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N° 1172 du 18 au 24 avril 2013 courrierinternational.com Belgique : 3,90 €

noir

A quoi joue le Qatar ?

DES SOURIS COMME DES HOMMES

Pour tester des traitements contre le cancer ou le VIH, des chercheurs créent des rongeurs génétiquement modifiés

BELGIQUE— AU TEMPS DES ZOOS HUMAINS TIBET— RÉSISTER AUTREMENT ESPAGNE — UNE ARNAQUE DE 32 MILLIARDS

Tel-Aviv, carrefour du monde

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Foot, luxe, soutien aux islamistes… L’émirat est présent partout. La presse internationale s’interroge.


Actuellement

L’alcoolisme est-il héréditaire ?

en librairie !

Les médicaments génériques sont-ils moins efficaces ?

Le s do ss ie rs Sa nt é

Les protéines ont-elles un effet coupe faim ? L’aspirine diminue-t-elle les risques de cancer ?

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3

Courrier international — no 1172 du 18 au 24 avril 2013

Sommaire

ÉDITORIAL ÉRIC CHOL

p.30 À LA UNE

Double jeu

À QUOI JOUE LE QATAR ?

A peine plus grand que la Dordogne, indépendant depuis moins d’un demi-siècle, le Qatar aurait pu rester une petite pétromonarchie du Golfe – une Suisse richissime avec des réserves de gaz et sans histoire. Ç’eût été compter sans les rêves de grandeur de l’émir. Son carnet de chèques inépuisable a permis de transformer le Qatar en nouvelle Mecque du sport, en investisseur frénétique, en nouveau maître de l’industrie du luxe et des arts. Harrod’s, le PSG, le Printemps, Picasso : pas une semaine ne passe sans qu’un nouveau rachat soit annoncé, à Londres, Paris ou Milan. En ce sens, le cheikh Hamad ben Khalifa Al-Thani est bien le digne héritier de Mohammed ben Thani, l’entrepreneur respecté de Doha choisi en 1868 par le colonel britannique Lewis Pelly pour négocier un traité de paix. Mais l’émir du Qatar ne se contente pas de jouer au Monopoly. Celui qui destitua son père en 1995 par un coup d’Etat sans violence s’est vite initié aux subtilités de la politique internationale. Il y a chez lui du Talleyrand, tant il use et abuse du double jeu diplomatique. Ami de toujours des Etats-Unis, il finance sans compter les armes des islamistes. Proche d’Ennahda en Tunisie, du côté des rebelles en Syrie et soutien du Hamas, le Qatar est sur tous les fronts. Du Soudan à l’Afghanistan. Du Parc des Princes au gratte-ciel londonien Shard. Cette hyperactivité finit par inquiéter. Trop ambiguë, l’image du Qatar se lézarde. Et si l’émir, ses trois femmes (dont la cheikha Mozah) et ses vingt-quatre enfants continuent de fasciner le monde des puissants, la presse internationale s’interroge : mais à quoi donc joue le Qatar ? Eléments de réponse dans notre dossier et sur le site de Courrier international.

D’un côté, il investit massivement dans le luxe, le sport, les terres arables, les palaces et l’immobilier. De l’autre, il soutient des islamistes dans les pays du “printemps arabe” et en Syrie. Enquête sur la stratégie politique et financière de l’émirat. XINHUA-REA

p.6 ÉTATS-UNIS

Boston sous le choc

s dans 7 jour le monde.

Au moins 3 personnes sont mortes et plus de 100 autres ont été blessées dans une double explosion à l’arrivée du marathon, lundi 15 avril. Un attentat non revendiqué immédiatement.

p.10

SUR NOTRE SITE

Venezuela Les fantômes de Chávez

www.courrierinternational.com ÉTATS-UNIS Les suites de l’attentat de Boston. Réactions et reportages. WEBDOC Fini de rire. Un baromètre de la liberté de la presse vue à travers les dessinateurs (photo). PAKISTAN AUTREMENT Dossier spécial (à suivre aussi via #Pakistanautrement) : un autre regard sur le pays un mois avant les élections du 11 mai.

En couverture : l’émir du Qatar, le cheikh Hamad ben Khalifa Al-Thani, lors d’une visite officielle à Londres. Photo Kirsty Wigglesworth/AP-Sipa

Retrouvez-nous aussi sur Facebook, Twitter, Google+ et Pinterest.

Retrouvez Eric Chol chaque matin à 6 h 55, dans la chronique

En plein centre de Caracas, la “tour de David”, immense bidonville vertical, symbolise les dérives du chavisme. Dimanche, pourtant, ses habitants sont allés voter pour le successeur désigné, Nicolás Maduro. Dont l’élection – de justesse – à la présidence est déjà contestée. BOLIGÁN

P.4 8

360° Les Aborigènes se racontent

p.12

“Où va le monde”

Etats-Unis Les 166 oubliés de Guantanamo BRIAN STAUFFER

sur 101.1 FM

Des dizaines de prisonniers étrangers – jamais inculpés, jamais jugés – sont en grève de la faim depuis plusieurs semaines pour protester contre le sort qui leur est fait. “Je ne m’alimenterai que lorsqu’on m’aura rendu ma dignité”, témoigne l’un d’eux.


4.

Courrier international — no 1172 du 18 au 24 avril 2013

Sommaire Les journalistes de Courrier international sélectionnent et traduisent plus de 1 500 sources du monde entier : journaux, sites, blogs. Ils alimentent l’hebdomadaire et son site courrier international.com. Voici la liste exhaustive des sources que nous avons utilisées cette semaine : Al-Ahram Weekly Le Caire, hebdomadaire. Algérie-Focus (algerie-focus.com) Paris, Alger, en ligne. Alternativas Económicas Barcelone, mensuel. Ha’Aretz Tel-Aviv, quotidien. The Canberra Times (extraits) Australie, quotidien. Clarín Buenos Aires, quotidien. The Christian Science Monitor (csmonitor.com) Boston, en ligne. CNN (edition.cnn.com) Washington, en ligne. Corriere della Sera Milan, quotidien. Dagens Nyheter Stockholm, quotidien. The Daily Telegraph Londres, quotidien. Dawn Karachi, quotidien. El Diario (eldiario.es) Madrid, en ligne. Elaph (www.elaph.com) Londres, en ligne. Financial Times Londres, quotidien. The Guardian Londres, quotidien. Hürriyet Istanbul, quotidien. L’Intelligent d’Abidjan Côte d’Ivoire, quotidien. The New York Times Etats-Unis, quotidien. Le Nouvelliste Port-au-Prince, quotidien. The Observer Londres, hebdomadaire. Página 12 Buenos Aires, quotidien. El País Madrid, quotidien. Qué Pasa Santiago, hebdomadaire. Le Républicain Bamako, quotidien. Science News Washington, hebdomadaire. Der Spiegel Hambourg, hebdomadaire. Le Temps Genève, quotidien. The Texas Observer Austin, mensuel. Tibetan Political Review Inde, en ligne. The Times Londres, quotidien. USA Today McLean (Virginie), quotidien. La Vanguardia Barcelone, quotidien. Webdo (webdo.tn) Tunis, en ligne. Die Zeit Berlin, hebdomadaire.

← Toutes nos sources Chaque fois que vous rencontrez cette vignette, scannez-la et accédez à un contenu multimédia sur notre site courrierinternational.com (ici, la rubrique “Nos sources”).

—EUROPE 20. Royaume-Uni. Ils sont venus enterrer Thatcher 22. Espagne. Le compte Twitter de la police fait un carton

7 jours dans le monde 6. Etats-Unis. On ne peut pas tout protéger 9. Portrait. Ricken Patel : la voix du peuple, le clic de la souris

—FRANCE

24. Un pays bloqué, rongé, miné

—BELGIQUE

26. Mémoire. Le zoo humain de 1913.

D’un continent à l’autre —AMÉRIQUES

10. Venezuela. Les squatteurs du gratte-ciel votent aussi 11. Haïti. L’aide assassine 12. Etats-Unis. Les 166 oubliés de Guantanamo

Transversales 38. Economie. Une arnaque de 32 milliards d’euros 40. Sciences et innovation. Des souris plus humaines que jamais 42. Médias. Le blog qui nargue les narcos 43. Signaux. Cerveaux migrateurs

360º A la une 30. A quoi joue le Qatar ?

—ASIE 14. Tibet. La résistance au quotidien 16. Pakistan. A Quetta, le bonheur malgré tout

—AFRIQUE 18. Maroc. Pays d’immigrés… espagnols 19. Côte d’Ivoire. Deux bougies, un pays divisé

44. Reportage. En transit à Tel-Aviv 48. Plein écran. Les Aborigènes se racontent. Combatientes, la guerre à hauteur d’hommes 50. Culture. Le roman à 230 mains 52. Tendances. En Catalogne, les clients font la plonge 54. Histoire. 1982, Malouines. Les résistants du bout du monde

Edité par Courrier international SA, société anonyme avec directoire et conseil de surveillance au capital de 106 400 €. Actionnaire La Société éditrice du Monde. Directoire Antoine Laporte, président et directeur de la publication ; Eric Chol. Conseil de surveillance Louis Dreyfus, président. Dépôt légal Avril 2013. Commission paritaire n° 0712c82101. ISSN n°1154-516X Imprimé en France/Printed in France Rédaction 6-8, rue Jean-Antoine-de-Baïf, 75212 Paris Cedex 13 Accueil 33 (0)1 46 46 16 00 Fax général 33 (0)1 46 46 16 01 Fax rédaction 33 (0)1 46 46 16 02 Site web www.courrierinternational. com courriel lecteurs@courrierinternational.com Directeur de la rédaction Eric Chol Rédacteurs en chef Jean-Hébert Armengaud (16 57), Claire Carrard (édition, 16 58), Odile Conseil (déléguée 16 27), Rédacteurs en chef adjoints Catherine André (16 78), Raymond Clarinard, Isabelle Lauze (hors-séries, 16 54). Assistante Dalila Bounekta (16 16) Rédactrice en chef technique Nathalie Pingaud (16 25) Direction artistique Sophie-Anne Delhomme (16 31) Directeur de la communication et du développement Alexandre Scher (16 15) Conception graphique Javier Errea Comunicación Europe Catherine André (coordination générale, 16 78), Danièle Renon (chef de service adjointe Europe, Allemagne, Autriche, Suisse alémanique, 16 22), Gerry Feehily (Royaume-Uni, Irlande, 16 95), Lucie Geffroy (Italie, 16 86), Nathalie Kantt (Espagne, Argentine, 16 68), Daniel Matias (Portugal, Brésil, 16 34), Iwona Ostapkowicz (Pologne, 16 74), Caroline Marcelin (chef de rubrique, France,17 30), Iulia Badea-Guéritée (Roumanie, Moldavie, 19 76), Wineke de Boer (PaysBas), Solveig Gram Jensen (Danemark, Norvège), Alexia Kefalas (Grèce, Chypre), Mehmet Koksal (Belgique), Kristina Rönnqvist (Suède), Alexandre Lévy (Bulgarie, coordination Balkans), Agnès Jarfas (Hongrie), Mandi Gueguen (Albanie, Kosovo), Miro Miceski (Macédoine), Martina Bulakova (République tchèque, Slovaquie), Kika Curovic (Serbie, Monténégro, Croatie, Bosnie-Herzégovine), Marielle Vitureau (Lituanie), Katerina Kesa (Estonie), Russie, est de l’Europe Laurence Habay (chef de service, 16 36), Alda Engoian (Caucase, Asie centrale), Larissa Kotelevets (Ukraine) Amériques Bérangère Cagnat (chef de service, Amérique du Nord, 16 14), Eric Pape (Etats-Unis, 16 95), Anne Proenza (chef de rubrique, Amérique latine, 16 76), Paul Jurgens (Brésil) Asie Agnès Gaudu (chef de service, Chine, Singapour, Taïwan, 16 39), Christine Chaumeau (Asie du Sud-Est, 16 24), Ingrid Therwath (Asie du Sud, 16 51), Ysana Takino (Japon, 16 38), Zhang Zhulin (Chine, 17 47), Elisabeth D. Inandiak (Indonésie), Jeong Eun-jin (Corées), Kazuhiko Yatabe (Japon) MoyenOrient Marc Saghié (chef de service, 16 69), Ghazal Golshiri (Iran), Pascal Fenaux (Israël), Philippe Mischkowsky (pays du Golfe), Pierre Vanrie (Turquie) Afrique Ousmane Ndiaye (chef de rubrique, 16 29), Hoda Saliby (chef de rubrique Maghreb, 16 35), Chawki Amari (Algérie), Sophie Bouillon (Afrique du Sud). Transversales Pascale Boyen (chef des informations, Economie, 16 47), Catherine Guichard (Economie, 16 04), Anh Hoà Truong (chef de rubrique Sciences et Innovation, 16 40), Gerry Feehily (Médias, 16 95), Virginie Lepetit (Signaux). Magazine 360° Marie Béloeil (chef des informations, 17 32), Viriginie Lepetit (chef de rubrique Tendances, 16 12), Claire Maupas (chef de rubrique Insolites 16 60), Raymond Clarinard (Histoire), Catherine Guichard. Ils et elles ont dit Iwona Ostapkowicz (chef de rubrique, 16 74) Site Internet Hamdam Mostafavi (chef des informations, responsable du web, 17 33), Carolin Lohrenz (chef d’édition, 19 77), Carole Lyon (rédactrice multimédia, 17 36), Paul Grisot (rédacteur multimédia, 17 48), Pierrick Van-Thé (webmestre, 16 82), Patricia Fernández Perez (marketing), Agence Courrier Sabine Grandadam (chef de service, 16 97) Traduction Raymond Clarinard (rédacteur en chef adjoint), Natalie Amargier (russe), Isabelle Boudon (anglais, allemand), Françoise Escande-Boggino (japonais, anglais), Caroline Lee (anglais, allemand, coréen), Françoise Lemoine-Minaudier (chinois), Julie Marcot (anglais, espagnol, portugais), Daniel Matias (portugais), Marie-Françoise Monthiers (japonais), Mikage Nagahama (japonais), Ngoc-Dung Phan (anglais, italien, vietnamien), Olivier Ragasol(anglais, espagnol), Danièle Renon (allemand), Mélanie Sinou (anglais, espagnol), Leslie Talaga (anglais, espagnol) Révision Jean-Luc Majouret (chef de service, 16 42), Marianne Bonneau, Philippe Czerepak, Fabienne Gérard, Françoise Picon, Philippe Planche, Emmanuel Tronquart (site Internet) Photographies, illustrations Pascal Philippe (chef de service, 16 41), Lidwine Kervella (16 10), Stéphanie Saindon (16 53) Maquette Bernadette Dremière (chef de service), Catherine Doutey, Nathalie Le Dréau, Gilles de Obaldia, Josiane Petricca, Denis Scudeller, Jonnathan Renaud-Badet, Alexandre Errichiello, Céline Merrien (colorisation) Cartographie Thierry Gauthé (16 70) Infographie Catherine Doutey (16 66) Calligraphie Hélène Ho (Chine), Abdollah Kiaie (Inde), Kyoko Mori (Japon) Informatique Denis Scudeller (16 84) Directeur de la production Olivier Mollé Fabrication Nathalie Communeau (directrice adjointe), Sarah Tréhin (responsable de fabrication). Impression, brochage Maury, 45330 Malesherbes. Ont participé à ce numéro Alice Andersen, Léna Bauer, Gilles Berton, Jean-Baptiste Bor, Isabelle Bryskier, Manon Flausch, Nicolas Gallet, Gabriel Hassan, Steven Jambot, Antonin Lambert, Manon Lemoine, Jean-Baptiste Luciani, Valentine Morizot, Corentin Pennarguear, Isabelle Taudière, Blandine Tourain. Secrétaire général Paul Chaine (17 46). Assistantes : Natacha Scheubel (16 52), Sophie Nézet (partenariats, 16 99), Sophie Jan. Gestion:BénédicteMenault-Lenne(responsable,1613). Comptabilité: 01 48 88 45 02. Responsable des droitsDalila Bounekta (16 16). Ventes au numéroResponsable publications : Brigitte Billiard. Direction des ventes au numéro : Hervé Bonnaud. Chef de produit : Jérôme Pons (0 805 05 01 47, fax : 01 57 28 21 40). Diffusion internationale : Franck-Olivier Torro (01 57 28 32 22). Promotion Christiane Montillet. Marketing Sophie Gerbaud (directrice, 16 18), Véronique Lallemand (16 91), Lucie Torres (17 39), Romaïssa Cherbal (16 89).

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GEIE COURRIER INTERNATIONAL EBL COURRIER INTERNATIONAL pour la Belgique et le Grand Duché de Luxembourg est commercialisé par le GEIE COURRIER INTERNATIONAL EBL qui est une association entre la société anonyme de droit français COURRIER INTERNATIONAL et la société anonyme de droit belge IPM qui est l’éditeur de La Libre Belgique et de La Dernière Heure Les Sports. Co-gérant Antoine Laporte Co-gérant et éditeur responsable François le Hodey Directeur général IPM Denis Pierrard Direction logistique IPM Christian De Coster Coordination rédactionnelle Pierre Gilissen

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6.

7 jours dans le monde. ÉTATS-UNIS

“On ne peut pas tout protéger” Au lendemain des explosions qui ont fait 3 morts et plus de 100 blessés lors du marathon de Boston, le 15 avril, les supputations allaient bon train sur les auteurs de ces attentats. USA Today appelle à ne pas accuser trop vite.

DESSIN DE TERESA SDRALEVICH, IL SOLE-24 ORE, MILAN.

Courrier international — no 1172 du 18 au 24 avril 2013

En finir avec la chasse aux sorcières

La monarchie a un coup dans l’aile

A deux reprises depuis début 2013, des femmes accusées d’être des sorcières ont été mises à mort dans des conditions atroces, lynchées par la foule – des faits qui ont suscité une vague d’émotion bien au-delà du pays. En réponse, le Premier ministre, Peter O’Neill, a annoncé son intention d’abroger la loi sur la sorcellerie, qui date de 1971. Celle-ci, précise The New York Times, “criminalise la pratique de la sorcellerie ; elle reconnaît aussi des circonstances atténuantes à l’auteur d’un meurtre sur une personne soupçonnée de sorcellerie”.

CAGLE CARTOONS

Des femmes en bas de l’échelle Part des postes de direction occupés par des femmes (par pays, en %)

51 48

CHINE

↑ Dessin de Pat Bagley, Etats-Unis.

—USA Today (extraits)

d’assurer la sécurité de tous les McLean (Virginie) rassemblements publics ou d’anticiper la présence d’un déséquilia scène est tristement fami- bré. “On ne peut pas tout protéger en lière : assemblés autour même temps”, explique Bill Bratton, d’écrans de télévision, nous ancien commissaire de police. regardons d’un œil incrédule le Même les sites armés sont vulflux incessant de vidéos ama- nérables. En témoigne l’exemple teurs. Nous essayons de com- du psychiatre de l’armée Nidal prendre le dernier d’une série Hassan, qui a tué 13 membres du d’événements violents et inex- personnel militaire de la base de plicables survenus dans un lieu Fort Hood en 2009. Mais qui s’en improbable. prendrait au marathon de Boston, Il y a six ans, c’était le campus et pourquoi ? Les Etats-Unis savent, de Virginia Tech. En juillet der- par expérience, qu’il faut se méfier nier, un cinéma du Colorado. En des conclusions hâtives. En 1995, décembre, une école élémentaire l’explosion d’un bâtiment fédéral du Connecticut. Ce lundi, c’est à Oklahoma City qui avait causé sur la ligne d’arrivée du mara- la mort de 168 personnes n’était thon de Boston que deux engins pas l’œuvre de terroristes étranexplosifs ont tué trois personnes gers, comme on l’a d’abord cru, et fait des dizaines de blessés. mais celle d’un forcené américain. Comme les précédents, cet En 1996, après les attentats des attentat a surpris tout Jeux olympiques d’Atle monde. Il n’aurait ÉDITO lanta, on a d’abord accusé peut-être pas dû. Le un garde de la sécurité groupe de réflexion Heritage avant de découvrir que le resFoundation a en effet dénombré ponsable était un militant de la pas moins de cinquante complots suprématie de la race blanche. terroristes – dont quarante-deux Vu le nombre de caméras de d’origine domestique – depuis vidéosurveillance et d’indices laisles attaques du 11 septembre 2001. sés sur le lieu de l’attentat, le pays Le fait qu’ils aient pu être déjoués saura certainement bientôt la à temps alimente en nous un sen- vérité sur ces attaques et n’aura timent de confiance aveugle. La pas le temps de salir la réputation vérité est qu’il est impossible d’innocents.

L

POLOGNE

A l’image des victimes d’attentats qui, juste après une explosion, vérifient s’ils ont bien leurs deux bras, leurs deux jambes, leurs yeux, leurs doigts et si les gens autour d’eux n’ont pas besoin d’aide, notre degré de stupeur dépend du nombre des victimes et des dommages subis. Ce n’est certes pas une consolation, mais à cet égard les attentats de Boston auraient pu avoir des conséquences bien pires si les bombes avaient été plus puissantes et si la foule avait été plus compacte à ce moment-là. Alors comment réagir à cette tragédie ? Avec détermination. N’allons pas brandir des doigts accusateurs ou céder des libertés fondamentales. Et gardons notre sang-froid car c’est précisément ce que les terroristes essaient de nous faire perdre. —

SOURCE USA TODAY McLean (Virginie) Quotidien, 1 600 000 ex. Ce titre populaire créé en 1982 n’en offre pas moins des articles de qualité. Unique quotidien national des EtatsUnis (avec The Wall Street Journal), il est sans doute aussi celui qui permet le mieux d’appréhender les sujets auxquels s’intéressent les Américains.

32 30

BOTSWANA TURQUIE

28 26 26

AFR. DU SUD FRANCE MALAISIE

20 19

ÉTATS-UNIS INDE

14

SUISSE JAPON

7

Moyenne mondiale 24 %

SOURCES : “THE WALL STREET JOURNAL”, GRANT THORNTON INTERNATIONAL BUSINESS REPORT 2013

SUISSE — En matière d’égalité entre les sexes, la Suisse est curieusement à la traîne, note The Wall Street Journal, prenant l’exemple du traditionnel festival Sechseläuten, qui a lieu chaque année à Zurich pour célébrer la fin de l’hiver ; le 13 avril, il a vu défiler les représentants des corporations en costume d’époque –  uniquement des hommes, telle est la règle, de plus en plus critiquée néanmoins. Le quotidien américain rappelle que les femmes n’ont obtenu le droit de vote dans la Confédération helvétique qu’en 1971 et que la sphère professionnelle ne leur est guère plus favorable : la différence de salaire entre hommes et femmes y est plus importante qu’en France ou en Italie, mais aussi qu’en République tchèque ou en Irlande. Et leur présence à des postes de direction reste l’une des plus faibles du monde.

PEDRO AMESTRE/AFP

PAPOUASIE-NOUVELLE-GUINÉE —

ESPAGNE — Alors que des affaires de corruption éclaboussent la famille royale, la traditionnelle manifestation du 14 avril, date anniversaire de la proclamation de la IIe République, en 1931, a rassemblé cette année une foule d’Espagnols qui ont défilé pour demander une IIIe République (photo). “C’est sans doute la plus forte mobilisation depuis 1975 [après la mort de Franco, des manifestations de masse ont eu lieu pour exiger la rupture avec le franquisme], écrit le magazine La Marea. Les scandales liés à la maison royale sont sûrement la cause de ce succès.” D’après le journal El Diario, la droite (au pouvoir) et la gauche espagnoles étudient chacune de leur côté un processus d’abdication si le roi Juan Carlos décidait de céder le pouvoir à son fils Felipe. Le journal en ligne de gauche Público a de son côté organisé un sondage via Twitter auprès de ses lecteurs : plus de 42  000 avaient répondu au 15 avril, se déclarant à plus de 90 % favorables à la république.

Le mariage pour nous ! BRÉSIL —

“M ariage gay”, titre l’hebdomadaire brésilien Veja dans son édition du 10 avril, affichant à la une le couple formé par la célèbre chanteuse Daniela Mercury et sa compagne journaliste, qui ont publiquement révélé leur union. La révélation assumée de son homosexualité par Daniela Mercury n’a rien d’anecdotique : elle se produit en pleine polémique sur la nomination, le 7 mars dernier, du pasteur homophobe et raciste Marco Feliciano à la présidence de la commission des Droits de l’homme et des Minorités de la Chambre des députés. Un équivalent du Pacs existe au Brésil ; le mariage homosexuel est autorisé dans dix Etats de la fédération.


7 JOURS.

Courrier international — no 1172 du 18 au 24 avril 2013

7

ILS PARLENT DE NOUS

LA PHOTO DE LA SEMAINE

MAGNUS FALKEHED, correspondant du quotidien suédois Dagens Nyheter.

La face cachée de la grippe aviaire

“La transparence, nécessaire et inévitable” DR

Les ministres français ont dû dévoiler leur patrimoine au nom de la transparence. Est-ce, selon vous, une mesure souhaitable et utile ? — Oui, c’est en tout cas nécessaire et même inévitable si l’on veut à la fois donner plus d’outils à la presse pour enquêter et mettre les élus devant leurs responsabilités. Etre un élu n’est pas un métier comme un autre. C’est un mandat qui repose sur une confiance mutuelle. En Suède, je sens d’emblée de la confiance de la part de l’administration à mon égard – et non de la méfiance, comme c’est trop souvent le cas en France.

VANO SHLAMOV/AFP

Où l’on reparle de la guerre de 2008 GÉORGIE — Le Premier ministre Bidzina Ivanichvili a annoncé, le 10 avril, la création d’une commission parlementaire chargée de se pencher sur les “circonstances de la guerre de 2008”. En jugeant que “le pouvoir géorgien de l’époque a agi de manière inadéquate”, l’infatigable pourfendeur du régime du président Saakachvili reconnaît implicitement que c’est Tbilissi, et non Moscou, qui a lancé l’attaque contre la région sécessionniste d’Ossétie du Sud, estime leGeorgia Times. “Je n’envisage pas de coopérer à cette enquête antipatriotique, dont l’objectif est d’ébranler les fondements de l’Etat géorgien”, a quant à lui déclaré le président. Mais “le ciel s’obscurcit gravement au-dessus de Saakachvili”, qui risque de “se retrouver au tribunal avec son entourage”, prédit le quotidien russe Nezavissimaïa Gazeta.

7500

Ces poulets ne sont pas affectés par le virus H7N9 – c'est en tout cas ce qu’affirme leur discret éleveur. La scène se passe à Yuxin, dans la province de Zhejiang, proche de Shanghai ; les six marchés à la volaille de la ville ont été fermés par crainte de la transmission du virus. Le bilan de cette grippe aviaire s'établissait le 15 avril à 14 morts et à 63 cas d’infection humaine. Photo William Hong/Reuters adhésions ont été enregistrées depuis le mois de mars par Alternative pour l’Allemagne (AfD), le parti anti-euro allemand, qui a tenu le 14 avril à Berlin son congrès fondateur. “Une dangereuse nostalgie”, “des gens du passé”, “un saut en arrière” : les réactions des grands partis face à cette nouvelle formation traduisent une inquiétude palpable, estime Der Spiegel. Prônant un retour au deutschemark, l’AfD “pourrait tenir la clé du prochain gouvernement”, met en garde la Frankfurter Allgemeine Zeitung.

L’ACTUALITÉ INTERNATIONALE «UN MONDE D’INFO» du lundi au vendredi à 16h15 et 21h50 franceinfo.fr

L’affaire Cahuzac, qui est à l’origine de cette mesure, va-t-elle, selon vous, laisser des traces dans la vie politique française ? — Oui, dans la mesure où pour la première fois les élus ont l’air de réaliser qu’on a changé d’époque. Les citoyens semblent moins troublés que leurs élus, surtout les plus jeunes, qui publient déjà leur vie privée sur les réseaux sociaux. Peut-on imaginer pareille affaire en Suède ? — Bien sûr ! On a eu des affaires similaires. Les Suédois ne sont pas génétiquement plus honnêtes que les Français ! Nous avons simplement des contre-pouvoirs plus efficaces. Il existe aussi en Suède, après soixante-quatre ans de transparence permise par le droit d’accès aux documents publics, une réactivité plus grande dès lors que l’argent de la solidarité nationale est en danger.—


8.

7 JOURS

Courrier international — no 1172 du 18 au 24 avril 2013 ↙ Dessin de Tiounine paru dans Kommersant, Moscou.

↓ Un soldat cambodgien en faction devant le temple de Prah Vikear. Photo T. Chhin Sothy/AFP

RUSSIE-SERBIE

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Moscou avance ses pions dans les Balkans

L

a prÊsence militaire de la Russie dans les Balkans pourrait être la rÊponse de Moscou au dÊploiement du bouclier antimissile amÊricain en Europe.� C’est l’analyse que fait le quotidien moscovite Nezavissimaïa Gazeta au lendemain de l’octroi à la Serbie, le 11 avril, du statut d’observateur au sein de l’Organisation du traitÊ de sÊcuritÊ collective (OTSC). Cette structure militaro-politique comprenant six pays de l’ex-URSS (Russie, ArmÊnie, BiÊlorussie, Kazakhstan, Kirghizistan, Tadjikistan) a ÊtÊ fondÊe en 1992, et rÊorganisÊe en 2002, pour faire pendant à l’Otan.

La Serbie, pays de l’ex-Yougoslavie, a pourtant obtenu le statut de candidat oďŹƒciel Ă  l’adhĂŠsion Ă  l’UE en mars 2012. “Il s’agit d’une percĂŠe de la Russie et de ses alliĂŠs pour la dĂŠfense de leurs intĂŠrĂŞts gĂŠopolitiques en Europe du Sudâ€?, rapporte le titre, qui cite le gĂŠnĂŠral Leonid Ivachov, ancien directeur de la coopĂŠration militaire internationale au ministère de la DĂŠfense russe : “Le statut de membre Ă  part entière de la Serbie au sein de l’OTSC est envisageable. Cela l’aidera Ă  renforcer ses positions dans les Balkans et dans le règlement du problème du Kosovoâ€? (Belgrade et Pristina ne parviennent pas Ă  se mettre d’accord sur le degrĂŠ d’autonomie Ă  accorder aux Serbes du nord du Kosovo). Le gĂŠnĂŠral ĂŠvoque ĂŠgalement la possibilitĂŠ d’un dĂŠploiement de forces de maintien de la paix de l’OTSC en Serbie et d’une aide militaire Ă  des conditions favorables.—

mois de prison avec sursis ont ĂŠtĂŠ prononcĂŠs par un tribunal d’Istanbul contre le cĂŠlèbre pianiste turc Fazil Say, condamnĂŠ le 15 avril pour un message sur Twitter jugĂŠ insultant pour les musulmans. “La pensĂŠe est libre tant qu’elle n’est pas confrontĂŠe Ă  l’article 216 du Code pĂŠnalâ€?, titre Ă  ce sujet Radikal. C’est en eet cet article du Code pĂŠnal turc, condamnant notamment l’incitation Ă  la haine religieuse, qui a ĂŠtĂŠ invoquĂŠ pour justiďŹ er les poursuites contre l’artiste. Le quotidien prĂŠcise que “cette dĂŠcision ravive les inquiĂŠtudes quant Ă  la libertĂŠ d’expression en Turquie et suscite des critiques de la part de l’Union europĂŠenneâ€?.

Un temple face Ă  la justice internationale

THAĂ?LANDE-CAMBODGE — Cinquante et un ans après avoir donnĂŠ au Cambodge la souverainetĂŠ sur le temple de Preah Vihear, situĂŠ Ă  la frontière entre la ThaĂŻlande et le Cambodge, la Cour internationale de justice (CIJ) de La Haye est Ă  nouveau sollicitĂŠe. Il s’agit cette fois de dĂŠterminer la souverainetĂŠ sur une zone de 4,6 kilomètres carrĂŠs, au nord-ouest du temple, que la ThaĂŻlande revendique. “Cette aaire prĂŠsente plusieurs aspects des conits modernes : la culture, la politique, le nationalisme, le colonialisme et les relations diplomatiquesâ€?, remarque The Phnom Penh Post. Depuis 2008, les troupes thaĂŻlandaises et cambodgiennes se sont arontĂŠes Ă  plusieurs reprises autour de ce temple construit au XIe siècle par les rois angkoriens. L’arrĂŞt de la CIJ est attendu en octobre ou novembre prochain.

   

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7 JOURS

Courrier international — no 1172 du 18 au 24 avril 2013

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ILS/ELLES ONT DIT

Ricken Patel, La voix du peuple, le clic de la souris ILS FONT L’ACTUALITÉ

INVENTIVE

“Je veux un mariage idéologique qui s’oppose aux bigots catho-communistes et clérico-fascistes.” La Cicciolina, ancienne star du porno, ex-députée italienne et candidate du Parti libéral, présente le programme avec lequel elle compte conquérir la mairie de Rome. (La Repubblica, Rome)

Fondateur du réseau de cybermilitantisme international Avaaz, ce Britanno-Indo-Canadien offre un séduisant mélange d’optimisme béat et de volontarisme politique.

OBSERVATRICE

E

n mars dernier, c’est un homme de 36 ans qui a prononcé à Londres la Commonwealth Lecture [cette conférence, donnée chaque année par une personnalité originaire d’un des pays du Commonwealth, est l’événement le plus important de la Fondation du Commonwealth]. Son intervention promettait “une nouvelle politique, un nouveau militantisme, une nouvelle démocratie”. L’optimisme triomphant qu’expriment ces formules est typique de Patel, chez qui se mêlent de façon extrêmement séduisante platitudes et solide bon sens politique. Il n’est pourtant ni un homme politique ni un mégalomane multimillionnaire, mais le fondateur et président d’Avaaz, un groupe militant en ligne qui entend “combler le fossé entre le monde tel qu’il est et le monde tel que la majorité des gens voudraient qu’il soit”. Si un tel objectif peut paraître aussi inoffensif que fumeux, il s’est pourtant traduit de manière étonnamment efficace à travers le monde. Avaaz – qui signifie “voix” dans plusieurs langues – compte désormais 20 millions

↓ Ricken Patel. Dessin de David Bromley, Australie, pour Courrier international.

constamment garder à l’esprit que, chez nous, le patron, ce sont les adhérents.” Le modèle d’Avaaz, c’est la mobilisation en ligne, pratique que certains ont tendance à dévaloriser en la qualifiant de “clictivisme”, dans laquelle des centaines de milliers, voire des millions de personnes n’ont rien d’autre à faire pour exprimer leur protestation qu’à cliquer sur leur souris. Patel a une réponse toute prête à cette critique : “Réduire nos actions à un clic de souris est absurde. C’est ce qui se passe après les clics – la façon dont nous utilisons ces soutiens – qui entraîne des changements incroyables.” Le fondateur d’Avaaz doit son intérêt pour les affaires du monde à un frère aîné qui lui a expliqué la guerre froide alors qu’il n’avait que 3 ans. Cela a éveillé sa curiosité pour l’histoire et ce qu’il appelle le “périple humain”. Sa mère est une Britannique d’origine juive et son père un Indien du Kenya. Après avoir décroché son diplôme de Philosophy, Politics and Economics (PPE) à Oxford, il entame une maîtrise de politique publique à Harvard puis, après plusieurs séjours dans des zones de conflit (Sierra Leone, Liberia, Soudan et Afghanistan), il rentre aux Etats-Unis. Là, il observe les activités de MoveOn.org, un groupe militant américain en ligne, et entreprend de créer Avaaz, dont le financement initial a été assuré par plusieurs fondations. Aujourd’hui l’organisation fonctionne en quinze langues, a établi son siège à Manhattan et est très connue au Brésil, en France, en Allemagne et en Inde. Avaaz est entièrement financée par ses adhérents. Elle refuse toute contribution provenant d’une entreprise, et aucun individu ne peut verser plus de 5 000 dollars. “Je pense que nous avons le financement le plus intègre du monde”, remarque Patel. En tout cas, Avaaz propose une solution contemporaine à l’apathie politique. “En vérité, insiste Patel, il y a aujourd’hui énormément de raisons d’être optimiste, plein d’espoir et de croire à ce que nous faisons. L’idéalisme pratique n’est finalement que du bon sens.” —Andrew Anthony

“Je me suis dit : ‘Quel drôle de visage botoxé, tellement inexpressif !’” Alexandra Chevtchenko, militante des Femen, à propos du président russe Vladimir Poutine. Elle a perturbé la visite du chef de l’Etat russe à la foire de Hanovre, en Allemagne, en lui montrant ses seins nus. (The Guardian, Londres)

FATIGUÉ

“Ces trente années étaient fabuleuses, mais j’ai mieux à faire en ce moment.” Bill DR

Londres

de membres, ce qui en fait le plus important réseau militant au monde. Depuis sa création, en 2007, Avaaz a mené une série de campagnes sur des sujets aussi divers que le changement climatique, le soulèvement syrien ou l’opposition à Rupert Murdoch. Pour galvaniser l’opinion publique, l’organisation s’est spécialisée dans l’envoi de pétitions électroniques à ses membres. Le succès d’Avaaz s’appuie sur une sorte de vague esprit générationnel de contestation à un genre très spécifique d’idéalisme politique, cocktail que Patel lui-même incarne parfaitement. C’est à ce titre que le Huffington Post lui a décerné le titre de “meilleur acteur du changement politique”, que le magazine Foreign Policy l’a fait figurer l’année dernière sur sa liste des dix premiers penseurs globaux et que le Forum économique de Davos l’a sélectionné comme “jeune dirigeant mondial”. Ceinture noire de karaté, il a également été désigné par le magazine People comme le plus sexy des “superhéros” célibataires. Patel convient qu’il est plutôt paradoxal pour un avocat de la démocratie de masse d’être consacré comme une célébrité par les riches et célèbres. “La simple idée d’être invité à des dîners ou à des réceptions et de bénéficier d’un traitement spécial est un danger pour notre modèle, souligne-t-il. Je dois

Wyman, bassiste des Rolling Stones de 1962 à 1993, a refusé la proposition de Mick Jagger de reprendre du service. (The Express, Londres)

EXPERT

“Les banquiers prennent de la cocaïne et ce sont eux qui nous ont entraînés dans cette terrible pagaille.” David Nutts, professeur de neuropsychopharmacologie et ex-conseiller du gouvernement britannique, croit connaître les raisons de l’actuelle crise financière. Selon le scientifique, la drogue a rendu les banquiers “trop sûrs d’eux”, les poussant à prendre toujours plus de risques. (Sunday Times, Londres)

POSITIVE

“C’est un peu Big Brother, mais avec de bonnes intentions.” Tracy Hurley, directrice de l’école de commerce de l’université A & M à San Antonio, au Texas, à propos d’une technologie permettant de suivre les progrès des étudiants via des manuels scolaires électroniques. (International Herald Tribune, Paris)

LAS

“J’ai eu droit à toutes les déformations, la plus insultante étant toyboy [gigolo]”,

DR

—The Observer (extraits)

dit l’écrivain irlandais Colm Tóibín à propos de son nom. (Time, New York)


10.

