reconnaît Annie Philbrick. Cet exemple de solidarité est loin d’être un cas isolé. C’est peut-être même l’ingrédient secret d’une progressive renaissance des libraires indépendants face à la concurrence des grandes chaînes nationales, puis d’Amazon et enfin du livre électronique. Si de nombreuses librairies mettent la clé sous la porte tous les ans, dans l’ensemble les librairies indépendantes se développent. Leurs ventes progressent et de nouveaux établissements naissent un peu partout, de Brooklyn jusqu’à Big Stone Gap, en Virginie. Wendy Welch et son mari y ont créé une librairie d’ouvrages d’occasion. “Nous avons vu un marché là où les gens pensaient qu’il n’y en aurait jamais un”, explique-t-elle. Selon une étude de l’Association des libraires américains, les ventes des établissements indépendants ont augmenté de 8 % en 2012 par rapport à 2011. “Je pense que les pires jours des indépendants sont derrière eux”, commente Jim Milliot, de la revue Publishers Weekly. “La fin du livre papier était une prédiction quelque peu hâtive.” Aujourd’hui, les libraires indépendants ont davantage les faveurs des éditeurs, qui ont besoin d’eux pour vendre leurs livres. Leur petite taille et leur infrastructure réduite, perçues comme des handicaps au milieu des années 1990, apparaissent aujourd’hui comme des atouts. Les connaisseurs de l’industrie du livre croient que d’autres facteurs sont responsables de la renaissance des indépendants. “Si l’année 2012 était bonne, cela tient notamment à la fermeture de Borders [une grande chaîne de librairies qui a fermé plus de six cents magasins lorsqu’elle a fait faillite en 2011]”, estime Oren Teicher, président de l’Association des libraires américains. Autre facteur majeur, l’envol du mouvement localiste depuis cinq ans. Il bénéficie à tous, des restaurateurs jusqu’aux vendeurs de jouets, en passant par les fabricants de savons artisanaux. Les librairies

indépendantes sont ce que les urbanistes appellent des “troisièmes lieux” : des espaces qui, comme les marchés de produits fermiers, donnent une identité à un quartier. Certains clients y viennent pour l’atmosphère, pas pour le prix. “En Amérique, le mouvement localiste est sorti de la marge”, s’enthousiasme M. Teicher. “Il ne s’agit plus d’une poignée d’adeptes.” De plus, grâce au boom des médias sociaux, les librairies peuvent toucher leur clientèle sans un gros budget publicitaire. Quant au coût des systèmes de gestion du personnel et des inventaires, autrefois prohibitif, il a nettement baissé. Si l’époque où des passionnés ouvraient des librairies uniquement parce qu’ils aimaient lire est largement révolue, il existe une bonne nouvelle : John Mutter, rédacteur en chef de la lettre d’information professionnelle Shelf Awareness, voit davantage de jeunes propriétaires qu’il y a cinq ans – quand le secteur était “un océan de cheveux gris”. Autre évolution notable dans tout le pays, la programmation d’événements locaux est désormais incontournable chez les libraires indépendants. Ceux-ci aménagent des espaces café et programment des pièces de théâtre. Ils vendent de tout : cartes postales, chocolats, calendriers…

Trois années record. A Austin, au Texas, Steve Bercu, propriétaire de la librairie BookPeople, qui s’étend sur 26 000 mètres carrés, compte un directeur de camp de vacances parmi son personnel. Cet employé à plein-temps dirige le populaire Camp HalfBlood. Les enfants, âgés de 11 à 14 ans, y font certes de l’escalade et de la natation, mais prennent aussi des cours sur la mythologie grecque et romaine avec des universitaires. “En 2012, notre librairie a connu sa meilleure année depuis sa création [en 1970]”, s’enthousiasme M. Bercu, qui a fondé l’Alliance des entreprises indépendantes d’Austin, qui promeut les sociétés locales. “Nous avons connu trois années record d’affilée. Et pour 2013, nous en sommes pour l’instant à plus 12 %.” A Kalamazoo, dans le Michigan, la librairie pour enfants Bookbug possède une salle de jeu tapissée de couvertures géantes représentant des classiques de la littérature enfantine. “Nous voulions créer un espace où on ne se limitait pas à vendre des livres, mais où on pouvait aussi parler de littérature, accueillir des auteurs, des musiciens et divers artistes”, explique sa fondatrice, Mme Parzakonis. Aujourd’hui, les libraires n’imaginent pas forcément un avenir plein de lecteurs. “Mes affaires marchent très bien. Pas mes ventes de livres”, souligne Thomas Wright, propriétaire de Battery Park Book Exchange and Champagne Bar, à Asheville, une ville montagneuse de Caroline du Nord. Il y a quelques années, M. Wright a intégré à son commerce un bar à vin qui propose planches de fromage et charcuterie, mais aussi un espace restauration qui sert toute une gamme de cafés, des gâteaux et des chocolats locaux. Aujourd’hui, les ventes de nourriture et de boissons assurent 80 % de son chiffre d’affaires. “Il fallait que je fasse quelque chose pour sauver la librairie, conclut-il. C’est un espace de rencontre. Nous vendons de la convivialité. Pour beaucoup de clients, nos étagères de livres ne forment sans doute qu’un décor.” —Yvonne Zipp


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D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1175 du 10 au 15 mai 2013

↙ Dessin de Dilem paru dans Liberté, Alger.

afrique

La nouvelle alerte médicale accentue encore l’improbabilité d’un nouveau mandat, certains se posant déjà la question de l’aptitude du chef de l’Etat à terminer le mandat actuel, qui va jusqu’au printemps 2014.

Algérie. Bouteflika : et après ? La question de sa succession se pose plus crûment que jamais après la nouvelle hospitalisation du président algérien, âgé de 76 ans.

—Le Quotidien d’Oran (extraits) Oran

D

ans une Algérie politique en état de paralysie, l’accident de santé du chef de l’Etat [rendu public le 27 avril] constitue un événement important. Le système algérien ne s’est pas démocratisé et la fonction de chef de l’Etat est de facto le verrou où se concentre formellement ou “légalement” le pouvoir. La concentration des pouvoirs au sein de la présidence est le gage de la perpétuation du système en

place. C’était déjà une réalité dans la Constitution de 1996, cela a été amplifié par le style de gouvernance de Bouteflika. L’état de santé du président cesse de ce fait d’être une affaire “privée”. Le président de la République avait déjà réduit considérablement la voilure de son activité après son opération chirurgicale d’un “ulcère hémorragique au niveau de l’estomac” à la fin de l’année 2005. Et, si Bouteflika a demandé en 2006 que l’on “cesse de parler de [sa] santé”, il est clair aujourd’hui que sa santé fait parler d’elle.

Même si l’on peut donner crédit au fait que son incident de santé est relativement bénin, il ne faut pas occulter qu’il survient dans le cadre d’un débat feutré sur la possibilité d’un quatrième mandat ou non. Il y avait clairement une “bataille” en ce sens qui était livrée dans les médias à travers des articles incriminants contre les proches du chef de l’Etat. Le tout également dans un contexte de révélations fracassantes d’affaires de corruption touchant des responsables réputés proches du président.

Immobilité. Les adversaires de Bouteflika au sein du régime brandissent l’article 88 de la Constitution sur la situation d’empêchement “pour cause de maladie grave et durable”. A priori, l’AVC mineur dont il a été victime ne le met pas, dans ce cas de figure, hors course ; son invocation paraît plus relever du tir de barrage. Mais l’hypothèse d’un quatrième mandat, qui n’était pas forte, s’est considérablement affaiblie avec cette alerte de santé. La vraie question est de savoir si la prochaine échéance présidentielle sera l’occasion d’un début de changement politique en Algérie. L’absence probable du président Bouteflika dans la course n’est pas un gage que l’élection sera ouverte et que l’on va sortir du statu quo. Un quatrième mandat de Bouteflika serait clairement un signal que le changement politique et la fin des règles “non écrites” du régime ne sont pas à l’ordre du jour. Mais, si le chef de l’Etat n’est pas de la partie, cela ne signifie pas automatiquement que l’on est dans une optique d’ouverture. Les annonces de réformes ne se sont pas traduites réellement dans les lois par des signaux d’ouverture. Au contraire, ainsi que l’a constaté le président de la section algérienne d’Amnesty International, Ali Yemloul, les “intentions d’ouverture ont été traduites par des mesures plus répressives”. En dépit d’une aisance financière qui a permis de contenir les pressions sociales, le pays est dangereusement en état d’immobilité. Son économie est entravée par un système politique dont l’inefficacité est patente. La “stabilité politique” relative n’est pas le fait d’une adhésion ou d’un niveau de satisfaction suffisant au sein de la société, elle se fait à grand coût, par des dépenses souvent excessives et contre-productives. Certes, beaucoup de clientèles du régime y trouvent leur compte, mais le coût est exorbitant, avec une déficience générale dans l’administration du pays qui fait le lit de la corruption. Et par conséquent accentue le discrédit du système politique. A l’échelle d’un pays, un statu quo ne signifie pas que les choses se “maintiennent en l’état”. Cela n’existe pas. Après deux décennies d’aisance financière, si des infrastructures ont pu être réalisées, cela n’a pas entravé une régression inquiétante dans la gestion du pays

et dans ses capacités de projection. Cela fait longtemps que la société algérienne – hormis les réseaux de clientèle – n’est plus concernée par le système politique. Et c’est une situation dangereuse même au plan de la sécurité nationale, l’histoire enseignant clairement que les pays les plus sûrs sont ceux où la société est fortement structurée dans un cadre libre et organisé. On en est loin. Il n’y a pas de miracles à attendre au plan politique. Les tenants du système tiennent pour l’instant les choses en main. Ils peuvent choisir l’option du statu quo en accroissant les risques pour les années à venir. Ils peuvent prendre le “risque” d’aller à l’ouverture réelle, en créant dès maintenant les conditions d’une élection présidentielle sérieuse et honnête où des candidats sérieux peuvent remettre l’Algérie en débat en attendant de la remettre en marche. C’est une hypothèse très “optimiste”. Pourtant, au regard des intérêts immédiats et futurs du pays, c’est une option réaliste. —Salem Ferdi

CHRONOLOGIE Elu président de la République en 1999, réélu en 2004 puis 2009, Abdelaziz Bouteflika a été hospitalisé plusieurs fois à l’hôpital militaire du Val-deGrâce, à Paris. 2005 — Opéré d’un ulcère à l’estomac, selon le bulletin de santé officiel. Son admission avait eu lieu le 26 novembre dans le plus grand secret. Pour faire taire les rumeurs, la sortie de l’hôpital avait eu lieu sous les caméras le 17 décembre. 2006 — Effectue “une visite de suivi médical” de trois jours. 2011 — Nouveau séjour secret au Val-de-Grâce à la mi-septembre. Aucun commentaire officiel. 2013 — Admis le 27 avril, à la suite d’un “accident ischémique transitoire”, selon un communiqué de la présidence.

SOURCE LE QUOTIDIEN D’ORAN Oran, Algérie Quotidien, 120 000 ex. www.lequotidien-oran.com Quotidien régional fondé en 1994 à Oran, devenu national en 1997, c’est le deuxième titre francophone du pays, après El-Watan. Sérieux, surtout lu par les cadres, il rassemble dans son édition du jeudi les meilleures signatures de journalistes et d’intellectuels d’Algérie.


AFRIQUE.

Courrier international — no 1175 du 10 au 15 mai 2013

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← Dessin de Tiounine paru dans Kommersant, Moscou.

BURKINA FASO

La menace des “sachets noirs”

La traque inégale du “kpayo”

L’usage des sacs en plastique est entré dans les mœurs, polluant le “pays des hommes intègres”.

Si la chasse à l’essence frelatée est menée consciencieusement dans le sud du pays, au nord le trafic se poursuit.

BÉNIN

Ouagadougou

D

ans les villes comme Ouagadougou, les déchets plastiques défigurent les paysages. Omniprésents dans toutes les ruelles, y compris dans les quartiers dits résidentiels comme Ouaga 2000, ils règnent en véritables conquérants et maîtres. La quantité de déchets plastiques produite par an à Ouagadougou est estimée aujourd’hui à plus de 40 000  tonnes, alors qu’elle n’était que de 17  000 tonnes en 2006. Pas un pas sans sachet noir. Les initiatives de recyclage sont intéressantes, certaines associations y gagnent même des revenus, mais leurs techniques sont parfois artisanales, et leur pouvoir d’absorption est largement en deçà du volume à absorber.

Décisions radicales. Quant aux campagnes de sensibilisation, il faut remarquer qu’elles ne semblent pas avoir de prise sur le sachet noir, qui est entré dans les mœurs et qui s’y est ancré. Les Ouagalais connaissent bien la connotation que renferme l’expression “sachet noir”, celui-ci étant devenu symbole de cadeau ou de présent alléchant. En outre, le recours au sachet noir est devenu un réflexe pour la ménagère qui va faire ses emplettes au marché, pour le boutiquier qui veut emballer sa marchandise et pour le client qui l’achète. Sans parler de l’inondation du marché par des eaux minérales qui se vendent à tour de bras en sachets plastiques. Pour ne rien arranger, une campagne maladroite a été menée conseillant d’utiliser des sachets blancs pour transporter la nourriture et oubliant qu’un plastique reste un plastique même s’il change de couleur. Couper les branches d’un arbre vénéneux ne suffira pas pour l’abattre. Pour mettre définitivement fin à ce phénomène, il faudrait songer à prendre des décisions radicales. Par exemple, interdire tout simplement l’importation de ces sachets noirs et veiller à l’application de cette mesure. L’interdiction du sachet plastique, associée à une campagne de sensibilisation visant la tolérance zéro et à des propositions de contenants alternatifs, comme des paniers (subventionnés ou confectionnés pour être vendus à moindre coût), pourrait aider à endiguer cette menace environnementale pour le Faso. —Abdou Zouré A propos de Burkina 24, lire notre rubrique “La source de la semaine” en page 40.

Haro sur l’essence frelatée Les autorités tentent de stopper la contrebande d’essence. La population en paie le prix.

—La Nouvelle Tribune (extraits) Cotonou

L

a lutte improvisée contre l’essence de contrebande, communément appelée kpayo, est de nouveau d’actualité. Ses effets pervers sur la population aussi. En effet, depuis quelques semaines, les éléments des forces de l’ordre ont repris du service et ont intercepté des centaines de bidons de kpayo dans plusieurs villes. Chose qui a provoqué, du coup, la rareté du produit dans le circuit informel, donc la hausse de son prix. “C’était à 450 francs CFA [0,70 euro] et on avait du mal à s’approvisionner ; aujourd’hui, c’est à 800 francs. Comment allons-nous vivre avec ça alors que le smig est toujours à 31 250 francs [48 euros] ?” se plaint un motocycliste rencontré dans une des longues files d’attente qui se sont formées devant les stations de Cotonou.

Calvaires. Si le coût élevé du carburant dans le secteur informel, qui occupe plus de 70 % du marché pétrolier national, fait fuir et entraîne l’affluence dans les stationsservice, ici “c’est les longues queues d’attente qui chassent”. “Je suis là depuis un peu plus de vingt minutes mais je ne suis pas encore servi”, affirme Marc, un jeune motocycliste attendant impatiemment de se faire servir ce samedi matin par l’un des pompistes d’une station privée du carrefour La Vie, à la queue d’une file d’une vingtaine de motos et voitures. Le même jour, au carrefour Unafrica, non loin du commissariat central de Cotonou, c’est le refrain “E dé ya (il n’y en a pas)” des pompistes de la Sonacop [Société nationale de commercialisation des produits pétroliers] et le geste de la main de ceux de la station privée d’à côté en signe de rupture de stock qui renvoient les consommateurs de l’or noir. Qui, certains à court d’essence, comme c’est le cas pour deux conducteurs de taxi-moto, sont contraints de traîner leur engin jusqu’à la prochaine station. A tous ces calvaires que vivent les populations béninoises pour leur approvisionnement en carburant s’ajoute un autre problème : les coupures intempestives

d’électricité. Si déjà, avec l’affluence, le temps d’attente était long, les coupures répétées de l’énergie électrique viennent rallonger ce temps d’attente. La pompe utilisant le courant électrique. Les conséquences de la lutte contre le kpayo, annoncée à l’improviste par le chef de l’Etat, sont multiples et diverses. Outre les conséquences directes sur les consommateurs du carburant, la répression sauvage et improvisée contre l’essence frelatée pourrait avoir des effets secondaires. En effet, le problème de la reconversion des revendeurs et des contrebandiers n’étant encore résolu, des milliers de personnes pourraient se retrouver sans source de revenus. Chose qui, à en croire de nombreux commentaires, conduirait à une recrudescence du grand banditisme et de l’insécurité déjà inquiétante dans le pays. Les stations faisant encore défaut sur toute l’étendue du territoire, le coût du kpayo étant en hausse et les queues s’allongeant de jour en jour, les populations sont comme prises en otages par la lutte contre le kpayo. Une lutte improvisée et bien préjudiciable aux populations béninoises. —Yao Hervé Kingbêwé

présente

J

e me décarcassais pour comprendre comment un gouvernement, fût-il friand de réformes, pouvait se mettre à réprimer un commerce qui nourrit près du quart de sa population active sans chercher d’abord la reconversion professionnelle de ces millions de personnes. Je me demandais comment un gouvernement pouvait lutter contre l’importation et la vente de l’essence kpayo [“de qualité inférieure”, en langue goun] alors qu’il n’a pas au préalable cherché à construire des stations sur toute l’étendue du territoire. Je me demandais aussi si le gouvernement mesurait l’ampleur du péril social qu’il engendrait en sevrant ainsi, brutalement, de leur gagnepain autant de personnes en si peu de temps, quand une autre information m’abasourdit davantage. Un appel d’un ami résidant à Parakou [dans le nord du pays] me permit d’apprendre qu’aucune lutte contre le kpayo ne se mène chez lui là-bas. En plus du fait qu’elle était improvisée, mal pensée et inappropriée, la lutte contre le kpayo devenait aussi inéquitable et inégalitaire. Le trafic du kpayo est entré dans les habitudes de plusieurs populations des communes frontalières, où il nourrit un grand nombre de jeunes souvent désœuvrés. Des milliers de personnes se retrouvent contraintes au chômage. Leurs femmes et leurs rejetons sont ainsi condamnés à la misère. Tout se passe comme s’il existait deux Bénin. Celui du Sud, où le gouvernement affirme sa fermeté et son autorité, et celui du Nord, où l’on ferme les yeux sur tout. Une telle partition du pays amène à une situation d’injustice. —Marcel Zoumènou

Gilles Kepel

Passion arabe Journal, 2011-2013

« À mi-chemin entre le journal de voyage et l’essai universitaire, un livre vif, rythmé et coloré. Kepel y trace un portrait sensible du monde arabe. » C. Hélie © Gallimard

—Burkina 24 (extraits)

—La Nouvelle Tribune (extraits) Cotonou

Christophe Ayad, Le Monde des Livres


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D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1175 du 10 au 15 mai 2013

moyenorient

Israël-Syrie.

Après les frappes, l’armée syrienne sans réaction Les deux attaques israéliennes contre des objectifs situés en territoire syrien ont montré la faiblesse d’une armée qui n’est préparée qu’à réprimer son propre peuple.

—Ha’Aretz (extraits) Tel-Aviv

P

endant près de quarante ans, des générations de pilotes de chasse de l’armée israélienne se sont entraînés à repousser une offensive syrienne sur les hauteurs du Golan, alors que, depuis la fin de la guerre du Kippour en 1973, le front israélo-syrien est resté calme. Et maintenant, en moins de quatre mois, trois frappes aériennes dans les environs de Damas ont été attribuées à l’Etat hébreu, et les canons syriens sont toujours muets. Où sont l’artillerie, les missiles balistiques,

↑ Dessin de Haddad paru dans Al-Hayat, Londres.

“Vous autres, Israéliens, vous avez fait de l’armée syrienne quelque chose de beaucoup plus impressionnant qu’elle n’est en réalité”

les divisions blindées et les bataillons de commandos ? Bien sûr, deux ans de guerre civile ont considérablement dégradé les capacités de l’armée syrienne – au point qu’elle aurait perdu tout moyen de répliquer, ne serait-ce que symboliquement, à un bombardement de sa capitale par l’ennemi sioniste. Il semble qu’Israël ne s’attende pas à des représailles. Sinon, comment expliquer que le Premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, n’ait pas renoncé à sa visite officielle de cinq jours en Chine ? Si l’on peut se demander pourquoi les Syriens ne ripostent pas, une autre question se pose : comment se fait-il qu’en dépit de dizaines de milliers de désertions et de soulèvements armés dans tout le pays, des unités entières de l’armée syrienne soient toujours intactes et continuent à se battre pour préserver le régime d’Assad ? Les services de renseignement israéliens qui, sûrs d’eux, annonçaient en 2011 qu’il ne lui restait plus que quelques semaines à vivre, ont depuis longtemps cessé de prédire sa chute.

Matériel défectueux. “Vous autres, Israéliens, vous avez fait de l’armée syrienne quelque chose de beaucoup plus impressionnant qu’elle n’est en réalité”, déclare un membre de l’Armée libre syrienne [les rebelles]. “Depuis des années, le régime aussi dit au peuple syrien que l’armée est là pour combattre l’ennemi sioniste, poursuit-il. Mais en réalité ses capacités militaires ont été négligées et ils se sont concentrés sur la transformation de l’armée en un outil de répression interne. La plupart des unités sont équipées de matériel très ancien et défectueux, et celles qui ont reçu des chars et des véhicules blindés relativement neufs sont des formations alaouites [la communauté de Bachar ElAssad], qui ont avant tout pour mission de défendre le régime.” Il est évident que l’Armée de l’air syrienne a négligé ses capacités offensives, car les chasseurs bombardiers utilisés pour pilonner les rebelles ne sont pas des appareils modernes, mais de vieux MiG-21 et MiG23, qui ont en général entre 30 et 40 ans. La fragilité des lignes syriennes sur les hauteurs du Golan est devenue manifeste pendant la Deuxième Guerre du Liban, en 2006, quand les unités syriennes qui devaient se déployer le long de la frontière ont disparu. Il est presque sûr qu’elles ont alors été redéployées sur des bases proches de Damas afin de ne pas être affectées si les hostilités débordaient la frontière avec le Liban. Les soldats israéliens en poste sur le mont Hermon durant les mois d’hiver s’en sont aperçus quand ils ont vu des militaires syriens, sans équipement ni abris adaptés, mourir de froid dans la neige. Cela ne veut pas dire qu’Assad n’a plus les moyens de causer des dommages importants sur les arrières israéliens à l’aide de missiles balistiques (par exemple, dotés d’ogives chimiques). Et l’on court toujours le risque de voir le Hezbollah s’en charger pour lui, même si, pour l’heure, le mouvement islamiste libanais est en train de s’enliser en Syrie en affrontant les rebelles dans l’espoir de maintenir Assad au pouvoir. —Anshel Pfeffer

Nous devons nous réjouir Peu importe que les frappes contre le régime syrien soient d’origine israélienne ou arabe, l’essentiel c’est d’abattre ce régime. —Asharq Al-Awsat Londres

E

n attaquant le régime syrien, Israël ne fait que défendre sa propre sécurité et ses propres intérêts. Ce qui ne nous empêche pas de nous féliciter du fait que les Israéliens attaquent les arsenaux du régime de Bachar El-Assad. Car cela accélère la chute de celui-ci et détruit des armes dirigées contre le peuple syrien. En réalité, seuls les pro-Iraniens dénoncent ces raids israéliens, non par hostilité à Israël, mais par fidélité aux alliés de Téhéran que sont Assad et le Hezbollah libanais. Au bout de deux années de massacres qui ont causé des dizaines de milliers de morts parmi la population syrienne, nous voici ramenés au plus grand mensonge de notre histoire. A savoir le mensonge de la “résistance” [contre Israël], cette “résistance” qui n’a jamais sérieusement été contre Israël ni défendu la Palestine. Son emprise sur les esprits était telle que la majorité se laissait abuser. Le Hezbollah n’est qu’une brigade iranienne, implantée depuis plus de trente ans [au Liban] afin d’y servir les intérêts du régime des ayatollahs iraniens. Celui-ci, avec l’aide du clan des Assad, a pris en otage la cause palestinienne afin d’établir sa mainmise sur la Syrie et d’occuper le Liban.

Deux années de massacres. En Egypte, le gouvernement [des Frères musulmans] a condamné les raids aériens israéliens. Cela revient à apporter son soutien au régime d’Assad. Il prône une prétendue “solution politique” et une “réconciliation nationale” entre le régime syrien et l’opposition. Ce n’est pas seulement honteux, c’est par-dessus tout impossible à appliquer au bout de deux années de massacres et de destructions de la part d’Assad et de ses chabiha [milices prorégime]. Pour ce qui est des Syriens, il est certain qu’ils se félicitent des bombardements israéliens, sans se préoccuper de leurs motifs. Ils seraient encore plus heureux si la Turquie pouvait riposter à la violation de son espace aérien et terrestre par l’armée d’Assad au lieu de se contenter de réactions purement verbales. Les Syriens ont en assez des déclarations ; au lieu de leur donner espoir, elles les exaspèrent. Ils ne s’intéressent pas beaucoup aux considérations géopolitiques régionales et il leur importe peu de savoir si les bombardements contre les forces d’Assad sont d’origine israélienne, occidentale ou arabe. Tout ce qu’ils veulent, c’est la destruction de la machine à tuer qu’est l’armée régulière syrienne, cette armée qui est alimentée au vu et au su de tous par la Russie, par l’Iran et par le Hezbollah. —Abderrahman Al-Rached


MOYEN-ORIENT

Courrier international — no 1175 du 10 au 15 mai 2013

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↙ Dessin de Cost paru dans Le Soir, Bruxelles.

PALESTINE

LIBAN

Parler du voile derrière son voile L’écrivaine féministe Joumana Haddad a interrogé des femmes sur les raisons qui les ont conduites à se voiler.

—Now (extraits) Beyrouth

R

awan, 29 ans, s’est décidée à porter le voile l’an dernier, car elle avait “des difficultés à trouver un prétendant” dans sa communauté, où les femmes voilées représentent un meilleur parti que les non voilées. “Ce n’était pas par conviction religieuse. Je suis croyante, j’observe même le jeûne du Ramadan, mais je ne m’étais jamais imaginée voilée. J’ai dû changer d’avis récemment. Je veux me marier et fonder une famille, et j’ai atteint un âge où je ne peux plus me permettre de rester accrochée à mes principes”, explique-t-elle. Cette jeune femme diplômée de l’université a aujourd’hui un fiancé, un cousin éloigné qui vit aux Etats-Unis, et elle ne regrette pas sa décision. Elle se considère comme pragmatique et se réjouit à l’idée de commencer une nouvelle vie avec son futur mari. “Qui sait ? dit-elle, peut-être qu’une fois que nous serons mariés, il me permettra d’enlever le voile. De toute façon, ce n’est pas très important pour moi. Je me suis habituée à le porter et la seule chose qui m’ennuie, c’est que j’ai de beaux cheveux et que je suis parfois triste à l’idée de ne pas pouvoir les montrer quand je sors.” La position de Fida, 24 ans, est radicalement différente. “Je le déteste. Le voile est aliénant et j’ai honte de le porter. Mes parents me l’ont imposé quand j’avais 17 ans. Ma mère surtout. Elle n’arrêtait pas de me dire que c’était un péché de montrer mes cheveux en public et que je deviendrais un paria dans ma famille si je ne les couvrais pas. Elle me rappelait l’expérience d’une de mes tantes qui ne portait pas le voile et qui a été rejetée par toute la famille pour être partie avec un communiste dans les années 1970. Aujourd’hui encore,

ils la considèrent comme une brebis galeuse et refusent de lui adresser la parole. Maintenant, chaque fois que je me regarde dans un miroir, j’ai l’impression de voir quelqu’un d’autre. Je suis devenue une étrangère à mes propres yeux. Le voile ne correspond pas à mon tempérament, ni à mes croyances et à mes opinions. Mais je n’ose pas l’enlever. Non seulement on me rejetterait, mais mon frère aîné ne me le pardonnerait jamais. J’aimerais avoir le courage de lui demander d’où venait la bouteille de whisky que j’ai trouvée dans sa penderie l’autre jour.”

Mal à l’aise. Noha, 21 ans, a pris la décision d’elle-même alors qu’elle n’avait que 8 ans et demi. Presque un bébé. “J’ai toujours voulu porter le voile. Quand j’en ai parlé à mes parents, ils ont commencé par refuser en me disant que j’étais trop jeune, mais, devant mon insistance, ils ont fini par céder. Le voile est mon identité, je ne peux pas m’imaginer sans. Je serais tellement mal à l’aise si je devais sortir non voilée ! Je me sentirais nue. Pour moi, une femme doit toujours avoir une apparence convenable.” Quand on lui demande pourquoi elle ne se contente pas de s’habiller décemment, comme le font beaucoup de ses semblables, elle devient beaucoup moins catégorique. “Je ne sais pas. J’avoue que je me pose parfois la question mais que je ne connais pas la réponse. J’accepte simplement l’idée de porter le voile et cela me procure un sentiment de paix.” Rou’a, 41 ans, mariée, a choisi de porter le voile parce qu’“une femme doit se protéger”. Quand je lui demande pourquoi tant de femmes voilées sont harcelées, elle répond : “Parce que certains hommes sont des animaux.” “Alors vous pensez qu’au lieu de sanctionner ces hommes qui se conduisent

comme des animaux, c’est aux femmes de se couvrir ?” Elle marmonne alors quelque chose sur la modestie et la dignité. Je la pousse dans ses retranchements. “Mais ne pensez–vous pas qu’en vous différenciant ainsi des hommes, vous vous reconnaissez comme leur propriété ?” Elle contre-attaque. “Je me respecte et je refuse d’être un objet de plaisir comme tant d’autres femmes.” Paradoxalement, le jour de notre rencontre, Rou’a portait des jeans extrêmement moulants qui ne cachaient rien de ses formes voluptueuses.

“Le Prophète l’a dit”. Hiba, 34 ans, m’assure avec enthousiasme que le port du voile est un choix, son choix personnel. “Beaucoup de gens pensent que le voile nous est imposé, mais ce n’est pas vrai. La plupart des femmes le portent de leur plein gré, parce qu’elles savent que si elles ne le faisaient pas elles offenseraient Allah et iraient en enfer.” J’observe qu’il n’y a pas vraiment d’autre solution pour elles, car la menace de brûler en enfer est une forme d’intimidation qui oblige les femmes à se voiler et les persuade que ce désir vient d’elles-mêmes. “S’il n’y avait pas de risque de condamnations religieuse et sociale, s’il n’y avait aucune pression, directe ou indirecte, alors on pourrait parler de choix, ne pensezvous pas ?” Elle se refuse à tout commentaire et me tourne le dos en me disant qu’on m’a bourré le crâne. Les cinq témoignages rapportés ici sont des extraits de 26 longues conversations que j’ai eues avec des Libanaises voilées, chiites et sunnites. Bien évidemment, ces 26 conversations ne constituent pas un échantillon très large et je ne prétends pas avoir mené une étude exhaustive sur le sujet. Mais la diversité des milieux et des classes auxquels je me suis adressée pour traiter la question offre un contraste impressionnant avec la similarité des prétextes et des arguments qui m’ont été fournis. Après les faciles et discutables “c’est mon choix”, “je me respecte” et “le Prophète l’a dit”, un mur semblait se dresser entre nous, un mur qui nous empêchait de pousser plus loin la discussion. Le voile est-il l’unique problème ? Est-ce même un problème ? Pas nécessairement, mais c’est l’un des symptômes d’une culture qui s’abandonne aveuglément à la religion. —Joumana Haddad

Le pays des mille mosquées En attendant la visite du prédicateur islamiste Al-Qaradawi, Gaza se lance dans la construction de mosquées.

