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N° 1164 du 21 au 27 février 2013 courrierinternational.com Belgique : 3,90 €

noir

Pyongyang La bombe à tout prix Comment l’essai nucléaire nord-coréen bouleverse les équilibres en Asie ISRAËL— LE MYSTÈRE DU PRISONNIER X BELGIQUE—LES PILIERS TRADITIONNELS, IN MEMORIAM

Italie

Vivement demain ! La presse italienne dresse le portrait d’un pays en crise à la veille des élections générales

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Courrier international — no 1164 du 21 au 27 février 2013

ÉDITORIAL

JEAN-HÉBERT ARMENGAUD

En couverture : Dessin d’Emiliano Ponzi (Italie).

Retrouvez Eric Chol chaque matin à 6 h 55, dans la chronique

“Où va le monde”

à la une

ITALIE

VIVEMENTT DEMAIN !

ILENIA PICCIONI ET ANTONIO TISO

L

a péninsule est loin d’être sortie de la crise, comme le montrent ces Italiens à la peine, à qui nous donnons la parole dans notre dossier. Mais il existe quelques raisons de ne pas désespérer. D’abord, l’Italie emprunte désormais à des taux d’intérêt bien moindres qu’il y a huit mois : 4,4 %. C’est encore cher, mais beaucoup moins que pour l’Espagne et le Portugal. Ensuite, il y a ce déficit budgétaire, à faire rougir de honte Bercy : 2,6 % du PIB, quand la France affiche presque le double. Enfin et surtout, il y a cet excédent commercial, 11 milliards d’euros, à rendre jaloux le voisin français, plombé par un déficit de… 67 milliards. Pour la première fois depuis la grande crise, l’Italie fait rentrer des devises. Les exportations reprennent. Dans le nord-est du pays, des PME vendent des produits très ciblés, à haute valeur ajoutée, à des clients étrangers. A Trévise, le lunetier Luxottica – plus connu pour ses Ray-Ban – est le leader mondial du secteur. Le Frioul exporte un tiers de sa production de chaises de haute qualité. A Vittorio Veneto, Tegola produit des tuiles légères, bitumées mais qui imitent parfaitement la terre cuite. De la haute technologie. Toutes ces entreprises à taille humaine, souvent familiales, ont le même credo : l’innovation, l’adaptation rapide aux souhaits du client. Du coup, l’Italie fait mieux que résister à la mondialisation. Elle l’utilise. Rome n’a guère besoin de s’encombrer d’un ministre du Redressement productif. Le pays est déjà passé à l’offensive. Alors, oui, vivement demain !

P.28

Sommaire

La presse italienne dresse le portrait d’un pays en crise à la veille des élections générales des 24 et 25 février. P.1 0

Corée du Nord La bombe à tout prix Le 12 février, Pyongyang a procédé “avec succès” à son troisième test nucléaire. Séoul et Tokyo s’alarment, les Etats-Unis attendent surtout une réponse de la Chine.

P.15 Moyen-Orient

SUR NOTRE SITE

Israël Les secrets du prisonnier X La mort d’un jeune Juif australien en 2010 dans une prison israélienne est entourée de mystère.

www.courrierinternational.com VIDÉO : “J’AI TUÉ BEN LADEN” Pour la première fois, le soldat qui a tué Ben Laden en 2011 à Abottabad (Pakistan) raconte. Son témoignage exclusif a fait l’objet d’un article fleuve dans le magazine Esquire, réalisé en collaboration avec le Center for Investigative Reporting (CIR). Le CIR a aussi produit un film d'animation choc qui retrace le parcours de ce Navy Seal. Une vidéo sous-titrée en français par Courrier international. SINGAPOUR: AFFAIRE NON CLASSÉE Retrouvez en intégralité l’enquête du Financial Times sur le prétendu suicide d’un ingénieur en électronique américain, fin juin. Une histoire sur fond d’espionnage industriels, où l’on évoque aussi des questions de sécurité nationale. Retrouvez-nous aussi sur Facebook, Twitter, Google+, et Pinterest.

P.50

360°

LA POLOGNE SUCCOMBE À LA FOLIE DES COULEURS

sur 101.1 FM

P.36

Médias Le tweet, arme de propagande Les Etats sont de plus en plus nombreux à utiliser les réseaux sociaux non seulement pour informer, mais aussi à des fins politiques et militaires.

FILIP SPRINGER

L’Italie qui marche

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Courrier international — no 1164 du 21 au 27 février 2013

Sommaire Les journalistes de Courrier international sélectionnent et traduisent plus de 1 500 sources du monde entier : journaux, sites, blogs. Ils alimentent l’hebdomadaire et son site courrier international.com. Voici la liste exhaustive des sources que nous avons utilisées cette semaine : The Age Melbourne, quotidien. Al-Arab Doha, quotidien. Ha’Aretz Tel-Aviv, quotidien. Bangkok Post Bangkok, quotidien. The Boston Globe Etats-Unis, quotidien. Corriere della Sera Milan, quotidien. The Daily Telegraph Londres, quotidien. El Espectador Bogotá, quotidien. Il Fatto Quotidiano Rome, quotidien. Frankfurter Allgemeine Zeitung Allemagne, quotidien. Al-Hayat Londres, quotidien. Hindustan Times New Delhi, quotidien. Hürriyet Istanbul, quotidien. The Irish Times Dublin, quotidien. Kyonghyang Sinmun Séoul, quotidien. Libya Herald (libyaherald.com), Tripoli, en ligne. Linkiesta (linkiesta.it) Milan, en ligne. Mail & Guardian Johannesburg, quotidien. Minjungui Sori (vop.co.kr) Séoul, en ligne. Mother Jones San Francisco, bimestriel. The New York Times Etats-Unis, quotidien. Nihon Keizai Shimbun Tokyo, quotidien. NRC Handelsblad Amsterdam, quotidien. Le Nouvelliste Port-au-Prince, quotidien. Odnako Moscou, hebdomadaire. El País Madrid, quotidien. Polityka Varsovie, hebdomadaire. La Repubblica Rome, quotidien. Rodong Sinmun Pyongyang, quotidien. Al-Sharq Dammam (Arabie Saoudite), quotidien. La Stampa Turin, quotidien. De Volkskrant Amsterdam, quotidien. El-Watan Alger, quotidien. Yale Environment 360 (http://e360.yale.edu) New Haven (Connecticut), en ligne. Zhongguo Pinglun She Hong Kong, en ligne.

← Toutes nos sources Chaque fois que vous rencontrez cette vignette, scannez-la et accédez à un contenu multimédia sur notre site courrierinternational.com (ici, la rubrique “Nos sources”).

Les Françaises rêvent-elles d’épouser un arabe ?

—AMÉRIQUES

7 jours dans le monde 5. Espace. Pour que le ciel ne nous tombe pas sur la tête 8. Portrait. Bhaskar Sunkara, l’homme qui remet Marx à la une 9. Controverse. Le Qatar nuit-il à la stabilité du monde arabe ?

17. Colombie. La prime au corridor vert 18. Etats-Unis. Haro sur l’avortement au Mississippi

—AFRIQUE

20. Algérie. Les trafiquants maîtres du Sahara

—EUROPE

22. Azerbaïdjan. La haine de l’Arménien pour idéologie 23. Irlande. Les “gardai”, une espèce en voie de disparition

Transversales 36. Médias. Le tweet, nouvelle arme de propagande 38. Sciences et innovation. Les éoliennes aériennes peinent à décoller 41. Economie. Le business de la contrefaçon n’est plus ce qu’il était 42. Ecologie. Et la neige jaillit des égouts 43. Signaux. Vénérables en sursis

—FRANCE

24. La guerre d’usure a commencé au Mali

D’un continent à l’autre

—BELGIQUE

—ASIE 10. Corée du Nord. L’essai nucléaire qui change la donne 14. Inde. “Oui, je suis traître à la patrie”

26. Société. Que signifient encore les piliers de la société flamande ? 27. Immigration. Pourquoi les femmes russes aiment-elles la Belgique

—MOYEN-ORIENT 15. Israël. Les secrets du prisonnier X 16. Syrie. Le succès grandissant des djihadistes 16. Arabie Saoudite.

A la une

28. Italie. Vivement demain !

360º 44. Faits divers. A Soweto, l’idole du rap en prison 48. Plein écran. Il était une fois à la Maison-Blanche 50. Culture. La Pologne en Technicolor 52. Tendances. Tricoter du lien social 54. Histoire. Massacre sur le toit du monde

Edité par Courrier international SA, société anonyme avec directoire et conseil de surveillance au capital de 106 400 €. Actionnaire La Société Editrice du Monde. Directoire Antoine Laporte, président et directeur de la publication ; Eric Chol. Conseil de surveillance Louis Dreyfus, président. Dépôt légal Février 2013. Commission paritaire n° 0712c82101. ISSN n°1154-516X Imprimé en France/Printed in France Rédaction 6-8, rue Jean-Antoine-de-Baïf, 75212 Paris Cedex 13 Accueil 33 (0)1 46 46 16 00 Fax général 33 (0)1 46 46 16 01 Fax rédaction 33 (0)1 46 46 16 02 Site web www.courrierinternational. com courriel lecteurs@courrierinternational.com Directeur de la rédactionEric Chol Rédacteurs en chef Jean-Hébert Armengaud (16 57), Claire Carrard (édition, 16 58), Odile Conseil (web, 16 27) Rédacteurs en chef adjoints Catherine André (16 78), Raymond Clarinard (16 77), Isabelle Lauze (16 54). Assistante Dalila Bounekta (16 16) Rédactrice en chef technique Nathalie Pingaud (16 25) Direction artistique Sophie-Anne Delhomme (16 31) Directeur de la communication et du développement Alexandre Scher (16 15) Conception graphique Javier Errea Comunicación Europe Catherine André (coordination générale, 16 78), Danièle Renon (chef de service adjointe Europe, Allemagne, Autriche, Suisse alémanique, 16 22), Gerry Feehily (Royaume-Uni, Irlande, 16 95), Lucie Geffroy (Italie, 16 86), Daniel Matias (Portugal, 16 34), Iwona Ostapkowicz (Pologne, 16 74), Marie Béloeil (chef de rubrique France, 17 32), Iulia Badea-Guéritée (Roumanie, Moldavie, 19 76), Wineke de Boer (Pays-Bas), Solveig Gram Jensen (Danemark, Norvège), Alexia Kefalas (Grèce, Chypre), Mehmet Koksal (Belgique), Kristina Rönnqvist (Suède), Alexandre Lévy (Bulgarie, coordination Balkans), Agnès Jarfas (Hongrie), Mandi Gueguen (Albanie, Kosovo), Miro Miceski (Macédoine), Martina Bulakova (République tchèque, Slovaquie), Kika Curovic (Serbie, Monténégro, Croatie, BosnieHerzégovine), Marielle Vitureau (Lituanie), Katerina Kesa (Estonie), Russie, est de l’Europe Laurence Habay (chef de service, 16 36), Alda Engoian (Caucase, Asie centrale), Larissa Kotelevets (Ukraine) Amériques Bérangère Cagnat (chef de service, Amérique du Nord, 16 14), Eric Pape (Etats-Unis, 16 95), Anne Proenza (chef de rubrique, Amérique latine, 16 76), Paul Jurgens (Brésil) Asie Agnès Gaudu (chef de service, Chine, Singapour, Taïwan, 16 39), Christine Chaumeau (Asie du Sud-Est, 16 24), Ingrid Therwath (Asie du Sud, 16 51), Ysana Takino (Japon, 16 38), Zhang Zhulin (Chine, 17 47), Elisabeth D. Inandiak (Indonésie), Jeong Eun-jin (Corées), Kazuhiko Yatabe (Japon) Moyen-Orient Marc Saghié (chef de service, 16 69), Hamdam Mostafavi (Iran, 17 33), Hoda Saliby (16 35), Pascal Fenaux (Israël), Philippe Mischkowsky (pays du Golfe), Pierre Vanrie (Turquie) Afrique Ousmane Ndiaye (chef de rubrique, 16 29), Hoda Saliby (Maghreb, 16 35), Chawki Amari (Algérie), Sophie Bouillon (Afrique du Sud) Economie Pascale Boyen (chef de service, 16 47) Sciences Anh Hoà Truong (chef de rubrique, 16 40) Médias Gerry Feehily (16 95) Magazine Isabelle Lauze (16 54) Insolites Claire Maupas (chef de rubrique, 16 60) Ils et elles ont dit Iwona Ostapkowicz (chef de rubrique, 16 74) Site Internet Hamdam Mostafavi (chef des informations, 17 33), Catherine Guichard (rédactrice, 16 04), Carole Lyon (rédactrice multimédia, 17 36), Pierrick Van-Thé (webmestre, 16 82), Mathilde Melot, Patricia Fernández Perez (marketing) Agence Courrier Sabine Grandadam (chef de service, 16 97) Traduction Raymond Clarinard (rédacteur en chef adjoint, 1677), Natalie Amargier (russe), Catherine Baron (anglais, espagnol), Isabelle Boudon (anglais, allemand), Françoise Escande-Boggino (japonais, anglais), Caroline Lee (anglais, allemand, coréen), Françoise LemoineMinaudier (chinois), Julie Marcot (anglais, espagnol, portugais), Daniel Matias (portugais), Marie-Françoise Monthiers (japonais), Mikage Nagahama (japonais), Ngoc-Dung Phan (anglais, italien, vietnamien), Olivier Ragasol (anglais, espagnol), Danièle Renon (allemand), Mélanie Sinou (anglais, espagnol), Leslie Talaga Révision Jean-Luc Majouret (chef de service, 16 42), Marianne Bonneau, Philippe Czerepak, Fabienne Gérard, Françoise Picon, Philippe Planche, Emmanuel Tronquart (site Internet) Photographies, illustrations Pascal Philippe (chef de service, 16 41), Lidwine Kervella (16 10), Stéphanie Saindon (16 53) Maquette Bernadette Dremière (chef de service), Catherine Doutey, Nathalie Le Dréau, Gilles de Obaldia, Josiane Petricca, Denis Scudeller, Jonnathan Renaud-Badet, Alexandre Errichiello, Céline Merrien (colorisation) Cartographie Thierry Gauthé (16 70) Infographie Catherine Doutey (16 66) Calligraphie Hélène Ho (Chine), Abdollah Kiaie (Inde), Kyoko Mori (Japon) Informatique Denis Scudeller (16 84) Directeur de la production Olivier Mollé Fabrication Nathalie Communeau (directrice adjointe), Sarah Tréhin (responsable de fabrication). Impression, brochage Maury, 45330 Malesherbes. Ont participé à ce numéro Léna Bauer, Gilles Berton, Jean-Baptiste Bor, Isabelle Bryskier, Anaïs Demont, Nicolas Fresneau, Nicolas Gallet, Ghazal Golshiri, Paul Grisot, Marion Gronier, Mira Kamdar, Nathalie Kantt, Naïs Kaufmann, Virginie Lepetit, Aude-Axelle Mainguy, Caroline Marcelin, Océane Nadalle, Estelle Picon, Laura Rodriguez, Isabelle Taudière, Nicole Thirion, Oktay Tuncer, Florencia Valdes Andino Secrétaire général Paul Chaine (17 46). Assistantes : Natacha Scheubel (16 52), Sophie Nézet (partenariats, 16 99), Sophie Jan. Gestion : Bénédicte Menault-Lenne (responsable, 16 13). Comptabilité : 01 48 88 45 02. Responsable des droits Dalila Bounekta (16 16). Ventes au numéro Responsable publications : Brigitte Billiard. Direction des ventes au numéro : Hervé Bonnaud. Chef de produit : Jérôme Pons (0 805 05 01 47, fax : 01 57 28 21 40). Diffusion internationale : Franck-Olivier Torro (01 57 28 32 22). Promotion Christiane Montillet Marketing Sophie Gerbaud (directrice, 16 18), Véronique Lallemand (16 91), Lucie Torres (17 39), Romaïssa Cherbal (16 89).

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GEIE COURRIER INTERNATIONAL EBL COURRIER INTERNATIONAL pour la Belgique et le Grand Duché de Luxembourg est commercialisé par le GEIE COURRIER INTERNATIONAL EBL qui est une association entre la société anonyme de droit français COURRIER INTERNATIONAL et la société anonyme de droit belge IPM qui est l’éditeur de La Libre Belgique et de La Dernière Heure Les Sports. Co-gérant Antoine Laporte Co-gérant et éditeur responsable François le Hodey Directeur général IPM Denis Pierrard Direction logistique IPM Christian De Coster Coordination rédactionnelle Gilles Milecan et Pierre Gilissen

+ 32 2 744 44 33 Ouvert les jours ouvrables de 8h à 14h. Rue des Francs, 79 — 1040 Bruxelles Publicité RGP Luc Dumoulin Luc.dumoulin@rgp.be + 32 2 211 29 54 Services abonnements abonnements@saipm.com + 32 2 744 44 33 / Fax + 32 2 744 45 55 Libraires + 32 2 744 44 77 Impression Sodimco SA Directeur Eric Bouko + 32 2 793 36 70


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Courrier international — no 1164 du 21 au 27 février 2013

Pour que le ciel ne nous tombe pas sur la tête Aussi faible soit-elle, la probabilité d’une collision avec un astéroïde doit être prise en compte. Et surtout donner lieu à une coopération internationale. —Financial Times Londres

C

omme si nos sociétés n’étaient pas suffisamment occupées par les périls terrestres – par exemple, nous sortir des décombres de la crise financière et nous habituer à vivre plus pauvrement que prévu –, voilà que les menaces du ciel se rappellent brutalement à notre souvenir. Aussi improbable que puisse paraître une collision cataclysmique avec un corps céleste, nous ne pouvons pas laisser nos difficultés économiques faire obstacle à la mise en place d’un système de protection nécessaire. ↑ Au théâtre de Tcheliabinks (Russie). La pluie de météorites La pluie de météorites qui s’est qui est tombée sur cette ville a soufflé des milliers de vitres. abattue le 15 février sur la ville de Tcheliabinsk, en Russie, et le célestes. D’autres pays devraient événements extrêmes dont le gros astéroïde 2012 DA14 qui a se joindre à cet effort. La coor- coût est très élevé mais la profrôlé la Terre d’un cheveu (à dination internationale est essen- babilité de réalisation très faible l’échelle cosmique) quelques tielle pour se préparer, et se ]existaient sur les marchés finanheures plus tard ne préparer à moindre coût. ciers et que, même s’ils étaient sont que deux échanÉDITO En combinant les tech- rares, ils justifiaient la mise en tillons de la myriade nologies sur lesquelles place de réglementations même d’objets géocroiseurs ou Near- elles travaillent et en organisant lorsque le système fonctionne Earth Objects (NEO) qui pour- le développement coordonné de bien. Nous devrions également raient un jour heurter notre dispositifs antiastéroïdes, les nous méfier des “cygnes noirs” planète. agences spatiales de différents de l’espace.— Si la Terre se trouvait sur la pays peuvent aller plus loin trajectoire d’un objet céleste ensemble que séparément. Le massif, il serait possible de le travail de protection contre les faire dévier mais cela coûterait NEO pourrait également se grefSOURCE très cher, jusqu’à 1 milliard de fer à d’autres projets en cours. dollars selon la capacité des scien- A la Nasa, le programme de vol tifiques à anticiper la menace. habité vers des astéroïdes en préCe n’est certes pas cher payé vision d’une future mission sur pour éviter la disparition de toute Mars pourrait, par exemple, comcivilisation, mais cela reste néan- porter un volet technologique FINANCIAL TIMES moins une coquette somme à de recherche et de test de déviaLondres, Royaume-Uni dépenser pour un événement tion d’astéroïdes. Quotidien, 286 400 ex. aussi improbable. Certains diront que cela revient www.ft.com Notre premier défi consiste à jeter l’argent par les fenêtres si C’est sans doute l’une donc à en apprendre davantage l’on ne parvient pas à démontrer des plus belles réussites sur l’importance de la menace. la réalité de la menace. Toutede la presse mondiale. Il est certain que toute amélio- fois, ce n’est qu’après avoir comJournal de référence, ration de l’état des connaissances mencé leurs recherches que les couleur saumon, de la City en la matière vaut la peine d’être scientifiques ont compris que les et du reste du monde, il offre financée. Cela nous permettrait NEO étaient nombreux à s’apune couverture exhaustive en effet de savoir combien il serait procher de la Terre. Nous ne poude la politique internationale, souhaitable d’investir pour nous vons pas céder à la tentation de de l’économie et du doter des moyens de dévier des croire que la probabilité d’un évémanagement. Fondé en 1888, NEO. Plus nous en saurons, mieux nement cataclysmique est trop le Financial Times est l’un nous pourrons atteindre un bon faible – ou inconnue – pour être des très rares journaux ratio coût/chances de réussite. prise en compte. Nous avons eu à consacrer plus de place Pour l’heure, c’est essentielle- la douleur d’apprendre que les à l’étranger qu’à son actualité ment la Nasa qui se charge de “cygnes noirs” [référence à la nationale. détecter les possibles menaces théorie de Nassim Taleb sur les

117 117 700 700 000 000

passagers seront transportés chaque année (sur la base des chiffres 2012) par la compagnie aérienne qui résultera de la fusion d’American Airlines et de US Airways, annoncée pour le 15 février. Si elle est approuvée, cette nouvelle entité (“qui conservera le nom emblématique d’American Airlines”, précise USA Today), deviendra la plus grosse compagnie aérienne du monde. “Cela signifiera aussi que quatre compagnies [Southwest, Delta et United Airlines sont les trois autres, par ordre d’importance] contrôleront 87 % du trafic aérien américain”, note l’hebdomadaire spécialisé Airline Weekly.

L’armée chinoise attaque les Etats-Unis CYBERGUERRE — C’est de là, de

cet immeuble de 12 étages des environs de Shanghai, “que sont parties la majorité des cyberattaques menées contre des entreprises, des organisations et des agences gouvernementales américaines”, écrit The New York Times dans une longue enquête publiée le 19 février. L’immeuble en question abrite l’unité 61398 de l’Armée populaire de libération et ses “cybersoldats”. Le quotidien américain appuie ses affirmations sur un rapport de la société de sécurité informatique Mandiant, qui devait être rendu public le même jour.

puissante, à laquelle adhèrent notamment Microsoft et Apple, et qui estime qu’une décision à l’encontre du géant de la chimie “faciliterait le piratage informatique à grande échelle”. Bowman, qui cultive 120 hectares, est soutenu par toutes les organisations qui s’opposent aux brevets sur le vivant et à la mainmise de quelques groupes industriels sur les agriculteurs du monde entier. Le jugement est (très) attendu, dans le courant de l’année.

BLEIBEL, LIBAN

ESPACE

A Hugo, fidèlement VENEZUELA — Pour célébrer le retour du président Hugo Chávez à Caracas après deux mois d’hospitalisation à La Havane, l’ancien chef de l’Etat cubain Fidel Castro (86 ans) lui a écrit une lettre publiée à la une du quotidien officiel cubain Granma le 19 février : “Cher Hugo, je suis très satisfait que tu aies pu revenir sur le bout de terre américaine que tu aimes tant, et retrouver le peuple frère qui te soutient.” Tout comme la nature de son cancer, jamais révélée, l’arrivée nocturne de Chávez à l’hôpital militaire Doctor Carlos Avelo de Caracas le 18 février a été

Un jugement très attendu JUSTICE — La Cour suprême américaine examinait le 19 février un cas “qui pourrait avoir un impact important sur l’avenir des cultures génétiquement modifiées”, note The New York Times. L’affaire oppose Vernon Hugh Bowman, un cultivateur de l’Indiana de 75 ans, à Monsanto, géant agrochimique et premier semencier mondial. Au cœur du débat : l’interdiction faite aux cultivateurs de réutiliser une partie de leur récolte issue de semences brevetées par Monsanto (en l’espèce, du soja génétiquement modifié pour être résistant au Roundup, herbicide fabriqué par Monsanto) pour les replanter. Monsanto est soutenu par le ministère de la Justice américain, par l’industrie des biotechnologies et par celle du logiciel : une association

ARCADIO, COSTA RICA

7 jours dans le monde.

entourée du plus grand secret. Pour une raison bien simple, si l’on en croit la missive de Castro : “Tout a dû être mené avec beaucoup de discrétion pour ne pas donner l’occasion aux groupes fascistes de planifier leurs actions cyniques contre le processus révolutionnaire bolivarien.” Les Vénézuéliens attendent toujours l’investiture officielle de Chávez, réélu le 7 octobre dernier.


6.

Courrier international – n° 1164 du 21 au 27 février 2013

7 JOURS

ILS PARLENT DE NOUS

Un journaliste étranger commente l’actualité française

Le champion, la top-modèle et les tabloïds L’affaire Pistorius met une nouvelle fois en lumière la violence qui gangrène l’Afrique du Sud, et les pratiques de la presse de caniveau.

T

ous les ingrédients y sont : un champion olympique handicapé, Oscar Pistorius, rapide comme l’éclair sur les lames en carbone qui remplacent les jambes qu’il n’a jamais eues ; une top-modèle, Reeva Steenkamp ; celle-ci assassinée – selon toute vraisemblance par celui-là – dans un pays, l’Afrique du Sud, où la violence domestique est l’une des plus importantes au monde : une étude y montre que “40 % des hommes ont déjà frappé leur compagne et [que] 25 % sont des violeurs”, note The Guardian. L’affaire avait tout pour faire la une des journaux du monde entier, qui ne s’en sont pas privés. Mais une fois encore la presse tabloïde s’est démarquée par un traitement

Facebook au tribunal INTERNET — “Six ans avant que

Mark Zuckerberg lance Facebook, le programmeur néerlandais Joannes Jozef Everardus Van der Meer avait déposé un brevet concernant les fonctions ‘j’aime’et ‘partager’”, relate le quotidien The New York Daily News. La société néerlandaise Rembrandt Social Media, aujourd’hui détentrice de ces brevets (Van der Meer est mort en 2004, “peu après avoir créé un réseau social nommé Surfbook”), assigne Facebook en justice : elle a déposé plainte auprès de la Cour de Virginie en affirmant que Zuckerberg avait volé le bouton “j’aime” à Van der Meer.

particulièrement délicat. “Le cadavre de Reeva Steenkamp est à la morgue, mais son corps s’étale à la une du Sun”, s’étrangle The Guardian.Le 15 février, le quotidien de Rupert Murdoch affichait la top-modèle en petite tenue “en train de descendre la fermeture à glissière du haut de son bikini” (“3 heures : 3 coups de feu. Des cris. Le silence”), imité le lendemain par le New York Post (“A pleurer”), également propriété de Rupert Murdoch, qui faisait sa une avec une Steenkamp “à croquer”. Les protestations – particulièrement virulentes au Royaume-Uni – qu’ont déclenchées ces unes n’ont pas dû affecter les ventes de ces éditions. Le lendemain de la mort de Reeva Steenkamp se déroulait en Afrique du Sud une journée de protestation

contre le viol à la mémoire d’Anene Booysen, une Sud-Africaine de 17 ans morte après avoir été violée par son ex-petit ami et d’autres garçons, puis éventrée. “En Afrique du Sud, les hommes pensent que les femmes doivent rester sous leur contrôle, que la violence se justifie comme un moyen de faire en sorte que les femmes restent à leur place”, explique au Guardian un responsable du Medical Research Council, un organisme de recherche paraétatique sur la santé publique. Une culture patriarcale qui passe par la possession d’armes : le 19 février, le quotidien sud-africain The Star mettait à la une les six armes – puissantes – pour lesquelles Oscar Pistorius avait récemment demandé des licences.—

SUIVEZ -LES Les cardinaux seront interdits de Twitter lors du conclave qui va se réunir prochainement pour désigner le nouveau pape. En attendant, certains d’entre eux tweetent urbi et orbi. Cardinal Dolan@CardinalDolan Le plus actif dans sa catégorie, affirme le quotidien suisse Le Temps. L’archevêque de New York a ouvert son compte en mai 2012. Citations bibliques, renvois à son blog, forte pensées (en anglais).