D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1172 du 18 au 24 avril 2013

d’un continent. à l’autre amériques

Asie ............14 Afrique .........18 Europe ..........20 France ..........24

Venezuela. Les squatteurs du gratte-ciel votent aussi Au cœur de Caracas, 3 600 personnes squattent la “tour de David”, un gratte-ciel inachevé qui aurait dû symboliser – avant l’ère Chávez – un Wall Street vénézuélien.

—Qué Pasa (extraits) Santiago

S

igner la liste et aller voter. Le 14 avril, voilà ce [qu’ont fait] les Vénézuéliens qui vivent dans la “tour de David”. Certains [sont descendus] à pied du 28e étage, car cet immeuble n’a pas d’ascenseur. Du 10e étage, d’autres [se sont fait emmener] à moto-taxi, cet engin à trois roues qui monte et descend sur de larges rampes jusqu’à l’entrée principale. “Nous [avons] tous voté pour Nicolás Maduro, comme l’a demandé le président Chávez. Ici, on établit une liste et, si c’est nécessaire, on va chercher les gens”, raconte Diana, une habitante de l’immeuble, où cette forme de contrôle sert à “encourager” la participation civique. Diana est l’une des 3 600 personnes qui vivent dans ce gratte-ciel à moitié construit du quartier de La Candelaria, en plein centre de Caracas. La construction a commencé en 1990, lorsque le magnat David Brillembourg – qui a donné son nom à l’édifice – a voulu créer un Wall Street vénézuélien. Toutefois, en raison de son décès, en 1993, et de la crise financière qui a éclaté en 1994, les travaux ont été interrompus alors que 60 % seulement du bâtiment était achevé.

Le gouvernement n’a pas réussi à revendre la tour et, le 17 octobre 2007, quelques familles ont investi les lieux. “Ma fille avait 8 jours lorsque nous sommes arrivés. On dormait dans une tente, on avait froid et faim. Rien à voir avec ce que vous voyez aujourd’hui : on a tout déblayé, on a débouché les canalisations… Le sacrifice en valait la peine”, explique une femme d’une quarantaine d’années que tout le monde appelle “la China”. Elle fait partie des 16 gardiens de cette propriété de 121 000 mètres carrés qui a été transformée en coopérative et est dirigée par un ancien détenu, aujourd’hui pasteur évangélique, fidèle aux dernières volontés d’Hugo Chávez concernant cette élection présidentielle. Sur cet immeuble de 191 mètres de haut, les antennes satellites côtoient les affiches qui rendent hommage au président défunt. Plusieurs habitants racontent comment, les yeux rivés sur leur télévision, ils ont attentivement écouté leur Comandante, qui, avant de partir à La Havane pour son dernier traitement contre le cancer [en décembre 2012], a déclaré : “S’il devait m’arriver quelque chose, mon avis définitif et évident comme la pleine lune, c’est que vous devez élire Maduro comme président.”

La tour de David ressemble à une petite ville, avec un coiffeur, des épiceries, deux crèches et un miniterrain de football. Lorsqu’on regarde ce gratte-ciel, il est impossible de ne pas y voir une métaphore du chavisme, un concept lui aussi inachevé.

Précipices. De loin, cet édifice habité par des milliers de personnes ne se distingue pas des autres immeubles du centre de Caracas. Sur place, les habitants ont organisé les différents espaces, ils ont construit des cloisons en brique et posé du carrelage sur le béton froid. Pourtant, cette tour reste une construction inachevée, où les cages d’escalier vides, qui sont comme des précipices, ont déjà coûté la vie à quatre personnes en cinq ans. Mais Dani Henríquez, l’époux de Diana, membre du comité directeur, raconte que, “l’année dernière, un véhicule est tombé du septième étage. Malgré une chute de 25 mètres, il n’y a pas eu de victimes. Un véritable miracle.” Les histoires comme celle-là renforcent l’idée quasi mystique selon laquelle les habitants de cette tour remplissent une mission particulière, assimilée au chavisme. “Ils font tout leur possible pour établir une

sorte de religion civile autour de la figure d’Hugo Chávez. Pour eux, sa maladie a été une agonie, et il ressuscitera le 14 avril s’ils votent pour Maduro”, assure Margarita López Maya, docteur en sciences sociales et professeur à l’Universidad Central de Venezuela. “Le président Chávez nous a montré l’exemple. Il nous a ouvert les yeux, nous a fait sentir que nous avions de l’importance. Il a ordonné à ses ministres de nous aider et de trouver une solution à nos problèmes”, explique Dani. Diana et lui n’avaient que deux enfants lorsqu’ils sont arrivés. “Le petit dernier est né ici”, sourit Dani, entouré de ses trois enfants. Diana examine ses longs ongles rouges et, tout en donnant du riz et de la viande à son fils de 8 mois, continue son histoire. “Nous n’avions pas de logement, une des sœurs de Dani qui habitait déjà ici nous a fait venir. Au début, j’étais paniquée par l’altitude. Un jour, je suis allée jusqu’à l’héliport, au sommet de la tour, et on pouvait voir tout Caracas, la ville semblait minuscule.” Avant de vivre dans ce logement, Diana a été l’un des dix membres de l’équipe d’entretien, qui reçoivent un salaire au même titre que les gardiens des cinq postes de sécurité installés dans la tour. Chaque famille


AMÉRIQUES. EUROPE.

Courrier international — no 1172 du 18 au 24 avril 2013 ← La “tour de David” a fait l’objet d’une exposition à la dernière Biennale d’architecture de Venise. Photo Iwan Baan paie 150 bolivars [environ 18 euros] par mois. Par ailleurs, des places de stationnement sont à louer dans ce bâtiment qui n’est jamais vraiment devenu un immeuble – et encore moins un immeuble de luxe. Les affaires semblent tourner, mais le montant des bénéfices (comme beaucoup de choses ici) reste une information secrète. “Nous sommes les vrais révolutionnaires. Nous vivons la révolution et nous construisons un nouveau mode de vie, comme Chávez nous l’a appris”, affirme Dani d’un ton convaincu. La veille du décès du Comandante, le viol d’une jeune fille – qui aurait eu lieu dans le parking de la tour de David – a suscité de nouvelles plaintes de la part des opposants à l’immeuble. Et ce n’est pas nouveau : en avril 2012, l’enlèvement du responsable de l’entreprise Negocios de Costa Rica a entraîné des perquisitions, lorsqu’il a été suggéré que l’un des

Nicolás Maduro président contesté ●●● L’élection de Nicolás Maduro à la présidence du Venezuela, dimanche 14 avril, a été accueillie par des manifestations de protestation à Caracas. Selon la Commission nationale électorale, le dauphin désigné d’Hugo Chávez a obtenu 50,66 % des voix, contre 49,07 % à son adversaire, Henrique Capriles. Une victoire “d’un cheveu”, affirme Ultimas Noticias, tant la marge entre les deux candidats est plus étroite que ne l’annonçaient les sondages préélectoraux. “Le vaincu, c’est vous”, a affirmé Henrique Capriles, qui refuse de reconnaître la victoire de Nicolás Maduro avant un nouveau décompte des voix et a annoncé qu’il avait relevé “3 200 incidents” au cours de la journée électorale. “Bienvenue à l’audit [des résultats]. Nous n’avons pas peur. Que les urnes parlent et disent la vérité”, lui a rétorqué le président élu.

SOURCE QUÉ PASA Santiago, Chili Hebdomadaire www.quepasa.cl Créé en 1971, cet hebdomadaire conservateur appartient au groupe Copesa, le plus important groupe multimédia du Chili, qui possède, entre autres, le quotidien national La Tercera.

↓ Nicolás Madura. Dessin de Boligán paru dans El Universal, Mexico. appels exigeant une rançon avait été passé depuis le gratte-ciel. Les accusations liées à toutes sortes d’infractions ne sont pas rares : vols à la tire, trafic de drogue et autres malversations. Les chauffeurs de taxi évitent cette zone et les touristes sont informés du risque qu’ils courent s’ils s’approchent de l’édifice. Dani reconnaît que “certains ont peut-être des papiers trafiqués”. Et de poursuivre : “On ne se livre à aucune discrimination entre les bons et les méchants, mais on exige les actes de naissance et les certificats qui attestent que l’Etat ne leur a pas attribué de logement. Si quelqu’un fait une erreur et salit notre nom, nous organisons une assemblée pour décider s’il faut ou non expulser cette personne. C’est le peuple qui décide. Nous ne sommes pas un repaire de délinquants.” Dans ce gratte-ciel de luxe inachevé, de nombreuses réalités très concrètes dépendent de l’avenir du chavisme. Les habitants ne s’inquiètent pas seulement de leur éventuelle expulsion, mais aussi de l’approvisionnement en eau, par exemple. “De l’eau est acheminée jusqu’aux appartements tous les quinze jours. Nous avons un groupe chargé de la pomper et de la faire monter par des tuyaux en caoutchouc”, explique la China. Hidrocapital, la société qui fournit l’eau dans cette zone, exige le paiement de 400 000 bolivars pour leur “piratage” du système ; c’est pourquoi ils espèrent que le nouveau gouvernement les aidera ou “annulera” cette dette. Rien n’est moins sûr, étant donné que certains dirigeants chavistes ne sont pas d’accord avec cette méthode. C’est d’ailleurs curieux, car, au vu et au su des autorités, plus de 20 immeubles sont occupés dans la zone de 1,2 km² qui constitue La Candelaria. Dans l’ensemble de Caracas, il y en a 200. L’avenir de la tour de David est aussi incertain que celui du chavisme. Dans un bâtiment qui concentre autant de passion pour le chavisme et son défunt leader, on a du mal à comprendre le combat de Diana et Dani alors qu’ils vivent dans une habitation si précaire et qu’ils n’ont pas accès à une maison ou à un appartement, comme les 2 millions de familles vénézuéliennes qui n’ont nulle part où aller. “J’aime ce gouvernement parce qu’il va donner une maison à ma grand-mère ; la mienne finira par arriver. Je ne vais pas mentir, j’aimerais bien avoir un endroit à moi, savoir que je ne risque pas d’être expulsée à tout moment”, avoue Diana. Et Dani de répliquer : “Moi, je ne veux pas partir.” C’est aussi dans ce pays, fait de contrastes, d’incertitudes et d’ironie, qu’une partie de l’essence est importée, alors que le pétrole coule à flots. Et si, au cours des quatorze dernières années, les dépenses sociales ont considérablement augmenté, les assassinats ont également triplé. —Mónica Rincón

11

HAÏTI

L’aide assassine Le dernier documentaire du réalisateur haïtien Raoul Peck décrit les ravages de l’assistance humanitaire de l’après-séisme.

—Le Nouvelliste Port-au-Prince

I

l se passe quelque chose. Les protagonistes à l’écran ne savent pas où se mettre. Bien vite, on comprend que la terre tremble. Que tout s’écroule. Assistance mortelle est lancé sur des images du tremblement de terre du 12 janvier 2010. Le film s’achève comme il a commencé, sur des images de goudougoudou [l’onomatopée utilisée par les Haïtiens pour désigner les effets du séisme] saisies par des caméras qui tournaient en continu pour des raisons de sécurité en des points fixes, au palais national ou ailleurs. Entre ces deux parenthèses du séisme, le film de Raoul Peck se déroule comme un thriller. De séquence en séquence, le spectateur traverse la catastrophe Haïti. Le documentaire se déroule pendant plus d’une heure et quarante minutes. Plus long fut le tournage, qui a duré deux ans. Assistance mortelle est une litanie douloureuse. Un lent chemin de pénitence. Le spectateur est accroché. Tenu à la gorge par le sujet. Un pays est dépecé, assassiné sous nos yeux. Une nation se laisse tuer. L’aide a-t-elle fait plus de mal ailleurs ? Il est permis d’en douter. Le nombre élevé des morts causées par le séisme attire la compassion comme les cadavres en décomposition attirent les mouches. Cependant, pas une fois on ne voit, tout au long du film, un corps écrasé. Pas un blessé ni un cri. Le sujet est pourtant saignant. Le choix des images, les deux voix off, l’ironie de certaines scènes, tout est brutal, frontal, mortel. La lente mise

à mort de la reconstruction, le pillage de nos illusions, l’exploitation du chagrin et de la misère tissent un voile de deuil qui étouffe le spectateur. A mesure que les minutes trottent, chacun se découvre sujet du film. Sans être à l’écran, vous êtes dans l’histoire. Le documentaire dresse le tableau d’un énorme raté. C’est le film de notre histoire récente entremêlée avec celle de ceux qui sont venus nous secourir après la catastrophe du 12 janvier. C’est aussi le récit sans fard de la misère des institutions haïtiennes, de la dépendance des pays comme le nôtre, des limites du pouvoir de nos dirigeants et de l’absence de la société civile locale, bonne seulement à grappiller quelques avantages des miettes tombées de la table de la communauté internationale. Ce film devrait être diffusé à grande échelle pour être vu par tous les Haïtiens. Chaque étranger qui met les pieds en Haïti devrait en recevoir une copie et être astreint à regarder ce documentaire intégralement avant de recevoir l’autorisation d’entrer sur le territoire. Assistance mortelle devrait être injecté à tous ceux qui nous veulent du bien, pas comme on administre une punition ou un vaccin, mais simplement pour qu’ils comprennent que nous sommes conscients de nous faire avoir chaque fois que l’on veut nous aider. Assistance mortelle décrypte la répartition de l’aide humanitaire comme de celle dite “aide au développement” dans un pays comme Haïti. Il fait le décompte des bons sentiments de l’opinion publique mondiale, de la générosité intéressée des bailleurs et des attentes des assistés. Au bout du chemin, ces derniers recevront une bouteille d’eau ; le pays, beaucoup de promesses ; et les intermédiaires garderont tous les milliards. Sans tirer de conclusion, Assistance mortelle fait tout pour mettre fin à la carrière de Bill Clinton en Haïti. Le superenvoyé spécial [des Nations unies pour Haïti] et tous ceux qui lui ressemblent en prennent pour leurs grade, titre et qualité. Les assistés, mortellement atteints, ne sont pas épargnés. Raoul Peck peut mettre en chantier son prochain film, le séisme et les ravages de l’aide se poursuivent. —Frantz Duval Diffusé le 16 avril 2013 sur Arte, à voir pendant une semaine sur son site.

AFFAIRES ÉTRANGÈRES Christine Ockrent et les meilleurs experts nous racontent le monde Chaque samedi de 12h45 à 13h30 En partenariat avec

franceculture.fr


AMÉRIQUES

Courrier international — no 1172 du 18 au 24 avril 2013 ↙ Dessin de Brian Stauffer paru dans Time, New York.

ÉTATS-UNIS

Les 166 oubliés de Guantanamo Des dizaines de prisonniers étrangers – jamais inculpés, jamais jugés – sont en grève de la faim depuis plusieurs semaines pour protester contre le sort qui leur est fait. L’un d’eux témoigne.

vestige de dignité. Quand ils viennent pour m’attacher à ma chaise, si je résiste, ils appellent l’équipe de l’ERF. Et donc j’ai le choix : soit j’exerce mon droit de protester contre ma détention et je suis passé à tabac, soit je me soumets et accepte d’être alimenté de force. Si je suis encore là, c’est uniquement parce que le président Obama refuse de renvoyer des détenus au Yémen. C’est absurde. Je suis un être humain, pas un passeport, et j’ai le droit d’être traité comme tel. Je ne veux pas mourir ici mais, sans intervention du président Obama et du président du Yémen, c’est ce que je risque chaque jour. Où est mon gouvernement ? Je me soumettrai à toutes les “mesures de sécurité” qu’ils voudront pour pouvoir rentrer chez moi, même si elles sont complètement inutiles. Je suis prêt à tout accepter pour être libre. J’ai 35 ans. Tout ce que je veux, c’est revoir ma famille et fonder mon propre foyer. La situation est désespérée. Tous les prisonniers souffrent terriblement. Ici, près de quarante personnes sont en grève de la faim. Des gens s’évanouissent d’épuisement tous les jours. J’ai vomi du sang. Et notre incarcération semble sans issue. Nous avons fait le choix de nous priver de nourriture et de risquer la mort tous les jours. J’espère simplement que grâce à nos souffrances les regards du monde se tourneront de nouveau vers Guantanamo, avant qu’il ne soit trop tard. — Samir Naji Al-Hassan Moqbel

2001, j’ai fui au Pakistan, comme tout le monde. Les Pakistanais m’ont arrêté quand j’ai demandé à rencontrer quelqu’un de l’ambassade yéménite. Là, j’ai été transféré à Kandahar, et embarqué sur le premier avion pour Guantanamo. Le mois dernier, le 15 mars, je suis tombé malade. Admis à l’hôpital de la prison, j’ai refusé de m’alimenter. Une équipe de l’Extreme Reaction Force (ERF), une escouade de huit policiers militaires en tenue antiémeute, a fait irruption. Ils m’ont attaché les mains et les pieds au lit. Ils m’ont fait de force une intraveineuse. J’ai passé vingt-six heures dans cette situation, attaché au lit, sans autorisation d’aller aux toilettes. On ne m’a même pas laissé prier.

Vestige de dignité. Je n’oublierai

New York

I

ci, il y a un homme qui ne pèse plus que 35 kilos. Un autre, 45. La dernière fois que j’ai vérifié, j’en pesais 60, mais c’était il y a un mois. Je suis en grève de la faim depuis le 10 février et j’ai perdu près de 14 kilos. Je ne m’alimenterai que lorsqu’on m’aura rendu ma dignité. Je suis détenu à Guantanamo depuis onze ans et trois mois. Je n’ai jamais été inculpé d’aucun crime et ne suis jamais passé en jugement. J’aurais pu être renvoyé chez moi il y a des années – personne, en réalité, ne me considère comme une menace. Et pourtant je suis encore là. Au début, l’armée américaine a affirmé que j’étais un

“garde” d’Oussama Ben Laden. C’était absurde, une idée tout droit sortie de ces films américains que je regardais autrefois. Même eux ne semblent plus y croire aujourd’hui. Mais ils n’ont pas non plus l’air de trop se soucier du temps que je passe ici. Quand j’étais chez moi, au Yémen, en 2000, un ami d’enfance m’a dit qu’en Afghanistan je pourrais gagner plus que mon salaire mensuel de 50 dollars dans une usine et que je pourrais nourrir ma famille. Je n’avais jamais vraiment voyagé et je ne savais rien de l’Afghanistan, mais j’ai tenté l’aventure. J’ai eu tort de lui faire confiance. Il n’y avait pas de travail. J’ai voulu m’en aller, mais je n’avais pas d’argent pour rentrer. Après l’invasion américaine, en

Vu d’ailleurs

avec Christophe Moulin et Eric Chol

En direct vendredi à 17 h 10, samedi à 21 h 10, et dimanche 14 h 10 et 17 h 10.

L’auteur

DR

—The New York Times

jamais la première fois où ils m’ont enfoncé le tube alimentaire par le nez. Je ne peux décrire à quel point il est douloureux d’être nourri de force de cette façon. Quand ils l’ont enfoncé, j’ai eu un haut-le-cœur. J’avais envie de vomir, mais c’était impossible. Ma poitrine, ma gorge et mon estomac me faisaient souffrir. Jamais je n’avais connu pareille douleur. Je ne souhaite à personne de subir ce traitement cruel. Ils continuent à m’alimenter de force. Deux fois par jour, ils m’attachent à une chaise dans ma cellule. Je me retrouve les bras, les jambes et la tête sanglés. Je ne sais jamais quand ils vont venir. Parfois, ils arrivent pendant la nuit, même à 23 heures, quand je dors. Nous sommes si nombreux à être en grève de la faim qu’il n’y a pas assez de personnel médical qualifié pour nous nourrir de force ; il n’y a plus aucune régularité. Ils alimentent les gens au fur et à mesure, toute la journée. Un jour, l’infirmière m’a enfoncé le tube d’environ 45 centimètres dans l’estomac, ce qui m’a fait plus mal que d’habitude, parce qu’elle était bousculée par le temps. J’ai appelé l’interprète pour demander au médecin si la procédure était correcte ou non. Je souffrais tant que je les ai suppliés d’arrêter de m’alimenter. L’infirmière a refusé. Quand ils ont eu fini, une partie de la “nourriture” s’est répandue sur mes vêtements. Je leur ai demandé de me changer, mais le garde n’a pas voulu m’accorder cet ultime

SAMIR NAJI AL-HASSAN MOQBEL Incarcéré depuis 2002 à Guantanamo, ce détenu yéménite est âgé de 35 ans. Il a transmis ce témoignage par téléphone, via un interprète, à ses avocats de l’organisation caritative Reprieve.

L’actualité française vue de l’étranger chaque semaine avec

Contexte Révolte au camp 6 ●●● Le centre de détention de Guantanamo vit sous tension depuis plusieurs mois. Le 6 février, des prisonniers ont entamé une grève de la faim pour protester contre leur détention illimitée, la détérioration de leurs conditions carcérales et les opérations de lutte contre la contrebande impliquant la fouille de leurs corans, qu’ils considèrent comme une profanation. Sur les 166 détenus, 45 sont désormais en grève de la faim et 13 d’entre eux sont alimentés de force. Cette situation tendue a abouti, le 13 avril, à un affrontement entre gardiens et prisonniers. La MaisonBlanche avait été informée en amont de l’assaut qui devait permettre, selon les militaires, de “s’assurer de la santé et de la sécurité des détenus du camp 6”, rapporte The Miami Herald. Les quelque 80 prisonniers du camp 6 profitaient jusque-là de conditions de détention plus clémentes : dans les parties communes, ils pouvaient déjeuner, prier, faire du sport ou encore regarder la télévision. Après l’intervention musclée des gardiens, 60 détenus ont été mis à l’isolement dans des cellules individuelles. L’assaut a été lancé au lendemain d’une visite de trois semaines de la CroixRouge, venue examiner les prisonniers en grève de la faim. Barack Obama avait promis de fermer le centre de détention, ouvert en janvier 2002 sous le gouvernement Bush, dès sa première année de mandat. Toutes ses tentatives dans ce sens ont été contrecarrées par le Congrès.

Ibo Ogretmen / LCI

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LA BELGIQUE VUE DU CIEL 1

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14.

D’UN CONTINENT À L’AUTRE

asie

↙ Lhakar, “Mercredi blanc”. Calligraphie www.tibetan-calligraphy.com

Tibet.La résistance au quotidien Après la répression de l’action collective, les Tibétains ont trouvé à travers le mouvement Lhakar une autre façon de militer, sur un mode à la fois plus individuel et plus culturel.

—Tibetan Political Review (extraits) Inde

A

u-delà de la vague d’immolations qui a logiquement fini par dominer le débat sur le Tibet [voir encadré], un mouvement de résistance souterrain, moins spectaculaire, est en passe de transformer le militantisme tibétain. Touchant tous les Tibétains sans considération des frontières, ce mouvement autonome et populaire est connu sous le nom de Lhakar – terme généralement traduit par “Mercredi blanc”, parfois par “Pur dévouement”. Les prémices du mouvement Lhakar sont apparus en 2008, à la suite du soulèvement qui avait alors embrasé le Tibet contre la domination chinoise [des émeutes à Lhassa avec mort d’homme, ce qui a donné0 lieu à un cycle de manifestations et de répression]. Quatre ans après sa naissance, le mouvement Lhakar a radicalement changé la façon dont les Tibétains conçoivent le militantisme, en s’appuyant sur trois éléments clés :

Courrier international — no 1172 du 18 au 24 avril 2013

l’abandon du mode collectif, l’utilisation de la culture comme d’une arme et l’adoption du principe de non-coopération. Le principal atout du mouvement Lhakar réside dans sa simplicité. Il est axé sur des aspects fondamentaux de la liberté, en l’occurrence sur les décisions les plus prosaïques que les gens prennent au quotidien – le moment où ils se rendent au temple, le genre de musique qu’ils écoutent, les restaurants qu’ils fréquentent, la langue qu’ils pratiquent à la maison – plutôt que sur les grandes décisions, lesquelles se paient plus cher. Dans les années 1980, les Tibétains avaient pour habitude de se presser dans le temple de Jokhang [à Lhassa] une fois par semaine pour y allumer des lampes au beurre, y brûler de l’encens et prier secrètement pour le dalaïlama [toute allusion au leader spirituel, en exil en Inde depuis 1959, est interdite sur le territoire chinois]. Essentiellement symboliques et religieux, ces rites se déroulaient le mercredi, jour censé porter chance au dalaï-lama [qui est né un mercredi]. Mais,

en 2008, la campagne de répression aveugle de la Chine a radicalisé les Tibétains et politisé une nouvelle génération. Rares ont été les familles tibétaines épargnées, et même celles qui étaient restées cloîtrées chez elles en attendant la fin de l’insurrection ont eu vent d’arrestations, de disparitions et d’exécutions. Face à une Chine qui éradiquait la moindre forme collective d’opposition, les Tibétains ont riposté en décollectivisant leur militantisme. A travers des initiatives individuelles – porter les vêtements traditionnels, manger tibétain, écouter les stations de radio indépendantes [étrangères], transmettre la langue tibétaine chez eux –, un grand nombre de Tibétains ont entrepris d’utiliser la sphère privée pour affirmer une identité réprimée depuis des décennies. Dans un climat politique particulièrement lourd, des rites qui étaient jusque-là culturels sont subitement devenus des gestes politiques permettant aux gens de se définir non seulement comme tibétains, mais plus encore comme “non-chinois”. Au jeu de la politique identitaire, être tibétain est devenu synonyme de “ne pas être chinois”. Ce phénomène a donné lieu à toute une kyrielle d’actions concrètes qui dépassent le symbole – et les mercredis.

Fleur délicate. En privilégiant les actes de résistance individuels plutôt que les actes de protestation collective, le mouvement Lhakar a décentralisé la résistance. En faisant de leur domicile, de leur lieu de travail ou de leur ordinateur un terrain de lutte, les Tibétains se servent de leurs choix individuels, si simples soient-ils, et de leurs activités quotidiennes pour conquérir plus d’espace social, politique et économique. Les disciples du mouvement n’attendent pas que la liberté émane d’un changement politique ou d’un revirement de Pékin, mais de leurs propres réflexions, décisions et actions quotidiennes, lesquelles nourrissent un monde parallèle libre qui finira par s’affranchir de l’appareil répressif chinois. Ainsi, en individualisant le militantisme, le mouvement Lhakar poursuit l’œuvre de résistance en donnant à l’individu les moyens d’agir. La première chose que nous qui avons grandi en exil apprenons de notre culture, c’est qu’elle est menacée d’extinction au Tibet et d’assimilation à l’étranger. Nous pensions que la culture était à la merci des politiques, et les politiques menées au Tibet laissaient peu d’espoir quant à sa survie. Les Tibétains de ma génération avaient le sentiment que la culture tibétaine était semblable à une fleur délicate : très jolie, mais incapable de se défendre. Or le mouvement Lhakar renverse cette perception démotivante de la culture. Depuis son avènement, un nombre croissant de Tibétains se servent de la culture comme d’un outil pour réclamer davantage de droits politiques. L’art tibétain, la littérature, la poésie et la musique leur permettent d’exprimer leur foi dans le dalaï-lama, leur amour de la patrie et leur soif de liberté. Les chansons à message ou les vidéos montrant des images du dalaï-lama connaissent un succès foudroyant et se vendent par milliers. Cette recrudescence de la consommation

de musique et de poésie tibétaines a donné lieu à un renouveau de l’art et de la littérature. Pour la première fois depuis des décennies, des siècles peut-être, les Tibétains redécouvrent que la culture peut sauver la politique, au lieu d’attendre que la politique sauve la culture. Cette transformation trouve son expression la plus vivante dans le regain d’enthousiasme du public pour l’étude du tibétain. Dans différentes régions du Tibet, jeunes et vieux s’engagent à parler un tibétain inaltéré en bannissant les mots chinois de leur vocabulaire. A Sertha, dans le Kham [région de l’est du Tibet incluse dans la province chinoise du Sichuan], les anciens distribuent gratuitement des dictionnaires aux jeunes. Les écrivains et les musiciens du Tibet oriental, dont beaucoup préféraient la langue dominante – le chinois – comme moyen d’expression artistique, écrivent ou chantent désormais en tibétain. Dans les restaurants et les cafés, les patrons ne servent que les clients qui commandent en tibétain. Les utilisateurs de [la plate-forme de microblogging] Weibo écrivent en tibétain tous les mercredis ; ceux [des réseaux sociaux] Renren et Facebook postent régulièrement des images et des poèmes à caractère politique. Ce ne sont là que quelques exemples de la multiplication des actions de Lhakar à travers le Tibet, de Litang à Lhassa en passant par Ngaba, Rebkong, Sertar et Nangchen. A travers l’art, la poésie et la littérature, les Tibétains ont su se créer une zone tout en dégradés de gris, inconnue du monde en noir et blanc de la politique. Pour une génération qui a grandi dans le mythe selon lequel nous ne pourrons jamais rivaliser avec la puissance chinoise, rien n’est plus stimulant que de voir notre culture procurer une palette d’armes non violentes mais efficaces. La culture tibétaine était un avoir gelé. Grâce au mouvement Lhakar, elle est aujourd’hui un capital actif. Elle était un sceptre sacré, elle est aujourd’hui un javelot d’or. Plus d’un millénaire s’est écoulé depuis que le bouddhisme a apprivoisé le Tibet, mais notre instinct guerrier demeure intact. Nous nous jetons dans la bataille avant d’en calculer les gains potentiels et d’en analyser les risques. Dans la quasi-totalité des légendes tibétaines, la bravoure et l’action éclipsent la planification et la préparation. La stratégie occupe une place négligeable dans l’imaginaire tibétain. Pendant des années, la résistance tibétaine s’est essentiellement concrétisée dans la rue. Or, si elles sont efficaces et peu risquées en exil, les manifestations se paient généralement au prix fort au Tibet. Le simple fait de manifester peut vous valoir de vous faire tirer dessus, ou plus certainement d’être jeté en prison. En revanche, le mouvement Lhakar privilégie la stratégie et, grâce à lui, les Tibétains ont appris à apprécier l’efficacité de la non-coopération – une tactique

Si Lhakar trouve un tel écho, c’est parce qu’il s’agit d’un mouvement ouvert, librement consenti et à géométrie variable


ASIE.

Courrier international — no 1172 du 18 au 24 avril 2013 ↓ Un jeune blogueur tibétain travaille sur son ordinateur à son domicile dans l’est du Tibet. Photo Giancarlo Radice/Parallelozero

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↓↓ Une femme en habit traditionnel fait ses courses au supermarché d’un monastère dans l’est du Tibet. Photo Giancarlo Radice/Parallelozero

bruissent de conversations sur la résistance, les stratégies et les actions à mettre en œuvre. Enhardis par les résultats tangibles de la non-coopération, les Tibétains ne voient plus la non-violence comme un principe religieux qui restreint l’action effective, mais comme une arme stratégique qui libère leur potentiel. Ainsi qu’il a déjà été prouvé maintes fois lors d’autres révolutions, rien ne sape plus efficacement les fondements d’une dictature qu’une campagne de non-coopération suivie et généralisée. L’automne dernier, les autorités chinoises de Sershul, au Tibet oriental, ont appréhendé une femme tibétaine qui portait la chuba [vêtement traditionnel] un mercredi. Au même moment ou presque, ils arrêtaient plusieurs centaines de Tibétains accusés d’appartenir à un groupe de sauvegarde de la langue tibétaine, et beaucoup d’autres pour apologie du végétarisme – les anciens se plaisent à croire que les bons karmas qu’ils accumulent en réduisant leur consommation collective de viande prêteront longue vie au dalaï-lama.

préférences, plutôt que de la conformer de force à certaines règles et convenances. C’est de supporters que le mouvement Lhakar a besoin, et non de gendarmes. L’heure est venue de passer à la vitesse supérieure en étoffant la philosophie du mouvement et en généralisant sa pratique à un rythme qui ne sera non pas dicté par la Chine, mais par les Tibétains. Ce n’est pas le moment de diviser les Tibétains entre les activistes et les pacifistes, le politique et le culturel, le laïque et le religieux. Il convient au contraire de brouiller les lignes entre le culturel, le politique, le social et l’économique, car un tel cloisonnement n’existe pas dans la vie réelle ; nous évoluons dans chacune de ces sphères en même temps. Le jour est proche où l’Etat chinois considérera tout Tibétain comme un militant et la moindre action comme subversive. C’est à ce moment-là que nous saurons que la Chine a perdu la bataille du Tibet. Tenzin Dorjee* * Tenzin Dorjee est le directeur général de l’association Etudiants pour un Tibet libre.

Ouverture. Le gouvernement chinois pour-

qui convient aux plus téméraires comme aux plus timorés tout en étant moins coûteuse et souvent plus efficace que les prêches et les actions de protestation. Depuis 2008, beaucoup de Tibétains ne mangent plus que dans les restaurants tibétains et n’achètent plus que tibétain, obligeant les boutiques chinoises à mettre la clé sous la porte dans plusieurs villes. Riposte poétique à une loi martiale (qui ne dit pas son nom) instaurée par la Chine au Tibet, ce boycott (qui ne dit pas son nom) des commerces tenus par les Chinois s’appuie sur les principes de non-coopération économique chers à Gandhi. Longtemps, les Tibétains de Nangchen ont acheté leurs légumes à des prix astronomiques chez les épiciers chinois, qui avaient le monopole du marché des fruits et légumes. Mais, début 2011, un groupe de Tibétains a

entrepris de boycotter les marchands chinois. Les répercussions de leur boycott se sont multipliées lorsque le mouvement a pris de l’ampleur. A peine deux mois plus tard, bon nombre d’épiceries chinoises avaient baissé le rideau faute de clientèle, bientôt remplacées par de nouveaux marchands, tibétains cette fois. Pour la première fois dans l’histoire récente, les Tibétains découvrent que leurs actions individuelles peuvent avoir une influence sur leur avenir commun. La rhétorique de la résistance a évolué, passant d’un discours de victimisation à un discours axé sur l’engagement, la créativité et la stratégie. Jusqu’à une date récente, la plupart des discussions commençaient et se terminaient par une évocation du sentiment d’impuissance des Tibétains face à une Chine intraitable. Aujourd’hui, les salons et les maisons de thé

rait bien avoir trouvé un nouvel ennemi dans le mouvement Lhakar. Mais en le proclamant son adversaire la Chine cible un concept, un mot abstrait, face auquel elle est désarmée. L’essence de Lhakar n’est pas la chuba que l’on porte, mais l’intention qui accompagne ce geste. Le vrai Lhakar est un mouvement spirituel. A ce titre, il est invisible et nul ne peut l’atteindre – ni les soldats, ni les chars, ni les balles. La répression brutale à l’encontre de ceux qui parlent tibétain, portent certains types de vêtements ou pratiquent le végétarisme est la preuve que la Chine n’est plus aussi sûre d’elle. Cette répression se retournera contre le régime et finira par renforcer le mouvement Lhakar. Paradoxalement, la menace pourrait bien venir de l’intérieur, d’un malentendu sur la notion de non-violence stratégique. Nous ne devons pas penser que le simple fait de porter la chuba ou de parler un tibétain immaculé suffit à remplir notre quota personnel de militantisme, ni que le fait de ne pas porter la chuba ou de parler une autre langue en est une violation. Une définition étroite de Lhakar risque de l’étouffer avant terme ; une définition plus large et ouverte donnera au mouvement la place indispensable pour grandir et mûrir. S’il existe mille façons de pratiquer le mouvement Lhakar, comment l’Etat chinois pourra-t-il les combattre toutes ? Les mouvements sociaux se nourrissent des apports positifs et meurent dès lors qu’ils sont disciplinés par une autorité moralisatrice. De fait, si Lhakar trouve un tel écho, c’est précisément parce qu’il s’agit d’un mouvement ouvert, librement consenti et à géométrie variable. Nous devons permettre à toute personne d’y apporter sa pierre en toute liberté, à sa guise et selon ses propres

Suicides

L’information aussi est réprimée ●●● Au moins 113 Tibétains se sont immolés par le feu depuis 2009 en signe de protestation contre le pouvoir chinois au Tibet, a indiqué fin mars le gouvernement tibétain en exil à Dharamsala, en Inde, cité par le site tibétain Phayul. Des images de ces protestations prises par des témoins sont régulièrement diffusées sur Internet. Afin d’empêcher ces suicides, les autorités chinoises ont multiplié les mesures. Outre la concentration de forces de sécurité et la mise en place de camions incendie dans les sites sensibles, elles ont annoncé en décembre 2012 que le fait d’inciter ou d’aider autrui à s’immoler serait qualifié de meurtre avec préméditation, selon le quotidien chinois Gannan Ribao. En janvier 2013, au moins 8 Tibétains ont été condamnés à de lourdes peines en relation avec des cas d’immolation. Un moine a été condamné à la peine de mort avec sursis.La diffusion des informations s’y rapportant est également sévèrement réprimée. Le 15 avril, on a appris que 4 Tibétains avaient été condamnés à des peines de prison comprises entre trois et six ans dans l’est du Tibet pour avoir “commis des actes séparatistes et transmis à l’étranger des informations sur des immolations”, selon Phayul.