—Al-Quds Al-Arabi Londres

D

e source officielle palestinienne à Gaza, on apprend que le prédicateur islamiste [de la chaîne Al-Jazira] Youssef Al-Qaradawi se rendra en visite dans la bande de Gaza début mai, alors que, pour la fin du mois, le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, est lui aussi déterminé à visiter ce territoire, malgré la demande américaine d’ajournement ou d’annulation de ce voyage. Le ministre des Affaires religieuses du gouvernement du Hamas à Gaza a déclaré que son ministère se préparait à recevoir Al-Qaradawi dès le 8 mai. Lors de l’inauguration d’une nouvelle mosquée et en présence de nombreux dirigeants du Hamas et d’une foule de fidèles, il a affirmé que son ministère avait terminé les préparatifs nécessaires à l’accueil du prédicateur d’AlJazira, qui sera à la tête d’une constellation de théologiens et de représentants de l’Union mondiale des oulémas. Le ministre a également souligné qu’il est essentiel pour l’établissement de l’Etat islamique de construire de nouvelles mosquées à Gaza. La première chose que Mahomet lui-même a faite après l’hégire [le départ de La Mecque vers Médine] a été de construire une mosquée. Les mosquées, a-t-il expliqué, permettent de mettre en harmonie la nation musulmane et les projets d’avenir avec la doctrine. Aussi s’est-il engagé à construire de nouvelles mosquées afin de faire de Gaza “le pays des mille mosquées”. Et d’ajouter qu’il espérait que leur inauguration serait une première étape sur la voie de la libération de Jérusalem.—

Thierry Garcin et Eric Laurent 6h45/6h57 du lundi au vendredi dans Les Matins de France Culture en partenariat avec

franceculture.fr


18.

MOYEN-ORIENT

IRAN

Des messies à la pelle Dans un climat de crise économique et de religiosité, de nombreux Iraniens affirment être le Messie caché que les chiites attendent depuis plus de mille ans.

—Elaph Londres

L

es cas se multiplient d’Iraniens qui prétendent être le mahdi, c’est-à-dire le Messie, ou l’“imam caché”, dont les chiites attendent le retour afin qu’il fasse régner la justice sur terre, après une absence de plus de mille ans durant laquelle il était “caché” [Muhammad Al-Mahdi, le dernier imam pour les chiites, aurait mystérieusement disparu au IXe ou Xe siècle]. Au point que les prisons débordent : 3 000 personnes se trouvent derrière les verrous pour cette allégation mensongère, certains sont des malades mentaux, d’autres de simples charlatans. Rien que cette année, vingt hommes ont été arrêtés. Selon un site Internet basé à Qom [haut lieu de l’enseignement religieux, dans le nord de l’Iran], ces hommes étaient des déviants, des imposteurs et des criminels ordinaires. Ils exploitaient l’ignorance du petit peuple afin de lui extorquer de l’argent lors de la fête de la fin de l’année perse, en mars dernier. Les forces de l’ordre ont emprisonné nombre de ces faux messies dans le village de Jamkaran, près de Qom, réputé être le lieu où le mahdi aurait fait des apparitions, ce qui a poussé le président iranien Mahmoud Ahmadinejad à donner 10 millions de dollars pour la mosquée de ce village au moment de son arrivée au pouvoir, en 2005. La crise économique en Iran a contribué à l’accroissement non seulement du nombre d’hommes qui prétendent être le mahdi, mais aussi du nombre de femmes qui assurent en être l’épouse. “Les gens ne croiraient pas ce genre de choses dans un climat d’ouverture, dans lequel on pourrait critiquer le gouvernement”, a déclaré un responsable des

L’ACTUALITÉ INTERNATIONALE «UN MONDE D’INFO» du lundi au vendredi à 16h15 et 21h50 franceinfo.fr

Courrier international — no 1175 du 10 au 15 mai 2013 ↙ Dessin d’Esquivel paru dans La Prensa Libre, San José. institutions religieuses à Téhéran, cité par le magazine The Economist. “Pour la plupart des Iraniens, la télévision publique, la presse officielle [ou d’autres canaux gouvernementaux] restent la seule source d’information.” Selon le spécialiste des affaires des instances religieuses Mehdi Ghaffari, plus de 3 000 faux mahdis se trouvent dans les prisons iraniennes. De son côté, une psychologue de Téhéran explique que le complexe du mahdi est très répandu. “Chaque mois, nous recevons au moins une personne qui est convaincue de l’être. Une fois, un homme a commencé à parler de luimême en tant qu’imam caché. Je n’ai pu m’empêcher de rire, ce qui l’a mis en colère. Il m’a alors reproché de ne pas être voilée convenablement et de ne pas avoir de respect pour le ‘maître des temps’”, un des qualificatifs du mahdi. Le cas le plus connu a été celui de l’ayatollah Boroujerdi. Il a été condamné à onze ans de prison en 2007 pour avoir prétendu être le mahdi. A l’instar de nombreux autres cas, il a été obligé de démentir ses prétentions et d’avouer à la télévision avoir enfreint les lois de la république islamique. On sait que le président Mahmoud Ahmadinejad avait dit de lui-même qu’il dirigeait “le gouvernement du mahdi”. En mars dernier encore, il a dit à une brochette d’ambassadeurs iraniens fraîchement nommés qu’ils devaient se considérer comme les “agents du mahdi”. Après son discours à l’Assemblée générale des Nations unies en 2005, une vidéo circulait, montrant Ahmadinejad déclarant à un homme de religion haut placé que les chefs d’Etat du monde entier avaient été impressionnés par le halo qui entourait sa tête pendant son discours. Et que c’était le mahdi luimême qui l’avait placé là. —Abdelilah Majid

SOURCE ETTELAAT Téhéran Quotidien et site en persan http://www.ettelaat.com/new/ Fondé en 1926 à Téhéran, c’est le plus ancien quotidien iranien. Depuis la révolution islamique, en 1979, il est dirigé par le religieux Mahmoud Do’ayi. La vision particulière de son responsable, convaincu qu’“il ne faut pas relater tous les événements”, a contribué à la baisse considérable de sa diffusion.

Les sanctions mènent vers une crise humanitaire Même si elles ne concernent pas l’importation des médicaments, la pénurie générale a mis à bas le système de santé. —Ettelaat Téhéran

L

es sanctions font partie intégrante de la politique américaine contre l’Iran depuis la révolution islamique [1979]. Mais, ces derniers mois, nous avons assisté à de nouvelles sanctions imposées par l’ONU et les pays occidentaux [pour dissuader Téhéran de poursuivre son programme nucléaire]. L’économie iranienne a été sensiblement affectée par les restrictions dans les transactions bancaires, le transport, l’assurance… Et le secteur de la santé n’a pas été épargné : des Iraniens ont perdu la vie à cause de la pénurie de médicaments. Même si les médicaments ne font pas directement l’objet de sanctions, les malades ne peuvent plus acheter ces produits importés, et les laboratoires pharmaceutiques iraniens rencontrent beaucoup de difficultés à en produire, en raison de l’insuffisance de matières premières importées. L’importation des médicaments a également drastiquement chuté, car les banques internationales refusent de travailler avec l’Iran, craignant d’éventuelles sanctions de la part des EtatsUnis. Le prix des médicaments a ainsi augmenté de 50 %, aggravant la situation actuelle, et la mauvaise gestion de cette crise par les autorités n’a fait qu’empirer les choses. Les pays occidentaux ont eu recours, ces dernières décennies, à des sanctions économiques pour exercer des pressions sur des pays comme l’Irak, Cuba, la Libye et l’ex-Yougoslavie. Les principaux objectifs de ces sanctions n’ont jamais été atteints. Mais elles ont débouché sur des catastrophes humanitaires. Les sanctions sont des assassins silencieux qui vont à l’encontre des droits de l’homme définis par l’ONU qui garantissent l’accès aux soins et à la nourriture. Pour éviter une catastrophe comme celle qui est survenue en Irak, il est nécessaire de développer un programme global. Voici quelques propositions : – Donner une image complète des difficultés rencontrées par les malades iraniens à cause des sanctions, pour inciter les Etats et l’ONU à trouver le moyen de satisfaire les besoins médicaux de l’Iran. – Prendre contact avec les groupes actifs dans la défense des droits de l’homme en Europe et aux Etats-Unis. – Publier des articles dans des revues étrangères et envoyer des rapports aux chaînes d’information mondiales. Par ailleurs, des millions d’Iraniens vivent à l’étranger, et un grand nombre d’entre eux ont une bonne position dans leur pays de résidence. Ils peuvent nous être utiles d’une manière ou d’une autre pour éradiquer les effets de ces sanctions. —Ali Gordji


Ouzbékistan TERRE MAGIQUE DE GENGIS KHAN ET DE TAMERLAN du 6 au 17 septembre 2013 C’est en septembre 2013 que La Libre Essentielle et Opportunity Art et Culture vous invitent en Ouzbékistan, un pays étonnant au cœur de l’Asie centrale, si longtemps fermé au monde occidental et pourtant berceau de la culture humaine… Vous y découvrirez un peuple attachant, des monuments prestigieux et des cités au passé glorieux : architectures aux mosaïques éblouissantes et sites archéologiques témoins d’un passé où se succédèrent, à travers les siècles, conquérants implacables et bâtisseurs de génie ! Vous vibrerez aussi à la magie de cette « Route de la Soie » qu’empruntèrent autrefois les grandes caravanes chargées d’épices et de parfums. C’est avec émotion que vous découvrirez Tachkent, capitale du pays; Khiva dont l’architecture unique n’a pas d’équivalent en Asie centrale, Boukhara, célèbre pour ses 360 mosquées et enfin Samarcande, le « seuil du paradis » et l’un des plus anciens foyers culturels du monde ! Vols assurés par la compagnie aérienne régulière Uzbekistan Airways, hôtels 3 et 4* (normes locales), guide local francophone qualifié et accompagnement de Bruxelles à Bruxelles.

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20.

Courrier international — no 1175 du 10 au 15 mai 2013

asie

↙ Dessin de Schot, Pays-Bas.

Bangladesh. Le coût humain des prix bas Plus de 500 personnes ont péri dans un immeuble hébergeant des ateliers de confection qui s’est écroulé à Dacca. C’est le résultat direct du mode de production et de commercialisation du XXIe siècle, analyse ce site de gauche.

—CounterPunch Petrolia

L

e mercredi 24 avril, l’immeuble Rana Plaza s’est écroulé, un jour après que les autorités bangladaises eurent demandé aux propriétaires de l’évacuer. Situé à Savar, une banlieue de Dacca, l’immeuble abritait des usines de prêt-à-porter qui employaient près de 3 000 ouvriers. Ils faisaient partie de la chaîne de production et de consommation de vêtements qui s’étend des champs de coton de l’Asie du Sud aux distributeurs du monde atlantique, en passant par les machines et les ouvriers du Bangladesh. Des marques célèbres y étaient confectionnées, comme les vêtements qui figurent dans les rayons démoniaques de Walmart [grand distributeur américain]. Cela mérite de rappeler le bilan de l’incendie de la Triangle Shirtwaist Factory

de New York, en 1911 : 146 personnes y avaient trouvé la mort. Aujourd’hui, le bilan compte plus du double de victimes [plus de 500 morts à ce jour]. Cet “accident” intervient cinq mois après l’incendie de l’usine de prêt-àporter qui a tué au moins 112 ouvriers, le 24 novembre 2012. La liste des “accidents” est longue et douloureuse. En avril 2005, l’effondrement d’une usine de prêt-àporter de Savar tue 75 ouvriers. En février 2006, ce sont huit personnes ensevelies dans une autre usine de Dacca. En juin 2010, 25 personnes meurent dans un bâtiment – toujours dans la capitale. Ce sont là les “usines” de la mondialisation du XXIe siècle – des abris mal conçus et un processus de production qui repose sur de longues journées de travail, des machines de troisième ordre et des ouvriers dont la vie est soumise aux impératifs de la pro-

duction à flux tendus. Ces usines bangladaises s’inscrivent dans le paysage de la mondialisation, que l’on retrouve répliqué dans les usines de la frontière américano-mexicaine, de Haïti, du Sri Lanka et d’autres lieux qui ont ouvert leurs portes à une industrie du prêt-àporter habile à profiter du nouvel ordre industriel et commercial des années 1990. Ces pays faibles, qui n’ont pas eu la volonté de se battre pour leurs ressortissants ni de se soucier de l’affaiblissement à long terme de leur ordre social, se sont empressés d’accueillir l’industrie du prêt-à-porter. Les gros producteurs, qui ne voulaient plus investir dans des usines, se sont tournés

La sous-traitance a permis aux grandes sociétés de nier toute culpabilité

vers des sous-traitants en leur proposant des marges très faibles et en les obligeant ainsi à gérer leurs usines comme des prisons. La sous-traitance a permis à ces sociétés de nier toute culpabilité dans les agissements des propriétaires de ces petites usines et de jouir des bénéfices de produits bon marché sans avoir la sueur et le sang des ouvriers sur la conscience. Elle a permis aussi aux consommateurs du monde atlantique d’acheter de grandes quantités de marchandises, souvent en s’endettant, sans se soucier des méthodes de production. De temps en temps, une vague de sentiment progressiste vise telle ou telle société, mais il n’y a pas de réflexion d’ensemble sur le fait que la chaîne d’approvisionnement à la Walmart favorise les pratiques critiquées.

Vingt-sept euros par mois. Les ouvriers bangladais ne sont pas aussi enthousiastes que les consommateurs du monde atlantique. En juin 2012 encore, des milliers d’ouvriers de la zone industrielle Ashulia, à la périphérie de Dacca, ont réclamé des augmentations de salaires et l’amélioration de leurs conditions de travail. Plusieurs jours d’affilée, ils ont fermé 300 usines, bloqué l’autoroute Dacca-Tangali à Narasinghapur. Ils gagnent entre 3 000 takas [29 euros] et 5 500 takas [53 euros] par mois et voulaient une augmentation de 1 500 takas [15 euros] à 2 000 takas [19 euros] par mois. Le gouvernement a envoyé 3 000 policiers rétablir l’ordre et la Première ministre a assuré qu’elle étudierait la question. Une commission a été constituée mais n’a rien produit de substantiel. Alors que les informations en provenance du Rana Plaza arrivaient, Dacca, consciente de la futilité de négocier avec un gouvernement subordonné à la logique de la chaîne d’approvisionnement, a explosé. Les ouvriers ont fermé la zone industrielle qui entoure la ville, barré les routes et détruit des voitures. C’est l’insensibilité de l’Association des fabricants de prêtà-porter du Bangladesh (BGMEA) qui a mis le feu aux poudres. Après les manifestations de juin 2012, Shafiul Islam Mohiuddin, le patron de la BGMEA, avait accusé les ouvriers de “conspirer” et avancé qu’“il n’[était] pas logique d’augmenter les salaires”. Cette fois, Atiqul Islam, le nouveau président de la BGMEA, a laissé entendre que le problème, ce n’est pas la mort des ouvriers ni les mauvaises conditions de travail, mais “l’interruption de la production causée par les troubles et les hartals [grèves]”. Ces grèves constituent selon lui “encore un coup sévère porté au secteur du prêt-à-porter”.

Il n’est pas étonnant que ceux qui sont descendus dans la rue aient si peu confiance dans les sous-traitants et le gouvernement. Les tentatives de lutter contre l’exploitation ont été anéanties par la pression concertée du gouvernement et les avantages qu’il y a à poursuivre ces pratiques meurtrières. Tout ce que la législation sur le travail au Bangladesh contient de correct est réduit à néant par l’application déficiente qu’en font les inspecteurs du travail. Ceux-ci ne sont que 18 pour contrôler les 100 000 usines de la région de Dacca, où la plupart des entreprises textiles sont concentrées. Lorsqu’une infraction est détectée, les amendes sont si basses qu’elles ne poussent pas à réformer. Lorsque les ouvriers tentent de former des syndicats, la dureté de la réponse du management suffit à anéantir leurs efforts. Le management préfère les éruptions anarchiques de violence à la consolidation du pouvoir des ouvriers. Cette violence a conduit le gouvernement à créer une cellule de crise et une police de l’industrie, non pour surveiller les violations du droit du travail, mais pour espionner les organisateurs des ouvriers. En avril 2012, les agents de la capitale ont kidnappé Aminul Islam, l’un des principaux organisateurs du Centre bangladais pour la solidarité ouvrière. Il a été retrouvé mort quelques jours plus tard, le corps marqué de traces de torture. Voilà plusieurs mois que le Bangladesh est secoué par de grandes manifestations à propos de son histoire – en février, la terrible violence que le [parti islamiste] Jamaat-e-Islami a fait subir aux combattants de la liberté en 1971 a poussé des milliers de personnes à se rassembler à Shanbagh, à Dacca. Ce mouvement de protestation s’est depuis transformé en une guerre politique entre les deux grands partis et a fait oublier les appels à la justice pour les victimes de ces violences. Il a enflammé le pays, qui est par ailleurs plutôt conciliant quant à la terreur quotidienne que vivent les ouvriers du prêt-à-porter. L’“accident” du Rana Plaza va peut-être lui donner un tour progressiste. Pendant ce temps, le monde atlantique est tellement absorbé par les guerres contre le terrorisme et le marasme économique qu’il évite de s’interroger sur un mode de vie qui repose sur la consommation à crédit et l’exploitation des ouvriers de Dacca. Les morts du Rana sont non seulement victimes des sous-traitants, mais aussi de la mondialisation du XXIe siècle. —Vijay Prashad* * Historien américain d’origine indienne.


ASIE.

Courrier international â&#x20AC;&#x201D; no 1175 du 10 au 15 mai 2013

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CORĂ&#x2030;ES

Dernier point de contact gelÊ Les employÊs ont ÊvacuÊ la zone industrielle spÊciale de Kaesong, qui a cessÊ ses activitÊs après le regain de tension entre les deux CorÊes.

â&#x20AC;&#x201D;Dong-a Ilbo SĂŠoul

L

a zone industrielle spĂŠciale de Kaesong [situĂŠe en CorĂŠe du Nord], le dernier point de contact intercorĂŠen, vient dâ&#x20AC;&#x2122;entrer dans un ĂŠtat dâ&#x20AC;&#x2122;hibernation dont on ne voit pas lâ&#x20AC;&#x2122;issue. Cent vingtsix ressortissants sud-corĂŠens sont rentrĂŠs le 27 avril, et cinquante autres devaient suivre le 29, dĂŠsertant le site dix ans après son inauguration [Ă  la suite de la limitation dâ&#x20AC;&#x2122;accès imposĂŠe par Pyongyang le

3 avril et le retrait des 53 000 ouvriers nord-corĂŠens le 8 avril]. Nul ne sait sâ&#x20AC;&#x2122;ils pourront y retourner travailler. La fermeture dĂŠďŹ nitive du site ne semble pas ĂŞtre Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;ordre du jour, malgrĂŠ la tension extrĂŞme qui marque les relations intercorĂŠennes depuis le lancement par Pyongyang dâ&#x20AC;&#x2122;une fusĂŠe Ă  longue portĂŠe [12 dĂŠcembre 2012], son essai nuclĂŠaire [le troisième, 12 fĂŠvrier 2013], les sanctions onusiennes [7 mars 2013] et les rĂŠcentes manĹ&#x201C;uvres militaires conjointes des Sud-CorĂŠens et des AmĂŠricains. Les deux CorĂŠes sâ&#x20AC;&#x2122;accusent mutuellement dâ&#x20AC;&#x2122;ĂŞtre Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;origine de lâ&#x20AC;&#x2122;interruption des activitĂŠs du site de Kaesong, mais ni lâ&#x20AC;&#x2122;une ni lâ&#x20AC;&#x2122;autre ne semble vouloir prendre la responsabilitĂŠ de le fermer dĂŠďŹ nitivement. Le porte-parole de la Direction gĂŠnĂŠrale du dĂŠveloppement des zones spĂŠciales [organisme nordcorĂŠen chargĂŠ de la gestion du site] a dĂŠclarĂŠ le 27 avril : â&#x20AC;&#x153;La bande de pantins [le gouvernement du Sud] sera entièrement responsable de la mort du site de Kaesong, qui nâ&#x20AC;&#x2122;est dĂŠsormais quâ&#x20AC;&#x2122;une question de temps.â&#x20AC;? Or le gouvernement sud-corĂŠen aďŹ&#x192;rme sa volontĂŠ de maintenir le site [sept cadres sud-corĂŠens sont

restĂŠs sur place, oďŹ&#x192;ciellement pour rĂŠgler la question du paiement des salaires, mais selon la presse sudcorĂŠenne ils agiraient en fait comme nĂŠgociateurs gouvernementaux]. Le sort du site de Kaesong dĂŠpend de lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠvolution des relations entre les deux pays. De nouveaux ĂŠlĂŠments sont attendus dès le mois de mai. Il faut dâ&#x20AC;&#x2122;abord guetter un ĂŠventuel assouplissement de lâ&#x20AC;&#x2122;attitude nord-corĂŠenne après la ďŹ n des exercices militaires conjoints, baptisĂŠs Foal Eagle, le 30 avril. Pyongyang avait notiďŹ ĂŠ son refus de toute discussion tant que SĂŠoul et Washington se livreraient Ă  ces â&#x20AC;&#x153;actes de provocationâ&#x20AC;?.

PĂŠnurie alimentaire. Le mois de mai, en CorĂŠe du Nord, devrait ĂŞtre consacrĂŠ aux questions ĂŠconomiques, notamment Ă la pĂŠnurie alimentaire dont souďŹ&#x20AC;re le pays, car on entre dans une pĂŠriode importante de repiquage du riz. Les mĂŠdias nord-corĂŠens ont montrĂŠ le 28 avril Kim Jong-un en visite au pavillon de la Rose sauvage, un nouveau complexe regroupant des boutiques et des services qui devrait ĂŞtre mis Ă  la disposition des habitants. Il sâ&#x20AC;&#x2122;agit de sa première

visite dâ&#x20AC;&#x2122;un site ĂŠconomique, une quarantaine de jours après celle dâ&#x20AC;&#x2122;un ĂŠtablissement de pisciculture. Lâ&#x20AC;&#x2122;attention se focalise aussi sur les diďŹ&#x20AC;ĂŠrents mouvements en direction de la Chine, premier alliĂŠ de Pyongyang et pays prĂŠsidant les pourparlers Ă six [au sujet du nuclĂŠaire nord-corĂŠen, avec les deux CorĂŠes, les Etats-Unis, le Japon et la Russie]. Les mĂŠdias nordcorĂŠens, qui boudaient la Chine depuis lâ&#x20AC;&#x2122;adoption des dernières sanctions onusiennes, multiplient Ă  nouveau les informations la concernant, notamment celles qui sont relatives Ă  la coopĂŠration ĂŠconomique entre les deux pays. Un dialogue de haut niveau entre les deux pays â&#x20AC;&#x201C; au cours duquel PĂŠkin pourrait inviter la CorĂŠe du Nord Ă  sâ&#x20AC;&#x2122;ouvrir davantage Ă  son voisin du Sud â&#x20AC;&#x201C; est très attendu, alors quâ&#x20AC;&#x2122;il est question dâ&#x20AC;&#x2122;une ĂŠventuelle visite en CorĂŠe du Nord de Wu Dawei, reprĂŠsentant spĂŠcial pour les aďŹ&#x20AC;aires de la pĂŠninsule corĂŠenne au ministère chinois des AďŹ&#x20AC;aires ĂŠtrangères. Le gouvernement sud-corĂŠen ne devrait pas ĂŞtre en reste. La prĂŠsidente, Park Geun-hye, se rendra aux Etats-Unis dĂŠbut mai pour proposer le â&#x20AC;&#x153;processus de SĂŠoulâ&#x20AC;?, une

coopĂŠration multilatĂŠrale impliquant les diďŹ&#x20AC;ĂŠrents pays de lâ&#x20AC;&#x2122;Asie du Nord-Est.

PrĂŠjudice. MalgrĂŠ cela, si aucune solution nâ&#x20AC;&#x2122;est trouvĂŠe rapidement, le site de Kaesong risque de connaĂŽtre le mĂŞme sort que celui du mont Kumgang, fermĂŠ depuis plus de quatre ans [en 2008, une touriste sud-corĂŠenne sâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠtait ĂŠgarĂŠe dans une zone militaire et y avait ĂŠtĂŠ abattue par une sentinelle]. â&#x20AC;&#x153;La fermeture du site de Kaesong est surtout prĂŠjudiciable au Sud. Nous, on ne perd pas grand-choseâ&#x20AC;?, a dĂŠclarĂŠ le 27 avril le porte-parole nordcorĂŠen de la Direction gĂŠnĂŠrale du dĂŠveloppement des zones spĂŠciales. Il a ajoutÊ : â&#x20AC;&#x153;Au contraire, nous pourrons rĂŠcupĂŠrer Ă  des ďŹ ns militaires cette zone que nous avions louĂŠe aux sudistes, et nous rapprocher ainsi de notre cible, SĂŠoul.â&#x20AC;? Après un an et neuf mois dâ&#x20AC;&#x2122;interruption du tourisme au mont Kumgang, Pyongyang avait procĂŠdĂŠ au gel et Ă  la rĂŠquisition des biens du Sud qui ĂŠtaient restĂŠs sur le site. Câ&#x20AC;&#x2122;est ce qui risque de se passer Ă  Kaesong en cas de fermeture dĂŠďŹ nitive. â&#x20AC;&#x201D;No Chae-hyon





   

 

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22.

ASIE

Courrier international — no 1175 du 10 au 15 mai 2013

CHINE-JAPON

↙ Dessin de Kichka paru dans Telad TV, Jérusalem.

Et une… et deux pommes de discorde

pour y honorer des morts. Par la suite, le sanctuaire est devenu une référence symbolique du militarisme japonais. Les soldats qui partaient en expédition s’y donnaient rendez-vous, car sacrifier sa vie pour son pays était un honneur. Aujourd’hui, Yasukuni vénère les âmes de quelque 2,5 millions de morts au combat pour les empereurs successifs. Le sociologue américain Charles Tilly affirme que la guerre fait l’Etat. Dans le cas du Japon, c’est le sanctuaire Yasukuni qui occupe cette fonction.

La confrontation entre la Chine et le Japon connaît un regain, à propos de la souveraineté sur les îles Diaoyu-Senkaku et du sanctuaire Yasukuni, voué aux âmes des soldats morts pour le Japon.

—Jingji Guancha Bao Pékin

D

epuis que des membres du gouvernement de Shinzo Abe ont effectué, le 21 avril, une visite rituelle au sanctuaire shinto Yasukuni, l’expression “visite rituelle” a rejoint les termes “îles Diaoyu” [Senkaku en japonais] et “sanctuaire Yasukuni” dans le répertoire contentieux des relations sino-japonaises. La visite rituelle a eu un effet de surenchère sur le dossier des îles Diaoyu, et a accentué la tension entre les deux pays. Cela est dû à ce que représente historiquement le sanctuaire, qui reste un point d’achoppement important des relations sino-japonaises et même de la coopération dans l’ensemble de l’Asie du Nord-Est [le sanctuaire à la mémoire des soldats morts pour le Japon comporte dans ses listes les noms de criminels de guerre]. Bien qu’il ne se soit pas rendu en personne à Yasukuni, Shinzo Abe a fait un don rituel à ce sanctuaire en sa qualité de Premier ministre en exercice, et le ministre chargé des Finances, Taro Aso, est allé se recueillir personnellement sur place. M. Abe a laissé les membres de son cabinet se rendre au sanctuaire, arguant que chacun était libre d’agir à sa guise. Ces hommages ont déclenché les habituelles protestations diplomatiques de la Chine et de la Corée du Sud. Le 22 avril, le ministre des Affaires étrangères sud-coréen, Yun Byung-se, a annulé un déplacement au Japon tandis que son homologue chinois déclinait la proposition de visite en Chine du vice-président du Parti libéral démocrate japonais [PLD, au pouvoir]. Le 23 avril, une flottille gouvernementale chinoise de huit navires est entrée dans les eaux des îles Diaoyu et en a chassé 80 militants japonais d’extrême droite. C’était la première fois que des patrouilleurs chinois

forçaient des bateaux japonais à s’éloigner de la zone. Le même jour, pas moins de 168 parlementaires japonais – un record depuis 1989 – se sont rendus au sanctuaire Yasukuni. Les offrandes rituelles au sanctuaire et les îles Diaoyu-Senkaku sont depuis longtemps des cordes sensibles des relations sino-japonaises, et cette fois elles sont touchées en même temps. Shinzo Abe a prévenu que si les Chinois voulaient débarquer sur les îles par la force, ils seraient repoussés. La volonté de la Chine de “faire respecter ses droits” constitue un défi pour le contrôle effectif des îles par les Japonais, et le risque d’aboutir à une confrontation armée augmente quand les deux parties s’arc-boutent sur leurs positions.

Ambiguité. Shinzo Abe, qui affirme souhaiter la reprise des négociations sur un “mécanisme de liaison maritime”, soutient paradoxalement les parlementaires qui vont faire des offrandes au Yasukuni, estimant qu’“il est naturel de garantir la liberté de chacun d’honorer la mémoire des respectés soldats morts pour la patrie”. Cette attitude en apparence contradictoire est sous-tendue par le caractère ambigu du sanctuaire Yasukuni, qui fait partie intégrante de la structure de l’Etat japonais moderne, lié aux guerres d’agression et à la politique colonialiste du pays au cours de cette période. C’est pourquoi il a constitué et constitue encore un point de blocage en l’Asie de l’Est. Le sanctuaire a été construit en 1869. Son édification coïncide avec la modernisation du Japon, la “restauration de Meiji”. Après la première guerre sino-japonaise de 18951896, l’empereur du Japon s’était rendu en personne à Yasukuni pour y déposer des offrandes et magnifier ainsi la grandeur des âmes combattantes, et non pas simplement

Criminels de classe A. Après sa défaite lors de la Seconde guerre mondiale [1945], l’empire du Japon était réduit en cendres. Le Premier ministre Tanzan Ishibashi [19561957] avait proposé de fermer le sanctuaire. Cependant, pendant qu’ils occupaient l’archipel, les Américains [1945-1952], loin de supprimer “l’arme spirituelle” du Japon, ont transformé le sanctuaire en une association religieuse, tout en instituant le principe d’une séparation des Eglises et de l’Etat. Mais cela n’a pas mis fin aux relations équivoques entre le sanctuaire et le monde politique. Les Premiers ministres ont continué à venir s’y recueillir jusqu’en 1978, date à laquelle ont été ajoutés à la liste des âmes à honorer les noms de quatorze criminels de guerre de classe A [les coupables de crimes les plus graves]. En 1985, la visite rituelle à Yasukuni de Yasuhiro Nakasone en tant que Premier ministre a déclenché les protestations de la Chine et de la Corée. Comme c’est surtout la présence des criminels de guerre de classe A au sanctuaire qui provoque des réactions, le Japon se trouve confronté à une alternative : renoncer aux visites rituelles officielles à Yasukuni ou trouver un autre lieu pour rendre hommage à ces criminels de guerre. Même Jun’ichirō Koizumi était conscient des problèmes posés par les offrandes faites par des membres du gouvernement au sanctuaire. Le 13 août 2001, il avait indiqué, à l’occasion de sa première visite sur place en tant que Premier ministre, qu’il s’agissait désormais de savoir comment respecter l’attachement de la population aux sépultures de combattants situées à Yasukuni ou au cimetière national de Chidorigafuchi tout en permettant aux Japonais comme aux étrangers d’honorer sincèrement leur mémoire en dépassant les rancœurs. Outre le fait qu’elle déclenche des protestations diplomatiques, la visite d’un Premier ministre au sanctuaire est contraire au principe de séparation des Eglises et de l’Etat, inscrit dans la Constitution. Le Premier ministre Koizumi a d’ailleurs été plusieurs fois assigné en justice pour cette raison, et il a été condamné par le tribunal de Fukuoka pour violation de la Constitution. Il est très peu probable qu’on en arrive à la fermeture du sanctuaire Yasukuni ou au retrait rituel des âmes des criminels de guerre. La seule solution réaliste serait que les autorités renoncent à venir déposer des offrandes au sanctuaire, mais Shinzo Abe semble n’avoir ni la volonté ni la capacité d’empêcher ses ministres et les parlementaires de le faire. Lui qui dispose actuellement de 76 % d’opinions favorables semble davantage enclin à suivre l’exemple de Jun’ichirō Koizumi, qui se rendait régulièrement sur place. —Sun Xingjie

LE MOT DE LA SEMAINE

“duizhi” L’affrontement

L

e mot duizhi décrit la situation dans laquelle deux adversaires testent leurs forces. Cela correspond parfaitement au stade actuel du conflit sino-japonais. Depuis les années 1970, deux éléments particuliers perturbent les relations sino-japonaises : la visite au sanctuaire de Yasukuni et le conflit territorial des îles Diaoyu (Senkaku en japonais). Ces deux disputes ont pour origine les conflits militaires qui débutent en 1895 entre ces frères ennemis de l’Asie. Le culte rendu aux héros militaires morts pour la patrie dans le sanctuaire de Yasukuni révèle l’ambiguïté de l’attitude des politiciens japonais vis-à-vis de l’invasion de la Chine par le Japon dans les années 1930 ; la protestation rituelle chinoise contre le pèlerinage, les campagnes médiatiques et la multiplication de documentaires, fictions, romans et autres produits culturels antijaponais nourrissent un sentiment de haine. En ce qui concerne les îles Diaoyu, les enjeux sont multiples : ressources énergétiques, lutte pour la domination régionale, nationalisme revanchard, politique intérieure… Ces deux conflits s’ajoutent et empoisonnent les relations sino-japonaises en renforçant la méfiance entre les deux peuples. Certes, ils ne sont pas nouveaux, et la situation reste plus ou moins sous contrôle. Mais les récentes évolutions des deux côtés pourraient changer la donne et aboutir à un affrontement militaire. Au Japon, on déplore un trop long marasme économique, l’attrait du populisme, les besoins électoraux ; en Chine, on observe la montée en puissance économique et militaire, un nationalisme comblant un vide idéologique et le besoin d’un bouc émissaire… Nous ne sommes pas au bord de la guerre, mais la poursuite et l’aggravation de cette situation sont réellement inquiétantes. —Chen Yan Calligraphie d’Hélène Ho


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Courrier international — no 1175 du 10 au 15 mai 2013

europe

↙ Dessin de Falco, La Havane.