Gianfranco Ravasi@CardRavasi Le président de la Conférence épiscopale pour la culture figure, comme l’archevêque de New York, parmi les papables. Il tweete tous les jours à ses 37 500 abonnés, souvent pour citer des versets de la Bible (en italien).

AREND, PAYS-BAS

Cardinal Sistach@sistachcardenal L’archevêque de Barcelone n’a guère d’abonnés par rapport à ses prestigieux confrères (2 500), mais il tweete souvent, évoquant largement la famille, la pauvreté et les coupes budgétaires (en catalan et en castillan).

← L’affaire Pistorius à la une. The Sun du 15 février : “3 heures. 3 coups de feu. Des cris. Le silence.” New York Post du 16 février : “A pleurer”. The Star (Afrique du Sud) du 19 février : “La liste des armes souhaitées par Oscar”.

“L’Inde préfère la France au Royaume-Uni” Considérez-vous que la visite de François Hollande en Inde a été un succès ? — C’est un succès, indéniablement. Les deux pays ont établi depuis des années des liens solides en matière diplomatique et stratégique, et cette visite confirme leur désir d’aller plus loin ensemble, d’essayer de construire une alliance qui va au-delà du giron de l’Otan. La France est pour l’Inde un allié plus sûr que le RoyaumeUni ou que les Etats-Unis, et plus important que l’Allemagne. On peut aussi parler de succès commercial : la vente des avions Rafale va sans aucun doute se conclure. Pour les Indiens, il est préférable de disposer d’un avion fabriqué par un seul pays – qui plus est de confiance – plutôt que d’acheter le concurrent, Eurofighter, construit par un consortium mené par les Anglais.

DR

SOCIÉTÉ

VAIJU NARAVANE, correspondante de The Hindu, sur le voyage en Inde de François Hollande

En dépit des liens d’amitié entre les deux pays, les investisseurs privés indiens continuent à ignorer la France. Pourquoi ? — L’Inde investit chaque année 75 milliards de dollars à l’étranger, mais seulement 1 milliard en France. Pourquoi ? Azim Premji, le propriétaire de la société informatique Wipro [qui emploie 140 000 personnes dans 54  pays], a donné la réponse en déclarant récemment qu’il n’investirait plus un centime en France tant qu’il n’y aura pas plus de flexibilité dans le droit du travail. En Inde, vous pouvez sans problème muter quelqu’un de Delhi à Bombay, à 1 500 kilomètres de là. En France, c’est impossible. Quel est votre sentiment sur le projet de construction par Areva d’une centrale nucléaire EPR à Jaïtapur, près de Bombay ? — C’est un dossier compliqué. Après Fukushima, il y a une méfiance légitime des Indiens vis-à-vis du nucléaire. Et la question est rendue plus aiguë par le fait qu’il s’agit de réacteurs EPR. Quand on voit qu’à Flamanville, ou en Finlande, les coûts liés aux chantiers en cours explosent, que les Français, qui sont dans l’absolu les maîtres du nucléaire dans le monde, n’arrivent pas à maîtriser la construction de l’EPR, on peut se poser des questions sur ce qui se passera en Inde. Dans ce pays où il y a de la corruption, où il existe une tradition consistant à “couper les coins”, à ne pas travailler correctement, on peut se demander si un tel projet est bien raisonnable.


Courrier international – n° 1164 du 21 au 27 fÊvrier 2013

7 JOURS.

7

La chaĂŽne alimentaire revue et corrigĂŠe

REUMANN, SUISSE

LE DESSIN DE LA SEMAINE

Le prix du gaz, c’est Êlastique Prix du m3 de gaz russe (en dollars) BIÉLORUSSIE ROYAUME-UNI

165 313

ALLEMAGNE

379

FRANCE

394

BULGARIE

501

RÉP. TCHĂˆQUE

503

BOSNIEHERZÉGOVINE

515

POLOGNE

526

MACÉDOINE

564

SOURCE : ONET.PL

RUSSIE — Les tarifs appliquÊs par

Quinze ans après leur interdiction dans l’Union europĂŠenne, les farines animales pourront Ă  nouveau ĂŞtre utilisĂŠes pour nourrir les poissons d’Êlevage Ă  compter du 1er juin. Cette annonce, faite par la Commission europĂŠenne en pleine crise du “cheval qu’on voulait faire passer pour du bĹ“ufâ€?, risque de susciter la mĂŠďŹ ance chez les consommateurs, un peu refroidis quant aux garanties de traçabilitĂŠ. ↑ Dessin de Sondron paru dans L’Avenir, Namur.

  







 



 

 





 





  



 

  







  

 



 





  

  

 

 



 

         



                          













     



 

          



le gĂŠant gazier russe Gazprom sont conďŹ dentiels, mais le quotidien russe Izvestia a menĂŠ l’enquĂŞte. RĂŠsultat : des disparitĂŠs ĂŠnormes, qui pourraient s’expliquer en partie par la distance (la MacĂŠdoine ou la Bosnie-HerzĂŠgovine sont assez ĂŠloignĂŠes de la Russie), mais surtout par la dĂŠpendance : ces deux pays importent 100 % de leur gaz de Russie. Pour le site d’information polonais Onet, Moscou est ĂŠgalement adepte du “prix d’amiâ€? s’agissant de ses alliĂŠs politiques – et dĂŠsireux de “faire payerâ€? ses clients plus critiques. La Commission europĂŠenne a ouvert en septembre dernier une enquĂŞte contre Gazprom, suspectĂŠ de “pratiques anticoncurrentielles en Europe centrale et orientaleâ€?.

43 750 dollars soit 32 800 euros : c’est le prix qu’a atteint un fragment de mĂŠtĂŠorite de 22 centimètres dans une vente aux enchères new-yorkaise en octobre dernier (il avait ĂŠtĂŠ ramassĂŠ en SibĂŠrie en 1960). Autant dire que les chasseurs de mĂŠtĂŠorites vont auer Ă  Tcheliabinsk, en Russie, oĂš une mĂŠtĂŠorite de près de 17 mètres de diamètre s’est crashĂŠe le 15 fĂŠvrier. On estime que le morceau, qui a creusĂŠ un trou de 8 mètres de diamètre dans la surface gelĂŠe d’un lac, doit faire pas loin de 1 mètre de diamètre. “Les experts russes ont, dans un moment d’optimisme, pressĂŠ le public de ne pas se saisir des fragments avant que des scientiďŹ ques aient pu les examinerâ€?, prĂŠcise The Sunday Times, un rien ironique (voir aussi l’article p. 5).

Vive la “reprotectureâ€? ? ARCHITECTURE — C’est ainsi que l’AmĂŠricaine Bianca Bosker, qui vient de publier aux Etats-Unis un livre sur le sujet, dĂŠsigne la tendance Ă  l’œuvre en Chine qui consiste Ă  copier les monuments – ou les quartiers – cĂŠlèbres. Venise, la tour Eiel, Amsterdam, les gratteciel new-yorkais ou les bâtiments signĂŠs Le Corbusier ont ainsi leurs rĂŠpliques – parfois nombreuses – dans l’empire du Milieu. “Il ne s’agit ni de atter l’Ouest, ni d’une forme d’‘autocolonisation’â€?, explique l’auteur dans les colonnes du Wall Street Journal. “Ces rĂŠpliques sont autant de monuments qui aďŹƒrment le pouvoir, l’inuence et les prouesses technologiques de la Chine.â€?

La coalition proeuropÊenne vole en Êclats MOLDAVIE — Le Premier ministre, Vlad Filat, a annoncÊ le 13 fÊvrier que son parti (libÊral-dÊmocrate) quittait l’Alliance pour l’intÊgration europÊenne (AIE), la coalition au pouvoir depuis trois ans. A l’origine de cette crise, un fait divers qui remonte à dÊcembre 2012 : un promeneur a ÊtÊ tuÊ lors d’une partie de chasse organisÊe par des hauts fonctionnaires et des hommes politiques. L’ex-procureur gÊnÊral, membre d’un parti de la coalition gouvernementale, est soupçonnÊ d’être le responsable de cet accident, mais la justice tarde à faire la lumière sur cette aaire. —Ziarul de Garda, Chisinau

Les Hazaras visĂŠs PAKISTAN — “Une guerre confessionnelle s’est dĂŠclarĂŠe dans notre pays. Les services secrets ont prouvĂŠ leur incompĂŠtence Ă  protĂŠger la population, en particulier la communautĂŠ hazara. Il est temps que cela changeâ€?, s’alarme le quotidien Daily Times après l’explosion d’une bombe qui a fait 85 morts et 200 blessĂŠs le 16 fĂŠvrier sur le marchĂŠ d’un quartier hazara chiite de Quetta, la capitale de la province du Baloutchistan. En janvier, 93 personnes avaient ĂŠgalement trouvĂŠ la mort dans deux attentats visant les Hazaras, qui reprĂŠsentent une communautĂŠ d’environ 500 000 personnes au Pakistan. Les attaques ont ĂŠtĂŠ revendiquĂŠes par le Lashkar-e-Jhangvi (LeJ), un groupe sunnite radical originaire du Pendjab.


8.

7 JOURS

Courrier international — no 1164 du 21 au 27 février 2013 ↓ Bhaskar Sunkara. Dessin d’Ajubel, Espagne, pour Courrier international.

ILS/ELLES ONT DIT

Bhaskar Sunkara L’homme qui remet Marx à la une

(extraits) New York

E

nfant, Bhaskar Sunkara rêvait de devenir joueur de basket professionnel, mais ni sa taille ni les dieux ne le lui ont permis. En 2009, alors qu’il était étudiant à l’université George Washington, il profita d’un congé de maladie pour se consacrer à son plan B : créer un magazine ayant pour mission de diffuser sans jargon la pensée néomarxiste. Le succès du magazine Jacobin (dont le neuvième numéro vient de paraître) n’était donc pas prévu et tient en partie aux activités d’Occupy [le mouvement de protestation sociale lancé à l’automne 2011] et à son style à la fois sérieux, satirique et mordant. Depuis sa création, en septembre 2010, le magazine a séduit près de 2 000 abonnés (papier et numérique), il est régulièrement cité par des blogueurs réputés et a déjà obtenu des contrats avec deux éditeurs new-yorkais. Il a également valu à son créateur, jeune homme chevronné aujourd’hui âgé de 23 ans, des éloges dithyrambiques de la part d’une vieille garde pour qui le succès de Sunkara est la preuve que le “socialisme” n’a pas encore complètement disparu sous les assauts du Tea Party. “Bhaskar est un jeune homme vraiment remarquable”, déclare Chris Hayes, présentateur de la chaîne MSNBC, qui a parlé de Jacobin dans [le mensuel] Rolling Stone en juin dernier et a invité Sunkara dans son émission. “Il a la fois la compétence et l’assurance insolente d’un jeune prodige du rap.” Et les compliments ne viennent pas seulement de la gauche. Le blogueur et critique [conservateur] Reihan Salam a relayé de nombreux articles de Jacobin et parle de Sunkara comme d’un “personnage à la sagacité presque hilarante, qui sait utiliser la moquerie et la flatterie avec talent”. Le magazine apporte au débat une contribution essentielle, “à la gauche de la gauche du centre”, et c’est “très amusant à regarder”, ajoute-t-il. Dans ses écrits, Sunkara est comme une mitraillette à balles caustiques, faisant feu sur des têtes

Ce jeune Américain d’origine asiatique, remarqué à gauche comme à droite, veut remettre le socialisme au goût du jour. Sa revue Jacobin rencontre un succès inattendu. de Turc comme Ezra Klein (blogueur du Washington Post dépeint comme “un jeune de gauche obnubilé par les rapports politiques respectueux des règles de la ponctuation”) ou sur l’hydre capitaliste elle-même. En réalité, l’intéressé est toutefois plus posé et n’hésite pas à souligner que le magazine qu’il a créé dans son dortoir d’université est aujourd’hui une entreprise collective. Pour lui, le succès de Jacobin tient avant tout à la cohérence politique des quatre coéditeurs qu’il a recrutés et à leur volonté partagée de promouvoir une critique du libé-

JACOBIN New York Trimestriel 2 000 abonnés

ralisme débarrassée de toute théorie académique et obscurantiste. Fils d’immigrés d’Asie du SudEst ayant grandi dans l’Etat de New York, Sunkara avait été désigné au lycée comme “l’élève ayant le plus de chances de réussir”. Son engagement politique tient toutefois moins à ses expériences qu’à ses lectures, explique-t-il. En cinquième, il tombe par hasard sur La Ferme des animaux [de George Orwell], qui le conduit droit à Trotski. En première année à l’université, il anime un blog pour les Socialistes démocrates d’Amérique et écrit pour le trimestriel [de gauche] Dissent. Son appétit de travail ne semble pas se démentir en 2013. Outre ses chroniques pour le mensuel progressiste In These Times, Sunkara travaille sur un projet de collection d’essais pour Metropolitan Books (édités avec Sarah Leonard, de Dissent) à paraître en septembre et une série de livres sélectionnés par Jacobin et publiés par Verso. —Jennifer Schuessler

CONNAISSEUR

“C’est un peu comme les faux seins : ça ne nous pose pas de problème, jusqu’à ce qu’on s’aperçoive qu’ils ne sont pas vrais.” Nick Rhodes, PA

—The New York Times

le pape des Verts européens, annonce qu’il ne se sent plus la force de “mener une campagne qui exige une présence permanente du corps et de l’esprit sur tout le continent”. La renonciation de l’eurodéputé, bientôt âgé de 68 ans, s’explique au moins en partie par des soucis de santé : il vient d’être opéré d’une tumeur cancéreuse. (Frankfurter Rundschau, Francfort)

musicien britannique du groupe Duran Duran – et végétarien depuis 1988 –, à propos des lasagnes au bœuf préparées avec de la viande chevaline. (The Sunday Telegraph, Londres)

BOUCHÉ

“Je ne comprends absolument pas ce titre”, dit l’acteur américain Bruce Willis à propos du film Die Hard, dans lequel il joue le rôle de John McClane. Le cinquième opus, actuellement sur les écrans, sort en France sous le titre Die Hard 5 : Belle journée pour mourir. (USA Today, McLean [Virginie])

MENAÇANT

“Ne revenez pas en Biélorussie, je vous ferai jeter en prison !” a lancé l’homme d’affaires Iouri Zisser, propriétaire du site internet Tut.by et proche du régime d’Alexandre Loukachenko, à sa compatriote Nata Radina, journaliste indépendante, qui l’interrogeait lors d’une conférence à Vienne sur la corruption en Biélorussie. Nata Radina est réfugiée en Pologne depuis 2012. (Charter97, Minsk)

HÉROÏQUE

“Même si le groupe enregistre une belle réussite, les augmentations ne peuvent plus être sans bornes. Les gens ne comprendraient pas.”

DR

ILS FONT L’ACTUALITÉ

PAPAL

“Je ne serai pas candidat en 2014.” Daniel Cohn-Bendit,

Martin Winterkorn, numéro un de Volkswagen, refuse de percevoir 20 millions d’euros pour l’année 2012 – il avait touché 17,5 millions en 2011. Le groupe automobile allemand a battu des records de vente en 2012. (Der Spiegel, Hambourg)


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CONTROVERSE

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↙ Dessin de Aguilar Espagne.

Le Qatar nuit-il à la stabilité du monde arabe ? Petit pays richissime, le Qatar est devenu un acteur influent dans les pays arabes. Mais sa fébrilité diplomatique – soutien massif aux Frères musulmans, livraison d’armes à la rébellion syrienne – agace passablement ses voisins, en particulier l’Arabie Saoudite. “printemps arabe”, y compris en Syrie – ce qui semble impossible –, alors le vent du changement soufflera dans les pays du Golfe, particulièrement alléchants. Le Qatar aura alors été le cheval de Troie dans la région, mais il sera aussi la première victime de ceux qu’il a nourris. —Abdallah Fawzan

NON

Son unique objectif : contrer le danger chiite —Al-Arab Doha

OUI

Il poursuit des buts troubles —Al-Sharq Dammam (Arabie Saoudite)

I

ncontestablement, le Qatar constitue un grave problème pour les autres pétromonarchies de la péninsule, regroupées au sein du Conseil de coopération du Golfe [Arabie Saoudite, Bahreïn, Emirats arabes unis, Oman, Koweït et Qatar]. Et ce problème ne fait qu’empirer. Les ambitions de Doha, contraires à la politique d’apaisement des pays voisins, ne sont pas celles d’un Etat ou d’une société, mais celles d’un leader mu par un désir de gloire. Dès que l’émir Hamad bin Khalifa Al-Thani a accédé au pouvoir [en 1995], il est apparu qu’il s’intéressait essentiellement “à la rue arabe”, l’opinion publique. Hamad est intelligent. Il dispose à sa guise des énormes richesses de son pays. Son pouvoir est absolu. De plus, les Américains, après la guerre de libération du Koweït, en 1991, ont installé une base militaire dans son pays, ce qui lui assure ses arrières. Depuis des années, tout le monde le voit construire sa gloire pierre après pierre. Il a commencé par ériger un empire médiatique [avec Al-Jazira]. Cela lui a permis de préparer le terrain. Ensuite, il s’est adressé à cette fameuse rue arabe. Comme il ne pouvait pas plaire à tout le monde, il a misé sur le courant politique le plus puissant – en l’espèce le courant religieux, et plus particulièrement les Frères musulmans [qui sont présents dans tout le monde arabe]. Certains observateurs pointent des contradictions dans la politique qatarie. En réalité,

il n’en est rien. Quand la rue arabe était tout entière acquise au “front du refus et de la résistance” [c’est-à-dire au Hamas palestinien, au Hezbollah libanais, au régime syrien et à l’Iran, qui affichaient une ligne d’intransigeance à l’égard d’Israël], le Qatar était le meilleur ami de ce “front”. Mais dès que le vent a tourné [depuis le début de la rébellion syrienne, l’opinion publique arabe, n’ayant plus guère de sympathie pour le Hezbollah, est devenue de plus en plus anti-iranienne], le Qatar n’a pas hésité une seconde à les lâcher et à appuyer la révolution syrienne de tout son poids physique, financier et politique. Tout cela dans l’espoir d’accroître encore son capital de sympathie accumulé en Libye, en Tunisie et en Egypte [où il a soutenu les révolutions]. A la grande époque du Hamas, de l’Iran et du Hezbollah, le Qatar était avec eux. Depuis la chute des régimes en Tunisie, en Libye et en Egypte, il s’est rangé du côté des islamistes anti-iraniens, anti-Hezbollah et antisyriens, mais aussi antilibéraux. Désormais, il est dans le même bateau que les Frères musulmans. Si les Frères échouent, ils entraîneront le Qatar dans leur naufrage. S’ils arrivent à bon port, ils permettront au Qatar d’atteindre de nouveaux horizons. En l’occurrence, la Syrie et le Golfe. Beaucoup d’observateurs se trompent en disant que le Qatar n’est qu’un outil entre les mains des Américains, qui l’utiliseraient afin d’appliquer leur projet de “chaos créateur”, devant permettre l’émergence d’un “nouveau Moyen-Orient”. Rien n’est plus faux. En réalité, le Qatar a bel et bien son propre projet politique. Il sait que les Américains se servent de tous les pions disponibles dans la région et essaie donc de les convaincre que c’est lui qui détient les clés du jeu et que ce sont les Frères musulmans qui en sont la pièce maîtresse. Certes, mais par ailleurs, le Qatar avance ses propres pions. La question est de savoir s’il sera, avec les Frères musulmans, bientôt en mesure de frapper un grand coup. A supposer que les Frères réussissent dans les pays du

I

l y a quelques semaines, une journaliste étrangère m’a interrogé sur la politique étrangère du Qatar. Elle m’a surtout parlé de tensions qui seraient apparues dans les relations avec la Jordanie à propos de la révolution en Syrie. Je lui ai dit qu’il y avait en effet des divergences, puisqu’en Jordanie le régime est proche d’une gauche qui manifeste son soutien à Bachar El-Assad, refusant d’entendre les revendications des Frères musulmans [hostiles au régime syrien et soutenus par le Qatar]. Le roi de Jordanie aurait même mis en garde contre une alliance entre le Qatar, l’Egypte et la Turquie qui interviendrait en Syrie afin de soutenir les sunnites, opposés à Assad. Je n’arrive pas à comprendre que le roi de Jordanie mette en garde aujourd’hui contre une intervention en Syrie de la part de trois pays sunnites. Car c’est lui-même qui, dès 2004, s’était inquiété de l’émergence d’un “croissant chiite”, s’étendant de Téhéran jusqu’en Syrie via Bagdad. Depuis l’arrivée du pro-iranien Nouri

Al-Maliki au poste de Premier ministre en Irak, cette crainte est devenue réalité. Puisque le vaillant roi de Jordanie nous avait prévenus de ce danger chiite, il devrait non pas critiquer, mais au contraire féliciter le Qatar. Tout cela m’amène à dire qu’on assiste à un acharnement médiatique de la part de pays “amis”. On accuse le Qatar d’avoir soutenu les révolutions arabes. Or en Syrie la révolution mettra un terme à l’influence iranienne. C’est exactement ce que certains appelaient de leurs vœux. Que s’est-il donc passé depuis pour qu’ils aient changé d’avis ? Y a-t-il eu un changement géopolitique qui fait que l’Iran est moins dangereux aujourd’hui que par le passé ? Un autre aspect de la diabolisation du Qatar consiste à parler de ses relations avec les Frères musulmans. Or ces relations sont tout à fait normales. Les Frères sont arrivés au pouvoir [en Egypte] par la volonté du peuple. Certains médias du Golfe répètent que le Qatar les soutient à coups de milliards de dollars. Cela est risible. L’Arabie Saoudite elle-même n’a-t-elle pas annoncé des investissements à hauteur de 4 milliards de dollars en Egypte ? Est-ce que cela veut dire que l’Arabie Saoudite soutient les Frères égyptiens [auxquels elle est hostile], ou bien qu’elle soutient tout simplement l’économie égyptienne ? Personne ne peut dire que l’aide du Qatar serait allée à telle ou telle faction de manière souterraine, et non pas à l’Etat selon des canaux légaux. Au lieu de s’occuper de leurs problèmes intérieurs, certains pays voisins et lointains nous accusent d’être à l’origine de tous les maux et d’ourdir un complot. Face à cet acharnement médiatique, nous sommes restés calmes jusqu’à présent. Que se passerait-il si les médias qataris devaient décider de répondre aux attaques violentes et systématiques ? Le message est-il reçu, ou bien dois-je insister davantage ? —Abdullah bin Hamad Al-Athbah* * Rédacteur en chef.


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Courrier international — no 1164 du 21 au 27 février 2013

Moyen-Orient ....15 Amériques .......17 Afrique .........20 Europe ..........22 France ..........24

Nucléarisation Sites d’essais Mines d’uranium Centrales nucléaires ou usines de retraitement RUSSIE CHINE

asie

CORÉE DU NORD Pyongyang Séoul

Corée du Nord. L’essai nucléaire qui change la donne Le 12 février, Pyongyang a procédé “avec succès” à son troisième test nucléaire, unanimement condamné par la communauté internationale. L’objectif FOCUS de dénucléarisation de la péninsule coréenne est dépassé. Séoul et Tokyo s’alarment, tandis que les Etats-Unis attendent surtout la réponse de la Chine. Un autre essai serait en préparation. → Le dirigeant Kim Jong-un salue la mémoire de son père Kim Jong-il par un essai nucléaire. Dessin de Norio, Aomoni, Japon.

Mer de l’Ouest (mer Jaune)

200 km

CORÉE DU SUD

Vladivostok

Le site d’essai nucléaire de Punggye-ri 38e parallèle Mer de l’Est (mer du Japon)

JAPON

—Kyonghyang Sinmun Séoul

A

lors que les caractéristiques techniques de son troisième essai nucléaire [le 12 février] ne sont pas encore connues, Pyongyang a déclaré qu’il avait réussi la miniaturisation des armes nucléaires. A Séoul, on estime en tout cas que le Nord a fait un pas de plus vers la possession d’armes réellement utilisables et que ses menaces militaires prennent désormais une tout autre allure, surtout si de l’uranium hautement enrichi a été utilisé lors de ce dernier essai. Son impact ne serait alors même plus mesurable, la dénucléarisation du pays n’étant plus à l’ordre du jour. Par ailleurs, la république populaire démocratique de Corée avait réussi, à la fin de l’année 2012, le lancement d’une fusée d’une portée estimée à 10 000 kilomètres. Les deux éléments combinés permettraient à la Corée du Nord de menacer directement les Etats-Unis, et celle-ci serait en mesure de leur imposer ses exigences. Le succès d’un essai nucléaire n’entraîne pas systématiquement la reconnaissance du pays concerné comme Etat doté de l’arme nucléaire par la communauté internationale. “Posséder le nucléaire et être reconnu comme puissance nucléaire sont deux choses différentes”, a tenu à préciser Chon Yong-u, premier secrétaire auprès du président sud-coréen, chargé de la diplomatie et de la sécurité. L’Inde, par exemple, a réussi son essai nucléaire il y a quarante ans [en 1974], mais ne bénéficie pas encore de cette reconnaissance. [L’Inde possède l’arme nucléaire, mais n’est pas signataire du traité de non-prolifération nucléaire (TNP) ; après l’accord sino-américain de 2008, l’Inde a accepté, en 2009, de soumettre ses réacteurs civils à la surveillance de l’AIEA, ce qui équivaut à une reconnaissance de fait.] La Corée du Nord peut se vanter de posséder des armes nucléaires, mais ne pourra pas être reconnue comme Etat doté de l’arme nucléaire dans le cadre du TNP [dont elle s’est retirée en 2003] tant que les autres pays ne lui accorderont pas ce statut. Reste le fait que Pyongyang possède réellement la technologie nécessaire à la fabrication d’armes nucléaires, et cela doit modifier l’approche des pays voisins. La communauté internationale n’est plus en mesure d’éradiquer

SOURCE : ASAHI SHIMBUN

d’un continent. à l’autre

→ “Nous nous félicitons vivement du succès du troisième essai nucléaire souterrain.” Démonstration de liesse de l’armée le 15 février à Pyongyang. Photo Jon Chol Jin/AP-Sipa


ASIE.