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ASIE

Courrier international — no 1172 du 18 au 24 avril 2013

PAKISTAN

La capitale du Baloutchistan est connue pour sa tolérance, ses débats d’idées et sa gastronomie. Aujourd’hui frappée par la violence et le terrorisme, elle continue pourtant de charmer ses habitants.

↑ Dessin de Traboulsi, Liban.

—Dawn Karachi

L

a ville de Quetta, malgré la violence dont elle est régulièrement le théâtre [voir encadré], reste célèbre pour son hospitalité. Il y a bien longtemps, elle était aussi connue pour la paix qui y régnait, mais cette époque est aujourd’hui révolue. Par le passé, les règles religieuses, tribales et politiques constituaient

une forme de protection pour les groupes les plus vulnérables de la société. Les solides traditions tribales empêchaient que les minorités comme les hindous et les chrétiens ne soient la cible d’attaques violentes. Aujourd’hui, une contradiction est pourtant apparue. La tolérance est désormais tapie dans l’ombre de la violence : elle existe encore, mais elle peine à survivre. Comme les femmes sont encore libres et protégées, par exemple, les membres de minorités se tournent vers elles et les utilisent comme boucliers lorsqu’ils voyagent dans les zones sensibles de la ville. Quetta est encadrée par une forteresse naturelle de montagnes – le nom de la ville vient en effet du mot kwatta, qui signifie “fortification” en langue pachtoune. On trouve les montagnes Zarghoon au nord, Murdar à l’est, Chiltan au sud et Takatu à l’ouest. Au cœur de la ville, les ethnies et les langues sont nombreuses et variées. Pendant des siècles, Quetta a accueilli à bras ouverts des personnes de toutes religions et origines ethniques. Malgré les troubles et les affrontements sanglants depuis plusieurs années, la population cherche le bonheur là où elle peut. Récemment, Basant Panchami [fête hindoue] a été célébré, ce qui montre le courage des habitants, disposés à faire de leur mieux pour enterrer la tristesse et la haine. Du petit-fils au grand-père, toutes les générations ont fait voler des cerfs-volants [comme il est de coutume à cette occasion]. Les journées ville morte continuent, mais les habitants sortent tout de même pour piqueniquer la veille de ces événements. En dépit de ces manifestations de résistance, la beauté naturelle et la culture dynamique de Quetta sont éclipsées depuis quelque temps par les attentats-suicides, les assassinats et, plus généralement, la violence. Tout a commencé dans les années 1980, lorsque les

Thierry Garcin et Eric Laurent 6h45/6h57 du lundi au vendredi dans Les Matins de France Culture en partenariat avec

franceculture.fr

“Les postes de contrôle des ‘forces de sécurité’ cernent toutes les aires de pique-nique”

Situation GILGITBALTISTAN K.P.

Kaboul

moudjahidin (les terroristes d’aujourd’hui), soutenus par la CIA, étaient réfugiés en toute sécurité dans cette zone [où ils se regroupaient, fuyant l’invasion soviétique de leur pays, l’Afghanistan, avant d’y retourner pour combattre]. Les mercenaires y ont apporté non seulement des armes, mais aussi des substances illicites. Désormais, la province pakistanaise la moins peuplée [le Baloutchistan, dont Quetta est la capitale] est un couloir pour les trafiquants de drogue. Les citoyens ordinaires de Quetta ont bien conscience des contradictions auxquelles ils sont confrontés au quotidien. “Les postes de contrôle des ‘forces de sécurité’ cernent toutes les aires de pique-nique”, constate le Dr Irfan Tareen, qui pratique la médecine depuis vingt-cinq ans. Il ajoute que la fermeture de plusieurs routes pour des raisons de sécurité gêne la circulation dans la ville, mais fait aussi remarquer que, tous les vendredis, des rassemblements ont lieu au stade Ayub et au parc Sadiq Shaheed pour danser au rythme des tambours. Pendant ce temps, les marchés, hôtels et centres commerciaux ne désemplissent pas. L’hôtel Baldia, lieu traditionnel de réunion à Quetta, continue d’accueillir des universitaires, des politiciens et des personnalités littéraires. Situé en face d’un tribunal datant de l’époque coloniale, cet hôtel est toujours plein. Le célèbre photographe Khalid Noorzai, devant une tasse de thé, fait remarquer combien ce lieu est propice aux rencontres. “Ici, tout le monde parle de politique, on peut y retrouver les anciens camarades”, dit-il. De grandes figures politiques sont venues ici pour partager leurs idées. Dans la province du Baloutchistan, il ne fait aucun doute que les débats politiques sont toujours bien vivants. A part les affaires publiques, la nature et les fêtes, il reste la gastronomie. Quetta est connue pour le rôti de mouton de la ville voisine, Kuchlak, et le restaurant Lehri Sajji est en permanence assailli par tous ceux qui veulent goûter au traditionnel plat régional. Il n’y a pas si longtemps encore, tout cela, la culture, le dynamisme, faisait la renommée de Quetta. Même si certains essaient de dénaturer cette image, nombreux sont les habitants qui font de leur mieux pour perpétuer activement la vie de Quetta telle qu’ils l’ont connue. —Heba Islam

AFGHANISTAN Z.T.

Quetta

Islamabad

PENDJAB

BALOUTCHISTAN

IRAN

INDE

PAKISTAN SIND

Karachi 200 km

Contexte

Particularismes régionaux ●●● Le Baloutchistan est une des quatre provinces qui constituent l’Etat fédéral du Pakistan. Il ne représente en réalité qu’une partie du territoire baloutche, qui s’étend au-delà des frontières, en Iran et en Afghanistan. Il existe un nationalisme baloutche très virulent qui a donné lieu à cinq guerres contre l’Etat pakistanais pour la création et l’indépendance d’un grand Baloutchistan. Quetta, la capitale de la province, est un des avant-postes du pays vers l’Afghanistan et est dominée par la communauté pachtoune, qui pratique l’islam sunnite, tout comme l’ethnie baloutche. La minorité hazara pratique quant à elle l’islam chiite. Elle a été la cible de plusieurs attaques violentes qui ont fait plus d’une centaine de morts en février dernier et qui ont conduit à la démission du gouvernement provincial.

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Courrier international — no 1172 du 18 au 24 avril 2013

afrique

Maroc. Pays d’immigrés… espagnols Pour fuir le chômage, ils sont de plus en plus nombreux à quitter leur pays pour se rendre, notamment, dans le royaume chérifien.

2,7 % C’est le taux de croissance enregistré par l'économie marocaine en 2012. Il représente la moitié de celui de 2011 (5 %), selon les chiffres publiés en janvier 2013 par le Haut-Commissariat au plan (HCP) et rapportés par l'hebdomadaire de Casablanca La Vie économique. Pour 2013, le HCP prévoit une croissance de 4,8 %.

le taux ahurissant de 26 %, et les Marocains ont cessé de regarder l’Espagne comme un pays de cocagne. A l’Instituto Cervantes de Tanger, le nombre de Marocains inscrits à des cours d’espagnol a diminué de presque un tiers depuis le début de la crise, en 2008. Dans le même temps, le nombre de CV d’enseignants espagnols reçus chaque mois a doublé, constate Javier Alvarez Gálvez, un des dirigeants de cet établissement. Natxo Laborda, professeur à l’Instituto Cervantes récemment diplômé de l’université espagnole, est arrivé en 2010 pour un stage. C’est en voyant que le taux de chômage chez les jeunes Espagnols avait atteint 55 % qu’il a décidé de rester. “En apprenant cela, j’ai eu peur de rentrer”, dit-il.

Un autre monde. Natxo Laborda

↑ Dessin de Mayk paru dans Sydsvenskan, Malmö.

—The Christian Science Monitor Boston

M

arcos Martínez Bacelo ne sait pas quand il pourra rentrer chez lui. Cela fait maintenant six mois que cet homme de 36 ans a quitté sa ville de Vigo, en Galice, pour travailler comme mécanicien. Tout en passant ses doigts rugueux dans ses cheveux poivre et sel coupés court, il nous expose sa situation : il y a un an, il a perdu l’emploi qu’il occupait dans une compagnie d’électricité espagnole. Après avoir trouvé un autre travail, il a été de nouveau licencié six mois

plus tard. Il a alors décidé de laisser sa femme et ses deux enfants en Espagne et d’embarquer pour le Maroc pour chercher un travail. “Le plus difficile à vivre, ici, c’est de ne pas avoir ma famille à mes côtés”, déclare Marcos Martínez en regardant les photos de ses deux enfants, Soraya, 10 ans, et Nicolas, 3 ans. Depuis très longtemps, les Marocains émigrent vers l’Europe pour travailler, mais aujourd’hui, avec la crise économique européenne, la tendance s’inverse : ce sont les Européens qui viennent au Maroc pour chercher un emploi. “C’est le monde à l’envers”, écrit Hein

de Haas, codirecteur de l’Institut des migrations internationales, affilié à l’université d’Oxford. Selon l’Institut national de la statistique d’Espagne, le nombre d’Espagnols officiellement enregistrés en tant que résidents sur le sol marocain a été multiplié par 4 entre 2003 et 2011. Aujourd’hui, des dizaines de milliers d’entre eux se trouveraient en situation illégale. “Avant la crise, se souvient Marcos Martínez, personne en Espagne n’aurait imaginé partir un jour au Maroc pour travailler, ça ne nous serait jamais venu à l’esprit.” Le chômage en Espagne a aujourd’hui atteint

est payé à l’heure et il ne bénéficie pas d’avantages. Ses revenus lui permettent de vivre décemment au Maroc, mais, selon lui, ce salaire ne serait pas suffisant à Madrid. Grâce aux compagnies aériennes low cost, il rentre en Espagne quasiment chaque mois. Même s’il aime voir ses amis et sa famille, il est heureux de vivre au Maroc étant donné la conjoncture économique. “Avec ce que je vois là-bas, j’aime autant revenir à Tanger.” Préférer vivre au Maroc quand on est espagnol peut sembler étrange. Avec un PIB six fois inférieur à celui de l’Espagne et un taux de chômage estimé à 30 %, “la crise est bien plus profonde au Maroc qu’en Espagne”, rappelle Mehdi Lahlou, professeur d’économie à l’Institut national de statistique et d’économie appliquée du Maroc. Pourtant, il trouve logique que les Espagnols envisagent de venir chercher un travail dans son pays. Pour un séjour de moins de trois mois, ils n’ont pas besoin de visa pour entrer sur le territoire marocain. Et il leur suffit de fouler le sol espagnol, par exemple une enclave

comme Ceuta ou Melilla, pour remettre les compteurs à zéro, alors que les Marocains, eux, doivent faire une demande de visa pour entrer légalement en Espagne. En outre, avec un taux de change entre le dirham marocain et l’euro de 10 pour 1, Mehdi Lahlou assure que les Espagnols qui travaillent pour des entreprises européennes au Maroc ou qui arrivent avec des économies “vivent comme des rois”. Il ajoute que ces atouts permettent aux Espagnols d’aller et venir facilement entre les deux continents et de répondre aux offres d’emploi là où elles se présentent. Quant à Marcos Martínez, partir au Maroc était sa meilleure chance de trouver un travail. Mais cela a un prix. Sa famille vit en Galice, dans le nord-ouest de l’Espagne, depuis des générations. Frottant son pouce contre la paume de sa main, Marcos Martínez montre à quel point il a la Galice dans la peau : il est rongé par la “moriña”, le mal du pays des Galiciens. “Où qu’il vive, un Galicien reste un Galicien”, dit-il. Bien que Tanger soit à seulement 12 kilomètres de l’Espagne, le Maroc est “un autre monde”, déclare Martínez. Entre l’appel à la prière diffusé cinq fois par jour par les haut-parleurs et la consommation d’alcool mal considérée, le Maroc est bien différent de l’Espagne. Pourtant, les différences culturelles ne semblent pas dissuader les Espagnols aux abois. Propriétaire d’un restaurant, Hicham Abdelmoula recrute des chefs espagnols pour son établissement de Tanger, spécialisé dans la cuisine ibérique, qui surplombe le détroit de Gibraltar : là, chaque jour, les ferrys font la navette entre l’Espagne et le Maroc. Le secteur espagnol de la restauration a été gravement touché par la crise : selon un rapport publié par le bureau d’études Nielsen en 2012, le nombre de restaurants en Espagne n’a jamais été aussi bas depuis 1997. Hicham Abdelmoula a toujours employé des Espagnols pour travailler dans son restaurant, mais, depuis le début de la crise, il remarque une affluence accrue des envois de CV et un changement d’attitude des candidats. “Ils sont pour la plupart prêts à quitter leur famille, à tout laisser derrière eux pour un salaire ici. Ils ont l’air désespéré. Les candidats que j’ai au téléphone n’arrêtent pas de me rappeler, c’est presque du harcèlement. Ils sont prêts à tout, même à quitter leur pays et à venir s’installer en Afrique.” Pour Abdelmoula, qui habite depuis toujours à Tanger, tout cela est surprenant. “Imaginez, c’est comme si demain les Américains allaient chercher du travail au Mexique.” —Karis Hustad


AFRIQUE.

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MALI

Ça chauffe à Bamako ! Les cambrioleurs s’en donnent à cœur joie avec l’arrivÊe de la canicule.

—Le RÊpublicain Bamako

A

CÔTE D’IVOIRE

Deux bougies, un pays divisÊ Deux ans après la chute de Laurent Gbagbo et l’arrivÊe au pouvoir d’Alassane Ouattara, les lignes n’ont pas bougÊ entre les familles politiques.

—L’Intelligent d’Abidjan Abidjan

A

u RHDP [Rassemblement des houphouĂŤtistes pour la dĂŠmocratie et la paix, au pouvoir], on estime que le 11 avril est le jour de la victoire de la dĂŠmocratie sur la dictature. Au FPI [Front patriotique ivoirien, parti du prĂŠsident dĂŠchu Laurent Gbagbo], ce jour est considĂŠrĂŠ comme celui du deuil de la dĂŠmocratie et du triomphe de la barbarie. En 2011, Ă  cette m��Şme date, la CĂ´te d’Ivoire orait un visage hideux après cinq longs mois d’une crise dite postĂŠlectorale. Ce jour-lĂ  s’opĂŠrait une alternance Ă  la tĂŞte du pays. Laurent Gbagbo, après un bras de fer avec son rival Alassane Ouattara, capitulait. Ce dernier prenait ainsi les rĂŞnes du pays. C’Êtait le couronnement d’une longue lutte pour le pouvoir. Aujourd’hui, ces tristes ĂŠvĂŠnements sont derrière nous. Mais leurs sĂŠquelles dans le corps social ont du mal Ă  disparaĂŽtre. Pourtant, des progrès ont ĂŠtĂŠ faits depuis, en dĂŠpit des failles que l’on peut relever. La CĂ´te d’Ivoire est dotĂŠe d’un Parlement depuis dĂŠcembre 2011. Les conseils municipaux et rĂŠgionaux sont en instance de renouvellement. Les grands travaux ont repris avec la construction du troisième pont, de l’Êchangeur de la Riviera II pour ce qui est d’Abidjan. Dans le Nord, la route TingrĂŠla-Boundiali a commencĂŠ Ă  recevoir ses premières couches de bitume. Les investisseurs auent, qui pour une prospection, qui pour prendre des parts dans des entreprises. La diplomatie

ivoirienne est redynamisĂŠe et la CĂ´te d’Ivoire glane chaque jour des lauriers Ă  ce niveau. Le budget national culmine Ă  3 800 milliards [de francs CFA, soit 5,8 milliards d’euros]. Un record ! Mais derrière ce tableau reluisant se cachent encore des diďŹƒcultĂŠs Ă  surmonter. L’embellie ĂŠconomique n’a pas encore atteint la cadence qu’il faut pour que les populations en ressentent les eets. Des familles se plaignent de la chertĂŠ de la vie entraĂŽnĂŠe par une ination qui oscille depuis 2011 entre 3 et 5 %, selon des estimations. Si les bailleurs de fonds dressent un satisfecit quant Ă  la gestion ĂŠconomique et ďŹ nancière, certaines organisations des droits de l’homme dĂŠnoncent jusqu’à ce jour une justice des vainqueurs (voir le dernier rapport de Human Rights Watch). C’est dire que des progrès doivent ĂŞtre rĂŠalisĂŠs sur le chantier des droits de l’homme. Ils sont nombreux, les partisans de Laurent Gbagbo qui croupissent encore dans les prisons du Nord et du Sud dans l’attente d’un jugement qui tarde. Alassane Ouattara est pratiquement Ă  mi-mandat. Il a toujours avec lui son monde : aucun revirement n’est Ă  dĂŠplorer, hormis quelques grognes de militants isolĂŠs. Du cĂ´tĂŠ de l’opposition, le FPI, après le clash avec Mamadou Koulibaly, a aussi conservĂŠ son monde autour de son nouveau leader : Sylvain Miaka Ouretto. On en dĂŠduit que les lignes n’ont pas encore vĂŠritablement bougĂŠ. ExceptĂŠ pour les centristes, autrefois liĂŠs Ă  Laurent Gbagbo et qui cherchent une nouvelle aire d’expression. VoilĂ  le tableau tel qu’il se prĂŠsente globalement deux ans après la capture de Laurent Gbagbo et l’avènement d’Alassane Ouattara. —Sylvain GuĂŠdĂŠ DĂŠbailly

SOURCE L’INTELLIGENT D’ABIDJAN Abidjan, CĂ´te d'Ivoire Quotidien, 7 000 ex. www.lintelligentdabidjan.org CrĂŠĂŠ en 2003, ce journal de 12 pages (en couleurs) paraĂŽt du lundi au samedi. Il n’est infĂŠodĂŠ Ă  aucun parti politique et a pour devise “Le quotidien dont vous avez rĂŞvĂŠâ€?.

↑ Laurent Gbagbo face à Alassane Ouattara. Dessin de Faber paru dans Le Jeudi, Luxembourg.

h, la canicule Ă  Bamako ! Il est dur de bien vivre dans la capitale malienne en cette pĂŠriode oĂš le ciel a dĂŠcidĂŠ de ne pas se montrer clĂŠment. DiďŹƒcile de trouver de l’ombre. Avec les multiples constructions de maisons en hauteur, le faible nombre d’espaces verts ou leur manque d’entretien dĂŠcuplent la sourance des populations. Depuis le dĂŠbut du mois de mars, nombreuses sont les personnes qui se ruent sur les ventilateurs, ce qui rend ce marchĂŠ de plus en plus orissant. Malheureusement, avec les coupures de courant intempestives,

il est diďŹƒcile d’espĂŠrer ĂŠchapper Ă  la fournaise Ă  l’intĂŠrieur des maisons, mĂŞme pour ceux qui se sont munis de climatiseurs. Dans l’espoir de trouver un peu d’air pour adoucir leurs nuits, bien des gens amènent leurs couchettes sur leur terrasse ou sous le manguier, quand leur concession en dispose. Cette pratique les expose au banditisme. En eet, pendant les nuits de chaleur, les gens ont de plus en plus de mal Ă  dormir et, durant les rares moments oĂš ils y parviennent, leur sommeil est d’une profondeur exceptionnelle. Certains malfrats en tirent avantage pour faire leurs opĂŠrations. ProďŹ tant des portes ouvertes au vent, ils font de nombreuses victimes. Ajoutez Ă  cela tous les risques d’abus sexuels ou de tentatives de viol que certains individus malintentionnĂŠs pratiquent sur les aides mĂŠnagères ou toute autre personne qui dorment dans les cours communes, on a un cocktail dĂŠtonant. Pour plus de prudence, il est important de s’hydrater le plus souvent possible, et d’accorder une attention particulière aux enfants et aux personnes âgĂŠes. —Khadydiatou Sanogo

     

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20.

D’UN CONTINENT À L’AUTRE

europe

Courrier international — no 1172 du 18 au 24 avril 2013 ↙ Policiers et mineurs lors de la “bataille d’Orgreave” dans le Yorkshire, juin 1984. Photo Peter Arkell

encore maintenant qu’elle est morte. Cela ne change absolument rien.” Chris Whitley, 56 ans, vendait du tabac pendant la grève. Aujourd’hui, il est venu au Black Bull pour “célébrer l’événement, bien sûr. Elle a tué tous ces villages.” Des familles entières ont été déchirées par la grève, certains frères refusent toujours de se parler, incapables de se pardonner quand l’un a franchi le piquet de grève tandis que l’autre poursuivait la lutte avec un salaire réduit durant toute une année ou plus. “Pourriture de salopards”, lâche un des buveurs, qui préfère garder l’anonymat par crainte de rouvrir d’anciennes blessures. Whitley explique qu’il a pensé à faire imprimer des tee-shirts sur lesquels on pourrait lire : “Thatcher est en enfer. Ça ne fait que quelques heures et elle a déjà fait fermer les fourneaux.” Accoudés au bar, les hommes comparent tous les messages qu’ils ont reçus au cours de la journée. L’un deux brandit fièrement un message reçu juste après 13 heures et disant simplement : “Hourra !”

Royaume-Uni. Ils sont venus enterrer Thatcher FOCUS

Comme on pouvait s’y attendre, la mort de la Dame de fer ne fait guère couler de larmes parmi les mineurs du Yorkshire qui lui avaient tenu tête lors de la grève de 1984.

—The Guardian (extraits) Londres

J

e vais vous dire ce qui nous a vraiment énervés, nous les mineurs”, explique Pete Mansell devant une pinte de John Smith le lundi 8 avril. “Elle a dit que nous étions les ennemis de l’intérieur. Mais non, on voulait juste protéger nos vies, nos familles, nos enfants, nos biens et tout ce qu’on avait. Et on s’est battus pour ça avec acharnement.” Ainsi que la plupart des autres buveurs du Black Bull, un pub de Rotherham [dans le Yorkshire, dans le nord-est de l’Angleterre], cet ancien mineur aujourd’hui âgé de 55 ans était là le 18 juin 1984, à Orgreave, quand

s’est déroulée la plus violente confrontation entre mineurs et forces de police. Presque trente ans se sont écoulés depuis que Margaret Thatcher a traité de “voyous” les grévistes de la “bataille d’Orgreave”. Mais dans un village “décimé par Thatcher”, comme le décrit l’un des buveurs, les mots ravivent de vieilles blessures. Est-il si surprenant que les hommes réunis dans ce pub soient venus fêter la disparition de leur ancienne ennemie ? “Je ne suis pas un hypocrite”, lance Mansell, qui vient du village voisin, Swallownest, et a travaillé dans les mines durant vingt-deux ans. “J’ai dit du mal de Thatcher quand elle était vivante et j’en dirai

les mines qui ont disparu, explique Mansell, qui travaillait dans les mines de Treeton. Les mineurs ont aussi perdu “l’esprit de camaraderie, de collectivité, le sentiment qu’on se serrait tous les coudes”. Thatcher n’a pas seulement détruit son village et bien d’autres, poursuitil, elle est en partie responsable du climat politique actuel. “C’était un conflit de lutte des classes, conclut Mansell. Les gens d’en haut ne voulaient pas qu’on gagne, les gens qui avaient de l’argent ne voulaient pas qu’on gagne. Si on avait gagné, ils ne pourraient pas faire ce qu’on les laisse faire aujourd’hui : baisser les allocations pour handicapés et tout ça. Les syndicats les en auraient empêchés. Mais on n’a pas gagné.” —Helen Pidd et David Conn

SOURCE

“Coup monté”. Tous sont convaincus qu’on ne connaît pas encore toute la vérité sur la bataille d’Orgreave. La diabolisation des grévistes réveille une vieille et profonde amertume. Au lendemain des événements, les médias ont très peu couvert les démêlés judiciaires qui ont suivi les violences de cette journée, largement présentée comme une attaque des mineurs contre les forces de police. Quatre-vingt-quinze mineurs ont été arrêtés à Orgreave. Poursuivis pour émeute, ils encouraient des peines de prison pouvant aller jusqu’à la perpétuité. Toutefois, un an plus tard, le 17 juillet 1985, tous furent acquittés. L’accusation retira ses plaintes après qu’eurent été mises en évidence les incohérences des témoignages de policiers cités à comparaître. Il apparut clairement que c’étaient les mineurs qui avaient été attaqués par des policiers à cheval et armés de matraques. Il fut également démontré que la signature d’un des officiers de police avait été contrefaite. Michael Mansfield, avocat qui a défendu trois des mineurs d’Orgreave durant le procès, déclarera par la suite : “C’était un énorme coup monté.” Mansell se rappelle parfaitement la bataille. Il se souvient de ce moment décisif où des ambulances se sont approchées du piquet de grève. “On a ouvert les rangs pour les laisser passer, évidemment, on est des gens respectables, raconte-t-il. Mais, une fois qu’elles furent de l’autre côté, ce sont des policiers qui en sont sortis et ils ont commencé à nous attaquer, d’un côté avec les matraques, de l’autre avec la police montée. Ils nous ont complètement massacrés.” La cokerie d’Orgreave n’existe plus aujourd’hui. Le site devrait accueillir un projet de réaménagement de plus de 110 millions d’euros. De l’endroit, aujourd’hui à l’abandon, il ne reste que le quartier résidentiel de Waverley, inachevé. En face, au-dessus de l’énorme supermarché Morrisons, se dresse un ambitieux projet baptisé Advanced Manufacturing Park, qui abrite des entreprises technologiques de la région. Le quartier ne déborde pas d’activité. Lorsque nous nous arrêtons pour demander à un habitant si nous sommes bien à Orgreave, l’homme nous répond simplement : “Il paraît.” Ce ne sont pas seulement

THE GUARDIAN Londres, Royaume-Uni Quotidien, 204 222 ex. www.guardian.co.uk Tout au long des années 1980, ce journal de centre gauche a appelé à voter contre Margaret Thatcher, sans beaucoup de succès.

Un pays encore plus polarisé Margaret Thatcher imaginait une société sans classes, mais le Royaume-Uni est encore plus socialement divisé que jamais.

—The Daily Telegraph Londres

L

ord Prescott, ancien steward de la marine marchande devenu vicePremier ministre sous Tony Blair, puis pair du royaume, a déclaré un jour : “Désormais, nous sommes tous de la classe moyenne.” Pourtant, à en croire ce qui est présenté comme l’étude la plus exhaustive réalisée à ce jour sur le système des classes en Grande-Bretagne, nous sommes plus compartimentés que jamais et nous ne correspondons même plus aux trois classes traditionnelles. D’après une enquête effectuée par la BBC auprès de plus de 160 000 personnes, la classe ouvrière est en train de disparaître rapidement, au même rythme que l’industrie. Tout un éventail de nouvelles catégories a fait son apparition, des catégories définies autant par le genre de musique ou de plats que les gens apprécient que par leurs revenus. Ainsi, on pourrait désormais diviser grossièrement la population britannique en sept classes, qui vont d’une “élite” peu nombreuse et très aisée à un “précariat” démuni représentant près de 15 % de la population.


EUROPE.

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→ Le célèbre sac à main de Mme Thatcher et la résidence du Premier ministre, 10, Downing Street. Dessin d’Adams paru dans The Daily Telegraph, Londres. Un quart seulement des habitants correspond aujourd’hui à la “classe moyenne établie” traditionnelle, un groupe dorénavant localisé dans les villes de province et composé d’ingénieurs, d’urbanistes et d’enseignants. En revanche, on assiste à l’avènement d’une poignée de nouvelles classes, dont ce que l’on appelle les “nouveaux ouvriers aisés” – qui englobent plombiers et électriciens et qui représentent 15 % de la population – et un groupe dit “du secteur des services émergents”, dominé par de jeunes diplômés qui travaillent dans les ressources humaines ou les centres d’appels, soit une personne sur cinq. On trouve également un petit groupe, la “classe moyenne technique”, dominée par des informaticiens et des scientifiques, qui, s’ils sont bien payés et disposent d’un haut niveau de formation, sont décrits comme “culturellement désengagés”, voire “isolés socialement”.

Brouillage. D’après les Prs Mike Savage, sociologue à la London School of Economics, et Fiona Devine, de Manchester, qui ont collaboré à l’enquête de la BBC, les découvertes les plus importantes sont à la fois la polarisation des extrêmes et le “brouillage” des catégories intermédiaires. Oxford arrive en tête des universités où ont été formées les élites, riches, jouissant de bonnes relations, très intellectuelles et fréquentant les restaurants français. Les diplômés de Cambridge sont plus susceptibles d’appartenir à la “classe moyenne technique”, plus scientifique, et préféreront a priori les jeux vidéo à l’opéra. Les élites ne représentent que 6 % de la population et, si les femmes y sont aussi présentes que les hommes, les minorités ethniques n’en constituent qu’un infime pourcentage. Si l’on en croit cette étude, la classe ouvrière traditionnelle n’est plus que l’ombre de ce qu’elle était. Elle ne correspond plus qu’à 14 % de la population, ses membres sont âgés de 66 ans en moyenne – c’est le groupe le plus âgé – et elle est concentrée autour des anciennes villes industrielles d’Angleterre, mais aussi d’Ecosse et d’Irlande du Nord. “Nous assistons à une polarisation plus marquée entre les élites, au sommet, et le précariat, tout en bas de l’échelle. Mais il y a beaucoup plus de diversité entre les deux, explique le Pr Savage. Nous avons changé, dans la mesure où l’élite occupe aujourd’hui une position nettement plus dominante que la classe moyenne. Autre développement, l’élite est manag��riale plutôt qu’issue de l’aristocratie ou des professions libérales. Tout en bas, le précariat s’est détaché de la classe ouvrière traditionnelle.” —John Bingham

↑ “Bien sûr, elle a divisé le pays. — Non, c’est pas vrai.” Dessin de Geoff Thompson paru dans The Spectator, Londres.

Elle a fait de nous des étrangers dans notre propre pays Le côté dur et partisan de Mme Thatcher a masqué le fait qu’elle avait souvent raison, écrit le chroniqueur iconoclaste du Times. —The Times (extraits) Londres

J

’avais 24 ans quand Maggie est devenue Premier ministre, 36 quand elle a quitté son poste, et pendant presque tout ce temps je me suis senti comme un étranger dans mon propre pays. Certains gauchistes en ont d’ailleurs fait leur miel. Si vous aimez la pensée binaire, l’ère Thatcher était faite pour vous. Les massifs de la haine anti-Thatcher étaient florissants, savamment entretenus : Thatcher la voleuse de lait, la reine des glaces à la mise en plis impeccable qui a détruit la société, la créatrice de la contre-utopie ultralibérale, elle qui incitait n’importe quel policier ou fonctionnaire brutal à s’attaquer aux Noirs ou aux travailleurs. Il y a donc un certain nombre d’opposants à Thatcher pour qui les années 1980 ont été une époque de suprême clarté idéologique, comme il existe beaucoup de partisans de la Dame de fer pour qui cette décennie a également été limpide. Comme disait Cromwell, les deux camps savaient pour quoi ils se battaient et aimaient ce qu’ils savaient. Pour beaucoup, c’est encore le cas. Cependant, bon nombre d’entre nous ne prenaient pas plaisir à cette situation et ne se sentaient pas galvanisés par les combats et les cris. Je doutais de plus en plus du désarmement nucléaire unilatéral, même si je voyais bien ce qui poussait ma mère, ma sœur et mes amis à manifester contre ce

qu’ils considéraient comme une dangereuse escalade. J’approuvais la campagne visant à repousser les Argentins des Malouines tout en étant écœuré par le triomphalisme du “Réjouissons-nous” qui l’entourait. Je savais, au fond, que les syndicats étaient devenus une corporation sectaire et qu’une réforme était inévitable. Il m’a vite semblé évident que le meneur des mineurs, Arthur Scargill, était un pitre populiste et que leur grève avait des aspects indéfendables. Mais mes amis emmenaient des enfants de mineurs en vacances pour les éloigner des difficultés qu’ils vivaient, et cela ne gênait personne au gouvernement. De la même manière, personne n’a protesté contre les abus policiers de 1984. Les années 1980 étaient celles des policiers intouchables.

“L’ennemi intérieur”. Et même si notre économie devait évoluer, la désindustrialisation catastrophique du début de la décennie étaitelle réellement nécessaire ? Fallait-il vraiment que toute une génération de travailleurs qualifiés prennent une retraite anticipée ? Il aurait été tellement plus facile de pouvoir dire que toutes ces mesures étaient mauvaises. Or il était justifié d’abolir le système du closed shop [établissement n’employant que des travailleurs syndiqués] : personne ne souhaite son retour. Il était légitime de privatiser certaines industries : personne n’aurait déboursé une livre d’impôts pour les renationaliser. Et pourquoi

envoyer des gens sous terre pour extraire du charbon ? La suite des événements a donné raison à Mme Thatcher. Cela veut-il dire que ceux qui s’opposaient à ces mesures se trompaient, simplement, ou étaient-ils réellement malveillants, comme le clamaient Mme Thatcher et ses véhéments partisans ? Dans un discours de 1984, la Dame de fer a prononcé ces mots : “Aux Malouines, nous avons dû combattre un ennemi extérieur. Nous devons toujours faire attention à l’ennemi intérieur, qui est plus difficile à combattre et plus dangereux pour la liberté.” C’était là l’aspect rébarbatif et partisan du thatchérisme, pour qui l’opposition n’était pas seulement erronée mais également, d’une certaine manière, illégitime. Les thatchéristes convaincus se mirent, apparemment avec son accord, à limiter la liste de qui avait vraiment sa place au sein du mouvement. Et Mme Thatcher avait des idées bien arrêtées concernant les éléments du pays qui devaient être soumis à une destruction créatrice et ceux qui y échapperaient. Les nantis étaient protégés. Droit, médecine, banque, police, marché public de la défense, Chambre des lords, rien de tout cela n’a été réformé. On pourrait également souligner la réticence de Mme Thatcher à agir plus fermement contre l’apartheid, une réticence probablement liée au fait que son mari était un raciste notoire, ainsi qu’à l’idée non exprimée qu’un gouvernement par la majorité serait un désastre. Pour ceux qui croyaient au progrès, les années de la suprématie Thatcher ont apporté leur lot de paradoxes troublants. Elle aura été la première (et l’unique) femme à diriger un parti important, sans parler de son poste de Premier ministre. Elle a réveillé l’innovation et la créativité. Et nombre d’entre nous se sont sentis étrangers dans leur propre pays. La terre a tremblé sous nos pieds. Certains d’entre nous sont restés debout, d’autres sont tombés pour ne plus jamais se relever. L’histoire de Margaret Thatcher est également la leur. —David Aaronovitch


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EUROPE

Courrier international — no 1172 du 18 au 24 avril 2013

↙ Dessin d’Ajubel paru dans El Mundo, Madrid.

ESPAGNE

Le compte Twitter de la police fait un carton Messages de prévention,conseils et “collaboration citoyenne”: @policia suscite l’intérêt de tous les Espagnols. Il est le compte de police le plus suivi au monde après celui du FBI.