—Dagens Nyheter (extraits) Stockholm

Suède. 24 heures dans la peau d’un autre Pour dénoncer le racisme au quotidien, l’écrivain suédois Jonas Hassen Khemiri envoie une lettre ouverte à la ministre de la Justice. sur

Chère Beatrice Ask, Nous sommes différents à plus d’un titre. Vous êtes née au milieu des années 1950, je suis né à la fin des années 1970. Vous êtes une femme, je suis un homme. Vous êtes politicienne, je suis écrivain. Mais nous avons quelques points communs. Nous avons tous les deux étudié l’économie internationale (sans passer l’examen de fin d’études). Nous sommes à peu près coiffés de la même manière (même si nos cheveux ne sont pas de la même couleur). Et nous sommes tous les deux citoyens à part entière de ce pays, nés à l’intérieur de ses frontières et unis par sa langue, son histoire et ses infrastructures. Vous et moi sommes égaux devant la loi. C’est pourquoi j’ai été surpris de votre réponse, jeudi dernier, à quelqu’un qui s’inquiétait de savoir si, en votre qualité de ministre de la Justice, vous vous sentiez préoccupée par les récits de gens (non blonds, bruns, mats de peau) qui racontent les contrôles au faciès que leur inflige la police dans la rue. Vous avez répondu : “Le sentiment engendré par ce type de contrôles peut vraiment dépendre de la personne. Les personnes préalablement condamnées ont parfois l’impression d’être mises en cause en permanence, alors que vos antécédents judiciaires ne sont pas écrits sur votre figure […]. Pour déterminer si la police agit dans le respect des lois et des règles, il est nécessaire de voir les choses selon une perspective globale.” “Les personnes préalablement condamnées” : le choix des termes est intéressant. Car c’est précisément ce que nous sommes. Nous tous qui sommes coupables jusqu’à preuve du contraire. Je vous écris pour vous exprimer un simple souhait, Beatrice Ask. Je souhaite que nous troquions nos peaux et nos parcours. Allez. Chiche ! Pendant vingt-quatre heures, nous emprunterons l’enveloppe corporelle de l’autre. Je me glisserai dans la vôtre pour savoir ce que c’est d’être une femme dans un milieu politique patriarcal. Vous emprunterez la mienne pour comprendre que, lorsque vous sortez dans la rue, que vous prenez le métro, que vous allez au centre commercial et que vous voyez là des policiers qui ont la loi de leur côté, qui ont le droit de venir vers vous et de vous demander de prouver votre innocence, cela réveille des souvenirs. D’autres abus, d’autres uniformes, d’autres regards. Eh non, pas besoin de remonter jusqu’à l’Allemagne en guerre ou jusqu’à l’Afrique du Sud des années 1980. L’histoire récente de notre Suède suffit – une série de mésaventures qui rejaillissent soudain dans notre esprit commun. Avoir 6 ans et atterrir à Arlanda, dans ce pays qui est le vôtre et le mien, passer la douane, avec un père qui a les mains moites, qui se racle la gorge, qui arrange ses cheveux et qui fait briller ses chaussures en les frottant à l’arrière de son pantalon. Par deux fois, il vérifie que son passeport suédois se trouve bien dans la poche intérieure. Tous les teints rosés passent sans encombre. Mais notre père est contrôlé. Et nous nous disons : c’est peut-être le hasard… Avoir 10 ans et voir la même scène se répéter.

C’est peut-être son accent. Avoir 12 ans et voir la même scène. En avoir 14, 16, 18… Avoir 8 ans et regarder des films d’action dans lesquels des types basanés violent, aboient des jurons, battent leur femme, enlèvent leurs enfants, manipulent, mentent, détroussent et maltraitent. Avoir 16, 19, 32 ans, et voir les mêmes archétypes revenir à n’en plus finir. Avoir 10 ans et se faire prendre en chasse par des skinheads pour la première fois – mais pas la dernière. Ils aperçoivent notre enveloppe corporelle commune sur un banc squatté d’ordinaire par les ivrognes, près de l’église de Högalid [dans le quartier de Södermalm, à Stockholm], et se mettent à brailler, nous prenons nos jambes à notre cou et nous nous cachons dans l’entrée d’un immeuble, avec un goût de sang dans la bouche – notre cœur commun battra la chamade sur tout le chemin du retour. Avoir 12 ans et aller écouter des CD chez Mega. Chaque fois que vous y allez, les vigiles commencent à vous tourner autour comme des requins, se parlent au talkiewalkie et ne vous lâchent pas d’une semelle. Vous essayez d’avoir l’air normal, vous vous efforcez d’adopter le comportement le moins suspect possible. Faites comme si de rien n’était, Beatrice. Respirez normalement. Approchez-vous des bacs et, lorsque vous saisissez cet album

Nous sommes tous coupables jusqu’à preuve du contraire de Tupac, faites-le de façon à bien montrer que vous n’avez aucune intention de le subtiliser. Mais les vigiles continuent à vous surveiller et, quelque part, en votre for intérieur, au tréfonds de notre enveloppe corporelle commune, vous éprouvez sans doute un plaisir coupable à vous frotter à ce schéma de pensée dont nos pères ont été les victimes, à comprendre pourquoi ils n’ont jamais pu réussir ici, pourquoi leurs rêves ont chaviré dans un océan de lettres de candidature refoulées. Avoir 13 ans et demi et vivre dans une ville assiégée par un homme armé d’un fusil et d’une lunette à visée laser, qui abat onze hommes bruns en l’espace de sept mois sans que la police intervienne. Notre cerveau commun se prend à penser que c’est toujours aux musulmans que les pires malheurs arrivent, que c’est toujours ceux qui portent un nom arabe qui ont le moins de pouvoir (en refoulant totalement les événements remontant à l’époque où d’autres schémas de pensée prévalaient – comme lorsque ce type de l’école, que tout le monde appelait “le juif”, avait été attaché à une grille avec un cadenas accroché au passant de son jeans et que tout le monde se gondolait tandis qu’il essayait de se libérer – il riait lui-même, il essayait de rire, riions-nous ?). Et notre enveloppe corporelle commune a grandi, Beatrice. Nous avons arrêté de traîner au centre de loisirs, nous avons troqué le sweat à capuche contre un manteau noir, notre casquette contre une écharpe. Nous avons arrêté le basket et


EUROPE.

Courrier international — no 1175 du 10 au 15 mai 2013

forfait et que vous dites : est-ce que c’est vraiment si difficile à comprendre ? Tout le monde doit observer la loi. A quoi nous répondons : et si la loi est illégale ? Et vous dites : tout est question de priorité, et puis nos ressources ne sont pas inépuisables. A quoi nous répondons : comment se fait-il qu’il y ait toujours de l’argent pour persécuter les personnes sans ressources et jamais pour les défendre ? Et vous dites : mais comment sommesnous censés assurer le fonctionnement de notre système de protection sociale si nous accueillons tout le monde ? Là, vous marquez un point et nous nous raclons la gorge, car, pour être tout à fait honnête, nous n’avons pas de réponse toute prête à cette question. Nous savons toutefois qu’un être humain ne doit jamais être illégal et que l’on ne doit pas rester les bras croisés lorsque l’uniforme crée un climat d’insécurité et que la loi se retourne contre le peuple. Ça y est, vous jugez que la coupe est pleine, Beatrice Ask, vous essayez de quitter notre enveloppe corporelle, vous pensez, et le lecteur avec vous, que cela n’a que trop duré, que ce prêchi-prêcha ne mène nulle part, et vous avez raison, c’est sans fin, il n’existe pas de solution, pas d’issue. Personne ne bouge le petit doigt. Au lieu de quoi, on s’ingénie à pister les gens qui ont trouvé refuge ici en quête de cette sécurité que nous sommes si fiers de pouvoir offrir à (quelques-uns de) nos compatriotes. Et je dis “nous”, car nous faisons partie de ce tout, de ce corps social, de ce “nous”. Tu peux y aller, maintenant, Beatrice. —Jonas Hassen Khemiri

Contexte

Vive polémique sur le racisme structurel ●●● La lettre ouverte de l’écrivain Jonas Hassen Khemiri à la ministre de la Justice, Beatrice Ask, sur le racisme caché en Suède, publié dans le quotidien Dagens Nyheter le 13 mars 2013, est le texte le plus partagé sur Internet en Suède. Il a donné lieu à une avalanche d’articles et de débats dans les médias sur le racisme structurel en Suède – existe-t-il ou pas ? Après la publication du texte, le compte twitter #bästabeatrice a été créé, et de nombreuses personnes y publient des témoignages de leur expérience du racisme dans la vie quotidienne. Le texte de Jonas Hassen Khemiri était une réponse aux nouvelles pratiques adoptées par la police pour rechercher les personnes ayant fait l’objet de décisions

d’expulsion mais continuant de résider illégalement dans le pays. La police a ainsi été autorisée de façon temporaire, à titre expérimental, à effectuer des contrôles au faciès dans le métro de Stockholm. En Suède, il est interdit d’effectuer des contrôles d’idendité fondés sur l’apparence sans soupçon de crime – une règle conforme à la Convention européenne des droits de l’homme. Après de vives protestations de la part des citoyens, cette pratique a été interrompue. Pour offrir aux sans-papiers la possibilité de raconter eux-mêmes leur expérience de la discrimination et de traque permanente, Jonas Hassen Khemiri a lancé une école d’écrivains en collaboration avec l’organisation FARR [Conseil national des groupes pour réfugiés et des comités d’asile].

L’auteur

DR

avons commencé à étudier l’économie à l’école de commerce de Stockholm. Un jour, sur le parvis de la gare centrale, nous prenions des notes dans un cahier à spirale (car tout en étudiant l’économie nous rêvions en secret de devenir écrivain). Tout à coup, quelqu’un nous a accosté par la droite, un type baraqué muni d’une oreillette : “Comment ça va ?” Il nous a demandé nos papiers, nous a agrippé énergiquement par les bras et emmené jusqu’au fourgon où il fallut attendre qu’il ait vérifié que nous avions bien dit la vérité sur notre identité. Nous répondions sans doute à un signalement. Nous ressemblions sans doute à quelqu’un d’autre. Nous avons passé vingt minutes dans ce fourgon de police. Seul. Et pourtant non, pas seul. Car des centaines de gens passaient devant. Et jetaient à l’intérieur du fourgon un regard qui marmonnait : “Et voilà. Encore un. Encore un dont le comportement est 100 % conforme à nos préjugés.” J’aurais aimé vous voir à côté de moi dans ce fourgon de police, Beatrice Ask. Mais vous n’étiez pas là. J’étais seul. Et je croisais le regard de tous les passants en essayant de leur faire comprendre que je n’étais pas coupable, que je m’étais simplement trouvé là, avec cette apparence. Mais il n’est pas facile de plaider son innocence à l’arrière d’un fourgon de police. Vingt minutes plus tard, on nous a permis de quitter le fourgon. Pas un mot d’excuse, pas une explication, juste : “Tu peux y aller, maintenant.” Notre corps fébrile a quitté les lieux et notre cerveau a pensé : “Il faut que j’écrive ça.” Mais nos doigts savaient que cela n’arriverait pas. Car nos mésaventures, Beatrice, ne sont rien comparées à celles qui arrivent à d’autres, notre corps a grandi du bon côté de la douane, notre mère est suédoise, notre réalité est un nid douillet comparée à celle des gens qui n’ont littéralement aucun pouvoir, aucune ressource, aucun papier. Nous ne sommes pas menacés d’expulsion. Nous ne risquons pas d’être jetés en prison si nous revenons. En pensant à ces vies, bien plus dures que la nôtre, nous avons donc choisi de nous taire plutôt que de parler, et les années ont passé. Bien plus tard, les pouvoirs publics ont lancé Reva [projet de partenariat entre la police et la direction de l’immigration visant à améliorer l’efficacité et la sécurité juridique des expulsions de sans-papiers et d’immigrés clandestins]. Les policiers se sont mis à ratisser les centres commerciaux et à se poster devant les cliniques qui venaient en aide aux sans-papiers, des familles dont les enfants étaient nés en Suède ont été expulsées vers des pays que ces enfants n’avaient jamais vus, des citoyens suédois ont été tenus de présenter leur carte d’identité pour prouver qu’ils étaient suédois, et une certaine ministre de la Justice a expliqué que ce n’était pas du délit de faciès, mais que ces contrôles étaient fondés sur “l’appréciation personnelle [des agents]”. La routine du pouvoir. L’usage de la force. Chacun ne faisait que son travail. Les vigiles, les policiers, les douaniers, les politiques, le peuple. C’est à ce moment-là que vous déclarez

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JONAS HASSEN KHEMIRI Plusieurs fois primé en Suède et aux Etats-Unis, cet écrivain et dramaturge est né à Stockholm en 1978, d’une mère suédoise et d’un père tunisien. Son premier roman, Ett öga rött, éd. Norstedts, 2003 [“Un œil rouge”, non traduit en français], a été adapté pour le théâtre et le cinéma. Son deuxième roman a été traduit en français : Montecore, un tigre unique, éd. Le Serpent à plumes, 2011 ; [Montecore : en unik tiger, éd. Norstedts, 2006]. Le troisième, Jag ringer mina bröder, éd. Bonniers [“J’appelle mes frères”, non traduit], est paru en 2012. La pièce de théâtre qui porte le même titre est la contribution suédoise au projet Europe Now – une collaboration entre cinq théâtres européens sur le thème de l’Europe interculturelle.

LI LITTERATURE TTERATU T RE

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EUROPE

Courrier international — no 1175 du 10 au 15 mai 2013 ↙ Dessin de Iossif Matoussevitch (1879-1940). Le Pr Ivan Iline et le prince Sergueï Troubetskoï : des “hommes de trop”, en 1922, à bord du “bateau des philosophes” qui transportait des membres de l’intelligentsia expulsés par le régime bolchevique.

RUSSIE

Encore et toujours indésirables ! lntellectuels mis au ban ou contraints à créer “pour le tiroir”, la catégorie des “hommes de trop” immortalisée par la littérature prolifère de nouveau avec le durcissement du régime.

privé de ses tickets de rationnement [fin des années 1940]. Certes, les plateaux des chaînes de télévision publique leur sont fermés, mais sur Internet et les réseaux sociaux, ils peuvent fulminer à loisir pour les 5 000 abonnés qui les suivent. Car (c’est la différence la plus importante), ces nouveaux indésirables n’ont que peu d’audience. Si, à l’époque soviétique, le moindre recueil d’Anna Akhmatova était épuisé dans la seconde et les films de Tarkovski pris d’assaut, où sont aujourd’hui les millions d’accros à Dojd [chaîne d’opposition] ? Du point de vue de la consommation, notre pays est devenu semblable à l’Europe, mais nous en sommes loin en ce qui concerne les libertés, les initiatives, le sens… Tout cela a contribué à forger plusieurs types d’“indésirables”.

—Réfugiés à la datcha. Opposant lassé, autrefois chantre des idées libérales, il vit désormais dans sa maison de campagne équipée de tout le confort moderne. Caustique, grincheux, intelligent, il reconnaît sa naïveté passée et anime facilement une discussion sur le fait que le pays tourne en rond. Grâce à son antenne satellite, outre Discovery Channel, Animal Planet et le sport, il regarde Dojd, BBC World ou CNN. Il a amassé un pécule dans les années 1990, quand les fraîches voix du changement étaient aussi bien payées que des vocalises de Montserrat Caballé ou de José Carreras. Les premières vedettes de télé étaient devenues millionnaires en dollars, leurs appartements, achetés grâce à des emprunts discrètement effacés, valant désormais des millions. Les premiers créateurs de magazines sur papier glacé, de stations de radio ou de maisons d’édition étaient dans le même cas. Certains firent de bons placements, dont ils tirent encore assez de revenus pour ne pas avoir à se soucier de leur pain quotidien. D’autres louent leur appartement en ville pour habiter à la campagne. Souvent échaudé, l’opposant retiré dans sa datcha est prudent. Ses comptes sur les réseaux sociaux ne lui servent pas à s’exprimer, mais à lire ceux qui s’expriment.

—Ogoniok (extraits) Moscou

E

n Russie, la catégorie des “indésirables”* est une constante aussi ancienne que la société russe elle-même, qui date à peu près du XVIIIe siècle. Conscients de l’arriération du pays, ces gens ont toujours réclamé “plus d’Europe” (y compris les slavophiles et les monarchistes, parce que si, en Europe, régnait le principe monarchique, la Russie, elle, était une autocratie). Mais, comme Skalozoub**, le pouvoir russe répétait inlassablement : “Eux c’est eux, nous c’est nous.” Les exemples sont bien connus : “décembristes” de la noblesse, enivrés de libertés européennes [officiers russes qui ont occupé Paris en 1814 et tenté de renverser le tsar en 1825] ; “bateau des philosophes” [affrété par Lénine en 1922 pour expulser les intellectuels antibolcheviques] ; peintres “pédérastes” écrasés par Nikita Khrouchtchev ; Siniavski, Daniel et autres Brodski anéantis par Léonid Brejnev. Dans les années 1970, ils avaient

tous compris qu’ils étaient condamnés à créer “pour leur tiroir” et à gagner leur vie comme balayeurs ou gardiens de nuit. Les “indésirables” d’aujourd’hui sont des gens qui créent du sens, mettent de l’ordre dans le chaos, mais ne suscitent aucun intérêt, ni aucune demande. Journalistes, poètes, peintres, metteurs en scène, sociologues sans emploi. Initiateurs d’esthétiques, de modes de vie, d’actions de rue, de phénomènes sociaux, de partis politiques, ils se sont rendu compte, surtout après l’épisode de la place Bolotnaïa [où la répression policière s’est finalement abattue en mai 2012, après plusieurs mois d’importantes actions de protestations populaires], que la bataille, et peut-être même la guerre, était perdue. Je précise tout de suite que les “indésirables” actuels ne sont pas traités comme les réprouvés d’autrefois. On ne les empêche pas de s’exprimer. La pression exercée à leur encontre est bien moindre et aucun d’eux ne meurt de faim. On est loin de la situation de l’écrivain Mikhaïl Zochtchenko,

—Emigrés à l’ouest. Plutôt que la datcha, certains ont opté pour l’étranger, censé offrir plus de confort et de liberté. Ils évitent Miami comme la peste (trop vulgaire, trop de députés et de pop stars russes) et constituent un groupe considérable. Andreï Malguine en est l’exemple type. Journaliste et critique littéraire, il a été le premier rédacteur en chef du magazine Stolitsa [Capitale], publication qui dictait les tendances. Il a fait fortune grâce à l’édition, en fondant la société Tsentr Plious, dont il a ensuite vendu les parts. A ce jour, il vit paisiblement en Toscane et rédige des posts assassins sur sa page JJ [le réseau social russe Jivoï Journal, LiveJournal.ru]. —Les marginaux. En Russie, plus un artiste a de personnalité, plus il risque de passer pour un anormal, un cinglé, même s’il s’agit purement d’art. C’est ainsi que les peintres Koulik, Brener, Bartenev, ou Mamychev-Monroe, récemment disparu, étaient des “monstres” aussi bien pour le pouvoir qu’aux yeux du grand public. Cela dit, leur statut de iourodivy [“fol en Christ”

traditionnel russe] les protège des mesures de rétorsion : ce sont des malades dont on ne fait aucun cas. Le revers de la médaille, c’est qu’ils tirent le diable par la queue.

—Les pigistes. Au début des années 2000, la mise au pas de l’exubérant paysage télévisuel russe a eu pour conséquence l’éviction de presque tous ceux qui l’avaient incarné. Que sont devenus les scénaristes des Koukl [les Guignols russes], le responsable d’Itogui [Bilan], les journalistes de Namedni [émissions qui ont fait les beaux jours de la télé russe des années 1990] ? Certains ont totalement disparu, et ceux qui n’avaient pas assez d’économies pour rester calés sur leur divan sont devenus pigistes. Un free-lance peut écrire un texte saignant pour le site OpenSpace, et, à la fermeture de celui-ci, passer sur Rousskaïa jizn [La vie russe], d’où, en cas de nouvelle fermeture, il rejoindra Rousski pionnier… Ces activités ne rapportent pas grand-chose, mais si l’on est propriétaire de son appartement, cela suffit pour subsister. —Cantonnés dans des réserves. Récemment, deux Français qui en avaient assez de Paris sont venus à Moscou. Installés devant l’entrée d’une station de métro, ils se sont mis à faire des crêpes et à les distribuer gratuitement (ceux qui le souhaitaient pouvaient donner quelques pièces). Bien sûr, la police leur est tombée dessus. Les “indésirables” ont aussitôt publié la nouvelle sur leurs pages JJ, Facebook et leur compte Twitter, et c’est ainsi que Sergueï Kapkov, responsable de la Culture à la mairie de Moscou, a eu vent de la mise en détention des deux Français. Il est allé les sortir de là. Désormais, ils font leurs crêpes au jardin de l’Ermitage, parce que dans des “réserves” comme ce jardin et les parcs Gorki ou Sokolniki, c’est permis. Dans ces “Hyde Park” [défouloir pour les opposants] on peut trouver une estrade pour les conférences des individus interdits d’antenne, des pistes cyclables, des rencontres de hipsters… Même Alexeï Navalny [principal opposant actuel à Poutine] peut y avoir le champ libre. Mais occuper la rue en centre-ville, hors de question ! Il paraît que l’adjoint à la Culture est assailli de propositions visant à créer des espaces de liberté dans les parcs de Moscou. Mon portrait est imparfait. J’ai omis de dire que de nombreux “indésirables” se désolent de voir que la classe moyenne qu’ils ont tant célébrée, au lieu d’éditeurs et de professeurs, compte désormais des policiers de la route, des fonctionnaires, des agents des forces de l’ordre. “Il n’y a aujourd’hui aucune idée qui puisse nous sortir des tranchées, m’a confié l’un d’eux. Au moment de la perestroïka, c’est le désespoir devant les étals vides des magasins qui a fait bouger la population. Aujourd’hui, les magasins sont pleins. L’absence de liberté et de justice, la plupart des gens s’en foutent.” —Dmitri Goubkine * Décrit par Ivan Tourgueniev dans Le journal d’un homme de trop (1850), le lichni tchelovek est un aristocrate ou un intellectuel talentueux mais réduit à l’oisiveté et à une certaine décadence par l’impossibilité de trouver sa place dans une société étouffante. **Personnage du Malheur d’avoir trop d’esprit, d’Alexandre Griboïedov, 1824.


EUROPE.

Courrier international — no 1175 du 10 au 15 mai 2013

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↙ Dessin de Ballaman paru dans La Liberté, Fribourg.

France. Sarko se réjouit des déboires de Hollande Pendant que le président se débat face à la crise, son prédécesseur l’attaque de Montréal.

pour son successeur, François Hollande. L’économie s’engage sur la voie de la récession. La gauche reproche à Hollande de ne pas être assez à gauche. Dans le même temps, la droite manifeste sans faiblir contre ce qui est son projet de loi le plus important, celui sur le mariage homosexuel, lequel a déclenché une sorte de Tea Party français, où l’homophobie, même chez les jeunes citoyens, est associée au sentiment que la gauche au pouvoir serait illégitime. On a l’impression que tout échappe à Hollande. Récemment, un institut de sondage a révélé qu’il ne rassemblait plus que 21 % de satisfaits, ce qui fait de lui le président le moins populaire de la Ve République. Une autre enquête affirme que s’il se représentait contre Hollande, Sarkozy l’emporterait. Donc, rien d’étonnant que ce dernier semble ravi. “Oui, il y a une vie après la politique, lancet-il à son auditoire. Très honnêtement, je vais bien. Et quand je vois ceux qui m’ont succédé, je vais encore mieux.”

“Très honnêtement, je vais bien. Et quand je vois ceux qui m’ont succédé, je vais encore mieux”

—Der Spiegel (extraits)

Hambourg

L

a politique n’est pas bonne pour la santé. Pour s’en convaincre, il suffit de voir Nicolas Sarkozy, qui l’a quittée depuis un an. Le 25 avril dernier, à midi, on l’a vu, bronzé, débordant d’énergie, entrer d’un pas vif et le sourire aux lèvres dans la salle 710 du Centre de conférences de Montréal, au Québec. Rien à voir avec le Sarkozy qui, grisâtre et épuisé, avait perdu la présidentielle il y a un an. L’opinion publique est restée longtemps sans nouvelles de lui. Après sa défaite face à François

Hollande, il s’était fait discret, n’accordait pas d’interviews, ne tenait plus de discours. Son intervention à Montréal n’a rien de public. Le service de sécurité en a interdit l’accès aux journalistes et aux photographes. L’assistance, près de 800 personnes, aurait payé entre 170 et 600 euros pour entendre Sarkozy à l’occasion d’une série de conférences organisées par une société de téléphonie canadienne. Le public se compose d’hommes d’affaires canadiens et de quelques fans dispersés de l’ancien président. A l’américaine, il est annoncé comme “le vingt-troisième président de la République française”. “Je vais m’efforcer d’éviter deux choses”,

déclare-t-il après être monté à la tribune dans un concert d’applaudissements, “me mêler de politique canadienne, et faire de la politique française.” Puis, après une longue pause étudiée, il ajoute avec un large sourire : “Ce n’est pas que je n’en aie pas envie.”

Récession. Quelques minutes avant qu’il ne vienne au micro, une dépêche d’agence est tombée : le mois précédent, le chômage a atteint le chiffre record de 3,22 millions en France. Et pendant que l’ancien président Sarkozy est reçu comme un homme d’Etat au Québec, à 5 400 kilomètres de là, à Paris, les choses vont plutôt mal

Toute l’intervention de Sarkozy est un commentaire sur son successeur, qu’il s’abstient toutefois de nommer. Il commence par s’épancher sur la belle image qu’ont donnée Barack Obama et George W. Bush quand ils se sont rencontrés à la Maison-Blanche. Ce qui n’est rien d’autre qu’une critique adressée à Hollande qui, lors de la passation de pouvoirs à l’Elysée, ne l’a même pas accompagné jusqu’à la voiture. Puis il embraie sur la question du comportement à adopter avec la Chine, et sur le fait qu’il faut évidemment réduire les dépenses publiques. Mais beaucoup de choses restent tues : ainsi l’enquête dont Sarkozy fait l’objet de la part de la justice, pour ses liens avec un éventuel financement illégal de sa campagne. Et il n’aborde absolument pas la question qui est sur toutes les lèvres : compte-t-il se représenter à la présidentielle de 2017 ? Pour l’heure, les conservateurs, divisés, n’ont pas de meilleur candidat. “Ce que j’aime, ce n’est pas la politique, concède-t-il. Je me suis souvent ennuyé dans ces réunions interminables où l’on ne décide rien. Ce que j’aime, c’est l’action.” Il a encore le temps. —Mathieu von Rohr

Dailymotion, un nationalisme absurde En bloquant le rachat par Yahoo! Montebourg n’aidera pas l’économie à se redresser. —The New York Times New York

D

epuis peu, le président français s’est lancé dans une campagne pour prouver que son gouvernement n’est pas hostile aux entreprises. Il semblait plus ouvert aux investissements étrangers et a promis de baisser l’impôt sur les plus-values. Pourtant, quelques jours après le début de cette offensive de charme, l’un des ministres de François Hollande s’est triomphalement vanté d’avoir empêché Yahoo! de devenir l’actionnaire majoritaire de Dailymotion, une société française prospère de vidéos en ligne. Avec sa déclaration selon laquelle Dailymotion est “une pépite française qu’il faut préserver”, Arnaud Montebourg, ministre du Redressement productif, envoie un message catastrophique. Il suggère que toute société française qui réussit ne doit en aucun cas être rachetée par une compagnie étrangère. Il est difficile de voir en quoi les intérêts vitaux de la France seraient compromis si Yahoo! devenait actionnaire majoritaire d’un service de vidéos en ligne. Arnaud Montebourg semble croire, à tort, que laisser Dailymotion aux mains de la France permettra d’encourager le développement d’une ruche de startup françaises. Au contraire ! L’histoire de la Silicon Valley montre que les entreprises réussissent mieux quand elles sont libres de travailler, de fusionner et de s’associer avec les plus brillants de ce monde. Prenons l’exemple de Skype, service extrêmement populaire qui permet à ses utilisateurs de passer des appels téléphoniques par Internet. Installée au Luxembourg, la société a été créée par Janus Friis, un Danois, et par Niklas Zennström, un Suédois. Ils ont vendu leur entreprise à eBay, groupe américain, puis ils ont continué à investir ailleurs et à créer d’autres entreprises. L’économie française traverse une crise grave : le taux de chômage a atteint 11 % en mars 2013, contre 10 % l’année précédente à la même période. Elle n’a certainement pas besoin de mesures protectionnistes justifiées par un nationalisme absurde.—


Belgique Les racistes wallons Luc Trullemans, le présentateur météo attitré de RTL, a été licencié pour avoir tenu des propos jugés racistes sur un réseau social et persisté par la suite dans de nombreuses interviews.