Courrier international — no 1164 du 21 au 27 février 2013

le nucléaire en Corée du Nord [la dénucléarisation de la péninsule est le but affiché des pourparlers à six entamés en 2002], mais doit désormais œuvrer pour freiner le développement des capacités nucléaires du pays et l’exportation d’armes nucléaires à l’étranger. Mun Jong-in, professeur à l’université Yonsei de Séoul, estime que cet essai nucléaire de Pyongyang est “moins un moyen de pression vis-à-vis de Washington que l’expression de sa volonté de poursuivre son propre chemin tant que son indépendance, son autonomie et sa dignité ne sont pas garanties. Nous devons changer notre regard sur ce pays. A présent que l’hypothèse selon laquelle la Corée du Nord pourrait se doter de têtes nucléaires à uranium hautement enrichi s’est avérée fondée, nous devons nous concentrer sur une approche réaliste, comme celle évoquée par le scientifique américain Siegfried S. Hecker, appelée “Three No”, à savoir “No more bomb, No better bomb, No export” (pas de bombe supplémentaire, pas de perfectionnement, pas d’exportation).” “Le Nord est probablement arrivé à la conclusion que s’équiper

de missiles nucléaires efficaces lui donnerait plus de marge de manœuvre. Nous n’avons plus d’autre possibilité que de négocier”, a affirmé de son côté Son Min-sun, ancien ministre des Affaires étrangères sud-coréen. “Il faut reconnaître que, depuis un moment, les Américains et les Chinois ont négligé ce dossier”, a-t-il ajouté en préconisant une reprise du dialogue. Les analystes s’accordent à dire que le déséquilibre militaire entre les deux Corées ne pose pas de problème pour le moment, car l’alliance Corée du Sud – Etats-Unis reste plus forte que le Nord. Il n’en reste pas moins que ce dernier épisode suscite des inquiétudes chez les Sud-Coréens. Certains conservateurs tiennent un discours belliqueux, tel le député Chong Mong-jun, qui veut que la Corée du Sud se dote également de l’arme nucléaire. Mais une telle ambition risque de se heurter à l’opposition de Washington, dont la position est d’empêcher l’effet domino et de constituer du même coup une source de tensions entre Séoul et Washington. —Son Je-min

“La victoire finale nous appartient” ● Notre troisième le prétexte de l’envoi essai nucléaire s’est de notre satellite, les Vu de déroulé avec succès impérialistes amériPyongyang grâce à la ferme résocains ont osé comlution de notre armée mencer à mettre en et de notre peuple. Cet exploit multi- œuvre leur ambition d’écraser à mort plie au centuple la dignité et le carac- notre République. tère triomphal de notre République Notre patrie est une puissance milimilitariste obtenu grâce au lancement taire invincible, munie d’une force de réussi du satellite Kwangmyongsong-3 dissuasion nucléaire autodéfensive. [en décembre 2012]. Nous disposons de moyens fiables, Notre cher camarade Kim Jong-un capables d’anéantir partout dans le a déclaré : “Notre exploit est justifié et monde par une frappe ciblée chacun la victoire finale nous appartient.” En des lieux d’où partent les agressions. mettant en place des sanctions sous Rodong Sinmun (extraits) Pyongyang

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Le dilemme de Séoul CORÉE DU SUD. Park Geun-hye, la nouvelle présidente, avait annoncé avant son élection une politique de dialogue avec le Nord. Elle risque à présent d’adopter la ligne dure de son prédécesseur. —Minjungui sori Séoul (extraits)

L

e dernier essai nucléaire nord-coréen pousse Park Geun-hye, récemment élue présidente de la Corée du Sud, à faire un choix entre sanctions et dialogue. Son “processus de confiance de la péninsule coréenne” est mis à l’épreuve avant même qu’elle soit investie dans ses fonctions [le 25 février prochain]. Lors de sa campagne électorale, Mme Park, tout en soulignant la nécessité de contenir le nucléaire nordcoréen, avait laissé la porte ouverte au dialogue  : elle avait promis de s’efforcer d’instaurer une concertation entre les deux Corées et d’insuffler un nouveau dynamisme aux pourparlers à six [les deux Corées, les Etats-Unis, la Chine, le Japon et la Russie]. Cependant, le lancement d’une fusée par Pyongyang [12 décembre dernier], l’adoption de la résolution 2087 par le Conseil de sécurité de l’ONU mettant en place des sanctions [22 janvier dernier] et enfin cet essai nucléaire amènent déjà la future présidente sud-coréenne à revoir sa copie et à faire pencher la balance du côté sanctions, au risque de porter atteinte à l’équilibre promis. Son porte-parole, Cho Yun-son, a vivement condamné l’essai nucléaire. Et à son retour des Etats-Unis à la tête d’une délégation dépêchée par la future présidente pour établir les bases d’une concertation politique, Yi Han-gu a déclaré le 12 février au sujet du processus de confiance : “Les Américains sont d’accord pour dire qu’il s’agit de réagir de manière ferme aux provocations nord-coréennes”, confirmant ainsi le mot d’ordre qu’il avait reçu de Mme Park avant

son départ pour Washington. Celle-ci semble en effet de plus en plus s’orienter vers une stratégie d’encerclement à l’encontre de Pyongyang. Certains analystes craignent qu’elle ne renonce ainsi à jouer un rôle actif dans la résolution des problèmes de la péninsule. “La Corée du Nord a toujours répondu à la répression par une riposte encore plus forte”, rappelle Yang Mu-jin, professeur à l’Ecole des études nord-coréennes à Séoul. “Les sanctions et la répression ne mènent pas à la dénucléarisation. Surtout, en réagissant ainsi, nous déléguons le problème aux Américains et aux Chinois, en le laissant dépendre des relations entre ces derniers sans que nous puissions intervenir.” M. Yang insiste sur le rôle du gouvernement sud-coréen, qui doit déployer une politique fondée sur la réconciliation et la coopération, arguant que les Américains suivront la politique de leur allié. “D’autant plus que John Kerry, secrétaire d’Etat, et Chuck Hagel, candidat au poste de secrétaire à la Défense, sont plutôt partisans du dialogue”, → 12 explique-t-il.

SOURCE MINJUNGUI SORI Séoul, Corée du Sud Site Internet www.vop.co.kr Créé en l’an 2000, “La Voix du peuple” était une radio avant de devenir un journal en ligne. Le site privilégie des sujets tels que les relations intercoréennes ou les mouvements sociaux.


12.

ASIE

11 ← De son côté, Paek Hak-sun, chercheur de l’Institut sud-coréen Sejong, reconnaît que les sanctions de l’ONU sont sans doute inévitables, mais pense que Séoul doit suivre deux pistes en parallèle et poursuivre son effort pour une reprise du dialogue. “Les sanctions de l’ONU ne résoudront rien aux problèmes du nucléaire et des missiles des NordCoréens. Elles ne feront que renforcer leurs capacités en la matière”, affirme-t-il. “Seuls les Etats-Unis intéressent les NordCoréens dans cette histoire, ajoute-t-il. Ni les Sud-Coréens ni les Chinois ne peuvent jouer un rôle important. Allons-nous renoncer au processus de confiance qui concerne les relations intercoréennes à cause du problème du nucléaire, pour lequel nous sommes parfaitement impuissants ? Créer un espace intercoréen indépendant du nucléaire, telle doit être l’idée du processus

de confiance. Si elle y renonce déjà, Park Geunhye se retrouvera dans cinq ans [à la fin de son mandat] avec les capacités des Nord-Coréens renforcées en matière de nucléaire et de missiles, un risque accru d’affrontements militaires et des rapports intercoréens détériorés. Il s’agit pour elle de savoir si elle veut revivre ou non le scénario de son prédécesseur, Lee Myung-bak.” Tout en se joignant au concert des voix qui demandent la condamnation du nucléaire nord-coréen, l’opposition réclame le dialogue. “Ayez la sagesse de faire de cette crise une occasion, lance le député d’opposition Mun Hi-sang à Mme Park. C’est sans doute le moment d’amener la Corée du Nord à la table des négociations et de reprendre le dialogue avec elle. Toute initiative est bonne à prendre, comme celle d’envoyer un émissaire spécial à Pyongyang.” —Choe Myong-gyu

“Le chantage nucléaire de Pyongyang coûte cher” CHINE. Pékin, vers qui les yeux se tournent pour qu’il influence son allié nord-coréen, garde un silence embarrassé. L’analyse qui suit, celle d’un universitaire, a été vite censurée. tant bien que mal. Même si elle en maîtrise la technique, la Corée du Nord n’a pas à court terme les moyens de développer l’arme nucléaire à grande échelle. On peut imaginer sans peine que le blocus naval et aérien contre la Corée du Nord va s’intensifier. Les frontières terrestres du pays avec la Chine et la Russie pourraient être provisoirement fermées [elles ne l’ont pas été], et la Corée du Nord être contrainte de compter sur ses seules forces pour affronter un printemps rigoureux [les récoltes de l’année précédente étant épuisées]. A l’heure actuelle, le système économique de la Corée du Nord reste rudimentaire, tout comme son réseau industriel et militaire. Il est donc quasiment impossible pour le pays de s’en sortir seul. Certes, le pouvoir a comme atout de contrôler étroitement l’armée, laquelle exerce une mainmise totale sur les citoyens ordinaires. Cependant, si les troupes ne sont plus suffisamment approvisionnées en vivres et qu’elles restent longtemps en état d’alerte, des problèmes devraient naître inévitablement en son sein. A ce momentlà, on peut imaginer quels bouleversements —Zhongguo Pinglun la Corée du Nord pourrait connaître. Hong Kong La Chine doit se préparer au pire. Tout en votant en faveur d’une résolution du Conseil a Corée du Nord a échoué dans son de sécurité des Nations unies pour un renpetit jeu avec les armes nucléaires. forcement des sanctions contre la Corée, Plus personne ne croit à son chantage elle doit prendre les mesures de protection nucléaire ni ne veut endosser son com- nécessaires à la frontière avec ce pays en portement irresponsable. LogiMandchourie. Si la Corée du Nord quement, une résolution du Conseil plongeait dans le chaos, on peut de sécurité des Nations unies préenvisager, au mieux, une fuite des voyant un renforcement des sancpopulations vers la Corée du Sud tions est à prévoir. Désormais, la et, au pire, un afflux de réfugiés en seule chose que peut faire la Corée Chine, poussés par l’armée norddu Nord, c’est resserrer encore son coréenne. La Chine ne souhaite pas FOCUS emprise sur son peuple pour perque son voisin sombre dans l’anarmettre à son pouvoir de vivoter CORÉE chie, mais elle doit se préparer à

L

Courrier international — no 1164 du 21 au 27 février 2013

↙ Dans le nord-est de la Chine, non loin de la frontière, manifestation d’opposition à l’essai nucléaire nord-coréen. Photo diffusée sur les réseaux sociaux chinois.

cette éventualité. Elle doit coordonner ses efforts avec ceux de la communauté internationale et mettre en place un mécanisme d’alerte permettant une réaction instantanée en cas d’incidents en Corée du Nord. Selon certains observateurs étrangers, les Etats-Unis et leurs alliés pourraient faire voter au Conseil de sécurité une résolution permettant une attaque militaire directe contre la Corée du Nord. Il est clair que Washington n’a pas renoncé aux efforts pour renverser militairement le pouvoir à Pyongyang. Cependant, le prix à payer pour une guerre de grande envergure en Asie du Nord-Est serait lourd pour les Etats-Unis. Aussi estil plus probable que les Etats-Unis adoptent la même stratégie que celle choisie en son temps pour la Yougoslavie, à savoir fédérer ses alliés stratégiques en Asie, voire en Europe, pour procéder à des attaques aériennes contre la Corée du Nord. En tant que membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, la Chine ne souhaite naturellement pas qu’on aille jusque-là. Mais si le Conseil de sécurité adoptait une résolution en ce sens, le gouvernement chinois serait obligé de prendre une certaine hauteur. En d’autres termes, il est indispensable d’infliger une leçon à la Corée du Nord, mais des attaques aériennes pourraient causer un désastre humanitaire. Le gouvernement de Corée du Nord risquerait en effet de mettre en place des boucliers humains pour protéger à tout prix le pouvoir de la famille Kim. Si l’on devait en arriver là, la péninsule nord-coréenne pourrait connaître un immense exode. On peut dire que la Corée du Nord s’est mise dans le pétrin. La Chine a déjà payé un lourd tribut aux différentes tentatives de chantage nucléaire de son voisin. Il est hors de question qu’elle abandonne complètement le gouvernement nord-coréen, car la Corée du Nord est un pays souverain et indépendant [et il est de son intérêt d’avoir un voisin non lié aux Etats-Unis]. Le traité d’amitié qui unit les deux pays confère une responsabilité particulière à la Chine, mais celle-ci doit dire très clairement au Conseil de sécurité de l’ONU qu’elle ne veut plus être tenue responsable du comportement irréfléchi de la Corée du Nord ! —Qiao Xinsheng* * Professeur de droit à l’université Zhongnan Caijing Zhengfa Daxue, à Wuhan.

Echanges commerciaux entre la Chine et la Corée du Nord (en milliards de dollars) 6 5 4

Importations chinoises de produits nord-coréens Exportations chinoises vers la Corée du Nord

3 2 1 0

2003

2006

2009

SOURCES : “NIHON KEIZAI SHIMBUN”, ADMINISTRATION GÉNÉRALE DES DOUANES DE CHINE

2012

Contexte LE SILENCE EST D’OR

Pendant plusieurs jours, la presse chinoise n’a diffusé aucun commentaire du test coréen : elle s’est bornée à rapporter les réactions internationales, y compris sa propre condamnation. L’article ci-contre fait exception. Publié le 13 février par l’agence d’information et de commentaires en ligne Zhongguo Pinglun She, basée à Hong Kong, il a été repris par le site du quotidien officiel pékinois à grande diffusion Huanqiu Shibao. Mais il en a été rapidement supprimé,tout en restant accessible sur un site d’informations militaires et dans les forums de discussion. Le 17 février, la presse officielle publiait enfin ses premières analyses. Le Huanqiu Shibao indiquait que la Chine “s’opposerait, au Conseil de sécurité, à une résolution dont le contenu menacerait le pouvoir nord-coréen. [Elle] s’oppose à la nucléarisation de la Corée du Nord, mais ne saurait faire un virage à 180 degrés dans sa position vis-à-vis d’elle.”

Vu des Etats-Unis

Au tour de la Chine ● L’essai nucléaire effectué quelques heures à peine avant le discours du président Obama sur l’état de l’Union, le 12 février, était un affront délibéré. A l’évidence, la stratégie de l’endiguement et de l’isolement n’a pas porté ses fruits. Malheureusement, elle reste la meilleure solution pour les EtatsUnis. Néanmoins, la Chine pourrait trouver un moyen de sortir de l’impasse. Réalisant qu’apparemment aucune carotte ni bâton ne pourra convaincre Pyongyang de renoncer à son programme nucléaire, la Chine pourrait se voir contrainte de hausser le ton. Tandis que les Etats-Unis s’occupent des sanctions internationales, elle peut envoyer un message fort en interrompant les échanges commerciaux ou en rompant les relations diplomatiques avec la Corée du Nord. Ce qui était le problème du monde est devenu celui de la Chine. The Boston Globe (extraits) Boston


ASIE.

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→ Kim Jong-un brandit l’arme nuclÊaire. Dessin diusÊ sur les rÊseaux sociaux chinois.

MiniaturisÊe, la bombe devient un danger rÊel JAPON. Face à la menace nord-corÊenne, Tokyo doit renforcer les sanctions et repenser sÊrieusement sa politique de dÊfense. —Nihon Keizai Shimbun Tokyo

U

ne atmosphère de crise aiguĂŤ règne actuellement au sein du gouvernement. “Nous n’avions pas prĂŠvu que Pyongyang parvienne Ă  dĂŠvelopper aussi rapidement sa technologie nuclĂŠaire. Les capacitĂŠs et la dĂŠtermination de la CorĂŠe du Nord ont ĂŠtĂŠ par trop sous-estimĂŠes.â€? Ce qui inquiète le plus le Japon, c’est le fait que Pyongyang prĂŠtend avoir rĂŠussi Ă  mettre au point une bombe miniaturisĂŠe. Si tel est le cas, la menace pour l’archipel monte dĂŠsormais d’un cran. Le Japon se trouve dĂŠjĂ  Ă  portĂŠe des cent Ă  trois cents missiles balistiques Nodong Ă  moyenne portĂŠe que possède la CorĂŠe du Nord. Cependant, ses engins nuclĂŠaires ĂŠtaient considĂŠrĂŠs jusqu’à prĂŠsent comme

trop lourds pour ĂŞtre installĂŠs sur ces missiles. Si la CorĂŠe du Nord a vraiment rĂŠussi Ă  miniaturiser ses bombes nuclĂŠaires comme elle le prĂŠtend, il n’est pas exclu qu’elle soit aujourd’hui en mesure d’Êquiper ses missiles Nodong et de viser le territoire japonais. “La miniaturisation des tĂŞtes nuclĂŠaires, sans ĂŞtre encore au point pour ĂŠquiper les missiles balistiques de longue portĂŠe, a suďŹƒsamment progressĂŠ pour que celles-ci puissent ĂŞtre installĂŠes sur les missiles Nodong.â€? C’est lĂ  une analyse que certains centres de recherche amĂŠricains ont faite il y a dĂŠjĂ  quelque temps, d’après des sources du ministère de l’AutodĂŠfense japonais. Dans ces conditions, quelles sont les mesures que doit adopter notre pays ? Avant tout, le Japon doit mettre en place un dispositif de dĂŠfense antimissile. L’archipel est ĂŠquipĂŠ de deux systèmes de protection antimissile, l’un terrestre et l’autre maritime, avec des contre-torpilleurs Aegis ĂŠquipĂŠs de missiles et des missiles d’interception solair Patriot (PAC-3). Cependant, ce bouclier antimissile connaĂŽt des limites. Deux ou trois contre-torpilleurs Aegis permettent certes d’assurer la dĂŠfense de l’ensemble du territoire, mais, selon un ancien membre des Forces d’autodĂŠfense japonaises, “on ne pourra pas faire face Ă  une attaque nord-corĂŠenne de grande ampleur, car le nombre d’armes antimissiles pouvant ĂŞtre installĂŠ sur les contretorpilleurs est limitĂŠâ€?.

       

 

C’est pourquoi certains aďŹƒrment que, pour parer Ă  toute ĂŠventualitĂŠ, le Japon devrait ĂŞtre ĂŠquipĂŠ de manière Ă  pouvoir attaquer le territoire ennemi. Toutefois, il serait nĂŠcessaire de s’accorder prĂŠalablement sur l’interprĂŠtation de la Constitution japonaise [selon laquelle le Japon renonce Ă  jamais Ă  la guerre], aďŹ n que, en cas de menace d’attaque balistique nuclĂŠaire nord-corĂŠenne, notre pays soit autorisĂŠ Ă  riposter dans le cadre de la lĂŠgitime dĂŠfense. A ce dĂŠbat de fond s’ajoute une complication supplĂŠmentaire. Comme le remarque un spĂŠcialiste japonais de la CorĂŠe du Nord, “les Nodong sont probablement des missiles de type mobile : Ă  supposer que les Forces d’autodĂŠfense puissent se doter d’une capacitĂŠ de

bombardement, localiser les bases de lancement ne sera pas facileâ€?. Dans ce contexte, il est essentiel que le Japon et les Etats-Unis se montrent unis, pour convaincre la CorĂŠe du Nord du caractère inĂŠbranlable du “parapluie nuclĂŠaireâ€? amĂŠricain. “En cas d’attaque nuclĂŠaire contre le Japon, nous riposterons par le nuclĂŠaireâ€? : tel est l’engagement tacite des Etats-Unis Ă  l’Êgard du Japon. Tant que cette garantie reste solide, la CorĂŠe du Nord ne pourra pas se permettre de s’appuyer sur son arsenal nuclĂŠaire pour provoquer le Japon ou la CorĂŠe du Sud. Cependant, si la CorĂŠe du Nord met au point des missiles susceptibles d’atteindre le sol amĂŠricain, il serait plus diďŹƒcile pour les Etats-Unis de continuer Ă  adopter une attitude aussi ferme, les villes amĂŠricaines se trouvant alors directement en ligne de mire des missiles nord-corĂŠens. Pour l’instant, les Etats-Unis ont dĂŠmenti sans ambiguĂŻtĂŠ une telle possibilitĂŠ. Lors de son discours du 12 fĂŠvrier sur l’Êtat de l’Union, le prĂŠsident Obama a rĂŠitĂŠrĂŠ son engagement Ă  orir le “parapluie nuclĂŠaireâ€? amĂŠricain aux pays alliĂŠs. Le Premier ministre Shinzo Abe [Parti libĂŠral-dĂŠmocrate, conservateur] va prochainement rencontrer le prĂŠsident Obama. Il est essentiel que M. Abe proďŹ te de cette occasion pour obtenir de la part de M. Obama des assurances allant dans ce sens. —Hiroyuki Akita


14.

ASIE

INDE

“Oui, je suis traître à la patrie” A l’issue d’un procès expéditif, le Cachemiri Afzal Guru a été pendu le 9 février. L’exemple d’une justice incapable de protéger ceux qui ne sont pas considérés comme “indiens”.

—Hindustan Times

au profit du droit musulman] avaient irrévocablement entaché les prétentions sécularistes de Rajiv Gandhi. La désignation [le uand les Cachemiris disent qu’ils 19 janvier] de son fils comme vice-président n’ont pas le sentiment de faire partie du Parti du Congrès s’est opportunément de l’Inde, ils assènent simplement accompagnée de l’exécution d’Afzal Guru. une vérité dont les responsables politiques Certes, Sonia Gandhi [présidente du parti] indiens eux-mêmes nous rebattent les oreilles. a plaidé contre la peine de mort au moment Les politiques et la plupart des médias ne du jugement des assassins de Rajiv, mais, tant disent en effet pas autre chose lorsqu’ils que sa formation n’aura pas pris parti contre rendent compte de la joie des “Indiens” à la peine de mort, ce geste – comme toutes l’annonce de la mort d’Afzal Guru, dont l’exé- ses idées progressistes – semblera avoir été cution est censée avoir permis à l’“Inde” de dicté par le souci de son image. tourner une page. “Les autres”, ce sont tous ces hommes et Les juges avaient pourtant noté les contra- ces femmes ordinaires, ceux qui ont vu leurs dictions de l’enquête policière censée prou- terres confisquées et leurs proches assassiver la culpabilité de l’accusé. Qu’importe : nés dans des émeutes ou des pogroms. “Eux”, Afzal Guru devait mourir pour apaiser la ce sont les pêcheurs séditieux de Kudankulam “conscience collective”. En réalité, cette for- [qui s’opposent à la mise en service d’un mule du sociologue Emile Durkheim recouvre réacteur nucléaire], les villageois qui menala notion de fabrique de l’opinion publique cent la sécurité des ressources minières dans par les médias, les tribunaux et le centre de l’Inde, mais aussi autres institutions. Contrairement les anciens du peuple naga [qui aux prévisions de Durkheim, qui demande son indépendance] et pensait que l’émergence d’une les femmes du Cachemire. société complexe s’accompagneBien sûr, cette différence entre rait d’une justice de plus en plus “nous” et “les autres” varie en réparatrice, nous assistons en Inde OPINION fonction des enjeux politiques du à la montée d’une justice répresmoment. Ainsi, l’assassin de l’exsive, et les passions primitives sont délibé- ministre en chef du Pendjab pourrait finarément enflammées afin de créer un fossé lement échapper à la peine capitale parce entre “nous” et “les autres”. que le parti Akali Dal [qui défend les sikhs, Vauriens nationalistes. Le “nous” dans communauté religieuse à laquelle appartient l’Inde d’aujourd’hui, ce sont les militants du le condamné] est important pour “nous”. Bajrang Dal [milice extrémiste hindoue], qui On nous dit que la justice est en marche. ont célébré l’exécution d’Afzal Guru et bar- Où est la justice quand les responsables des bouillé de noir les photos de leurs détrac- massacres [antimusulmans] de 2002 se proteurs. Ce “nous”, ce sont les vauriens d’extrême mènent en toute liberté au Gujarat, Etat dont droite qui ont tripoté et insulté des mani- le gouvernement se montre si à l’aise avec festantes devant une faculté de Delhi [le l’Union européenne et bien d’autres ? Où 6 février], avec la complicité de la police. est la justice lorsqu’on découvre des charCe “nous”, c’est aussi la clique du Parti niers au Cachemire ? Où est la justice quand du Congrès [à la tête de la coalition au pou- des femmes sont violées et que leurs bourvoir], qui emboîte régulièrement le pas aux reaux sont des officiers ou de jeunes soldats nationalistes du BJP [Parti du peuple indien] protégés par la loi AFSPA [loi sur les poupour des raisons électorales. La destruction voirs spéciaux des forces armées] ? de la mosquée Babri Masjid [en 1992] et l’anUne commission a clairement établi que nulation du verdict en faveur de Shah Bano Thangjam Manorama avait été violée et assas[en 1985, la loi indienne prévoyant une pen- sinée [en 2004] par des militaires à Manipur sion pour la divorcée ne fut pas appliquée, [Etat du Nord-Est où sévit une insurrection

(extraits) New Delhi

Q

Courrier international — no 1164 du 21 au 27 février 2013 ↙ Dessin de Boligán paru dans El Universal, Mexico.

séparatiste], mais personne n’a été puni. Au Chhattisgarh [où la guérilla maoïste est présente], quelques courageux ont déposé plainte pour viol contre des policiers. Ils font aujourd’hui l’objet de pressions pour revenir sur leurs déclarations. J’avais oublié que les habitants de Manipur, les Cachemiris et les Adivasis [la population tribale] n’étaient pas “des nôtres”. Ils ne sont pas “indiens”. Menteuses congénitales. Les hauts responsables de l’armée viennent déclarer à la télévision que 99 % des plaintes contre les militaires sont mensongères et qu’elles sont déposées par des femmes sous le contrôle de maoïstes ou de guérilleros. Doit-on en conclure que les femmes du Nord-Est, du Cachemire et du peuple adivasi sont des menteuses congénitales ? Ou plutôt que la loi est ainsi faite qu’elle les offre comme distraction aux hommes en service ? Faut-il en conclure, plus simplement, que ces femmes ne sont pas “indiennes” ? Si être indien, c’est accepter l’exécution d’un homme torturé issu d’un peuple torturé et persécuté ; si être indien, c’est accepter que mes sœurs soient violées et que leurs bourreaux restent impunis, laissez-moi reprendre les mots du poète turc Nazim Hikmet : “Oui, je suis traître à la patrie si vous êtes patriotes ; si vous êtes les défenseurs de cette patrie, je suis traître à la patrie ; je suis traître à la patrie… si la patrie ce sont les ongles de vos grands propriétaires terriens… si la patrie, c’est la matraque de la police, si ce sont vos rentes et vos salaires, la patrie… si la patrie, c’est de ne pas nous délivrer de ces ténèbres putrescentes, alors, je suis traître à la patrie.” —Nandini Sundar

Repères NANDINI SUNDAR est une anthropologue, directrice du département de sociologie de la Delhi School of Economics et doyenne de la faculté des sciences sociales de l’université de Delhi. Depuis 2007, elle est en procès contre l’Etat du Chhattisgarh, qui, pour combattre la guérilla maoïste, subventionne une milice coupable de nombreuses exactions.

CHRONOLOGIE 13 décembre 2001 — Cinq hommes armés s’introduisent dans le Parlement de New Delhi, tuant huit policiers et un jardinier avant d’être abattus par les forces de sécurité. 15 décembre — Mohammed Afzal Guru est arrêté. 5 août 2005 — Il est condamné à mort. 9 février 2013 — Il est exécuté par pendaison.

ARCHIVES courrierinternational.com “Peine de mort : une tache indélébile sur la démocratie”. The Hindu revient sur la condamnation à mort d’Afzal Guru (paru dans CI n° 1163, du 14 février 2013).

LE MOT DE LA SEMAINE

“qanoon” La loi

E

n Inde, parmi les vingt-deux langues officielles, on compte le cachemiri, la langue de l’Etat du Jammu-et-Cachemire. Le cachemiri appartient à une famille de langues indo-iraniennes parlées aussi dans le nord de l’Afghanistan et au Pakistan. Les Cachemiris appellent leur langue le kashur, un mot aussi caressant que les fameuses étoles en cachemire dont la laine vient des chèvres de la région. Cette région d’une beauté légendaire se retrouve divisée en 1947-1948, lors d’une guerre qui éclate au lendemain de l’indépendance de l’Inde et de la création du Pakistan. Elle enfante alors des différends demeurés sans solution encore aujourd’hui. L’Inde assure ce qu’elle appelle la “sécurité” du Cachemire indien avec le déploiement sur ce territoire de plus de 700 000 soldats, une occupation qu’accepte mal la population cachemirie, d’autant plus que les abus sont loin d’être rares. Ainsi, on entend souvent au Cachemire indien le mot qanoon, qui signifie “la loi”. Qanoon est un mot arabe utilisé dans deux langues du sous-continent indien très marquées par le persan et l’arabe : le cachemiri et l’ourdou. L’ourdou est à la fois une langue officielle en Inde et la langue nationale du Pakistan. Dans le mot qanoon, on retrouve aussi un lien antique entre l’Asie et l’Occident : qanoon tire son origine du grec ancien, le kanôn, une canne qui sert à mesurer – une règle. D’où l’idée de loi que l’on reconnaît quand le canon désigne le droit ecclésiastique ou l’ensemble des livres sacrés. Le mot qanoon, très proche du sens du grec ancien, comprend les deux sens du mot “règle”, celui de la loi et celui de la mesure. C’est la loi comprise comme ce qui donne la juste mesure. Les Cachemiris, ce peuple qui habite l’une des plus belles régions du monde, mais aussi l’une des plus violentées, attendent que la loi, le qanoon, se traduise en justice. —Mira Kamdar Calligraphie d’Abdollah Kiaie


Courrier international — no 1164 du 21 au 27 février 2013

SUR NOTRE SITE

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courrierinternational.com A lire également : “Un homme a disparu”. Cri de colère du quotidien Ha’Aretz contre la censure en Israël.

moyenorient

CHRONOLOGIE

Israël. Les secrets du prisonnier X La mort par pendaison d’un jeune Juif australien en 2010 dans une prison israélienne reste entourée de mystère. Le quotidien de Melbourne s’interroge sur le rôle des services de sécurité israéliens.