—El País Madrid

T

u es un hipster, ou d’une autre tribu ou tendance urbaine, et tu le racontes sur Internet. Mais ne déballe pas toute ton intimité. La vie privée, c’est plus important qu’être trendy.” Le 25 février, ces 140 caractères [180 en français] ont fait beaucoup de bruit sur Twitter. Le message a été retweeté

7 300 fois, choisi 1 600 fois comme favori et a reçu des centaines de réponses. Son contenu n’a pourtant rien d’extraordinaire. Il s’agit du énième conseil donné aux internautes dans le jargon du web. Ce qui est insolite, c’est l’identité de l’émetteur. Ce message ne venait d’aucun tweeteur influent, mais bien de la police espagnole. Grâce à ce genre de petits bijoux, le compte @policia est devenu,

Pierre CHERRUAU

Cédric KLAPISCH

avec 385 000 fidèles, l’institution espagnole la plus suivie sur Twitter et, après le FBI, le compte de police le plus suivi au monde. Tweet signifie “gazouillis”, “trille”, “pépiement”. Twitter est une immense volière où ce n’est pas toujours celui qui fait le plus de bruit qu’on remarque le plus, mais celui qui sait manier l’art du caquetage. En Espagne, avec plus de 5 millions de tweeteurs, un tweet produisant plus de 300 retweets est considéré comme un succès. Autant dire que @policia gazouille à plein gosier. Le compte est né en 2009 de manière presque expérimentale, avec pour objectif d’assurer une présence au corps de police sur le réseau social naissant – une tentative discrète de profiter du nouveau média pour diffuser des campagnes de prévention, communiquer sur les opérations couronnées de succès et demander la collaboration citoyenne parmi les tweeteurs. Aujourd’hui, ses promoteurs n’en reviennent pas : @policia s’est imposé au sein de l’écosystème de Twitter – censé être peuplé d’une faune jeune, moderne et rebelle –, alors même qu’en définitive il s’agit d’un compte contrôlé par les poulets… Le quartier général d’@policia est installé à proximité du bureau du directeur général, Ignacio Cosidó. Là, une douzaine de jeunes agents, ayant autour de 25 ans, diplômés en journalisme, psychologie ou sociologie, gèrent le compte Twitter de la police, ainsi que les autres activités de ce cabinet de communication. Toutefois, le cerveau du compte, Carlos Fernández Guerra, 39 ans, ne porte pas l’uniforme. Expert en stratégie numérique et en réseaux, il est l’enthousiaste community manager de la police. C’est lui qui rédige chaque tweet selon les questions à l’ordre du jour que lui soumet le haut commandement et c’est lui aussi qui programme l’heure d’émission de chaque message, après filtrage policier. Il est l’auteur du message branché aux hipsters qui a eu tant d’impact dans un milieu pourtant habitué à la modernité, au jargon et aux transgressions du langage. “Il ne faut pas avoir un style protocolaire, souligne Fernández Guerra. Twitter est cruel et te rejette à la seconde. Il faut savoir s’adapter. L’objectif est de toucher l’internaute et de lui fournir un service. En l’occurrence [à propos

du tweet cité au début de l’article], l’alerter sur les dangers de la publication de données privées. Pour cela, nous utilisons le langage de nos abonnés. Nous les imitons, nous nous inspirons d’eux, nous sommes un compte vivant.” Les 1 000 mentions, 300 consultations et 100 réponses que génèrent en moyenne les cinq ou six tweets quotidiens d’@policia en disent long sur l’intérêt que suscite ce compte. En effet, @policia ne fait pas que tweeter, il multiplie aussi les conseils et les mises en garde sur l’utilisation sûre d’Internet, le cyber-harcèlement, les arnaques, la violence conjugale, le racket scolaire ou les toxicomanies. Et il répond à certains abonnés. Il réagit par des messages privés aux demandes ou aux plaintes des tweeteurs et les fait parvenir au service de police concerné. A en croire l’inspectrice Carolina González, membre de l’équipe, on obtient même des résultats au-delà de la divulgation. Parfois, ce sont les abonnés qui jouent les policiers. “Lors des Twitrafles que nous organisons, nous recevons des milliers de messages avec des pistes, commente la policière. L’un d’eux nous a permis d’arrêter neuf Dominicains qui transportaient 277 kilos de cocaïne dans un camion, camouflée dans des peaux de vaches.” Des cyberbalances ? “De la collaboration citoyenne.” Certains abonnés ne sont pas aussi empressés. “Evidemment, nous avons des trolls [perturbateurs], reconnaît Fernández Guerra. Mais il ne faut pas oublier qu’on est des flics. Le soir, quand il ne reste que les ‘meilleurs’, les réponses négatives atteignent 1 %. Je m’inquiète quand on arrive à 3 %.” Mais la plupart des réponses sont réjouies et étonnées. Fernández Guerra regrette que son doigt ait “glissé” le soir où il a tweeté un commentaire personnel à propos du reality show Qui veut épouser mon fils ? à partir du compte d’@policia. C’est Eva Hache qui a tiré la sonnette d’alarme. “Que fait @policia à tweeter sur les #tróspidos [les tordus ou les tarés, nom fourre-tout donné aux participants de l’émission] ?”. “L’erreur est humaine”, fait valoir Fernández Guerra. —Luz Sánchez-Mellado

Réactions

Les tweets star de @policia “Oui, WhatsApp devient payant pour les Android (un seul paiement de 0,86€/année). Ce n’est pas un canular ni de la ‘fraude’.” 4 226 retweets “Salu koman vas tu… ou toute autre phrase aussi bizarre, avec un lien et de quelqu’un que tu ne connais pas. N’y va même pas !” 4 226 retweets “Hier quelqu’un a ‘tout donné’. Et, dans l’euphorie, il a pris des photos pas très flatteuses. Ne les télécharge pas sur les réseaux sociaux, et encore moins si elles ne t’appartiennent pas.” 2 020 retweets


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24.

D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1172 du 18 au 24 avril 2013

France. Un pays bloqué, rongé, miné

L’Hexagone n’est plus qu’un vieux pays indolent exploité par ses élites, frappé par la corruption, et dont l’économie décline.

—Die Zeit (extraits) Berlin

A

l’Elysée, l’angoisse est palpable. A Matignon aussi, comme dans les ministères et à l’Assemblée nationale. L’angoisse, la méfiance : à qui le tour ? qui sera au centre du prochain scandale ? qui sait quoi et sur qui ? Les banquiers suisses commencent à parler ; les journalistes d’investigation donnent des noms. Les Français, eux, dans leur majorité, partagent un autre sentiment : la honte. Ils ont appris que le ministre du Budget, chargé de lutter contre l’évasion fiscale, avait disposé pendant vingt ans d’un compte secret en Suisse et n’avait pas hésité à mentir à nouveau quand le site Mediapart avait peu à peu dévoilé le pot aux roses. Et ce n’est pas tout. Son supérieur, le ministre des Finances Pierre Moscovici, n’a, dirons-nous, rien fait pour éclair-

cir les choses. Le ministre de l’Intérieur et la ministre de la Justice ont, quant à eux, dû être au courant dès le début de l’enquête, alors que Cahuzac s’entêtait à rester à son poste. Et le président ? Dès le mois de décembre, dit-on, la décision aurait été prise à l’Elysée de tenir le ministre à l’écart de tous les dossiers d’enquête fiscale. Au lieu de le limoger. Comme si cela ne suffisait pas, chaque jour apporte son lot de nouvelles rumeurs que plus personne ne s’efforce de dissiper. Impossible ? Non, tout est possible, on le sait depuis Dominique Strauss-Kahn. Certes, des scandales, il y en a toujours eu, mais cette fois c’est le contexte qui est différent. Notre voisin est victime d’un poison paralysant au moment précis où la stabilisation de la zone euro exige une bonne dose de réactivité. Ce poison est un mélange de crise politique, économique, sociale et morale.

Sur le plan politique : un président dont seulement un Français sur cinq a encore une opinion favorable. Un Premier ministre qui ne maîtrise ni son gouvernement, ni le budget. A cela s’ajoute un système de partis handicapé : d’un côté, le Parti socialiste, rongé, dans le Nord et le Sud-Est, par des affaires de détournement de subventions, de corruption et de falsification électorale ; de l’autre, l’UMP, érodée par une lutte interne pour le pouvoir, où l’on a trahi et menti à un point tel que la France conservatrice en est horrifiée. Au centre, pratiquement rien, à droite comme à gauche des démons. Sur le plan économique, la France est un des perdants de la mondialisation. L’année prochaine, le déclin s’accentuera. Sur le plan social, avec le chômage, la baisse des revenus, la pauvreté et l’inégalité, le quotidien ne fait que se durcir ; face à la mondialisation, à l’immigration, au

bouleversement des normes dans le domaine de l’information et des structures familiales, le pays réagit de façon à la fois passive et agressive. Enfin, sur le plan moral, 77 % des Français considèrent que leurs responsables politiques sont corrompus.

A bout de souffle. Quelque chose touche à sa fin. Mais quoi ? S’agitil de la VeRépublique, autrement dit la Constitution présidentielle introduite en 1958 par Charles de Gaulle ? Oui, mais ce n’est pas tout. En fait, c’est tout un système social qui est à bout de souffle. Le plus préoccupant est la culture d’Etat et les comportements de classe qui l’accompagnent. Héritage de Richelieu et de Mazarin, cette culture, vieille de plusieurs siècles, a été renforcée par les Jacobins durant la Révolution, puis sous l’Empire. Elle est fondée sur le principe selon lequel les intérêts

de la nation sont définis à Paris et défendus par une armée nationale contre toute forme de résistance dans le pays. Le pluralisme et les contre-pouvoirs ne sont alors que des sources de dysfonctionnement. Cet absolutisme du bien commun subsiste encore aujourd’hui, notamment dans les mots du théoricien de la démocratie Pierre Rosanvallon lorsqu’il parle de la “tentation illibérale liée à l’absolutisme de la souveraineté du peuple”, qui fait de l’Etat “un instituteur de la société”. C’est une doctrine dans laquelle les entreprises, par exemple, ne sont pas légitimes en elles-mêmes et ne constituent que des instruments servant la réalisation des objectifs nationaux. Le ministre du Redressement productif, Arnaud Montebourg, ne dit pas autre chose. Cette idéologie est fondamentalement opposée à l’idée que des communautés ethniques ou religieuses puissent conserver un mode de vie particulier. Cette science politique ne se préoccupe que de chiffres et de mesures, pas des hommes  : il y a l’Etat d’un côté et la masse des individus de l’autre. Rien au milieu. Le système profite toutefois à certains, comme les législateurs. La France compte en tout 925 parlementaires (Sénat et Assemblée nationale confondus). A leur disposition se trouve la “réserve parlementaire*” [dont la suppression est régulièrement évoquée] : chaque année, les contribuables paient en tout près de 90 millions d’euros uniquement pour que leurs députés distribuent des faveurs dans leurs circonscriptions [et au moins 60 millions d’euros pour les sénateurs]. Les députés ont d’autant plus à y gagner que le cumul des mandats leur permet de ne pas être seulement parlementaires. La plupart des députés conservent en effet des mandats locaux ou régionaux – leur véritable base –, auxquels ils consacrent nettement plus de temps qu’aux pénibles travaux des commissions censées contrôler le pouvoir exécutif. [Selon un projet de loi présenté début avril, l’interdiction du cumul des mandats n’entrera en vigueur qu’à partir de 2017.] Il est parfaitement normal en France de se faire appeler “M. le députémaire” ou “M. le président”, des formules qui ne manquent pas de faire se tourner quelques têtes si on les prononce un peu fort dans un train de voyageurs. Le territoire


Courrier international — no 1172 du 18 au 24 avril 2013

national est entièrement couvert par une jungle de corps administratifs régionaux gérés par des présidents dont presque plus personne ne surveille les compétences ni les dépenses. Il existe près de 60 000 corps administratifs répartis entre régions, départements, communautés de communes et collectivités (la deuxième collectivité européenne se trouve en France). Mais ce n’est pas tout : ces administrations emploient plus de 0,5 million d’élus, soit 1 habitant sur 104. Tous ces élus coûtent cher, requièrent toujours plus de bâtiments publics, distribuent des subventions, pratiquent le clientélisme et pèsent sur l’économie.

Coterie. L’Etat français, dont les dépenses représentent 57 % du PIB, emploie 1 habitant sur 5 (sans exiger de compétences particulières). Si l’on compte les employés de collectivités et d’entreprises financées par des fonds publics, on arrive à un total de près de 26 % des emplois rémunérés grâce à l’impôt. Au sommet de la pyramide, une élite sortie des “grandes écoles*”, qui alimente en cadres supérieurs l’Etat comme les entreprises qu’il contrôle. Certes, tous les citoyens ont théoriquement les mêmes chances de se hisser dans ces hautes sphères – ne sommes-nous pas en méritocratie ? Le seul obstacle à franchir, ce sont les concours. Seulement voilà : ceux-ci ne font en réalité que servir la sélection sociale. Dans ces écoles d’élite, les élèves nouent des liens qu’ils garderont à vie. On se connaît, on se côtoie dans les “beaux quartiers” de la capitale, on convole, on se recommande. Les diplômés des grandes écoles intègrent des “grands corps*” dont les responsables ont leur mot à dire dans les attributions des postes les plus haut placés. Ainsi le principe jacobin selon lequel rien ne doit interférer entre l’intérêt général et l’individu se renverse de manière surprenante : le Français moyen se retrouve face à une coterie qui préside à sa destinée, n’a pour ainsi dire aucuns comptes à rendre et se croit tout permis –  à l’image de Jérôme Cahuzac, de Dominique Strauss-

Kahn ou de tel ministre de l’ère Sarkozy [Christian Blanc] qui s’est offert pour plusieurs milliers d’euros de cigares aux frais du contribuable. Où est donc l’égalité* réputée sacrée aux yeux des Français ? En 1789, constatant qu’elles ruinaient l’Etat et la société, le peuple s’est révolté contre la noblesse et la hiérarchie ecclésiastique. Depuis lors, les Français savent que l’on peut changer le cours de l’Histoire. La France a connu de multiples mouvements populaires contre les privilégiés, mouvements menés tour à tour par la gauche et la droite. Aujourd’hui, le Parti de gauche de Jean-Luc Mélenchon et le Front national de Marine Le Pen tentent de surfer sur le mécontentement. La plupart des Français sont néanmoins conscients que le populisme ne changera rien à la situation économique du pays. Tous les regards sont donc tournés vers le président. Lequel nous présente sa boîte à outils pour la “moralisation de la vie politique”. Il s’agit de rendre publics les revenus de certains responsables. Pour autant, la moralisation de la vie politique est plus une question de volonté que de règles, lesquelles ne manquent pas. François Hollande donne l’impression de vouloir résoudre la crise systémique qui ronge le pays par l’attentisme. Il incarne l’indolence au pouvoir. Après tout, pense-t-il, la situation pourrait bien s’arranger d’elle-même : un haut fonctionnaire de l’Elysée a récemment exprimé cette idée sans la moindre gêne. Il n’y a qu’à attendre. Et quoi donc ? Vous savez bien, les élections allemandes, la conjoncture. L’Europe. L’année prochaine… A quatre ans de l’élection de 2017, l’horizon est bouché, aucune force de proposition nouvelle n’est en vue. La France risque encore d’être à la peine pour longtemps. —Gero von Randow *En français dans le texte

SOURCE DIE ZEIT Hambourg, Allemagne Hebdomadaire, 500 000 ex. http://www.zeit.de/ Indépendant et libéral, c’est le grand journal d’information et d’analyse politique de l’intelligentsia. Il paraît tous les jeudis. Les Allemands vous diront qu’il leur faut une grande table pour le lire : son format est hors normes.

← Dessins de Tiounine paru dans Kommersant, Moscou.

EUROPE.


Courrier international – n° 1172 du 18 au 24 avril 2013

26. D'UN CONTINENT À L'AUTRE

Belgique. Il était une fois un zoo humain...

Comme cent vingt autres Africains, Madi Diali a été “montré” à l’Exposition universelle de Gand en 1913. Il y est mort. Un siècle plus tard, des artistes mettent sur pied une commission vérité. Et le bourgmestre de Gand a présenté ses excuses.

—De Morgen Bruxelles

D

es hommes de couleur aux trois-quarts nus qui ressemblaient au croisement entre un singe et un Mongol. Qui jetaient des lances, tiraient des flèches avec des arcs et poussaient des cris de guerre, comme on l’attend de véritables sauvages. Dont les femmes étaient vêtues de manière primitive et portaient la plupart du temps sur le dos un bébé emmailloté comme une saucisse. Fumant tous comme des pompiers et crachant loin.” Ce sont là les mots de Cyriel Buysse, prononcés en 1915, deux ans après la fermeture de l’exposition universelle de Gand. Les

singes et les Mongols en question, c’étaient des Sénégalais et des Philippins. Cent quatrevingts en tout. Exposés en groupe, avec leurs outils de travail. “La vie telle quelle”. Un zoo humain. L’homme en tant qu’animal, derrière un grillage. Bananes et cacahuètes. Un autre jardin zoologique humain de ce genre sera encore recréé à l’occasion de l’Exposition universelle de Bruxelles en 1958, cette fois avec des Congolais. En 1913, l’un des Sénégalais s’appelait Madi Diali. Il est décédé à Gand, de cause inconnue. Il a eu droit à une petite sépulture dans le quartier de la Brugse Poort. Il a succombé au

poids de sa propre existence. Victime du zèle colonial. Passé de l’état d’humain à celui de relique dans une exposition à succès. “Les Gantois le savent-ils ? Les gens ont-ils connaissance de l’existence de ce zoo humain en 1913 ?” Chokri Ben Chikha écrase son mégot de la pointe de son soulier sur les marches de l’ancien palais de justice. “Non, les gens ne savent pas. L’Histoire a oublié. C’est pour cela que nous avons mis ce projet sur pied.” Chokri Ben Chikha est fasciné par cette histoire de zoo humain. Parce qu’elle en disait plus et continue à en dire plus sur nous que sur ceux qui y étaient présentés. Avec son

↙ Dessin de Gaëlle Grisard pour Courrier International

frère Zouzou, il prépare un spectacle, une commission vérité, sur cet épisode. Avec de la danse, du texte, des images, tous placés sous le signe de la vérité. Aussi dure soit-elle. Un spectacle mais surtout un procès. Il veut obtenir une réponse à trois questions. Que s’est-il réellement passé ? Quelles traces continuons-nous à en porter aujourd’hui? Quelles leçons pouvons-nous en tirer? Avec Zouzou, il s’est rendu au Sénégal en 2010, pour rencontrer la famille de Madi Diali. Pour préparer le spectacle. Un peu plus loin à l’intérieur de l’ancien palais de justice, Maimouna Diao est appuyée sur l’imposant banc en bois du président de la cour, là où le Droit tentera tout à l’heure de faire émerger la vérité. “Chokri nous a raconté l’histoire de l’expo de 1913. Notre famille, exhibée comme dans un zoo ? Choquée, monsieur. J’étais choquée.” Le village ne savait pas mais maintenant il sait. Ces hommes nus, bruns et noirs. “C’est incroyable qu’une chose pareille ait eu lieu. Si nous sommes fâchés ? Oui et non. Des fois oui, des fois non. Mais les excuses pour ce qui s’est passé sont certainement les bienvenues. C’est une bonne chose que le bourgmestre de Gand demande pardon, cela fait du bien.” Maimouna est venue en Belgique avec Moussa Nambé N’Diayé et Ousmane N’Diaye. Pour travailler à la création de cette commission spéciale avec les frères Ben Chikha. Tous les trois sont des artistes qui chantent et dansent au côté de Youssou N’Dour. Mais ils servent aussi de référence à un passé lointain. Tout à l’heure, ils vont chanter, danser, jouer des percussions, et aussi écouter les dépositions des témoins à la commission vérité. Sur le zoo de l’époque et la polarisation qui existe encore aujourd’hui. Pour qualifier ce qui s’est passé en 1913, Chokri Ben Chikha, lui, parle de propagande. D’élaboration de stéréotypes sur les gens exotiques. De la création d’un cadre de référence strict servant à définir notre propre identité. “Nous” sommes ce que “eux” ne sont pas. D’un instrument de légitimisation de la hiérarchie des races. D’une cristallisation des représentations des uns et des autres. De comment les Européens projetaient leurs propres peurs et leurs propres désirs sur les Africains. Car eux-mêmes buvaient comme des trous et crachaient loin. Chokri Ben Chikha : “Ces événements d’il y a cent ans font en sorte que cela ne fonctionne tou-

jours pas en 2013. L’intégration ? Il est temps de faire un plan Marshall. Parce que nous ne nous comprenons plus. Ou bien nous arrivons à résoudre ce problème. Ou bien nous allons tous nous retrouver enfermés dans notre propre zoo humain. Les stéréotypes existent toujours. Y compris à la télé.”

Avant on montrait des Africains aux Européens. Maintenant, ce sont les blancs qui viennent chez nous et qui nous prennent en photo. Ousmane N’Diaye : “Pour nous, c’est très important de savoir ce qui s’est réellement passé en 1913. Oui, nous voulons savoir. Parce que ce passé n’est pas si lointain.” Maimouna : “Maintenant, c’est le contraire qui se passe. Avant on montrait des Africains aux Européens. Maintenant, ce sont les blancs qui viennent chez nous avec leurs iPad et leurs iPhones et qui nous prennent en photo. Comme ça. Et qui se moquent de nous. Vous pouvez comprendre ça ? Nous pas. Ou difficilement. Ça ne se fait pas.” La commission vérité des Ben Chikha est appuyée par la société civile. Des professeurs d’université, parmi lesquels Johan Braeckman, de l’Université de Gand, soutiennent ce projet. Mais aussi des acteurs du monde culturel. Il y a la comédienne Marijke Pinoy et des étudiants de l’Académie des BeauxArts. Il y a Herman Balthazar, gouverneur honoraire de la province, qui va diriger le projet, ce qui fait rire Chokri Ben Chikha : “Herman Balthazar, le Desmond Tutu de la Flandre orientale !” Le cardinal Danneels, le roi Albert et le ministre N-VA Geert Bourgeois ont également été sollicités. Parce que la vérité, cela concerne tout le monde. A titre d’hommage à feu Madi Diali, ses héritiers sénégalais vont bientôt recevoir sa dépouille. Il a été enterré à la Brugse Poort. S’agit-il vraiment bien de lui ? On n’effectuera pas de recherches pour s’en assurer, c’est la symbolique qui compte. “Parce qu’à ce moment-là, nous allons le récupérer, retourner au Sénégal et le faire savoir au président et au peuple sénégalais. Comme cela tout le monde sera content. Nous revenons avec Diali et avec des excuses. Il vous suffit de demander pardon”, conclut Moussa N’Diayé. —Matthias Declercq


Courrier international – n° 1172 du 18 au 24 avril 2013

PRESSE

Famille d’épiciers turcs à Bruxelles Photo Tanguy Jockmans

BELGIQUE.

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ENSEIGNEMENT

L’Université de Gand s’étend en Corée du Sud Le 5 avril dernier, l’Université de Gand (UGent) a ouvert une antenne à Songdo, près de Séoul. Son ambition : créer une Biotech Valley sur le modèle de la Silicon Valley américaine.

Regards turcs sur l’actu belge Le plus grand quotidien de Turquie, Zaman, lance une édition hebdomadaire en néerlandais. Le public visé : les jeunes immigrés d’origine turque de la seconde et de la troisième génération.

—De Morgen Bruxelles

Z

aman, en Turquie, c’est chaque jour, un million d’exemplaires vendus. Cela fait déjà un moment que ce quotidien regarde au-delà des frontières nationales : il a notamment des éditions régionales en Australie, aux EtatsUnis, en Allemagne, en Bulgarie et depuis quelques années une édition Benelux. Mais alors que cette dernière n’était jusqu’ici disponible qu’en langue turque, elle paraîtra désormais également en néerlandais, sous le nom de Zaman Vandaag. “Notre objectif est double”, explique le rédacteur en chef Mete Öztürk. “Un certain nombre de nos lecteurs, essentiellement des jeunes de la seconde ou de la troisième génération, ont de plus de mal à comprendre le turc. Et nous voulons donc pouvoir les informer en néerlandais. De plus, nous publions régulièrement des articles susceptibles de toucher un bien plus vaste public que celui de la seule communauté turque. Mais nous ne pouvions pas atteindre cette frange du public tant que nous ne paraissions qu’en langue turque.” Zaman Vandaag doit donc changer cet état de fait. L’hebdomadaire sera initialement envoyé à 5 000 abonnés mais Mete Öztürk espère voir doubler ce nombre d’ici un an. Le nom de Zaman devrait aider à atteindre cet objectif. C’est celui du plus gros journal de qualité turc, un titre qui traîne toutefois l’image d’un quotidien conservateur, musulman et proche du gouvernement. “En Turquie, les journaux sont

pratiquement obligés de prendre parti”, explique Mete Öztürk. “Chaque titre est plus ou moins associé à un parti politique et à un courant de pensée. Mais Zaman Vandaag suivra un cours plus indépendant. Nous sommes liés à notre maison-mère turque par un accord de franchise. Nous utilisons la marque Zaman mais d’un point de vue financier et rédactionnel, nous volons de nos propres ailes. Il y a par exemple bien plus d’articles critiques à l’égard du gouvernement Erdogan dans les éditions internationales. Les prescrits rédactionnels qui existent portent plutôt sur l’image de quotidien de qualité à laquelle ils sont très attachés chez Zaman. L’actualité du showbiz n’a pas sa place chez nous. Par contre, nous voulons laisser de la place pour les débats.”

C’est un signal clair que nous envoyons à nos lecteurs. Le retour en Turquie n’est plus une option pour eux. La communauté turque de Belgique a réagi très positivement à l’annonce de la nouvelle. “Les médias flamands traditionnels n’accordent que peu d’attention aux informations sur la communauté turque”, estime Saban Gök, coordinateur de la Turkse Unie pour la province de Flandre orientale. “Ils ne s’intéressent pratiquement pas à l’actualité culturelle de notre communauté. Un hebdomadaire turc spécialisé

pourra en faire beaucoup plus sur les thèmes et l’actualité qui intéressent cette dernière.” La députée Groen Meyrem Almaci abonde dans ce sens. “Dans la presse flamande, on aborde aussi des histoires comme celles des meurtres de gérants de bars à pitas en Allemagne ou des sujets de discussion comme celui du service militaire en Turquie. Mais celui qui souhaite suivre ces actualités au jour le jour sera mieux informé par un journal comme Zaman.” Reste la question de savoir si créer des médias spécifiques pour la communauté turque va vraiment dans le sens d’une plus grande intégration de celle-ci. Les jeunes Turcs qui maîtrisent mieux le néerlandais que la langue de leur pays d’origine ne feraient-ils pas mieux de lire davantage les journaux flamands ? “Ils font cela aussi”, affirme Resul Tapmaz, échevin de l’Egalité des chances à Gand. “La plupart font les deux. Ils suivent l’actualité de leur communauté dans les médias turcs mais se tiennent aussi au courant de ce qui se passe en Belgique par les médias flamands.” Chez Zaman Vandaag, on voit plutôt ce nouvel hebdomadaire comme un moyen de renforcer l’intégration. “Nous suivons l’actualité d’ici, probablement à travers une lorgnette turque, mais cela permet à nos lecteurs d’être informés de ce qui se passe en Belgique et aux PaysBas. Il n’y a que deux des vingt pages de Zaman Vandaag qui sont consacrées à l’actualité à l’étranger. C’est aussi pour cette raison que nous voulons maintenant paraître en néerlandais. C’est un signal clair que nous envoyons à nos lecteurs. Le retour en Turquie n’est plus une option pour eux. Ils vivent en Belgique et donc une interview d’Elio Di Rupo présente bien plus d’intérêt à leurs yeux que ce qu’Erdogan peut raconter.” —Pieter Dumon

—De Morgen Bruxelles

L

a Songdo Global University est située à trente kilomètres de Séoul, la capitale sud-coréenne. Ce campus s’étend sur 29,5 ha dans la cité portuaire d’Incheon et compte dix mille étudiants. Outre l’Université de Gand, trois institutions américaines sont également implantées ici : la State University of New York, la George Mason University et l’University of Utah. Le 5 avril dernier, les plus hautes instances de l’UGent étaient présentes en Corée du Sud pour inaugurer officiellement les bâtiments et souligner les liens avec les pouvoirs publics du Pays du matin calme.

Les frais d’inscription se monteront à 20 000 euros. Pour la Corée du Sud, c’est un montant normal... A partir du printemps 2014, les jeunes Coréens pourront donc étudier à l’Université de Gand dans leur propre pays. Ils auront le choix entre trois cycles de formations en cinq ans, tous en langue anglaise : biotechnologie, bioingénieur et technologies de l’environnement. L’UGent mise sur 250 inscrits pour la première année mais espère atteindre les 1 250 étudiants dans quelques années. “Au cours des deux premières années, ce seront surtout de jeunes professeurs flamands qui leur donneront cours”, annonce Thomas Buerman, le project manager de la Ghent University Korea. “Ils viendront ici pour acquérir de l’expérience. Par après, ils seront secondés par une vingtaine de professeurs de l’Université de Gand qui viendront chacun enseigner ici pendant un mois.” Avec l’arrivée de l’UGent, les pouvoirs publics sud-coréens espèrent pouvoir endiguer la

fuite des cerveaux qui affecte leur pays. Chaque année ce sont 100 000 étudiants qui partent faire des études à l’étranger. La demande pour des formations en anglais est très importante ici. Mais ce ne sera pas à la portée de tout le monde : les frais d’inscription se monteront à 20 000 euros. “Pour la Corée du Sud, c’est un montant normal”, assure Thomas Buerman. “Nous ne recevons aucune subvention ni des autorités flamandes ni de celles de Corée du Sud. Et les recettes qui en découleront seront intégralement réinvesties sur le campus.” Mais l’Université de Gand devrait néanmoins y trouver son compte. L’année dernière, la Corée du Sud a investi 3,4 % de son PNB, soit 10,75 milliards d’euros, dans la recherche scientifique. En Flandre, le budget n’a été que 1,23 milliards soit 2,4 %. Thomas Buerman : “Les diplômes qui seront décernés en Corée seront reconnus en Flandre. Nous avons également introduit un dossier auprès du ministère coréen de l’Enseignement. Le recteur et le vice-recteur s’y sont rendu pour donner des explications supplémentaires. Nous espérons obtenir leur approbation dans le courant de l’été prochain. Et lorsque ce sera chose faite, nos professeurs pourront faire appel aux fonds de recherche coréens qui sont en pleine croissance à l’heure actuelle. Ce que nous voulons créer ici, c’est une Biotech Valley, sur le modèle de la Silicon Valley américaine.” Pour l’instant, ce projet coréen devrait rester un cas unique. Nonobstant l’existence d’accords de coopération avec certaines universités chinoises et indiennes, l’UGent n’envisage pas de créer des campus là-bas. “Pour le moment, ce projet coréen nous occupe à temps plein”, explique Thomas Buerman. “S’il s’avère un succès, nous envisagerons d’autres projets. Nous avons déjà reçu plusieurs propositions que nous avons déclinées jusqu’ici. De la part de la Chine mais aussi de pays du Moyen-Orient et d’Amérique latine.” —Remy Amkreutz


28.

Courrier international — no 1172 du 18 au 24 avril 2013

union européenne

↙ Dessin de Hajo, Pays-Bas.

Zone euro. Les “pauvres” Allemands gèrent mal leur portefeuille D’après la BCE, les Allemands n’ont pas profité de la crise et sont même moins riches que les autres Européens. Pour la Frankfurter Allgemeine Zeitung, c’est la preuve qu’ils ne doivent pas payer pour les erreurs des autres et qu’ils doivent mieux répartir leurs richesses.

—Frankfurter Allgemeine Zeitung Francfort

L

e classement de la Banque centrale européenne (BCE) pourrait faire l’effet d’une bombe. Pour la première fois, les Européens disposent de données officielles, représentatives et comparables pour mesurer leur richesse.

Avec un patrimoine médian par ménage d’un peu plus de 51 000 euros, les Allemands se retrouvent plus pauvres que les Slovaques, moitié moins riches que les Grecs (102 000 euros) et pratiquement miséreux par rapport aux Luxembourgeois (398 000 euros) ou aux Chypriotes (267 000 euros). Ce classement a de quoi surprendre, mais il n’a rien de scandaleux : il

reflète une réalité que de nombreux médias et responsables politiques (pour une raison ou pour une autre) refusent de voir. Ce qui est scandaleux, en revanche, c’est que la BCE ait gardé cette étude secrète jusqu’au plan de “sauvetage” chypriote. Cela montre à quel point l’institution bancaire se conduit en acteur politique dans la crise de l’euro.

Ce classement fait mentir l’image – politique et si souvent reprise – d’une Allemagne nageant dans la prospérité. A Bruxelles, l’Allemagne est sans cesse pointée du doigt pour avoir précipité les pays méditerranéens dans la fièvre de la consommation et du surendettement avec ses exportations. Il n’y a pas plus de vérité là-dedans que dans l’idée que la monnaie unique aurait profité à l’Allemagne plus qu’à n’importe quel autre pays européen. En réalité, c’est l’inverse qui s’est passé : après l’introduction de l’euro, l’Allemagne a reculé de plusieurs places pour ce qui est de la croissance et du revenu par habitant. Ce qui est vrai, en revanche, c’est que les pays qui étaient habitués à une monnaie faible et qui se sont vu offrir l’euro et ses taux d’intérêt réduits n’ont rien trouvé de mieux à faire qu’une montagne de dettes.

Plumés. Les responsables politiques allemands non plus ne veulent pas l’admettre. Certains plaident pour une péréquation financière dans la zone euro et demandent une plus grande solidarité, avec la création d’euroobligations. Plumés par leurs propres services fiscaux, les Allemands, les Français, les Néerlandais, les Autrichiens et les Finlandais devraient payer les dettes publiques d’Etats non solidaires, et ce alors qu’ils ne sont pas plus riches que les Italiens, les Espagnols, les Belges, les Maltais ou les Chypriotes. Mais, comme ce ne serait pas juste, le projet d’euro-obligations devrait encore moisir un peu dans un tiroir de Bruxelles. Toutefois, rien n’est sûr. Le classement de la BCE est minutieusement réexaminé. Les chiffres ne seraient pas comparables, car certaines valeurs immobilières ne dateraient pas de 2010 mais de 2008. Cela ne vaut que pour l’Espagne. La taille des ménages serait aussi une variante importante. Sauf que, là encore, ça ne colle pas : avec un peu plus de deux personnes [par foyer], l’Allemagne se situe juste en dessous de la moyenne européenne (2,32). Certains estiment que les Allemands sont riches parce qu’ils touchent de généreuses pensions de retraite. Voilà qui est intéressant. Depuis quand les mécanismes de redistribution sociale font-ils partie du patrimoine ? Les retraités allemands ont peut-être des droits à la retraite, mais cet argent doit être prélevé sur les revenus de la génération suivante. Ça n’a rien à voir avec la notion de patrimoine constitué d’assurance-vie et d’épargne. C’est sur cette notion que se concentrent les comparaisons à

L’Allemagne doit apprendre à mieux répartir ses propres richesses

l’échelle européenne, de même que l’on soustrait à la valeur d’une maison toutes les dettes, les véhicules, les œuvres d’art et autres dépenses associées. Peut-être ce classement ouvrirat-il également les yeux à certains Allemands qui veulent à tout prix “sauver” les pays méditerranéens en imposant l’égalité de richesse. Sauf que c’est en Allemagne que les inégalités sont le plus marquées, ainsi que le montre le considérable écart entre patrimoine moyen et patrimoine médian. Mais alors pourquoi ? On retiendra de cette étude que le patrimoine du ménage allemand moyen est le plus faible de la zone euro, ce qui est aussi une conséquence des deux guerres mondiales et du coût de la réunification. Les Européens les plus riches sont ceux qui vivent dans de petits pays dotés de systèmes bancaires surdimensionnés, comme le Luxembourg, Chypre ou Malte. Là-bas aussi, les biens qui ont pu être transmis après la guerre constituent aujourd’hui un patrimoine important comme en Belgique, en Espagne, en Italie, en France et aux Pays-Bas. Il est intéressant de noter que, depuis la chute du Rideau de fer, même les ménages de Slovénie ou de Slovaquie ont réussi à augmenter davantage leur patrimoine que les Allemands. La clé de cette énigme se trouve dans l’un des principaux points faibles du modèle allemand. Dans l’ex-RDA, l’accès à la propriété était facilité par la faiblesse du prix à payer pour racheter sa maison à l’Etat. Résultat : entre 82 % et 90 % des ménages de ces régions sont propriétaires, alors que la moyenne nationale tourne autour de 44 %. En outre, la plupart des Allemands préfèrent toujours mettre leur argent à la banque en échange d’une faible rémunération, une habitude qui leur coûte plus qu’elle ne leur rapporte puisque l’inflation est supérieure au taux d’intérêt. Il serait généralement plus judicieux d’acheter un bien immobilier. Avec un peu de volonté et de discipline, bon nombre de propriétaires parviennent ainsi à se constituer un patrimoine à long terme. L’Allemagne doit apprendre à mieux répartir ses propres richesses. —Holger Steltzner


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↙ Angela Merkel et David Cameron Dessin de Martirena, Cuba.

DIPLOMATIE

Lune de miel entre Cameron et Merkel La visite en famille du Premier ministre britannique à la chancelière allemande le prouve : Angela Merkel semble plus tentée par les idées libérales britanniques que par le protectionnisme français.