—De Standaard Bruxelles

L

e Flamand le plus connu du paysage cathodique francophone vient de disparaître des écrans. Non pas qu’il soit vraiment une star en Flandre. C’est surtout à la Wallonie qu’il doit sa célébrité télévisuelle. Depuis 19 ans, il est le Monsieur Météo numéro un de la chaîne francophone la plus regardée, RTL-TVI. A ses débuts, ce natif de Hal, dans le Brabant flamand, prenait des cours de diction pour atténuer son accent flamand. Une réussite. Il a même fini par changer en quelque sorte de nom, prononçant désormais celui-ci “Trullemance”, à la française. Il a accompli une belle carrière. En 1999, il était aux côtés de Bertrand Piccard pour le premier tour du monde de celui-ci en ballon. Et il continue à prendre part à des vols à bord de l’avion solaire de cet aventurier suisse, le Solar Impulse. Je ne l’ai rencontré qu’une seule fois : un type très sympathique, par ailleurs, qui a su garder une grande modestie nonobstant ses nombreux succès. Mais cette belle saga a connu une fin abrupte. Le lundi 29 avril,

Luc Trullemans a été licencié par RTL après avoir publié un message de trop sur Facebook. Pour donner une idée de l’émoi que tout ceci provoque de mon côté de la frontière linguistique, c’est un peu comme si Frank Deboosere se voyait prié de quitter la VRT. Tout a commencé le vendredi précédent lors d’une banale altercation dans la circulation. Luc Trullemans ne roulait pas assez vite au goût des quatre occupants de la voiture qui le suivait. Le ton est monté des deux côtés. A un feu rouge, les quatre sont sortis de leur véhicule et ont un peu chahuté le SUV du présentateur météo, le traitant par la même occasion de “raciste” et de “petit Belge de merde”. S’en est suivi un rodéo automobile qui ne s’est terminé que lorsque la vedette du petit écran a pu se réfugier sur le parking de RTL House. Deux heures plus tard, Trullemans publiait un message sur Facebook. Dans celui-ci, il lançait un message on ne peut plus clair à la communauté musulmane dont ses “agresseurs” sont supposés faire partie :

“Intégrez-vous ou dégagez”. Ou encore : “Retournez dans vos pays si nos traditions et nos coutumes vous déplaisent tant que ça”. A cela, s’ajoutaient des illustrations comme le photomontage d’un chameau aux couleurs d’un combi de police, légendé “la police de Molenbeek se rapproche de la population”. Le message n’est resté que vingt minutes sur le réseau social. Luc Trullemans l’a retiré immédiatement après qu’un ami lui ai dit qu’il allait trop loin. Trop tard. Le soir-même, il était suspendu par RTL. Et le lundi suivant, licencié. Cette affaire est riche d’enseignements. Son besoin d’évacuer sa colère après la folle poursuite de la chaussée de Louvain, on peut le comprendre. Mais il aurait dû le maintenir dans sa sphère privée. Parce qu’Internet, ce n’est pas la sphère privée : 25 % des plaintes traitées par le Centre pour l’Egalité des chances et la Lutte contre le racisme concernent des propos tenus sur le réseau. Si vous vous êtes malgré tout lâché sur Internet, mieux vaut envoyer un rectificatif et ensuite garder le silence pour que l’incident soit oublié au

Dessin de Gaëlle Grisard pour Courrier International.

plus vite. Rien de tout ça dans le cas de Luc Trullemans. Après sa suspension préventive, il a continué à donner une pléthore d’interviews. Déclarant notamment que “90 % des gens pensent comme moi”. De l’huile sur le feu. Il a bien apporté quelques nuances en disant que “je ne suis pas raciste” et que “mon ex-petite amie était Algérienne” mais le mal était fait. Après son licenciement définitif, il a continué à réagir en dépit du bon sens en s’en prenant à son employeur et indirectement aux téléspectateurs francophones. “Moi, je m’en fous”, s’est-il énervé dans la Meuse. “Vous savez, RTL ce n’était pas ma tasse de thé. Je suis un scientifique et un Flamand : je regarde plutôt Arte, National Geographic ou la VRT.” Dans la Dernière Heure, il a ajouté qu’il serait ravi de présenter la météo à la RTBF, ce qui paraît une perspective largement improbable après une telle saga. Engager comme avocat pour le défendre le très à droite Mischaël Modrikamen aura été un mauvais signal de plus. Au final, cette histoire en dit aussi long sur les Wallons. L’ex-présentateur météo a reçu de multiples marques de soutien sur toutes sortes de sites web, souvent d’une manière un peu malsaine et pas seulement de la part de citoyens lambda. Un conseiller communal MR de Forest a par exemple écrit “Charia à RTL” à propos de cette affaire. Lors des élections de 2010, l’extrême-droite n’avait récolté que 2 % des voix en Wallonie contre 12 % en Flandre. Mais les innombrables manifestations de soutien à Luc Trullemans prouvent que le Sud de la Belgique est loin d’être immunisé contre le racisme pour autant. Dès lors, la réaction de RTL est salutaire. “Vivre ensemble” est depuis longtemps le slogan de l’opérateur privé. En se séparant ostensiblement de la personne de Luc Trullemans, RTL prouve qu’elle fait passer l’importance de ce vivre ensemble avant celle de ses chiffres d’audience. Pour ceux qui en auraient douté, il y a donc bien aussi une éthique dans le monde de l’économie de marché. —Christophe Deborsu*

(*) Ce journaliste de la RTBF est connu en Flandre pour son best-seller consacré aux Wallons “Dag Vlaanderen ! Hoe Walen écht leven en denken” et sa participation au jeu télévisé “De Slimste Mens ter Wereld”. Il écrit régulièrement des chroniques pour le “Standaard”.

Déménagement obligatoire Dorénavant, les juges pourront interdire à des condamnés pour faits de moeurs d’habiter à proximité de leurs victimes.

—De Standaard (extraits) Bruxelles

L

es pédophiles font souvent des victimes dans leur environnement immédiat. La plupart du temps, les délinquants qui ont purgé leur peine retournent vivre dans le quartier où ils vivaient avant leur arrestation. De telle sorte que leurs victimes risquent un jour ou l’autre de se retrouver face à leur agresseur. Pour les victimes mineures de crimes de moeurs et leurs familles, ce risque permanent de confrontation était jusqu’ici un motif récurrent de plainte. “La proximité de l’auteur des faits peut avoir un effet important sur la victime et l’empêcher de guérir de son expérience traumatique”, affirme à ce sujet Carina Van Cauter, députée Open VLD à la Chambre. En 2012, elle fut l’un des auteurs d’une proposition de loi sur les interdictions de résidence, dans la foulée de la commission spéciale sur les abus sexuels commis au sein de l’Eglise qui avait alors été mise sur pied. Dorénavant, les juges pourront interdire aux auteurs de faits de moeurs d’aller vivre à un endroit donné, notamment par rapport au lieu de résidence de la victime. Pour prendre leur décision, ils devront prendre en compte la gravité des faits et les possibilités de reclassement du condamné. La durée minimale de l’interdiction sera d’un an mais pourra aller jusqu’à vingt ans. La loi est également rendue plus sévère sur un autre plan. Le juge pourra également interdire aux violeurs ou à ceux qui se sont rendus coupable d’attentat aux bonnes moeurs d’exercer des professions dans le cadre desquelles ils pourraient être amenés à entrer en contact avec des enfants, comme professeur de musique ou de gymnastique. Enfin, toujours à partir de ce début mai, le juge disposera également de la faculté d’envoyer les jugements à l’employeur du condamné lorsqu’il s’agit d’affaires de moeurs, de prostitution, de viol ou d’atteinte aux bonnes moeurs. Il s’agit d’éviter que des condamnés ne puissent continuer à exercer une profession au contact de mineurs sans que l’employeur ait connaissance du passé judiciaire du condamné. —Mark Eeckhaut et Nikolas Vanhecke


Courrier international – n° 1175 du 9 au 15 mai 2013

MÉDIAS

29 PARTIS Photo Olivier Vin/Belga

It’s the whisky, stupid ! Comment les journalistes abordent-ils l’Histoire quand il s’agit d’éclairer l’actualité ? L’historien Marc Reynebeau voit dans une récente émission de télévision de la VRT un bon exemple de ce qu’il ne faut pas faire.

—De Standaard (extraits) Bruxelles

L

’Histoire et les médias : un nouveau cours sur cette question délicate sera désormais donné à la VUB par une éminente historienne américaine. Les médias se focalisent surtout sur des échéances brèves et sur l’actualité du jour. Mais, en même temps, ils regardent bien plus vers le passé qu’ils ne l’imaginent. C’est surtout en période de crise, lorsque des événements inattendus sont une source de chaos, que l’on se tourne vers l’Histoire. Grâce à elle, on peut placer des faits actuels en perspective et donner du sens à des événements contemporains en faisant des analogies avec des faits “connus” du passé. Mais ce caractère “connu” reflète le plus souvent ce que la mémoire collective a retenu des faits en question et non l’Histoire telle que la voient les professeurs d’université. La professeure Barbie Zelizer, de l’Université de Pennsylvanie a beaucoup étudié la manière avec laquelle les médias traitent l’Histoire. Fin avril, elle a inauguré une chaire intitulée “Médias et société” à l’Université libre de Bruxelles (VUB). Or, le hasard fait que Canvas [la seconde chaîne publique flamande de télévision] lui fournit en ce moment un excellent matériel d’étude avec sa série “Coulissen van de Wetstraat” (“Coulisses de la Rue de la Loi”) qui tente de reconstituer des moments-clefs de l’Histoire politique récente. “Reconstituer”, “coulisses”,... Tous ces termes font espérer que la vérité ultime, celle qui est enfouie le plus profondément, va enfin être dévoilée. Mais est-ce réellement cela qui se produit ? Le premier numéro de la série se penche sur la crise qui a traversé le VLD en 2004 autour du droit de vote des immigrés aux élections communales. Et le rôle qu’a joué à l’époque la jeune Annick De Ridder y est complètement escamoté. Un détail ? C’est pourtant elle qui, en tant que présidente des Jeunes VLD, avait déclenché cette crise, en parvenant à imposer un débat sur la question lors d’un congrès. Feu Willy De Clercq avait fini par apporter l’apaisement et c’est précisément à ce moment-là que débute la reconstitution de Canvas. Sans un mot sur Annick De Ridder. Et donc l’attention va d’autant plus -exclusivement, en fait- à l’antagonisme entre Karel De Gucht et Guy Verhofstadt. On peut tirer deux conclusions d’un tel programme. La première, c’est que le VLD est un parti de querelleurs, un défaut qui entame assez bien sa crédibilité. La seconde découle de la première : que

la politique s’explique par l’affrontement de fortes personnalités et la quantité de whisky absorbée par celles-ci. La première conclusion tient du lieu commun. C’est l’image que cette crise, et même la coalition violette dans son ensemble, a laissée parmi la population. La seconde reflète le fonctionnement de la politique. Ou plutôt l’image que les médias aiment en donner. Les hommes politiques aiment bien se représenter comme cela également : en donnant à tout un caractère personnel, “présidentiel”, en ramenant tout aux “faits et gestes”, aux régimes alimentaires et habitudes de boisson des ténors, attrape-voix et autres poules aux oeufs d’or. Finalement, avec les reconstitutions historiques, tout dépend de ce que l’on veut reconstituer. Si le vedettariat est la norme, alors c’est clair qu’il n’y a aucune place pour une Annick De Ridder qui a largement disparu des écrans radar depuis. Et encore moins pour ce qu’elle représentait à l’époque : la révolte de Jeunes Turcs du VLD contre l’élite du parti. Cette fronde reste pourtant bien d’actualité : elle repose sur un malaise qui pousse encore aujourd’hui bon nombre de militants libéraux dans les bras de la N-VA. En faisant l’impasse sur elle et en réduisant cette crise à un conflit entre ténors, ce programme a beaucoup perdu en vérité historique. Cet aspect de tragédie grecque a certes donné une tonalité particulière à cette crise mais, dans le contexte plus général de l’époque, contexte qui précisément n’est pas abordé dans cette émission, il a seulement constitué une anecdote. Faute de dépasser ce niveau anecdotique, les auteurs ne parviennent pas à expliquer comment les choses ont pu aller si loin ni quels sont les stigmates qui en restent encore aujourd’hui. Les explications de ce gâchis résident dans la conception, essentiellement basée sur le vedettariat, que beaucoup ont aujourd’hui du journalisme politique. Cette émission montre la politique comme une sorte de combat de titans : un drame, un spectacle, une pièce où les sentiments (et le whisky) ont bien plus d’importance que l’idéologie, les déclarations, les desseins et même les faits. Ce que ces Coulisses ont donné à voir, ce n’est rien de plus qu’une version théâtralisée de la politique. La méthode utilisée pour expliquer la politique -raconter une histoire- est devenue un but en soi. A quel genre peut-on dès lors rattacher le résultat final ? Par définition, ceci est bien moins du journalisme ou de l’Histoire que du divertissement. —Marc Reynebeau

T’es moche, vieille et fatiguée. Mais c’est avec toi que je veux vivre… Fâchés, Charles Michel et Paul Magnette ? Mais non. D’ailleurs, ils font de la bonne cuisine ensemble, Chacun y met ses ingrédients, ses épices. Et au final, ça se mange…

—La Libre Belgique Bruxelles

C

oup d’œil au calendrier. Nous sommes bien en mai 2013. Tiens, comme c’est curieux. On a dû faire une blague à Paul Magnette, le président du PS et à Charles Michel, le président du MR. On leur a fait croire qu’on était en 2014, année électorale, cruciale, nodale… Et dans leur enthousiasme, leur jeunesse, leur logorrhée, leur agitation, ils ont dû y croire et penser que les élections étaient toutes proches, que dans trois semaines, le 25 mai, tous les citoyens du pays en âge de voter iraient accomplir leur devoir d’électeur. Alors, les deux fougueux ont mis le paquet : ils ont sollicité leurs proches collaborateurs, réveillé leur nègre, compilé les bons mots, imaginé les meilleures histoires, cherché les contradictions, grossi les traits, inventé des fables. Et ils se sont lâchés, les deux hommes. Le libéral a utilisé trois micros, l’un scellé autour du crâne, les deux autres fixés devant lui, au cas où la technique ne suivrait pas le rythme endiablé de son discours. Le socialiste, lui, semblait avoir pris deux ou trois flacons de Red Bull : ainsi transformé en “taureau rouge”, il s’agitait, haranguait, narguait. Et vlan ! Tout y est passé. Chacun s’est déchargé, soulagé, comme si la colère était retenue depuis si longtemps. Colère… ou comédie ? Si l’on veut bien résumer les propos, ce premier mai ressemblait finalement à une querelle d’amants. Entre deux amoureux qui passent leur vie à s’aimer et à se détester. Je t’aime, moi non plus. Je te déteste, moi non plus. Lui : Non mais, tu t’es vue ? T’es moche, vieille et fatiguée. Tu ne me fais plus rire. Je ne te supporte plus. Tes idées sont ringardes. Tes amis ne me font plus rire.

Elle : entre nous, y’a plus rien en commun. On vit ensemble depuis des années. Mais en fait, je ne te supporte plus. Je ne vois plus que tes défauts, d’ailleurs ils s’accentuent au fil des jours. Mais après s’être copieusement injuriés, les deux amants quittent la scène en se promettant quand même… de rester amants longtemps encore. Remboursez ? Le spectacle du 1er mai a déçu ceux qui attendaient du neuf, de l’original, du drôle, du lourd. Il a énervé ceux qui attendaient des débats d’idées, des projets, des visions. Car au dialogue de fond, à la confrontation d’idées, les orateurs ont préféré cibler des personnes ou des partis, ramenant ainsi le débat politique à un spectacle suranné. Tirons-en deux leçons. La première, générale : la politique est passionnante. C’est du choc des idées que naissent les grands projets, c’est grâce à la diversité d’opinion que les régimes demeurent démocratiques et que l’alternance se réalise. Vive donc la politique, comme le clame David Pujadas à la fin de ses émissions. Mais il faut que le débat reste audible, crédible. Du premier mai 2013, du muguet, on ne retiendra finalement que le vent des clochettes. La deuxième leçon est particulière à la Belgique. Que PS et MR s’agitent, c’est la liturgie habituelle. Mais il reste un an avant la fin de la courte législature. Le show, ce sera pour 2014. En attendant, la priorité, ce n’est pas la musculation. Les priorités se nomment : emploi, relance, assainissement budgétaire et réforme institutionnelle. L’essentiel, aujourd’hui, c’est la stabilité du gouvernement et du pays. Ceux qui aiment les sensations fortes seront sans doute comblés après le 25 mai 2014. D’ici là, on bosse. —Francis Van de Woestyne


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Courrier international — no 1175 du 10 au 15 mai 2013

union européenne

Démocratie. Une bonne cure de Suisse pour l’Europe Un peu de démocratie directe à la mode helvétique ne ferait pas de mal à l’Union européenne. L’exemple suisse montre entre autres que, lorsque les citoyens prennent eux-mêmes les rênes de la politique, l’Etat et la dette s’allègent. → Dessin de Burki paru dans 24 heures, Lausanne.

—Frankfurter Allgemeine Zeitung Francfort

U

n appel à “plus de Suisse” résonne jusqu’aux confins de la gauche. C’est tout nouveau, c’est original. A l’origine de ce nouvel engouement berlinobruxellois pour la Confédération helvétique, le référendum suisse sur l’“initiative Minder” – une initiative populaire contre les rémunérations abusives dont l’instigateur se nomme Thomas Minder, patron d’une entreprise familiale suisse et conseiller aux Etats sans étiquette. Nous ne jugerons pas ici du fond de cette dernière initiative populaire en date : dans la mesure où elle permet aux actionnaires de décider directement de la rémunération de leurs dirigeants, il s’agit d’une mesure rectificative pertinente pour rétablir le lien entre propriété et contrôle [au sein de l’entreprise]. La même

question d’ordre structurel se pose concernant les rapports entre les citoyens et les responsables politiques. Dans une démocratie, les élus sont censés agir au nom du peuple. Le citoyen est roi. Mais en pratique, il en va pour lui comme pour le petit porteur face à la grande société de capitaux : il est ingrat et difficile pour l’électeur d’avoir prise sur les activités multidimensionnelles de ses représentants au gouvernement et au Parlement. Deux questions de fond se posent : quels effets la démocratie directe a-t-elle en Suisse, de manière générale ? Et les méthodes de démocratie directe (référendum et initiatives populaires) doivent-elles être recommandées aux autres pays d’Europe – notamment sur les questions de politique européenne ? Nulle part la démocratie directe n’est aussi développée qu’en Suisse. Même chose pour le fédéralisme

financier, lequel se caractérise, dans sa version helvétique, par une autonomie relativement étendue des cantons et des communes. En Suisse, des référendums financiers obligatoires ou facultatifs sont organisés plusieurs fois par an au niveau local. Les initiatives populaires permettent aux citoyens d’encourager ou de révoquer à leur guise des décisions politiques. Et tout transfert de souveraineté à un échelon supérieur doit avoir l’aval direct du peuple. Les résultats sont assez éloquents : les collectivités territoriales sont moins dépensières dès lors que les citoyens peuvent décider eux-mêmes de l’utilisation de leurs propres deniers. Leur parcimonie a pour effet d’alléger la pression fiscale. Et la dette recule également, grâce à des référendums financiers qui permettent aux citoyens de présider euxmêmes à la gestion des fonds publics à la place des gouverne-

ments. La solidarité ne passe pas à la trappe pour autant. Si les cantons pratiquant la démocratie directe redistribuent globalement moins, cela ne signifie en aucun cas que le niveau de redistribution est insuffisant pour les pauvres. L’inégalité sociale n’est pas plus forte dans les cantons qui pratiquent la démocratie directe. Tout porte à croire, au contraire, que les transferts sociaux y sont plus ciblés. Tout cela entraîne un accroissement de la productivité économique grâce à des prestations publiques de meilleure qualité et à une politique financière plus saine que dans les démocraties uniquement représentatives. Felix Helvetia ! L’opinion publique limite la dette tout en promouvant le respect des obligations fiscales, l’efficacité et la subsidiarité : n’est-ce pas là précisément ce dont toute l’Europe a aujourd’hui besoin ?

L’organisation de référendums européens, par exemple sur l’introduction des eurobonds, l’extension du mécanisme d’aide aux pays en difficulté ou une harmonisation fiscale accrue, ne changerait rien au déficit démocratique de l’UE. D’abord parce qu’une démocratie présuppose un demos, un peuple européen capable de concevoir et d’exprimer une solidarité européenne et une opinion publique. Lequel peuple n’est pas en vue pour l’instant. D’autre part, ce type de consultations pourrait facilement conduire les “majorités” à faire provision de transferts ou d’avantages particuliers au détriment des autres – sur le mode : “C’est nous qui décidons, c’est vous qui payez.” Le déficit de démocratie européen commence à l’échelle des Etats membres. Et c’est là que la démocratie directe a une fonction importante, en défendant la décentralisation du processus


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Courrier international — no 1175 du 10 au 15 mai 2013

↓ Dessin de Tom, Pays-Bas.

COMMERCE

Le déficit de démocratie européen commence à l’échelle des Etats membres décisionnel et des responsabilités. Le gouvernement et le Parlement représentent le peuple. Le risque est grand que les chefs d’Etat et de gouvernement, réunis au Conseil européen, prennent des décisions qui transfèrent la souveraineté des Etats membres à l’échelon européen et ne tiennent ainsi plus compte des intérêts de leurs citoyens. C’est la raison pour laquelle les vastes transferts de compétences et de droits souverains à l’échelle supranationale ne doivent pas être décidés par les gouvernements à la faveur de réunions de crise nocturnes, mais doivent être légitimés directement – c’est-à-dire par voie référendaire. Pour les questions européennes, il serait bon de recourir à la démocratie directe là où la Suisse la pratique communément avec succès : les citoyens doivent pouvoir décider à l’échelon local de ce qu’il advient de leurs deniers et dire dans quelle mesure ils veulent être les garants des dettes d’autrui. L’ensemble de l’Union européenne pourrait tirer profit d’une telle “helvétisation” – à condition qu’elle prenne la forme d’un programme de réforme ambitieux des institutions politiques. —Lars Feld

L’Europe aussi est responsable des ouvriers bangladais La mort de plus de 600 personnes dans une usine de textile au Bangladesh révèle une fois de plus les conditions déplorables dans lesquelles les entreprises occidentales font fabriquer les vêtements.

—NRC Handelsblad Amsterdam

C

’est une catastrophe dont l’ampleur augmente chaque jour. Il s’agit de l’effondrement de l’immeuble Rana Plaza, dans la ville de Savar, au Ban gladesh, qui a coûté la vie à au moins 600 personnes d’après les dernières informations. Le décompte a commencé il y a plus d’une semaine, avec 87 morts et 1 000 blessés. Un autre chiffre circule désormais et il ne présage rien de bon, c’est celui des disparus : il serait de 1 000, même si certains sont peut-être comptés deux fois. Le complexe de huit étages, dont trois auraient été ajoutés illégalement, abritait entre autres une usine textile. Des ouvriers

avaient signalé à leur patron des fissures dans les murs, mais ce dernier les a obligés à venir au travail, les menaçant de retenir une pénalité sur leur maigre salaire. Le propriétaire de l’immeuble a été arrêté. C’est bien, car il est le premier responsable, mais on est très loin du compte. Il aurait été, par exemple, nettement préférable que les autorités prennent des mesures préventives, compte tenu de l’état dans lequel l’immeuble se trouvait. Et qu’ils le fassent aussi ailleurs dans le pays, car l’effondrement de ce bâtiment n’est pas un incident isolé. Les conditions de travail abominables au Bangladesh font bien trop fréquemment des victimes. Ce drame explique le prix du textile dans certains magasins occidentaux. Comme ces tee-shirts

ou bikinis qui ne coûtent que quelques euros. Cela pourrait faire réfléchir le consommateur, mais il ne faut pas rejeter la responsabilité sur lui. Celle-ci incombe plutôt aux importateurs [comme Mango et Benetton], qui doivent s’assurer mieux qu’ils ne le font actuellement des conditions dans lesquelles leurs vêtements sont fabriqués. L’Union européenne est le principal partenaire commercial du Bangladesh. La menace exprimée dans une déclaration par le haut représentant de l’UE pour les affaires étrangères, [Catherine] Ashton, et le commissaire européen au commerce, [Karel] De Gucht, aura peut-être un effet positif. Ils avertissent le Bangladesh qu’il pourrait être privé des avantages dont il profite du fait de son

statut de pays en développement, comme l’exonération des droits d’importation dans l’UE. Le problème de ce type de mesure, et d’un boycott, c’est que le Bangladesh pourrait perdre sa principale source de revenus, et que ces activités seraient alors poursuivies dans un autre pays pauvre, dans des conditions tout aussi lamentables, voire pires. L’UE demande à juste titre au Bangladesh de respecter les normes internationales de responsabilité sociale des entreprises (RSE). Mais il faut qu’elle l’exige également de la part d’autres pays. Les ouvriers exaspérés qui sont descendus dans les rues du Bangladesh réclament la même chose, en termes moins diplomatiques. C’est aux autorités bangladaises de mettre fin à ces scandales.—

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34.à la une

à la une

Courrier international — no 1175 du 10 au 15 mai 2013

UN ROYAUM ↓ Walsall, dans les Midlands de l’Ouest. Photo Martin Parr/Magnum

Face à de sombres perspectives économiques et à un gouffre social et culturel qui n’en finit pas de se creuser entre le Sud traditionnellement prospère et le Nord désindustrialisé (voir ci-contre), la grogne monte en Grande-Bretagne. A l’extrême nord de l’île, les Ecossais débattent des conditions d’une sécession (voir p. 37), tandis qu’à Londres les élites sont en pleine déroute (voir pp. 38-39). Pendant ce temps, les partis politiques traditionnels craignent la montée en puissance du bruyant mouvement eurosceptique et nationaliste anglais Ukip (voir p. 38). Bienvenue dans un royaume pas si uni que ça.—Service Europe


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Courrier international — no 1175 du 10 au 15 mai 2013

ME DÉSUNI L’avenir de Blackpool s’annonce sombre

La réduction des aides sociales annoncée en avril ne fait que renforcer le clivage économique et social entre le nord et le sud de l’Angleterre. —Financial Times (extraits) Londres ahir Sodawala, le propriétaire de Pound Store, un magasin situé à un jet de pierre du front de mer de Blackpool, se fait peu d’illusions sur l’économie de cette station balnéaire à la gloire passée. Les solderies en constituent l’épine dorsale. “Il y a Poundworld, Poundland, Pound Shop, 99p Stores… ça fait beaucoup de concurrence”, précise-t-il. Sousvêtements thermiques et œufs de Pâques en chocolat sont en compétition pour la meilleure place devant le magasin. A l’intérieur, un jeune tente de faire passer le prix d’un popper – une drogue liquide légale – de 3 à 2 livres et réagit comme s’il avait gagné au loto quand M. Sodawala accepte. L’économie de Blackpool reflète depuis longtemps les horizons financiers limités d’une population qui dépend des aides sociales : magasins discount, boutiques d’associations caritatives et échoppes de plats à emporter constituent l’essentiel des commerces. Or la vie va bientôt devenir encore plus dure. Selon une étude réalisée par le Financial Times, la réduction des aides sociales qui a débuté ce mois-ci et va se poursuivre jusqu’en 2015 aura pour conséquence de faire perdre à Blackpool plus de 900 livres [1 064 euros] par an et par habitant en âge de travailler, soit plus que partout ailleurs dans le pays. “Là c’est déjà calme, mais si on diminue les ressources des gens, ça va être encore plus calme, déclare M. Sodawala. La récession, la météo, les réductions… ça n’arrête pas.” Ce sont des coups que Blackpool n’est guère en mesure d’encaisser. Le Winter Gardens, son centre de conférences rococo, accueillait jadis les congrès annuels des grands partis politiques : c’est de cette tribune que Margaret Thatcher avait prescrit un remède économique douloureux pour guérir la Grande-Bretagne frappée par la récession dans les années 1980. L’élite politique a déserté les lieux au cours des dix dernières années pour trouver de meilleures liaisons ferroviaires et des restaurants plus chics. La ville a encore du mal à se trouver une identité pour le XXIe siècle, gênée par une main-d’œuvre peu qualifiée et une économie saisonnière. Près

S

Le gouvernement espère que la réduction des aides sociales poussera les gens sur le marché du travail

d’un adulte sur quatre en âge de travailler perçoit des allocations chômage ou une pension d’invalidité, le double de la moyenne nationale ; la même proportion de personnes travaillent dans un secteur public qui se réduit inexorablement. La plupart des gens ne se rendent pourtant pas compte de l’impact qu’aura la réforme des aides sociales, explique Mike Barry, de la Fylde and Wyre Credit Union, qui propose des prêts à faible taux d’intérêt aux bénéficiaires d’aides sociales. Les “commerces locaux auront moins de clients [et] moins de revenus”. Les propriétaires particuliers, qui logent un habitant sur quatre, deux fois plus que la moyenne nationale, sont “absolument terrifiés” par la menace que la réduction des aides au logement fait peser sur leurs rentrées, ajoute M. Barry, dont le modèle d’entreprise est également menacé. “Si nous commençons à perdre de l’argent parce que les gens n’en

ont plus assez pour rembourser, nous devrons peutêtre réévaluer le niveau auquel nous pourrons nous impliquer dans ce secteur de l’économie”, confie-t-il. Ce qui risquerait de laisser les personnes les plus vulnérables aux mains de prêteurs et d’usuriers. Le gouvernement espère que la réduction des aides sociales poussera les gens sur le marché du travail et que la redynamisation économique compensera les aides perdues. Cet optimisme “ne tient pas”, pour Alan Cavill, le secrétaire de mairie adjoint. La faiblesse des salaires et l’absence de mobilité font que les gens ne peuvent aller bien loin pour trouver du travail ; or les emplois sont rares à Blackpool. La municipalité a récemment organisé une journée de recrutement pour un centre d’appels et a relevé le moyen par lequel les gens s’y rendaient : 90 % d’entre eux étaient venus à pied. Pour le vendeur de cette gargote de poulet frit située à l’ombre de la célèbre tour de la ville, c’est “jour de paie” quand les gens ont touché leur chèque des allocs : une file d’attente commence à se former cinq minutes avant l’ouverture des portes. Les bénéficiaires d’aides sociales continueront-ils à faire tinter les caisses enregistreuses quand leurs revenus auront diminué ? Le vendeur ne peut qu’attendre de voir ce qui va se passer tandis qu’un vent étonnamment glacial pour la saison souffle à l’extérieur. —Sarah Neville

A Guildford, l’austérité est une lointaine rumeur Dans cette ville-dortoir du sud de l’Angleterre, les habitants se soucient peu de la politique de rigueur qui frappe de plein fouet le nord du pays. —Financial Times (extraits) Londres

A

près le “fabuleux” Noël qu’avait connu son magasin de whisky haut de gamme situé sur High Street, à Guildford, Lyn Adams s’attendait à un début d’année beaucoup plus frileux. Pourtant, les affaires ont été aussi florissantes pour la Burns Night [la “nuit de Burns”, fête en l’honneur du poète écossais Robert Burns (1759-1796), célébrée le 25 janvier] et, un peu plus tard, pour la Saint-Valentin, où une flopée de clientes lui ont acheté des bouteilles à 50 livres [59 euros] pour leur mari ou leur petit ami. “J’avais du mal à garder mes rayons bien garnis”, explique la gérante de Whisky Shop. Dans un climat économique incertain, cette ville prospère du Surrey, située à une quarantaine de kilomètres au sud-ouest de Londres, est la preuve que la diminution des prestations sociales n’a pas le même impact sur tout le pays. Une étude commanditée par le Financial Times montre que Guildford

est l’une des dix communes les moins affectées par ces mesures : on y prévoit, jusqu’en 2015, une perte annuelle de 263 livres [310 euros] par adulte en âge de travailler, contre 475 livres [560 euros] à l’échelon national et 561 livres [663 euros] dans le nord-ouest du pays. Guildford a longtemps été un relais économique important, d’abord comme étape du pèlerinage menant de Winchester à Canterbury puis, au XIXe siècle, comme carrefour fluvial et ferroviaire. Mais c’est au XXe siècle qu’elle a établi sa réputation de ville riche, quand des liaisons ferroviaires rapides l’ont rapprochée de Londres et en ont fait une cité-dortoir appréciée des banquiers, avocats, experts-comptables et autres professions libérales. Aujourd’hui, une bonne moitié de la population active de la ville travaille dans la capitale. En dehors de Guildford, le district compte une multitude de villages de carte postale. Le Surrey est plus riche que la moyenne du pays : en 2010, le revenu brut disponible par habitant y atteignait

A la une

TRÈS BELLE ANNÉE POUR LES RICHES En avril, le Sunday Times a publié sa liste annuelle des 1 000 personnes les plus riches du Royaume-Uni – étrangers qui vivent ou travaillent principalement dans le pays compris. La Grande-Bretagne, a conclu le journal, accueille 88 milliardaires. Cette année, leur fortune collective et celle de 912 autres bienheureux s’élève à près de 450 milliards de livres, soit 533 milliards d’euros. “Alors que le reste du pays fait face à une récession à double creux, les plus riches ont ajouté 35,4 milliards de livres [41,9 milliards d’euros] à leur fortune”, s’enthousiasme-t-on. L’année 2013 a vu Lakshmi Mittal, président d’ArcelorMittal, chuter au numéro 4 de la liste après huit ans à la première place. Avec seulement 10 milliards de livres (11,8 milliards d’euros) dans sa bourse, il a été détrôné par le magnat russe Alicher Ousmanov – 13,3 milliards de livres, soit 15,8 milliards d’euros.