← Le passeport australien de Ben Zygier.

—The Age (extraits) Melbourne

C

’est un sombre univers de kidnappings et de faux passeports, de sociétés-écrans et d’assassinats, un monde où de jeunes Australiens à l’identité irréprochable revêtent une valeur inestimable aux yeux d’agences de renseignements impénétrables telles que le Mossad. Quand vous entrez dans ce monde, vous franchissez une ligne. Il est clair désormais qu’au cours de ses dix années d’espionnage pour les services secrets israéliens Ben Zygier a franchi une ligne. Mais les conditions dans lesquelles cet homme originaire de Melbourne et ayant la double nationalité israélienne et australienne est passé de l’espionnage à la détention au secret dans la prison de haute sécurité où il a été retrouvé mort ne nous sont révélées qu’au compte-gouttes. Cependant, après deux longues années marquées par dix mois de détention au secret, un jugement rendu à l’abri des regards, l’interdiction du tribunal de faire mention

de l’existence du détenu et une tentative désespérée d’empêcher la nouvelle de sortir dans les médias locaux, Israël a fini par admettre une petite part de la vérité. Un citoyen israélo-australien est mort [par pendaison] dans l’une de ses prisons. Il aura fallu attendre le 12 février pour que la chaîne australienne ABC révèle son identité. Jusque-là, il n’était connu que sous le nom de “prisonnier X”.

au cabinet Deacons, après y avoir fait son stage et, en octobre 2009, il a préparé une maîtrise à l’université Monash, où il aurait rencontré des étudiants saoudiens et iraniens. C’est au cours de ces séjours qu’il a changé légalement de nom et s’est procuré de nouveaux papiers. Il semblerait qu’il ait changé trois fois d’identité durant cette période – se faisant appeler Ben Alon, puis Ben Allen et, enfin, Benjamin Burroughs –, ce qui a Trois identités. Né en 1976, Ben éveillé l’attention des services de Zygier a grandi à Malvern, une ban- renseignements australiens. lieue aisée de Melbourne, où il était Selon deux sources de ces sermembre du Hashomer Hatzaïr, un vices, qui ont contacté le groupe mouvement de jeunesse sioniste Fairfax Media en octobre 2009, Ben de gauche. Après Zygier et deux autres avoir étudié le droit DÉCRYPTAGE citoyens israélo-ausà l’université Monash, traliens qui avaient il a émigré en Israël, où il a vécu au émigré en Israël utilisaient ces kibboutz Gazit, en Galilée, et servi passeports pour se rendre dans des dans Tsahal. En 2006, il a épousé pays hostiles à Israël (l’Iran, la Syrie une Israélienne, avec laquelle il a et le Liban) et y faire de l’espioneu deux enfants. nage. La nature de leurs opérations Au cours des dix dernières années n’a jamais été dévoilée et les appels de sa vie, Ben Zygier est retourné téléphoniques passés ces derniers à plusieurs reprises en Australie : jours à de hauts responsables de la en 2002, il a travaillé comme avocat sécurité israélienne n’ont pas

1976 — Naissance de Ben Zygier à Melbourne. 2001 — Arrivée en Israël. Janvier 2010 — Assassinat à Dubaï du dirigeant du Hamas Mahmoud Al-Mabhouh. Février 2010 — Arrestation de Ben Zygier en Israël. Décembre 2010 — Mort de Ben Zygier dans sa cellule. 12 février 2013 — Reportage de la chaîne ABC sur l’affaire Zygier. apporté d’éclaircissements à ce sujet. Ils n’ont pas non plus permis de comprendre ce que Ben Zygier a pu faire pour mériter d’être traité si durement par les Israéliens. Selon les services de renseignements australiens, les trois hommes étaient également liés par leur collaboration avec une entreprise de communication installée en Europe qui a une filiale au Moyen-Orient. Offrant des services sophistiqués de communication par satellite et de gestion sécurisée des données, cette entreprise est considérée dans les milieux du renseignement comme une société-écran dont le personnel collecte des informations dans les pays avec lesquels elle est censée faire des affaires. On sait aujourd’hui que Ben Zygier a été arrêté par le Shin Bent, les services israéliens de sécurité intérieure, fin février 2010. Il a été placé dans une cellule d’isolement de la prison d’Ayalon, près de TelAviv, où il est resté jusqu’à sa mort, soit près de dix mois. Cette arrestation est survenue peu après l’assassinat, le 19 janvier 2010, d’un dirigeant du Hamas, Mahmoud Al-Mabhouh, dans un hôtel de Dubaï. Les autorités de Dubaï ont affirmé que des agents du Mossad étaient derrière la mort de Mabhouh et que ces hommes avaient utilisé des passeports étrangers, dont trois faux passeports australiens, pour entrer dans le pays. Cet assassinat a provoqué d’énormes tensions dans les relations diplomatiques entre l’Australie et Israël : les autorités australiennes ont expulsé un diplomate israélien et cessé d’échanger des informations sur l’affaire avec le Mossad. Une enquête menée par les services de renseignements australiens a conclu qu’“Israël [était] responsable de la contrefaçon et du clonage de ces passeports”. Ben Zygier a passé dix mois dans sa cellule de l’aile 15, spécialement construite pour Yigal Amir, l’assassin du Premier ministre Yitzhak Rabin, ses geôliers ne connaissaient même pas son nom. Israël a verrouillé toutes les informations concernant son arrestation, demandant que l’homme de l’aile 15 soit appelé le “prisonnier X” ou le “dossier 8434”. Les autorités ont également interdit

toute mention du prisonnier X dans la prison d’Ayalon et toute information le concernant. A cette époque, un journaliste israélien, Nitzan Horowitz [ancien correspondant de Ha’Aretz à Paris, devenu député du Meretz], a commencé à exprimer ses inquiétudes à propos du traitement réservé au prisonnier X dans un courrier adressé en 2010 au procureur général adjoint d’Israël. Un responsable lui a assuré que tout était normal. Assis dans sa minuscule cellule d’isolement, une pièce de 4 mètres sur 4, sous la surveillance permanente des caméras, le détenu de 34 ans devait se sentir écrasé par la gravité de sa situation. Pourtant, l’avocat Avigdor Feldman, l’une des dernières personnes à l’avoir vu vivant, a affirmé qu’il n’avait décelé chez lui aucun signe de dépression ou d’anxiété. Ben Zygier était accusé de “crimes graves”, a-t-il déclaré, mais, tout au long de son incarcération, il n’a cessé de nier les charges qui pesaient contre lui.

Carte blanche. Où était donc le gouvernement australien pendant qu’un de ses ressortissants était jugé dans le plus grand secret ? Après avoir assuré que l’Australie ignorait tout de cette affaire, le ministre des Affaires étrangères, Bob Carr, a été contraint d’admettre qu’un membre de son ministère avait été informé de la détention de Ben Zygier. Selon lui, comme la famille du détenu n’avait pas sollicité l’aide du consulat, aucun employé de l’ambassade d’Australie à Tel-Aviv ne lui avait rendu visite à la prison d’Ayalon. Pour avoir une idée de l’obsession israélienne de la sécurité nationale, il suffit de lire les journaux. Le pays est une “petite villa dans la jungle”, écrivait récemment un éditorialiste, reprenant le refrain familier selon lequel Israël est entouré de pays hostiles, tels l’Iran et la Syrie, et de groupes comme le Hezbollah, qui en veulent à son existence même. “Dans la longue histoire d’Israël, il y a un fort courant d’exceptionnalisme en matière de sécurité nationale en raison des menaces géopolitiques auxquelles le pays est confronté”, explique Ben Saul, professeur de droit international à l’université de Sydney, qui a travaillé sur des dossiers d’atteinte aux droits de l’homme en Israël. “Il ne serait pas étonnant qu’il ait été tué par des agents israéliens.” Avant de conclure : “A bien des égards, [Israël] a depuis longtemps carte blanche. Le pays assure que tout ce qu’il fait est conforme au droit international, mais tout dépend de qui vous êtes : pour un Palestinien, les chances d’accéder à la justice dans le système israélien et d’obtenir gain de cause sont très limitées.” —Ruth Pollard


16.

MOYEN-ORIENT

→ Dessin de Sampaio paru dans Público, Lisbonne.

SYRIE

Le succès grandissant des djihadistes L’organisation islamiste armée Jabhat Al-Nosra gagne le cœur des Syriens grâce à ses programmes sociaux.

—The Daily Telegraph (extraits) Londres

L

a riche histoire de la ville d’Alep disparaît sous les ordures abandonnées sur les trottoirs et dans les rues. Des enfants jouent à côté des bâtiments détruits. Il n’y a ni électricité ni chauffage. Des hommes armés rôdent dans les rues dès la tombée de la nuit. Certains sont des rebelles à la recherche de loyalistes ; d’autres, des criminels à la recherche de personnes à enlever contre rançon. Ici, derrière les lignes de front de la guerre contre Bachar El-Assad, une nouvelle lutte est en train d’apparaître – un conflit idéologique où les brigades rebelles rivalisent pour déterminer la forme que prendra la Syrie d’après Assad. Depuis quelques semaines, c’est Jabhat Al-Nosra, une organisation djihadiste considérée comme terroriste par les Etats-Unis et souhaitant faire du pays un Etat islamiste régi par la charia, qui tient le haut du pavé. L’organisation est bien financée, probablement par des réseaux djihadistes mondiaux. Ce phénomène est en train de changer le visage de la révolution syrienne. Le Front Al-Nosra a la réputation d’avoir d’excellents combattants, et ce mouvement islamiste lance des programmes humanitaires extrêmement efficaces qui sont en train de lui gagner la loyauté des habitants d’Alep. Imprégné de la discipline née du dogmatisme religieux, il assure la satisfaction des premières nécessités dans cette ville qui manque de tout.

Voler du blé. La première des difficultés, c’est l’approvisionnement en pain. Il s’agit d’une denrée de base en Syrie : sans pain, des dizaines de milliers de pauvres mourraient de faim. Quand les rebelles ont pris le contrôle des entrepôts de blé de la ville, la farine a cessé d’arriver. Les gens ont accusé les membres de l’Armée syrienne libre (ASL, armée des rebelles non islamistes) de piller les entrepôts et de voler le blé pour le revendre. Des manifestations progouvernementales spontanées ont éclaté devant les boulangeries où les familles faisaient

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la queue parfois pendant des jours. L’une d’entre elles s’est produite quelques secondes après notre arrivée devant l’une de ces files d’attente. “Allah, Syrie, Bachar ! Tout le monde aime Bachar El-Assad ici !” hurlaient les gens. Puis, au cours de ces dernières semaines, Jabhat Al-Nosra, qui ne fait pas partie de l’ASL, a chassé les autres groupes rebelles des entrepôts et mis sur pied un système de distribution de pain dans les zones rebelles. Dans un petit bureau attaché à une boulangerie d’Alep, Abou Yahya étudie une carte punaisée au mur. Les rues portent des chiffres griffonnés au crayon. “On a compté les habitants de chaque rue pour évaluer les besoins de la zone, explique M. Yahya. Nous fournissons à cette zone 23 593 sacs de pain tous les deux jours. Et ce n’est qu’un quartier. Nous sommes en train de

“Ma sœur, tes vêtements ne sont pas des vêtements islamiques” calculer la population des autres quartiers pour faire la même chose.” La boulangerie est tout le temps en activité. “Je fais partie de Jabhat AlNosra, comme tous les directeurs de toutes les boulangeries, déclare Abou Fattah, le directeur. Comme ça, on est sûr que personne ne vole.” Des civils attendent derrière le bureau pour supplier M. Yahya. “S’il n’y avait pas ce pain, je serais obligée de mendier dans la rue pour nourrir ma famille. Mon mari est blessé et ne peut pas travailler”, précise une femme. The Daily Telegraph a pu exceptionnellement rencontrer Hajji Rassoul, “l’émir” (c’est-à-dire le chef) du programme civil. M. Rassoul est profondément conservateur : assis à l’avant de la voiture, il regarde droit devant lui et tourne le rétroviseur pour ne pas regarder accidentellement la femme que je suis. Il choisit soigneusement ses mots. Outre le projet pain, déclare-t-il, le Front Al-Nosra incite les hommes d’affaires à rouvrir leurs usines. Al-Nosra est même en train de lancer un projet pour nettoyer les rues d’Alep.

M.  Rassoul nous dresse un tableau bien éloigné de la réputation sinistre de son organisation. Celle-ci a revendiqué sur des sites djihadistes des attentats qui ont tué des centaines de civils et de militaires dans toute la Syrie. AlNosra, pour beaucoup, est synonyme d’Al-Qaida. Nombre de ses combattants sont étrangers, certains ont combattu avec Al-Qaida en Irak. M. Rassoul dément que l’organisation soit extrémiste. “En Occident, on considère Jabhat AlNosra comme Scarface, mais c’est faux. Nous sommes humains et nous ne détestons personne. Nous ne haïssons pas les chrétiens, affirme-t-il. Nous ne sommes pas Al-Qaida. Ce n’est pas parce que certains de nos membres partagent ses idées que nous faisons partie de cette organisation.”

L’amputation. M. Rassoul ne se laisse pas entraîner à détailler ce que prévoit exactement le Front Al-Nosra pour l’avenir de la Syrie, mais le tribunal islamique qui vient d’être mis sur pied [sous ses auspices] est en train de devenir l’un des principaux pouvoirs de la ville. Cette juridiction n’emploie pas de juges ayant été en activité sous le régime, mais fait appel à des chefs religieux. Certaines peines, comme l’amputation de la main pour les voleurs, ne sont pas appliquées en temps de guerre, mais les gens du coin ont d’autres choses à reprocher au tribunal. Plusieurs hommes traduits devant cette juridiction racontent avoir été accusés de “consommation d’alcool” et de “fraternisation avec des femmes”. Tout cela provoque la colère de nombreux habitants d’Alep, qui sont pour la plupart des musulmans modérés. “Je portais un manteau long et un jean ample, et j’étais devant la mosquée, raconte une femme. Il y en a un qui m’a dit : ‘Ma sœur, tes vêtements ne sont pas des vêtements islamiques. Tu ne dois pas te maquiller et tu dois t’habiller en noir.’” La plupart des organisations rebelles pensent que la prochaine bataille se fera contre les djihadistes. “Quand nous avons commencé à nous battre contre le régime, c’était pour faire de la Syrie un Etat moderne. Al-Nosra veut une révolution islamique, mais nous ne sommes pas des islamistes radicaux en Syrie”, déclare Abou Obeida, le commandant d’une brigade locale. Les organisations comme la sienne sont en train de perdre en popularité parce qu’elles sont incapables de suivre les programmes sociaux des djihadistes, ajoute-t-il. “Je n’aime pas Al-Nosra, mais ces types vont gouverner pendant un moment ; le temps que nous, les Syriens, comprenions qu’il faut que nous prenions notre destin en main.” —Ruth Sherlock

ARABIE SAOUDITE

Les Françaises rêvent-elles d’épouser un Arabe ? Des enseignantes saoudiennes mettent en garde contre les “méfaits” de l’égalité des sexes.

—Al-Hayat Londres

L

es hommes et les femmes sont égaux.” C’est la conclusion qu’un certain nombre d’exégètes tirent des paroles du Prophète, selon lesquelles “les femmes sont les sœurs des hommes”. Cette interprétation des textes n’est pas partagée par Mme Nawal Al-Aïd. Cette prédicatrice musulmane se sert d’une étude sur l’Occident “mécréant et immoral” pour mettre en garde les Saoudiennes contre les sirènes de l’égalité entre les sexes. Dans un article intitulé “Le grand mensonge”, elle affirme que “plus de 2 millions de Françaises crient leur ras-le-bol de l’égalité et disent : ‘Ah, si seulement nous pouvions épouser un Arabe.’” Dans le quotidien saoudien Al-Sharq, l’éditorialiste Hamza AlMuzaini revient sur cette assertion. Il fait remarquer que l’article se trompe une première fois en citant une enquête du “magazine français Marie Makir”, alors qu’il s’agit de Marie Claire. Et le reste de l’article est à l’avenant, c’est-à-dire fondé non pas sur des informations fiables, mais sur des élucubrations, le tout au service des nécessités de la prédication et suivant l’adage machiavélique qui veut que la fin justifie les moyens. Car, dans la mesure où la France n’est pas arabophone, on peut faire dire ce qu’on veut à sa presse.

En l’occurrence que les Françaises rêvent de se débarrasser de l’égalité, rêve qui ne peut devenir réalité qu’en se mariant avec un Arabe capable de comprendre leurs faiblesses, leurs manques et surtout leur désir de se soumettre et de ne pas avoir à endosser des responsabilités. Muzaini montre que cette “information” prétendument tirée de Marie Claire a été colportée par ouï-dire à travers plusieurs écrits, remontant en dernière instance à une revue des Frères musulmans égyptiens parue en… 1977. Je connais personnellement des Françaises mariées à des Arabes. Elles prennent le métro, vont travailler – souvent à des postes de responsabilité – et pourvoient aux besoins de leurs maris, des maris qui ne font à peu près rien si ce n’est s’occuper de la vaisselle à la maison. C’est peut-être cela la véritable raison qui explique le rêve des Françaises d’épouser un Arabe. Après la lecture de l’article de Mme Al-Aïd, j’ai décidé d’avoir recours à l’ambassade de France – non pas pour demander l’asile politique, mais simplement pour avoir des renseignements. Je voulais savoir si les Françaises souffraient vraiment de cette égalité qui fait d’elles des êtres humains qui ont le droit de s’instruire, de travailler sans l’autorisation de leur “tuteur mâle”, de pouvoir porter plainte pour violences sexuelles, y compris contre leur propre père. Je voulais savoir si elles étaient vraiment fatiguées d’avoir le droit de travailler à un poste qui correspond à leurs compétences, et non à leurs relations avec tel ou tel ministre, de pouvoir emprunter les transports en commun en toute sécurité, de pouvoir élire le président de leur pays, d’épouser un mari de leur choix et d’être coresponsable de leur famille. Nawal Al-Aïd enseigne à l’université pour filles et contribue donc à convaincre des jeunes femmes qu’elles sont des êtres inférieurs. Ce qui est curieux, c’est que, dans le même temps, des professeurs hommes enseignent à leurs étudiants garçons que les femmes devraient avoir plus de droits. Ainsi, les deux univers s’éloignent dans un mouvement paradoxal, de plus en plus d’hommes dans nos médias, à l’université ou encore au Conseil consultatif réclamant davantage de droits pour les femmes, tandis qu’un nombre non négligeable de femmes veulent qu’on restreigne leurs droits et qu’on les exclue un peu plus de la vie publique. —Badriya Al-Bishr


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amériques

HAÏTI aujourd’hui dans la forêt de Darién ont cessé de douter. Il existe dans le monde deux grands systèmes de négociation des crédits carbone : le marché réglementé, encadré par le protocole de Kyoto, et le marché d’échange volontaire. Dans le cadre de ce dernier système – qui a permis la mise en place de l’initiative internationale Redd (Réduction des émissions liées à la déforestation et à la dégradation des forêts –, les projets démontrant leur rôle dans la lutte contre la déforestation reçoivent des compensations financières. Et c’est précisément ce modèle qui a été adopté dans le département du Chocó, avec la création d’Anthrotect, une entreprise installée à Medellín et dirigée aujourd’hui par Mauricio Salazar. “Après avoir décroché le label, en novembre 2012, nous avons réussi à mettre sur le marché 100 000 crédits”, se félicite-t-il. Des crédits qui s’élèvent à la somme totale de 1,7 million de dollars. Et si pour l’heure 300 seulement ont été vendus, au prix unitaire de

Colombie. La prime au corridor vert La région de Darién sort du marasme grâce à un projet d’échange de crédits carbone qui permet aux habitants de préserver 13 000 hectares de forêt.

Vers le Canal

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Les habitants d’Acandí commencent à revivre et à renouer avec leur territoire, leurs coutumes

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Future zone protégée d’Acandí Région de Darién

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COLOMBIE Parc national de Los Katios

—El Espectador (extraits)Bogotá

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ésister. Ils ont toujours dû résister. Résister aux éleveurs qui se sont mis à engloutir leur forêt, et aux bûcherons qui abattent les arbres par milliers. Résister, aussi, à la guérilla, qui a tenté d’occuper leurs terres, et aux paramilitaires venus imposer leurs lois d’expropriation. Résister, toujours, par leur présence, aux larges couloirs de transit où défilent la cocaïne par kilos et les armes par tonnes. Tout cela, en moins de vingt ans. Mais, après ces décennies de souffrance qui n’ont généré que pauvreté, des centaines de déplacés et une population inévitablement méfiante, les habitants d’Acandí, dans le département du Chocó, dans le nord-ouest de la Colombie, commencent à revivre et à renouer avec leur territoire, leurs foyers, leurs coutumes. Tout a débuté en 2008, au moment où Brodie Ferguson,

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DÉPARTEMENT DU CHOCÓ * Zone de forêt dense et de marécages empêchant toute infrastructure routière.

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Vers Medellín

COURRIER INTERNATIONAL

OCÉAN PACIFIQUE

un anthropologue de l’université Stanford (Etats-Unis), rédigeait sa thèse de doctorat sur le Pacifique colombien. Prenant conscience de la violence de la région et des répercussions de la mauvaise gestion des ressources naturelles sur l’environnement, le chercheur a une idée : vendre des quotas d’émission de gaz à effet de serre, ou crédits de compensation carbone. Un projet si bien mené que cette communauté colombienne d’origine africaine, accablée par le sort et opprimée, a reçu il y a quelques mois une reconnaissance internationale jamais accordée en Colombie : le label VCS (Verified Carbon Standard), pour la protection de 13 465 hectares de forêt. Il n’a pas été facile de vaincre le scepticisme et la méfiance de cette population habituée à tirer son gagne-pain des entreprises d’exploitation forestière. Mais peu à peu les quelque mille familles qui vivent

15 dollars, les habitants de Darién espèrent pouvoir négocier les autres grâce aux accords conclus avec d’autres entreprises privées. Les bénéfices sont répartis de la façon suivante : 40 % pour l’entretien et des projets de reboisement et de formation, 35 % pour des programmes d’ethnodéveloppement [développement dans le respect de la culture locale] et d’amélioration de la qualité de vie, et 25 % pour Anthrotect, qui se charge du suivi, de l’assistance technique et des labels. “En ce moment, grâce à ce projet, nous faisons avancer des programmes pour la santé et l’éducation. Et les jeunes souhaitent aujourd’hui rester dans la région”, explique Everildys Córdoba. Après avoir fui les violences, cette représentante de la Cocomasur, une organisation de défense des populations afrocolombiennes, a pu enfin rentrer dans sa région natale. Aujourd’hui, elle veille sur cet immense corridor de protection de la faune et de la flore – et il est hors de question pour elle de repartir. Si le label international illustre le bon fonctionnement de ce projet dans le Darién, le marché des crédits carbone en Colombie n’est pas irréprochable. De l’aveu de Rubén Guerrero, du ministère de l’Environnement, on sait que, dans certains cas, les entreprises privées ne prennent pas la peine de consulter au préalable les communautés, leur fournissent des informations erronées et leur font signer de faux contrats. Outre les failles gigantesques dont pâtit le marché des quotas d’émission de gaz à effet de serre, une nouvelle menace plane aujourd’hui sur les forêts colombiennes. Dont souffre déjà le “corridor de Darién”, en dépit des lauriers et de la reconnaissance : “Voilà que tout un tas de gens veulent se lancer dans l’exploitation minière illégale, accuse Everildys Córdoba. Ils veulent accaparer tout l’or de la jungle.” —Sergio Silva Numa

Au pays du rire L’humour est une arme des Haïtiens. Même l’ouverture d’une première école de l’humour les fait rire.

—Le Nouvelliste Port-au-Prince

L

e Canada, avec une idée venue du Québec, aidera Haïti à monter sa première école de l’humour. Oui, vous avez bien lu. Une école où on apprendra à faire rire de toutes sortes de situations. Car nous n’avons pas la science du rire, même si nous rions de tout, de rien ; des fois, de rien du tout. Faire rire dans un pays normal est un métier. Rémunéré en plus. On ne gaspille pas ses blagues. On les monte en spectacles. On les publie dans des revues. On les rassemble dans des livres. Un sketch devient un DVD, une idée se prolonge en un film. Le rire est une bonne affaire. Mimiques, costumes, grimaces et reparties sont des matières premières que l’imagination et le talent transforment en or en barre.

L’exemple du président. Mais, comme nous ne prenons rien au sérieux, nous faisons rire de nous sans en craindre les conséquences. Sur sa page Facebook, Johnny Djecee Célicourt, journaliste et agitateur d’idées, a lancé une réflexion sur le succès du rire léger dans notre société. Selon une traduction libre de ses propos, il explique que le style “ti komik” [évoquant un personnage de dessin animé] assure en Haïti le succès. Célicourt rapporte que les plus populaires acteurs des publicités en Haïti sont des comédiens burlesques. Les animateurs d’émissions qui marchent flirtent avec le sommet de la popularité en offrant à leur auditoire du rire au menu de leur émission. Au Parlement, les débats les plus commentés sont cocasses. Le président Martelly lui-même a remporté les dernières élections en ti komik et “depi l pa fè ti komik, pèp la pa kontan” [s’il ne fait pas rire, la foule n’est pas heureuse], explique Célicourt. C’est vrai que le rire est une arme de séduction massive. Le président Martelly est le premier à en donner l’exemple. Il désarme tout le monde avec ses blagues dans des situations les plus inattendues. Ici, jamais personne n’oublie un bon lodyansè [dans ce contexte, celui qui raconte des histoires à dormir debout], un bon blagueur, même les pince-sans-rire. —Frantz Duval


18.

AMÉRIQUES

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ÉTATS-UNIS Portraits

MATT EICH

“Vos jours sont comptés”

Haro sur l’avortement au Mississippi L’Etat du Sud profond comptait quatorze centres d’IVG au début des années 1980. Il n’en reste plus qu’un, et il pourrait bientôt fermer ses portes. Témoignages de militants pro-life et pro-choice.

← Roy McMillan, militant antiavortement “On m’a trouvé dans une boîte à chaussures, confie Roy, 69 ans. Abandonné à la naissance, nu, en pleine nuit, à Alexandria, Louisiane.” Un jeune couple l’a adopté. Roy est connu à la clinique comme le type qui jette des bébés en plastique par les vitres des voitures. Il porte un pantalon imperméable jaune vif, non pas en raison du mauvais temps, mais à cause du propriétaire d’une maison voisine qui braque son tuyau d’arrosage sur lui chaque matin. “Je me décris comme un pacifique. Qu’a dit Jésus dans les Béatitudes ? Il a dit : ‘Bienheureux les pacifiques’. Entre qui et qui essayons-nous de faire la paix ? Entre une mère et son enfant. Le premier instinct est celui qui relie une mère et son enfant. Si vous ne me croyez pas, allez donc voir au zoo.” Il y a quatre ans, cet homme – qui dit avoir été arrêté 69 fois dans des centres d’IVG – a menacé un médecin de la clinique. Depuis, il a été condamné par le tribunal à ne pas s’appocher à plus de 15 mètres de l’entrée de l’établissement. “Je lui avais juste dit : ‘Vos jours sont comptés, exactement comme les miens’, raconte-t-il. Ils ont affirmé que c’était une menace. J’ai dit que c’était une liberté religieuse, un point de vue personnel.” Certains employés de la clinique restent toutefois effrayés par le harcèlement des manifestants ; un médecin revêt un masque d’alien chaque fois qu’il pénètre dans la clinique. “On dit simplement aux autorités que ça doit prendre fin et qu’on est prêts à souffrir pour faire changer les choses, soutient Roy McMillan. On ne va pas tirer sur quelqu’un.”