—The Times Londres

A

ngela et David, voilà l’un des couples les plus fascinants de l’histoire politique récente. Il y a sept ans, ces deux-là se prenaient le bec : le chef des conservateurs britanniques, fraîchement élu, avait donné l’ordre à ses parlementaires européens de quitter le Parti populaire européen, qui rassemble tous les députés de droite, y compris les chrétiens-démocrates de Mme Merkel, pour rallier une nouvelle formation de centre droit qu’il avait fondée. Si vous les voyiez maintenant… Ce weekend, c’est ensemble, et avec Samantha, Joachim et les petits Cameron, qu’ils ont fêté le retour du printemps. En voilà une métamorphose ! Jamais le Premier ministre britannique n’était parti avec toute sa famille pour un séjour à l’étranger aussi chargé politiquement ; jamais Angela Merkel n’avait accueilli avec un tel degré d’intimité aucun de ses hôtes, fût-il allemand ou étranger, dans la résidence officielle du gouvernement fédéral du château de Meseberg [où Cameron et Merkel ont passé le week-end]. Certes, la philosophie politique nous enseigne que les nations n’ont pas d’amis, mais seulement des intérêts. Cependant, il n’est certainement pas inutile pour des protagonistes, en ces temps de crise, de concilier amitié et réseautage bien compris pour, au passage, renforcer leurs objectifs communs. Les auteurs des gros titres de la presse tendent à négliger ce qui unit les individus au profit du côté spectaculaire de l’inimitié et des ruptures en tout genre. Ainsi en

fut-il après le discours de Cameron sur l’Union européenne de janvier dernier, qui appelait au rapatriement de pouvoirs dans le giron national. On n’a en revanche pas fait grand cas des déclarations de la chancelière allemande, la même semaine, à Davos. Angela Merkel avait pourtant affirmé la nécessité pour l’UE de s’engager vers des réformes pour améliorer la compétitivité et corriger l’aliénation profonde que ressentent les Européens à l’égard de cette “union” on ne peut plus mal nommée. Sur ces sujets, David Cameron et Angela Merkel sont à l’unisson. Même sur la question vexatoire des compétences que Londres souhaite reprendre à Bruxelles, le fossé entre les deux dirigeants se réduit.

Les exagérations cacophoniques qui ont accueilli le discours de Cameron en Allemagne cèdent désormais la place à un murmure d’interrogations qui rendent bien improbable l’hypothèse d’un isolement de la Grande-Bretagne en Europe. Michael Meister, vice-président du groupe parlementaire du parti d’Angela Merkel, était interrogé à la fin de la semaine dernière sur le sentiment du gouvernement allemand à l’égard du “réexamen de compétences” demandé par Cameron, et fort décrié, dont les résultats détermineront l’issue du référendum sur l’Europe que le Britannique a promis d’organiser en 2017. “Nous avons besoin de compromis”, a lâché le Meistersinger [en allemand, “maître chanteur” dans la tradition lyrique allemande]. “Nous sommes ouverts à tous les arguments.” Fait éloquent, Michael Meister a reconnu que d’“intenses discussions [étaient] en cours” à propos des idées du Premier ministre britannique. Et c’était précisément l’objet de la rencontre de Meseberg le weekend dernier. Il est encore bien trop tôt pour dire s’il faudra ou non une modification des traités européens actuels, ce à quoi Angela Merkel et consorts s’opposent farouchement. Mais il y a plus important : grâce au franc-parler de David Cameron, la lutte contre ce “déficit démocratique” identifié de longue date et qui risque de saper tout le projet européen a pris un caractère plus urgent. Il n’est pas inopportun non plus de se fixer des délais, même si la survie politique de David Cameron jusqu’en 2017 n’a rien de garanti. Angela Merkel n’a certainement aucune envie de voir son nouvel ami britannique tomber dans le piège fatal de l’Europe. L’alchimie qui opère entre eux doit beaucoup à une conviction stratégique de l’Allemande : pour l’UE, perdre la GrandeBretagne pour gagner la Croatie, la Bulgarie ou la Roumanie serait contraire à la logique et au bon sens. Mais la chancelière a aussi fait ses calculs d’un point de vue national. Pour espérer conserver sa cote de popularité actuelle jusqu’aux élections législatives de septembre, elle aurait tout intérêt à se rapprocher de David Cameron et de ses idées de libéralisme et de transparence démocratique, plutôt que de la doctrine plus étatiste des Français et de leurs instincts

protectionnistes. Cameron possède en Allemagne toute une armée secrète de partisans qui applaudissent la conception pragmatique de l’UE qu’il défend et que peu de personnalités politiques allemandes osent prôner. Cette frustration, combinée au fardeau que les plans de sauvetage des pays de la zone euro en difficulté font peser sur les contribuables allemands, alimente d’incendiaires fractures politiques. Angela Merkel n’a donc aucune envie d’attiser l’amertume en cherchant des noises à un Premier ministre britannique plus apprécié en Allemagne que ne le laissent penser les journalistes faiseurs de gros titres. Tout récemment, les Allemands se sont vu rappeler qu’un chancelier tout-puissant les avait contraints d’accepter l’euro. “J’ai agi en dictateur”, a admis Helmut Kohl dans un entretien de 2002 publié seulement la semaine dernière. Les opposants qu’il avait qualifiés à la fin des années 1990 d’“ennemis d’Etat” ont aujourd’hui formé un nouveau parti, Alternative pour l’Allemagne, afin d’ouvrir tardivement le débat sur les conséquences d’un retour au deutschemark pour l’avenir de l’Allemagne. Pour pouvoir participer aux législatives, il va devoir réunir au moins 2 000 signatures dans chacun des 16 Länder allemands. Selon un sondage récent, environ 25 % des électeurs pourraient choisir de voter Alternative pour l’Allemagne en septembre prochain – mais pour l’heure ils ne sont que 5 000 à lui avoir apporté leur signature. C’est “la crainte de quelque chose après la mort, de cette région inexplorée, d’où nul voyageur ne revient” [Hamlet, de Shakespeare], qui, dans la perspective d’une fin de l’euro, trouble la volonté des électeurs allemands sceptiques. Parallèlement, avec le souvenir cuisant de la contrainte exercée par Helmut Kohl lors de l’abandon du deutschemark, ils éprouvent une profonde méfiance à l’égard de leur monde politique. Par contraste, David Cameron, avec son style direct et franc, est un dirigeant comme les Allemands et Angela Merkel les aiment. Puisse leur amour soutenir la fronde et les flèches de cette époque outrageante [référence à Hamlet]. —Thomas Kielinger* * Correspondant de Die Welt au Royaume-Uni.

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w w w. p re s s e u ro p. e u


30.

Courrier international — no 1172 du 18 au 24 avril 2013

à la une

À QUOI JOUE LE QA

De Londres à Paris, en passant par les îles grecques, de l’Afrique du Sud à l’Amérique latine, le Qatar est partout, constate le Financial Times (lire ci-dessous). De gros investissements dans la finance, le sport, les produits de luxe et l’art. L’émirat finance aussi les islamistes au Maghreb, les djihadistes en Syrie, sans oublier les Frères musulmans égyptiens. Cette contradiction n’est qu’apparente. Derrière le soutien aux régimes islamistes des pays du “printemps arabe” se profilent des contrats de reconstruction pharaoniques, explique The Christian Science Monitor (p. 32). L’émirat veut surtout gagner de l’argent. Or jouer dans la cour des grands lui attire parfois la haine de la rue arabe et l’inquiétude des Européens. Le minuscule Qatar va-t-il pouvoir garder longtemps son influence ou s’effondrera-t-il tel un château de cartes, comme le prédit un article de CNN(p. 36) ?

L’émirat ici, là-bas, partout L’Etat qatari, présent sur tous les fronts, réunit dans le monde autant de détracteurs que d’admirateurs.

—Financial Times Londres

I

ls sont partout. Dans un monde où les capitaux se font rares et où les économies sont en difficulté, les membres de la famille royale qatarie déploient leurs moyens financiers et s’emparent de bâtiments emblématiques, de clubs de football, de banques internationales et de marques célèbres. Ils n’ont pas uniquement un penchant pour les entreprises et les biens immobiliers. Leur richesse, étayée par la troisième plus grande

réserve de gaz naturel au monde, constitue une arme puissante dans leur quête d’influence au sein d’un Moyen-Orient en pleine transition. Grand défenseur des révolutions arabes, le Qatar est venu au secours des gouvernements islamistes fébriles d’Egypte et de Tunisie en leur octroyant de généreuses aides financières. Comme lors de la révolution libyenne, le Qatar fait partie des plus fervents soutiens aux rebelles syriens, qu’il a aidés à se procurer armes et financement. Il s’agit d’un impressionnant changement pour cet Etat du Golfe autrefois discret et méconnu

qui vivait dans l’ombre d’un géant, l’Arabie Saoudite. Le Qatar, avec une population de presque 2 millions d’habitants, a besoin de diversifier son économie et souhaite devenir une puissance régionale. Si le Qatar cherche à se placer de façon plus ouverte que l’Arabie Saoudite, il demeure extrêmement pragmatique et est à l’affût de toute possibilité commerciale et politique susceptible de servir ses intérêts.

Comme l’ouragan Katrina. Etant donné l’agitation constante qui règne dans la région, les alliances mondiales que recherche le Qatar constituent également une assurance. D’après un message diplomatique qui a filtré dans la presse à la suite d’un don de 100 millions de dollars [76 millions d’euros] après l’ouragan Katrina [qui avait ravagé la Nouvelle-Orléans en 2005], Hamad ben Jassim Al-Thani, le Premier ministre, a déclaré à un responsable américain : “Nous pourrions un jour avoir notre Katrina.” Cet ouragan pourrait prendre la forme d’une attaque américaine en Iran, ce qui


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Courrier international — no 1172 du 18 au 24 avril 2013 ↙ Cerfs-volants dans le ciel de Doha. Xinhua-REA

ATAR ?

Contexte

A la une DANS LA PRESSE LOCALE

Le quotidien Al-Arab : “Le Qatar et la GrandeBretagne discutent de la coopération militaire”.

Le quotidien Al-Watan : “Marzouki : merci au Qatar de son aide pour récupérer nos biens pillés.” Selon les médias de Tunis, Le président tunisien aurait demandé à la presse de son pays de respecter le Qatar.

“Le deuxième pays le plus riche du monde” ●●● Avec ses 160 kilomètres de long et 80 de large, le Qatar ne s’étend que sur 11 500 km2 [soit l’équivalent de l’Ile-deFrance]. C’est “le pays le plus riche du monde”, aime-t-on à répéter à Doha. D’après les données du FMI pour l’année 2012, l’émirat est en fait deuxième dans le classement du PIB par habitant – avec 100  377 dollars [devant la Norvège mais derrière le Luxembourg]. Ce chiffre devrait atteindre 112 000 dollars d’ici à 2015. Son économie reste extrêmement dépendante des hydrocarbures. La moitié de son PIB et environ 80 % de ses recettes fiscales y sont encore liées. Avec 119 milliards de mètres cubes de gaz exportés en 2011, soit près d’un quart des échanges mondiaux, le Qatar est le deuxième plus gros exportateur, derrière la Russie (196 milliards de mètres cubes). Il profite notamment de l’arrêt des centrales nucléaires au Japon (116 milliards de mètres cubes importés), mais ne cesse d’inaugurer de nouvelles destinations, notamment à Singapour et en Chine. L’entrée en scène du gaz de schiste pourrait toutefois bouleverser l’ordre établi. L’Amérique, d’abord destinée à devenir sa première cliente, ne le sera probablement jamais. Et l’Australie pourrait passer premier fournisseur mondial dès 2017, selon une étude de

Le 3e producteur mondial de gaz naturel Gisement gazier de North Dome

Manama

engendrerait la fermeture du détroit d’Ormuz et l’arrêt des exportations de gaz naturel liquéfié qui sont vitales pour le Qatar. Les ambitions du Qatar sont portées par l’émir Hamad ben Khalifa Al-Thani et en partie mises en pratique par le Premier ministre. Le prince héritier Tamim s’implique également de plus en plus et prépare ainsi son accession au trône. Toutefois, l’hyperactivité amène la controverse. La dernière en date concerne une enquête menée au Royaume-Uni afin de déterminer si la banque Barclays a bien accordé un prêt au Qatar afin de financer un appel de fonds lancé en 2008. Les investissements de Doha en France (les Qataris envisagent aussi de soutenir financièrement un fonds qui serait géré par Nicolas Sarkozy) ont également → 32 provoqué de vives réactions politiques.

Les deux marchés qui ont la faveur des Qataris sont la France et le Royaume-Uni

BAHREÏN

26° N

Iles Hawar (Bahreïn)

Doukhan ARABIE SAOUDITE

Al-Khor ArRay yan

Bank of America Merrill Lynch. En attendant, l’émirat se porte bien. Sa croissance réelle devrait avoir atteint 6,2 % l’an dernier (nominale : +14,7 %). Mais les économistes du FMI ont prévenu fin janvier que la baisse de prix des hydrocarbures et les potentielles interruptions du trafic marchand liées aux tensions géopolitiques dans la région étaient les principaux risques pour le Qatar. L’émirat s’attend ainsi à ce que la croissance ralentisse à quelque 5 % en 2013. A moyen terme, ses secteurs liés au gaz et au pétrole devraient évoluer entre – 1,1 et 3,5 %, tandis que les domaines hors hydrocarbures devraient, eux, croître de 9 à 10 %, ce qui a déjà été le cas en 2012. La population progresse à une vitesse supérieure à 4 % par an. Ils étaient 460 000 à vivre au Qatar en 1993. Ils sont aujourd’hui près de 2 millions. Les locaux représentent environ 10 % des résidents. Cette évolution est donc

surtout le fait de travailleurs immigrés, présents dans les hautes sphères technocratiques comme dans les basses tâches. Celles-ci sont surtout honorées par des migrants d’Asie du Sud. L’ONG Human Rights Watch a d’ailleurs dénoncé la semaine dernière, entre autres, le statu quo sur la kafala – un système de parrainage des employeurs qui interdit aux immigrés de changer de travail ou de quitter le pays sans l’autorisation de leur patron, sous peine d’être arrêtés. Dans un pays où le chômage ne s’élève qu’à 0,4 %, les Qataris actifs, au nombre de 71 000 environ, ne fournissent que 5 % de la masse des travailleurs. Et plus de la moitié d’entre eux sont employés dans le secteur public. Mais la privatisation de l’économie fait partie intégrante du développement du Qatar, promet un conseiller du gouvernement. —Servan Peca, Le Temps Genève

GOLFE PERSIQUE

Doha Al-Wakrah

Champ pétrolifère

Exploitation d’hydrocarbures Pipeline Principale base américaine

↑ La presse internationale s’excuse auprès du Qatar. “Je propose qu’on crée le ministère du Démenti. — Nous n’avons pas le temps. Pendant qu’ils nous diffament, nous, on travaille.” Dessin de Salman Al-Malik paru dans Al-Watan, Doha.

Q ATA R

Oum Saïd

40 km SOURCES : PNUD, FRANCE-DIPLOMATIE

Superficie : 11 437 km2 (équivalente à l’Ile-de-France) Population : 1,7 million d’habitants (dont 85 % d’expatriés) Classement selon l’indice de développement humain (IDH 2012) : 36e sur 183 pays

↑ Les investissements étrangers. Dessin de Salman Al-Malik paru dans Al-Watan, Doha.


32. À LA UNE

31 ← Au Moyen-Orient, le Qatar réunit autant de détracteurs que d’admirateurs. Certains voient en lui un sauveur et d’autres considèrent qu’il pratique une ingérence perfide. D’après ses proches, la famille royale qatarie est habituée aux controverses. Elle a dû, en effet, gérer de nombreuses polémiques provoquées par les reportages de la chaîne Al-Jazira, le média qui leur a permis, pour la première fois, d’être propulsés sur le devant de la scène internationale. Certains conseillers du Qatar laissent toutefois entendre que les dirigeants sont particulièrement ébranlés par les critiques qui ternissent l’image d’investisseur habile qu’ils tentent de cultiver. C’est grâce à la Qatar Holding que le Qatar s’implante à l’étranger. Cette structure d’investissement direct fait partie de la Qatar Investment Authority, dont les actifs ont atteint 100 milliards de dollars [76 milliards d’euros] depuis sa création en 2005, et qui est considérée comme un soutien à la politique étrangère de Doha. La QIA a mis en place des fonds communs de placement avec des pays partenaires allant de l’Indonésie à la Libye. “Ce qui nous intéresse en premier lieu, c’est le retour sur investissement”, a déclaré Ahmad Al-Sayed, le PDG de Qatar Holding. “Après tout, nous sommes en train d’investir pour les générations futures. Si cela nous conduit vers de solides partenariats au-delà du cadre financier, tant mieux.”

Dans tous les secteurs. La stratégie de la QIA repose tout simplement sur “des tactiques basiques, génériques et futées”, explique David Roberts, du Royal United Services Institute [Institut de recherche sur la défense et la sécurité britannique]. “Leur mot d’ordre est : investir à fond pour avoir le contrôle, investir si c’est une bonne affaire, investir si cela procure un gain politique. Investir dans tous les secteurs et toutes les régions.” Les deux marchés qui ont la faveur des Qataris sont la France et le Royaume-Uni, où des particuliers et des entreprises soutenues par l’Etat possèdent des biens immobiliers de grande valeur, par exemple le gratte-ciel londonien The Shard et certains immeubles de l’avenue des ChampsElysées. Du fait de sa présence financière accrue, le Qatar est devenu un allié sur lequel Londres et Paris comptent de plus en plus en cas de conflits au Moyen-Orient. Et de son côté Doha gagne des alliés européens. Dernier investissement en cours au Royaume-Uni, le Qatar a entamé des négociations sur des projets d’infrastructures représentant 11,7  milliards d’euros, par exemple un “supersystème d’égouts” pour la ville de Londres. D’après les banquiers et les spécialistes de la finance, la priorité du Qatar est passée de la recherche de publicité à la volonté de générer de forts bénéfices. Un spécialiste déclare : “Avant, ils pouvaient signer de gros contrats et disparaître, ils voulaient faire les gros titres. Mais maintenant, ce qui les intéresse c’est de gagner de l’argent.” —Roula Khalaf et Camilla Hall

Courrier international — no 1172 du 18 au 24 avril 2013

A la une VU D’ÉGYPTE

POUR QUELQUES CENTAINES DE MILLIARDS La forte implication du Qatar dans les pays du “printemps arabe” et son soutien aux régimes islamistes devraient lui valoir des contrats de reconstruction pharaoniques.

—OilPrice.com* pour The Christian Science Monitor Boston “Qatar mon amour”, titre Al-Tahrir, le quotidien prorévolutionnaire du Caire. Les mots sont à double tranchant, puisque le Qatar vient d’annoncer une nouvelle aide financière massive de 3 millards de dollars. Mais “Qatar mon amour” fait aussi référence à une vieille chanson nationaliste égyptienne de 1960, “Mon pays mon amour”. Le célèbre présentateur de la télé égyptienne Bassem Youssef  en a fait une parodie pour dénoncer la mainmise de l’émirat sur l’Egypte.

Données

97% des personnes vivant au Qatar sont heureuses, selon une enquête que publie Al-Watan. “Ce résultat ressemble aux scores d’une élection présidentielle arabe”, ironise le quotidien de Doha, énumérant les raisons de mécontentement qui existent malgré tout et rappelant que, même au Qatar, certaines familles vivent de la charité.

L

a priorité de l’émir du Qatar est d’assurer la prospérité et la sécurité de son minuscule royaume. Pour cela, il est prêt à tout. Coincé entre l’Iran et l’Arabie Saoudite, l’émirat abrite la troisième ressource de gaz naturel de la planète. Le gaz représente 70 % des revenus de l’Etat et c’est grâce à son exploitation que presque 250 000 citoyens qataris affichent aujourd’hui l’un des plus hauts revenus par habitant au monde. Mais comment un Etat pygmée aussi riche que le Qatar, entouré par deux voisins potentiellement dangereux, parvient-il à les convaincre de rester chez eux ? C’est simple, tout a un prix. Le Qatar a dû accepter l’implantation de deux bases militaires américaines sur son territoire. D’après les câbles diplomatiques révélés par WikiLeaks, les Qataris paieraient même 60 % de leur coût de fonctionnement. Si les chars d’assaut et les bombes à charge pénétrante peuvent décourager les velléités d’agression militaire, ils sont totalement inefficaces pour apaiser un climat social houleux depuis plusieurs dizaines d’années. Soixante-cinq pour cent de la population a moins de 29 ans aujourd’hui au MoyenOrient. Ces jeunes désespérés et en colère représentent un danger qu’aucune armée ne peut arrêter. Leur appel au respect de leur dignité – “Je suis un homme !” – est le cri qui fait trembler les gouvernements. C’est le cours de cette force surpuissante que l’émir du Qatar a réussi à dévier. Le niveau des investissements qataris dans le secteur des télécommunications en Tunisie n’est qu’un exemple des bénéfices que l’émirat tire de ses liens avec les islamistes. L’ancien ministre tunisien des Affaires étrangères Rafik Abdel Salam était responsable du service de recherche et d’études au centre Al-Jazira de Doha. Son beau-père, Ghannouchi, est le chef du parti tunisien des Frères musulmans. Pour Moustapha Abdel Jalil, président du Conseil national de transition (CNT) libyen, si la révolution a triomphé, c’est en bonne partie grâce aux efforts du Qatar, qui aurait dépensé près de 2 milliards de dollars [pour la Libye ]. “Tous ceux qui se sont rendus au Qatar en sont revenus avec de l’argent du gouvernement”, a-t-il déclaré. Le fait est que le Qatar avait 10 milliards de dollars d’investissements à protéger en Libye. Le groupe d’investissement immobilier Barwa Real Estate Company avait à lui seul investi 2 milliards de dollars dans un projet de station balnéaire non loin de Tripoli. Alors que les balles sifflaient encore sous le ciel libyen, le Qatar a signé une série d’accords pour un montant de 8 milliards de dollars avec le CNT. Mais au cas où les choses ne se passeraient pas comme prévu avec le CNT, l’émirat a aussi financé ses adversaires : Abdelhakim Belhadj, chef de la brigade du 17 Février, et le cheik Ali Salabi, un extrémiste religieux exilé à Doha. Si ces 10 milliards de dollars d’investissements qataris représentent déjà une coquette somme, la Libye a encore

plus à offrir. La reconstruction du pays devrait coûter dans les 700 milliards de dollars. Les Russes et les Chinois ont laissé pour 30 milliards de dollars de chantiers inachevés, qui ne demandent qu’à être repris par ceux qui auront prêté main forte aux révolutionnaires. Mais pourquoi le Qatar chercherait-il à s’engager en Syrie, où ses investissements sont nettement plus réduits ? Un coup d’œil sur une carte suffit pour se rappeler que l’émirat est prisonnier d’une petite enclave dans le Golfe. Et l’Arabie Saoudite l’empêche de construire de longs gazoducs pour rejoindre les marchés lointains. Un projet de conduite passant par l’Arabie Saoudite et la Turquie pour rejoindre le gazoduc Nabucco et l’Europe a été mis à l’étude mais l’Arabie Saoudite, irritée par son remuant petit voisin, s’est opposée à tout développement terrestre.

L’Europe pour seul débouché. Le Qatar, qui est déjà le premier producteur mondial de GPL [gaz de pétrole liquéfié], n’augmentera pas sa production. Le marché arrive aujourd’hui à saturation avec la mise en service de huit nouvelles infrastructures australiennes entre 2014 et 2020. Avec un marché américain saturé et un continent asiatique nettement plus compétitif, le Qatar n’a plus que l’Europe comme débouché. La découverte en 2009 de nouveaux champs pétrolifères non loin d’Israël, du Liban, de Chypre et de la Syrie ouvre de nouvelles perspectives pour contourner la barrière saoudienne et s’assurer une nouvelle source de revenus. Les tronçons de gazoduc sont déjà prêts en Turquie. Il ne reste plus qu’un obstacle sur le chemin : Bachar El-Assad. Les Qataris, tout comme les Turcs, souhaitent le départ d’Assad, à qui ils aimeraient voir succéder les Frères musulmans. Les combats devraient encore se prolonger de longs mois mais le Qatar est engagé dans une bataille à long terme. A la clé, des contrats de reconstruction pharaoniques et les gisements de gaz. Assad doit partir. Rien là de personnel. Il s’agit seulement de préserver la paix et le bien-être des Qataris.— * Site d’information britannique spécialisé dans les questions énergétiques : pétrole, gaz et énergies alternatives.

↑ “Le jeu préféré de certains écrivains soudoyés”. Dessin de Salman Al-Malik paru dans Al-Watan, Doha.


À QUOI JOUE LE QATAR ? 33

Courrier international — no 1172 du 18 au 24 avril 2013

Les principaux investissements du Qatar dans le monde Secteurs concernés en France

RUSSIE

Mines

VOIR ZOOM

Sport : football (club du Paris Saint-Germain), chaîne TV sportive (BeIN), etc. Luxe : LVMH (1 %), Le Tanneur (53 %), Le Printemps (rachat en cours), etc. Hôtellerie : Le Concorde La Fayette, Hôtel du Louvre, Carlton, etc. Immobilier : Groupama, HSBC France, etc. Energie : Total (3 %) Divers : Vivendi (3 %), Lagardère (12 %), Vinci (7 %), Veolia Environnement (5 %), Suez Environnement (3 %)

UKRAINE

Terres arables TURQUIE

Infrastructures portuaires TUNISIE* ALGÉRIE

ÉGYPTE*

CHINE

Terres arables Communications Finance

QATAR

Engrais

CAMBODGE

Terres arables

SOUDAN*

Terres arables

ROYAUME-UNI

SUÈDE Immobilier Immobilier Luxe Finance PAYS-BAS Grands Energie magasins ALLEMAGNE Automobile

BRÉSIL

Hôtellerie

Terres arables

Sucre Terres arables

MADAGASCAR

Terres arables AUSTRALIE

LUXEMB.

FRANCE

PORTUGAL

voir ci-dessus

Energie

ESPAGNE

Energie Sport Immobilier

Finance

Equateur

SINGAPOUR KENYA

Terres arables Boucherie hallal

SUISSE

Hôtellerie Energie Finance Sport

ARGENTINE

Terres arables

AFRIQUE DU SUD

Terres arables

ITALIE

Hôtellerie Luxe GRÈCE

* Partisan des révolutions arabes, le Qatar soutient financièrement les gouvernements égyptien et tunisien.

Energie Finance

SOURCES : “FINANCIAL TIMES”, “LES ÉCHOS”, RADIO TELEVISION SUISSE, WWW.INFOGUERRE.FR

L’allié fidèle et encombrant de Washington Doha a toujours servi les intérêts américains au Moyen-Orient. Mais ses ambitions régionales et l’aide que le régime apporte aux mouvements islamistes risquent de gêner les Etats-Unis. —Al-Ahram Weekly (extraits) Le Caire

S

i l’on en croit l’ampleur de la “coopération” entre les Etats-Unis et le Qatar depuis l’établissement de leurs relations diplomatiques, en 1972, ce à quoi il faut ajouter les deux bases américaines présentes dans ce pays, il semble impossible que le Qatar puisse agir de manière indépendante, parallèle, divergente ou opposée aux projets stratégiques et régionaux des Etats-Unis. Selon le département d’Etat américain, les “relations bilatérales sont solides”, les deux pays “collaborent” dans le domaine de la diplomatie, “coopèrent” en matière de sécurité régionale et partagent un “pacte de défense”. Le Qatar “accueille le siège de Centcom [Commandement central des Etats-Unis]” et apporte son soutien aux opérations militaires menées dans la région par l’Otan et les Etats-Unis. Pourtant, le Qatar, lié aux Etats-Unis par une alliance aussi étroite, est récemment devenu un appui considérable des mouvements islamistes. Le pays semble notamment soutenir les Frères musulmans, alors que la branche qatarie de la confrérie aurait été dissoute en 1999 en raison de désaccords avec la famille régnante. Le mariage de convenance

entre le Qatar et les Frères musulmans s’est révélé un incubateur naturel pour les islamistes qui s’attaquent aux Etats-Unis, alors que ces derniers sont à la tête de la “guerre mondiale contre le terrorisme”.

Un conflit d’intérêts. Le conflit qui fait actuellement rage au Mali est le dernier exemple en date de la séparation progressive des Etats-Unis et du Qatar, malgré les pactes de défense qui les unissent. Le 18 janvier 2013, le ministre de la Défense américain, Leon Panetta, était à Londres pour “louer l’effort international dirigé par les forces françaises” au Mali, un pays auquel il a promis un soutien en termes de logistique et de renseignement. Au contraire, le Qatar semble mettre en péril ses liens privilégiés avec la France et se méfier des décisions américaines et françaises. Le 15 janvier, le Premier ministre, Hamad ben Jassim Al-Thani, a déclaré que “la force ne permettrait pas de résoudre le problème” au Mali. Il a conseillé un “débat” entre “les pays voisins, l’Union africaine et le Conseil de sécurité” et s’est rangé aux côtés de Youssef Al-Qaradawi [le prédicateur islamiste sur Al-Jazira], qui a appelé à une “solution pacifique” au Mali plutôt qu’à une “intervention militaire”. La bénédiction des Etats-Unis vis-à-vis des décisions

qataries n’a jamais été aussi explicite que lorsque Barack Obama a entériné la création d’un bureau de talibans afghans à Doha afin de “faciliter” la “négociation en Afghanistan”, selon une déclaration du ministre des Affaires étrangères qatari. Malgré quelques échecs politiques au Yémen, au Soudan et en Syrie, les tentatives de “médiation” du Qatar ont pourtant profité à la stratégie de son allié américain. Les analystes en matière de renseignement qui travaillent pour le Soufan Group, un cabinet-conseil spécialisé dans les questions de stratégie, ont conclu que “le Qatar reste un allié essentiel des Etats-Unis […]. Le pays parvient souvent à mettre en œuvre des objectifs que Washington ne parvient pas ou ne veut pas entreprendre.” Il est difficile de savoir si les deux pays conspirent ensemble ou si un conflit d’intérêts les oppose. Etant donné l’alliance entre les Etats-Unis et le Qatar, les liens du second avec les mouvements islamistes menacent d’impliquer encore plus les Américains dans un conflit régional et d’alimenter un profond antiaméricanisme dans la région, qui risquerait à son tour de renforcer l’extrémisme. Cependant, l’histoire semble se répéter, puisque les monarchies arabes qui bénéficient du soutien des Etats-Unis, à commencer par le Qatar, ont actuellement recours à leurs vieilles méthodes : elles exploitent l’idéologie islamiste pour saper et tuer dans l’œuf les révolutions [arabes] visant à renverser les dictatures et à promouvoir l’état de droit, la société civile et la justice socio-économique dans les pays arabes. Ces monarchies du Golfe n’ont toutefois pas l’air de se rendre compte que cette stratégie revient à ouvrir la boîte de Pandore, qui pourrait mener à un retour de bâton bien plus violent que les attaques d’Al-Qaida contre les Etats-Unis. —Nicola Nasser


34. À LA UNE

Courrier international — no 1172 du 18 au 24 avril 2013 ↓ Dans les studios d’Al-Jazira Bryan Denton/The New York Times

Contexte CHUTE D’AUDIENCE

Chic Enet bref choc

Depuis les “printemps arabes”, la chaîne phare du Qatar a perdu son rôle de briseur de tabous pour devenir la voix des nouveaux régimes islamistes.

—Der Spiegel (extraits) Hambourg

A

uparavant, la montre d’Aktham Suliman était toujours en avance. Il vivait à Berlin, mais il l’avait réglée sur l’heure de Doha, la capitale du Qatar. C’est aussi la ville d’Al-Jazira, la chaîne d’information qui l’employait depuis 2002 comme correspondant en Allemagne. “L’heure de Doha était celle d’Al-Jazira, résume-t-il. C’était un honneur de travailler pour cette chaîne.” Mais, il y a un an et demi, Aktham Suliman, né à Damas et aujourd’hui âgé de 42 ans, a mis sa montre à l’heure allemande. Il était déçu par sa chaîne, car il avait l’impression de ne plus pouvoir travailler de façon objective. Aktham a donné sa démission en août 2012. “Avant le début du ‘printemps arabe’, nous étions une voix du changement, explique-t-il,. Aujourd’hui, Al-Jazira fait de la propagande.” Et Aktham n’est pas le seul à se sentir amèrement déçu. Le réseau Al-Jazira souffre depuis quelque temps d’un exode des meilleurs membres de son personnel. Des journalistes et présentateurs des grandes villes, de Paris à Londres, en passant par Moscou, Beyrouth ou Le Caire, ont claqué la porte, malgré des conditions de travail qui paraissent luxueuses. Actuellement, les investissements d’Al-Jazira aux Etats-Unis sont estimés à quelque 375 millions d’euros. La chaîne ambitionne de toucher un public encore plus large sur le premier marché télévisé du monde. [Une chaîne francophone d’Al-Jazira devrait également émettre de Londres en 2014.] Elle compte plus de 3 000 collaborateurs

DR

Selon le site marocain Infomédiaire, une enquête d’audience commandée par la chaîne qatarie Al-Jazira a révélé que le nombre de téléspectateurs au quotidien de la chaîne a chuté dans le monde arabe de 43 millions à 6 millions. Les raisons de ce recul sont dues à l’éclosion dans les pays du “printemps arabe��� de nouveaux médias au ton libre et à l’alignement d’Al-Jazira sur les positions islamistes dans ces pays.

L’honneur perdu d’Al-Jazira

Icône de mode Sheikha Mozah (ci-contre), la deuxième épouse de l’émir du Qatar, a été désignée par Vanity Fair et par de nombreux magazines internationaux comme l’une des femmes les plus élégantes du monde, écrit Ahram Online. Le site égyptien rappelle que Sheikha Mozah figure aussi sur la liste Forbes des cent femmes les plus puissantes du monde.

Art contemporain La Tate Modern, à Londres, a eu recours en 2012 à la famille royale du Qatar pour financer sa rétrospective sur l’œuvre de l’artiste anglais en vogue

et 65 bureaux de correspondants de par le monde. Mais on lui reproche de suivre la ligne politique du Qatar et de ne pas respecter l’indépendance de ses journalistes. Les chaînes occidentales n’échappent pas à ce genre d’accusations, certes. Mais, aujourd’hui, les critiques sont telles qu’AlJazira se situerait plutôt au niveau de Fox News – à la botte du très conservateur magnat des médias Rupert Murdoch, aux Etats-Unis – plutôt que de CNN. Al-Jazira – dont le nom signifie “l’île”, en arabe – a été lancée en 1996 avec une ambition des plus noble : fournir des informations objectives dans un monde rigoureusement censuré. Le réseau a diffusé des messages de Ben Laden – et a déclenché une tempête de critiques aux Etats-Unis. C’était le seul média arabe à inviter régulièrement des responsables politiques israéliens à des débats. Ses correspondants n’hésitaient pas à dire que le président de l’Irak Saddam Hussein était un “dictateur” et le dirigeant égyptien Hosni Moubarak une “mauviette”… Mais, depuis le “printemps arabe”, Al-Jazira passe sans vergogne de la pommade aux nouveaux maîtres [islamistes]. Aujourd’hui, lorsque les Egyptiens protestent – contre leur nouveau président, Mohamed Morsi, et la mainmise des Frères musulmans –, Al-Jazira les critique souvent comme le faisait auparavant la vieille chaîne de télévision progouvernement. Selon Aktham Suliman, les responsables d’Al-Jazira ont ordonné de présenter les décrets de Morsi comme des perles de sagesse. “Ce genre de méthode dictatoriale était impensable auparavant”, regrette-t-il. —Alexander Kühn, Christoph Reuter et Gregor Peter Schmitz

Damien Hirst, souligne The National. L’émirat a acheté au cours des dernières années un grand nombre de toiles de maître comme les Joueurs de cartes de Paul Cézanne, acquise pour 250 millions de dollars.

Meurtres L’assassinat de l’ambassadeur des Etats-Unis à Benghazi et l’attaque de leur ambassade à Tunis, deux attentats commis en septembre 2012 et attribués aux groupes islamistes, inquiètent les Etats-Unis. Le Qatar, fidèle allié de Washington, est le principal bailleur de fonds des mouvements islamistes, y compris les plus radicaux au Maghreb. Doha est aussi accusé

d’avoir trempé dans l’assassinat, le 7 février 2013, de l’opposant tunisien Chokri Belaïd. Sur la chaîne tunisienne Nessma TV, Abdelmajid Belaïd, frère de l’opposant assassiné, a accusé Ennahda et le Qatar d’en être les commanditaires.

Libertés Le poète qatari Mohamed ibn Al-Dheeb Al-Ajami a été condamné en novembre 2012 à la prison à vie pour un poème jugé offensant à l’égard de l’émir du Qatar. En fait, son poème rendait hommage à la révolution tunisienne et critiquait le manque de liberté dans le monde arabe. Le procès du poète a eu lieu à huis clos. L’accusé n’a pas eu droit à la parole et il a été interdit à son avocat de plaider, révèle The Guardian.

LA FRANCE, C’EST LE PIED ! Le rachat du PSG permettra au Qatar de multiplier ses investissements en France.

—Hürriyet (extraits) Istanbul

Q

uand, en 2006, le Qatar a projeté d’acheter le PSG, son intérêt s’est paraît-il évanoui à cause de la violence des supporters et du fait que deux des principaux actionnaires (Canal + et la Ville de Paris, propriétaire du Parc des Princes, le stade du club) avaient des réticences à la perspective de signer un contrat avec un Etat non démocratique. Le malaise des deux parties s’est dissipé, selon les médias français, quand, quatre ans plus tard, Nicolas Sarkozy, à l’époque président de la République, a invité à l’Elysée le cheikh Tamin Bin Hamad AlThani, le prince héritier du Qatar, et Michel Platini, le président de l’UEFA, pour un déjeuner avec Sébastien Bazin, le représentant de Colony Capital [fonds d’investissements américain], qui était l’actionnaire majoritaire du PSG. Ce déjeuner était destiné à sauver le club, qui connaissait alors de graves difficultés financières – on estimait qu’il perdait 20 millions d’euros par an. Un accord en trois points aurait été conclu : le Qatar achèterait le PSG et augmenterait ses

Le football comme moyen d’améliorer son prestige et de jouer dans la cour des grands


À QUOI JOUE LE QATAR ? 35

Courrier international — no 1172 du 18 au 24 avril 2013

Doha, la tentation de l’exil doré Grèce

“Dix-huit îles pour vingt-quatre enfants” Le rachat par l’émir du Qatar de six îles grecques a suscité un flot de commentaires d’internautes arabes en colère.