36. à la une

Courrier international — no 1175 du 10 au 15 mai 2013

25 000

21 501 livres [25 382 euros], contre 15 727 livres [18 329 euros] pour l’ensemble du Royaume-Uni et, en termes de revenus, le comté arrivait au deuxième rang du pays après West London. L’économie locale est également soutenue par la présence de grandes entreprises comme BAE Systems Detica, un spécialiste de la cybersécurité, et le groupe de télécommunications Ericsson. Guildford jouit par ailleurs d’une grande expertise dans les secteurs de la science, de l’informatique et de l’industrie pharmaceutique, la ville abritant l’université du Surrey ainsi que des sociétés liées à ses recherches, telle Surrey Satellite Technology. La vigueur du marché de l’emploi est reflétée par le taux de chômage, qui se limite à 1,6 %, contre 3,9 % pour la moyenne nationale. Malgré le froid glacial qui règne ce jour-là dans la ville, High Street est très animée. Barbara Jones, une habitante de 69 ans, confirme que les commerces “sont toujours aussi actifs : des magasins ferment, mais d’autres prennent aussitôt leur place. A mon avis, [l’austérité] a eu très peu d’impact.” Waitrose, l’enseigne de supermarchés préférée des classes moyennes, a obtenu l’an dernier l’autorisation de construire un grand supermarché

dans la ville. D’autres commerces considèrent que Guildford semble épargnée par les problèmes de l’économie britannique en général. Chez Tom Fox, un magasin de costumes sur mesure situé non loin de Whisky Shop, le prix d’un costume est en moyenne de 700 livres [826 euros], le genre de dépense superflue qui devrait pâtir des difficultés économiques actuelles. Pourtant, selon Philip Denning, le patron et fondateur du magasin, les affaires n’ont pas cessé de prospérer depuis son ouverture il y a deux ans : “Je suis parti de zéro et les activités se sont développées mois après mois. Les gens d’ici ne semblent pas avoir été affectés par les coupes.” Pour les ménages qui ont de bons salaires, la baisse des taux d’intérêt et le faible niveau de l’inflation pourraient même avoir stimulé les dépenses. “Pour beaucoup d’habitants de la ville, la situation n’a jamais été aussi favorable”, estime M. Denning. Lyn Adams est en tout cas convaincue d’être au bon endroit. En montrant du doigt son article le plus cher – une caisse de quatre bouteilles de whisky Sirius en édition limitée en vente à 6 500 livres [7 675 euros] –, elle se félicite d’en avoir écoulé trois au cours de l’année dernière. —James Pickford

COMMERCES DE CENTRE-VILLE ONT FERMÉ AU ROYAUME-UNI DEPUIS L’AN 2000.

Le train du désaccord Dans l’espoir de combler le fossé économique Nord-Sud, le gouvernement lance un projet de ligne ferroviaire à grande vitesse. —The Daily Telegraph (extraits) Londres

La fracture économique

willington Farm est un havre de paix. On y marche à travers des champs où paissent des moutons, jusqu’à une vallée dont les eaux sont bordées de grands arbres. “Tout cela va disparaître”, se désole Jo Cartwright, qui se tient à côté du plus grand lac de poissons de son exploitation biologique, dans le Yorkshire de l’Ouest, dans le nord de l’Angleterre. “Les trains passeront juste à l’endroit où se trouvent les lacs.” Avec la nouvelle ligne High Speed 2 – HS2 en abrégé –, des trains arriveront à une vitesse culminant à 402 km/h, en filant sur un viaduc se dressant sur des piliers de 21 mètres de hauteur. “Ils ne pouvaient pas nous faire pire”, lâche Mme Cartwright, 55 ans, dont les produits biologiques sont prisés par de grands chefs comme Jamie Oliver. Elle élève en plein air dindes, cochons, moutons et bovins, mais cela ne suffit pas : “Les lacs sont notre fonds de commerce. Les revenus que nous tirons des pêcheurs qui les utilisent font vivre la ferme.” En janvier, le ministre des Transports, Patrick McLoughlin, a publiquement dévoilé le tracé du tronçon nord de la ligne HS2. “Je ne me doutais de rien. Mon fils Ed a vu un reportage aux informations et il a fait des recherches sur Internet.” Deux jours plus tard, Mme Cartwright recevait un courrier officiel annonçant les potentielles implications du projet. “Ils auraient pu nous prévenir avant que nous ne l’apprenions aux informations. Ce n’est pas une façon de traiter les gens. Ce n’est pas correct.” Du reste, le courrier ne dit pas grand-chose, si ce n’est qu’il y aura une période de consultation. “A qui faut-il nous adresser ? Que sommes-nous censés faire ?” Voilà d’ailleurs le genre de questions que se posent de nombreuses personnes qui vivent le long de la future ligne de 531 kilomètres, à mesure que ce projet de 33 milliards de livres [39 milliards d’euros] devient plus clair. On savait déjà que la

Produit intérieur brut (PIB) par habitant en euros Plus de De 27 000 De 22 000 De 17 000 à 32 000 à 27 000 à 22 000 32 000 39 900 Régions les plus riches 17 800 Régions les plus pauvres

S

100 km

O c é an At lant iq ue

Ecosse du Nord-Est

(siège des compagnies pétrolières de la mer du Nord)

ÉCOSSE

39 900

Mer du Nord

IRLANDE DU NORD

R O YA U M E - U N I IRLANDE

Mer d’ Irlande

NG RR AN G L E TTEE R RE

Blackpool Manchester chester

Leeds Sheffield

Pays de Galles de l’Ouest et vallées 17 400 Birmingham

PAYS-DEGALLES

Ligne à grande vitesse en projet

Londres 81 100

Cornouailles et îles Scilly 17 800

Manche SOURCE : EUROSTAT, 2010 (NUTS 2).

Guilford

première partie de la HS2 relierait Londres à Birmingham [dans le centre du pays] en suivant un trajet le plus direct possible, pour envoyer des trains – à une vitesse dépassant celle d’une formule 1 sur un circuit – à travers les Chilterns [région du sud de l’Angleterre désigné en 1965 “espace de beauté naturelle exceptionnelle”]. Le trajet durera quarante-neuf minutes, soit plus d’une demi-heure de moins que la durée actuelle. On dit à présent que la ligne se divisera en deux après Birmingham, un tronçon allant vers le nord-ouest, jusqu’à Manchester, l’autre vers le nord-est, jusqu’à Leeds. Le voyage entre Londres et Manchester se fera ainsi en soixante-huit minutes, soit en une heure de moins qu’aujourd’hui. “Pour créer des emplois, pour équilibrer notre économie, nous devons améliorer nos routes, nos trains et nos aéroports”, a déclaré le ministre des Transports. “La construction et l’exploitation de la ligne de chemin de fer créeront 100 000 emplois”, affirme même le gouvernement. Une chose est sûre, ce sera la première grande ligne de chemin de fer construite au nord de Londres depuis cent vingt ans. Selon ses partisans, l’Angleterre doit suivre le rythme de pays comme la France et la Chine si elle ne veut pas être vue comme une nation où il ne fait pas bon faire des affaires. Mais tout le monde n’est pas convaincu de l’intérêt d’aller si vite dans un pays si petit. Et d’aucuns estiment qu’il serait préférable d’employer cet argent à l’amélioration du réseau Internet. Toujours est-il que les nouveaux trains n’atteindront pas le Nord avant l’horizon 2033. Le tronçon reliant Londres à Birmingham sera le premier achevé. La HS2 passera par la case Parlement d’ici à la fin de l’année, et un projet de loi devrait voir le jour en 2015. Mais le chantier ne sera pas lancé avant 2017, et les premiers trains ne rouleront pas avant 2026. Pourquoi cette lenteur ? Pour des questions d’argent. Et parce que la complexité des procédures de proposition, consultation, modification, examen parlementaire et permis de construire fait que le temps nécessaire pour créer une ligne à grande vitesse dans ce pays est plus long que nulle part ailleurs dans le monde. Comme le note le Premier ministre avec une pointe de lassitude : “Il est difficile de construire quelque chose dans une démocratie industrielle moderne comme la Grande-Bretagne. C’est bien pour cela qu’il faut s’y mettre maintenant.” Le projet a déclenché ses premières levées de boucliers il y a deux ans déjà. Un habitant d’un village situé juste au sud de Birmingham explique que la ligne passera à moins de 150 mètres d’une école. “L’éducation des élèves sera extrêmement perturbée. C’est terrible.” Et de souligner : “Tous les fonds supplémentaires vont au Sud, pour construire un tunnel de 500 millions de livres [593 millions d’euros] dans les Chilterns.” Jo Cartwright se demande comment sauver sa ferme. “Cette zone boisée présente un grand intérêt scientifique. Nous avons des souris des moissons et des campagnols terrestres [protégés au Royaume-Uni] ; des butors qui font leur nid… Ils n’ont fait aucune étude écologique”, explique-t-elle. Son fils a lancé une campagne sur Facebook et une pétition en ligne. Dans cette vallée du Yorkshire du Sud, à 8 kilomètres de Leeds, on ne voit guère de signe de réconciliation entre le Nord et le Sud – ou du moins Westminster. Et, si forts que soient les arguments en faveur du projet, la façon dont les choses avancent semble plutôt creuser le fossé qui sépare le gouvernement de la population. “Notre seule chance est de les convaincre de modifier un peu le parcours, conclut Mme Cartwright. Mais je ne sais pas comment faire… Nous ne stopperons pas ces trains, hein ?” —Cole Moreton


UN ROYAUME DÉSUNI. 37

Courrier international — no 1175 du 10 au 15 mai 2013

L’Ecosse va-t-elle briser le royaume ? Plus que le désir d’indépendance des Ecossais, l’“arrogance coloniale” de l’Angleterre pourrait décider de l’issue du référendum de 2014. —The New York Times (extraits) New York e démembrement de la Grande-Bretagne”… Ce pourrait être un titre de roman. Pour une large part de l’opinion internationale, et pour les Anglais eux-mêmes, il est inconcevable qu’une nation aussi solidement enracinée que le Royaume-Uni, la plus ancienne monarchie parlementaire du monde, puisse un jour éclater. Pourtant, les milieux politiques londoniens ont récemment paniqué en constatant que, d’un bout à l’autre des îles Britanniques, de plus en plus de voix s’élèvent pour dénoncer la structure archaïque de la Grande-Bretagne et réclamer qu’elle soit enfin remaniée – voire démembrée. Nulle part ces voix ne sont mieux accordées qu’en Ecosse. Si la Grande-Bretagne est autre chose qu’un simple mot sur un passeport, comment se fait-il que la plupart des Ecossais aient aujourd’hui le sentiment que leur identité première n’est pas britannique ? Et que signifierait être anglais si les Ecossais venaient à faire sécession ? En janvier 2012, Alex Salmond, Premier ministre écossais et chef du Parti national écossais (SNP), promettait un référendum qui déciderait de l’avenir de son pays. Après un triomphe inattendu aux élections législatives de 2011, le parti va soumettre aux votes la déclaration d’indépendance. La consultation se tiendra en 2014, sept siècles exactement après la victoire sur les Anglais du roi Robert the Bruce à la bataille de Bannockburn [première guerre d’indépendance écossaise]. Sur le bulletin, une seule question sera posée : “Souhaitez-vous que l’Ecosse devienne un pays indépendant ?”

L

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↓ A droite, George Osborne, le ministre des Finances : “Tu n’auras jamais notre livre sterling !” A gauche, Alex Salmond, le Premier ministre écossais : “T’aurrras jamais notrrre liberrrté !” Dessin de Steve Bell paru dans The Guardian, Londres.

Cette initiative n’a pas plu au gouvernement britannique. La coalition de conservateurs et de démocrates libéraux emmenée par le Premier ministre David Cameron a réagi, tout comme les partis d’opposition écossais, par des protestations indignées mais confuses, qualifiant d’injuste la formulation de la question par M. Salmond et prédisant faillite et isolement à une Ecosse indépendante. Les origines historiques de cette crise remontent très loin dans le temps : en 1707, après avoir partagé pendant un siècle les mêmes monarques avec l’Angleterre, l’Ecosse, frappée par la misère et au bord de la banqueroute, a accepté de signer un “acte d’union” aux termes duquel elle renonçait à son indépendance en échange d’un accès aux marchés anglais et aux immenses débouchés offerts par l’Empire de Sa Majesté. Mais cet accord entérinait surtout un malentendu capital entre deux traditions constitutionnelles très différentes : alors que les Anglais considéraient cette union comme irréversible, les Ecossais n’y voyaient – et continuent de n’y voir – qu’un traité susceptible d’être modifié, voire révoqué, d’un commun accord. Au cours des deux siècles qui suivirent, l’Ecosse prospéra, grâce aux retombées économiques de l’Empire d’abord, puis à la révolution industrielle.

Elle n’oublia pourtant jamais tout à fait qu’elle avait été indépendante. Et c’est ce souvenir d’Etat autonome qui demeure ancré dans la conscience politique de tous les Ecossais, qu’ils soient favorables à l’union ou pas. L’idée que la nation préserve à ce jour une “souveraineté résiduelle” que rien ni personne ne pourrait lui retirer relève davantage de l’instinct que du raisonnement clairement formulé. Entre le dernier soulèvement jacobite de 1745 et la fin de la Seconde Guerre mondiale, le principe de l’union n’a pourtant jamais été sérieusement remis en cause. Il a fallu les effets cumulés de la crise de 1929, du déclin des industries écossaises et de l’effondrement de l’empire britannique, au milieu du XXe siècle, pour raviver et propager l’idée que le jeu n’en valait plus la chandelle. A Londres, les travaillistes au pouvoir sentirent le vent et, pour couper l’herbe sous le pied des nationalistes, inventèrent le principe de “dévolution” : une partie des affaires intérieures de l’Ecosse – la santé, l’éducation, les transports entre autres – serait confiée à un Parlement et à un exécutif écossais élus, tandis que les affaires étrangères, la défense, la protection sociale et la politique fiscale resteraient le “domaine réservé” de Londres. Le Parlement écossais, qui siège depuis 1999, n’a pas compétence pour lever ses propres recettes fiscales. Les détracteurs du principe de “dévolution” ont aussitôt décrié ce projet, prévenant qu’il constituerait une “pente glissante” vers l’indépendance et ferait le jeu du SNP. Ils avaient raison, mais ils se trompaient de cible. En soi, la dévolution a été une réussite, et la grande majorité des Ecossais sont satisfaits de leur nouveau Parlement. Mais le peuple écossais dans son ensemble – audelà du SNP – tient-il véritablement à l’indépendance ? En dépit du récent feu d’artifice politique, l’Ecosse est un pays profondément conservateur. Et depuis une quarantaine d’années, les Ecossais n’ont pratiquement pas changé d’avis : la plupart d’entre eux souhaitent prendre en main leurs propres affaires comme le font les autres petits pays, tout en restant, dans la mesure du possible, dans le giron du Royaume-Uni. Or aucun parti ne leur propose ce compromis. Bien que la coalition gouvernementale de Cameron

BASTIONS EN PERDITION

UN PARLEMENT QUI MENT

GROS SOUCIS À LA BBC

LA PRESSE SOUS STRESS

Le plus vieux Parlement du monde a vu sa crédibilité sapée au cours des dernières années par le comportement douteux de ses membres. Rappelons le scandale des dépenses de 2009, lorsque The Daily Telegraph a révélé que plus que la moitié des membres de la Chambre des communes accumulaient les notes de frais bidon. Pour les députés, l’ère de l’impunité a pris fin. Actuellement, six d’entre eux se trouvent en prison. Le cas le plus célèbre reste celui de Chris Huhne, membre du Parti libéral-démocrate et ex-ministre de l’Energie du gouvernement Cameron. Huhne a été condamné à huit mois de prison pour entrave à la justice en mars 2012. Pris en flagrant délit d’excès de vitesse en 2003, il avait demandé à son épouse, Vicky Pryce, de déclarer qu’elle était au volant pour ne pas perdre son permis de conduire. Vicky Pryce a rendu l’affaire publique fin 2010, après que son ex-mari l’a quittée pour l’une de ses collaboratrices. Faitesvous confiance à votre parlementaire ? Seulement 14 % des Britanniques ont répondu oui selon un sondage publié en 2012 par le Sunday Express…

La plus célèbre chaîne publique du monde continue à crouler sous le poids des scandales sexuels. En octobre 2012, la chaîne rivale ITV diffuse un documentaire sur Jimmy Savile, un présentateur vedette de la BBC, décédé un an plus tôt. De nombreuses femmes l’accusaient de les avoir abusées sexuellement lorsqu’elles étaient enfants. On apprend ensuite que la BBC avait étouffé la réalisation d’un documentaire exposant les méfaits de ce présentateur, autrefois anobli par la reine. George Entwistle, le patron de la chaîne, démissionne en novembre. Le même mois, l’émission Newsnight, une référence du journalisme d’investigation, a accusé à tort de pédophilie sir Alistair McAlpine. En décembre, la police britannique annonce que le nombre des victimes de Savile – filles et garçons – s’élève à 450. Le 2 mai 2013, Stuart Hall, un autre présentateur vedette de la chaîne, a plaidé coupable d’attentat à la pudeur sur 13 mineures entre 1967 et 1985. Lors d’un sondage paru dans The Guardian demandant “Faites-vous confiance à la BBC ?” 49 % des personnes ont répondu : “Moins qu’avant”.

Connue pour son exubérance, sa liberté de ton, voire sa férocité, la presse britannique a vu sa réputation gravement ternie par le scandale des écoutes téléphoniques en 2011. Afin d’empêcher des journalistes peu scrupuleux en quête d’un scoop de corrompre la police et de pirater les téléphones portables des hommes politiques ainsi que des victimes de meurtre, le rapport Leveson sur l’éthique de la presse, en 2012, crée le cadre pour un accord entre le gouvernement de David Cameron et le Parti travailliste, intervenu en mars 2013. Un nouvel organisme aura le pouvoir d’imposer des excuses publiques à la une, d’infliger des amendes massives de 1 million de livres, d’établir un système d’arbitrage gratuit pour les victimes des abus de la presse. Fin avril, de nombreuses publications, dont The Daily Telegraph, ainsi que le groupe de Rupert Murdoch – au centre du scandale des écoutes – publient une contre-proposition en réaction contre ce qu’ils considèrent comme une ingérence politique. “Faites-vous confiance aux journalistes ?” Selon un sondage Ipsos-Mori de février, seuls 21 % des interviewés ont répondu oui.


38. à la une

Courrier international — no 1175 du 10 au 15 mai 2013 ↓ Nigel Farage. Dessin de Morten Morland paru dans The Times, Londres.

soit toujours partagée sur la façon de mener la campagne unioniste du non au référendum, M. Cameron lui-même a clairement rappelé qu’il ne saurait être question de laisser l’Ecosse gérer elle-même ses finances – apportant ainsi de l’eau au moulin du SNP. Si, pour obtenir cette pleine autonomie, les électeurs écossais doivent en passer par l’indépendance, alors beaucoup pourraient voter pour une rupture avec le Royaume-Uni – fûtce à contrecœur. M. Salmond défend pour sa part une version étrangement désinvolte de la souveraineté – une sorte d’“indépendance allégée” : il garderait la reine comme chef d’Etat et la livre sterling comme monnaie nationale. Et l’“union sociale” matérialisée par les liens familiaux et commerciaux qui relient si intimement Anglais et Ecossais resterait intacte. Bien que l’Ecosse ne compte que 5 millions d’habitants – contre 57 pour l’Angleterre, le Pays de

↓ Festival de Glyndebourne, dans le Sussex, dans le sud-est de l’Angleterre. Photo Martin Parr/Magnum

Galles et l’Irlande du Nord –, son retrait aurait naturellement des conséquences majeures. Quel nom devraient alors prendre les pays du Sud ? Le Royaume-Uni d’Angleterre et du Pays de Galles ? Ou simplement l’Angleterre ? Ou bien devraientils adopter la détestable appellation que proposent les politologues : “le reste du Royaume-Uni” ? Si l’Ecosse se prononce pour le oui, la responsabilité en incombera moins à M. Salmond qu’à la campagne unioniste. Les débordements verbaux ont surtout réussi à conforter les Ecossais dans leur impression d’avoir affaire à un pouvoir central sourd à leurs désirs et affichant une arrogance quasi colonialiste. Paradoxalement, l’indépendance écossaise pourrait en fin de compte être la meilleure garantie de relations plus ouvertes entre l’Angleterre et l’antique petite nation obstinée à sa frontière septentrionale. —Neal Ascherson

Farage fait rage Les habitués du pub préféré du leader du Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni (Ukip) boivent à la percée du mouvement populiste dans les bastions du Parti conservateur. —The Observer (extraits) Londres amie Newman, le patron du George and Dragon, le pub du joli village de Downe, dans le Kent, nous assure : “Il est de très bonne humeur ces jours-ci. Quand il vient ici, il discute à bâtons rompus avec les clients. Il a le contact facile et on rigole bien avec lui.” Le triomphe de l’Ukip – qui, avec 27,8 % des voix, est arrivé en deuxième position du scrutin d’Eastleigh [lors des élections partielles du 1er mars], signant sa meilleure performance aux législatives – a transformé le vénérable pub du village en haut lieu de la politique. Nigel Farage ne semble pas avoir eu à forcer beaucoup le trait pour se présenter en brave buveur de bière, et les consommateurs du George sont ravis de lui servir de groupe de réflexion informel une fois par semaine. A l’occasion, Farage peut également les déployer sur les devants de la scène dans la perpétuelle bataille que mène l’Ukip contre le “gauchisme” londonien. “Le fossé entre la ville et la campagne est énorme”, déclarait-il ainsi l’an dernier en plein débat sur le mariage homosexuel. “Dans le pub de mon village du Kent, ils sont absolument contre.” La clientèle est surtout composée d’hommes blancs qui frisent ou dépassent la cinquantaine. Le mariage gay et l’immigration figurent en bonne place parmi les problèmes qui les passionnent, mais ils parlent souvent de l’Europe et de leur méfiance à l’égard de la classe politique. Parmi les habitués, les électeurs du Parti conservateur se sentent particulièrement trahis. “Quand David Cameron propose un référendum sur l’Europe après les élections en 2015, c’est un peu comme si je promettais de baisser de moitié le prix des boissons une fois que j’aurai vendu mon pub, lâche M. Newman. Normalement, j’aurais voté pour les tories, mais nous avons tous l’impression que les conservateurs ne sont pas des conservateurs et que les travaillistes ne sont pas des travaillistes. Nous ne leur faisons aucune confiance. Ils ne disent pas ce qu’ils pensent. Nigel Farage, lui, ne pratique pas la langue de bois et ça, c’est quelque chose que les Anglais apprécient. Il n’y a pas de militants de l’Ukip ici, que des amis.” Brian Masters connaît Farage depuis des années. “Nous le considérons plus comme un ami intime que

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comme une personnalité politique. Ce qui se passe à la télévision appartient à un autre monde. C’est vraiment un chic type”, assure-t-il. Un habitué met son grain de sel : “Les hommes politiques n’arrêtent jamais de faire du boniment, et Nigel est pareil, même ici.” Masters le contredit poliment : “C’est superficiel comme analyse. Il était courtier sur le marché des matières premières. Quand il a constaté que les réglementations européennes perturbaient son secteur, il s’est penché sur la question et il a vu que ça touchait tous les aspects de la société. Il n’avait pas prévu d’entrer en politique, mais il est devenu politicien. Son cheval de bataille, c’est l’Europe, et c’est pour ça qu’il est là. Si la question était résolue, il partirait”, affirme-t-il. Un autre client nous confie qu’il a renoncé à défendre l’Europe face au plus célèbre antieuropéen du pays : “Avant, je lui opposais des arguments, mais maintenant, il a toutes les données et tous les chiffres en main, et du coup je ne l’entreprends plus aussi souvent. Mais sa femme l’engueule sec sur l’Europe, c’est très drôle de les entendre tous les deux.” Depuis que l’Ukip a gagné en crédibilité, Farage a dû changer ses habitudes dominicales. Avant, il passait généralement après une partie de golf, mais désormais, quand il débarque, il sort plus souvent du plateau du Andrew Marr Show [émission politique de la BBC 2]. L’an dernier, un client du pub l’a entendu déclarer à la cantonade : “On commence à me prendre au sérieux, maintenant. J’ai intérêt à préparer quelques propositions.” Tom Joyce connaît le personnage depuis des décennies : “Nous suivons son parcours depuis l’époque où il était conservateur. Il a fait un très bon score cette semaine. Reste à savoir s’il saura capitaliser sur cette victoire. Je pense qu’il ira encore plus loin”, prédit-il. —Conal Urquhart

Le bûcher des élites Du Parlement à la presse, de la BBC aux banques, les piliers de la société britanniques sont en train de s’effondrer. —The Spectator (extraits) Londres n septembre 1955, Henry Fairlie, le commentateur politique du Spectator, avait concocté, pour décrire le fonctionnement de la GrandeBretagne, un terme qui est toujours en usage : l’“establishment”, désignant le véritable mécanisme d’exercice du pouvoir. Les élites des mondes économique, politique et médiatique exerçaient selon lui le pouvoir par l’intermédiaire d’une “matrice de relations officielles et sociales” qui allait des banques au directeur général de la BBC. Les perturbations sociales et économiques des décennies suivantes ont poussé l’establishment à se régénérer, mais son existence n’avait jamais été véritablement menacée – jusqu’à maintenant. L’establishment est en plein chaos. Les financiers sont traqués. Les hommes politiques sont convaincus de délits : le triste sort de Chris Huhne [un ancien secrétaire d’Etat à l’Energie jugé coupable d’entrave à la justice dans une affaire d’excès de vitesse] n’est remarquable que parce que l’intéressé était membre du gouvernement. Il n’est plus inhabituel en Grande-Bretagne de voir des responsables politiques derrière les barreaux : six d’entre eux se sont retrouvés en prison au cours des trois dernières années. Les journalistes ne sont peut-être pas loin derrière. On compte pour le moment cent arrestations dans le scandale du piratage des messageries du groupe Murdoch, qui a donné lieu à la plus grande enquête criminelle de l’histoire britannique moderne. Les policiers arrêtent des policiers. Les journaux risquent de faire l’objet d’une réglementation, non parce qu’ils sont puissants, mais

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Courrier international — no 1175 du 10 au 15 mai 2013

UN ROYAUME DÉSUNI. 39 ↓ La reine Elisabeth II. Dessin de Cau Gomez, Salvador de Bahia.

A la une

La reine leur survivra Alors que la défiance à l’égard de la classe politique est à son comble, la monarchie apparaît comme la seule institution respectable. Un signe inquiétant pour la démocratie. The Guardian (extraits) Londres

BORIS À LA RESCOUSSE

parce qu’ils sont devenus trop faibles pour se défendre et défendre leur liberté de parole. Le récent scandale de Newsnight [l’émission d’information phare de la BBC avait en novembre 2012 accusé à tort un pair du royaume d’être impliqué dans des atteintes sexuelles sur des enfants de foyers dans le nord du pays de Galles] s’expliquait en grande partie par le fait qu’on avait sous-traité l’enquête à des fumistes. La réglementation n’est pas, et de loin, la plus grave menace qui pèse sur les journaux : ceuxci perdent en masse leurs lecteurs et leur pouvoir. Si la tendance actuelle persiste, The Independent vendra son dernier exemplaire papier en 2013, et le Financial Times en 2018 ; le Daily Express disparaîtra en 2019 et le Guardian début 2020. Ce phénomène s’explique en grande partie par la révolution numérique, qui est en outre responsable de l’aplatissement des anciennes hiérarchies économiques. On peut désormais avoir accès à la musique, aux informations, aux livres et aux séries danoises par les ordinateurs et les téléphones, ce qui offre un choix infini. Les vieux gardiens du temple – les magasins de musique HMV, les librairies Waterstones et la BBC – constatent que leur gamme est jugée trop restreinte. La BBC a perdu le contrôle qu’elle exerçait sur ce que regardent les gens, comme la presse a perdu son influence sur les informations que lisent les gens, et Marks & Spencer sur la façon dont s’habillent les gens. Normalement, une nouvelle élite vient supplanter l’ancienne, mais ce n’est pas ce qui est en train de se passer. Regardez Jimmy Wales, le fondateur de Wikipedia. On le fête à Davos, mais il n’a que peu de pouvoir : son encyclopédie en ligne est écrite et revue par des millions d’utilisateurs différents. L’idée lui était venue en lisant L’Utilisation de l’information dans la société, un essai de Hayek qui s’en prend à l’establishment et à la planification. Pour l’auteur, la population dans son ensemble aura toujours largement plus de connaissances qu’un membre de l’élite en particulier, mais ces connaissances sont éparpillées en fragments détenus par des millions de personnes. Plus les gens sont libres de coopérer et d’échanger – et, par extension, moins ils sont gênés par les bureaucrates –, plus la société sera forte et juste.—

“Je serai Premier ministre”, annonce Boris Johnson, sur la une de Private Eye. Le numéro “poisson d’avril” du célèbre journal satirique britannique est toutefois ambigu. Selon les derniers sondages, le jovial maire de Londres est le mieux placé pour sauver le Parti conservateur d’une raclée lors des élections de 2015. Johnson, cependant, préfère esquiver la question. En 2012, il a déclaré qu’il avait autant de chances d’être Premier ministre que d’être décapité par un frisbee.

ui préférez-vous : ceux que vous avez choisis ou bien ceux que le destin ou les gènes ont choisis pour vous ? C’est en général une question tout à fait personnelle : des amis ou du partenaire que vous avez choisis ou bien de la famille que votre ADN a sélectionnée pour vous ? Quand la question est posée de cette manière, il est impossible de se prononcer. Mais replacée dans un cadre plus public, plus politique, il semble que nous tenions une réponse. Pour s’en faire une idée, il suffit de réserver une place pour The Audience, la pièce de théâtre dans laquelle la comédienne Helen Mirren et le dramaturge Peter Morgan retrouvent le personnage du film The Queen, qui leur a valu un beau succès. Helen Mirren y reprend le rôle de Sa Majesté, faisant face cette fois, non pas à Tony Blair, mais à huit autres de ceux qu’elle appelle “les douze salopards” qui ont occupé la fonction de Premier ministre durant les soixante et une années du règne d’Elisabeth II. La pièce met en scène quelquesuns des entretiens hebdomadaires entre la souveraine et son Premier ministre du moment. Pour Peter Morgan, ces tête-à-tête tiennent autant de la réunion d’information prévue par la Constitution que du confessionnal ou de la séance de psychothérapie. On y voit John Major s’étrangler d’émotion au souvenir de la déception de ses parents devant son échec scolaire, Gordon Brown avouer prendre des médicaments contre la dépression et le stress. Ou encore Harold Wilson révéler son début d’Alzheimer à la reine avant d’en informer sa propre épouse. Helen Mirren réussit le tour de force d’être convaincante aussi bien sous les traits d’une jeune femme pleine d’enthousiasme qu’en octogénaire s’assoupissant lors d’une rencontre avec David Cameron. Mais qu’on ne s’y trompe pas : on assiste deux heures durant à un exercice de propagande en faveur d’Elisabeth Windsor. La reine se place du bon côté sur tous les sujets, tant tactiques que moraux. La pièce fait croire qu’en 2007 elle aurait conseillé, en vain, à Brown d’organiser des élections anticipées. Auparavant, elle aurait fait pression sur Margaret Thatcher pour que la Dame de fer impose des sanctions contre l’Afrique du Sud pour cause d’apartheid. “Vous comprenez les gens ordinaires, les gens qui travaillent”, lui assure sur scène Harold Wilson, tout en saluant la sobriété de son bureau à Balmoral, équipé d’un petit radiateur électrique. Une pièce de théâtre brossant le portrait d’un chef de l’Etat équilibré, modeste et prodigieusement sage, qui se met avec abnégation au service de son peuple – on pourrait la traduire en coréen et la monter à Pyongyang que cela n’étonnerait personne. Le matin, la jeune Elisabeth suit un cours portant sur les Premiers ministres britanniques. Elle lit sur un cahier : “Souvent solitaires et malheureux à l’école, ayant subi un traumatisme dans leur jeunesse, ils sont en conséquence taraudés par un besoin compulsif et obsessionnel d’amour et de pouvoir.” Elle marque une pause. “En gros, ils sont tous fous.” La reine âgée donne une réponse d’une importance

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capitale, sur laquelle se termine la pièce : “Ces ‘fous’ se révéleront vos meilleurs alliés, assure-t-elle. Pour comprendre comment la monarchie a survécu aussi longtemps dans ce pays, n’étudiez pas ses monarques. Observez plutôt ses Premiers ministres.” Après deux heures à regarder défiler les Premiers ministres, chacun avec ses besoins et dysfonctionnements, l’évidence s’impose : la meilleure publicité pour la monarchie, c’est le spectacle de ce qui pourrait la remplacer – le monde minable et inadapté des politiciens élus. A entendre les applaudissements chaleureux réservés à cette idée, et à une soirée entière d’hommage à la notion de reine parfaite, il faut croire que Peter Morgan ne parle pas que pour lui-même. Si le public et luimême devaient choisir, leur préférence ne ferait aucun doute : la salle ne donne pas son affection aux personnes imparfaites que nous avons portées au 10 Downing Street, la résidence officielle des chefs de gouvernement, mais à la femme qui règne au palais de Buckingham par la grâce du sang coulant dans ses veines. Cette préférence pour un fait non démocratique n’est pas l’apanage des Britanniques. Pour preuve, la sympathie dont jouit le pape François, qui se transforme en un sentiment proche de l’amour à chaque nouvelle manifestation de sa modestie. Combien de catholiques dans le monde préféreraient les dirigeants qu’ils ont élus à cet homme qu’ils n’ont pas choisi ? Appliqué à d’aimables vieillards comme la reine ou le pape, ce constat ne semble guère inquiétant. Mais les citoyens sont déçus par leurs élus, ici comme ailleurs. Peter Oborne, du quotidien The Telegraph, au lendemain de l’adoption du budget, a conclu une chronique par ces mots : “C’est ainsi que nous abordons une période capitale pour notre pays : si les politiques ne sont pas capables de résoudre le problème – et ils ne le sont pas – alors qui le sera ?” Ce cri du cœur, comme ma soirée au théâtre, me laisse perplexe. Nous aimons proclamer notre attachement à la démocratie. Mais il y a des jours où cet attachement paraît terriblement fragile. —Jonathan Freedland


40.