“Cela va me hanter” —Mother Jones (extraits) San Francisco

L

a Women’s Health Organization de la ville de Jackson a la triste particularité d’être la dernière clinique du Mississippi à pratiquer des avortements. En  1981, cet Etat en comptait quatorze, mais les treize autres ont fermé en raison d’une législation de plus en plus restrictive. En avril 2012, le gouverneur républicain, Phil Bryant, a ratifié une loi qui exige des médecins pratiquant l’avortement dans son Etat qu’ils soient autorisés à recevoir leurs patients dans un hôpital local. Pour la Women’s Health Organization, cela pose un problème, car ses deux médecins, qui viennent d’autres Etats, ne bénéficient pas de ce “privilège hospitalier”. Le gouverneur a qualifié cette loi de “première étape d’un mouvement appelé à concrétiser ce pour quoi [j’ai] fait campagne : supprimer la pratique de l’avortement dans le Mississippi”. Désormais, les avortements ne sont auto-

Keba, patiente risées dans le Mississippi que jusqu’à seize semaines de grossesse, alors que, dans beaucoup d’autres Etats, la procédure reste légale jusqu’à vingt-quatre semaines. L’Etat requiert des cliniques spécialisées qu’elles se conforment aux mêmes règles de construction que les hôpitaux, même si d’autres établissements médicaux en sont dispensés. Avant chaque intervention, les médecins sont tenus de faire une échographie, de la montrer à la patiente et de lui faire écouter les battements de cœur du fœtus. Les femmes doivent être reçues en entretien avec un médecin et attendre au moins vingt-quatre heures avant de se faire avorter. Quant aux mineures, elles doivent avoir le consentement de leurs parents. Contrairement à d’autres Etats qui n’appliquent pas certaines de ces restrictions, le Mississippi les a toutes adoptées. Il a d’ores et déjà l’un des taux d’avortement les plus bas des Etats-Unis, avec seulement 5 % de femmes qui choisissent de mettre fin à leur grossesse, contre une moyenne

nationale de 19 %. C’est l’un des trois Etats du pays (avec le Dakota du Nord et le Dakota du Sud) à avoir un seul centre d’IVG et aucun médecin local pratiquant l’avortement. Le Center for Reproductive Rights [Centre pour les droits reproductifs, une ONG dont le siège est à New York] a dénoncé la nouvelle loi, et le ministère de la Santé du Mississippi a autorisé la clinique à rester ouverte à condition qu’elle se mette en conformité avec les nouvelles dispositions. Dans le cas contraire, Michelle Movahed, une avocate du centre, craint que sa fermeture ne déclenche une réaction en chaîne et qu’un nombre croissant d’Etats ne se servent de formalités administratives pour fermer des cliniques, ce qui viderait de sa substance l’arrêt Roe v. Wade de la Cour suprême [qui, en 1973, a légalisé l’avortement aux Etats-Unis]. “Le Mississippi est un endroit rêvé pour ce que cherchent à faire les militants antiavortement”, souligne-t-elle. —Enquête et portraits réalisés par Kate Sheppard

“Je ne suis pas vraiment pour l’avortement”, confie Keba, 30 ans, qui nous a demandé de ne publier que son prénom. “Je pense que, lorsqu’il y a une autre solution, c’est vers celle-là qu’il faut aller. C’est quelque chose qui me hantera probablement pendant des années.” “Mais ça tombait très mal. J’ai deux enfants de 11 ans qui n’ont que neuf mois d’écart. Et j’ai un bébé de 7 mois. On sent la différence entre deux enfants et trois. Mes deux plus grands doivent se priver. C’est injuste pour eux. C’est la raison pour laquelle je ne veux pas d’un autre bébé maintenant.” “J’ai des nausées. Je viens juste de reprendre le travail après mon dernier bébé. Je n’ai pas les moyens financiers de rester sans rien faire, avec ces nausées pendant neuf mois, et de ne pas travailler pendant six semaines supplémentaires. Je ne peux pas me permettre de ne pas reprendre le travail. C’est la meilleure décision pour ma famille en ce moment.”


AMÉRIQUES. EUROPE.

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Contexte

Shannon Brewer-Anderson, directrice de la clinique “J’ai six enfants, indique Mme BrewerAnderson. J’ai connu une époque où je n’avais pas un sou, où je ne savais pas comme j’allais payer l’électricité ou acheter un paquet de couches, et où le père de mes enfants n’était pas là. Aussi, je comprends ce que ces femmes sont en train de vivre. J’ai été l’une de ces filles paumées. C’est ce que je raconte aux gens. Je ne savais rien sur l’avortement. Nous n’en parlions jamais. Je ne savais même pas que des cliniques le pratiquaient à Jackson.” “Certaines personnes font deux à trois heures de trajet pour venir ici. Elles n’ont même pas de voiture. Quelqu’un les conduit. Elles paient pour qu’on les amène ici et qu’on vienne les chercher. Ça montre que des femmes peuvent être prêtes à tout pour se faire avorter. Elles prennent le car pour venir à Jackson, puis un taxi jusqu’ici et un autre pour les ramener.” “C’est très spécial de travailler ici. Le fait que ce soit le seul centre d’IVG de la ville vous donne le sentiment d’œuvrer à quelque chose d’important.” Mais Shannon Brewer-Anderson est inquiète. Il y a quelque temps, elle a reçu une visite-surprise des autorités sanitaires. “Il n’y a rien qui me rende plus nerveuse que d’avoir affaire au ministère de la Santé du Mississippi, dit-elle. Les manifestants antiavortement peuvent bien rester là toute la journée à faire ce qu’ils veulent et à hurler. Le seul qui puisse faire fermer la clinique est le ministère de la Santé.”

Willie Parker, médecin Le Dr Parker, 50 ans, vit dans la capitale fédérale, Washington, et se rend à Jackson une fois par mois. “Ayant grandi dans le Sud, j’ai reçu une éducation religieuse traditionnelle, dit-il. Il y avait des tas de grossesses hors mariage, mais on considérait que, si une femme tombait enceinte, elle devait mener la grossesse à son terme.” Lorsqu’il a commencé à exercer comme gynécologue obstétricien, il n’a “cessé de recevoir des femmes qui connaissaient des grossesses non désirées”. “Pendant douze ans, poursuit-il, je me suis débattu avec des questions de moralité. [Finalement], je me suis senti tenu, éthiquement, moralement et spirituellement, de pratiquer l’avortement. Et c’est ce que j’ai fait.” En 2011, un de ses confrères a demandé au Dr Parker s’il pourrait se rendre dans une clinique du Mississippi où il n’y avait pas de médecin local pour pratiquer des IVG. “J’avais des réserves. Tout ce que j’avais entendu sur cet Etat dans ma jeunesse correspondait à ce qu’on voit dans le film Mississippi Burning [qui relate l’enquête du FBI sur le meurtre de trois militants pour les droits civiques en 1964]. Mais la majorité des femmes qui allaient pâtir de la fermeture de la clinique étaient noires. Si, en tant que Noir et originaire de cette région, je ne donnais pas la priorité à ces femmes, qui le ferait ? Comme personne dans cet Etat n’est enclin à intervenir, car ceux qui le font sont harcelés ou contraints de partir, c’est à nous que revient cette tâche.”

L’IVG de moins en moins accessible Entre 2000 et 2011, le nombre d'Etats hostiles* à l’avortement est passé de 13 à 26. Etats : Hostiles Mitigés Favorables

2011

2000

MISSISSIPPI

SOURCE : GUTTMACHER INSTITUTE

“Elles sont prêtes à tout “Il faut donner la pour avorter” priorité à ces femmes”

●●● Le 22 janvier 1973, la Cour suprême légalisait l’avortement. Quarante ans plus tard, la situation est loin d’être rose. En effet, le nombre de cliniques et de centres pratiquant l’avortement sur tout le territoire des Etats-Unis est passé de 2 908 (en 1982) à 1 793 (en 2008). Et 2011 s’est distingué comme étant l’année du plus grand nombre de limitations au droit à l’avortement voté par les différents Etats américains. Bref, “dans certains coins des EtatsUnis, avorter est bien plus difficile aujourd’hui qu’il y a quarante ans”, soulignait fin janvier l’hebdomadaire Time dans son numéro consacré au quarantième anniversaire de l’arrêt de la Cour suprême Roe v. Wade, qui a légalisé l’avortement. Le magazine The New Republic a, lui, décidé de mettre l’accent sur un corollaire moins connu de cette situation : “Le grand retour de l’avortement artisanal”. Compte tenu des difficultés qu’elles rencontrent pour avorter dans des cliniques spécialisées, les femmes sont de plus en plus nombreuses à recourir à la pilule abortive, le plus souvent commandée sur Internet, et à l’avortement à domicile, avec tous les risques sanitaires et judiciaires que cela comporte. Le magazine relatait ainsi l’histoire de Jennie Linn McCormack, une habitante de l’Idaho, poursuivie pour avoir avorté chez elle bien au-delà du délai légal fixé par l’Etat. Au terme d’un marathon judiciaire qui a duré deux ans, elle a fini par être blanchie par la justice.

MISSISSIPPI

* ayant adopté des mesures pour restreindre le droit à l’avortement.

Thierry Garcin et Eric Laurent 6h45/6h57 du lundi au vendredi dans Les Matins de France Culture en partenariat avec

franceculture.fr

DREAM ON - Socles à réflexion (utilisation), 1989-2002. Photo : Alain Ramette © Philippe Ramette. Courtesy galerie Xippas - ADAGP, Paris 2011

MATT EICH

MATT EICH

Le grand bond en arrière


20.

D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1164 du 21 au 27 février 2013

afrique

Après la prise d’otages d’In Amenas, la frontière avec la Libye est étroitement surveillée. Un verrouillage qui paralyse l’activité commerciale et la circulation des personnes, mais pas la contrebande.

—El-Watan Alger

blocs hermétiquement séparés. Outre les barrières de béton filtrant ous ne pouvez pas passer. Nous l’accès au bâtiment de la PAF [Police avons reçu des ordres. On ne algérienne des frontières], une peut rien vous dire. Faites rangée de pierres coupe la route demi-tour !” tonne un des policiers menant au poste-frontière. Un peu en faction au poste-frontière de plus bas, des gendarmes sur le pied Debdeb. Il n’y a pas âme qui vive de guerre occupent une auberge de au poste de contrôle. jeunes. Ils interceptent Pas la moindre voiture. rapidement notre véhiEn temps de paix, les cule et se tiennent véhicules qui transprêts à fondre sur nous portent voyageurs ou au moindre mouvemarchandises à destiment suspect. Après nation ou en proveavoir scruté nos papiers, nance de Ghadamès REPORTAGE ils nous orientent vers [ville libyenne située les “autorités compéà la frontière avec l’Algérie et la tentes” en s’abstenant de la Tunisie] se comptaient journelle- moindre déclaration. C’est une ment par centaines, voire par mil- lapalissade de dire que tous les corps liers. Un couperet semble s’être de sécurité de la région sont en état soudain abattu sur le tracé fronta- d’alerte maximum après l’attaque lier et avoir scindé la région en deux de Tiguentourine [le 16 janvier, sur

V

le site gazier situé dans la région d’In Amenas, wilaya d’Illizi]. La guerre en Libye, rappelle-t-on, avait amené les autorités algériennes à fermer temporairement les voies d’accès à notre pays. Seuls les réfugiés libyens étaient autorisés à passer, pour raisons humanitaires. De leur côté, les autorités libyennes ont décidé de fermer le 16 décembre 2012 leurs frontières avec l’Algérie, le Niger, le Tchad et le Soudan, pour raisons de sécurité, et ont décrété tout le sud de la Libye zone militaire. Cela a donné un coup de frein supplémentaire à la circulation des biens et des personnes sur l’axe Debdeb-Ghadamès. Et ce ne sont pas les derniers événements qui vont arranger les choses. Le fait qu’une bonne partie de l’armement des auteurs de l’attaque terroriste provienne de

Sites pétroliers. Halte au café El-Houdoud (Les frontières). Des policiers, des douaniers ainsi que des jeunes désœuvrés forment un curieux melting-pot dans ce bouiboui qui porte bien son nom. Des chômeurs nous font part de leur désarroi. “Ce qui nous manque en premier lieu, c’est le travail. Il est bien difficile pour nous d’avoir un poste dans les entreprises d’In Amenas”, déplore l’un d’eux. Aussi la frontière et ses gisements de marchandises illicites sont-ils devenus pour nombre d’entre eux le premier “employeur” de la région. Mais avec le verrouillage ambiant les “trabendistes” [trafiquants] du coin ne savent plus à quel saint se vouer. Même le marabout de Bordj Omar Driss [commune de la wilaya d’Illizi], hébergé par la zaouïa [édifice religieux] de Sidi Moussa, est sous haute surveillance et ne peut rien pour eux. D’aucuns redoutent que, avec les nouvelles mesures prises pour mieux sécuriser les sites pétroliers et gaziers du Sahara, les chômeurs du Sud soient les premiers à en faire les frais en termes d’accès au marché du travail. Une bonne partie de la population subsistait grâce aux flux de denrées

“troquées” avec les Libyens. Les habitants de Debdeb avaient en effet coutume d’aller faire leurs emplettes à Ghadamès. Et inversement. Cette tradition atavique n’a plus cours aujourd’hui. Termzi Diya, un berger touareg, le regrette un peu, même s’il dit “comprendre la situation”. Termzi Diya a une quarantaine de chèvres, qu’il garde dans un enclos à bestiaux, à la lisière du bourg. Des dizaines d’enclos de fortune comme le sien enserrent Debdeb. De loin, ils font penser à des bidonvilles. Diya se plaint surtout de la cherté de la vie à Debdeb. “Nous payons la boîte de lait 300 dinars, la pomme de terre 80 dinars le kilo, la viande d’agneau 1 400 dinars le kilo”, détaille-t-il [100 dinars = 1 euro]. “Avant, on allait faire nos courses à Ghadamès. Cela nous

Les produits les plus convoités ? Le bétail, les vêtements, les armes, la bière… permettait de faire des économies. Là-bas, les légumes sont moins chers, de même que le carburant. Le quintal de farine est à 3 000 dinars en Libye tandis qu’ici il est à 5 000 dinars.” Diya ajoute que “les Libyens aussi venaient faire leur marché ici. Ils achetaient surtout du lait, de la degla [variété de dattes] et du thé vert.” Notre berger a l’habitude de sillonner la région avec son troupeau en longeant la frontière. “Je croise souvent des militaires quand je fais paître mes chèvres. Ils sont très vigilants. Cela nous rassure. Nous avons été très affectés par ce qui s’est passé à In Amenas. Mais, quand je vois tous ces soldats, je suis

Une frontière poreuse TUNISIE Poste-frontière de Debdeb

Debdeb

Ghadamès

ALGÉRIE LIBYE

In Amenas Tiguentourine S

A

H

A

Illizi

R

A FEZZAN

Postefrontière de Tarat

Djanet

100 km Ghat Postefrontière de Tinalkoum NIGER

COURRIER INTERNATIONAL

Algérie. Les trafiquants maîtres du Sahara

Libye a accru considérablement la méfiance vis-à-vis de nos voisins du Fezzan. Le poste-frontière de Debdeb est situé à quelque 3 kilomètres à la sortie est de la localité du même nom. Cette petite commune d’environ 4 300 habitants relève de la daïra [subdivision administrative] d’In Amenas, dont elle est distante de 220 kilomètres. Nous sommes à quelque 460 kilomètres au nord d’Illizi et 1 500 kilomètres au sudest d’Alger. La route In AmenasDebdeb est quasiment déserte. Un imposant déploiement des forces de l’ANP [Armée nationale populaire] est visible à hauteur de Timeroualine [à 80 kilomètres de Debdeb]. C’est ici qu’a été enlevé, le 16 janvier 2012, le wali [gouverneur] d’Illizi, MohamedLaïd Khelfi, avec son directeur du protocole et le président de l’APW [Assemblée populaire de la wilaya] d’Illizi. Le wali a été conduit vers la Libye avant d’être libéré vingtquatre heures plus tard par les autorités libyennes. “L’activité au niveau du postefrontière est au point mort”, confie une source douanière. Le cheflieu de la commune baigne dans une torpeur froide. Il fait frisquet en cet hiver ensablé. La ville saharienne est peu animée. Et pour cause : la fermeture des frontières a provoqué une rupture brutale du trafic entre Debdeb et la ville libyenne de Ghadamès, distante d’une dizaine de kilomètres.


ARCHIVES

Courrier international — no 1164 du 21 au 27 février 2013

courrierinternational.com

AFRIQUE.

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“Les Toubous étrangers dans leur pays”, le reportage d’Al-Jazeera English (paru dans CI n° 1162, du 7 février 2013). “La culture berbère fait son chemin en Libye”, l’article du quotidien émirati The National (paru dans CI n° 1154, du 7 décembre 2012).

tranquille”, dit-il. Diya espère que le poste-frontière rouvrira le plus vite possible, au moins pour les habitants de Debdeb. “Le travail manque cruellement ici. Il faut offrir de l’emploi aux jeunes pour les occuper, sinon ils vont verser dans la contrebande”, plaide-t-il. L’antenne locale des services des douanes s’est refusée à toute communication sur le volume des marchandises saisies dans sa traque des contrebandiers. Néanmoins, des sources douanières nous ont affirmé que le renforcement de la sécurité aux frontières n’a pas enrayé la contrebande, loin s’en faut. “L’activité commerciale légale a sensiblement baissé, mais pas la contrebande”, indiquent-elles. “Je vous donne une règle douanière : quand vous faites une prise, 10 tonnes de drogue par exemple – c’est juste un exemple –, sachez que 90 tonnes ont réussi à franchir la frontière. Quelle que soit la prise, la quantité qui passe est toujours supérieure”, explique un cadre douanier. Et de souligner : “Tout le monde pratique la contrebande. M’khalta ! [Tout se mélange]. Certains peuvent même venir d’Oran pour faire passer leur marchandise.”

Brigades mobiles. Pour ce qui est de la sécurisation des frontières, nos sources sont formelles : “Côté sécurité, l’armée fait parfaitement son travail. Au niveau du poste-frontière, il y a la PAF, il y a les GGF [Groupes des gardes-frontières], et il y a l’armée, qui veille au grain. Après les derniers événements en Tunisie et en Libye, l’armée a installé une petite base pas loin du poste-frontière.” Un douanier estime toutefois que “les trois postes déployés le long de la frontière libyenne, à savoir ceux de Debdeb, Tarat et Tinalkoum, ne suffisent pas pour couvrir une frontière de 985 kilomètres”. Pour ce qui est des produits les plus convoités par les trafiquants transfrontaliers, nos interlocuteurs assurent : “Il y a de tout : produits alimentaires, bétail, vêtements, kif, armes…” Nos sources citent, en outre, les boissons alcoolisées. “En Libye, ils n’ont pas de boissons alcoolisées, ils s’approvisionnent ici, surtout pour la bière.” Outre la menace terroriste, les douaniers sont confrontés à un autre risque. “Les contrebandiers sont souvent armés. Un contrebandier peut tirer sur toi sans problème”, glisse un agent qui a l’habitude de participer aux brigades mobiles des douanes. Concernant le bétail, on apprend que “c’est surtout durant l’Aïd qu’il traverse les frontières. Mais ce n’est pas spécifique à la région. Il sort de tous les côtés.” Quid du trafic de cigarettes ? “Ce n’est pas leur route, ici. Les cigarettes proviennent surtout de Mauritanie.” —Mustapha Benfodil

↙↘ Dessins d’Hajo parus dans As-Safir, Beyrouth.

Libye Solidarité à la frontière Ghat est restée à l’écart de la révolution. Une position qu’elle a pu maintenir grâce à ses liens avec le voisin algérien. —Libya Herald Tripoli

L

a ville de Ghat, dans le sudouest du pays, appartient à la province historique du Fezzan. L’Algérie n’est qu’à quelques kilomètres et la ville algérienne de Djanet faisait d’ailleurs partie du Fezzan avant l’arrivée des Européens et le partage de l’Afrique entre les puissances coloniales. Célèbre pour son festival international touareg annuel, qui a lieu chaque année en décembre, Ghat est un haut lieu du tourisme et attire aussi bien les Libyens que les Algériens, ainsi que d’autres nationalités venues admirer l’immense variété des traditions et du folklore du Sahara. Les habitants de Ghat sont en majorité des Touaregs, mais il y a aussi des Haoussas [en référence à la langue haoussa, une langue locale], qu’on trouve principalement dans le nord du Nigeria et le sudest du Niger. Au cœur de la ville se trouve le centre historique, avec ses maisons en pisé. Les ruelles étroites et sinueuses bordées de bâtiments ocre jaune mènent au fort de Ghat, qui se dresse majestueusement sur la colline et où flotte le nouveau drapeau de la Libye. Derrière ces images pittoresques se cache une réalité moins idyllique, puisque cette ville fut une place forte du régime de Kadhafi pendant plus de quarante ans. “Il dirigeait le pays d’une main de fer et notamment Ghat, qu’il appréciait pour son isolement géographique et sa proximité avec l’Algérie. Toute forme d’opposition était pratiquement impossible”, explique Werfalla Abdelkader Kooray, un militant des droits de l’homme de 42 ans qui a participé activement au soulèvement du 17 février 2011. Il travaille actuellement

pour le Grand Hôpital de Ghat. Notre travail d’investigation auprès des habitants de Ghat, et notamment de ceux qui se sont investis socialement, n’a pas été facile. Un habitant de Ghat qui travaille dans le secteur culturel a refusé d’être interviewé sans la permission de son supérieur. Et recueillir des informations sur le quotidien dans l’après-Kadhafi fut presque mission impossible jusqu’à ce qu’un instituteur nous présente Werfalla. Il a été le seul à accepter de nous parler de la ville depuis la chute de Kadhafi. Werfalla vit à Berket, à l’ouest du centre-ville. Ce quartier dont la plupart des maisons sont en ruines est entouré de palmiers. Devant chez lui, la place a été rebaptisée place Momen Toua en hommage à un habitant de Ghat abattu par les hommes de Kadhafi en août 2011, au moment où la ville de Tripoli était libérée.

Pénuries. Pour Youssouf Adam, un Toubou d’Oubari, à 315 kilomètres au nord-est, Ghat est toujours fidèle à Kadhafi même si les gens n’osent pas le dire. “Dans une vidéo sur Facebook, on a vu les gens de Ghat descendre le drapeau vert de Kadhafi, l’embrasser et le déposer dans une boîte avant de hisser le drapeau de l’indépendance”, dit-il d’un ton railleur. “Ghat a été la dernière ville du pays à reconnaître la révolution libyenne. Pendant la révolution, la

ville n’a pas connu les pénuries alimentaires ou autres parce qu’elle pouvait compter sur son voisin algérien”, explique-t-il. La ville de Ghat était indissociable du régime de Kadhafi : elle compte le plus grand nombre de fonctionnaires démis de leurs fonctions par la Haute Commission à l’intégrité. En raison de leur compromission avec le régime, ses deux membres du Congrès [les Congrès populaires de base, des assemblées mises en place par Kadhafi et qui représentaient en réalité ses services de renseignements] ont été radiés, ainsi que le chef du conseil municipal, le secrétaire du conseil, le contrôleur des finances, le commandant des postes-frontières, le chef de la sécurité et le directeur du département sanitaire. Werfalla n’est guère optimiste : selon lui, la plupart des habitants de Ghat n’ont pas de culture politique car ils ont été endoctrinés par le régime de Kadhafi pendant quarante ans. Et cela explique que la révolution libyenne n’ait pratiquement rencontré aucun écho à Ghat. Cette ville isolée en plein désert n’a pas encore livré tous ses secrets. —Houda Mzioudet

SOURCE LIBYA HERALD Tripoli, Libye Site Internet www.libyaherald.com Lancé le 17 février 2012, date du premier anniversaire de la révolution libyenne, ce webzine propose en anglais des sujets politiques, économiques et culturels dans l’objectif de couvrir tous les aspects de l’actualité libyenne. Un guide du pays est aussi proposé aux internautes. La rédaction du webzine prévoit le lancement d’une version papier.

AFFAIRES ÉTRANGÈRES Votre nouveau rendez-vous sur France Culture Christine Ockrent et les meilleurs experts nous racontent le monde Chaque samedi de 12h45 à 13h30 à partir du 2 février En partenariat avec

franceculture.fr


22.

D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1164 du 21 au 27 février 2013 SUR NOTRE SITE

courrierinternational.com “Dictature en Azerbaïdjan : Istanbul ferme les yeux”, un article du quotidien turc Habertük.

europe

Azerbaïdjan. La haine de l’Arménien pour idéologie Akram Aïlisli est persécuté par le régime de Bakou depuis la publication en Russie d’un roman jugé trop indulgent à l’égard du voisin honni. Un intellectuel d’origine azérie dénonce un nationalisme mortifère. FÉDÉRATION DE RUSSIE

GÉORGIE

AZERBAÏDJAN

Base militaire russe

Ligne de cessezle-feu

ARMÉNIE Erevan

Bakou

HAUTKARABAKH

NA KH

I

TC

HE

VA

N*

MER CASPIENNE

IRAN

100 km

* République autonome de l’Azerbaïdjan

Le pétrole à l’est, l’Arménie à l’ouest... Haut-Karabach, territoire azéri peuplé d’Arméniens, autoproclamé indépendant en 1991 Territoires azéris sous contrôle des forces arméniennes depuis 1994

—Odnako (extraits) Moscou

L

es violentes condamnations dont l’écrivain Akram Aïlisli, auteur du roman Rêves de pierre, fait l’objet dans son pays ont été très médiatisées ces derniers jours. Difficile de dire ce qui sidère le plus dans cette affaire – l’agressivité des dénonciateurs, qui, l’écume aux lèvres, ont attaqué le vieil écrivain dans la meilleure tradition des sociétés totalitaires, ou la réaction des cercles dirigeants de ce pays postsoviétique, qui non seulement approuvent cette campagne de haine, mais l’ont manifestement déclenchée. Au torrent d’accusations, de déclarations furieuses des premiers personnages de l’Etat et de mesures de rétorsion [lire ci-contre, p. 25] se sont ajoutés dans diverses localités du pays des manifestations contre le roman et son auteur, voire des autodafés d’ouvrages d’Aïlisli. Les représentants de

l’“intelligentsia nationale” rivalisent d’agressivité à l’égard d’Aïlisli pour se faire bien voir des autorités. Des portraits de l’écrivain ont été brûlés et des menaces d’agression physique proférées. En quoi donc ces Rêves de pierre ont-ils irrité ? Pourquoi les autorités y voient-elles un tel danger ? Ce roman évoque la chasse aux Arméniens qui eut lieu à Bakou en janvier 1990. Tout a commencé par un rassemblement lors duquel certaines “personnalités respectables” appartenant à l’“intelligentsia nationale” [azérie] ont appelé leurs compatriotes à aller en découdre avec les membres de l’importante communauté arménienne de la capitale. Meurtres, pillages, passages à tabac ont pris une ampleur telle que les dirigeants soviétiques ont dépêché l’armée. Ces militaires soviétiques, essentiellement des Russes, ont dû, au péril de leur vie, ramener le calme parmi les Azéris, qui s’étaient lancés à corps perdu

COURRIER INTERNATIONAL

TURQUIE

Soumgaït

dans la violence. Quand tout cela a été terminé, on a concocté la légende du “mouvement démocratique écrasé dans le sang” par la soldatesque totalitaire de l’“empire du mal”. Les bandits tués ont été enterrés le long de ce qui a été appelé l’“allée des chahid” [martyrs], dans l’ancien parc Kirov, et on a inventé le joli nom de “Janvier noir” pour désigner ces événements, tandis que les militaires de l’armée soviétique étaient conspués. Et ce pas seulement en Azerbaïdjan, mais également en Russie. Aujourd’hui, les violences antiArméniens de janvier 1990 sont un sujet tabou en Azerbaïdjan. Ce souvenir reste très douloureux, car la plupart des habitants de la capitale ont vécu durant des décennies aux côtés des Arméniens, avec lesquels ils ont noué des relations d’amitié et fondé des familles mixtes. Cette mémoire est donc étouffée par tous les moyens. L’épisode demeure une tache indélébile, tel le meurtre de

Caïn, et l’omerta générale, évidemment encouragée par les autorités, en rend tout examen impensable. Or, voilà qu’Akram Aïlisli ose briser le silence.