—Elaph (extraits) Londres

investissements, déjà substantiels, en France ; Platini, membre du comité exécutif de la FIFA, dont le fils est conseiller juridique de Qatar Sports Investment, voterait en faveur du Qatar pour l’organisation de la Coupe du monde 2022 ; enfin, la chaîne de télévision qatarie Al-Jazira aurait la possibilité d’acheter une part des droits de retransmission des matchs de Ligue 1 en France. Sarkozy s’est intéressé de très près au dossier.

La France, une histoire d’amour. Cet accord fait de la France un excellent exemple de la façon dont le Qatar utilise son poids financier pour servir ses intérêts commerciaux et politiques par l’intermédiaire d’entreprises économiques et d’initiatives diplomatiques. Le pays entretient avec la France une histoire d’amour qui repose sur la volonté des Français de courtiser cet Etat du Golfe. Pour cimenter cette relation, le Parlement français a adopté en 2009 une loi accordant des exemptions fiscales sur les revenus du capital des propriétés détenues par des sociétés qataries. Un appendice à ce texte souligne les liens “très forts” et “privilégiés” existant entre la France et le Qatar, qui reposent sur “le souhait des Qataris de diversifier leurs alliances et leurs partenariats, pour ne pas dépendre exclusivement des Etats-Unis”. Les actifs qataris en France comprennent des biens immobiliers et des investissements de millions d’euros destinés à promouvoir l’activité économique dans les banlieues défavorisées par le biais de petites et moyennes entreprises. En outre, le Qatar soutient le prix de l’Arc de Triomphe, la course hippique la plus célèbre de France ; il est propriétaire du PSG, avec lequel la Banque nationale du Qatar a par ailleurs conclu un accord de mécénat de 100 millions d’euros ; et le pays a pris des participations dans plusieurs grands groupes français [dont les grands magasins du Printemps, en mars 2013]. Le Qatar considère le football comme un moyen d’améliorer son prestige international et de jouer dans la cour des grands à l’international. Selon un expert qui a souhaité conserver l’anonymat, “le Qatar a besoin de tout cela pour survivre ; il faut qu’il soit partout pour compenser sa vulnérabilité géopolitique”. —James M. Dorsey

●●● L’émir du Qatar Hamad ben Khalifa a récemment mis dans son escarcelle six îles grecques de la région d’Ithaque, pour la modeste somme de 8,5 millions d’euros. Le maire d’Ithaque, Ioannis Kassianos, s’est félicité de la transaction et a même plaisanté en disant qu’il n’y avait pas assez d’îles grecques disponibles pour que l’émir puisse en donner une à chacun des enfants qu’il a eus avec ses trois épouses : “Il n’y a que dix-huit îles au large de notre ville, alors que l’émir a vingt-quatre enfants.” ● “L’Europe exploite la bêtise de l’émir. Celui-ci est en train de sauver les entreprises et les clubs de foot européens, mais tout cela se terminera par une jolie mise en scène qu’on intitulera ‘La chute du dictateur qatari’. Sous prétexte de lutte pour la démocratie, l’Occident finira par mettre la main sur les avoirs du Qatar placés à l’étranger. Ce sera la ruine du pays.” Saman Al-Kourdi ● “Je lui souhaite de pouvoir jouir de toutes ses richesses et davantage. Surtout qu’il doit assurer l’avenir de ses vingt-quatre enfants. Ce qui n’est pas chose aisée dans une région en surchauffe depuis le ‘printemps’ – ou hiver – arabe. Pour ce qui est des bons croyants qui n’ont pas la chance de faire partie de la famille ou de l’entourage de l’émir, nos chers hommes

Le gendre du roi d’Espagne, soupçonné de corruption, va s’installer avec sa famille dans l’émirat. —El País (extraits) Madrid

de religion leur disent que Dieu les comble de ses bienfaits…” Nafie Akrawi

● “L’émir du Qatar a dévasté le monde et soutenu les terroristes. Le jour du Jugement dernier, il sera interrogé sur les vies dont il a causé la perte.” Khalifa Al-Otaibi ● “Ces milliardaires, comment ont-ils amassé leur fortune ? Qui les a autorisés à considérer les richesses du pétrole et du gaz comme leur propriété privée et à dépenser des sommes qui suffiraient à éradiquer la pauvreté de tous les musulmans de la terre ?” Safwan ● “L’émir cherche un endroit où il pourra se réfugier quand ses fils finiront par le renverser, comme lui-même a renversé son propre père [en 1995], qui avait renversé son cousin [en 1972], qui avait destitué son père, Ali ben Abdallah Al-Thani [en 1960]. L’émir a déjà remplacé son fils aîné, Jassim, par un autre fils, Tamim, au poste de prince héritier.” Samira ● “Je vis dans un pays occidental dont j’ai la nationalité. Si l’on me proposait d’aller vivre au Qatar, je refuserais. La vie ne consiste pas seulement à manger, boire et dormir. Il faut aussi des valeurs, de la civilisation, de la culture et de l’humanité. Félicitations aux Qataris pour le Bédouin d’émir qui les gouverne et qui dépense leur argent comme s’il s’agissait de sa propriété privée.” Mahdi Al-Jabouri

P

ays minuscule, le Qatar réussit à faire parler de lui comme s’il occupait une surface non négligeable sur la carte du monde. Non content d’accueillir les événements sportifs et les conférences internationales de haut vol, le riche émirat du Golfe offre également asile aux personnalités sur le déclin ou en mauvaise posture. Le dernier en date, Iñaki Urdangarín [gendre du roi d’Espagne, accusé de détournement de fonds publics], vient ainsi de se mettre au service de l’équipe qatari de handball. Il aurait même déjà communiqué au roi sa décision d’accepter la proposition et de déménager à Doha. Le sélectionneur de l’équipe espagnole de handball a en effet proposé au gendre du roi d’être son bras droit pour entraîner l’équipe de handball de l’émirat. Indépendamment de l’installation d’Urdangarín et de sa famille au Qatar, le simple fait que l’émirat lui ait offert ce poste en dit long sur la volonté de son émir, le cheikh Hamad ben Khalifa AlThani, de faire parler de son pays. Il ne s’agit pas (seulement) de pétrodollars, ou plutôt de gazodollars, mais bien d’une stratégie de survie.

Nicolas Sarkozy lui-même. Quelques semaines avant l’offre faite à Urdangarín, le quotidien économique britannique affirmait que le Qatar avait sollicité l’ancien président français Nicolas Sarkozy pour prendre la tête d’un fonds d’investissement qatari. Selon cette information, qui n’a pas été démentie par l’entourage de Nicolas Sarkozy et qui a été abondamment commentée en France, ce fonds de 500 millions d’euros était destiné à investir dans des pays émergents et à soutenir des entreprises “espagnoles ou marocaines” en difficulté. Pour l’instant, le flou demeure quant aux intentions du mari de Carla Bruni qui envisage peut-être de faire son grand retour en politique. L’ancien Premier ministre Tony Blair jouit lui aussi des faveurs de l’émir Hamad, puisque selon la presse britannique Blair interviendrait régulièrement comme intermédiaire et consultant pour la famille royale qatarie et toucherait pour son travail des commissions qui lui auraient récemment rapporté 1 million de dollars. S’il est difficile de vérifier ces chiffres, certains faits sont pourtant avérés, telle l’installation de l’ancien ministre espagnol Miguel Ángel Moratinos à Doha, l’année dernière, au poste de conseiller diplomatique du Programme national de sécurité alimentaire, un projet du prince héritier du Qatar, le cheikh Tamim. —Angeles Espinosa


36. À LA UNE

Courrier international — no 1172 du 18 au 24 avril 2013

↓ Les gratte-ciel de la corniche de Doha. Dominik Butzmann/Laif-REA

et qu’il avait refusé de participer à une conférence régionale consacrée à la reconstruction de son pays. Et le président de la Somalie accuse le Qatar de soutenir l’organisation terroriste des Chebabs. L’Egypte et l’Arabie Saoudite peuvent se permettre de se mettre à dos certains voisins qui ne peuvent se passer de leur soutien politique, mais il n’en va pas de même pour un petit pays comme le Qatar, qui ne possède rien d’autre que des fonds inépuisables pour se rallier la sympathie de parties qui s’estiment lésées. Doha ne pourra jamais fournir aux Palestiniens la protection politique que peut leur offrir l’Egypte lorsqu’ils font des concessions territoriales aux Israéliens. A la différence de l’Arabie Saoudite – qui est l’épicentre spirituel du monde musulman du fait qu’elle contrôle les deux sites les plus saints de l’islam –, le Qatar ne peut offrir aux Palestiniens la sanction religieuse qui leur sera nécessaire pour céder certaines parties de la vieille ville de Jérusalem.

UN CHÂTEAU DE CARTES ? L’heure de gloire de la diplomatie hyperactive du Qatar pourrait bien être éphémère. —CNN (extraits) Washington

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uisque certains poids lourds du MoyenOrient – telle l’Egypte – sont secoués par l’instabilité, le Qatar comble l’absence de leadership au Moyen-Orient. Le minuscule émirat du Golfe se montre depuis quelque temps hyperactif sur le front diplomatique : hier à la tête de la campagne visant à renverser le régime libyen, il tente aujourd’hui de faire la même chose en Syrie. Son heure de gloire risque bien cependant d’être éphémère. Les facteurs qui ont contribué à sa montée en puissance ne manqueront pas de s’effilocher à mesure que les puissances arabes aujourd’hui à terre recouvreront leur position. Et le Qatar ne possède pas les qualités intrinsèques qui ont assuré la puissance pérenne de géants régionaux tels que l’Egypte ou l’Arabe Saoudite. Doha a pu se ménager une sphère d’influence grâce aux pétrodollars et à une diplomatie avisée. L’émirat sert de passerelle entre le monde occidental et certains de ses adversaires comme l’Iran et les talibans. Sa chaîne de télévision satellitaire Al-Jazira, financée par l’Etat, est la voix de la rue arabe. Le Qatar a aussi joué les médiateurs entre factions régionales rivales au Liban, au Soudan et au Yémen, et il a toujours laissé la porte ouverte aux Israéliens, rejetés par leurs voisins arabes. Doha a par ailleurs déroulé le tapis rouge pour des organisations et conglomérats internationaux. De prestigieuses institutions américaines, comme la Georgetown University, et d’éminents centres de recherche y ont ouvert des antennes. Pourtant, si l’on en croit les câbles diplomatiques américains publiés par WikiLeaks, cette politique a également froissé les susceptibilités régionales. Le roi de Bahreïn a con���é à un responsable américain que le comportement du Qatar était “embarrassant”. L’ancien président du Yémen Ali Abdullah Saleh a déclaré que l’émirat œuvrait “contre le Yémen”

Bientôt sur la touche. Plusieurs factions ayant bénéficié des largesses qataries se sont retournées contre l’émirat lorsqu’elles ont estimé que les exigences demandées en retour par ce dernier étaient excessives ou lorsqu’elles ont jugé politiquement avantageux d’agir ainsi. Les Libyens, qui avaient applaudi le Qatar pour l’aide financière et le soutien politique qu’il leur avait apportés au cours de la révolution de 2012, le vouent aujourd’hui aux gémonies parce qu’il soutient des partis politiques qui affaiblissent le nouveau gouvernement. Les ambitions nationales du Qatar se heurtent au même type d’obstacles, ce qui fait de l’émirat guère plus qu’un château de cartes. Six universités américaines y ont ouvert des campus régionaux de très haut niveau ; mais ces établissements sont loin de produire les générations futures de dirigeants qataris. Ils sont fréquentés surtout par des expatriés alléchés par une éducation américaine subventionnée. Des établissements culturellement encore plus sensibles sont également de purs produits d’importation. Le Musée islamique du Qatar présente des pièces d’époques et d’origines géographiques très diverses, allant de l’Egypte des Mamelouks à l’Inde des Moghols ; mais aucun de ses trésors n’est originaire du Qatar, qui ne possède aucun passé islamique significatif. Une fois que l’Egypte et les autres puissances régionales se seront redressées, il est vraisemblable que le Qatar sera mis sur la touche. Alors qu’il n’a guère que des liasses de billets pour s’attirer la sympathie de factions en difficultés, l’émirat se rendra compte alors que son influence est aussi éphémère que les vagues qui déferlent au pied des gratte-ciel de Doha. —Barak Barfị

SUR LE WEB Le sort tragique des immigrés esclaves du Qatar. Un article du New York Times. L’Emirat dans la presse internationale. Vu de Tunisie, de Syrie, du Liban, de Grèce, du Mali. L’interview exclusive de Christian Chesnot, coauteur avec Georges Malbrunot de Qatar, les secrets du coffre-fort.

Le Qatar n’est pas le diable VU D’ALGÉRIE. Plaidoyer en faveur de l’émirat. —Algérie-Focus (extraits) Alger

C

’est le diable en personne. En Algérie, on le maudit, on l’invoque en permanence pour expliquer tel ou tel complot. Le Qatar, c’est l’incarnation par excellence de la “complotite aiguë” dans l’esprit algérien. Et, bien sûr, tout ce qui nous arrive comme problème survient à cause de ce petit émirat satanique qui manipule tout le monde avec sa célèbre chaîne de télévision, Al-Jazira. Petit par la géographie, mais grand par la roublardise diplomatique et la bonne exploitation de sa richesse économique, le Qatar gêne et dérange les Algériens, qui ne comprennent pas comment leur pays, le plus grand pays d’Afrique, n’arrive même pas à réaliser le dixième de ce que ce petit pays a réussi à faire. Mais, au lieu de se remettre en cause et de faire leur autocritique, les Algériens accusent le Qatar de tous les maux : financement du terrorisme, du djihadisme, des mouvements islamistes, soutien aux fanatiques, etc., les arguments ne manquent jamais pour noircir l’image de ce pays arabe qui serait à l’origine de toutes les révoltes – ou, plutôt, des “événements regrettables”, pour reprendre la terminologie de la presse algérienne, qui secouent le monde arabe depuis plus de deux ans. Méfiez-vous de cet ogre qui menace d’aspirer votre âme et faites cause commune avec vos autorités, qui vous protégeront contre le danger. Voilà le message subliminal de ce discours diabolisant. Mais, justement, ces mêmes autorités brillent par leur absence lorsqu’il s’agit de protéger l’Algérie contre la dépravation financière, la dépendance économique et les inégalités sociales. Mais quelle est exactement la responsabilité du Qatar dans la décadence morale, économique et politique que vit l’Algérie depuis des années ? Est-il l’importateur de la corruption en Algérie ? Tous ces scandales de détournements des deniers publics et ces affaires de pots-de-vin sontils une invention d’Al-Jazira ? Et la dilapidation de la richesse nationale, les injustices sociales, le chômage massif et la précarité des jeunes, la violence à l’égard des femmes, les kidnappings d’enfants, les dégâts dus aux intempéries, tous ces problèmes ontils été imposés à l’Algérie par l’émir du Qatar ? Les tenants de la diabolisation ne répondent guère à ces questions. Ils se contentent, comme toujours, de répandre des théories politiques. Que le Qatar joue un rôle géostratégique controversé, et même dangereux, cela ne constitue nullement une découverte extraordinaire. Toute puissance régionale tente de défendre ses intérêts au détriment de ses voisins. Toute puissance émergente dispose de son agenda pour propager son influence. Le Qatar se contente de tirer avantage de sa situation financière pour gagner une place sur l’échiquier mondial. Il entre dans le capital des grandes entreprises internationales pour imposer ses choix, alors que l’Algérie fait fuir les investisseurs avec sa bureaucratie et sa mauvaise gestion. Il organise une Coupe du monde, tandis qu’en Algérie nous n’avons même pas un stade avec une pelouse digne de ce nom. —Abdou Semmar


38.

Courrier international — no 1172 du 18 au 24 avril 2013

trans. versales mie écono

Economie ........38 Sciences ........40 Médias ..........42 Signaux .........43

Une arnaque de 32 milliards d’euros Espagne. Près de 1 million de personnes ont perdu leurs économies, trompées par leur banque sur un produit financier dit “privilégié”.

—Alternativas Económicas (extraits) Barcelone

D

epuis plus d’un an, des milliers de personnes, pour la plupart d’un certain âge, descendent régulièrement dans la rue pour dire leur indignation après la plus vaste escroquerie financière qu’ait connue l’Espagne. Toutes sont tombées dans le piège des actions dites “privilégiées” [preferentes], qui a plongé quelque 700 000 épar-

gnants dans le désarroi. Certains y ont perdu 90 % de leurs économies. D’autres voient les leurs bloquées. La phase la plus cruelle de l’escroquerie a débuté en 2007, quand des établissements financiers ont commencé à placer auprès des petits épargnants ces produits que délaissaient les gros investisseurs, les jugeant peu sûrs. Les actions privilégiées sont des produits complexes dont les banques et les caisses d’épargne se sont servies pour consolider

↙ Dessin d’El Roto paru dans Cambio 16, Madrid.

Témoignage

“Je n’ai posé aucune question” ●●●Jaume Font, 71 ans, s’enorgueillit d’avoir participé à l’installation des portes et des fenêtres des bureaux de la Caixa Laietana, absorbée plus tard par Bankia. Ce natif de Mataró [au nord de Barcelone] a toujours vécu dans le fief de cette caisse d’épargne catalane. Quand une employée qu’il connaissait l’a appelé pour lui conseiller un placement, Jaume Font ne s’est donc pas étonné. Et à 4 % ! C’était en 2002. Il ne se souvient pas qu’on lui ait parlé d’“actions privilégiées”. Sur un papier, il a noté : “En cas de besoin, je peux récupérer l’argent

en trois jours.” Il est passé à l’agence pour signer : “Ma confiance était totale, je n’ai posé aucune question.” 29 000 euros ont été placés à son nom, et 28 000 au nom de sa femme. En 2005, la même employée le rappelle : il ne reste que 42 000 euros. La banque les place alors pour lui en obligations subordonnées, échéance 2035. En 2012, Jaume Font trouve sa fille en larmes, incapable de rembourser son crédit immobilier. Il se souvient qu’il peut l’aider “en trois jours”. Surprise : il a en fait réalisé un investissement

“perpétuel”. La banque lui propose, pour récupérer son argent dans un délai d’un an, d’échanger ses titres contre des “actions Laietana” (Bankia, en fait). Et à ce stade, oui, elle lui fait passer un test  : Jaume Font se révèle “non qualifié pour les produits à risque”. Il signe alors un document dans lequel il déclare savoir ce qu’il fait. “Mon avocat m’a dit que si je ne le faisais pas, je perdais tout.” A ce moment-là, ses actions valent 3,30 euros l’unité. Elles ne valent aujourd’hui plus rien. —Alternativas Económicas Barcelone

leur capital à peu de frais. Nombreux sont plus difficiles], rappelle Ricardo Torres, avocat les investisseurs qui les ont achetées sans et président de l’association de victimes lire le contrat, se fiant aveuglément à leur Apacbank. “Alors les banques les ont revendues banque qui leur promettait que leur argent à des ménagères – sans vouloir manquer de resserait aussi à l’abri que sur un compte de pect à ces dernières –, et c’est là que les problèmes dépôt garanti par l’Etat à hauteur de ont commencé.” Oscar Serrano, avocat lui 100 000 euros. Avec la crise, ces épargnants aussi, dit “avoir vu de tout parmi les personnes ont découvert que loin d’être en dépôt, leur touchées”. Il énumère : “Des gens très âgés, des argent était placé dans un produit complexe, analphabètes, des sourds, des déficients mendit aussi “hybride”, et qu’il était bloqué. Sans taux : des personnes dans l’incapacité totale de compter le fait que ces actions privilégiées saisir le risque de ce type d’opérations.” sont très défavorables à l’investisseur : si le En 2004, l’Union européenne a approuvé titre de la banque monte, il n’en bénéficie la directive sur les marchés d’instruments pas, alors que les baisses, elles, financiers qui pose une série de sont bel et bien répercutées. règles censées protéger les éparGrâce à ce produit, les banques gnants. Le texte transposé dans et les caisses d’épargne sont parla législation espagnole en 2007 venues à collecter plus de 32 milet 2008, obligeait les banques à liards d’euros qui, les années s’assurer du “caractère approprié fastes, leur ont permis d’enredu candidat” à l’acquisition de gistrer une croissance de leur ces produits en évaluant ses FOCUS capital purement artificielle, connaissances financières. La mais nécessaire pour soutenir plupart des établissements ont la folle expansion du crédit et la bulle immo- passé outre, comme en témoigne un déluge bilière. Puis, quand sont venues les vaches de décisions de justice. Ainsi, un tribunal de maigres, ce pactole a contribué à limiter le Santoña [en Cantabrie] a condamné la banque coût du sauvetage des banques. Santander à rembourser 100 000 euros à un “Les actions privilégiées ont été une arnaque”, retraité à qui elle avait fourni une informaassène Joan Coscubiela, député de la Gauche tion “biaisée, inappropriée et incomplète”. unie [coalition située à gauche du Parti sociaConformément aux exigences de Bruxelles, liste] au Congrès espagnol. “Elles ont été la avalisées par le gouvernement espagnol, pour première solution de sauvetage utilisée par le trois des quatre établissements nationalisés système financier pour combler le trou creusé (Bankia, NCG Banco et Catalunya Banc), les par la bulle immobilière.” petits épargnants pourront récupérer entre Les banques avaient promis aux investis- 30 et 70 % de la valeur des actions priviléseurs que leur argent serait toujours dispo- giées. En ce qui concerne le quatrième, Banco nible, puisqu’ils pourraient vendre leurs de Valencia, les pertes s’élèveront à 90 %. actions privilégiées sur des marchés de négoFace à l’ampleur des protestations et des ciation des instruments à revenu fixe – des plaintes, le gouvernement a revu sa copie et marchés contrôlés… par les établissements accepté qu’en cas de mauvaise commerciabancaires eux-mêmes. lisation, les épargnants puissent récupérer Tant que l’économie se portait bien, il était 100 % de leur investissement. [Cette décifacile de revendre ces titres. C’est quand la sion a fait l’objet d’un pacte entre les deux crise financière a éclaté que la tromperie est grands partis, Parti populaire et Parti sociaapparue au grand jour. “A partir du deuxième liste, en janvier dernier. Les critères précis semestre 2007, les actions privilégiées n’ont plus devaient être déterminés par une commisété liquides sur les marchés de gros des grands sion mercredi 17 avril.] Mais cette solution investisseurs” [ce qui rendait les transactions a été massivement décriée par les Espagnols,


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↙ Dessin de Pudles paru dans The Guardian, Londres.

Eclairage

Action privilĂŠgiĂŠe â—?â—?â—? Ses dĂŠtenteurs reçoivent un dividende ďŹ xe et ont prioritĂŠ sur les actionnaires ordinaires en cas de liquidation de l’entreprise. Le dividende garanti assimile l’action privilĂŠgiĂŠe Ă  une obligation. Mais il s’agit d’une fraction de titre de propriĂŠtĂŠ, comme les actions ordinaires. Selon leurs dĂŠtracteurs, les actions privilĂŠgiĂŠes cumulent les dĂŠfauts des deux produits. Comme les obligations, elles ne rĂŠpercutent pas la hausse du cours ou du dividende. Mais elles ne donnent pas droit au remboursement de leur valeur Ă  l’ÊchĂŠance et les actionnaires privilĂŠgiĂŠs passent après les dĂŠtenteurs d’obligations en cas de faillite. Ils courent aussi le risque que l’entreprise n’ait plus les ressources suďŹƒsantes pour payer les dividendes prĂŠvus. car elle ne concerne qu’une petite partie des victimes. Certains ĂŠtablissements bancaires, comme Santander et BBVA, ont procĂŠdĂŠ Ă  un ĂŠchange des actions privilĂŠgiĂŠes contre des obligations convertibles en actions. Dans le cas de la Caixa, la conversion s’est faite Ă  70 % en titres subordonnĂŠs Ă  dix ans [des obligations dont le remboursement en cas de faillite n’est pas prioritaire], et pour les 30 % restants en obligations convertibles en actions. Après ce troc, le secteur bancaire se retrouve avec plus de 344 000 actionnaires qui n’avaient pas demandĂŠ Ă  l’être. Ils auront dans certains cas un poids non nĂŠgligeable dans des conseils d’administration, oĂš le climat pourrait devenir Ă  prĂŠsent plus revendicatif. —Andreu MissĂŠ

SOURCE

ALTERNATIVAS ECONĂ“MICAS Barcelone, Espagne Mensuel alternativaseconomicas.coop “Il y a des alternativesâ€? : tel est le message portĂŠ par ce nouveau mensuel ĂŠconomique coopĂŠratif, lancĂŠ sur le modèle du magazine français Alternatives ĂŠconomiques, avec lequel il a nouĂŠ un partenariat. La rĂŠdaction comprend d’anciens journalistes d’El PaĂ­s et de PĂşblico, deux titres qui ont licenciĂŠ une grande partie de leurs salariĂŠs e n 2012. L’article que nous publions a fait la une du premier numĂŠro, en mars.

ExpulsÊs : une lueur d’espoir Le gouvernement rÊgional d’Andalousie prend des mesures audacieuses pour protÊger les familles menacÊes d’expulsion.

et de les mettre en location, sous peine de payer des amendes allant jusqu’à 9 000 euros. Selon les donnĂŠes du dĂŠpartement du Logement, le nombre d’appartements inoccupĂŠs serait compris entre 700 000 et 1 million (soit 20 % du parc immobilier andalou) et la moitiĂŠ d’entre eux appartiennent Ă  des personnes morales [et non Ă  des particuliers]. Les sommes rĂŠcoltĂŠes serviront Ă  ďŹ nancer des politiques de promotion du droit au logement. Les particuliers qui possèdent plus de deux logements seront aussi visĂŠs par les nouvelles mesures (on estime leur nombre Ă  environ 246 000). Au lieu d’imposer des sanctions Ă  ces propriĂŠtaires, le gouvernement rĂŠgional aura recours Ă  des incitations ďŹ scales et Ă  des assurances contre les dommages et les dĂŠfauts de paiement pour les encourager Ă  remettre leurs logements vacants sur le marchĂŠ. Les propriĂŠtaires de rĂŠsidences secondaires, d’appartements en location saisonnière ou d’appartements touristiques ne seront pas touchĂŠs par cette mesure. Il est possible que le gouvernement central [du Parti populaire (PP)] tente de trouver un subterfuge pour abroger le dĂŠcret andalou. Mais on estime, au dĂŠpartement du Logement, que Madrid ne dispose d’aucun recours lui permettant de porter ce cas devant le Tribunal constitutionnel. Le

patronat de la construction, qui a vivement critiquĂŠ les nouvelles mesures, a toutefois ĂŠvoquĂŠ la possibilitĂŠ de plaider l’“inconstitutionnalitĂŠâ€? du dĂŠcret. Selon Elena CortĂŠs, la conseillère du dĂŠpartement du Logement [du parti Gauche unie (IU)], cette mesure dĂŠmontre le “courageâ€? de l’exĂŠcutif andalou, qui a choisi de miser sur un “changement radicalâ€? permettant de s’attaquer Ă  la “source du problèmeâ€?. La conseillère a vu dans l’occupation des logements vacants et le phĂŠnomène des corralas [des immeubles vides occupĂŠs par des familles expulsĂŠes], un signe qu’il fallait changer la loi, “pour qu’il n’y ait plus de logements sans personne et de personnes sans logementâ€?. Une phrase dont elle a fait sa devise. —Charo SolĂ­s

ARCHIVES courrierinternational.com “Histoire d’une expulsion : ‘Je pensais que ça ne pourrait pas m’arriver’â€?. Le tĂŠmoignage d’une femme expulsĂŠe de son logement. Paru sur le site le 5 avril 2013.

—El Diario (extraits) Madrid

L

e gouvernement rĂŠgional andalou a rĂŠcemment fait un pas en avant en vue de ralentir le rythme des expulsions. Depuis 2007, la communautĂŠ autonome a enregistrĂŠ plus de 86 000 expulsions ; 45 ont lieu chaque jour. En adoptant un dĂŠcret-loi ambitieux plaçant les banques dans sa ligne de mire, la Junte andalouse [dominĂŠe par une coalition qui rĂŠunit le Parti socialiste ouvrier espagnol (Psoe) et la Gauche unie (IU), plus Ă  gauche] a dit : â€œĂ‡a suďŹƒt.â€? Le dĂŠcret permet en eet au gouvernement rĂŠgional de saisir les logements appartenant aux banques pour une durĂŠe de trois ans lorsque les familles qui y habitent risquent l’exclusion sociale ou lorsque leur santĂŠ physique ou mentale est menacĂŠe. La nouvelle lĂŠgislation est entrĂŠe en vigueur le 11 avril pour faire face Ă  l’urgence de la situation. Le dĂŠpartement du Logement [le “ministèreâ€? rĂŠgional] du gouvernement andalou n’est pas en mesure d’estimer combien de personnes bĂŠnĂŠďŹ cieront de cette mesure anti-expulsions. Mais depuis la mise en place, le 8 octobre dernier, du rĂŠseau de bureaux provinciaux du Programme andalou de dĂŠfense du logement, il a rĂŠussi Ă  suspendre 964 expulsions et 119 familles ont dĂŠjĂ  demandĂŠ de l’aide. Ces bureaux orent des services de conseil et peuvent faire oďŹƒce de mĂŠdiateurs entre les personnes aectĂŠes et les ĂŠtablissements ďŹ nanciers. L’exĂŠcutif a choisi la procĂŠdure d’urgence pour faire ratiďŹ er le dĂŠcret-loi par le Parlement andalou. Le dĂŠcret impose ĂŠgalement aux banques et aux sociĂŠtĂŠs immobilières de dĂŠclarer les logements vacants qu’elles possèdent



 

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SCIENCES ET INNOVATION PLANÈTE ROBOT

Le mannequin crash test se féminise Un modèle suédois devrait permettre aux femmes de bénéficier de la même protection que les hommes.

Des souris plus humaines que jamais Médecine. Pour tester des traitements contre le cancer ou le VIH, des chercheurs créent des rongeurs génétiquement modifiés dont le système immunitaire est comparable à celui de l’homme.

—Science News (extraits)Washington

—Dagens Nyheter Stockholm

L

es femmes sont trois fois plus sujettes au coup du lapin que les hommes. Ce traumatisme du rachis cervical survient généralement lorsqu’une voiture à l’arrêt est percutée par l’arrière à basse vitesse. La tête se trouve alors brutalement projetée d’abord en arrière, puis en avant. Si les femmes sont beaucoup plus exposées que les hommes, c’est notamment parce que la plupart des sièges et des appuietête sont conçus pour protéger un homme de taille moyenne. Chez la femme, la nuque est donc soumise à des contraintes et à des déplacements plus violents. Cette vulnérabilité tient également à la morphologie de la femme, dont les muscles du cou sont moins développés que ceux de l’homme. Les chercheurs de l’école polytechnique de Chalmers [Göteborg] et de l’Institut suédois de recherche sur la sécurité des transports (VTI) travaillent à la mise au point d’un nouveau mannequin qui reproduira la morphologie d’une femme de taille et de poids moyens. Le projet prend pour base le mannequin que les chercheurs de Chalmers avaient mis au point à la fin des années 1990 et qui est utilisé à l’heure actuelle dans le monde entier. Il a notamment été adopté par l’organisme européen EuroNCAP et par ses pendants américain et japonais. Aujourd’hui, en association avec Trafikverket [l’administration suédoise des transports], les chercheurs procèdent à un certain nombre d’améliorations pour cette version féminine. “Nous avons besoin d’ajuster la courbure de la colonne vertébrale, ainsi que la position sur le siège”, explique Anna Carlsson, chercheuse à l’école polytechnique de Chalmers. “Les études montrent que les femmes se tiennent généralement plus droites que les hommes, la tête plus proche de l’appui-tête. L’objectif est de créer des sièges automobiles qui soient aussi sûrs pour les femmes que pour les hommes”, résume Mats Svensson, directeur de projet et enseignant à Chalmers. Selon les calculs des chercheurs, la Suède économiserait plusieurs dizaines de millions d’euros par an en ramenant le risque de blessure pour les femmes à ce qu’il est chez les hommes. En Suède, 30 000 coups du lapin sont recensés chaque année, dont 1 500 entraînent un taux d’invalidité de 10 % ou plus. —Gunnar Sörbring

↙ Dessin d’Ajubel paru dans El Mundo, Madrid.

S

on cas semblait désespéré : ce patient de 61 ans souffrait d’un cancer avancé du pancréas, l’un des pires diagnostics. D’ordinaire, les médecins n’ont guère de choix : ils peuvent attaquer la tumeur avec un cocktail de médicaments qui se sont révélés efficaces dans des cas similaires. Mais cette fois une autre option s’offrait aux médecins : tester des traitements sur des souris génétiquement modifiées et pourvues du même système immunitaire que celui du patient. Après avoir greffé des tissus tumoraux du patient sur les rongeurs, ils ont soumis ces derniers à une série de traitements et découvert que le cancer était particulièrement sensible à l’une des molécules. Ce n’était pas la première fois que des scientifiques greffaient des tissus cancéreux d’origine humaine sur des souris, mais jusqu’à présent ils n’avaient aucune garantie que ces animaux réagissaient aux médicaments de la même manière que des êtres

humains. Avec cette nouvelle méthode, des éléments du système immunitaire du patient ont été transplantés sur de jeunes souris immunodéprimées [au système immunitaire affaibli], de sorte que leur réponse aux médicaments et aux agents infectieux soit semblable à celle des humains. “Il est possible de manipuler ces rongeurs comme s’il s’agissait de petits humains”, explique Dale Greiner, de la faculté de médecine de l’université du Massachusetts. Si ces souris “humanisées” ne savent pas danser ni conduire une voiture , elles aident les médecins à pronostiquer la manière dont des patients réagiront à tel ou tel traitement ou permettent de déceler les effets secondaires mortels de nouveaux médicaments avant leur mise sur le marché. Il faudra peut-être attendre des années avant que tous les médecins traitants puissent créer des cohortes de souris présentant le même système immunitaire et les mêmes maladies que leurs patients, mais ce scénario devient de plus en plus plausible [voir chronologie]. A l’université de Californie de

Davis, des scientifiques ont actuellement recours à de telles souris pour tester un nouveau traitement contre le cancer de la vessie ; les premiers essais cliniques sur l’homme devraient débuter prochainement. Mais le cancer n’est pas la seule maladie contre laquelle les souris humanisées peuvent permettre de lutter. Elles servent actuellement de doubles médicaux pour cerner les réactions du système immunitaire à des agents infectieux tels que le virus de la dengue ou celui du sida. D’autres laboratoires les utilisent pour mieux comprendre les mécanismes de maladies complexes telles que la polyarthrite rhumatoïde et le diabète. Dans son laboratoire, Dale Greiner étudie le système immunitaire de souris hyperglycémiques pour expliquer le développement du diabète de type 1, une maladie auto-immune. Les chercheurs en médecine ont toujours pratiqué des tests sur des animaux pour voir comment les cellules et les organes réagissent aux infections et aux médicaments. Il serait à la fois dangereux et contraire à l’éthique de réaliser ces essais sur l’homme. Toutefois, les physiologies humaine et animale ne sont pas identiques. Ainsi, il n’existe pas d’animal pouvant présenter la même forme de syndrome de déficience immunitaire que l’homme. Depuis des années, le singe rhésus sert de cobaye pour la recherche sur le virus de l’immunodéficience humaine (VIH), mais le plus souvent il ne peut être infecté que par un virus de la même famille. Cependant, comme des chercheurs l’ont rapporté en juillet 2012 dans la revue Science Translational Medicine, la réaction au VIH des souris humanisées s’apparente davantage à


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“Il est possible de manipuler ces rongeurs comme s’il s’agissait de petits humains” “On peut greffer la tumeur et tester toute une série de combinaisons” celle d’humains qu’à celle de rongeurs. Un groupe dirigé par Todd Allen, professeur à la faculté de médecine de Harvard, a montré comment le virus mute de la même façon chez la souris et chez l’homme pour tenter d’éviter les réponses immunitaires. “Pour la première fois, nous avons un modèle animal qui reproduit exactement ces interactions essentielles entre virus et hôte”, observe Todd Allen. Son laboratoire utilise actuellement des souris pour déterminer si les réponses immunitaires humaines sont capables de contrer le VIH. A terme, il souhaite élaborer un vaccin. Les médecins se servent donc de souris humanisées comme d’avatars pour déterminer les cocktails de médicaments les plus efficaces contre un cancer avant de commencer le traitement. En créant des cohortes de souris adaptées aux cancers de leurs patients, Manuel Hidalgo et ses collaborateurs du Centre national de recherche sur le cancer de Madrid ont découvert des traitements qui ont pu prolonger la vie de 11 patients sur 14. Comme l’équipe l’a noté en 2011 dans la revue Molecular Cancer Therapeutics, l’action du médicament sur les souris a concordé dans chaque cas avec son effet sur le patient.