Courrier international — no 1175 du 10 au 15 mai 2013

trans. versales mie écono

Economie ........40 Sciences ........42 Médias ..........44 Signaux .........45

—Die Zeit (extraits) Hambourg

R Passeur de malades, un métier lucratif Santé. Des agences douteuses aident – au prix fort – des étrangers à venir se faire soigner en Allemagne. Les hôpitaux leur versent souvent des commissions.

→ Dessin de Tomasz Walenta, Pologne.

ouslana Fadiva évolue sous le regard attentif de ses grands-parents, Klavdia Petrova et Leonti Fadiv, dans le gymnase de Iochkar-Ola, une ville située à 700 kilomètres à l’est de Moscou. Pendant que la fillette termine sa première grande compétition de gymnastique, les grands-parents parlent d’une ville où ils ne sont jamais allés : Düsseldorf. Rouslana a eu un cancer et a été traitée en 2008 au CHU de Düsseldorf. Elle avait alors 4 ans. Le couple évoque cet intermédiaire de Lüdenscheid, en Westphalie, qui a certes aidé leur petite-fille à rester en vie mais avec qui la famille est en procès depuis des années car il a facturé ses services bien plus cher que nécessaire. Montant du litige : 45 000 euros. Les intermédiaires qui font venir des patients étrangers en Allemagne profitent de la réputation d’excellence des médecins locaux. Ils ont en général des racines dans le pays de leurs clients et leur mission consiste à trouver un hôpital en Allemagne, à établir les frais, à organiser les rendezvous, à traduire le diagnostic en allemand et à procurer un interprète aux malades une fois qu’ils sont sur place. Un beau métier, pourrait-on croire. Les exemples cités par les hôpitaux allemands montrent cependant que cela ne se passe pas toujours bien. Un médecin évoque ce prestataire qui a pris au patient exactement le double de la somme qu’a coûté le traitement. Marlies von Borries, directrice du bureau des patients internationaux du CHU de Düsseldorf, déclare avoir eu “des expériences malheureuses” avec ces agences. La secrétaire d’Etat du ministère bavarois de l’Environnement et de la Santé connaît seulement “une ou deux agences susceptibles d’être sérieuses”. Un responsable d’un conseil régional de l’Ordre des médecins ne parle pas d’“intermédiaires” mais de “passeurs de malades”. Pour Frank Ulrich Montgomery, président du conseil fédéral de l’Ordre des médecins, il existe “des intermédiaires douteux” qui “importent” des patients en Allemagne. Certains seraient même capables de “marcher sur des cadavres”, ajoute une infirmière employée dans un CHU allemand. Jens Juszczak est installé dans son bureau au premier étage de l’université BonnRein-Sieg à Sankt Augustin, où il est chercheur en sciences économiques. Les dernières statistiques sont posées devant lui : 200 000 étrangers seraient venus se faire soigner en Allemagne en 2012. Ils injectent dans les caisses mal en point des hôpitaux environ 1 milliard d’euros par an, ce qui explique qu’on ne parle en général que des avantages du “tourisme médical” et de la publicité que font les hôpitaux pour séduire cheiks et oligarques. On oublie de préciser qu’on attire aussi des patients moins aisés, comme Rouslana Fadiva. Et personne ou presque ne parle des agents

Certains intermédiaires seraient même capables de “marcher sur des cadavres”


TRANSVERSALES.

Courrier international â&#x20AC;&#x201D; no 1175 du 10 au 15 mai 2013

qui sont intervenus entre les hĂ´pitaux et les malades. Dâ&#x20AC;&#x2122;après Jens Juszczak, les deux tiers des hĂ´pitaux qui traitent des ĂŠtrangers font appel Ă  leurs services. Comme les agents immobiliers, ces oďŹ&#x192;cines touchent une commission pour chaque patient soignĂŠ en Allemagne. Le marchĂŠ est opaque. Selon Jens Juszczak, un millier dâ&#x20AC;&#x2122;intermĂŠdiaires coopèrent avec les hĂ´pitaux. Ils nâ&#x20AC;&#x2122;ont besoin pour exercer leur activitĂŠ que dâ&#x20AC;&#x2122;un tĂŠlĂŠphone portable, de contacts Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠtranger et dâ&#x20AC;&#x2122;une connaissance de la langue du pays dâ&#x20AC;&#x2122;origine et de celle du pays dâ&#x20AC;&#x2122;accueil. Nâ&#x20AC;&#x2122;importe qui peut se dire intermĂŠdiaire. Ni les mĂŠdecins ni les inďŹ rmières ne connaissent en gĂŠnĂŠral le contenu de lâ&#x20AC;&#x2122;accord conclu avec le patient. â&#x20AC;&#x153;Non, on ne sait rien lĂ -dessusâ&#x20AC;?, conďŹ rme Marlies von Borries.

Diagnostics erronĂŠs. Le lendemain de la compĂŠtition Ă laquelle participe Rouslana, Roman Fadiv, son père, est assis Ă  la table de la cuisine, au quatrième ĂŠtage dâ&#x20AC;&#x2122;un immeuble de Iochkar-Ola. Câ&#x20AC;&#x2122;est lĂ  quâ&#x20AC;&#x2122;il vit avec Nadiejda, sa femme, Rouslana et SeraďŹ n, leurs deux enfants, dans un trois-pièces lumineux. Devant lui, une note de frais de plus de 100 000 euros ĂŠtablie par une agence de LĂźdenscheid. Roman Fadiv a envoyĂŠ sa ďŹ lle jouer dans sa chambre, pas question quâ&#x20AC;&#x2122;elle entende lâ&#x20AC;&#x2122;histoire de sa maladie. En fĂŠvrier 2008, Rouslana avait tout le temps mal au ventre. Lâ&#x20AC;&#x2122;hĂ´pital pĂŠdiatrique de Iochkar-Ola a diagnostiquĂŠ un kyste. Ce nâ&#x20AC;&#x2122;est que quatre mois après les premiers examens Ă  Iochkar-Ola et plusieurs diagnostics erronĂŠs rĂŠalisĂŠs dans des hĂ´pitaux moscovites (â&#x20AC;&#x153;pathologie oncologique exclueâ&#x20AC;?) que les Fadiv apprennent ce dont souďŹ&#x20AC;re leur ďŹ lle : un lymphome de Burkitt, un cancer du système lymphatique qui prĂŠsente de bonnes chances de guĂŠrison sâ&#x20AC;&#x2122;il est traitĂŠ rapidement. Comme les mĂŠdecins russes ont dĂŠjĂ  mis quatre mois Ă  poser le diagnostic, la famille nâ&#x20AC;&#x2122;a plus conďŹ ance en eux. Les Fadiv se mettent en quĂŞte sur Internet dâ&#x20AC;&#x2122;un hĂ´pital allemand. Une dĂŠmarche habituelle, explique Jens Juszczak. Les patients russes utilisent en gĂŠnĂŠral Yandex, un moteur de recherche local. Quand on y entre â&#x20AC;&#x153;soins mĂŠdicaux en Allemagneâ&#x20AC;?, on ne trouve pratiquement que des intermĂŠdiaires, aucun ĂŠtablissement hospitalier. Les Fadiv choisissent lâ&#x20AC;&#x2122;agence de LĂź denscheid parce que sa page a lâ&#x20AC;&#x2122;air sĂŠrieux : elle aďŹ&#x192;che des photos de ses propriĂŠtaires avec des hommes en blouse blanche qui inspirent conďŹ ance. Ils appellent lâ&#x20AC;&#x2122;agence ďŹ n juillet 2008. â&#x20AC;&#x153;Si vous me faites un virement aujourdâ&#x20AC;&#x2122;hui, vous pouvez ĂŞtre demain en Allemagneâ&#x20AC;?, leur dĂŠclare une employĂŠe. â&#x20AC;&#x153;Je peux me procurer la sommeâ&#x20AC;?, rĂŠpond Fadiv. Selon les normes qui ont cours en Europe occidentale, les Fadiv sont une famille normale de la classe moyenne : ils ne sont ni des oligarques ni des misĂŠreux. Quatre personnes vivant dans un troispièces, des lits superposĂŠs pour les enfants, une machine Ă  laver. Le père est propriĂŠtaire de quatre boutiques de prĂŞt-Ă -porter en ville. La banque leur accorde un prĂŞt de 80 000 euros et ils empruntent le reste Ă  des amis. Pour rembourser leurs dettes, ils ont dĂť par la suite prendre un autre crĂŠdit

â&#x20AC;&#x153;Si vous me faites un virement aujourdâ&#x20AC;&#x2122;hui, vous pouvez ĂŞtre demain en Allemagneâ&#x20AC;? quâ&#x20AC;&#x2122;ils nâ&#x20AC;&#x2122;ont toujours pas remboursĂŠ. Une fois arrivĂŠs Ă DĂźsseldorf, les Fadiv se sentent â&#x20AC;&#x153;dĂŠsemparĂŠs et sans voixâ&#x20AC;?. Lâ&#x20AC;&#x2122;interprète fournie par lâ&#x20AC;&#x2122;agence a beaucoup de mal avec les termes mĂŠdicaux, elle dĂŠclare Ă  plusieurs reprises Ă  un mĂŠdecin de lâ&#x20AC;&#x2122;hĂ´pital : â&#x20AC;&#x153;Je ne peux pas traduire ça, je ne comprends pas.â&#x20AC;? Roman Fadiv veut se plaindre auprès de lâ&#x20AC;&#x2122;agence mais, chaque fois quâ&#x20AC;&#x2122;il appelle, on lui dit que les 100 000 euros quâ&#x20AC;&#x2122;il a versĂŠs ne suďŹ&#x192;sent pas et quâ&#x20AC;&#x2122;il doit encore virer de lâ&#x20AC;&#x2122;argent. Il commence Ă  avoir des doutes. Il demande Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;agence sâ&#x20AC;&#x2122;il peut voir les factures de lâ&#x20AC;&#x2122;hĂ´pital. Impossible, lui rĂŠpond-on. Il sâ&#x20AC;&#x2122;adresse donc au bureau des patients internationaux de lâ&#x20AC;&#x2122;hĂ´pital et dĂŠcouvre que lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠtablissement a facturĂŠ environ 40 000 euros, soit bien moins que ce quâ&#x20AC;&#x2122;il a payĂŠ. De plus, les Fadiv avaient compris que les 100 000 euros ĂŠtaient une caution et que, sâ&#x20AC;&#x2122;il restait de lâ&#x20AC;&#x2122;argent après les frais dâ&#x20AC;&#x2122;hospitalisation et la commission de lâ&#x20AC;&#x2122;agence, ils le rĂŠcupĂŠreraient. Câ&#x20AC;&#x2122;est ĂŠgalement ce quâ&#x20AC;&#x2122;a tranchĂŠ le tribunal de grande instance de Hagen en 2010 dans un jugement partiel : la somme versĂŠe â&#x20AC;&#x153;nâ&#x20AC;&#x2122;est pas un forfait [â&#x20AC;Ś] mais un dĂŠpĂ´t, une consignationâ&#x20AC;?. InterrogĂŠ par Die Zeit, lâ&#x20AC;&#x2122;avocat de lâ&#x20AC;&#x2122;agence rĂŠpond que celle-ci a ĂŠgalement pris en charge les frais dâ&#x20AC;&#x2122;hĂŠbergement de la famille. Les Fadiv contestent : ils ont ĂŠtĂŠ logĂŠs par des connaissances et montrent des photos dâ&#x20AC;&#x2122;un logement ĂŠtudiant situĂŠ près de lâ&#x20AC;&#x2122;hĂ´pital quâ&#x20AC;&#x2122;ils ont payĂŠ de leur poche. Ils demandent Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;avocat une preuve du règlement de frais supplĂŠmentaires mais celui-ci nâ&#x20AC;&#x2122;envoie rien, il nâ&#x20AC;&#x2122;existe que des factures dâ&#x20AC;&#x2122;hĂ´pital et dâ&#x20AC;&#x2122;interprète soit environ 45 000 euros en tout. Il leur propose par ĂŠcrit dâ&#x20AC;&#x2122;â&#x20AC;&#x153;attendre le jugement du tribunalâ&#x20AC;?. Tout ĂŠtablissement hospitalier allemand reçoit une somme fixe pour un traitement donnĂŠ, par exemple 1 500 euros pour un accouchement sans complication, dans les 100 000 euros pour une greffe du foie. Ces forfaits ont ĂŠtĂŠ mis en place il y a dix ans pour rĂŠduire la durĂŠe des hospitalisations et les coĂťts. Auparavant, lorsque la facturation se faisait Ă  la journĂŠe, un ĂŠtablissement pouvait augmenter ses bĂŠnĂŠfices en gardant les patients le plus longtemps possible. Avec le système du forfait, le personnel veille Ă  ce que les patients ne dĂŠpassent pas le â&#x20AC;&#x153;plafond dâ&#x20AC;&#x2122;hospitalisationâ&#x20AC;?, sinon la SĂŠcuritĂŠ sociale diminue ses versements. RĂŠsultat : des lits qui se retrouvent vides et des hĂ´pitaux qui doivent fermer, surtout dans les petites villes de province. Les ĂŠtablissements ont donc cherchĂŠ comment se procurer des recettes supplĂŠmentaires et ont trouvĂŠ les patients de lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠtranger. Ils les recrutent lors de salons de la mĂŠdecine Ă  DubaĂŻ ou Ă  Moscou. Ces malades règlent eux-mĂŞmes tous les frais, leur argent va directement dans les caisses de lâ&#x20AC;&#x2122;hĂ´pital et permet par exemple dâ&#x20AC;&#x2122;acheter du matĂŠriel, ce qui proďŹ te ĂŠgalement aux patients pris en charge par lâ&#x20AC;&#x2122;Assurance

maladie. Il est parfaitement lĂŠgal de nĂŠgocier librement le prix avec ce type de patients, ce nâ&#x20AC;&#x2122;est quâ&#x20AC;&#x2122;en cas dâ&#x20AC;&#x2122;abus que les choses se compliquent : Ă  savoir quand la rĂŠtribution du service reprĂŠsente plus du double de la valeur de la prestation [les soins]. Les juristes estiment que lâ&#x20AC;&#x2122;intermĂŠdiaire a exploitĂŠ la situation de faiblesse de son interlocuteur â&#x20AC;&#x201C; ce qui ĂŠtait bien le cas pour Rouslana : les parents craignaient pour la vie de leur ďŹ lle. Le bureau des patients internationaux du CHU de DĂźsseldorf a lâ&#x20AC;&#x2122;habitude de recevoir des ĂŠtrangers, le chemin est indiquĂŠ par un grand panneau bleu en caractères cyrilliques et en arabe. Lâ&#x20AC;&#x2122;hĂ´pital travaille lui aussi avec des agences mais il est devenu plus prudent, explique Marlies von Borries, avant dâ&#x20AC;&#x2122;ajouter quâ&#x20AC;&#x2122;il ne collabore plus avec cette agence de LĂźdenscheid. VoilĂ  en outre un an et demi quâ&#x20AC;&#x2122;il ĂŠtablit ses factures en deux exemplaires, un pour lâ&#x20AC;&#x2122;agence, un pour le patient. â&#x20AC;&#x153;Nous ne versons pas de commissions !â&#x20AC;? souligne Ă  plusieurs reprises la directrice du bureau. Dâ&#x20AC;&#x2122;après des spĂŠcialistes comme Jens Juszczak, nombre dâ&#x20AC;&#x2122;hĂ´pitaux versent des primes aux agences qui leur envoient des patients ĂŠtrangers. Le montant reprĂŠsente en gĂŠnĂŠral 15 % du coĂťt des soins. Les intermĂŠdiaires gagnent donc sur les deux tableaux, les malades et les hĂ´pitaux.

Immoral. Fin 2011, le tribunal de grande instance de Kiel a jugĂŠ immoral quâ&#x20AC;&#x2122;un accord de commission soit conclu entre un hĂ´pital et un intermĂŠdiaire. Un intermĂŠdiaire avait poursuivi un CHU dâ&#x20AC;&#x2122;Allemagne du Nord qui lui avait promis une prime de 22,5 % par patient mais nâ&#x20AC;&#x2122;avait pas payĂŠ. â&#x20AC;&#x153;Le tribunal a jugĂŠ le contrat nul car il procĂŠdait Ă  une commercialisation inappropriĂŠe qui portait atteinte Ă  la relation de confiance entre mĂŠdecin et patientâ&#x20AC;?, explique Norman Langhoff, un avocat berlinois spĂŠcialisĂŠ en droit mĂŠdical. Die Zeit dĂŠtient des

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documents ĂŠmanant de plusieurs hĂ´pitaux allemands qui font ĂŠtat de commissions de ce type. Dans de tels cas, prĂŠcise Frank Ulrich Montgomery, prĂŠsident du conseil fĂŠdĂŠral de lâ&#x20AC;&#x2122;ordre des mĂŠdecins, â&#x20AC;&#x153;[les patients] ont clairement ĂŠtĂŠ adressĂŠs [Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;hĂ´pital] contre rĂŠmunĂŠration, ce qui est prohibĂŠ par la rĂŠglementation qui rĂŠgit la profession mĂŠdicaleâ&#x20AC;?. Lâ&#x20AC;&#x2122;activitĂŠ dâ&#x20AC;&#x2122;intermĂŠdiaire ne fait lâ&#x20AC;&#x2122;objet dâ&#x20AC;&#x2122;aucune rĂŠglementation ni contrĂ´le de qualitĂŠ. Maria Klein-Schmeink, chargĂŠe de la prĂŠvention et des droits des malades au sein des GrĂźnen (Verts), demande la crĂŠation dâ&#x20AC;&#x2122;une certiďŹ cation pour les agences car les patients de lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠtranger sont trop facilement â&#x20AC;&#x153;exploitablesâ&#x20AC;?. La â&#x20AC;&#x153;zone griseâ&#x20AC;? dans laquelle ĂŠvoluent les intermĂŠdiaires â&#x20AC;&#x153;ne colle pasâ&#x20AC;? avec les superbes brochures sur papier glacĂŠ que la Bavière distribue dans le monde entier pour attirer des patients comme les Fadiv, aďŹ&#x192;rme la secrĂŠtaire dâ&#x20AC;&#x2122;Etat au ministère bavarois de la SantĂŠ, Melanie Huml (CSU, parti chrĂŠtien-dĂŠmocrate). Cette dernière, elle-mĂŞme mĂŠdecin, va fonder un bureau oďŹ&#x192;ciel dâ&#x20AC;&#x2122;information qui expliquera de façon ďŹ able aux ĂŠtrangers comment se faire soigner en Allemagne sâ&#x20AC;&#x2122;ils le souhaitent â&#x20AC;&#x201C; sans passer par des agences. Il ouvrira ses portes dès cette annĂŠe et disposera dâ&#x20AC;&#x2122;un budget de 5 millions dâ&#x20AC;&#x2122;euros. Selon Roman Fadiv, cette initiative â&#x20AC;&#x201C; dont le ministre-prĂŠsident [chrĂŠtien-dĂŠmocrate] de Bavière, Horst Seehofer, fait en personne la promotion dans une brochure en russe â&#x20AC;&#x201C;, est un bon moyen dâ&#x20AC;&#x2122;attirer les patients en Allemagne. Si ce bureau avait existĂŠ quand la maladie de Rouslana a ĂŠtĂŠ dĂŠcouverte, il ne serait peut-ĂŞtre pas engagĂŠ dans une procĂŠdure au tribunal de Hagen. â&#x20AC;&#x201D;Christiane Hawranek et Marco Maurer * * Cette enquĂŞte a ĂŠtĂŠ menĂŠe en coopĂŠration avec la radio-tĂŠlĂŠvision bavaroise BR-HĂśrfunk et lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠmission Report MĂźnchen de la première chaĂŽne publique ARD.

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42.

TRANSVERSALES

SCIENCES ET INNOVATION

Portables contre paludisme Santé publique. Des chercheurs exploitent les données des relais de téléphonie pour enrayer la propagation de la maladie. Une stratégie très efficace dans les pays en développement.

Courrier international — no 1175 du 10 au 15 mai 2013 ↙ Dessin de Belle Mellor, paru dans The Economist, Londres.

le relais de Kericho effectuaient seize fois plus de déplacements hors de la région que la moyenne régionale. De surcroît, ils étaient trois fois plus susceptibles de se rendre dans une région située au nord-est du lac Victoria, un site que les archives du ministère de la Santé identifient comme une zone de propagation du paludisme. Le rayon du signal de la tour-relais couvrait donc un point de passage significatif dans la transmission du paludisme, qui passe d’humain à humain par l’intermédiaire des moustiques. Les images satellite avaient permis d’identifier le probable coupable : une plantation de thé très active employant vraisemblablement de nombreux travailleurs migrants. Selon Caroline Buckee, l’implication est claire : “Il doit y avoir une foule de personnes infectées là-bas.”

Nouvelles mesures. Ce travail

—Technology Review (extraits) Cambridge (Etats-Unis)

S

ur l’écran d’un des ordinateurs de son bureau, à la Harvard School of Public Health de Boston, l’épidémiologiste Caroline Buckee désigne un point sur la carte des hauts plateaux de l’ouest du Kenya. Il signale l’emplacement d’une des milliers

de tours-relais de téléphonie que compte le pays. Dans la lutte contre le paludisme, explique-t-elle, les données transmises par cette tour proche de la ville de Kericho constituent un véritable filon pour des études épidémiologiques. Après avoir analysé ces informations, Caroline Buckee et ses collègues ont découvert que les gens qui passaient des appels ou envoyaient des textos traités par

est actuellement intégré à une série de nouveaux modèles prédictifs que la chercheuse est en train de mettre au point. Ils montrent par exemple que, même si l’on identifiait des cas de paludisme dans la plantation de thé, prendre des mesures pour essayer d’enrayer la maladie sur la plantation aurait moins d’impact que si l’on concentrait les efforts à la source, c’està-dire autour du lac Victoria. Cette région est connue depuis longtemps pour être un foyer majeur de paludisme, mais jusqu’à présent des informations précises sur les schémas de déplacement humains qui s’y effectuent faisaient défaut : combien de personnes arrivent et combien repartent, à quels moments, dans quels endroits précis se regroupent-elles et lesquelles de ces destinations attirent le plus grand nombre de personnes en transit. Les efforts déployés pour rassembler ce genre de données restent très irréguliers. Parfois les travailleurs de la santé publique comptabilisent un à un les voyageurs dans les gares routières, explique Caroline Buckee, ou alors des infirmières travaillant dans des cliniques isolées demandent aux patients chez qui le paludisme vient d’être diagnostiqué où ils se sont rendus récemment. “Dans de nombreux postes-frontières en Afrique, tout cela est noté sur des bouts de papier, mais ils sont souvent perdus et personne ne suit ça de très près, explique-t-elle. Nous avons des modèles généraux sur les habitudes de voyage, mais nous n’avons jamais été capables d’assurer un suivi correct.” L’exploitation de ce gisement de données aidera à calibrer de nouvelles mesures qui incluront probablement des campagnes de

“On peut fournir des données pertinentes, et mener des actions à partir de celles-ci.” textos ciblées et peu coûteuses – par exemple, pour avertir les visiteurs entrant dans le champ du signal de la tour-relais de Kericho de protéger leur lit par une moustiquaire. Cela aidera également les autorités à sélectionner les zones sur lesquelles concentrer les efforts d’éradication des moustiques. “On ne peut pas arroser en permanence d’insecticide la moindre flaque d’eau pour tuer les larves. Mais lorsque l’on sait que tel endroit est un foyer important, cela vaut le coup de concentrer les efforts de ce côté-là, poursuit l’épidémiologiste. Et désormais, je peux repérer les endroits où l’introduction d’une maladie intervient de façon massive.” La dernière étude de Caroline Buckee, fondée sur les données provenant de 15 millions de téléphones kenyans, est le fruit d’une collaboration avec son mari, Nathan Eagle, qui s’emploie depuis plus d’une décennie à tirer profit des données des téléphones portables. Les résultats obtenus par son épouse offrent un aperçu de ce que l’on peut faire lorsque la technologie est utilisée pour étudier des problèmes de santé publique. “Non seulement on peut fournir des données pertinentes, mais on peut aussi mener des actions à partir de celles-ci”, estime Nathan Eagle, aujourd’hui directeur général de Jana, une société qui mène des enquêtes à partir des téléphones mobiles dans le monde en développement. “Ça marche vraiment.” Cette expérience montre comment ce type de données pourrait être exploité pour mettre au point des outils permettant aux travailleurs de la santé, aux Etats et autres acteurs de repérer et surveiller les épidémies, gérer les catastrophes et optimiser les systèmes de transport. Utiliser les données des téléphones portables pourrait être particulièrement utile dans les régions pauvres, où il n’existe souvent que peu ou pas du tout d’infrastructure de collecte de données.

Des stratégies ciblées. “Nous en sommes aux tout débuts”, souligne Vincent Blondel, professeur de mathématiques appliquées à l’université de Louvain, en Belgique, et l’un des chercheurs les plus en pointe dans le domaine des données collectées via les téléphones portables. “L’adoption exponentielle du portable par des populations à bas revenus – et la décision récente

de certains opérateurs de fournir leurs données – débouchera sur de nouveaux outils qui pourraient tout changer.” Caroline Buckee et Nathan Eagle s’efforcent à présent d’ajuster et d’améliorer leurs outils au Kenya. Nathan Eagle souhaite utiliser des enquêtes pour affiner l’image obtenue par l’exploitation à grande échelle des données téléphoniques. La seule indication d’un appel n’est souvent pas suffisante, précise-il. Enquêter de manière approfondie ne serait-ce que sur quelques personnes permettrait aux chercheurs d’éliminer certaines hypothèses erronées. Un jour, alors qu’il analysait des données téléphoniques au Rwanda, Nathan Eagle a remarqué que les gens n’avaient guère bougé après une inondation. Il a d’abord supposé que la plupart d’entre eux étaient cloués au lit par le choléra. Mais il s’est ensuite avéré que l’inondation avait emporté les routes. De son côté, Caroline Buckee espère, grâce aux données téléphoniques, pouvoir cibler des souches du parasite du paludisme résistantes aux médicaments. Si on laisse proliférer ces souches, apparues notamment au Cambodge, elles pourraient remettre en cause toutes les avancées réalisées ces dernières années. C’est pourquoi la chercheuse voudrait intégrer les données sur la propagation des parasites dans des modèles de mobilité afin de mettre au point des stratégies ciblées de lutte contre la maladie. “C’est l’avenir de l’épidémiologie, assure-t-elle. Si nous voulons éradiquer le paludisme, c’est de cette façon que nous y parviendrons.” —David Talbot

SOURCE

TECHNOLOGY REVIEW Cambridge (Massachusetts) Bimestriel, 166 000 ex. www.technologyreview.com Fondée en 1899, la revue est installée sur le campus du célèbre Massachusetts Institute of Technology (MIT). C’est le magazine des ingénieurs, des scientifiques et des hommes d’affaires soucieux de s’informer des nouvelles tendances technologiques, de leurs répercussions économiques et des décisions politiques qui interviennent en la matière.


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TRANSVERSALES.

Courrier international â&#x20AC;&#x201D; no 1175 du 10 au 15 mai 2013 â&#x2020;&#x2122; Dessin de Vlamovic, Serbie.

Exploiter des minitornades Energie. En utilisant des tourbillons artiďŹ ciels, on peut produire de lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠlectricitĂŠ Ă bas coĂťt.