La dynastie Aliev. La haine absolue, concentrée et soigneusement cultivée du voisin arménien est le carburant qui alimente le pouvoir en Azerbaïdjan – hormis le pétrole, bien entendu. Cette haine, rallumée à la fin de l’ère soviétique, au moment du conflit du HautKarabakh, a pris, après l’éclatement de l’URSS, les proportions d’un incendie qui a transformé de manière quasi irréversible la carte ethnique de la partie orientale du Caucase du Sud. Le conflit du HautKarabakh, qui s’est accompagné d’explosions de violence comme les massacres de Soumgaït ou de Bakou, du départ des Russes de Bakou, de l’expulsion des Azéris d’Arménie, de combats meurtriers qui ont duré des années, a servi de tremplin à Gueïdar Aliev, ancien premier secrétaire du Parti communiste d’Azerbaïdjan devenu président, et à toute une dynastie, qui dirige aujourd’hui le pays [le président actuel, Ilham Aliev, est son fils]. C’est un exemple de gouvernement quasi monarchique impensable en démocratie. Mais l’Occident se garde de le condamner, car le pays possède d’importantes réserves d’hydrocarbures. Le climat moral y tient du racisme exacerbé et de l’espionnite aiguë, qui a pris des formes paranoïaques caricaturales. La machine de propagande se met en marche à la moindre menace contre le régime et orchestre de vastes campagnes de lavage de cerveau. Dès qu’un mouvement semble éclore dans la société, le pouvoir organise des accrochages sanglants aux frontières de l’Arménie et du HautKarabakh. Malgré sa supériorité en ressources, en population et en armement, l’Azerbaïdjan n’a pas réussi à l’emporter dans sa guerre contre les Arméniens au HautKarabakh. Blessé dans son orgueil national, le pays a tenté de se poser en victime. Et c’est le sentiment d’avoir vu ses droits bafoués, largement partagé à travers le pays, qui assure la permanence de ce régime déshumanisé. Le processus de pourparlers mis en place à l’issue du cessez-le-feu [de 1994] est devenu une véritable farce. Bakou exige la restitution pure et simple du Haut-Karabakh, ce que les Arméniens n’accepteront évidemment jamais. Mais les autorités azéries ne veulent pas la paix. Elles auraient beaucoup trop à faire pour le peuple, beaucoup trop à partager, beaucoup trop à perdre. Pourtant, la paix est la seule solution, car reprendre le Haut-

Karabakh à l’Arménie, alliée de la Russie, est à peu près aussi réaliste que, pour les Géorgiens, reprendre l’Ossétie du Sud ou l’Abkhazie [reconnues indépendantes par Moscou en 2008]. Outre la haine des Arméniens, l’idéologie d’Etat est désormais axée sur le panturquisme, un concept racial extrémiste, sorte de nationalisme apparu à la toute fin du XIXe siècle dans un Empire ottoman en pleine agonie. Ce sont les tenants de ce panturquisme qui sont à l’origine des crimes commis au cours de la Première Guerre mondiale par les Turcs contre les peuples chrétiens du Proche-Orient. En Azerbaïdjan, les cours d’histoire présentent une version complètement mythifiée de l’histoire millénaire de l’Azerbaïdjan turc au Caucase. Akram Aïlisli est né dans le village d’Aïlis [au Nakhitchevan, dont Staline avait fait une région autonome azérie en Arménie], que les Arméniens appelaient Agoulis. A une époque, c’était une bourgade où vivaient Azéris et Arméniens. Le lieu était connu depuis l’Antiquité. Est-il besoin de préciser qu’aujourd’hui il n’y reste plus un seul Arménien ? que toute mention du fait que des Arméniens ont vécu là, et plus généralement au Nakhitchevan, est bannie, voire punie, en Azerbaïdjan ? Là aussi, Akram Aïlisli a osé briser le silence. A Erevan, on n’est pas non plus spécialement prolixe sur les circonstances qui ont contraint les Azéris à quitter la République arménienne. Ce ne fut évidemment pas un processus pacifique. Le conflit du Haut-Karabakh, qui a engendré le régime actuel en Azerbaïdjan (et en Arménie), est figé à jamais et ne sera pas réglé tant que les mêmes régimes resteront en place [le président arménien sortant, Serge Sarkissian, a été réélu le 18 février avec 58 % des voix].

Fuite de l’intelligentsia. Lorsqu’on parle, en Russie, de l’afflux de ressortissants des anciennes Républiques soviétiques du Caucase, on oublie souvent qu’il ne s’agit pas seulement de vendeurs sur les marchés, de parrains mafieux et d’ouvriers diversement qualifiés. Ce sont aussi des gens éduqués, et pas tous issus des communautés russes ou arméniennes chassées par les vagues de violence des années 1990. Ce sont des Azéris membres de l’intelligentsia russophone de Bakou, qui ne supportaient plus de vivre dans cette ambiance mortifère qui s’est imposée il y a trop d’années. Ils sont partis de chez eux pour ne pas sombrer dans les débordements de nazisme qui ont submergé la région avec l’indépendance. La Russie, continuellement accusée


EUROPE.

Courrier international — no 1164 du 21 au 27 février 2013

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↓ La lanterne bleue traditionnelle de la police irlandaise. Photo DR

IRLANDE de tous les péchés, n’est pas seulement la force qui empêche les parties en conflit de basculer dans la lutte armée. Elle est aussi un lieu où Azéris et Arméniens peuvent vivre en paix, loin de la haine dont les machines de propagande de leurs pays respectifs s’obstinent à gaver les esprits. Cela signifie que, s’il existe un espoir de paix, il se trouve hors de toute “logique nationale”. Amiram Grigorov

Les “gardaí”, une espèce en voie de disparition

“Ici, on a quatre sortes de criminels : il y a les gars qui viennent la nuit pour piquer de l’argent”, explique Francis Byrne, qui a une entreprise à Kilconly, un autre village en passe de perdre son poste de police. “Ensuite, il y a les types qui vont fouiller les maisons vides et les maisons neuves pour voler du cuivre. Puis les gros bras qui volent des remorques et des engins pour les revendre. Et il y a les voleurs de bétail. Le plus dur, c’est de retrouver sa maison saccagée. Les gardaí font de leur mieux, mais ils ne sont pas équipés. Leurs voitures ne sont pas assez puissantes et il est arrivé plusieurs fois que leurs voitures se fassent distancer.”

La politique de rigueur entraîne la disparition de centaines de postes de police de campagne, pour le bonheur des délinquants.

Profil

—Irish Times (extraits) Dublin

AZIZ KARIMOV/AP-SIPA

DÉCHU ET MENACÉ L’écrivain Akram Aïlisli, 75 ans, est devenu célèbre en Union soviétique après la publication, en 1962, de sa trilogie Lioudi i derevia (Des hommes et des arbres), traduite du russe dans toutes les langues du bloc socialiste. Il est également dramaturge, scénariste pour le cinéma et traducteur de chefsd’œuvre de la littérature russe et mondiale en langue azérie. Après la publication, à Moscou, en décembre 2012, de son roman “Rêves de pierre” (Kamennyé sny), il a été déchu de ses titres honorifiques et privé de sa pension de retraite par le président Ilham Aliev. Une prime de 10 000 euros a même été offerte, par un parti politique, à qui lui couperait une oreille. Consacré aux Arméniens qui ont vécu en Azerbaïdjan jusqu’à la fin des années 1980, le roman dresse un parallèle entre les progroms antiarméniens du village d’Aïlis (d’où l’écrivain est originaire) en 1919 et ceux des villes de Soumgaït et Bakou en 1988-1990. “Aïlisli n’a pas peur de dire une vérité utile  à tous ceux – Russes, Arméniens, Géorgiens, Serbes, Albanais, Arabes et Israéliens – qui cherchent un langage commun”, estime Droujba Narodov, la revue russe qui le publie.

SOURCE ODNAKO Moscou, Russie Site analytique http://www.odnako.org Tribune indépendante qui accueille des plumes venues de tous horizons. Critique et démocratique mais pas pro-occidental.

L

e poste de police de Tynagh a fermé définitivement ses portes le 25 janvier. C’était un poste de police typiquement irlandais  : une bâtisse beige rassurante et solide située à l’entrée de la ville, avec cette lanterne bleue caractéristique à l’entrée. Cette antenne de police assurait la sécurité du village depuis la création des An Garda Siochána (gardiens de la paix) en 1922 [date de l’indépendance]. Le ministre de la Justice, Alan Shatter, a annoncé en novembre dernier la fermeture de 100 postes de police (39 d’entre eux ont été fermés en 2012, et 95 fin janvier). Mais à Tynagh, c’est seulement en lisant la feuille paroissiale que les gens du village ont compris ce qui les attendait. C’était écrit noir sur blanc en dessous de l’annonce pour la soirée bingo. Quelques habitants se sont réunis chez Mary Burke dans une maison de la rue principale pour évoquer la fermeture du poste de police. Il n’est que 16 heures mais les haies sont déjà recouvertes d’une fine couche de glace et le feu flambe dans la cheminée du salon. Le son de la télévision a été coupé et un présentateur gesticule à la télé. “Ils sont en train de tuer les campagnes irlandaises à petit feu. Tout ce qu’ils décident à Dublin a des conséquences dramatiques ici, et ce sont bientôt des villages entiers qui vont disparaître. Pourquoi les jeunes voudraient-ils revenir ici ? Pour travailler ? Il n’y a plus de poste de police… Bientôt ce sera au tour du centre de soins. Et ensuite le bureau de poste. On ne peut même plus aller boire un verre [les lois sur l’alcool au volant sont très strictes en Irlande et sont généralement rendues responsables de la fermeture des pubs en régions rurales]. Et ceux pour qui le pub a toujours été un lieu de convivialité n’ont plus nulle part où aller.” Tynagh est un village retiré au sud-est de Galway. En 1980, la petite ville a fait la une des journaux avec la fermeture de sa mine de zinc et de plomb et la disparition de 330 emplois. Pendant près de vingt ans, la mine avait été source de prospérité et les effets de sa fermeture ont été ressentis au cours des décennies suivantes. Si la ville n’a plus la splendeur d’antan, son équipe de hurling et sa scène musicale traditionnelle ont encore de beaux jours devant eux. C’est un village irlandais typique : chaleureux,

irréductible et avec une vie de quartier intense. Avec la fermeture du poste, les habitants ont le sentiment que tout le monde se contrefiche de leur village. En 1969, le poste de Tynagh comptait trois sergents et 14 gardaí ; en 1989, il n’y avait plus qu’un seul sergent et quatre gardaí. Et jusqu’à récemment, il n’y avait plus qu’un seul garda. Et les habitants y étaient très attachés. “Il y avait un poste de police et une voiture. C’est rassurant pour les habitants”, dit Frank Burke, qui a toujours vécu et travaillé à Tynagh. “Sans parler des petits services… Les gens peuvent y faire renouveler leur passeport ou leur permis de chasse sur place. Mais, surtout, ils savent que s’ils ont un problème ils peuvent compter sur Ollie. Il connaît la région comme sa poche et, surtout, il connaît tout le monde ici.” Pour Seán Canney, un élu local sans étiquette, les gens qui vivent au fin fond de la campagne ne se sont jamais sentis aussi vulnérables. Les histoires qu’on raconte sur les réservoirs d’essence siphonnés, les bijoux arrachés, les voitures et les camionnettes qui stationnent devant les maisons la nuit, les vols de cuivre dans les maisons vides et tous les braquages suscitent une certaine nervosité, notamment quand l’hiver s’installe. Les pancartes “Rachète or et rachète tous métaux” sont considérées par les gens qui vivent à la campagne comme de véritables pousse-au-crime.

L’ACTUALITÉ INTERNATIONALE «UN MONDE D’INFO» du lundi au vendredi à 16h15 et 21h50 franceinfo.fr

Coupés du monde. Quand on traverse en voiture les campagnes verdoyantes à l’est de Galway, on se rend compte à quel point les distances entre les villages sont longues. “Les gens vont bientôt devoir faire la loi euxmêmes. L’église a été cambriolée trois fois l’année dernière. Un type que je connais m’a dit : ‘S’ils reviennent encore, ils ne repartiront pas.’ Et pourtant, d’ordinaire, c’est un gars très calme. Les gens commencent à se rebiffer. C’est mauvais signe pour notre pays.” La plupart des gens ont le sentiment que dans les couloirs et les bureaux luxueux de Leinster House [le siège du Parlement irlandais] les politiques sont à des années-lumière du quotidien des gens qui vivent loin des grandes villes. Ils ne savent pas ce que c’est que d’avoir 75 ans et de vivre seul avec pour toute protection un verrou branlant, ni à quel point on se sent complètement coupé du monde les nuits d’hiver à la campagne. A Kilconly, en raison de la recrudescence des cambriolages avant Noël, les gens ont déserté la soirée bingo du vendredi. Récemment, un tribunal a traité le cas douloureux de Michael et Annette Masterson, propriétaires du Derreen Inn à la sortie d’Abbeyknockmoy depuis plus de trente ans. Leur pub a été cambriolé trois fois depuis le mois de juillet et Michael Masterson a eu deux arrêts cardiaques ensuite. Quand il a condamné les deux prévenus, qui habitaient dans le coin, le juge Geoffrey Browne a recommandé d’être “plus ferme” envers les cambrioleurs de ce genre. “Une crosse de hurling ne suffit pas”, a-t-il dit. Le sous-entendu était clair : c’est aux gens d’assurer eux-mêmes leur protection. —Keith Duggan


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D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1164 du 21 au 27 février 2013

↙ La France et le Mali. Dessin de Khalid, Maroc.

France. La guerre d’usure a commencé au Mali La première phase de l’intervention française est terminée. Désormais plus rien ne se déroule comme prévu.

serait de repousser les unités islamistes audelà de la ligne de démarcation qui passe par Douentza, une localité située au nord de Konna. Dans la pratique, il s’agit d’interdire aux islamistes la traversée du Niger. Les positions des djihadistes à Konna, mais aussi à Douentza et Gao, sont bombardées par des avions de combat Mirage 2000, qui ont décollé de N’Djamena, au Tchad, à 2 500 kilomètres de là. A la fin de la semaine, l’armée française fait affluer au Mali des renforts venus de partout : de l’infanterie de marine d’Abidjan, en Côte d’Ivoire, et de N’Djamena, la Légion étrangère depuis Calvi, en Corse, et Abou Dhabi. A cela s’ajoutent les forces spéciales et d’autres troupes de marine parties de France. Un général français déclarera plus tard, non sans fierté, que ses soldats se sont mis en route depuis Poitiers en moins de seize heures. L’aéroport de Bamako est le théâtre d’un ballet d’avions de transport qui débarquent des hélicoptères supplémentaires. Les Français sont accueillis avec effusion par la population malienne.

Déluge de feu. Lundi 14 janvier, 8 heures

—Frankfurter Allgemeine Sonntagszeitung Francfort

Le 10 janvier, la nouvelle tombe : Konna, ville d’importance stratégique, est aux mains des combattants islamistes d’Al-Qaida au e président français n’aurait pu être Maghreb islamique (Aqmi) et d’Ansar Dine. plus clair : “Il n’y aura pas d’hommes La route vers Bamako, la capitale, où résiau sol, pas de troupes françaises enga- dent six mille Français, est apparemment gées”, déclarait François Hollande le 11 octobre ouverte. Et, le 11 janvier à 18 heures, François 2012 à propos de la crise au Mali, ancienne Hollande, qui, deux jours plus tôt, a reçu un colonie française. Depuis le début de l’année appel à l’aide du président malien par intérim, dernière, trois groupes islamistes se parta- Dioncounda Traoré, annonce : “Les forces geaient le contrôle de près de armées françaises ont apporté cet la moitié du pays. Puis, le 7 janaprès-midi leur soutien aux unités vier, l’Elysée apprend que les maliennes pour lutter contre ces négociations entre le gouveréléments terroristes.” nement malien de transition A ce moment-là, des troupes et Ansar Dine, le plus puissant françaises se trouvent depuis des groupes islamistes, ont DÉCRYPTAGE longtemps déjà à Konna. échoué “pour le moment”. Les Le 10 janvier à 18 h 15, heure djihadistes reprennent alors leur progres- locale, les deux premiers transports de troupes sion vers le sud. L’armée malienne, gravement des forces spéciales françaises se sont posés affaiblie par un putsch et des tensions à Sévaré, un aérodrome proche de la ville. internes, n’a rien à leur opposer. Ils ont été suivis de deux hélicoptères de

L

combat Gazelle, armés de roquettes antichars et de mitrailleuses lourdes, qui étaient prépositionnés depuis des semaines au Burkina Faso voisin. Dès la nuit du 10 au 11 janvier, les forces spéciales remontent vers Konna et reconnaissent les positions ennemies. Le vendredi 11 janvier à 16 heures, les hélicoptères effectuent leurs premières frappes. Tout ne se déroule pas comme prévu. Le pilote d’un des deux appareils est mortellement blessé par une balle, mais son copilote parvient à poser son hélicoptère en urgence. Le deuxième appareil est si gravement endommagé par les tirs de barrage des djihadistes que son équipage l’abandonne après l’avoir fait sauter. A Konna, les islamistes disposeraient de plus de mille deux cents hommes. A Paris, le ministre de la Défense, JeanYves Le Drian, explique que l’opération Serval a pour but d’éviter l’effondrement du régime malien et de protéger les ressortissants français à Bamako. L’objectif en

du matin : une colonne d’islamistes à bord de plus d’une centaine de véhicules de combat pénètre dans Diabali, une bourgade assoupie du delta intérieur du Niger. Il s’agirait d’hommes d’Aqmi, sous le commandement d’Abou Zaïd. Ils mettent l’armée malienne en déroute, ce qui leur dégage la voie vers Markala, où un pont de fer enjambe le Niger. De là, Ségou et Bamako ne sont plus très loin. Visiblement, personne n’avait escompté que les islamistes seraient en mesure d’ouvrir un second front. En toute hâte, des légionnaires prennent le contrôle du pont et mettent en position leurs lance-missiles Milan. Plusieurs hélicoptères Gazelle stationnés à Sévaré sont redirigés sur une ferme des environs de Niomo, d’où ils attaquent chaque nuit les islamistes. L’armée française déploie des engins blindés légers Sagaie, qui appartiennent à la mission Licorne en Côte d’ivoire, sur la route en direction du Mali. La colonne ne met que deux jours pour relier Abidjan à Markala. L’armée malienne, quant à elle, est invisible. L’opération Serval dure depuis quatre jours quand le président Hollande, le 15 janvier, en redéfinit les objectifs. La mission est désormais de rétablir “l’intégrité territoriale” du Mali. Par conséquent, il va également falloir libérer le nord du pays. Soudain, les propos d’Hollande font écho à ceux de George W. Bush lors de la guerre contre le terrorisme : “Que faire des terroristes ? Les détruire. Les faire prisonniers, si possible.” Une fois de plus, les forces spéciales, qui se faufilent de nuit dans Diabaly, reconnaissent les forces de l’ennemi et coordonnent les attaques des hélicoptères. Dans le même temps, des avions de combat Rafale venus de France font pleuvoir un déluge de feu sur tout ce qui ressemble vaguement à un cantonnement, un centre de commandement ou un camp d’entraînement. Les frappes s’étendent à tout le nord du Mali. Plusieurs de ces vols passent par l’espace aérien mauritanien, alors que l’on affirme officiellement avoir obtenu l’autorisation de survoler le territoire algérien. Les appareils doivent être ravitaillés neuf fois en vol avant de pouvoir


FRANCE.

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rentrer en France. Chaque nuit, une cinquantaine d’avions prennent l’air. L’aviation française est au maximum de ses capacités. Quand Paris demande à l’Allemagne de mettre à sa disposition des avions ravitailleurs, Berlin ne peut que répondre par la négative, car ses perches de ravitaillement ne sont pas adaptées. Des avions-citernes américains interviennent alors. Pendant ce temps, les premiers hélicoptères Tigre entrent en action. Le lendemain, 16 janvier, un commando islamiste s’empare d’un site d’exploitation gazier en Algérie. Le commando se réclame de l’Algérien Mokhtar Belmokhtar, qui, en novembre 2012, était encore un des trois chefs d’Aqmi au Mali et qui avait établi son quartier général à Tombouctou. Belmokhtar présente la prise d’otages comme une riposte à l’autorisation de survol accordée par le gouvernement algérien aux forces aériennes françaises. Plus de quarante otages étrangers trouvent la mort quand l’armée algérienne intervient. Quatre jours après les premières attaques françaises sur Diabaly, le 20 janvier, les islamistes se replient après avoir essuyé de lourdes pertes et s’enfuient vers le nord. Ils

“Voilà ce qui se passe quand on fait le ParisDakar avec des blindés vieux de trente ans” se retirent également de Konna et de Douentza, poursuivis par les Français. Le 26 janvier, sans rencontrer d’opposition sérieuse, les troupes françaises s’emparent de Gao, la plus grande ville du Nord. Des renforts tchadiens et nigériens sont aéroportés dans la ville pour en assurer la sécurité. Deux jours plus tard, le 28 janvier, des parachutistes de la Légion étrangère sautent sur l’aérodrome de Tombouctou, dont ils prennent le contrôle afin de permettre l’atterrissage d’avions transportant d’autres soldats. C’est à Tombouctou que se trouve le quartier général d’Ansar Dine. Sur l’aérodrome, les légionnaires s’ennuient.

Quatre mille hommes. Le même jour, le porte-hélicoptères français Dixmude arrive à Dakar. A son bord se trouvent entre autres de nouveaux blindés légers de type VBCI (véhicule blindé de combat d’infanterie) et des canons automoteurs Caesar. Ce sont des pièces de 155 millimètres, sans doute le plus gros calibre dont dispose l’armée française. Ces nouveaux véhicules sont les bienvenus, car le matériel français a été mis à rude épreuve par le rythme harassant de l’offensive sous un climat brûlant. Près d’un quart des transports de troupes VAB souffrent de pannes de moteur ou du train lors de la progression vers le nord. “Voilà ce qui se passe quand on cherche à faire le Paris-Dakar avec des blindés vieux de trente ans”, plaisante un lieutenant français. Le dispositif français compte maintenant quatre mille hommes, soit plus que le maximum déployé par Paris en Afghanistan dans le cadre de la mission de l’Otan. Les douze premiers jours de l’opération ont déjà coûté 30 millions d’euros. Le ministre de la Défense parle désormais d'“une véritable guerre”. Le pessimisme règne dans l’état-major des conseillers. La phase

la plus facile de l’intervention est bientôt terminée et les Français voient maintenant se profiler une guerre usante et asymétrique avec des attentats kamikazes et des actions de guérilla urbaine.

Pas de plan de sortie. La guerre au Mali est apparue comme une opération singulièrement floue jusqu’à présent, ce qui tient en partie au fait que les journalistes ont systématiquement été tenus à bonne distance. Le Drian parle de “plusieurs centaines de morts” du côté ennemi. Notons toutefois que cette estimation se fonde sur l’hypothèse selon laquelle chaque véhicule de combat est occupé par quatre ou cinq militants djihadistes. Les Français extrapolent le nombre de morts en fonction du nombre de carcasses de véhicules qu’ils trouvent. Un groupe de rebelles du Darfour, dans l’ouest du Soudan, affirme que de nombreux combattants d’Ansar Dine seraient arrivés sur leur territoire. Mais comment ces Maliens auraient-ils pu traverser à la fois le Niger et le Tchad pour atteindre le Soudan ? Le 2 février, François Hollande atterrit à Sévaré, d’où un hélicoptère le conduit jusqu’à Tombouctou. Les caméras filment pour le public français. Hollande se fait accueillir en libérateur. Il déclare néanmoins : “Notre mission n’est pas achevée.” Le président n’a toutefois pas de plan de sortie défini et s’empêtre dans les contradictions. Le 19 janvier, il déclarait que la France resterait au Mali “le temps nécessaire pour que le terrorisme soit vaincu”. Quelques jours plus tard, il affirmait que la France n’avait “pas vocation à rester au Mali”. Alors que Tombouctou a été libérée sans résistance, il ajoute : “Il est temps que les Africains nous remplacent.” La force d’intervention de la Cédéao [Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest], qui compte plus de cinq mille hommes, s’est vu accorder près de 337 millions d’euros d’aide quelques jours auparavant. L’envoi de ces troupes – prévu depuis avril 2012 – n’est néanmoins toujours pas assuré. Les Français n’ont reçu le soutien que de deux mille Tchadiens, qui passent pour des soldats aguerris et opèrent à l’extérieur du cassetête ouest-africain. Kidal, bastion des Touaregs qui ont déclenché cette guerre, le 5 février à minuit : les forces spéciales françaises sautent en parachute et occupent l’aéroport. Ils ne rencontrent aucune résistance. Des renforts devraient arriver quand soudain une tempête de sable empêche momentanément de sécuriser la ville. Ce n’est qu’un prétexte : les combattants d’Ansar Dine sont divisés, les dissidents du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) rejettent le terrorisme et veulent négocier. Ils veulent surtout qu’aucun soldat malien ne mette les pieds à Kidal, où ils craignent des actes de représailles. Le groupe est dirigé par le Touareg Alghabass Ag Intalla, l’homme qui avait représenté Ansar Dine lors du simulacre de négociations avec le gouvernement malien et qui voudrait bien maintenant sauver sa peau. La famille Intalla fait partie de l’aristocratie touareg, installée dans une région frontalière de l’Algérie où se seraient réfugiés le reste des djihadistes. Les Français ont besoin de gens comme Intalla pour négocier avec les islamistes qui

détiennent toujours sept otages français. Il semble avoir été convenu que mille huit cents soldats tchadiens – et non maliens – entreraient dans Kidal. Les avions français repartent à l’attaque et visent les bases islamistes d’Aguelhok et Tessalit, deux villes maliennes situées non loin de la frontière algérienne. Les attaques aériennes se font néanmoins de plus en plus rares. Les forces françaises commencent à s’épuiser. Le 8 février, la porte-parole du gouvernement, Najat Vallaud-Belkacem, déclare : “Si tout se passe comme prévu, à partir du mois de mars, les troupes déployées au Mali devraient diminuer.” Dimanche 10 février à Gao. Deux kamikazes se font exploser sur un barrage routier au nord de la ville. A leur suite, un commando de militants du Mujao (Mouvement pour l’unicité et le djihad en Afrique de l’Ouest) pénètre dans la ville. S’ensuit un échange de tirs de plusieurs heures, qui ne s’achèvera qu’avec l’intervention des soldats français. Le Mujao promet de nouvelles attaques. Al-Qaida dans la péninsule Arabique (Aqpa), le groupe présumé le plus dangereux de la nébuleuse terroriste, appelle à soutenir ses frères au Mali. Peu après, les soldats français désamorcent une bombe de six cents kilos d’explosifs en plein cœur de Gao. La guerre de guérilla a commencé. —Thomas Scheen et Michaela Wiegel

SOURCE FRANKFURTER ALLGEMEINE SONNTAGSZEITUNG Francfort, Allemagne Hebdomadaire, 373 000 ex. http://www.faz.net/ La Frankfurter Allgemeine Sonntagszeitung est l’édition dominicale de la Frankfurter Allgemeine Zeitung, le grand quotidien conservateur et libéral allemand. Après sa création, en 2001, la FAS s’est rapidement positionnée comme l’un des principaux journaux du week-end. Les Allemands l’achètent pour la lecture de ses longs reportages et pour la variété des thèmes abordés : le journal mêle le divertissement à l’information politique, culturelle et sociétale.