Après leur découverte, Manuel Hidalgo et ses collègues ont utilisé des avatars pour analyser le même genre de réactions sur plus de 60 patients. Pour 94 % d’entre eux, l’utilisation de souris a permis de mettre en œuvre des traitements adaptés. “Ce qui est bien avec les greffes, c’est qu’elles permettent de tester n’importe quel médicament dans n’importe quelle combinaison”, souligne David Sidransky, oncologue à l’école de médecine de l’université Johns Hopkins. “On peut greffer la tumeur sur une centaine de souris et tester toute une série de combinaisons. […] Les essais standards ne permettent de tester qu’une molécule à la fois et limitent considérablement les possibilités.” Mais les souris humanisées ont aussi leurs limites. D’abord, toutes les tumeurs ne se développent pas chez les rongeurs ; notamment le cancer du sein. Ensuite, il y a le problème du temps. Il faut quatre à six mois pour permettre à une tumeur de se développer sur une cohorte de souris. Pour les patients atteints de tumeurs primaires, faciles à traiter, les souris ne sont d’aucune utilité. Mais pour ceux qui ont rechuté et pour lesquels la situation semble désespérée, les avatars peuvent s’avérer utiles, voire leur sauver la vie. “C’est un bon modèle, à condition que tout soit en place, explique Manuel Hidalgo. L’idéal est de commencer l’étude très tôt de manière à pouvoir disposer de nouveaux moyens quand le cancer du patient devient résistant au traitement standard.” En attendant, les chercheurs poursuivent leurs manipulations pour rendre les souris encore plus semblables à l’homme. Jusqu’à présent, aucun rongeur n’a présenté un système immunitaire totalement identique à celui d’un être humain. Pour atteindre leur but, les scientifiques doivent neutraliser des protéines tueuses, produites par les souris, qui détruisent certaines cellules immunitaires humaines. Les chercheurs espèrent également développer d’autres souches de souris comportant par exemple des cellules hépatiques humaines. En créant un foie humain chez ces cobayes, il serait possible de tester la toxicité de certaines molécules avant de procéder aux essais sur l’homme. “Ces souris offrent cette possibilité”, affirme Dale Greiner. —Susan Gaidos

SOURCE

SCIENCE NEWS Washington, Etats-Unis Bihebdomadaire, 130 000 ex. www.sciencenews.org Fondé en 1922 sous le titre de Science News-Letter, ce magazine propose un ensemble de sujets plus ou moins courts abordant tous les domaines scientifiques. Ce sujet faisait la couverture du numéro du 23 mars, qui titrait : “Et voici VOTRE souris”.

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Chronologie

Un demi-siècle de manipulations 1966 — Des scientifiques découvrent une souche de souris dont le système immunitaire est déficient à cause d’un défaut génétique. C’est le thymus, une glande qui joue un rôle essentiel dans le développement du système immunitaire, qui est endommagé ou absent chez ces animaux. 1983 — Découverte d’une souche de souris dont le système immunitaire est notamment dépourvu de lymphocytes T et B. Ce défaut est connu sous le nom d’immunodéficience combinée sévère. Les souris qui présentent cette mutation sont des modèles idéaux pour la recherche scientifique, car elles ne rejettent pas les greffes de tissu étranger. 1988 — Injection de cellules du système immunitaire humain dans des souris porteuses d’une

immunodéficience combinée sévère : elles vont produire des cellules immunitaires humaines et des anticorps. 1992-1995 — Introduction de cellules souches du sang humain. Les cobayes produisent une plus grande variété de cellules immunitaires humaines. 2004-2005 — En neutralisant un gène particulier, des scientifiques favorisent le développement de lymphocytes T humains chez des souris. L’expérience leur permet de mieux comprendre comment le corps humain combat les maladies. Aujourd’hui — Des souris présentant presque toute la gamme de cellules immunitaires humaines sont utilisées pour étudier diverses maladies.


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Courrier international — no 1172 du 18 au 24 avril 2013 ↙ Dessin de Boligán paru dans El Universal, Mexico.

MÉDIAS

Le blog qui nargue les narcos La puissance des cartels de la drogue a réduit les médias mexicains au silence. Depuis trois ans, le Blog del Narco a comblé ce vide.

—The Texas Observer Austin

E

n 2010, année où le très populaire et très polémique Blog del Narco a fait son apparition sur la Toile, la tumultueuse guerre du Mexique contre la drogue avait atteint un point de non-retour. La ville de Monterrey, moteur économique du pays et jadis réputée la plus sûre d’Amérique latine, était paralysée par des barrages routiers et des fusillades entre gangs de narcotrafiquants. Dans le Tamaulipas, un Etat voisin, le favori dans la course au poste de gouverneur était assassiné, tandis que les villes frontalières Camargo et Mier devenaient des villes fantômes. Entre janvier et février 2010, huit journalistes ont été enlevés à Reynosa, à la frontière avec les Etats-Unis. Les locaux de plusieurs organes de presse du nord du Mexique ont été attaqués à la grenade et au fusil-mitrailleur. Seuls deux des journalistes enlevés ont survécu. Lorsqu’ils sont revenus à la rédaction de Milenio, à Mexico, le rédacteur en chef de leur journal a signé un éditorial qui n’était rien de moins qu’un avis de décès de la liberté de la presse dans son pays : “Dans des régions du Mexique toujours plus nombreuses, il est désormais impossible de faire son métier de journaliste. A Reynosa le journalisme est mort, et je n’ai rien à ajouter.” Les médias mexicains renoncèrent à enquêter sur les cartels et le gouvernement ne communiqua plus sur le sujet. En mars 2010, le Blog del Narco est venu combler ce vide. Il publiait des photos et

des vidéos chocs d’exécutions et de fusillades mises en ligne par des contributeurs anonymes. En quelques mois, c’était devenu l’un des sites les plus consultés du Mexique, avec 3 millions de visiteurs par mois. Il couvrait la guerre contre le narcotrafic dans toute son horreur, documents à l’appui : des clichés de têtes décapitées, de torses mutilés et autres actes de violence à vous retourner l’estomac, perpétrés par le crime organisé pour semer la terreur parmi la population. L’anonymat était devenu l’ultime rempart de la liberté d’expression. Aucune des insoutenables photos de cadavres, aucun des récits sordides d’assassinats postés sur le Blog del Narco n’était signé. On ne savait pas très bien si ces histoires avaient été récupérées sur d’autres sites ou s’il s’agissait d’enquêtes de première main. Et les contenus n’étaient apparemment contrôlés par aucun modérateur.

“Mourir pour la vérité”. Les cartels ont essayé de se débarrasser du Blog del Narco comme ils s’étaient débarrassés d’autres organes d’information mexicains. En 2011, le site a été la cible d’une cyberattaque qui a bien failli le mettre à genoux. Puis des rumeurs sans aucun fondement ont commencé à circuler, affirmant que le site défendait un cartel contre un autre. Et un beau jour on a retrouvé les cadavres d’un homme et d’une femme pendus à un pont de la ville frontalière Nuevo Laredo ; à côté d’eux, un message signé du cartel des Zetas expliquait qu’ils avaient été assassi-

nés parce qu’ils travaillaient pour des sites anonymes comme le Blog del Narco : “Cela arrivera à toutes les balances d’Internet. Vous êtes prévenus : on vous a à l’œil. Bien à vous, Z.” Depuis les jours sombres de 2011 et la cyberattaque qui l’a paralysé un moment, le Blog del Narco redouble de zèle. En mars, les modérateurs ont sorti leur premier livre, Dying for the Truth : Undercover Inside the Mexican Drug War [Mourir pour la vérité : infiltrés au cœur de la guerre narcotrafiquante mexicaine], publié en anglais et en espagnol par la maison d’édition américaine Feral House. Les blogueurs anonymes y fournissent des documents sur l’état de désintégration de leur pays en 2010, introduisant leur propos par cette excuse : “Nous sommes bien élevés et nous n’avons pas pour habitude d’être vulgaires, mais nous allons tout de même dire ceci, car il n’y a pas d’autre terme : notre pays est niqué. Et depuis longtemps.” Le livre est divisé en courts chapitres qui retracent mois après mois la guerre territoriale sanglante que se sont livrée les cartels du crime organisé tout au long de 2010 et dans les deux premiers

SUR LE WEB “Une femme seule contre les narcos”. Une interview avec la jeune blogueuse du Blog del Narco dans The Guardian.

mois de 2011. Les photos sont aussi macabres et aussi crues que celles du site. Le texte éclaire les événements de quelques explications concises assorties des retranscriptions des messages laissés par les narcos sur les cadavres de leurs victimes. On ne trouvera dans le livre aucune source ni signature. Certains passages sont incroyablement détaillés. Dans le chapitre intitulé “Le candidat au poste de gouverneur est assassiné avec ses collaborateurs”, les auteurs expliquent ainsi comment, en 2010, le candidat du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) au poste de gouverneur du Tamaulipas, Rodolfo Torre Cantú, a été pris dans une embuscade par les Zetas dans les environs de la capitale de l’Etat. Ils racontent que les tireurs ont passé la nuit dans un motel près du lieu de l’embuscade et que le chef du cartel de l’époque, Heriberto Lazcano Lazcano, a supervisé personnellement le meurtre de Torre et de son équipe de campagne. Trois photos très explicites illustrent le massacre.

Politique du silence. Trois ans plus tard, l’assassinat du candidat de Tamaulipas n’a toujours pas fait l’objet de la moindre enquête officielle, pas plus que les milliers d’autres meurtres perpétrés depuis six ans. Le nouveau président mexicain, Enrique Peña Nieto, soucieux de mettre un terme à un conflit qui ne cesse de prendre de l’ampleur, a opté pour la politique du silence. Les conférences de presse que convoquait si souvent son prédécesseur, Felipe Calderón, pour vanter le déploiement d’unités militaires supplémentaires ou la capture d’un baron de la drogue font désormais partie de l’histoire. Les attaques contre la presse sont à nouveau en hausse et les médias ne parlent pratiquement pas des fusillades qui depuis quelque temps se multiplient dans tout le nord du pays. Un jour, quand cette violence sera derrière nous, les historiens ne disposeront pas de beaucoup d’informations pour revenir sur l’époque la plus meurtrière que le pays ait connue depuis la Révolution mexicaine. Il leur restera le Blog del Narco. —Melissa del Bosque

S O ETHIEU VIDARD V C Z N E E I N C N S MA DO ILLES À LA OR E

U CARRÉ 14H À 15H LA TÊTEDIAAU VENDREDI DE DU LUN

LA SOURCE DE LA SEMAINE

“The Texas Observer” Ce mensuel américain publie régulièrement des scoops, notamment sur la corruption au Texas.

L

e Texas Observer est un mensuel d’investigation qui s’intéresse tout particulièrement à la politique et aux questions de justice sociale dans cet Etat, qu’il qualifie de “plus étrange des Etats-Unis”. Fondé en 1954, officiellement non partisan mais historiquement à gauche, il se propose de réfléchir aux questions non traitées par les médias texans traditionnels. Ses scoops sur la corruption et la discrimination raciale au Texas ont souvent été repris par des publications telles que The New York Times, The Washington Post et Time Magazine. John Kenneth Galbraith, le célèbre économiste américain, déclara un jour que “certains hommes politiques du Texas auraient aimé que ce journal ne jouisse pas de la protection du premier amendement” – qui interdit au Congrès d’adopter des lois limitant, entre autres, la liberté de la presse.

Lire ci-contre l’article du Texas Observer.

THE TEXAS OBSERVER Austin, Etats-Unis Mensuel, 19 000 ex. www.texasobserver.org

LA VOIX EST LIBRE  


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signaux

Chaque semaine, une page visuelle pour présenter l’information autrement

Cerveaux migrateurs

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Nombre de scientifiques poursuivent leurs recherches à l’étranger. Voici leurs destinations.

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COURRIER INTERNATIONAL. Depuis octobre 2012, un nouveau rendez-vous – “Signaux” – est apparu dans nos pages. Il s’agissait de faire appel aux meilleurs graphistes de la planète pour proposer une page d’informations visuelles, à mi-chemin entre le journalisme de données et l’infographie. Il était logique que nos propres

—Le protocole : les auteurs de l’étude se sont appuyés sur un questionnaire envoyé à un panel de plus de 47 000 chercheurs de seize pays. Seules les destinations attirant plus de 10 % des émigrants sont représentées dans le schéma. —Dans tous les cas, les principales raisons d’intégrer des laboratoires étrangers sont les mêmes : les perspectives de carrière et la possibilité d’intégrer une excellente équipe dans son domaine ou bien une prestigieuse université. SOURCE : “SCIENTIFIQUES D’ORIGINE ÉTRANGÈRE : MODÈLES DE MOBILITÉ POUR SEIZE PAYS”, PUBLIÉ EN 2012 PAR LE NBER

équipes s’emparent à leur tour de ce rendez-vous. Cette page a été conçue et réalisée par notre infographiste Catherine Doutey, avec Virginie Lepetit. Elle s’appuie sur une étude publiée en 2012 par le National Bureau of Economic Research (NBER, organisation américaine à but non lucratif).


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360 —Ha’Aretz (extraits) Tel-Aviv

J

usqu’à présent, une seule destination s’imposait aux jeunes Juifs du monde entier qui souhaitaient découvrir la vie en Israël : Jérusalem. Ils étaient assurés d’y trouver de jeunes anglophones comme eux, les meilleures opportunités professionnelles et éducatives, et un lien étroit avec leurs racines religieuses et culturelles. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Depuis quelques années, Tel-Aviv remplace inexorablement Jérusalem comme principal lieu de rassemblement des jeunes “internationaux”. Non seulement une grande partie de ces jeunes actifs et étudiants nés à l’étranger prennent la direction de l’ouest [vers Tel-Aviv] plutôt que celle de l’est [vers Jérusalem] lorsqu’ils débarquent à l’aéroport international Ben Gourion, mais un nombre croissant de ceux qui ne juraient jusqu’à présent que par Jérusalem partent eux aussi s’installer dans la capitale culturelle et économique d’Israël. Pour ceux qui résident depuis longtemps à Tel-Aviv, un des signes marquants de cet afflux massif est le fait que l’on entende de plus en plus parler anglais dans la rue, un phénomène que l’on n’observait jusqu’ici qu’à Jérusalem et dans des enclaves comme Ra’anana. Et si les résidents locaux grattent un peu sous la surface, ils trouvent vite les preuves d’une communauté anglophone de plus en plus enracinée : événements hebdomadaires, sites de réseaux sociaux où l’on échange les bons plans sur Tel-Aviv… et une liste de plus en plus fournie de cafés, synagogues et quartiers où se retrouvent les expatriés. Le phénomène n’a pas échappé aux autorités locales. “C’est une tendance qui s’est esquissée il y a environ cinq ans, mais qui s’est considérablement renforcée au cours des deux ou trois dernières années”, souligne Michael Vole, responsable de la jeunesse à la municipalité de Tel-Aviv. “Et plus le phénomène prend de l’ampleur, plus il crée une dynamique qui attire de nouveaux arrivants.” La municipalité, souligne-t-il, a récemment mis en place une série de programmes spécifiquement destinés aux jeunes “internationaux”, comme on appelle désormais ces Israéliens nés à l’étranger et ces touristes permanents. Parmi ces programmes, un atelier de pratique de l’anglais destiné à aider les plus entreprenants à concrétiser leur rêve de start-up. Quand le programme Connect Israel de l’Agence juive – qui aide les jeunes immigrants à s’installer  – a mis en place son projet pilote, il y a deux ans, la première ville choisie fut Tel-Aviv. “Nous avons clairement identifié un

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MAGAZINE Les Aborigènes se racontent • Plein écran........48 Les Malouines en fiction • Plein écran...........49 Un roman à 230 mains • Culture...................50 “Marelle” n’a pas pris une ride • Culture........51 La plonge contre un repas • Tendances............52 Les résistants du bout du monde • Histoire.......54

besoin dans cette ville, explique Amit Treister, qui dirige le programme. Nous avons remarqué qu’un nombre croissant de jeunes de 18 à 35 ans faisaient de Tel-Aviv leur première destination à leur arrivée en Israël, et c’est une tendance qui n’a fait que s’accentuer au fil du temps.” Le programme concerne aujourd’hui un millier de nouveaux immigrants dans la ville. Il les accompagne pour trouver un emploi et un logement, et les met en contact avec des bénévoles qui les aident à prendre leurs repères et à vivre du mieux possible dans cette vaste agglomération. Jay Shultz est originaire du New Jersey. Il est venu s’installer ici il y a sept ans et a fondé TLV Internationals. Cette organisation (qu’il dirige aujourd’hui) regroupe plusieurs associations à but non lucratif qui s’adressent à la communauté croissante des internationaux, organisant à leur intention des événements aussi variés que des repas de shabbat, des conférences sur l’art local ou encore des conversations informelles avec des responsables gouvernementaux. Il est difficile d’évaluer exactement l’importance de cette communauté expatriée, mais Shultz estime leur nombre à environ 10 000 personnes, parmi lesquelles une écrasante majorité d’immigrants récents, notamment en provenance de pays anglophones (mais on compterait également environ 3 000 francophones) : jeunes Juifs envisageant de faire leur aliyah, participants à des stages d’entreprise ou à des projets de bénévolat, étudiants inscrits à des programmes d’apprentissage de l’anglais, soldats solitaires, correspondants étrangers et employés d’ambassade.

I

ls viennent ici parce que Tel-Aviv est une ville sympa et que c’est ici que se trouvent les emplois, remarque Shultz. Mais, il y a quelques années, il n’existait pas vraiment de communauté anglophone à Tel-Aviv. Il n’y en avait qu’à Jérusalem. Or, aujourd’hui, du fait qu’une telle communauté existe, des centaines d’anglophones qui vivaient à Jérusalem viennent s’installer ici.” Kevin Nafte, du consulat britannique de Tel-Aviv, fut l’un des premiers à repérer cette tendance. Il y a trois ans, il a créé le site communautaire Telalivit (qui existe toujours sous forme de page Facebook) à l’intention des anglophones vivant dans l’agglomération. “A l’époque, il y avait tant d’anglophones qui venaient s’installer à Tel-Aviv que je me suis dit qu’on avait besoin de quelque chose dans ce genre, se souvient-il. Les jeunes ont commencé à se rendre compte que Tel-Aviv est une ville trépidante, qu’ils peuvent y trouver tout ce qu’ils cherchent, que la vie nocturne y est incroyablement riche et qu’il y a des tas d’emplois pour lesquels il est nécessaire de parler anglais.”

EN TRANSIT À TEL


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L-AVIV

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SOURCE HA’ARETZ Tel-Aviv, Israël Quotidien, 80 000 ex. “Le Pays” est le journal de référence des politiques et des intellectuels israéliens. Aujourd’hui situé au centre gauche, Ha’Aretz a toujours

cultivé une ligne éditoriale libérale indépendante du mouvement travailliste et plus encore de la droite nationaliste. Les deux articles que nous publions dans ce numéro proviennent d’un grand dossier consacré à Tel-Aviv, publié fin mars et intitulé “Exode à Tel-Aviv”.

ALESSANDRO GANDOLFI/PARALLELOZERO

DOCUMENT

Qui peut rivaliser avec la Ville blanche, ses plages, ses nuits,sa douceur de vivre ? Tel-Aviv est devenue la destination privilégiée des jeunes de la diaspora. Plus besoin de maîtriser l’hébreu : l’anglais a droit de cité.


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Repères SYRIE

Haïfa

CISJORDANIE

Tel-Aviv-Yafo 32 ° N

Ramallah

Amman

Jérusalem

Gaza BANDE DE GAZA

ÉGYPTE

ISRAËL Beersheba

30 km

Aux charmes de la ville est venu s’ajouter le bénéfice des louanges décernées par des journaux et entreprises comme The New York Times, qui a sacré Tel-Aviv “capitale de la Méditerranée” ; le guide de voyages Lonely Planet, qui l’a classée à la troisième place des dix villes à visiter en 2011 ; GayCities.com et American Airlines, qui l’ont désignée la même année comme la meilleure destination de voyage gay ; ou, plus récemment, le groupe de recherche Startup Genome, qui l’a élue deuxième meilleur endroit du monde (après la Silicon Valley) pour lancer une start-up. Certains observateurs soulignent que l’un des facteurs essentiels expliquant l’émergence de Tel-Aviv comme nœud de rencontres international pourrait être le succès du TaglitBirthright, un programme créé il y a treize ans pour offrir aux jeunes Juifs du monde entier des voyages gratuits de dix jours en Israël. Selon certains animateurs de la communauté expatriée, une part significative des nouveaux résidents anglophones de Tel-Aviv sont d’anciens bénéficiaires du programme Birthright qui reviennent en Israël grâce à des stages en entreprise et à des programmes de bénévolat, et qui y restent – bien souvent embauchés en bonne et due forme par les mêmes organismes qui les avaient au départ fait venir de façon bénévole.

COURRIER INTERNATIONAL

Mer Méditerranée

JORDANIE

→ Parmi les lieux de rencontres, le front de mer et la plage.

ALESSANDRO GANDOLFI/PARALLELOZERO

C

omme la plupart des bénéficiaires de Birthright sont des Juifs non pratiquants qui n’ont jamais visité Israël auparavant, Jérusalem, la capitale religieuse du pays, n’exerce pas sur eux le même attrait que celui ressenti par les immigrants et immigrants potentiels des générations antérieures, lesquels avaient généralement des attaches juives plus fortes. La paupérisation de Jérusalem et le fait que sa population soit de plus en plus orthodoxe ont également contribué à amoindrir l’attrait de la Ville sainte pour les Israéliens laïcs. Les enfants d’Israéliens vivant à l’étranger, qui, au contraire, ont probablement grandi dans une relation très étroite avec Israël grâce à l’un de leurs parents, voire aux deux, constituent un autre élément alimentant la tendance observée à Tel-Aviv. Il n’est donc pas surprenant que de nombreux membres de cette communauté “internationale” portent des noms hébreux, alors qu’ils ne parlent pas nécessairement cette langue. “Tel-Aviv s’est largement débarrassée des stéréotypes qui la caractérisaient”, résume Marc Rosenberg, qui dirige le service de Nefesh B’Nefesh [l’organisation à but non lucratif qui fournit une aide aux immigrants nouvellement arrivés des Etats-Unis, du Canada et de Grande-Bretagne] récemment créé à l’intention des jeunes professionnels. “Autrefois, il était très difficile pour les ‘Anglos’ de pouvoir entrer dans la bulle de Tel-Aviv et, si vous étiez religieux, c’était tout simplement impossible. Aujourd’hui, tout cela a changé. Les habitants de Tel-Aviv se sont davantage ouverts aux Anglos, et ceux-ci sont plus disposés à s’intégrer.” —Judy Maltz

AMANTS DE PASSAGE

Les jeunes Juifs venus découvrir Tel-Aviv succombent aux charmes des Israéliennes. Mais ils ont bien du mal à comprendre les codes amoureux en vigueur dans la ville.


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“Ici, sortir avec des filles est un processus régressif. Le premier rendez-vous est le meilleur moment, puis ça dégringole”

Parité OH, LES FILLES !

—Ha’Aretz Tel-Aviv

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ar un doux soir de semaine, deux jeunes Juifs américains sont assis à la terrasse du Port Said, un bar-restaurant branché situé derrière le parking de la grande synagogue de Tel-Aviv. Leur sujet de conversation : les femmes – et, plus particulièrement, les sabra [les femmes nées en Israël]. La question : comment tenter de les comprendre ? Etudiants en quatrième année du programme anglophone de la faculté de médecine Sackler de l’université de Tel-Aviv, ces hommes ont chacun passé près de cinq ans à tenter de résoudre cette énigme. Des années de soirées à commander un verre après l’autre au Dizzy-Frish Bar et à tester leurs techniques de drague. Des années à se trémousser sur la piste de danse du Galina ou du Clara. Et aussi des années de paresseux après-midi de shabbat à surfer sur Jdate [un site de rencontres entre Juifs] et OkCupid. Ils estiment l’un et l’autre avoir ingurgité assez de caféine pour toute une vie, vu le nombre de rendez-vous auxquels ils se sont rendus, et connaissent à présent bien mieux qu’ils ne l’auraient jamais cru possible les endroits de la ville où l’on sert des glaces et des yaourts glacés. Ils ont aussi maintenant beaucoup de conseils à donner. Caleb (qui a demandé que seul son prénom soit dévoilé), 28 ans, de Gladwyne, en Pennsylvanie, en savait déjà long sur les femmes lorsqu’il est arrivé à Tel-Aviv, il y a quatre ans. Il est cependant le premier à admettre qu’il ne savait rien des Israéliennes. “C’était une semaine après mon arrivée, raconte-t-il. J’étais sur le trottoir, près de la rue Nehemia, et je peignais la moto de mon ami Ricky. Une fille est passée et s’est arrêtée.” Celleci lui a dit qu’elle était serveuse au café HaKovshim et qu’elle aimait ce qu’il faisait, puis lui a donné son numéro. “Juste comme ça.” Caleb s’interrompt et soulève ses lunettes en écaille. “En cinq minutes, elle m’a donné son numéro, m’a dit de l’appeler et est repartie.” “C’est ça, Israël”, renchérit Simon, qui vient de Beverly Hills, où sa famille, des immigrés iraniens, possède une florissante entreprise de nettoyage à sec. Simon ne sou-

un sac, ils entament la conversation, témoignent plusieurs jeunes Américaines dans Ha’Aretz. Puis vient la déception, les relations qui se nouent ainsi ne durent pas. Elles deviennent des sex friends, voire seulement des amies… “De toute façon, sexe, amitié, tout est entremêlé à Tel-Aviv”. Mais rien n’est jamais envisagé sur le long terme, regrettent-elles.

SERGIO RAMAZZOTTI/PARALLELOZERO

ALESSANDRO GANDOLFI/PARALLELOZERO

Pour les jeunes femmes issues de la diaspora et venues s’installer à Tel-Aviv, le scénario est quasiment le même que pour leurs camarades masculins. C’est d’abord la surprise et l’enthousiasme : les Israéliens sont très directs, ils abordent les filles très facilement… Peu importe que l’on soit en survêtement, mal coiffée, habillée comme

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haite pas non plus donner son nom complet. Il a fait son premier voyage en Israël dans le cadre de Birthright, juste après avoir obtenu son diplôme à l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA), en 2004. Il a adoré. Il est revenu pour de nombreuses raisons : par exemple, dans le désordre, ses études de médecine, les plages, la vie nocturne, le sionisme, bien sûr, et, évidemment, “les filles”. “J’imaginais rencontrer une belle Israélienne et l’épouser”, confie-t-il, une vision partagée par beaucoup d’étrangers venus s’installer ici – les femmes rêvent aussi, de leur côté, d’une rencontre avec un bel Israélien. Caleb admet avoir eu le même rêve. “Une belle brune aux yeux sombres”, comme sa mère, une Juive égyptienne. Ses premiers rendez-vous – on ne parle même pas de trouver une petite amie… et encore moins une femme – ont été plutôt catastrophiques. Les premières difficultés sont apparues très tôt, dès le début, rue Nehemia. Caleb sortait d’une relation de trois ans (avec son ancienne professeur de français de l’université, de six ans son aînée, rien que ça), il n’était donc, de son propre aveu, plus très entraîné au jeu de la drague. Il savait cependant encore y faire, du moins c’est ce qu’il pensait. “J’ai attendu trois jours avant de rappeler [la serveuse], c’est comme ça qu’on fait aux Etats-Unis. Grosse erreur. Une erreur d’amateur. — Trop une erreur d’amateur, renchérit Simon. — Aux Etats-Unis, je n’ai jamais eu de mal à trouver des filles avec qui sortir, explique Caleb. Pendant les premiers mois en Israël, des filles me donnaient leur numéro, mais, quand je les appelais, elles m’envoyaient toujours balader. Je ne comprenais pas ce qui se passait, je commençais à douter de moi.” Il a compris ce qui coinçait grâce aux conseils d’un Israélien avec qui il a engagé la conversation un jour dans un petit restaurant à houmous. “Faut pas attendre, mon frère. Si tu kiffes une Israélienne, tu l’appelles tout de suite. Et tu l’embrasses tout de suite aussi, au premier rendez-vous. Ou, si ça se passe bien, après vingt minutes. Bam.” “Et c’est vrai, constate Caleb. J’ai observé les mecs ici. Ils sont bons. Ils ne rompent pas le contact visuel. Ils créent une tension sexuelle incroyable. Ils foncent.” Et Simon d’ajouter

“En Israël, il faut être dominant et agressif. Les Israéliens sont si agressifs que les filles s’attendent à ça.” “On a mis genre un an à comprendre”, soupire Caleb. La deuxième chose à savoir, après la règle d’or (“Fonce !”), c’est que même si – et quand – vous fixez un rendez-vous et que vous y allez, la femme en question peut en fait déjà avoir un petit ami. “C’est très courant, explique Simon. Il y a apparemment beaucoup d’Israéliennes qui ont un petit ami depuis longtemps, mais qui sont ‘en pause’ et qui prennent un Américain pour assurer l’intérim.” “Parfois, elles ne sont même pas du tout ‘en pause’, fait remarquer Caleb. Mais elles se disent : ‘Les Américains, ils ne sont peut-être pas là pour longtemps’, elles partent du principe qu’on n’est pas sérieux.” “Ça ne change que quand on leur répète 500 fois qu’on est là pour de bon”, assure Simon. Caleb ajoute : “Et alors elles deviennent très sérieuses et n’arrêtent pas de demander : ‘Où va cette relation ?’” La saga de la serveuse de Caleb continue, un récit ponctué d’avances vouées à l’échec, dans lequel la colocataire de la fameuse serveuse tombe amoureuse de lui et où Zion, le patron de la serveuse, le menace de mort, le tout égayé par la brève apparition de séduisantes jumelles marocaines, absolument identiques, de qui Caleb tombe fou amoureux. “A la fin, j’étais là… ‘OK, vous êtes tous fous’”, dit Caleb, qui termine son récit en commandant une autre bière. “Voilà ma première expérience de rencontre en Israël. Très différent de tout ce que j’avais pu vivre aux Etats-Unis – ou de toute ma vie.” Nombre de nouveaux arrivants finissent par trouver les règles du jeu de séduction trop différentes et trop compliquées en Israël. “J’en ai eu marre de courir après les Israéliennes, dit Simon. Sortir avec des filles ici, c’est un processus régressif : le premier rendez-vous est le meilleur moment, puis ça dégringole. Elles ne décrochent pas, elles sont occupées. Elles veulent parler de la relation.” Michael, un ami, se joint aux deux étudiants. Simon et lui estiment avoir plus d’atomes crochus avec les étrangères. “Avec les Israéliennes, la conversation tourne court. On leur demande où elles sont allées après leur service militaire et on leur raconte comment c’était à l’université. Et à ce moment-là, en général, on est bloqué”, résume Michael, qui sort actuellement avec une Américaine rencontrée lors de son voyage Birthright. Simon ajoute qu’avec les étrangères [les non-Israéliennes] il faut faire moins d’efforts. II y a davantage de points communs en termes de culture, un tas de choses à partager sur la vie ici et, souvent, la même langue maternelle. Le week-end précédent, justement, Simon a passé du temps avec des Britanniques qui venaient de faire leur aliyah [immigration en Terre sainte]. “Elles cherchaient du boulot et des meubles de seconde main, j’avais quelques idées.” Le petit groupe est allé manger des tapas dans la rue Ahad Ha’am, puis boire un verre au Deli d’Allenby, où ils ont dansé sur Depeche Mode jusqu’aux petites heures du matin dans une salle enfumée. Ils ont croisé d’autres étrangers qu’ils connaissaient, se sont amusés, ont bu. Il a embrassé une des filles et a pris son numéro. C’était facile, naturel. “J’ai envisagé l’aliyah, confie Simon, mais je me rends compte que je ne pourrais pas vivre ici, même si c’est super.” Il ne gagnerait pas assez en tant que médecin et il aurait du mal à subvenir aux besoins d’une famille. Et puis il se voit à présent avec une Américaine. “Les femmes d’ici sont sympas – et vraies. Mais je sais qu’une femme israélienne dominerait ma vie, je ne pense pas que je le supporterais.” —Danna Harman


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plein écran.

Les Aborigènes se racontent Produite, écrite et réalisée par des Aborigènes, la série australienne Redfern Now refuse de tomber dans les stéréotypes. Elle égrène le quotidien d’un quartier pauvre de Sydney. —The Canberra Times (extraits)

des scénaristes indigènes. “Nous avons des auteurs aborigènes extraordinaires dans ce pays”, affirme la productrice Miranda Dear, “mais meutes, violence, drogue et pauvreté : nombre d’entre eux n’ont pas nécessairement le quartier de Redfern, à Sydney, n’a une grande expérience de la télévision.” rien d’un paradis. Le nom de cette La chaîne a donc lancé un concours (dont communauté très fermée, quadrillée par des la seule consigne était que l’histoire se passe rangées de maisons toutes semblables et des à Redfern), à l’issue duquel les finalistes ont gares de triage, est le plus souvent porteur eu la chance de travailler avec Jimmy de mauvaises nouvelles. Il évoque une classe McGovern. Originaire de Liverpool, ce réaouvrière défavorisée, mais il fait surtout réfé- lisateur est principalement connu pour sa rence aux Aborigènes. “C’est un endroit inquié- série Cracker, avec Robbie Coltrane [série tant”, reconnaît l’acteur Jimi Bani, originaire dramatique policière britannique des années d’une tribu indigène du nord du pays. “[Même] 1990]. On pourrait décrire plus généralequand vous êtes à Cairns [ville du nord de ment son domaine de prédilection comme l’Australie] et que vous entendez parler de Redfern, celui des “marginalisés”, comme l’illustrent vous pensez tout de suite ‘problèmes’.” toutes ses réalisations explorant l’existence Terrain fertile pour l’imagination, Redfern de gens ordinaires, paumés, avec des scéest pourtant étrangement resté absent des narios “socialement engagés”. Depuis écrans de télévision. Le lancement de Redfern décembre 2010, McGovern a donc encadré Now, une série en six volets, comble aujour- le travail de ces scénaristes avec des ateliers, d’hui ce vide [la série a été diffusée en Australie affinant leurs histoires, les incitant à recherà partir de novembre 2012]. La série pro- cher ce qu’il appelle la “vérité émotionnelle”. pose un portrait des Aborigènes d’aujour“On les a épuisés, raconte-t-il. Deux sessions d’hui bien différent de ce que l’on entend de quatre heures par jour uniquement à parler généralement à la radio ou au scénario ; à creuser, à se demander si journal de 20  heures, et se c’était palpitant, si ça tenait la route. SÉRIE concentre sur les membres de Et, comme l’un des objectifs était d’imsix familles dont les vies bascupliquer les auteurs aborigènes, on lent après des incidents en apparence ano- devait s’assurer qu’ils avaient écrit chaque mot.” dins – un coup de fil inopportun, une poussée Le réalisateur confie que sa méconnaisde colère ou une simple remarque, un moment sance du passé des Aborigènes a plutôt été de cruauté ordinaire. un avantage : “Les scénaristes étaient ouverts “Il n’y a pas de stéréotypes, juste des gens et spontanés. D’une certaine façon, ils ont accepté normaux qui essaient de s’en sortir au jour le que je fasse des remarques stupides et parfois jour, avec toutes les joies et les peines que ça insultantes. J’ai pu dire des choses qu’on n’aucomporte”, explique Wayne Blair, qui a réa- rait jamais pardonnées à aucun Australien lisé un épisode et joué dans deux autres. blanc.” McGovern s’est ainsi un jour tourné Après avoir consacré l’essentiel de son temps vers une des scénaristes aborigènes pour au succès de sa comédie The Sapphires [voir lui dire : “En Angleterre, nos ports ont éviencadré ci-contre], Wayne Blair n’a pas dû demment une plus longue histoire que les vôtres.” trouver si étrange de travailler avec une “Pour moi, l’homme blanc typique, l’histoire équipe entièrement indigène. Redfern Now de l’Australie ne commence qu’en 1788. Sur le est pourtant un événement dans le monde coup, je ne me suis pas rendu compte de ce que de la télévision : non seulement la série a je disais”, commente-t-il. été écrite et produite par des Aborigènes, Le scénariste ajoute s’être “reconnu dans mais elle est aussi interprétée par un cas- l’humour aborigène. La manière dont ils trouting presque entièrement indigène. “Cela vent à rire dans l’adversité ressemble beaucoup la rend nettement plus authentique, estime au sens de l’humour de Liverpool.” Blair. Et les Australiens [blancs] vont adorer. Pour Deborah Mailman, une des actrices, Ça sera une bouffée d’air frais pour eux, une la série est ambitieuse : outre le fait qu’elle véritable révélation.” se déroule à Redfern, elle “place constamment Redfern Now est la première fiction réali- une famille indigène sur le devant de la scène. sée par le département indigène de la Redfern a une signification toute particulière chaîne ABC. Cette dernière y voit une occa- pour les Aborigènes de cette ville. J’espère que sion de mettre en avant le talent inexploité cette série aura un impact similaire.”—

Canberra

E

Repère La lutte des Aborigènes d’Australie pour la reconnaissance de leurs droits et la protection de leurs traditions a inspiré de nombreuses créations artistiques. Parmi les plus récentes initiatives, le documentaire Murundak, Songs of Freedom, diffusé au printemps 2011 en Australie. Le film revient sur le Black Arm Band, formation des meilleurs musiciens aborigènes contemporains, qui prirent la route pour chanter les combats, la résistance et la soif de liberté des “Natives” en Australie. En août 2012, The Sapphires avait marqué le festival de Cannes. Film musical et militant, il raconte l’histoire vraie de quatre jeunes chanteuses aborigènes qui forment un groupe de soul et gagnent un concours pour aller chanter devant les troupes américaines au Vietnam en 1968.