â&#x20AC;&#x201D;New Scientist Londres

L

es tourbillons de poussière [phĂŠnomènes naturels courants dans les rĂŠgions Ă fort ensoleillement] font plus penser Ă  une force destructrice quâ&#x20AC;&#x2122;Ă  de lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠnergie durable. Pourtant, il est dĂŠsormais possible dâ&#x20AC;&#x2122;exploiter leur puissance afin de gĂŠnĂŠrer de lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠlectricitĂŠ renouvelable. Le système Solar Vortex, inventĂŠ par Mark Simpson et Ari Glezer, du Georgia Institute of Technology Ă  Atlanta, aux EtatsUnis, repose sur le principe de ces tourbillons : la diffĂŠrence de tempĂŠrature entre lâ&#x20AC;&#x2122;air chaud au sol et lâ&#x20AC;&#x2122;air frais situĂŠ 1 mètre audessus. Avec lâ&#x20AC;&#x2122;air chaud qui monte et lâ&#x20AC;&#x2122;air frais qui descend, des courants de convection se forment entre ces deux couches et crĂŠent des minitornades. Le Solar Vortex capte ces courants grâce Ă  un ensemble de pales intĂŠgrĂŠes. Le tourbillon fait tourner une turbine situĂŠe au centre du dispositif. Aucune ĂŠnergie nâ&#x20AC;&#x2122;est nĂŠcessaire pour lancer le processus, car la disposition des pales permet au vortex de dĂŠmarrer spontanĂŠment. A mesure que lâ&#x20AC;&#x2122;air

chaud sâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠlève, encore plus dâ&#x20AC;&#x2122;air sâ&#x20AC;&#x2122;engouffre, si bien que le tourbillon artificiel est autoalimentĂŠ. Les coĂťts de maintenance et dâ&#x20AC;&#x2122;installation de tels appareils sont très infĂŠrieurs Ă ceux dâ&#x20AC;&#x2122;un parc ĂŠolien classique puisquâ&#x20AC;&#x2122;il nâ&#x20AC;&#x2122;est pas nĂŠcessaire de placer des turbines au sommet dâ&#x20AC;&#x2122;une tour pour capter le vent. De plus, les tempĂŠratures au sol ne variant pas beaucoup au cours de la journĂŠe, la production dâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠnergie est plus rĂŠgulière.

Premiers essais. Mark Simpson a testĂŠ un prototype de vortex dâ&#x20AC;&#x2122;environ 1 mètre qui produit quelques watts dâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠlectricitĂŠ Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;aide dâ&#x20AC;&#x2122;une simple plaque de mĂŠtal chauďŹ&#x20AC;ĂŠe par le soleil. Plus le diamètre de la turbine sera grand, plus la production dâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠnergie sera ĂŠlevĂŠe. Mark Simpson a ainsi calculĂŠ quâ&#x20AC;&#x2122;une turbine de 10 mètres gĂŠnĂŠrerait 50 kilowatts dâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠlectricitĂŠ. Selon son ĂŠquipe, un ensemble de turbines Ă  vortex pourrait produire 16 mĂŠgawatts par kilomètre carrĂŠ couvert. Ce nâ&#x20AC;&#x2122;est pas mal du tout, dans la mesure oĂš le rendement des parcs ĂŠoliens classiques se situe entre 3 et 6 mĂŠgawatts par kilomètre carrĂŠ. De fait, lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠquipe

estime que lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠlectricitĂŠ produite par son système Solar Vortex coĂťtera 20 % de moins que lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠnergie ĂŠolienne et 65 % de moins que lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠnergie solaire. Lâ&#x20AC;&#x2122;Advanced Research Projects Agency - Energy (ARPA-E), quant Ă  elle, est conquise. Cette agence amĂŠricaine chargĂŠe des recherches avancĂŠes sur lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠnergie propre a annoncĂŠ dĂŠbut mars sa dĂŠcision de ďŹ nancer des essais Ă  grande ĂŠchelle. Grâce Ă  cette collaboration, Mark Simpson et Ari Glezer comptent obtenir un modèle opĂŠrationnel dâ&#x20AC;&#x2122;une capacitĂŠ de 50 kilowatts dâ&#x20AC;&#x2122;ici deux ans. Steven Chu, ex-secrĂŠtaire amĂŠricain Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;Energie [il a quittĂŠ ses fonctions le 22 avril], est ĂŠgalement intĂŠressĂŠ par ce projet. Il a rendu brièvement visite Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠquipe au cours de la confĂŠrence de lâ&#x20AC;&#x2122;ARPA-E qui sâ&#x20AC;&#x2122;est dĂŠroulĂŠe Ă  Washington ďŹ n fĂŠvrier. â&#x20AC;&#x153;Nous voulons commencer par construire un petit parc dâ&#x20AC;&#x2122;engins, prĂŠcise Mark Simpson. On pourra alors produire de lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠnergie en quantitĂŠ signiďŹ cative, commencer Ă  la vendre, et convaincre ainsi le public de la viabilitĂŠ de notre système.â&#x20AC;? â&#x20AC;&#x201D;Hal Hodson

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44.

TRANSVERSALES

MÉDIAS

Courrier international — no 1175 du 10 au 15 mai 2013

↙ Dessin de Vladimir Kazanevsky, Ukraine.

Parlez-moi dans ma langue ! Ukraine. Des citoyens se servent de Facebook pour pousser les entreprises à utiliser l’ukrainien quand elles opèrent dans le pays.

en ukrainien sur les emballages de ses bonbons par des mentions en russe, invoquant des raisons économiques : puisqu’elle exporte également ses produits vers la Fédération de Russie, pourquoi ne pas utiliser une langue comprise dans les deux pays ? Cette décision a provoqué une levée de boucliers sur les réseaux sociaux, qui ont déclenché une campagne contre Roshen. En novembre 2012, la société a partiellement rétabli les mentions en ukrainien.

Liste noire. “Cela fait maintenant

—Oukraïnsky Tyjden (extraits) Kiev

S

viatoslav Litynsky, un habitant de Lviv, a attaqué Samsung Electronics en justice parce que son lave-linge ne comportait pas d’indications en ukrainien. Quand la machine qu’il avait achetée sur Internet à un détaillant lui a été livrée, il s’est aperçu que les consignes sur le panneau de contrôle étaient en russe. Il l’a rendue à la boutique et réclame 105 hryvnias [un peu moins de 10 euros] à Samsung. “Le déplacement pour rapporter le produit m’a coûté 5 hryvnias, et les 100 hryvnias supplémentaires doivent couvrir le

préjudice moral. Le simple fait qu’ils violent la législation et ne prévoient pas d’indications en ukrainien devrait pousser l’opinion publique à s’intéresser à la façon dont les grandes marques et entreprises internationales traitent la langue ukrainienne”, explique-t-il. L’action intentée par Litynsky est un parfait exemple de ce que les Ukrainiens de la rue sont capables de faire pour défendre leur langue. Il leur arrive aussi souvent de voter avec leur porte-monnaie, une méthode efficace que bien des citoyens appliquent. Ainsi, à l’automne 2012, ils ont remporté une victoire contre Roshen. Cette société avait remplacé les mentions

trois ans que j’évite les produits qui ne portent pas d’indications en ukrainien, ainsi que les restaurants qui ne proposent pas de menus en ukrainien”, affirme Dmytro Dyvnytch, un entrepreneur privé de Kiev. Ce militant fait partie du mouvement Ils finiront par comprendre ! sur Facebook, qui va bientôt fêter son premier anniversaire. Ses membres lancent des appels, envoient des lettres et émettent des plaintes pour réclamer que les entreprises respectent les intérêts des consommateurs ukrainophones et qu’elles utilisent la langue ukrainienne quand elles opèrent dans ce pays. Outre les restaurants et l’étiquetage des produits, Internet et les logiciels sont deux autres domaines qui posent problème. “J’ai constaté que l’ukrainien était le plus souvent ignoré dans la grande distribution, les entreprises en ligne et les services de livraison. Et on ne peut pas dire que les marques qui vendent des logiciels soient vraiment attentives aux consommateurs ukrainiens”, poursuit Dyvnytch. La plupart des sociétés qui commercialisent des logiciels sur le marché ukrainien en proposent une version en ukrainien. En revanche, cette langue est souvent indisponible sur les gadgets électroniques. Qui plus est, nombre d’entreprises ne proposent pas de version ukrainienne de leur site, voire communiquent en russe sur Internet. La liste noire d’Ils finiront par comprendre ! comporte ainsi une catégorie intitulée “Pas

“Cela fait maintenant trois ans que j’évite les produits qui ne portent pas d’indications en ukrainien”

de page Facebook en ukrainien”. On y trouve environ 90 entreprises internationales et ukrainiennes, dont beaucoup sont des marques réputées, présentes depuis longtemps sur le marché local, comme Chrysler, Dove, Honda, Jeep, Kia, Lancôme, Levi’s, Mercedes-Benz et Nokia. La liste noire dresse également l’inventaire des entreprises qui ne proposent pas de version ukrainienne de leur site, dont Sportlife, Citroën ou Air France. Les membres des mouvements qui entretiennent une correspondance active avec ces sociétés assurent que certaines ont promis d’y remédier avant la fin de l’année, tandis que d’autres opposent un net refus. Ainsi, un représentant de HewlettPackard a rétorqué que sa société n’envisageait pas la création d’une version ukrainienne de son site et a rappelé que le russe avait acquis le statut de langue régionale [en août 2012]. Ulcérés, des consommateurs ont appelé à manifester sur Facebook et à boycotter les produits HP. Ils ont fini par être entendus par l’entreprise, qui a promis de tenir compte de leurs exigences.

Ventes en baisse. L’article 26 de la loi sur les langues régionales stipule que “les réclames, messages et autres formes de produits publicitaires audiovisuels sont réalisés dans la langue de l’Etat ou toute autre langue au choix de l’annonceur”. “Malheureusement, cette loi pousse [les annonceurs] à ne plus se soucier de la question et à lancer leurs campagnes en russe”, commente Artem Zeleny, PDG de GreenPR, un cabinet de consultants en relations publiques de Kiev. “Par conséquent, il ne reste plus qu’une solution si l’on veut faire pression sur ceux qui ignorent notre langue : il faut refuser d’acheter les produits qui n’ont pas d’indications en ukrainien.” Les représentants d’Ils finiront par comprendre ! ont essayé de calculer l’impact de cette campagne. D’après les évaluations de Roman Matys, spécialiste du marketing et fondateur du mouvement, les marques qui choisissent d’ignorer les consommateurs ukrainophones perdent actuellement jusqu’à 5 % de leurs ventes. “Quand on atteindra 30 %, conclut-il,beaucoup de sociétés commenceront à faire attention aux intérêts de ceux qui veulent vivre dans un environnement ukrainophone.” —Maria Zaslavska

S O ETHIEU VIDARD V C Z N E E I N C N S MA DO ILLES À LA OR E

U CARRÉ 14H À 15H LA TÊTEDIAAU VENDREDI DE DU LUN

LA SOURCE DE LA SEMAINE

“Burkina 24” Ce site d’information, qui fait une grande place au multimédia, va fêter ses deux ans.

B

urkina 24 a été lancé le 1er juin 2011 par trois entrepreneurs de la diaspora burkinabée installés au Canada. Inspirés par le Huffington Post, ils ont souhaité créer ce site Internet d’information pour “délivrer une information pluraliste et indépendante, la plus exhaustive possible”, aux Burkinabés de l’intérieur et de l’étranger. Burkina 24 se veut donc “indépendant de tout parti politique, de toute confession religieuse et de toute collectivité territoriale”. Si son siège social est à Ouagadougou, il dispose d’un important réseau de correspondants sur le continent africain, en Europe et en Amérique. Burkina 24 souhaite également “mettre à la disposition des Burkinabés un outil de communication ‘nouvelle génération’ ”. A ce titre, il tente de donner une large place au multimédia (photos et vidéos) et compte aujourd’hui plus de 17 000 fans sur Facebook. Il propose en outre des applications mobiles pour iOS (iPhone) et Android, simples mais efficaces, et a même lancé sa propre webtélé, la première au Burkina Faso : Burkina24.tv. Lire p. 15 “La menace des sachets noirs”, un article de Burkina 24.

BURKINA 24 Ouagadougou, Burkina Faso www.burkina24.com

LA VOIX EST LIBRE  


TRANSVERSALES. 45

Courrier international — no 1175 du 10 au 15 mai 2013

signaux

Chaque semaine, une page visuelle pour présenter l’information autrement

L’étoffe des super-héros Superman, Batman… au box-office, les films tirés des comics sont souvent les plus rentables.

Marvel 2013 Trois nouvelles adaptations de BD de super-héros sortiront cet été : Iron Man 3, Wolverine et L’Homme d’acier (Man of Steel)

Iron Man 3 Ghost Rider : L’Esprit de vengeance

Avengers Captain America Thor Iron Man 2

2010

Wolverine

X-Men : Le Commencement

GHOST RIDER

Superman Returns

X-Men : L’Affrontement final

1 milliard de dollars 500 000 millions de dollars 100 000 millions de dollars

The Punisher

Spider-Man 2 Hulk

Batman Begins Catwoman

Blade : Trinity

Elektra

Daredevil

X-Men 2 Blade 2

Spider-Man

Batman Les deux derniers épisodes de la trilogie de Chistopher Nolan ont rencontré le même succès au box-office.

X-Men X-MEN

LES QUATRES FANTASTIQUES

Les Quatre Fantastiques

SPIDER-MAN

MARVEL AVENGERS

Spider-Man 3

Les Quatre Fantastiques et le Surfer d’argent

L’univers cinématographique Marvel Une structure de production a été spécialement créée pour le grand écran en 2008 (Marvel Studios). Six films ont déjà été réalisés, quatre autres vont sortir prochainement.

Premier week-end

The Dark Knight

Punisher War Zone

2000

Recettes totales

Watchmen

X-Men Origins : Wolverine

Ghost Rider

1995

The Dark Knight Rises

Green Lantern Jonah Hex

Hulk Iron Man

2005

L’Homme d’acier (Man of Steel)

Blade

La série de films Spider-Man est une valeur sûre qui remporte un grand succès commercial. La sortie du nouveau The Amazing Spider-Man, dissocié de la trilogie Sp précédente, est prévue pour juillet. p pré

BLADE

2013

DC Comics

Batman & Robin

1995

Batman Forever

Pour comparer les recettes des films les plus anciens et celles des plus récents, les montants sont actualisés aux valeurs de 2012, en tenant compte de l’inflation.

Steel

Batman : Le Défi

Source : Box Office Mojo

Budget

1990 Batman

Quatre films font partie de ce club très fermé. Ce sont ceux qui mettent en scène les trois super-héros les plus célèbres ou les stars d’Avengers (Marvel).

Les films de super-héros engrangent la majeure partie de leurs recettes durant les premières semaines. Mais seul le premier Batman a complètement amorti son budget dès le premier week-end.

BATMAN

Budget (presque) amorti dès le premier week-end

THE PUNISHER

The Punisher

Le club des films qui ont dépassé le milliard de dollars

Superman 4

1985

Avengers (2012)

Millions de dollars

1,512

The Dark Knight Rises (2012)

1,081

Batman (1989)

Amorti %

64,94 budget 75,12 premier week-end 220,00 207,43

Avengers (2012)

Supergirl Superman 3

115

94 1980

The Dark Knight (2008)

1,071

197,70 169,28

The Dark Knight (2008)

86 1978

Superman (1978)

1,059 0

DR

L’auteur

177,77 146,88

Spider-Man (2002)

83

0

ALVARO VALIÑO. Designer graphique et illustrateur originaire de Galice, en Espagne, il vit à Washington où il travaille régulièrement pour le National Geographic et le Corriere della Serra, dans lequel a été publiée l’infographie ci-dessus. L’occasion de constater qu’au cinéma les super-héros issus des deux grands

Superman est la première adaptation cinématographique que de BD interprétée par des acteurs en chair en os qui ait it rencontré un grand succès. (Les recettes à l’étranger des Superman 2, 3, 4 et de Supergirl ne sont pas disponibles. Seules sont indiquées les recettes aux Etats-Unis.)

Superman 2

Superman SUPERMAN

1 milliard de dollars

éditeurs de bandes dessinées américains font toujours recette. La bataille pour le jackpot des franchises est en fait celle de deux géants des médias : d’un côté Walt Disney, qui a racheté Marvel et son catalogue de 5 000 héros en 2009, et de l’autre Time Warner, propriétaire de DC Comics et de ses 4 000 héros.


360 46.

Courrier international — no 1175 du 10 au 15 mai 2013

MAGAZINE Les héros ne sont pas des Recoller les morceaux de Trop de documentaires en La seconde vie du ghetto

bourreaux • Plein écran ..46 Sarajevo • Littérature..50 Suisse • Tendances......52 de Varsovie • Histoire..54

Avant nous, le déluge ! L’arche de Noé ne sera bientôt plus un mythe. Elle est en cours de construction dans le Kentucky, dans ce qui sera le premier parc d’attractions créationniste. Cette interprétation littérale de la Bible – et surtout de la Genèse – est largement partagée aux Etats-Unis.

— Financial Times Londres

→ Vue du projet Ark Encounter, le futur parc d’attraction créationniste. Ark Encounter


360°.

Courrier international — no 1175 du 10 au 15 mai 2013

47

↑ Au jardin d’Eden. Adam et Eve sont présentés par le Musée créationniste de Petersburg (Kentucky) comme le couple unique duquel descend l’humanité. Photo Jennifer Midberry/Sipa

L

a rivière Ohio s’agite dans les méandres qui contournent Louisville, une ville de l’Etat américain du Kentucky. Sa surface lisse commence à gronder et à bouillonner. Son parcours est interrompu par un plateau calcaire accidenté et les flots s’écrasent sur un ancien cimetière. C’est un lit fossile, c’est-à-dire le tombeau de poissons, d’escargots et de palourdes qui ont vécu là il y a environ 390 millions d’années, lorsque ce qui est aujourd’hui le Kentucky était recouvert par un océan chaud. Ses eaux étaient peu profondes, peut-être à hauteur de poitrine selon un naturaliste, bien que cette comparaison n’ait pas beaucoup de sens pour l’époque, des millions d’années avant l’arrivée des humains. C’était “l’âge du poisson”, une période où pléthore de nouvelles espèces marines sont apparues. Leurs coquilles et leurs squelettes ont été compressés dans des cimetières enfouis en profondeur et ont été mis au jour par la fonte des glaces qui a creusé la roche à la fin de la dernière ère glaciaire. Il s’agit du plus grand lit fossile à l’air libre au monde datant de cette période, ce qui en fait la principale attraction du parc – appelé les Chutes de la rivière Ohio et situé en périphérie de Louisville. Les visiteurs peuvent faire du “tuba à sec” pour explorer la partie émergée et débusquer d’étranges traces ou protubérances – une sorte de croissant par-ci, une mâchoire par-là – qui révèlent des traces de vie. Un matin brumeux et glacial, j’y suis allé pour rencontrer Paul Simmons, un ancien pasteur baptiste qui enseigne maintenant l’éthique à l’université de Louisville et qui étudie les liens entre théologie et science. Dans le centre d’accueil des visiteurs, il hoche la tête d’un air approbateur tandis

que nous regardons une vidéo qui explique l’histoire de cette formation fossile. Certaines espèces de l’époque se sont brièvement développées avant de disparaître, d’autres ont évolué de différentes manières et ces formes de vie révèlent, grâce à leurs silhouettes de pierre, les maillons d’une chaîne de descendants qui se perpétue jusqu’à nos jours. “Ils sont tellement vieux, c’est tout simplement énigmatique”, avoue le professeur avec un léger accent du Sud. “Cela nous remet à notre place… Nous ne sommes qu’un petit grain de poussière cosmique. Et notre dignité provient de la conscience que nous en avons de ce fait.” Paul Simmons croit en Dieu et en l’évolution. Il est d’accord avec les scientifiques, selon lesquels l’Homo sapiens est apparu il y a environ 100 000 ans. En revanche, ce genre d’opinion fait de lui un dangereux progressiste aux yeux de nombreux chrétiens américains, qui persistent à interpréter littéralement la Genèse. Le premier livre de la Bible explique que Dieu a créé la Terre, les premiers humains et toutes les créatures vivantes en six jours. A partir du reste de l’histoire biblique, les créationnistes Jeune-Terre [l’une des branches les plus radicales du créationnisme] estiment que cet événement a eu lieu au cours des 10 000 dernières années. Pour beaucoup d’entre eux, l’évolution selon Darwin et l’histoire de fossiles vieux de plusieurs millions d’années ne sont que des mensonges. Pis, ils les considèrent comme des attaques contre la Bible qui menaceraient de faire perdre la foi à l’humanité. Quelques-uns des militants les plus radicaux vivent dans le Kentucky, un Etat très conservateur. A 150 kilomètres au nord-est de Louisville se trouve le siège d’un groupe

“paraconfessionnel” évangélique appelé Answers in Genesis [Réponses dans la Genèse]. Pour ses dirigeants, prêcher la parole souveraine de Dieu ne suffit pas. Ils veulent aussi la prouver. Dans l’entrepôt anonyme où sont installés les bureaux du mouvement, dans une zone industrielle à la frontière nord du Kentucky, les murs sont couverts de dessins et de plans qui représentent l’arche de Noé. D’après la Bible, Noé DOCUMENT a voulu construire à la fois un bateau de sauvetage et une sorte de zoo après que Dieu l’eut discrètement prévenu qu’il prévoyait de déclencher des inondations catastrophiques pour “détruire toute chair” : un châtiment qui répondait au mauvais comportement des humains. Les créationnistes les plus stricts, pour qui ces événements ont eu lieu il y a environ 4 000 ans, affirment que les fossiles correspondent exclusivement à des animaux qui sont morts pendant le déluge, qui n’a épargné que la famille de Noé – huit personnes – et les animaux qu’il avait mis en sécurité sur l’arche. L’un de ces croyants, Patrick Marsh, est un homme émacié aux certitudes inébranlables et à la voix rauque. C’est aussi lui qui a conçu les dessins accrochés dans les locaux d’Answers in Genesis. Il persiste à dire que les évolutionnistes qui défendent la “Vieille Terre” [l’hypothèse selon laquelle notre

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→ Au commencement était le Verbe. Le musée propose de se pencher sur la Bible, interprétée de façon littérale. Photo Ed Reinke/AP-Sipa

→ Croissez et multipliez. L’exposition fait partie intégrante à fournir des preuves scientifiques au créationnisme.

planète serait âgée de plus de 4,5 milliards d’années] racontent n’importe quoi. Et pour le prouver, il construit une réplique de l’arche longue de 155 mètres. Ce navire de bois sera la pièce maîtresse d’un parc d’attractions consacré à la Bible, qui s’appellera Ark Encounter [Rencontre avec l’arche] et dont il est le principal ingénieur. Avec ce projet, dont le coût s’élève à 126 millions de dollars, Answers in Genesis veut montrer que le premier livre de la Bible n’est pas une parabole mais bien un récit historique tout à fait plausible. L’organisation espère ainsi réaffirmer l’autorité des grands messages bibliques sur la vie et la morale. J’ai rencontré Patrick Marsh dans le hall glacial de l’entrepôt, posé au milieu de collines sèches et de maisons largement espacées. Sa carrière est interminable – il était le directeur artistique des célébrations organisées pour le centenaire de la statue de la Liberté à New York en 1986, il a conçu les attractions tirées des films King Kong et Les Dents de la mer au parc Universal Studios en Floride, puis il est parti au Japon travailler sur les parcs Sanrio Puroland et Fuji-Q. Il est arrivé dans le Kentucky pour concevoir la première attraction touristique d’Answers in Genesis, un “musée de la création” qui a ouvert en 2007 dans le village voisin de Petersburg. Il est désormais ingénieur de l’interprétation littérale de la Bible. “Notre idée, c’est que le Déluge a bien eu lieu. S’il est réel, alors l’arche a existé elle aussi. Voilà ce qui s’est réellement passé”, m’a-t-il affirmé avant d’ajouter que, selon lui, il est regrettable que les seules arches que voient la plupart des gens soient des jouets en plastique pour le bain. Il prévoit de montrer que le zoo en bois de Noé – trois étages et 15,5 mètres de haut – a pu être construit, entretenu et géré. “Si je peux en faire autant pour chaque aspect de cet événement, pour montrer que la Bible n’est pas seulement une fable mais qu’elle relate des faits historiques, vous relirez peut-être les Saintes Ecritures, Dieu vous parlera et j’aurai accompli quelque chose.”

gées ont répondu oui. Depuis 1982, ce chiffre a toujours avoisiné une moyenne de 45 %. Le créationnisme n’est pas anecdotique, c’est la croyance la plus répandue aux Etats-Unis en ce qui concerne les origines de l’homme, ainsi que l’un des aspects d’une bataille interminable sur l’évolution. “Si l’on se penche sur la complexité de n’importe quel organisme, on se rend compte qu’il est impossible – im-pos-sible – que quoi que ce soit évolue”, martèle Patrick Marsh avant d’énumérer le système reproductif humain, l’œil, le cœur, le goût et les fonctions motrices. “Rien de tout cela n’a pu avoir lieu par hasard, c’est impensable.” Le musée de la Création qu’il a conçu a pour but de donner une base scientifique au créationnisme. Le nombre de visiteurs est passé de plus de 404 000 la première année à 254 000 en 2012, mais Answers in Genesis attribue cette baisse à la crise économique que traversent les Etats-Unis. Les couloirs sinueux du musée emmènent les visiteurs à travers différentes pièces où sont exposés la formation du Grand Canyon et les bactéries résistantes aux antibiotiques, des mannequins qui représentent Adam et Eve dans le Jardin d’Eden et des dinosaures rugissants. Ces mises en scène cherchent à insinuer le doute quant aux travaux scientifiques qui affirment que les humains sont les descendants des primates et que les premières formes de vie ont émergé de protéines primitives (théorie de la “soupe primordiale”), tout en présentant leurs propres données pour appuyer la Bible. Selon l’institut Gallup, la proportion d’Américains qui croient que les humains ont effectivement évolué à partir d’organismes primitifs depuis des millions d’années, sans aucune intervention divine, est de 15 %. Parmi eux, on trouve P. Z. Myers, un biologiste qui défend l’évolution et s’autoproclame “progressiste athée”. Pour lui, le musée de la Création serait risible s’il n’était si inquiétant. “Non seulement il n’y a aucune base scientifique, mais ce musée contredit des données scientifiques fondamentales”, m’a-t-il affirmé lorsque je l’ai contacté par téléphone à l’université du Minnesota, à Morris. Il est déterminé à s’en prendre par tous les moyens à Answers in Genesis. Les modérés essaient quant à eux de trouver un compromis qui réconcilie foi et science. L’une de leurs théories est “l’évolution religieuse”, selon laquelle Dieu a créé l’univers et a choisi l’évolution pour peupler la terre. C’est ce que croient 32 % des Américains, selon l’institut Gallup,

Retrouvez sur Télématin la chronique de Marie Mamgioglou sur le le créationnisme au Kentucky, dans l’émission de William Leymergie, samedi 11 mai à 9 h 05.

L’arche sera construite sur un site de 323 hectares qui se trouve près de Williamstown, à 60 kilomètres au sud du siège d’Answers in Genesis. Une étude menée pour l’organisation a estimé à 1,6 million le nombre annuel de visiteurs. Patrick Marsh a déjà recruté des charpentiers amish qui vivent dans l’Indiana : ils sont en effet parmi les rares Américains capables d’ériger de grandes structures en bois grâce à de vieilles techniques utilisant des tenons et des mortaises, sans recours aux clous ni à aucun outillage électrique. L’arche sera installée près d’un lac artificiel, mais ne sera jamais mise à flot.

D

es scientifiques ont été engagés pour établir la liste des espèces devant être représentées sur l’arche – en chair et en os ou sous forme d’automate. Il y aura des dinosaures, qui, selon Answers in Genesis, ont vécu en même temps que les humains (le groupe les appelle “lézards missionnaires”). En ce qui concerne les animaux vivants, Patrick Marsh réfléchit depuis quelque temps aux questions liées à l’élevage. Si Noé avait un couple de 1 000 à 2 000 espèces, les nourrir et nettoyer le navire devait représenter un travail titanesque. Pour montrer comment il aurait pu s’en sortir, il a conçu une machine à compresser le foin en minicubes afin d’optimiser l’espace. Il a aussi imaginé un tapis roulant en bois et en tissu pour évacuer le fumier sur les côtés. Aux alentours de l’arche et dans tout le parc, des acteurs déguisés en personnages bibliques ou en animaux joueront des saynètes et des tableaux comme dans la comédie musicale Le Roi Lion, m’a expliqué Patrick Marsh. Je lui ai demandé si Ark Encounter ne risquait pas de porter atteinte à la Bible, notamment dans l’esprit des enfants, qui pourraient l’associer aux contes de fées des autres parcs d’attractions. Selon lui, ce ne sera pas un problème, car l’arche sera ludique tout en étant aussi clairement présentée comme un parc “historique”. “Il s’agit de véritables récits tirés de la véritable Histoire, c’est pourquoi les gens commenceront peut-être à se dire : ‘Ça alors, l’évolution, ce ne sont que des foutaises.’” En 2012, comme c’est le cas depuis trente ans, l’institut [de sondage] Gallup a demandé aux Américains s’ils étaient d’accord avec la déclaration suivante : “Dieu a créé les êtres humains d’un coup, sous leur forme actuelle, il y a plus ou moins 10 000 ans” : 46 % des personnes interro-


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du projet Answers in Genesis, qui cherche Photo Mark Lyons/Getty Images/AFP

Repères

Genèse des créationnistes Pour le mouvement Answers in Genesis, fondé en 1994, les établissements publics sont coupables de lavage de cerveau évolutionniste. L’organisation puise dans une longue tradition polémique autour des travaux de Charles Darwin [qui a publié L’Origine des espèces en 1859], rappelle le Financial Times. Une polémique qui a commencé avec l’apparition de la théorie l’évolution dans les programmes de sciences au début du XXe siècle. Dans les années 1960, la Cour suprême a déjoué les projets des croyants conservateurs qui voulaient bannir l’enseignement de l’évolution. Vingt ans après, les créationnistes changent de stratégie et essaient d’obtenir l’enseignement du créationnisme. Nouvel échec. Dans les années 2000, une nouvelle approche apparaît, la “théorie de la conception intelligente” : les mécanismes de la vie sont si complexes qu’ils ne peuvent être le fruit de l’évolution – autrement dit, du hasard. Le mouvement tente désormais d’introduire une critique scientifique de la théorie de l’évolution dans les programmes universitaires. INDIANA

OHIO Siège d’Answers d’Answers in in Genesis Genesis

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Francfort Louisville KENTUCKY

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→ “J’effacerai de la surface du sol tous les êtres que j’ai faits.” Pour les créationnistes, les dinosaures auraient côtoyé l’homme et auraient été engloutis par le déluge. Photo Jim West/Alamy

et c’est en substance la position officielle de l’Eglise catholique et des protestants traditionnels. En revanche, lorsque j’ai évoqué cette vision des choses avec Mike Zovath, qui travaille aussi à Answers in Genesis, il a rigolé : “Si on va à la conclusion logique de cette théorie, alors la Vierge Marie était la descendante d’un singe. Ça n’a vraiment aucun sens.” Le quintessence de l’évangélisme est l’acceptation de Jésus-Christ comme notre sauveur – par la renaissance. L’église baptiste de la ville de Florence, également dans le Kentucky, est l’un des relais de ce mouvement. A quinze minutes en voiture d’Answers in Genesis, son clocher est aussi acéré que le sourire de son principal pasteur, Corey Abney. “Pour nous, le créationnisme n’est pas négociable, car il est difficile de réconcilier une vision du monde sans créateur avec une perspective personnelle de salut et un sauveur”, explique-t-il. Pourtant, il s’inquiète du déclin du christianisme biblique. Patrick Marsh, l’ingénieur de l’arche, a des préoccupations similaires. Il a observé que les humains sont “devenus de plus en plus sensuels, dangereux et égoïstes” – exactement comme dans la société licencieuse punie par le déluge.