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UNE BAVURE FRANÇAISE

Deux semaines après le début de l’opération Serval, le 28 janvier dernier, The Independent titrait en une : “Révélations : comment un raid français a tué douze civils maliens”. Selon le quotidien britannique, un hélicoptère d’assaut français aurait bombardé la ville de Konna, dans la région de Mopti, dans le centre du pays, tuant douze civils et blessant quinze personnes. Parmi les victimes figuraient trois enfants âgés de moins de 11 ans. La bavure aurait eu lieu le 11 janvier, au moment où les forces françaises chassaient les islamistes de la ville. Les faits n’ont été rapportés qu’après la reprise de Konna par les troupes françaises et maliennes. C’est au cours de cet assaut que le pilote d’hélicoptère français Damien Boiteux a été tué. Il reste, à ce jour, le seul soldat français officiellement mort dans l’opération Serval. Les autorités françaises n’ont apporté aucun démenti au quotidien londonien. De son côté, la presse française n’a que très peu relayé cette information.


26. D'UN CONTINENT À L'AUTRE

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Belgique Les piliers traditionnels, in memoriam

↓ Photo de Christophe Bortels

La société flamande a longtemps été organisée autour des trois piliers, socialiste, chrétien et libéral mais ce n’est plus le cas aujourd’hui. Le sociologue Luc Huyse, de la KULeuven, explique comment on en est arrivé là.

—De Standaard Bruxelles

L

a Reine Beatrix des PaysBas en a parlé dans son allocution de nouvel an et Karel Verhoeven, le rédacteur en chef du Standaard, a évoqué ici même, il y a quelques mois, la nostalgie que certains en ont. A l’occasion de la débâcle de la banque Arco, cauchemar du mouvement démocrate-chrétien, il en a aussi été question à plusieurs reprises. La “pilarisation” refait son entrée dans le discours politique et cela ne manque pas d’étonner parce qu’en tant que phénomène de société, elle est bel et bien morte. Les racines de la division de la société en piliers remontent à la seconde moitié du XIXe siècle, lorsque la marche en avant de l’Etat séculier put sembler menacer d’aboutir à la création d’une société totalement émancipée de l’Eglise et de la religion. Le clergé décida alors d’ériger entre l’Etat et les croyants un rempart protéiforme constitué de ses propres écoles, hôpitaux, journaux, magazines, clubs de sport, associations culturelles et, ultérieurement, syndicats et mu-

tuelles. L’extension du droit de vote en 1893 fit aussi sentir la nécessité d’encadrer les sympathisants à l’aide d’un parti politique. Le même processus aboutit pratiquement au même moment à la création d’un réseau socialiste identique. Les libéraux suivirent la tendance par après. La pilarisation était la réponse de l’époque à toute une série de défis : l’éducation à la citoyenneté de centaines de milliers d’hommes et de femmes qui affluaient des campagnes vers les villes, l’élargissement du corps électoral et la canalisation d’une classe ouvrière plutôt turbulente. Et cela fonctionna, si bien qu’il était clair que le scénario était appelé à se répéter. Cela se produisit dans les années 20 du XXe siècle, à travers l’occupation de tous les nouveaux terrains défrichés : loisirs, médias, éducation populaire et vacances de plein air. Les piliers n’eurent aucune peine à envahir chacun de ces domaines d’influence. A l’issue de la seconde guerre mondiale, cette stratégie sut prouver à nouveau son utilité dans l’immense tâche de reconstruction de la société qui

s’annonçait. Cette fois ce fut dans l’aide sociale que cette dynamique se manifesta, à travers la création de toutes sortes d’organisations et d’associations catholiques, socialistes et libérales. Une politique de subventions très généreuse des pouvoirs publics leur permit de connaître une croissance spectaculaire. Le développement de l’Etat-providence coïncida donc avec une expansion spectaculaire des piliers. Les dommages collatéraux du système -isolement choisi et intolérance croissante entre piliers- furent acceptés comme inévitables. Entre-temps, la pilarisation s’était mise à jouer un rôle de plus en plus grand dans le maintien de la stabilité politique du pays. Les syndicats et les mutuelles se sont longtemps portées garants de la prévisibilité du comportement des électeurs. Ils procuraient des voix au parti auxquels ils étaient liés et alimentaient la campagne électorale. Le lien étroit avec l’Etat était tout aussi important. A la base de celui-ci, on trouvait une sorte de troc. L’Etat déléguait toute une partie de son action (comme

l’enseignement ou les soins de santé) aux piliers, qui étaient dès lors maîtres chez eux mais aux frais de la communauté. Même la préparation de propositions de lois a pu être confiée aux services d’études d’organisations dépendant de piliers. Ceci faisait d’eux des sortes d’actionnaires de l’Etat, ce qui constituait une sorte d’assurance contre d’éventuels dérapages.

Le Pacte scolaire et le pacte culturel firent apparaître au grand jour les tensions qui pouvaient exister entre catholiques, socialistes et libéraux. Le résumé que nous venons de faire dresse de la Flandre l’image qu’on en a longtemps eue : celle d’une région où l’organisation de la vie quotidienne se faisait sur la base d’un panel

de convictions différentes, au sein de laquelle divers univers coexistaient, qui tous faisaient des affaires lucratives avec l’Etat. Dans les années 50, cette formule fut reconnue assez largement comme un modèle efficace de société et un élément essentiel de toute la machinerie politique. C’est ce qu’on peut déduire par exemple de l’opiniâtreté avec laquelle les Belges de l’époque tentèrent de transposer ce modèle au Congo. Puis vinrent les années 60 et 70. Déchristianisation et dilution des dogmes idéologiques commencèrent à saper le fondement moral des piliers. Le ciment qui faisait la cohésion des différentes familles politiques commença à se ramollir. Dans le même temps, le Pacte scolaire en 1958, puis le pacte culturel en 1972, firent apparaître au grand jour les tensions qui pouvaient exister entre catholiques, socialistes et libéraux. Parallèlement, certains thèmes qui avaient dominé le paysage politique pendant des décennies disparurent du champ de vision. D’autres phénomènes se mirent encore à creuser le fossé qui séparait les différents piliers entre eux. Le désenclavement des campagnes, la mobilité plus grande, la télévision en tant que fenêtre culturelle commune sur le monde allèrent à l’encontre de la tendance à l’isolement des piliers. Les possibilités de maintenir la cohésion et l’enthousiasme des troupes commencèrent à diminuer. Bref, l’âme aussi bien que les fondements matériels des trois familles politiques en prirent un fameux coup. Se produisit alors pourtant un phénomène dont on mesure encore les effets aujourd’hui. La plus grande partie des organisations catholiques, socialistes et libérales parvint à passer le cap. Elles se mirent à changer graduellement de couleur, comme autant de caméléons. A la place du rouge, de l’orange et du bleu, on eut droit à cinquante teintes de gris. Des arguments empruntés à l’économie de marché prirent de plus en plus de place dans les liens que ces organisations entretenaient avec leurs affiliés. Dans chaque réseau, on eut soin de créer des liens financiers et de management, de placer des


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BELGIQUE.

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↙ Dessin de Gaëlle Grisard, pour Courrier international

IMMIGRATION personnages à plusieurs casquettes aux postes-clefs, et d’occuper des positions de marché communes, histoire de créer de nécessaires économies d’échelle : assistance logistique mutuelle, fichiers d’adresses partagés, pouvoir politique. Le maintien des organisations fut aussi facilité par le fait que des lois et décrets avaient ancré pour de bon l’existence des piliers dans la société. Les mandats dans différents organes de consultation et d’avis et les subventions allaient toujours de préférence à ceux qui faisaient partie des réseaux consacrés, ce qui rendait parfaitement possible l’existence d’oligopoles sur le marché du bien-être et de l’aide sociale. Le vieux principe du “J’y suis, j’y reste”. Cette évolution surprit tout le monde, adversaires comme partisans du système. Mais ce ne fut qu’un sursis. A la fin des années 80, ces oripeaux qu’avait revêtu la Flandre durant des décennies se mirent à tomber un par un. La dépilarisation des esprits reprit son cours. Des journaux autrefois très liés à un pilier prirent leur indépendance ou disparurent. Des chaînes comme VTM ou VT4, totalement indépendantes par rapport aux piliers, firent leur apparition. Beaucoup plus d’hommes et de femmes se mouvaient désormais dans des mondes non homogènes. Le caractère idéologique des organisations continua à s’effriter, que ce soit voulu ou le résultat d’une érosion naturelle. Cela put même se traduire occasionnellement par de spectaculaires changements d’appellation. Ainsi lorsque le “Nationaal Christelijk Middenstand Verbond” ou NCMV (Union nationale des classes moyennes chrétiennes) se transforma en “Unie van Zelfstandigen” ou Unizo (Union des indépendants). Ou quand le Standaard retira de sa première page la devise “Tout pour la Flandre, la Flandre pour le Christ”. Et depuis peu, le “Kristelijke Arbeiders Vrouwbereiding” (Mouvement des travailleuses chrétiennes) s’appelle tout simplement Femma. La cohésion au sein des différents piliers commença également à en prendre un coup. Ainsi les trois partis virent se tarir l’afflux de militants en provenance du syndicat, de la mutuelle ou des associations socio-culturelles. Dans le même temps, en Flandre, les trois partis traditionnels ne cessèrent de perdre des voix, au point qu’à trois, ils ne

disposent même plus de la majorité au Parlement fédéral. Bien entendu, cette cure d’amaigrissement électoral ne manqua pas d’endommager les liens lucratifs liant les organisations des piliers à l’Etat. Et dans ce monde-là, rien ne met plus en péril les amitiés qu’une perte de pouvoir. Sous la pression des marchés financiers, les banques et les compagnies d’assurance liées aux piliers, ces oncles d’Amérique de la famille comme Bacob ou Cera, se détachèrent aussi de leurs piliers d’origine. Les banquiers et les agents de change ne fonctionnent plus guère que par rapport à des impératifs purement économiques. Là où les liens étaient restés intacts, comme au MOC, des risques sont apparus et ont conduit à la banqueroute que l’on sait. Que reste-t-il donc des piliers ? L’été dernier (le 14 août 2012) Het Laatste Nieuws suggérait que ce serait une erreur de croire que la dépilarisation de la Flandre serait consommée. Le journal en voulait pour preuve la vague de nominations politiques qui venait de se produire dans plusieurs institutions parastatales, y compris la SNCB et Belgacom. Mais cet exemple est-il vraiment pertinent ? La tendance lourde de donner un caractère politique à toute nomination au sein des pouvoirs publics s’est mise à mener une existence propre, indépendamment de la pilarisation inhérente au XXe siècle. On sera curieux de voir si la N-VA, traditionnellement allergique aux piliers sous toutes leurs formes, en fait bientôt la démonstration. Ce parti ne tardera probablement pas, maintenant qu’il bénéficie à la fois d’un solide ancrage local et régional, à imposer son propre quota de nominations. La Gazet van Antwerpen, dans son édition du 26 novembre dernier, voyait également encore des traces de l’existence de piliers en relation avec l’affaire Arco. Le quotidien anversois prédisait que cette affaire serait réglée par “les derniers reliquats de la Belgique pilarisée”. Mais il est permis de douter de la réussite d’un tel processus. Le consensus pour ce type d’arrangement peut-il encore être trouvé ? Bref, pour la première fois, la société des cinquante prochaines années devra être bâtie sans que les piliers jouent un rôle majeur. —Luc Huyse

Les femmes russes arrivent En dix ans, le nombre de Russes habitant en Belgique a été multiplié par sept. Et la plupart d’entre eux sont des femmes. A la recherche d’un homme ou d’une vie meilleure.

—De Morgen Bruxelles

C

’est une amie qui a conseillé à Anna Kobzareva, 49 ans, d’aller chercher un mari en Europe. “Mon amie était elle-même mariée à un Français”, raconte-t-elle. “Elle avait peur que je vieillisse seule. Moimême, je m’étais déjà résignée à mon sort. C’est surtout par curiosité que je me suis inscrite sur un site de rencontres. Mais quand j’ai vu le profil de ce Belge qui avait l’air si sympathique, je me suis très vite emballée. Il m’a écrit qu’il cherchait une femme pour l’aimer, la protéger et la bichonner. Je n’avais jamais entendu un homme russe présenter les choses de cette façon. Et il y a sept ans, j’ai fini par venir m’installer en Belgique et je l’ai épousé.” Anna est loin d’être la seule à être venue chercher son bonheur en Belgique. Entre 2001 et 2011, le nombre de Russes qui séjournent légalement dans notre pays a augmenté de manière spectaculaire : de 2627 à 18812. Ils re-

présentent désormais 2,2 % des immigrants, selon les chiffres d’Eurostat auxquels le Centre pour l’Egalité des chances et la Lutte contre le racisme a eu accès. Quand on examine les chiffres pour l’ex-Union soviétique, on arrive au même résultat. Il y a un peu plus de dix ans, la Belgique comptait 4029 immigrants originaires des anciennes républiques soviétiques. En 2011, ce nombre avait été multiplié par dix. Et une tendance similaire est constatée aux Pays-Bas. “Ce qui est particulier, c’est qu’il y a plus de femmes de ces pays qui viennent ici que d’hommes et que souvent, elles viennent seules”, explique Christiane Timmerman du Centrum voor Migratie en Interculturele Studies (Centre d’Etudes Interculturelles et sur les Migrations) de l’Université d’Anvers. Selon les chiffres les plus récents dont dispose Eurostat, en 2010, 1156 hommes russes sont venus s’installer en Belgique contre 1493 femmes. “La

plupart du temps, c’est le contraire. Ce sont les hommes qui font le plus de projets d’émigration parce qu’ils sont moins retenus par des contraintes sociales, comme d’être tenu de s’occuper d’une famille”, poursuit-elle. “Mais en Russie ou en Ukraine, les femmes ont l’impression que leur pays régresse. A l’époque soviétique, l’égalité entre hommes et femmes était une valeur alors que, depuis la chute de l’URSS, il y a un réflexe conservateur. Il y a moins d’opportunités pour les femmes, y compris sur le marché du travail. Et beaucoup de femmes qui ont fait des études supérieures finissent par avoir envie d’aller tenter leur chance ailleurs, en Europe. La situation des droits de l’homme dans certaines anciennes républiques soviétiques est également souvent un incitant à l’émigration. Et à partir du moment où une solide communauté russe se crée quelque part, d’autres immigrants suivent rapidement. L’immigration attire l’immigration.” Le mariage est bien souvent un instrument pratique dans ce cas. Ce n’est pas pour rien que l’on présente souvent la Russie et l’Ukraine comme des “pays pourvoyeurs de fiancées”. Selon Christiane Timmerman, “ce qui joue certainement aussi, c’est que dans les anciennes républiques soviétiques, il y a la plupart du temps plus de femmes que d’hommes. Cela pousse les femmes à regarder audelà des frontières. Pour les femmes, c’est souvent aussi un moyen d’accomplir facilement leurs rêves de migration et de venir concrétiser ici leurs ambitions professionnelles.” Mais dans le cas d’Anna, l’amour était le seul moteur. “En Russie, j’ai étudié le français, l’allemand et la littérature internationale à l’université. Pour travailler, je n’avais pas besoin de m’expatrier. Mais je voulais reconstruire un nid familial. J’étais divorcée avec un fils adolescent. Et mon expérience était que les hommes russes de mon âge sont souvent alcooliques, sans travail ou pas très fidèles en amour. Mon mari et moi étions bien sur la même longueur d’onde. C’était simplement un type honnête et travailleur qui cherchait un peu de chaleur.” Elle ne l’a pas non plus fait pour l’argent, assure-t-elle. “Dans le cas de mon amie, c’était un peu différent : elle est clairement venue chercher un homme européen parce qu’elle voulait un peu plus de confort. Mon mari est indépendant et il préfère que je ne travaille pas mais ne rien faire, ce n’est pas mon genre. Donc, pour m’occuper ici, je fais du volontariat et j’apprends le néerlandais.” —Kim Van De Perre


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Courrier international — no 1164 du 21 au 27 février 2013

à la une

↑ Dans un McDonald’s à Rome. Luca est handicapé. Depuis l’année dernière, il ne reçoit plus d’aides sociales. Sur les 26 milliards d’euros de réductions des dépenses publiques prévues dans le plan d’austérité triennal de Mario Monti, 5 concernent les dépenses de santé.

ITALIE VIVEMENT DEMAIN! ↑ Ilenia Piccioni et Antonio Tiso, tous deux âgés de 35 ans, sont les auteurs du reportage photo qui illustre notre dossier. In vision/RÉA

A la veille des élections générales des 24 et 25 février, Courrier international a choisi de dresser le portrait de la société italienne. Les mesures d’austérité du gouvernement de Mario Monti ont contribué à réduire le déficit public et à restaurer la confiance des marchés. Mais l’économie demeure fragile et au quotidien les Italiens doivent faire face au chômage – qui touche particulièrement les jeunes (lire l’article du Corriere della Sera p. 31). L’ensemble de la classe moyenne est aujourd’hui précarisé (lire ci-contre le reportage de La Repubblica). —Service Europe


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Courrier international — no 1164 du 21 au 27 février 2013

↑ Victime de la crise économique, Alessandra a perdu son emploi. Elle a dû retourner vivre chez ses parents, à Rome, avec son fils Youssef. En Italie, notamment dans le sud du pays, les femmes sont plus touchées par le chômage que les hommes.

Chronique d’un pays en crise La récession a laminé la classe moyenne. La Repubblica est allée à la rencontre de quelques-uns des 8 millions d’Italiens qui vivent avec moins de 1 000 euros par mois. —La Repubblica (extraits) Rome es chiffres traduisent mal la réalité. A force de matraquage, on s’y est habitué. On n’y prête plus vraiment attention, mais les témoignages parlent d’eux-mêmes. La caissière du supermarché, le boulanger, ce garçon qui pourrait être notre fils, le père entre deux âges, la mère de famille : toutes ces histoires résonnent familièrement à nos oreilles. Voilà le vrai visage de l’Italie. Nous sommes engourdis par une campagne électorale qui s’enlise dans les débats sur les retraites et les impôts, les “esodati” [ces préretraités piégés par la réforme

L

des retraites] et les cotisations. Le monde politique, à la chasse aux voix, s’adresse uniquement à ceux qui travaillent ou ont travaillé. Mais presque la moitié du pays est sans emploi, travaille au noir, ou pour un revenu inférieur à 1 000 euros. Les données ministérielles révèlent que les ménages italiens gagnent en moyenne moins de 20 000 euros par an, à des années-lumière des polémiques sur l’impôt sur la fortune. Si l’on en croit les statistiques, nous sommes redevenus pauvres : plus de 8 millions d’Italiens, soit 1 ménage sur 10, dépensent à peine 1 000 euros par tête et par mois, un chiffre qui correspond au seuil de pauvreté relative fixé par l’Istat [Institut

L’auteure CONCITA DE GREGORIO, 50 ANS, est grande reporter à La Repubblica. Elle fut la première femme à diriger le journal communiste L’Unità, de 2008 à 2011. Elle a écrit de nombreux ouvrages sur l’Italie contemporaine. Dans son livre Io vi maledico (éd. Einaudi, 2013), elle a collecté les témoignages d’Italiens fragilisés par la crise. A travers ces portraits, elle remonte à l’origine de leur résignation et de la colère qui sous-tend leurs revendications. Son compte Twitter est suivi par plus de 111 000 abonnés.

national de statistique]. C’est un bond en arrière de vingt-sept ans. Chez les couples, la séparation est devenue un luxe réservé aux riches, la classe moyenne a glissé vers l’indigence, les pères dorment dans leur voiture et vont manger chez Caritas [organisation caritative catholique] pour pouvoir verser leur pension alimentaire. La nouveauté, comme en témoignent ces six histoires ordinaires, c’est qu’il est désormais banal d’acheter à moitié prix le pain de la veille, de faire provision de viande périmée à prix cassés au supermarché, de brader ses diplômes pour décrocher un job à 800 euros ou finir serveur dans un pub, au noir, dans l’indifférence générale. Et c’est partout pareil. L’ascenseur social n’est pas seulement rouillé, en panne, gangrené par les magouilles et les arrangements politiques ; il est bloqué en marche arrière. Il ne monte pas : il descend. Les fils sont plus mal lotis que leurs pères, un jeune diplômé en droit, fils d’ouvriers du Sud, a honte d’avouer que ses études ne mènent à rien. Le travail manque, point final. La seule question qui compte, celle qui devrait être au cœur de la campagne électorale, la voici : comment redonner du travail aux Italiens ? ANTONIA L., 57 ANS, OPÉRATRICE DE CENTRE D’APPELS “Je m’appelle Antonia L. J’ai 57 ans et je vis avec ma fille âgée de 18 ans. J’ai commencé à travailler dans un centre d’appels après mon divorce, il y a


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“LES GENS FONT LA QUEUE POUR ACHETER LE PAIN DE LA VEILLE À MOITIÉ PRIX” “SUR LE PAPIER JE SUIS AVOCAT, MAIS JE TRAVAILLE COMME SERVEUR POUR 400 EUROS PAR MOIS”

trois ans. Mon ex-mari ne peut pas m’aider. Je suis payée 80 centimes brut par appel. Le salaire mensuel dépend de mon rendement. Si l’on inclut les heures supplémentaires, je peux arriver à 800 euros. Au centre d’appels, il y a surtout des femmes, souvent des mères célibataires qui se trouvent dans la même galère que moi. Avec deux collègues, on a pris un appartement en colocation il y a deux ans dans le quartier de Cinecittà [quartier populaire du sud de Rome]. A la maison nous sommes trois femmes, plus une ado, la mienne, et trois enfants. Chacune de nous partage sa chambre avec ses enfants. On fait les courses à tour de rôle, une fois par semaine, au discount. On n’a qu’une seule voiture, qu’une seule télé, qu’un seul ordinateur. On se répartit tout par tranche horaire et par jour. C’est une espèce de communauté années 1970, sauf qu’à l’époque on le faisait par choix, pas par nécessité. Mon père était employé, ma mère institutrice. Ils ont envoyé leurs trois enfants à l’université, nous avions une petite maison de vacances à la mer. Moi, j’ai dû mentir sur mon diplôme, sinon j’aurais été trop qualifiée pour décrocher ce poste. Ma fille dit qu’étudier ne sert à rien, je ne sais plus quoi lui répondre. J’ai fait de la politique dans ma jeunesse, j’ai même pris ma carte. Maintenant c’est fini, je ne vais plus voter.” X, CAISSIÈRE “Je préférerais que vous ne citiez pas mon nom. Je ne voudrais pas m’attirer d’ennuis, ça serait le pompon. Je travaille ici comme caissière depuis huit ans. Je suis la seule rescapée de la première série d’embauches. Maintenant, je vois arriver des filles qui sont virées un jour pile avant la fin de leurs trois mois de contrat. Contrats de formation, qu’ils appellent ça : ils te paient des miettes, te ‘forment’, puis te mettent à la porte pour faire de la place à une autre. A la longue, tu gâches ta jeunesse, et puis, à 40 ans, comment tu fais pour trouver du boulot ? Ici, on fait des promos de dernière minute. Vous ne les avez pas remarquées ? Ce sont celles avec les étiquettes jaunes. Vingt-quatre heures avant la date limite, le fromage, le lait ou la viande sont soldés jusqu’à 80 %. Des trucs à manger tout de suite, le soir même, avant qu’ils se gâtent. Mais encore bons, hein ! Tenez, regardez bien : tout le monde le fait. Ici, à Saint-Jean-de-Latran [au sudest de Rome], il y a beaucoup de retraités. Ils viennent avec 10 euros dans leur porte-monnaie et leur sac plastique à la main. Et puis, quand on dit ‘retraité’, on pense à un petit vieux, mais les retraités que je vois défiler ont parfois moins de 60 ans. T’es loin d’être vieux à 58 ans, mais, si ton salaire passe d’un jour à l’autre de 2 000 à 900 euros, avec encore des enfants à charge… Ils arrivent bien sapés, mais ils passent en caisse avec trois articles.” LUIGI, 64 ANS, BOULANGER “On a fait mettre une pancarte à l’extérieur : ‘Pain de la veille à moitié prix’. Pour ménager les susceptibilités, j’ai recommandé à mes employés la plus grande discrétion. Vous savez bien comment ça

↑ Une famille dans la banlieue de Rome, à Cinecittà. Le pouvoir d’achat des ménages a enregistré une baisse de 4,1 % sur les neuf premiers mois de 2012.

marche : mieux vaut faire envie que pitié. Ici, tout le monde se connaît, c’est une petite ville. Mais je vois bien qu’il a du succès, mon pain de la veille. Je m’appelle Luigi Di Ianni, j’ai 64 ans. J’étais commerçant ici, à Sulmona [dans les Abruzzes]. Je suis parti en retraite, puis j’ai repris la boulangerie Parfum de pain, qui fait aussi pâtisserie. Une activité de taille moyenne : trois points de vente. Ma femme et mon plus jeune fils me donnent un coup de main et j’emploie huit personnes. Noël a été un vrai désastre. Avant, j’en vendais tous les jours, des gâteaux ; aujourd’hui, seulement les jours fériés et les dimanches, et encore. Je les vois, les gens, dans les magasins, je connais bien Sulmona. La ville se meurt. Nous sommes à côté de L’Aquila, nous avons traversé des moments difficiles. Beaucoup de gens se retrouvent au chômage technique, avec leurs enfants qui sont revenus vivre à la maison. Il faut bien les entretenir ! Vous savez, notre pain d’hier, il est encore bon. Et puis le pain, c’est sacré. Interdit de le jeter. D’ailleurs, les clients en raffolent. Et ils ajoutent, comme pour se justifier : ‘Vous comprenez, j’en mets dans les boulettes de viande, ou dans la farce.’ Ce n’est pas toujours vrai, mais ça ne fait rien.” SILVIA, FILLE D’UN CHEF D’ENTREPRISE “J’ai écrit à Mario Monti et à Giorgio Napolitano [le président de la République]. Je voulais leur demander de suspendre les ordonnances d’injonction de payer. Mon père s’est suicidé à cause de ça. Pour nous remettre d’aplomb, il aurait fallu un peu de temps, un peu de liquidités, et surtout ne plus être sommés de payer. Les mois passaient et les factures continuaient d’arriver : 180 000, 200 000 euros chaque fois. Papa s’est tué. C’est l’administration publique qui l’a achevé. L’entreprise a fermé. Les travaux finis jamais payés. Livrés en temps et en heure, avec la main-d’œuvre et le matériel déjà réglés, et les aides des collectivités locales, des ASL [Azienda Sanitaria Locale, bureaux locaux du Service sanitaire national] qui se font attendre. Comment tu fais entre-temps pour continuer à

Repères Scrutin 24 et 25 février : élection des 630 députés de la Chambre basse, des 315 sénateurs de la Chambre haute et du président du Conseil pour un mandat de cinq ans. Contexte Les Italiens se rendent aux urnes après vingt ans de berlusconisme suivis d’une année de gouvernement “technique” sous la conduite de Mario Monti. Enjeux Avec Monti, l’Italie a retrouvé sa crédibilité sur le plan international. Les capitales européennes s’inquiètent du résultat de ces élections et de ses conséquences pour l’Europe. Forces en présence  La coalition de centre gauche, menée par Pier Luigi Bersani ; le Peuple de la liberté (PDL) de Silvio Berlusconi ; les centristes représentés par Mario Monti ; le Mouvement 5 étoiles (Movimento 5 Stelle, M5S) de Beppe Grillo ; la Ligue du Nord, parti xénophobe.

payer les charges de tes employés ? Où tu trouves l’argent ? Et, au moindre, retard cette même administration publique qui ne te règle pas les travaux qu’elle te doit, elle te retire tes permis, te refuse les certificats qui te servent pour l’accès aux crédits bancaires. Et tu meurs, à force, parce qu’il faudrait aussi parler de l’usure bancaire qui t’étrangle et te met à genoux. Mais je ne veux pas en parler, je suis trop fatiguée. J’ai un petit garçon, je dois penser à lui. J’ai pensé quitter mon village, ma région, la Vénétie, ce prétendu poumon productif de l’Italie, bien sûr, et puis quoi encore ! Mais pour aller où ? Je m’appelle Silvia, laissez tomber le nom de famille. Je suis fatiguée, je vous dis.” UMBERTO, 52 ANS, DIVORCÉ “Qu’est-ce que vous voulez savoir que je n’ai pas déjà raconté ? Tout le monde vient nous interviewer, comme si on était des bêtes de foire : ‘Les foyers pour hommes séparés’ en gros titre, et puis en dessous toujours les mêmes histoires, toutes pareilles. Ça fait des années que ça dure et personne ne s’est jamais inquiété du sort d’un homme qui gagne 1 200 euros, divorce et doit verser une pension alimentaire et entretenir ses enfants. Comment voulez-vous qu’il s’en sorte ? Il se débrouille avec 300 euros par mois. Il se retrouve à la rue. Il dort dans sa voiture. Je m’appelle Umberto, j’ai 52 ans, je suis hébergé dans une chambre des pères missionnaires de l’ordre des Oblats à Rho [dans la province de Milan] depuis huit mois. Mon fils a 11 ans et j’en ai la garde une semaine sur deux. La maison, je l’ai laissée à sa mère. Quand il vient, on dort dans le même lit, même s’il n’est plus tout petit maintenant. Mais il ne se plaint pas. J’ai un diplôme de graphiste. Je travaille dans une boîte. J’ai essayé de trouver un deuxième travail, mais c’est déjà un miracle d’avoir réussi à garder le premier. J’ai été en dépression pendant un bon moment. Après cette période d’apathie, je suis devenu fou de rage. Mais comment est-ce possible d’en arriver là, de devoir s’en remettre à la charité ? J’ai arrêté de


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moyenne nationale. Imaginez dans quel état se trouve l’Italie du Sud ! En dix ans, le pourcentage des diplômés italiens partis chercher fortune à l’étranger est passé de 11 % à 28 %. Face à des phénomènes de cette ampleur, on serait en droit d’attendre une réaction du monde politique : qu’il s’interroge, prenne des décisions, élabore des stratégies précises et des mesures concrètes. Aucun pays ne peut décemment se permettre de sacrifier une génération entière. Attente vaine : nos candidats s’écharpent sur les impôts et les retraites. La génération des moins de 30 ans est en train de devenir transparente. La frustration pourrait, à force, engendrer de la colère, avec des conséquences dramatiques. Les signes avantcoureurs ne manquent pas.