↑ Les jeunes sont très présents dans la série. Danny (en haut), personnage central du deuxième épisode, est injustement accusé de vol de voiture. La mère de la jeune Rosie (au centre) est persuadée que sa fille est maltraitée par son père. Redfern

SUR NOTRE SITE courrierinternational.com “‘Contact’, récit de la rencontre avec l’homme blanc”. Entretien avec Bentley Dean, réalisateur du film lauréat du prix du documentaire au Festival de Sydney 2011. Il relate la rencontre entre des Blancs et une tribu aborigène en 1964.


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↓ Gustavo Rivero (à droite) rÊveille les fantômes d’une guerre que personne n’a oubliÊe. Combatientes

“Combatientesâ€?, la guerre Ă  hauteur d’hommes

Contexte Trois dÊcennies après le conit, le sort des Îles Malouines n’est toujours pas rÊglÊ : la prÊsidente de l’Argentine, Cristina Kirchner, dÊnonce chaque annÊe la prÊsence britannique sur les Îles et appelle à renÊgocier la souverainetÊ de l’archipel. La dÊcouverte de gisements de pÊtrole en fÊvrier 2010 ainsi que les 30 ans du conit ont ÊtÊ autant de raisons d’un regain de tension. Dernier Êpisode en date, le rÊfÊrendum de janvier, qui a abouti à un vote massif des habitants des Malouines en faveur de l’accès à la nationalitÊ britannique.

Cette sÊrie argentine retrace l’itinÊraire de six combattants des Malouines. Un rÊcit focalisÊ sur les hommes plutôt qu’une chronique guerrière. Entretien avec l’Êquipe du tournage. —Pågina 12 (extraits) Buenos Aires

Partenariat

Comment ont rĂŠagi les anciens combattants lorsqu’ils ont dĂŠcouvert leurs histoires portĂŠes Ă  l’Êcran ? JERĂ“NIMO PAZ CLEMENTE [rĂŠalisateur] Ils ont toujours ĂŠtĂŠ disposĂŠs Ă  ĂŠchanger, au-delĂ  mĂŞme de la sĂŠrie. Toutes les semaines, ils se rendent dans des ĂŠcoles pour raconter ce qui leur est arrivĂŠ pendant la guerre. Je pense que ce dialogue Que ce soit au niveau de la reconstitucorrespond au besoin de raconter ce qui tion historique ou de la distribution, il s’est passĂŠ, un peu comme une thĂŠrapie n’y a rien Ă  dire. Comment est-ce posquotidienne, une catharsis. Pour ma part, sible avec une petite production ? j’avais très peur de ce qu’ils pourraient me TOMĂ S DE LAS HERAS Nous avons travaillĂŠ dire sur la sĂŠrie, et pourtant je n’ai reçu que en ĂŠtroite collaboration avec l’armĂŠe. Par des remerciements. L’histoire aborde un exemple, les costumiers ont fait des sujet très sensible sans porter de jugement recherches sur les uniformes utilisĂŠs en 1982, ensuite ils ont comparĂŠ ce normatif en termes de bien et SÉRIE qu’ils avaient avec ce que savaient de mal. Nous parlons de ce qui l’armĂŠe et les anciens combattants, peut arriver Ă  chacun en pareil cas, lorsqu’il reçoit une lettre disant qu’il qui leur ont souvent expliquĂŠ que telle ou doit partir se battre. Nous voulions com- telle chose ne convenait pas. prendre ce qui arrive Ă  quelqu’un qui se JERĂ“NIMO PAZ CLEMENTE Ce sont les retrouve plongĂŠ dans une situation dĂŠsas- dĂŠtails qui font que le spectateur croit que ce qu’il est en train de regarder a vraiment treuse le dĂŠpassant totalement. TOMĂ S DE LAS HERAS [Les anciens com- eu lieu : les vĂŞtements, le tĂŠlĂŠviseur, qui battants] utilisent beaucoup le terme “maloui- est d’Êpoque, mais aussi le maquillage, qui niserâ€?, pour dĂŠcrire cet acte visant Ă  faire s’Êloigne de la norme selon laquelle les connaĂŽtre leur histoire. Ils sont ainsi heu- visages doivent ĂŞtre pimpants et soignĂŠs. reux que nous “malouinisionsâ€? en mettant Durant le casting, l’idĂŠe ĂŠtait de privilĂŠgier de nouveau cette question Ă  l’ordre du jour. le physique du rĂ´le*, aďŹ n que l’acteur convienne au personnage, plutĂ´t que d’avoir Il est vrai que les Malouines sont un sujet un visage connu. très actuel [un rĂŠfĂŠrendum sur la natio- TOMĂ S DE LAS HERAS Les soldats avaient nalitĂŠ de ses habitants a ĂŠtĂŠ organisĂŠ en environ 18 ans, un des lieutenants seulement janvier 2013]. Est-ce qu’elles vont revenir quelques annĂŠes de plus. Nous avions besoin d’acteurs jeunes mais capables d’interprĂŠsous les feux de la rampe ? SOL INZILLO [productrice] Il est impor- ter leur propre rĂ´le Ă  un âge plus avancĂŠ. tant de prĂŠciser que, lorsque nous avons prĂŠsentĂŠ le projet, ce n’Êtait pas un sujet Comment ont rĂŠagi les acteurs face Ă  d’actualitĂŠ, du moins pas autant qu’au- vous, qui ĂŞtes des novices dans le monde jourd’hui, mais nous ĂŠtions bien conscients de la tĂŠlĂŠvision ?

TOMà S DE LAS HERAS Nous leur avons fait une proposition allÊchante : ils devaient construire des rôles pleins de nuances, il y avait des rÊpÊtitions, des entraÎnements militaires armÊs‌ Nous les avons encouragÊs à façonner leur personnage, à se renseigner, à s’entretenir avec les anciens combattants‌ Nous les avons invitÊs à jouer. —Propos recueillis par Leonardo Ferri * En français dans le texte. Voir aussi Histoire, page 54

         



que le conit avait eu lieu il y a trente ans [le premier ĂŠpisode de la sĂŠrie a ĂŠtĂŠ diusĂŠ le 2 avril, trente et un ans jour pour jour après le dĂŠbut de la guerre]. JERĂ“NIMO PAZ CLEMENTE C’est une date qui tombe Ă  pic. Nous avons le sentiment que la sĂŠrie adopte un point de vue inĂŠdit : la guerre est un thème humain, gĂŠnĂŠral, et pas uniquement idĂŠologique. En outre, le message est plus clair que si la ligne directrice avait ĂŠtÊ : les Anglais sont les mĂŠchants, nous on est les gentils. En tant que rĂŠalisateurs, ce qui nous intĂŠressait le plus ĂŠtait de parler des Malouines depuis un autre point de vue, de montrer la vie dans toutes ses dimensions. Parfois, on s’interdit d’aborder certains thèmes de peur d’être qualiďŹ ĂŠs de poules mouillĂŠes ou de traĂŽtres Ă  la patrie‌ Si j’en viens moi-mĂŞme Ă  dire que je suis dĂŠsolĂŠ aussi pour les Anglais, il se peut qu’on me vole dans les plumes, car ce sont des sujets très sensibles.

  

Pà GINA 12 Pour des gens comme vous, qui ont la trentaine et pas de souvenirs personnels de cette Êpoque, comment s’est eectuÊ le travail en amont ? TOMà S DE LAS HERAS [rÊalisateur] Les tÊmoignages des anciens combattants ont ÊtÊ essentiels. Les anecdotes personnelles ont ÊtÊ pour nous une source d’inspiration bien plus importante que les faits proprement dits. Ce travail avec les anciens combattants nous a conduits à nous intÊresser à l’après-guerre [des Malouines]. En même temps, cela nous a permis d’Êchapper à un sujet rebattu, dÊjà traitÊ, surtout au cinÊma. Et le fait d’être d’une autre gÊnÊration nous a aidÊs à avoir un regard plus distanciÊ.

Courrier international est pour la première fois partenaire du festival SÊries Mania, qui aura lieu au Forum des images, à Paris, du 22 au 28 avril 2013. Pour cette quatrième Êdition, l'Êquipe du Forum des images a sÊlectionnÊ une quarantaine de sÊries venues du monde entier, parmi lesquelles Combatientes et Redfern Now. Vous pourrez Êgalement retrouver sur notre site, pendant l'ÊvÊnement, des interviews des rÊalisateurs et des producteurs prÊsents à Paris.

 

 

   

        


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culture.

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↓ Dessin d’Emiliano Ponzi, Italie.

Repères LA MÉTHODE Pour l’éditeur, In territorio nemico [En territoire ennemi] est une “épopée chorale” inspirée de témoignages sur l’occupation nazie en Italie. Le roman (308 pages) raconte le destin de trois garçons, Matteo, Adele et Aldo, qui, séparés par la guerre, tentent de se retrouver après l’armistice de 1943. Il a été écrit grâce à une méthode d’écriture collective mise au point par Vanni Santoni et Gregorio Magini. “Elle se distingue de celles qui ont prévalu jusqu’à présent, qui consistaient grosso modo à écrire un premier texte puis à passer la main à un autre auteur”, explique Vanni Santoni à Courrier international. “Nous avons souhaité que tous les auteurs participent activement à toutes les étapes de l’écriture, de l’invention des personnages à la trame narrative. La principale innovation de notre méthode réside dans la division du travail. Ceux qui sélectionnent les textes publiables n’écrivent pas.” Les rédacteurs livrent des “fiches” ou des fragments de textes (sur les personnages, les lieux, la situation, etc.). Les “compositeurs”

Le roman à 230 mains Jamais un roman n’avait eu autant d’auteurs. Selon l’écrivain Vanni Santoni, à l’origine du projet d’écriture collective, In territorio nemico ne pouvait paraître nulle part ailleurs qu’en Italie. —Corriere della Sera (extraits) Milan

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uand, en 2007, nous avons fondé avec Gregorio Magini le projet Scrittura industriale colettiva (SIC, “écriture industrielle collective”), nous ne connaissions pas grand-chose à l’écriture collective. Notre envie de travailler dans ce domaine provenait de notre intérêt pour d’autres types de production collective de contenu – les jeux de rôle et le développement de logiciels open source – dont nous avons voulu adapter les modalités à la production de textes littéraires. Nous avions deux objectifs : codifier une méthode d’écriture col-

lective qui pourrait être utilisée par n’im- que nous faisions en fait partie d’un grand porte qui, pour n’importe quel type de texte mouvement sans équivalent dans le monde narratif, et l’utiliser pour écrire à plusieurs et que l’Italie pouvait historiquement être mains un roman susceptible d’être publié définie comme la patrie de l’écriture colpar un éditeur de premier plan. Aujourd’hui, lective. On peut considérer que les balbuavec In territorio nemico [En territoire ennemi], tiements de cette discipline remontent à un roman écrit à 230 mains [sorti le 17 avril 1929 avec Lo zar non è morto [Le tsar n’est en Italie aux éditions pas mort], un grand roman Minimum fax], nous poud’aventures écrit par les futuEXPÉRIENCE vons dire que nous avons ristes du groupe des Dix sous atteint ces objectifs. Grâce à ces six ans de la houlette de Marinetti [écrivain italien travail, nous avons fait une découverte : en (1876-1944), chef de file du premier mouétudiant l’écriture collective, en la portant vement futuriste en Europe et promoteur dans les festivals littéraires et les universi- de formes littéraires nouvelles], un livre tés, en entrant en contact avec d’autres de ludique et plutôt désordonné mais sans ses adeptes, nous nous sommes rendu compte aucun doute visionnaire.

[Plusieurs expérimentations ont été lancées] mais il a fallu attendre 1999 pour que la sortie de Q [publié aux éditions du Seuil en 2001 sous le titre L’Œil de Carafa] place de nouveau l’écriture collective sous le feu des projecteurs. Pourtant le choix d’écrire un roman à 8 mains ne relevait pas vraiment d’une volonté de collectivisation du travail, mais plutôt de son contraire : la sélection d’une “poignée” de personnes au sein d’un groupe d’une centaine d’artistes et d’activistes qui menaient une guérilla culturelle sous le pseudonyme de Luther Blissett. Le succès de Q, ajouté aux utopies d’intelligence collective que la diffusion d’Internet place à portée de la main, a donné un nouveau souffle à l’écriture collective en Italie. D’autres expériences de ce type, plus souterraines, émergent ici ou là : Perdas de fogu, un roman-enquête à 20 mains sur les opérations militaires en Sardaigne ; le groupe 404 de l’université de Sienne ; The Global Hamlet, projet d’annotation et de traduction collectives de Hamlet lancé par Simone Barillari, etc. Sans parler d’une quantité de projets plus ou moins amateurs mais tout aussi intéressants. Que tout cela émerge en Italie peut paraître étrange. Déjà, dans la préface de Lo zar non è morto, Marinetti écrivait : “L’Italie a façonné ses fils avec une drôle d’argile, des marbres polychromes, des métaux électrisés, un superbe matériau pour la fusion artistique mais qui, en même temps, est impossible à fondre parce que […] clignotant d’individualités fragmentées.” Et pourtant c’est peut-être justement cette variété qui se prête à l’amalgame : au jeu des ascendances, la “filière” d’écriture collective a quelque chose qui, bien plus que de la chaîne de montage fordiste, relève de l’atelier d’art tel qu’on le concevait à la Renaissance, un


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choisissent ensuite les meilleurs, avant de les soumettre à tous les participants par retour de mail. Il aura fallu quatre ans pour parvenir à une version finale validée par les 115 auteurs – poètes, blogueurs littéraires, écrivains professionnels ou amateurs, plus quelques dilettantes qui ont tous leur nom sur la quatrième de couverture.

DR

L’AUTEUR Vanni Santoni est né en 1978. Il publie son premier roman, Personaggi precari [Personnages précaires, non traduit], en 2007. Dans ce texte expérimental, le lecteur découvre des centaines de personnages et doit peu à peu reconstituer les liens qui les unissent. Après avoir publié deux autres romans, en 2008 et en 2009, il lance le projet In territorio nemico au Salon international du livre de Turin, en 2009, lors de la présentation de sa méthode d’écriture industrielle collective (SIC). En Italie, il collabore à de nombreuses revues littéraires, pour la plupart de gauche.

lieu de création qui est aussi un lieu de formation pour les artistes les plus jeunes. Durant la Renaissance, le travail collectif était une pratique commune chez les dramaturges. La formation du concept d’auteur est récente : l’idée trouve son point culminant dans l’autoprésentation héroïque des auteurs romantiques. L’écriture collective nous aide donc à rappeler une vérité trop souvent cachée : tout texte est collectif. Une diffusion plus large de l’écriture collective devrait accroître l’attention que l’on porte au texte lui-même et conduire à une plus grande reconnaissance pour tous ceux qui, de manière formelle ou informelle, ont concouru à la production d’une œuvre. Ainsi, In territorio nemico se conclut avec un inventaire de noms qui réper-

L’écriture collective relève de l’atelier d’art tel qu’on le concevait à la Renaissance torie comme auteurs, outre ceux qui ont participé à l’écriture, les éditeurs, les conseillers en histoire et en langue, les réviseurs… Tous ceux, en somme, qui ont contribué à faire du roman ce qu’il est. C’est sous son aspect didactique que l’écriture collective est la plus intéressante : il suffit de voir comment les projets de romans à plusieurs peuvent constituer, pour les jeunes auteurs, un espace d’entraînement où faire évoluer sa technique en travaillant avec des experts, comme pour Michel-Ange l’atelier de Ghirlandaio. Les progrès seront autrement plus satisfaisants que dans une simple école d’écriture, si moderne et interactive soit-elle. —Vanni Santoni

“Marelle” a 50 ans et pas une ride

cela tient aux mots de lunfardo [argot de Buenos Aires et langue du tango], aux rapports entre les personnages, aux audaces formelles et à la nostalgie du temps qui passe. Quand on la lit dans les années 2000, cette Ce roman novateur écrit œuvre apparaît comme un hypertexte sur par l’Argentin Julio Cortázar papier, truffé de références et d’images jointes, de sons et de notes de musique, avec des a touché chaque génération liens qui renvoient d’un passage à l’autre. Il depuis sa publication. ne serait pas étrange d’en retrouver une édition Internet : une version sonorisée, avec des photos, des dessins aux lignes brisées, —Clarín (extraits) Buenos Aires des collages, des chansons. Aujourd’hui, cinquante ans après sa première édition, et orsque Marelle [Rayuela en espagnol] malgré la reconnaissance internationale, est paru, dans les années 1960, il est Marelle n’a rien perdu de sa puissance. très vite devenu un classique de la Pour certains auteurs contemporains, littérature – à la fois par son format, son Marelle est une œuvre révolutionnaire qui a avant-gardisme et sa manière de mêler le transformé la littérature. Pour d’autres, il est surréalisme français des années 1920 au réa- toutefois légitime de se demander si le roman lisme magique latino-américain. n’a pas vieilli, à cause de la misogynie, de la Pour les lecteurs argentins, c’était un manière avec laquelle la femme y est sousroman dans l’air du temps, traversé par le estimée. Malgré tous les reproches qu’on rock, la pop, les révoltes polipourrait lui faire, Marelle a tiques, la révolution sexuelle. LITTÉRATURE toujours sa place dans nos Dans les années 1970, c’est bibliothèques. Avec ses armes une nouvelle génération qui l’a acclamé, car secrètes [allusion au titre d’un recueil de noule lire vous rendait encore plus jeune. De velles de Cortázar], il continue à captiver même que les chapitres de Marelle pouvaient chaque nouvelle génération. Quelque part être réagencés au gré des caprices du lec- dans la littérature, la Sibylle et Horacio se teur, le roman invitait à imaginer un nouvel retrouvent encore pour chasser les étoiles, ordre du monde. enterrer des parapluies ou se suicider en se Mais deux manières de le lire se déga- jetant dans les rivières métaphysiques. geaient déjà très nettement : les uns défen—Juan Mendoza daient ce livre pour sa vitalité, son style parlé et le message social de l’auteur dans ses interviews, les autres en revanche se réclamaient de son caractère expérimental et avant-gardiste. Dans les années 1980, Marelle, désormais élevé au rang de monument littéraire, est devenu le roman d’un auteur de référence pour la gauche internationale. Quand l’écrivain est rentré en Argentine après trente ans d’exil, Raúl Alfonsín, le président du retour à la démocratie, récemment élu, a refusé de le recevoir. C’est dans ces mêmes années 1980 que devait s’éteindre le créateur de l’histoire de la Sibylle [la Maga, en espagnol] et d’Horacio [les protagonistes de Marelle]. Dans les années 1990, quand ce fut au tour de ma génération de le lire, Marelle était dans toutes les bibliothèques qui se créaient, celles qui ne proposaient pas plus d’une vingtaine de livres. Parmi nos premiers livres, il serait l’un des rares à résister à l’épreuve du temps : il était la première pierre d’une nouvelle manière de lire. Il devait aussi nous apprendre à vivre avec nos pauvretés, à lutter contre l’indigence culturelle dans laquelle nous plongeait le “ménémisme” [la gestion de Carlos Menem, président “bling-bling” au pouvoir entre 1989 et 1999, n’a pas été particulièrement marquée par la promotion culturelle]. Je me souviens que, lorsque j’ai commencé à le lire, je suis descendu en courant dans la rue m’acheter un disque de jazz, que j’ai écouté tout en poursuivant ma lecture. Pour moi, c’était une porte d’entrée sur les années 1950, une époque qui ne se conçoit pas sans sa musique. Mais si le jazz était la musique de fond du roman, sa structure morale évoquait plutôt le tango des années 1940. Marelle allie le tango des années 1940 et Buenos Aires Hora Cero de Piazzolla, comme dans un shaker :

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L’ouvrage UN ROMAN EN FORME DE JEU DE PISTE Julio Cortázar a presque 50 ans quand il publie en 1963 son roman Rayuela (traduit en français sous le titre Marelle, éd. Gallimard, 1966), considéré aujourd’hui comme l’une des œuvres majeures de la littérature mondiale du XXe siècle. Ce livre de 600 pages raconte l’histoire d’un homme entre Paris et Buenos Aires : ses amours, sa bande d’amis bohèmes (le club), le jazz. Le livre peut se lire de façon linéaire des chapitres 1 à 56, le reste étant superflu, ou dans l’ordre proposé par l’auteur, en commençant par le chapitre 73 et en sautant de case en case comme à la marelle.

SUR NOTRE SITE courrierinternational.com Retrouvez les principaux événements prévus en France pour fêter les cinquante ans du roman Marelle.


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tendances.

En Catalogne, les clients font la plonge

DESSIN DE BEPPE GIACOBBE, ITALIE

Pour aider les pauvres, un restaurant situé près de Barcelone propose une recette qui tranche avec l’assistanat classique.

—La Vanguardia (extraits) Barcelone

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iquel a 48 ans et il a passé la moitié de sa vie au volant de toutes sortes de poids lourds. Il a un permis pour conduire des bus et des semi-remorques. Sa passion, c’était d’enchaîner les kilomètres. En 2008, il était aux commandes d’un camiongrue, mais sa vie a mal tourné : aujourd’hui, il vit dans une cabane sans eau courante ni électricité, dans une zone boisée à la périphérie de la ville de Terrassa [près de Barcelone, en Espagne]. Il n’a pas réussi à retrouver un emploi et reconnaît qu’il avait perdu confiance en lui, à force de se sentir inutile.

Les services sociaux de la municipalité l’aident autant que possible, et jusqu’à récemment il recevait deux sandwichs par jour pour se nourrir. C’était avant qu’il ne participe au projet de La Trobada, le premier restaurant espagnol qui propose la même chose – un menu du jour à l’heure du déjeuner – à deux types de clients très différents : ceux qui ont des ressources financières et peuvent ainsi payer 6,50 euros, et ceux qui n’ont pas de revenus et consacrent deux heures par jour aux différentes tâches du restaurant en échange de ce repas. Miquel est l’un de ces nouveaux pauvres qui, depuis le 22 mars, peut bénéficier d’un repas équilibré… moyennant quelques

services : mettre le couvert et débarrasser les tables. Il travaille avec une trentaine de personnes dans la même situation financière, qui sont recommandées par Caritas et les services sociaux, et qui s’occupent du nettoyage et de la préparation des tables pendant trois mois. La cuisine et la manipulation des aliments restent l’apanage de deux cuisinières professionnelles, Adolfi et Expectación. Elles expliquent : “[Nous travaillons] avec des fournisseurs locaux : et des produits de la région, dont une partie est issue de l’agriculture biologique et du commerce équitable. Nous offrons un menu de qualité à un bon prix.” Le projet de La Trobada a été lancé par les 29 organisations qui font partie de l’Associació local d’entitats per la inclusió [Alei, un réseau dont le but est de favoriser l’insertion] de Terrassa. Chaque jour le projet reçoit 35 clients traditionnels et 35 personnes qui échangent leur temps contre un repas. “La cohabitation de ces deux profils permet aux clients d’expérimenter les inégalités et de les combattre en équipe : ces personnes affronteront ensemble un problème dont elles sont toutes victimes”, note Xavier Casas, gérant du restaurant. Selon lui, “cet endroit n’est pas une soupe populaire, mais un restaurant ouvert à tous. Les clients qui viennent travailler nous sont recommandés et leurs aptitudes ont été évaluées en amont. Par la suite, nous essaierons de leur trouver du travail dans l’une des associations de l’Alei”, poursuit le gérant de La Trobada. Tous les trois mois, de nouvelles personnes bénéficieront du programme et, si les calculs sont bons, le restaurant aura aidé 300 nouveaux pauvres d’ici à la fin de l’année 2013. Miquel affirme que depuis qu’il participe au projet il a regagné confiance en lui. “Maintenant, je me sens utile et reconnu à ma juste valeur. On ne se connaissait pas avant, mais les camarades et moi constituons déjà un groupe uni.” Même s’il était content de recevoir deux sandwichs par jour, il admet qu’il préfère “un plat chaud et un repas complet”, car cela lui réchauffe le cœur. —Paloma Arenós à Terrassa

PLAINPICTURE

La couture, ce truc de jeunes GRANDE-BRETAGNE — La couture est la nouvelle activité à la mode ce printemps, constate le Financial Times : des programmes télévisés consacrés au phénomène prennent place en prime time sur la BBC, tandis que le musée de la Mode et du Textile de Londres enregistre une affluence sans précédent à ses nombreux cours de tricot. “On observe une envie croissante de notre public de réaliser ses propres créations, surtout chez les jeunes”, confie Celia Joicey, directrice du musée. Doris de Pont, commissaire de l’exposition “Couture maison”, organisée par le musée de la Mode d’Auckland, en Nouvelle-Zélande, insiste : “La couture est le moyen de créer une pièce unique. C’est une manière de répondre au fast fashion [mode éclair, éphémère]. L’aspect artisanal prend tout sens.” Les machines à coudre contemporaines regorgent de programmes prédéfinis et participent à la popularité de la pratique. Pour les moins confiants, elles permettent de commencer par l’opération la plus simple : recoudre un bouton !

141 L’eldorado des start-up

INDONÉSIE — C’est un marché magnifique, s’enthousiasme Ventureburn, newsletter Internet spécialisée dans l’analyse des marchés émergents. Selon cette dernière, tout justifie un investissement rapide en Indonésie. D’une part, tous les indicateurs macroéconomiques sont positifs. L’économie interne est stable et a connu une croissance continue de 5 à 6 % par an ces vingt dernières années. Mais surtout le pays possède une base de consommateurs en pleine expansion, prêts à acheter local. Le volume de la classe moyenne devrait exploser dans les prochaines années : elle comptera 141 millions de personnes en 2020. Dernier argument, le marché des technologies est émergent, la concurrence faible, et se faire une place est somme toute aisé pour une start-up occidentale.

J-M MILLER/CORBIS

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Eviter les péages AFRIQUE DU SUD — Payer ou ne pas payer l’autoroute ? Telle est la question pour les automobilistes qui souhaitent emprunter le tronçon flambant neuf du Gauteng. Dans cette petite province, qui est aussi la plus urbanisée du pays (avec Pretoria et Johannesburg notamment), l’agence routière nationale (Sanral) veut faire payer le passage sur une portion de 185 kilomètres d’autoroute. Les citoyens devront s’équiper d’une balise qui enregistrera leur passage et débitera leur compte “e-péage”. La facture ? Elle ne devrait pas excéder 200 rands (17 euros) par mois pour un utilisateur moyen, annonce l’agence. Et selon elle, plus de 600 000 véhicules sont déjà équipés de balises. Un chiffre qui n’a aucun sens, proteste Outa (Opposition to Urban Tolling Alliance), l’association qui regroupe les opposants au système. Les véhicules enregistrés sont essentiellement des flottes d’entreprise ou des véhicules appartenant à l’Etat, expliquent-ils au Daily Maverick. Pour Outa, le système est coûteux et cache seulement un manque d’engagement de l’agence de gestion autoroutière.


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INSOLITES

EDINA TOKODI

Energie : la gloire du bacon

Les tagueurs se mettent au vert. Si l’on vous donne de la mousse, du yaourt et une canette de bière, qu’est-ce qui vous vient à l’esprit? Certainement pas l’idée de les étaler sur les murs! C’est pourtant à cette activité que s’adonPHOTO nent les tagueurs du Moss Graffiti Movement, lancé en Hongrie il y a une dizaine d’années, explique le magazine américain Utne Reader. Des recettes basiques et un discours écolo bienveillant ont suffi à ce que des artistes reconnus internationalement s’emparent rapidement du procédé. Aujourd’hui, les conseils pour préparer sa propre mousse ne manquent pas sur Internet, et permettent de réaliser son enduit maison. Les conditions météo restent l’une des uniques contraintes : seul un climat humide et tempéré assure une bonne longévité aux green graffiti. La pratique s’est fortement développée à Londres – logique ! –, mais la mettre en œuvre dans un pays chaud et sec nécessitera un entretien régulier, et un arrosage attentif. Pas très discret pour un tagueur.

DESSIN DE FALCO, CUBA

Home cinéma pour milliardaires capricieux ÉTATS-UNIS — Comptez 35 000 dollars l’installation puis ajoutez-en 500 pour le film et 600 pour la 3D. Voila une place de cinéma à prix d’or ! C’est pourtant la somme déboursée par de riches Américains qui souhaitent assister à une séance de cinéma sans sortir de chez eux, explique le Los Angeles Times. La firme Prima Cinema Inc., installée près de San Diego, propose ainsi aux amateurs du grand écran de découvrir les films qui sortent en salle de leur salon. Ou, bien souvent, de leur propre salle de cinéma, pour ceux qui ont déjà dépensé 500 000 dollars pour en installer une dans leur villa. Les clients ne manquent pas dans cette région huppée de la Californie. “Nous avons trouvé la recette pour faire des milliardaires de vrais gamins”, sourit Jason Pang, le directeur de la société. Le prix du pop-corn, lui, n’est pas indiqué.

● Jusqu’ici la graisse de bacon bouchait les tuyauteries et provoquait des arrêts cardiaques. Le cochon mort servira bientôt une noble cause, rapporte The Sunday Times. Les résidus graisseux des restaurants de Londres alimenteront une nouvelle centrale électrique à l’est de la capitale. Ce complexe, le plus grand de ce type au monde, devrait économiser de coûteux nettoyages. Des montagnes de graisse coagulent dans les égouts londoniens. Les amas les plus récalcitrants doivent être extirpés par une équipe spéciale : cette liposuccion en sous-sol coûte 1 million de livres (1,17 million d’euros) par mois. Les déchets adipeux seront désormais brûlés pour générer de l’énergie – notamment pour le traitement des eaux usées. Thames Water devra convaincre au moins 10 000 restaurants d’installer des “pièges à graisse” sous leurs éviers. Qu’on ne compte pas sur les végétariens pour la collecte. Selon les directives pondues par la Commission pour l’égalité et les droits de l’homme (EHRC), les employeurs britanniques doivent respecter les convictions profondes de leurs employés. Les végétariens peuvent donc refuser de nettoyer un frigo contenant de la barbaque, les végétaliens de s’asseoir sur une chaise en cuir. Les écologistes, qui se réjouiront sûrement de cette centrale à bacon, pourront critiquer leurs collègues motorisés, ou être exemptés de voyages d’affaires en avion et autres activités augmentant les émissions de CO2, indique le Daily Mail. Attention, ces croyances doivent être sincères, souligne le EHRC. Pas de pitié pour les végétariens mangeurs de bacon !

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histoire.

Les résistants du bout du monde 1982 Malouines On sait peu de choses de l’occupation argentine des îles. En 2002, vingt ans après les faits, la presse britannique donnait la parole aux témoins.

—The Guardian (extraits) Londres

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our les habitants des Malouines, l’occupation fut une expérience humiliante, parfois terrifiante. Ils vécurent sous la botte d’une dictature étrangère connue pour pratiquer les arrestations arbitraires, la terreur et le meurtre. Nicolás Kasanzew, journaliste argentin d’une fidélité inébranlable envers le régime de Buenos Aires, se faisait sans doute l’écho de tous ses compatriotes quand il écrivait : “Les Kelpers [nom donné aux habitants des îles] étaient nos pires ennemis. Dès le début, j’ai eu le sentiment qu’ils constitueraient une cinquième colonne. […] Ils avaient une attitude résolument négative vis-à-vis de l’Argentine. Comme les Anglais, les Kelpers ne comprennent que la force.” Kasanzew avait raison sur un point : les îliens refusèrent de se soumettre, et beaucoup d’entre eux firent tout pour rendre la vie des occupants impossible et aider les forces britanniques. Bien souvent, leurs actes de résistance frisèrent la comédie, comme quand Eric Goss, agriculteur de Goose Green, réussit à convaincre les Argentins que les curieuses lueurs

Courrier international — no 1172 du 18 au 24 avril 2013 ↓ Une rue de Port Stanley au lendemain de la capitulation argentine. Au premier plan, une poubelle “Malima”, symbole de l’occupation. Photo Mary Evans/Rue des Archives

qu’ils apercevaient dans le détroit des Falkland n’étaient que le reflet de la lumière de la lune sur des rochers couverts d’algues, alors qu’il s’agissait probablement d’unités spéciales britanniques en approche. Mais d’autres prirent des risques considérables. Et plusieurs hommes du coin, armés jusqu’aux dents, firent même le coup de feu aux côtés des parachutistes de Sa Majesté sur le mont Longdon. A Port Stanley [la capitale], les fonctionnaires qui avaient choisi de rester à leur poste se retrouvèrent dans une situation ambiguë. Mais, sachant que la ville (où résidaient encore des centaines d’habitants) ne pouvait continuer de fonctionner que si des gens du cru s’occupaient de services comme l’eau courante et l’électricité, ils se résignèrent à travailler pour leur nouveau patron, le colonel Manuel Dorrego, nommé à la tête des services publics des îles. Une organisation de défense civile informelle se mit en place. Ses principales activités consistèrent à diffuser des tracts qui tournaient les Argentins en ridicule. Quand les occupants placardèrent dans toute la ville des affiches appelant leurs soldats à ne pas salir Port Stanley en utilisant des poubelles dites “Malima” (“Mantenga limpia Malvinas”, gardez les Malouines propres), Ron Buckett, responsable des transports locaux, en produisit une version très personnelle. Il dessina un tout petit îlien, mégot vissé au coin des lèvres, en train de pousser un soldat argentin à coups de pied vers un marine royal britannique, qui à son tour lui bottait le derrière en direction d’une poubelle Malima. Les tracts, photocopiés au nez et à la barbe du colonel Dorrego, furent collés sur les murs et les réverbères dans toute la ville. Dès que les Argentins les arrachaient, ils étaient remplacés. Une autre affiche de la résistance montrait un Snoopy dansant en extase et était ainsi légendée : “Le bonheur, c’est d’être britannique”. Les communications radio étaient un élément essentiel de la vie sur les îles. En 1982, les lignes téléphoniques ne couvraient que peu de distance à partir de Port Stanley, et des centaines d’habitants de l’île occidentale avaient recours à un système de radiotéléphonie géré par l’Etat. Deux jours après l’invasion [le 2 avril 1982], un radioamateur commença à émettre, et il continua tout au long de l’occupation au péril de sa vie.

Quand Bob North, un cibiste du Yorkshire du Nord, entendit un signal venu de l’Atlantique Sud crachoter dans ses écouteurs, son cœur fit un bond. “Il était environ 20 heures GMT, se souvient-il, deux jours après l’invasion. Il y avait une station qui essayait de me contacter avec un préfixe VP8. Tout à coup, j’ai compris que ça venait peut-être des Malouines [le préfixe VP8 correspond à plusieurs îles, comme les Orcades, les Shetland, mais aussi les Malouines]. J’ai demandé au VP8 de répéter son appel, il l’a fait, m’a dit qu’il s’appelait Reg et qu’il se trouvait à Port Stanley. Et il m’a demandé si je voulais bien faire passer des messages urgents à des proches.” A plus de dix mille kilomètres de là, dans un petit cottage de pierre, Reginald Silvey, gardien de phare au chômage depuis l’arrivée des envahisseurs, venait de se lancer dans une campagne qui susciterait l’exaspération croissante des occupants. Dissimulé dans sa maison, il continua d’émettre, traqué par les unités des transmissions argentines. Quand il entra pour la deuxième fois en contact avec North, il lui demanda d’informer le ministère britannique de la Défense que l’aéroport de Port Stanley (que Silvey pouvait voir parfaitement de chez lui) était occupé par des troupes argentines, qui y débarquaient des vivres et des munitions. Silvey se mit ensuite à communiquer régulièrement des listes de numéros et d’abréviations destinés au ministère. Il s’agissait de coordonnées d’une carte de la région de Port Stanley. Un jour, raconte Silvey, “je leur ai dit que les Argentins avaient installé des missiles sol-air près de la sortie ouest de Port Stanley : [des chasseurs bombardiers] Harrier les ont attaqués, et je veux croire que c’est parce que je leur avais fourni les coordonnées”. Silvey ne fut jamais arrêté, et il représenta une épine dans le pied des Argentins jusqu’à la fin de la guerre. —Graham Bound Voir aussi notre rubrique Plein écran, page 49.

Stratégie UNE COÛTEUSE “PETITE” GUERRE Lorsque les Argentins envahissent les Malouines, le 2 avril 1982, ils sont loin d’imaginer la dureté de la riposte britannique. C’est mal connaître la Dame de fer, Margaret Thatcher, qui ordonne la reconquête des îles situées dans l’Atlantique Sud, au large de la Patagonie. Le 1er mai, des bombardiers de la Royal Air Force frappent l’aéroport de Port Stanley. Le 21 mai, les Britanniques entament leurs opérations de débarquement : de violents combats s’engagent alors. Le 14 juin, les Argentins se rendent. En un peu plus de deux mois, ils ont perdu 649 hommes et 1 657 ont été blessés. Les Britanniques comptent eux 255 morts et 775 blessés. Trois habitantes des îles ont été tuées. Le conflit a aussi coûté cher en matériel : 9 navires argentins et 7 britanniques ont été coulés, 25 hélicoptères et 37 avions argentins ont été abattus, contre 24 hélicoptères et 10 chasseurs britanniques. ← Une tasse à thé commémorative de la victoire britannique. Photo Marc Tielemans/ Alamy


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Le Courrier International du 18 avril 2013