P

our rappeler cela aux visiteurs du parc, on leur fera traverser une “cité du vice” édifiée en stuc, où seront représentés tous les maux de la société d’avant le Déluge, et notamment la prostitution, la torture et les combats en cage. Un peu plus loin, il y aura une tour de Babel et une attraction sur le thème des plaies infligées à l’Egypte, dont une rivière de sang et des essaims de sauterelles. Answers in Genesis a été fondé en 1994 par Ken Ham, qui a la double nationalité australienne et américaine. Il a choisi le nord du Kentucky parce que deux tiers des Américains vivent ainsi à douze heures de voiture du musée de la Création. A 60 kilomètres au sud du siège du mouvement, le site du parc offre un paysage couleur caramel et chocolat, couvert d’herbe sèche et de forêts. En 2011, le mouvement a obtenu du gouvernement du Kentucky des exonérations d’impôts qui ont fait polémique. Et ce, malgré l’opposition de plusieurs groupes, dont les Américains unis pour la séparation de l’Eglise et de l’Etat, pour qui le Kentucky ne devrait pas promouvoir le développement du “christianisme fondamentaliste”. Patrick Marsh espère commencer sa construction d’ici à la fin de l’année 2014, mais, pour l’instant, il a seulement abattu quelques arbres et indiqué l’emplacement de

l’arche par des drapeaux blancs. Les travaux ont été retardés par les progrès sporadiques de la collecte de fonds menée par Answers in Genesis. La première partie du parc, dont l’arche, devrait coûter 73 millions de dollars, mais seuls 12,5 des 24,5 millions de dollars attendus des dons et souscriptions ont pour l’instant été réunis. Le reste sera issu d’ “autres sources de financement”. J’ai demandé à Greg Shumate, avocat et pilier du Parti républicain au niveau local, ce que les habitants du Kentucky pensaient d’Answers in Genesis. Selon lui, les conservateurs religieux sont contents de voir leurs croyances représentées dans ces projets. Les personnes pragmatiques, comme lui, voient d’un bon œil les retombées économiques positives. D’autres ont un peu honte et regimbent. “On ne veut pas être vus comme des bouseux.” Des mouettes planent en riant au-dessus de la rivière Ohio tandis que Paul Simmons et moi-même marchons avec précaution sur le sol gelé couvert de fossiles. Il convient qu’Answers in Genesis propose des arguments rationalistes, avant de préciser que ces arguments n’ont de sens que dans une perspective intolérante qui s’affranchit des faits. “Pour cette raison, leur attitude belliqueuse les rend insultants. Honnêtement, ils sont agressifs.” Selon l’ancien pasteur, la Genèse est une parabole émouvante et dramatique. L’interprétation créationniste est que “Dieu a soudain agité sa main et hop, en un tournemain, créé le monde. Je ne peux pas accepter cette vue de Dieu comme un magicien”, conclut-il. De temps en temps, il s’arrête pour observer des formes gravées dans la roche. “Il ne s’agit pas de sortir un lapin d’un chapeau. Ce que je vois, ce sont des siècles et des siècles de travail, de longs processus en action. Ils n’ont pas le temps pour ça, mais ceux qui sont ouverts aux idées scientifiques ont besoin d’un meilleur moyen de reconstituer le puzzle. Il faut cesser le catéchisme. Et grandir.” De retour à l’accueil, j’ai demandé à une employée si les créationnistes remettent parfois en cause l’interprétation proposée par le centre sur l’origine de la vie. Oui, a-t-elle répondu, de temps en temps. Puis elle a murmuré : “Je suis créationniste, mais ne le dites à personne. Je ne pense pas que nous ayons évolué à partir des singes ou d’autres animaux comme ça. Je pense que nous avons évolué en tant qu’humains, à part ça, je n’en sais pas plus. Je n’étais pas là pour le voir… Je le découvrirai probablement un jour ou l’autre.” —Barney Jopson


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plein écran.

↙ Dessin de Boligán, paru dans El Universal, Mexico.

Arrêtons de faire l’éloge des bourreaux

victimes de cette guerre ? Et pourquoi celles qui tentent de reposer en paix au fond des fosses communes ou des fleuves ne sontelles pas mentionnées ? Messieurs les scénaristes, si vous voulez raconter l’histoire des groupes paramilitaires, prenez au moins la peine de tout raconter. Là, les téléspectateurs apprennent que l’argent s’obtient par la force, qu’il faut assassiner des gens pour gagner en prestige et en reconnaissance, et que tuer et maltraiter permet même parfois de devenir une personnalité politique. [Quant aux adversaires des paramilitaires,] ils ont bel et bien existé, et donné leur vie pour empêcher que cette situation ne perdure. En définitive, les vrais héros brillent par leur absence. Finalement, je me demande comment, dans un pays comme la Colombie – excédé par la guerre et cherchant désespérément à tourner la page pour retrouver la paix –, des chaînes de télévision peuvent encore faire l’apologie de la violence, de l’impunité et du meurtre, uniquement pour gagner les trente deniers de Judas, aujourd’hui appelés “audimat”. —María Victoria Uribe*

Colombie. Une récente série ultraviolente réécrit l’histoire en faisant l’apologie des groupes paramilitaires.

J

e souhaite préciser avant toute chose que je ne suis pas une téléspectatrice assidue des chaînes RCN et Caracol [les deux principales chaînes privées de Colombie], ni même des telenovelas auxquelles sont accros tant de Colombiens. En pleine course à l’audience entre ces deux chaînes nationales, RCN a lancé [début avril] une nouvelle série intitulée Los Tres Caínes (voir ci-dessous). Intriguée par les protestations des dirigeants et des étudiants de l’université d’Antioquia [notamment parce que certaines scènes ont été filmées dans cette université, et que les chercheurs en sciences sociales sont stigmatisés dans la série comme étant proches de la guérilla], j’ai cherché à visionner quelques épisodes disponibles sur Internet. La série prétend avoir une dimension historique qui correspond à ce que ses créateurs, qui ne sont pas historiens, comprennent du passé récent. Ce qui en ressort est contradictoire. D’un côté, la vie des grands criminels est reconstituée grâce à des personnages qui – à en juger par les audiences – fascinent les téléspectateurs. De l’autre, la série fait sa promotion en se targuant de prétendues fins pédagogiques : elle voudrait faire en sorte que l’histoire ne se répète pas et que nous, Colombiens, sachions ce qu’il nous est arrivé. Devant une telle contradiction, deux questions se posent : tout d’abord, que peuvent apprendre sur l’histoire récente du pays les Colombiens et Colombiennes complètement accros à ces séries, où les héros sont des narcotrafiquants, tels que Pablo Escobar, ou des membres de formations paramilitaires, comme les frères Castaño ? Ensuite, que peuvent bien ressentir les victimes de la violence de ces hommes dont les blessures n’ont pas cicatrisé, puisque nous sommes toujours un pays en guerre ?

Cibles potentielles. Par ailleurs, cette série reproduit le stéréotype selon lequel tous ceux qui combattent la violence sont des instigateurs de l’insurrection. Je fais référence aux sociologues, anthropologues, journalistes et autres travailleurs sociaux, qui seraient des instruments de la subversion. Ces allusions constantes pourraient bien les transformer en cibles potentielles de la démence criminelle, très contagieuse dans ce pays. Pour en revenir à la première question, le téléspectateur est chaque soir le témoin passif d’une violence démesurée, dans une

série où seuls apparaissent les seigneurs de la guerre, qui disposent du droit de vie et de mort, et leurs acolytes. C’est une manière manichéenne de réécrire une guerre qui a laissé de graves séquelles, beaucoup de douleurs et d’incertitudes. Figurent à l’écran des personnages mal rasés, vêtus de treillis militaires, très grossiers et rustres, et qui ne se déplacent jamais sans leurs armes. Le problème vient du fait que jusqu’à présent, dans la série, ces hommes n’ont pas eu affaire à des adversaires crédibles. Leurs opposants sont des personnages insipides et passifs. Les scénaristes et les créateurs de la série n’ont d’yeux que pour les frères Castaño Gil [fondateurs de groupes paramilitaires]. Alors que reste-t-il du souvenir des

* Anthropologue spécialiste de la violence et professeure à l’université du Rosaire. Auteure d’Anthropologie de l’inhumanité, essai sur la terreur en Colombie, Calmann-Lévy, 2004.

RCN

—Razón Pública, Bogotá

Contexte DES MILLIERS DE VICTIMES Pour se protéger de la guérilla, les grands propriétaires terriens colombiens et les narcotrafiquants ont créé au début des années 1980 des milices armées. Tolérées, voire encouragées, par les autorités, ces milices d’extrême droite ont longtemps fait le sale travail de l’armée contre la guérilla et les civils accusés de soutenir la guérilla. Leurs effectifs ont atteint plusieurs dizaines de milliers d’hommes, rassemblés en 1997 dans les Autodéfenses unies de Colombie (AUC), sous l’égide de Carlos Castaño. Les AUC ont semé la mort et la terreur pendant plus de vingt ans. Elles sont progressivement démobilisées à partir

de 2003 lors d’un processus très critiqué. En vertu de la loi dite “Justice et Paix”, les miliciens ont négocié des diminutions de peine (huit ans de prison maximum) en échange de la “confession” de leurs exactions. La justice a ainsi recueilli l’aveu de plus de 30 000 mille meurtres et retrouvé quelque 2 000 fosses communes.

La série UN TRAITEMENT CONTESTÉ ↑ Depuis le début de sa diffusion en mars dernier sur RCN, la telenovela Los Tres Caínes [Les trois Caïn] a suscité beaucoup de débats dans les médias. Une pétition a même demandé

son retrait et celui de certains annonceurs. Diffusée aux heures de grande écoute, la série raconte, selon son pitch, “l’incroyable histoire réelle des frères Fidel, Carlos et Vicente Castaño, qui ont bouleversé l’histoire de la Colombie dans leur recherche de justice et de vengeance. Après une tragédie familiale, les frères Castaño jurent d’en finir avec la guérilla. Ils créent une puissante milice privée, financée par des propriétaires terriens, des politiciens, des narcotrafiquants et des militaires, ce qui finit par entraîner toute une nation dans la guerre.” Gustavo Bolivar, le scénariste, auteur de nombreuses séries à succès, “s’est excusé de ne pas avoir montré l’histoire des victimes”, rapporte l’hebdomadaire Semana.


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culture.

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↓ Un combattant bosniaque et des enfants sur la ligne de front, Sarajevo, 1992. Photo Patrick Baz/AFP

Recoller les morceaux de Sarajevo Le dernier livre du romancier bosniaque Aleksandar Hemon, The Book of My Lives, vient d’être publié aux Etats-Unis, son pays d’adoption. Une journaliste croate l’a rencontré. les banlieues de Chicago [où il est arrivé en 1992]. Sarajevo était en train de vivre le pire leksandar Hemon est écrivain. Il cauchemar de son histoire. Et Hemon était écrit parce qu’il ne peut se passer torturé par la culpabilité et le déracinement. d’écrire. “Je suis prêt à écrire dans Amoureux de cinéma et de musique amén’importe quelles conditions, malgré les catas- ricaine, il était venu à Chicago pour y passer trophes personnelles, nationales, mondiales ; quelques mois. Mais la guerre a éclaté. Un je suis voué à porter la croix de l’écrivain”, mois a passé, puis deux. Il a demandé l’asile déclare cet auteur américain, né à Sarajevo politique, et finalement s’est installé “pour mais dont l’identité s’est formée aux quatre le reste de [s]a vie”. Hemon a appris l’anglais coins du monde. en lisant Nabokov – on le compare d’ailleurs A la lecture de son dernier livre, The Book souvent à cet écrivain russe [qui écrivait en of My Lives [Le livre de mes vies], qu’il est anglais]. Les critiques sont surpris qu’il venu présenter en vedette au Festival de lit- puisse écrire des livres récompensés par des térature d’Oxford [à la mi-mars], il m’est prix littéraires américains dans une langue apparu familier. Lui et moi avons été bercés, qu’il a apprise relativement tard. Lui ne l’est enfants, par les mêmes chansons, nous avons pas. L’anglais est aujourd’hui sa langue, entendu les mêmes réprimandes parentales, autant que le bosniaque. Je lui demande en celles qu’on ne peut entendre qu’ici (“Ne quelle langue il écrit son journal intime. “En sors pas les cheveux mouillés, tu vas attraper anglais, car mon quotidien est en anglais.” une encéphalite !”), nous nous sommes enivrés A la différence de ses livres précédents, des parfums des mêmes plats. The Book of My Lives, qui vient d’être publié Immigrée moi aussi, je me dois de faire [en anglais, mais pas en français ni en bossavoir que j’ai ressenti les histoires qu’il niaque], est entièrement autobiographique. raconte plus profondément que mes col- “Par conséquent, aucune des histoires [de cet lègues américains ou briouvrage] ne m’appartient entiètanniques. Comme si la rement. J’ai une responsabilité LITTÉRATURE à l’égard des personnages”, proximité géographique de Sarajevo et la naissance sous explique Hemon. Pas étonle même drapeau à l’étoile rouge me don- nant, on y croise ses parents, installés au naient l’avantage dans une sorte de com- Canada, sa sœur Kristina, qu’il avait essayé pétition qui, en fait, n’existe pas. Aleksandar d’étrangler dans son enfance avant de déciHemon a gagné ses lettres de noblesse sur der par la suite de “l’aimer inconditionnellela scène littéraire américaine quand son ment pour le reste de la vie”. roman Le Projet Lazarus [Robert Laffont, Je l’interroge sur son identité et lui avril 2010] a été finaliste du National Book demande à quel point il a été conditionné Award et du National Book Critics Circle par le fait d’avoir grandi à Sarajevo. “Ce qui Award [deux grands prix littéraires améri- m’a défini, c’est la volonté de recoller les choses cains] en 2008. cassées par la guerre. Sarajevo est une ville dans A Sarajevo, Hemon était un jeune jour- laquelle les gens vivent ensemble, les rues sont naliste rebelle, “un nihiliste qui vivait chez ses reliées, la ville fonctionne comme un tout. De parents – chose classique dans les familles socia- sorte que j’avais vécu avec des gens qui allaient listes”. L’Amérique, il l’a découverte en fai- devenir des criminels de guerre”, expliquesant du porte-à-porte pour Greenpeace dans t-il. L’un d’eux est son ancien professeur

A

d’université Nikola Koljevic. Celui-ci avait allumé en Hemon la flamme de la littérature, avant de devenir pendant la guerre le bras droit de Radovan Karadzic [chef des Serbes de Bosnie, accusé de génocide à Srebrenica et de crimes contre l’humanité], et de mettre sa passion des mots au service de la justification des crimes. “J’étais obsédé par Koljevic. Je m’employais à identifier le moment où j’aurais pu percevoir ses penchants génocidaires. Hanté par la culpabilité, je me rappelais ses cours et les conversations qu’on avait. J’ai relu tous les livres et la poésie que j’aimais à l’époque, d’Emily Dickinson à Danilo Kis, de Robert Frost à Léon Tolstoï, j’ai analysé la manière dont il m’avait appris à les interpréter, car j’aurais dû savoir où cela menait, être plus attentif”, écrit-il. Je ne le questionne pas sur la guerre, mais elle s’impose à notre table, au cœur de Londres, car elle affleure partout dans les Balkans et chez ceux qui y vivent. “La violence de la guerre est dans une certaine mesure la conséquence de la haine centenaire, on s’en est servi pour couper les liens entre les gens, des liens qui paraissaient impossibles à déchirer. D’une certaine façon, la violence est proportionnelle à la solidité des liens entre les gens.” Pour l’écrivain et professeur de littérature Colum McCann, Hemon est “le plus grand écrivain de sa génération” et “un maître de l’ambiance qu’il capte sans détours, souvent à la manière d’un reporter”. Journaliste avant la guerre, il écrivait des chroniques sur les gargotes de Sarajevo et d’autres curiosités de la vie urbaine. Cette expérience a certainement laissé des traces dans son écriture. Toutefois, la nostalgie n’est pas son dada : “Je ne suis pas nostalgique, c’est une utopie rétroactive, le syndrome et la conséquence de l’impossibilité de vivre ‘ici et maintenant’. Je suis réaliste, je ne me suis jamais accommodé de la mentalité de Sarajevo, la ville me paraissait repliée sur elle-même, provinciale. Mais,

d’un autre côté, je n’avais aucunement l’intention de la quitter”, affirme-t-il. L’art de l’aller et retour, entre l’“ici et maintenant” et le “là-bas et jadis”, est sans doute la plus grande qualité de son nouveau livre. Ceux qui le liront seront amenés par Hemon à Sarajevo à la veille de la guerre. “C’était une époque exceptionnelle, une courte période d’euphorie avant la catastrophe, car il n’y a que la catastrophe qui s’annonce qui puisse faire exploser à ce point le plaisir et anesthésier la culpabilité”, note-t-il. A cette époque, Hemon écrivait pour l’hebdomadaire Nasi Dani [aujourd’hui Dani], dormait très peu et vivait dopé par le café, les cigarettes et les fêtes exubérantes. Peu avant son départ aux EtatsUnis, “l’euphorie d’avant la catastrophe” s’est éteinte. Pour toujours. —Ana Muhar

Parcours DR

—Jutarnji List (extraits) Zagreb

ALEKSANDAR HEMON est né à Sarajevo en 1964. Il est installé aux Etats-Unis depuis 1992, année où il est arrivé à Chicago pour un court séjour qui s’est prolongé à cause de la guerre en Bosnie. Ses romans et nouvelles, écrits en anglais, lui valent une grande renommée aux Etats-Unis. En français, ont été notamment publiés, chez Robert Laffont : De l’esprit chez les abrutis (2000), L’espoir est une chose ridicule (2003) et Le Projet Lazarus (2010), tous trois traduits par Johan-Frédérik Hel Guedj. Son dernier livre, The Book of My Lives, est une autobiographie.


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tendances.

On se raconte trop d’histoires en Suisse ANAS SAAD

La production de documentaires explose dans le pays. Mais le marché s’engorge, faute de public et de salles de diffusion.

Battles sans victimes

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LIBYE — Des jeunes Libyens se sont affrontés fin avril au cœur de Tripoli, mais les combats n’ont pas fait de victimes, relate le Libya Herald. Et pour cause : les participants se défiaient au cours de battles acharnées à l’occasion de la Freestyle Session Tripoli 2013. Ils sont tous repartis heureux et, pour les gagnants, les bras chargés de trophées. “Le freestyle reste une sous-culture en Libye, peu promue, mais l’ambiance était excellente, de nombreuses familles sont venues assister aux performances”, déclare, enthousiasmé Nour Enbaya, un des organisateurs. L’événement a réuni breakdancers, adeptes du hip-hop, et même quelques skateurs. Si la pratique reste très masculine, de plus en plus de jeunes femmes s’initient au freestyle et ont participé aux rencontres. “Il faut du temps pour faire accepter au public le fait de laisser des filles danser en pleine rue, reconnaît Nour Enbaya. Mais le freestyle, c’est avant tout un sport !”

Un festival de hashtags

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es abeilles, les bergers et les écoles de campagne disparaissent ? Qu’on se rassure, pas les documentaristes, toujours plus nombreux dans notre pays. Au point qu’il n’y a plus guère une semaine qui ne voie la sortie de son documentaire national, plus souvent condamné à l’indifférence qu’au succès. Des chiffres ? Il y a trente ans, la Suisse produisait en moyenne 5 (5 !) longs-métrages documentaires par an. Il y a vingt ans, 25 ; il y a dix ans, 30 ; et aujourd’hui, 60 ! Et on ne parle même pas ici des films produits par et pour la télévision… N’y aurait-il pas surchauffe  ? comme diraient nos économistes. Une sorte de “bulle documentaire” ? Quelles salles, quels festivals, quelle presse et surtout quel public pour cette production pléthorique ? Plus gros succès de l’histoire du documentaire, More Than Honey [Des abeilles et des hommes, sorti en

France en février], de Markus Imhoof, avec ses 210 000 entrées en Suisse depuis son lancement au Festival de Locarno (le double de Mais im Bundeshuus [Le Génie helvétique, 2003], précédent film phénomène), a bien sûr de quoi faire rêver. Mais la réalité du documentaire suisse est bien moins rose. Sur les 60 films produits, seulement un tiers trouve un distributeur, un autre tiers est projeté sur une poignée d’écrans grâce à un arrangement direct entre producteur et exploitant de (mini) salle, et un dernier tiers ne sort même plus. De même, une poignée fait le tour du monde des festivals spécialisés, contre une majorité qui en reste à sa projection obligée aux Journées de Soleure [principal festival de cinéma suisse]. Sans parler d’un passage à la RTS [Radio Télévision suisse], de préférence à une heure tardive. Depuis l’arrivée des caméras numériques (fin des années 1990), puis de la projection digitale (2010),

qui économise encore l’étape du tirage de copies, le documentaire s’est démocratisé. Qui plus est, un régime de soutiens très efficace fait que presque chacun de ces films arrive sur les écrans (ou pas) déjà payé et rentabilisé. Un éventuel succès et la prime qui va avec ne sont dès lors que bonus, tandis que, en l’absence de sanction économique négative, chacun poursuit son bonhomme de chemin. L’ennui, c’est l’engorgement devant les rares écrans disponibles, une diversité de l’offre internationale qui en pâtit, sans oublier la lassitude des médias et du public, toujours plus sollicités. Serait-il donc temps de régler le robinet des subventions, pour l’heure sur “saupoudrage” ? Ou faut-il continuer de se réjouir béatement de ce génie helvétique qui trouve les histoires là où elles sont plutôt que de les inventer ? Un avenir sans doute très proche nous le dira. —Norbert Creutz

ÉTATS-UNIS — Six secondes pour faire rire, voilà le nouveau défi des humoristes américains, révèle The New York Times. Pour la dernière édition du festival Comedy Fest, organisé par la chaîne Comedy Central, les one-man-show seront en effet diffusés sur… Twitter. Le format vidéo, imposé par Vine, le service de partage de vidéos du site, sera donc aussi bref que les 140 caractères autorisés à l’écrit. Cette opération, révélatrice de l’évolution de la relation entre médias sociaux et télévision, a valeur de test pour la chaîne humoristique, qui a vu son audience chuter de plus de 30 % en cinq ans. De nombreux comédiens américains connus, tels Louis C.K., ont déjà généré d’importants revenus en rediffusant leurs spectacles via Internet. L’autre défi de ce festival : convaincre le plus célèbre participant, Mel Brooks, connu pour sa technophobie, de l’intérêt de se mettre lui aussi à Twitter.

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—Le Temps Genève


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INSOLITES

SEAN LENZ ET KRISTOFFER ABILGAARD

Femme, 25 ans, ch. prince charmant avec herpès

Colorer les courants L’imagination humaine cherche sans cesse à apporter sa touche personnelle à certains chefs-d’œuvre naturels, constate le site Internet Trendland. Pour preuve, les photographes Sean Lenz et Kristoffer Abildgaard ont imaginé un dispositif exceptionnel pour leur dernière série de photos, intitulée Neon Luminance. Nul recours à la chimie. Des tubes lumineux très puissants, lancés dans l’eau, ont transformé des cascades de Caroline du Nord en véritables arcs-en-ciel liquides. Si l’effet n’était visible que durant un très bref instant, le temps de la prise de vue, “le résultat est étonnamment réaliste”, souligne Trendland.

Télé-réalité martienne CHINE — Plus de 20 000 personnes, dont 600 Chinois, ont postulé en trois jours au Mars One Project, qui prévoit d’envoyer des humains créer la première colonie permanente sur Mars à l’horizon 2023. Bas Lansdorp, l’un des promoteurs du projet, justifie l’engouement des Chinois par l’importance que revêt pour eux le programme spatial national et l’intérêt qu’ils lui portent. Six milliards de dollars restent à réunir pour financer l’opération, explique le quotidien India Today. Les organisateurs comptent beaucoup sur les recettes d’une retransmission en temps réel de l’installation des colons via Internet. Après la formation complète de quarante candidats présélectionnés, le choix définitif des premiers colons doit faire l’objet d’un vote des téléspectateurs. ↑ Dessin de Esquiel, paru dans La Prensa Libre, La Havane.

30% Profilage à outrance

ITALIE — Les marques utilisant des capteurs chargés d’identifier le profil du consommateur se multiplient. En 2011, le fabricant de processeurs Intel et le géant de l’agroalimentaire Kraft s’associaient pour créer un premier capteur destiné à déterminer l’âge et le sexe des clients. L’été dernier, un distributeur de boissons fraîches adaptant ses prix à la température extérieure était testé par une agence espagnole : il suffisait de quelques degrés pour faire chuter le prix de 30 %. Une nouvelle génération de start-up voit aussi le jour, offrant des services profilés – pour peu que nous soyons prêts à en payer le prix, indique le Corriere della Sera. Et le quotidien de souligner que les prix fixes ne sont pas seulement la résultante d’un monde analogique peu efficace, mais l’assurance d’un traitement égalitaire pour tous. “Et qui viendra dire à une machine qu’elle n’a pas le droit de discriminer un client en fonction de son orientation sexuelle […] ou de sa couleur de peau ?”

● Vous avez de l’herpès génital et vous redoutez de devoir l’annoncer à votre prochain petit ami ? Simplifiez-vous la tâche : allez sur un site de rencontres ciblées et trouvez un amoureux qui héberge lui aussi le virus Herpes simplex. Les infections sexuellement transmissibles prolifèrent, et avec elles les sites de rencontres destinés aux internautes souffrant de MST. Le site H-Date, avec un H comme “herpès”, compte près de 40 000 membres. PositiveSingles.com (“célibataires positifs” – et séropositifs, entre autres) en revendique 710 000. “On offre un service à des gens qui pensent que, sinon, leur vie amoureuse est terminée”, explique Steve Kasper, consultant au site STDMatch, dans le New York Daily News. Dernier lancement en date, celui du site francophone Positivdate.com. Inspiré du concept britannique, il propose lui aussi des forums d’entraide et des conseils sur les infections et leurs traitements, indique 7sur7.be. Mais cette formule ne convainc pas tout le monde, ces sites spécialisés font penser aux gens : “ça y est, je suis pestiféré et il faut que je rencontre un autre pestiféré”, déplore Marian Nicholson, responsable de la Herpes Virus Association (HPV). En outre, estiment leurs détracteurs, ces amours ciblées peuvent laisser croire qu’il est inutile de se protéger. Or ce n’est pas parce que votre prince charmant a lui aussi de l’herpès génital que vous pouvez batifoler tranquillement sans préservatif. “Une infection n’exclut pas la présence des autres”, rappelle le docteur Mark Pakianathan sur le site de la BBC.

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histoire.

Muranow, une vie après la mort 1943 Pologne Le ghetto de Varsovie a disparu. Sur ses décombres, on a construit une cité ouvrière. Mais peut-on vivre sur un immense cimetière ?

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—Newsweek Polska (extraits)Varsovie ↗ Devant les ruines du ghetto de Varsovie en 1946. Environ 50 000 Juifs sont ensevelis sous les décombres. Photo Reginald Kenny/ Bettmann/ Corbis ↑ Cette carte postale des années 1950 montre la rue Karmelicka, bâtie sur des remblais constitués de ruines. Collection Beata Chomatowska

ans une nouvelle de [l’écrivain polonais] Adolf Rudnicki, des amants juifs se rencontrent sur les ruines de l’ancien ghetto de Varsovie. Officier polonais emprisonné au début de la guerre, il a survécu dans un oflag. Elle se cachait du côté “aryen”. Ils se séparent aussitôt : aucun bon sentiment ne peut s’épanouir sur ce tas de ruines. Dans le livre de Beata Chomatowska, Stacja Muranow [Station Muranow, non traduit en français], paru aux éditions Czarne, on peut lire cette description du quartier juif par un ancien habitant, juste après la guerre : “L’endroit était silencieux comme une tombe. Une épaisse couche de neige recouvrait tout. J’ai erré dans les ruines. Je n’ai pas retrouvé la moindre trace de la vie d’avant.” A la veille de la Seconde Guerre mondiale, ce quartier – communément appelé Nalewki, du nom de la principale artère qui le traversait, la rue la plus animée de Varsovie – comptait plus de 300 000 habitants. Soit le plus grand rassemblement de population juive en Europe. Après la guerre, en raison de l’impossibilité de déblayer et de reconstruire le quartier à l’identique (plus de 3 millions de mètres cubes de gravats gisaient sur ce vaste champ de ruines), des voix se sont élevées pour qu’on le laisse vide, sans rien y construire, ou qu’on y aménage un immense

parc. Propositions utopiques dans une ville où l’on manquait cruellement de logements [Varsovie, sur la rive gauche de la Vistule, était détruite à plus de 80 %]. Les autorités ont alors décidé de bâtir un nouveau quartier sur les décombres de l’ancien. Beata Chomatowska, originaire de Cracovie et arrivée dans la capitale il y a seulement sept ans, a été fascinée par Muranow, érigé sur l’ancien ghetto complètement détruit. Elle a créé un site Internet et une association consacrés au quartier. Mais son ouvrage richement illustré ne se contente pas de redonner vie à une partie disparue de Varsovie. Il dépeint également ce qui s’y est passé après la guerre. Comment a-t-on pu démarrer une nouvelle vie sur les décombres, sur un cimetière, alors que l’on continuait à déterrer des dépouilles humaines dans les ruines ? Le livre raconte l’histoire de ceux qui ont construit ce quartier et qui l’ont ensuite habité. C’est un livre à tiroirs, où les récits s’imbriquent et s’entremêlent. Le quartier de Muranow tient son nom du palais du roi Jean III Sobieski, qui se dressait là au XVIIe siècle, et que son architecte, l’Italien Giuseppe Bellotto, avait baptisé Murano en souvenir d’un quartier de Venise. Venise, où le mot “ghetto” avait justement été utilisé pour la première fois, en 1516, pour désigner la zone réservée aux Juifs. Ironie du sort, cinq siècles plus tard, c’est dans le Murano varsovien que les occupants allemands ont enfermé près de 450 000 personnes. Après avoir envoyé la majorité des Juifs de Varsovie dans le camp d’extermination de Treblinka et après avoir écrasé l’insurrection juive de 1943, les Allemands ont systématiquement détruit le ghetto, l’incendiant maison par maison. Quand, un an plus tard, le reste de la population de la ville s’est insurgée à son tour [le 1er août 1944], cette partie centrale de la capitale n’était plus qu’un océan de ruines. Dans les années 1950, les ingénieurs chargés de la reconstruction de Varsovie ont rencontré leurs collègues est-allemands [dont ils se sont inspirés] , qui bâtissaient alors à Berlin leur ville idéale, dont l’allée Karl-Marx devait constituer l’axe central. Paradoxalement, la tragique disparition de toute une partie de sa ville natale a offert à Jozef Sigalin, l’architecte en chef de Varsovie – qui était juif –, l’occasion de réaliser un grand projet d’urbanisme. L’architecte Bohdan Lachert, auteur des plans du nouveau Muranow, est l’autre héros du livre. Cet adepte de la “cité sociale” voulait puiser dans la tradition moderniste de Le Corbusier et en même temps rendre hommage aux victimes du ghetto. De rares Polonais d’origine juive y ont vécu. Beata Chomatowska évoque Henryk  Holland (père de la cinéaste

Agnieszka Holland) et le philosophe Zygmunt Bauman. Pour les intellectuels de gauche, la construction du nouveau quartier était le synonyme de l’accomplissement d’un rêve. Selon l’épouse de Bauman, le couple se sentait “comme dans un palais” dans son appartement. Mais pour de nombreux autres Juifs, un tel romantisme n’avait pas lieu d’être. Piotr Pazinski, rédacteur en chef du mensuel juif Midrasz, explique que le nouveau quartier était un sujet tabou pour ses parents : pour sa famille, il était hors de question de mettre les pieds à Muranow, tout simplement. —Pawel Dunin-Wasowicz, Piotr Bratkowski

Contexte LE GHETTO SE SOULÈVE En avril 1943, après les vagues de déportation vers Treblinka, il reste environ 60 000 Juifs dans le ghetto de Varsovie. Le 19, quand les nazis viennent rafler les derniers habitants, ceux-ci se révoltent. Un millier de combattants juifs affrontent 2 000 soldats allemands et auxiliaires. C’est un baroud d’honneur, car les insurgés savent qu’ils n’ont aucune chance de l’emporter. Un mois plus tard, l’insurrection est écrasée. Les survivants sont déportés et exterminés. Les nazis reconnaissent avoir eu 16 morts et 85 blessés. En réalité, leurs pertes auraient été beaucoup plus lourdes. Une fois les combats terminés, les Allemands entreprennent la destruction systématique du ghetto.

Le livre A partir d’entretiens menés avec des habitants de Muranow, à Varsovie, Beata Chomatowska raconte une cité bâtie sur les ruines de l'ancien ghetto. Un reportage unique, dans des lieux uniques.


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