A la une ↑ Rome, quartier de Cinecittà. Elisabetta et Debora discutent du report d’expulsion que Debora a réussi à obtenir de son propriétaire.

regarder la télé, les débats politiques me mettaient hors de moi. J’ai vendu ma voiture, j’accompagne mon fils à l’école en bus. Il a honte, il préfère qu’on descende à l’arrêt d’avant. Il vaudrait mieux ne jamais divorcer. Résister, encaisser, mais rester. Moi, je n’y suis pas arrivé et maintenant je paie.” GIUSEPPE, 24 ANS, DIPLÔMÉ EN DROIT ET SERVEUR “Je m’appelle Giuseppe Minafro, j’ai 24 ans. Ma famille vient d’un hameau de Sala Consilina [dans la province de Salerne, en Campanie]. Nous sommes d’extraction paysanne, mes parents sont ouvriers. J’ai un frère et une sœur. Nous n’avons jamais manqué de rien. J’ai toujours vu mes parents beaucoup travailler. Mais, le dimanche, il y avait du gâteau et du vin doux à table. L’été, on partait en vacances à la mer, on n’était pas à plaindre. Mes parents ont dû faire des sacrifices pour nous, pour moi en particulier parce qu’ils m’ont envoyé à Rome et ont payé mes livres, le loyer de ma chambre, les billets de train aller-retour. J’ai fini mes études de droit, avec une spécialisation en droit pénal. On a fêté ça à la maison. Une belle fête, la moitié du village était là, à me dire : on est fier de toi, bravo Peppino, maintenant que te voilà avocat, tu dois nous rendre justice. Mais je ne suis pas avocat et je ne le serai jamais. Je suis fils de personne, comme on dit par chez nous. Dans la magistrature, les concours sont bouchés. Je travaille dans un pub derrière le Campo de’ Fiori [à Rome]. Je suis serveur de nuit : j’embauche à 19 heures et je finis à 3 heures du matin, pour 400 euros par mois. Sans contrat, bien sûr. J’ai une copine, on se partage le loyer de la chambre. Au village, personne ne sait que je ne travaille pas comme avocat, et je dois dire à mes parents : attendez encore un peu avant de venir, que je m’installe. Comment je fais pour leur expliquer, à eux qui n’ont pas étudié après le collège, que mon doctorat ne me sert à rien ?” —Concita De Gregorio

A la une

ET SI L’ÉCONOMIE S’ÉCROULAIT ? “Qui peut sauver l’Italie ?” titre The Economist daté du 14 février 2013. “Si la 3e économie de la zone euro ne réussit pas à relancer sa croissance […], non seulement les Italiens vont perdre tout espoir, mais leurs voisins du nord de l’Europe risquent de perdre patience”, met en garde l’hebdomadaire britannique, pour qui l’idéal serait un Mario Monti président du Conseil. Il juge toutefois “passable” l’hypothèse d’un Pier Luigi Bersani, candidat du centre gauche, en chef du gouvernement, avec Monti au ministère de l’Economie.

LES JEUNES : GÉNÉRATION TRANSPARENTE Les moins de 30 ans n’ont jamais été aussi précaires. Ce sont aussi les grands oubliés de la campagne électorale. —Corriere della Sera (extraits) Milan ersonne ne pourra accuser le futur gouvernement de ne pas avoir tenu ses promesses envers les jeunes Italiens, pour la simple raison qu’il n’en aura fait aucune. Les nouveaux électeurs sont pour l’instant les grands exclus de la campagne électorale. La politique s’apparente à une discothèque gardée par des gorilles qui leur barrent le passage. Les cinq coalitions en lice semblent tout droit sorties de Gangnam Style : elles s’agitent, gesticulent, se déhanchent, se bousculent pour attirer les feux des projecteurs. Les jeunes Italiens les contemplent à travers la petite lucarne et laissent des commentaires navrés sur les réseaux sociaux. La tentation de l’abstention est forte, mais ce serait faire le jeu des détracteurs de la politique, qui n’attendent que ça. Les réseaux sociaux traditionnels se délitent progressivement. Les familles ont épuisé leurs réserves de patience et d’argent. Les boutiques de rachat d’or, le marché immobilier et l’évolution de la consommation de biens durables en témoignent. Le taux de chômage des jeunes actifs (15-24 ans) atteint 37 %, un record depuis 1992. Et il s’agit d’une

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Sans concession. La boulimie télévisuelle des vétérans de la politique – soixante-trois heures pour Silvio Berlusconi, soixante-deux pour Mario Monti, vingt-huit pour Pier Luigi Bersani (PD, Parti démocrate, gauche) entre le 2 décembre et le 14 janvier 2013 – risque de tourner à la provocation. Les passages à la télé d’Antonio Ingroia ( juge antiMafia à la tête de la liste Révolution civique, à gauche du PD) virent à la foire d’empoigne ; loin des écrans, Beppe Grillo (Mouvement 5 étoiles) ne fait pas mieux. Comme un air de déjà-vu et de déjà-entendu. L’Italie politique de 2013 ressemble à la petite ville d’Un jour sans fin, où, chaque matin, le protagoniste, joué par Bill Murray, est condamné à revivre la même journée. Les ardeurs jeunistes du gouvernement Monti se sont limitées à la réintroduction de l’apprentissage et à un “Agenda digital” [mesures en faveur de l’innovation et de la numérisation des données administratives] difficile à mettre en œuvre. Le Mouvement 5 étoiles propose “une indemnité chômage garantie” sans s’étendre sur son financement. La droite, qui évite le sujet, a banni les jeunes de ses listes pour faire de la place à la garde prétorienne du chef. La gauche, bien qu’elle présente quelques nouvelles têtes, ne propose aucune mesure radicale touchant ses jeunes concitoyens. Le prêt d’honneur évoqué par Anna Finocchiaro [ancienne ministre de l’Egalité des chances, présidente du groupe PD au Sénat] n’est qu’un cautère sur une jambe de bois, alors que nous avons besoin de flexibilité à l’embauche et au licenciement. Si nous voulons une autorité nouvelle et vigoureuse à la barre de l’Italie, ne brocardons pas les pilotes de demain : ils nous laisseront sur le bord de la route, et ils auront raison. Surtout, ne faisons pas semblant de vouloir les aider, alors que nous ne sommes prêts à aucune concession. —Beppe Severgnini* * Journaliste et écrivain, Beppe Severgnini, 57 ans, anime un forum sur le Corriere della Sera intitulé Italians (6,6 millions de pages vues par mois). Il est l’auteur de Italiani di domani (Les Italiens de demain, 2012, éd. Rizzoli).

Taux de chômage (2012, en %) des moins de 25 ans

global

36,5

ITALIE

FRANCE

MOYENNE DE L’UE SOURCE : EUROSTAT

11,2 25,5 10,6 23,4 11,7


32. À LA UNE

Décryptage LES MOTS DE LA CAMPAGNE

Spread Un de ces anglicismes dont les Italiens raffolent. Le spread désigne ici l’écart de taux d’emprunt entre l’Italie et l’Allemagne. Le mot est entré dans le vocabulaire des Italiens avec le gouvernement technique de Mario Monti, en 2011, qui a tout fait pour le faire baisser dans le but de rassurer les marchés. “Le spread, qu’est-ce qu’on en a à faire ?” a déclaré à la mi-décembre Berlusconi. Une manière de fustiger la politique germano-centrée de son successeur.

IMU Impôt municipal unique. Taxe d’habitation très controversée. Abolie en 2008 par Berlusconi, elle a été étendue aux résidences principales par le gouvernement Monti en décembre 2011. S’il a permis d’améliorer les comptes publics – son produit est estimé à 4 milliards d’euros sur l’année 2012 –, il est très impopulaire. En cas de victoire, le Cavaliere a promis de rembourser cet impôt aux Italiens. De la pure démagogie, selon ses détracteurs.

Esodati Littéralement “travailleurs en exode” ou “exodés”. Néologisme qui désigne les salariés incités à prendre leur retraite anticipée et victimes du relèvement de l’âge légal de la retraite voulu par le gouvernement Monti (fixé à 66 ans en 2018). Ces personnes se retrouvent sans revenus pendant une période plus longue que prévu. Les esodati symbolisent les ravages de la politique de rigueur infligée aux Italiens.

Redditometro Littéralement “indicateur de richesse”. Instrument mis en place par le gouvernement Monti pour aider l’administration fiscale à évaluer si les achats d’un contribuable sont cohérents avec ses revenus déclarés. Le but : faire la chasse aux fraudeurs fiscaux ou aux faux pauvres.

Porcellum Nom donné au scrutin proportionnel avec prime à la majorité, inventé par l’ancien ministre de la Ligue du Nord Roberto Calderoli en 2005. Qualifié par son auteur lui-même de porcata (“saloperie”), ce scrutin doit son surnom latinisé à un politologue. Cette loi fait du système électoral italien un système byzantin unique en Europe qui encourage le clientélisme et la fragmentation de l’offre politique. Principal reproche : ses listes bloquées. Ce sont les candidats choisis au préalable par les partis qui sont élus et non ceux qui ont obtenu le plus de voix.

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LES DIX ERREURS D’UN DÉBUTANT Grand favori du scrutin, Pier Luigi Bersani, candidat de la gauche, pourrait l’emporter de justesse, ou même ne pas l’emporter du tout. —Linkiesta (extraits) Milan 1‒ A quoi bon le nier : la présence de Matteo Renzi [maire de Florence, 38 ans, principal concurrent de Pier Luigi Bersani aux primaires du Parti démocrate (PD)] aurait été une formidable locomotive électorale. On a préféré faire mine de rien et l’écarter de la campagne. Pourtant, selon certains calculs, le premier meeting en tandem de Bersani avec Renzi, à Florence [le 1er février], a valu à Bersani deux points de plus dans les sondages. 2‒ Son attitude vis-à-vis du candidat Mario Monti est trop ambiguë. De nombreux électeurs de centre gauche ont eu l’impression que le PD et le Professore avaient déjà signé un accord pour l’après-élection. Silvio Berlusconi en a profité en dénonçant à plusieurs reprises leur “magouille” et en faisant passer un message potentiellement fatal : “Les voix de Bersani finissent inévitablement dans l’escarcelle de Monti (et vice versa).” 3‒ Ses liens avec Nichi Vendola, leader du petit parti Sinistra Ecologia e Libertà, SEL (gauche radicale), sont trop étroits : ils ont signé une alliance officielle. Ne pouvait-il pas se contenter d’une alliance politique, sans s’embarrasser d’un procès-verbal ? Il a fini par se retrouver trop souvent au centre des critiques mutuelles que s’adressent Mario Monti [libéral] et Nichi Vendola [antilibéral]. 4‒ Silvio Berlusconi n’a pas été pris au sérieux. Quand le Cavaliere a annoncé sa candidature, trop de dirigeants au sein du PD ont ouvert le champagne. Ils pensaient avoir déjà remporté la campagne électorale. Ils ont presque tous snobé le défi lancé par l’ancien président du Conseil. Et pourtant, de show télé en show télé, Silvio Berlusconi a fait des merveilles. Avec l’aide non négligeable du scandale MPS [le Monte dei Paschi di Sienna : la plus vieille banque d’Italie, étroitement liée à la gauche italienne, a dissimulé des pertes colossales], le Peuple de la liberté (PdL) est remonté dans les sondages. 5‒ Le leitmotiv du vote utile est plus qu’un slogan, c’est un véritable mantra. Sommes-nous sûrs de son efficacité ? Combien d’Italiens le secrétaire du PD aura-t-il convaincus avec ses mises en garde ? Il risque plutôt d’avoir offensé quelques électeurs (en quoi un vote est-il moins digne que les autres ?). 6‒ Ses faibles talents télévisuels. Silvio Berlusconi, son adversaire politique principal, est un magicien de la télévision. Médiatiquement parlant, Bersani ne tient pas la comparaison avec le Cavaliere. Le secrétaire du PD a beau être compétent, préparé, sérieux, fiable, il ne passe pas bien. 7‒Sa gestion des élections régionales en Lombardie. Moins de quinze jours avant le scrutin, le PD discutait encore des désistements et des désignations [des candidats dans la région]. La Lombardie est une région clé pour les futurs équilibres politiques. La majorité au Sénat se jouera probablement là.

A la une

↑ A Rome, dans les locaux d’un “groupe d’acquisition p des produits bio à prix réduit.

BERSANI OU BERLUSCONI ? A une semaine d’intervalle, le principal magazine de la droite conservatrice en Italie, Panorama, a publié en une les portraits en gros plan des deux candidats favoris, au coude à coude dans les sondages. Bersani a sous-évalué le “facteur B” (pour Berlusconi), estime l’hebdomadaire. “La gauche le croyait fini jusqu’à ce que l’alien Berlusconi ouvre de nouveau le jeu.” “Sbancato” (ruiné), titrait l’hebdomadaire, franchement pro-Berlusconi, une semaine auparavant, le 6 février. “Après le scandale de Monte dei Paschi [la plus vieille banque d’Italie, liée à la gauche], Bersani n’est plus certain de l’emporter”, soulignait le magazine milanais.

8‒ Les polémiques avec le candidat Antonio Ingroia, leader de Révolution civile (RC, extrême gauche). Au dire de l’ancien magistrat palermitain, le Parti démocrate aurait demandé à RC de retirer ses candidats dans certaines circonscriptions afin de ne pas avantager le centre droit. Bersani assure qu’il n’y a eu aucuns pourparlers. Dans le doute, l’image du parti en sort écornée : un centre gauche effrayé par l’adversaire, qui tente de contourner les règles pour vaincre. 9‒ Le rythme de la campagne électorale n’a pas été suffisamment étudié. Bersani a commencé trop tôt. Quand les autres ont lancé leur campagne, il semblait avoir déjà décoché tous ses coups. Au point que Silvio Berlusconi s’est permis de présenter l’annonce choc du remboursement de la taxe foncière (l’IMU) avec trois semaines d’avance sur le date des élections. 10‒ Beppe Grillo pose un problème à tous les partis. Le Mouvement 5 étoiles pêche des voix aussi bien au centre gauche qu’au centre droit. Résultat : tout le monde attaque l’ancien comique. Berlusconi le traite de communiste et Bersani de fasciste, sans se rendre compte qu’ils jouent son jeu. Ces derniers jours, c’est l’impression d’un front politique uni, coalisé contre lui, qui domine. Exactement l’image que Grillo veut renvoyer au pays. —Marco Sarti

SOURCE LINKIESTA Milan, Italie Site Internet (linkiesta.it) Créé en 2011, Linkiesta est un pure player (sans édition papier) dont le nom est formé à partir des mots link (“lien”) et inchiesta (“enquête” en italien). Il propose des enquêtes approfondies sur des thèmes sociaux, politiques et économiques, et se définit comme un site d’information indépendant : aucun actionnaire ne possède plus de 5 % du capital. Il a 38 791 fans sur Facebook.


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Contexte UNE CAMPAGNE ENTACHÉE PAR LES AFFAIRES

n populaire” (GAP). Les GAP proposent

PARME, SON THÉÂTRE, SES SCANDALES Minée par la corruption, la capitale du bien-vivre est devenue celle de la magouille. A l’image du pays. —La Stampa (extraits) Turin renez toute l’ordure (morale) qui a éclaboussé l’Italie ces dix dernières années : les affaires de traitement des ordures (ménagères), les pots-de-vin, le financement illégal des campagnes électorales. Assaisonnez de dette publique, de banqueroutes privées et d’obligations d’Etat frauduleuses. Ajoutez les comptes suspects du monde du football, saupoudrez d’escort girls, de courtisans et de demi-mondaines. Mélangez le tout et essayez d’imaginer une petite ville de province qui en offre un recueil. Impossible, direz-vous. Mais, en Italie, tout est possible et tout finit par arriver. Au cours de la dernière décennie, Parme n’a été épargnée par aucun des maux que nous avons énumérés. Cette ville qui fut un jour la capitale d’un duché, dont la beauté envoûta la femme de Napoléon, cette ville qui est la capitale et l’emblème – à l’échelle européenne – du bien-manger et du bien-vivre, la ville de l’opéra et du mélodrame, cette ville qui devrait se reposer sur ses lauriers a marqué le dixième anniversaire de l’arrestation de Calisto Tanzi [fondateur et patron du groupe industriel de produits laitiers Parmalat] par un autre scandale, où sont impliqués un ancien maire, un conseiller régional, des entrepreneurs, etc.

P

“En moins d’un mois, le nombre d’entreprises cotées en Bourse faisant l’objet d’une enquête de la magistrature italienne est passé à onze (sur les quarante plus grandes valeurs cotées)”, écrivait Il Foglio le 15 février dernier. Ce chiffre donne la mesure des scandales financiers retentissants qui ont éclaté tout au long de la campagne. La banque Monte dei Paschi, la compagnie pétrolière Saipem, ENI (société nationale des hydrocarbures) et Finmeccanica sont les dernières mises en cause. Tout au long de l’année 2012, divers scandales de corruption ont également touché le monde politique, aussi bien à droite qu’à gauche. Comme l’a lui-même dénoncé Mario Monti, la situation serait similaire à l’opération Mains propres en 1992. Exaspérés, les Italiens pourraient opter pour le vote de contestation. Porté par un rejet massif des partis traditionnels, le Mouvement 5 étoiles de l’ex-comique Beppe Grillo en serait le principal bénéficiaire. Elle retrouve aujourd’hui son statut de capitale, mais de la magouille, cette fois. Aucune autre ville italienne n’a réussi, malgré les louables efforts d’innombrables hommes politiques et entrepreneurs, à faire mieux, ou plutôt pire. L’immonde fil rouge qui jalonne ces dix dernières années, et va du krach de Parmalat aux récentes arrestations pour corruption [de Pietro Vignali, ancien maire PDL de Parme, et de quelques-uns de ses adjoints] fait presque regretter les intrigues galantes d’autrefois : la liaison scandaleuse entre l’industriel Bubi Bormioli et l’ancienne serveuse Tamara Baroni, l’affaire de la danseuse Katharina Miroslawa [accusée dans les années 1980 de l’assassinat de l’industriel Carlo Mazza], etc. Des événements circonscrits au domaine du fait divers, et donc relégués dans cette zone grise de l’âme humaine où la méchanceté le dispute à la folie des hommes.

Trahison. Ici, au contraire, c’est le système entier qui semble pourri, le pouvoir, avec toutes ses collusions et dans ses moindres recoins. Il semblerait que toute la classe dirigeante ait trahi. Au fond, tout ce que nous avons dit n’est qu’un long prologue qui montre pourquoi Parme, capitale de la magouille, doit être regardée comme un avertissement. Ce n’est pas un hasard si Parme est la première ville d’envergure (et pour l’instant la seule) à avoir vu triompher la liste de Beppe Grillo [ex-comique au discours populiste] aux municipales. Bien sûr, son jeune maire Federico Pizzarotti l’a emporté en partie grâce aux électeurs de l’ancien édile – oui, celui qui a fini derrière les barreaux. Au ballottage, plutôt que de voter pour le PD, les sympathisants de droite se sont reportés sur le candidat du Mouvement 5 étoiles, qui a rattrapé son retard et triplé son assise électorale. Voilà pour la chronique. Mais les habitants de Parme sont manifestement fatigués et exaspérés. —Michele Brambilla


34. À LA UNE

Courrier international — no 1164 du 21 au 27 février 2013

SEPT MOIS EN CAMPING-CAR Comment vous est venue l’idée du projet “L’Italie qui change” ? DANIEL TAROZZI. En Italie, il y a énormément de projets et de modes de vie alternatifs que personne ne connaissait. J’ai eu envie d’aller à la rencontre de cette réalité. Comme je n’avais pas d’argent, le moyen le plus économique était d’emprunter le campingcar familial et de partir sur les routes avec ma caméra.

INTERVIEW

LUCAS ASPERIUS

L’auteur ↑ Des habitants du quartier de Cineccittà attendent l’huissier pour lui demander de repousser la procédure d’expulsion de plusieurs locataires.

Voyage dans l’Italie qui change Le journaliste Daniel Tarozzi sillonne son pays à la recherche d’initiatives “porteuses de changement”. Une expérience qu’il relate dans son blog. —Il Fatto Quotidiano (extraits) Rome

21 décembre : L’Emilie-Romagne en transition

2 novembre 2012 : La Sardaigne et ses contradictions

Me voici en Emilie-Romagne. Hier, j’ai passé la journée à Monteveglio, où j’ai eu l’occasion de parler avec divers représentants du mouvement “Villes en transition” [impliqué dans le développement durable] : une quarantaine de personnes hypermotivées. A Monteveglio, certaines d’entre elles s’emploient à créer des liens entre les institutions locales, le monde de l’agriculture et celui de l’agroalimentaire. Ce mouvement défend la décroissance et l’échange de “savoirfaire”. Mais, surtout, il met l’initiative personnelle au centre de ses préoccupations.

J’ai été particulièrement marqué par ma rencontre avec Roberto Spano. Roberto est un des représentants du mouvement indépendantiste sarde. Il m’a accueilli chez lui avec sa famille comme si nous étions de vieux amis. Selon lui, l’Italie [comprendre : le pouvoir central] n’a cessé de piller la Sardaigne et d’exploiter la région et ses terres en y installant ses bases militaires et ses usines polluantes. […] L’île est la synthèse parfaite de ce qui se passe actuellement en Italie. D’un côté, une région en déclin avec un taux de chômage record. De l’autre, une île qui a des ressources extraordinaires, des champs à cultiver, des énergies renouvelables à développer, etc.

6 décembre : La Toscane méconnue Je me trouve en Toscane depuis le 2 décembre. Il y a tellement d’initiatives intéressantes ici, difficile de choisir. La Toscane est la patrie des écovillages, des entrepreneurs éthiques et des politiques en faveur des handicapés. J’ai commencé par rencontrer l’équipe municipale de Capannori, à l’avant-garde des politiques de réduction des déchets ; puis je suis allé à Viareggio, où j’ai rencontré trois femmes qui ont ouvert La Cantine, une épicerie qui revendique le “kilomètre zéro”.

DANIEL TAROZZI Originaire de Rome, Daniel Tarozzi a 35 ans. Fondateur et rédacteur en chef d’un site d’information indépendant, Il Cambiamento (Le changement), il est également documentariste. Depuis le 9 septembre 2012, il parcourt l’Italie du nord au sud à la rencontre de “l’Italie qui change”. Son projet donnera lieu à la publication d’un livre aux éditions Chiarelettere en juillet prochain et à un documentaire (date non précisée). Des extraits de son blog sont disponibles sur le site d’Il Fatto Quotidiano et sur le site officiel de son projet, www.italiachecambia. org/

7 février 2013 : Qui sommes-nous vraiment ? Je suis à plus de la moitié de mon voyage, je suis parti début septembre pour aller explorer l’Italie qui change, en traversant le pays à bord d’un camping-car. J’ai rencontré des gens qui montrent qu’il est possible de vivre, de travailler, de faire de la politique, d’entreprendre d’une manière différente. […] Nous vivons immergés dans des modèles télévisuels. Cela devient vraiment difficile de savoir ce qui préside à nos actions. Cela peut paraître vain et peut-être que ça l’est : par ce voyage, je cherche à déconstruire le vide de l’offre politique, de la société de consommation, d’une vie dans laquelle on essaie de se conformer aux peurs ou aux désirs d’autres que nous. J’essaie de comprendre qui nous sommes et ce que l’on peut faire pour changer notre pays.—

SUR LE WEB presseurop.eu A lire : “Beppe Grillo, comète europhobe”, un article de Linkiesta, ainsi que toute l’actualité européenne en dix langues sur le site partenaire de Courrier international.

Selon quel critère avez-vous déterminé les étapes du voyage et les gens que vous alliez interviewer ? Avant de partir, j’ai écrit à tous les contacts que j’avais dans le monde associatif, entrepreneurial et politique pour parler de mon projet et prendre des rendez-vous. Je me suis aussi laissé la possibilité de rencontres au hasard du voyage. Toutes les personnes que j’interviewe ont en commun de ne plus rien attendre d’un hypothétique sauveur de la nation et de vouloir améliorer leur quotidien ou celui de leurs concitoyens en agissant à leur échelle. Je suis parti le 9 septembre 2012 de la maison de ma grand-mère, dans le Piémont (Nord), avec l’objectif de traverser les 20 régions que compte l’Italie. Mon voyage prendra fin le 9 avril prochain. Toutes les personnes que vous rencontrez ont l’air de partager votre vision politique. Il y a toute une partie des Italiens à qui vous ne donnez pas la parole. Oui, mais ce n’est pas parce qu’ils n’ont pas la même opinion que moi. Les gens qui votent pour Berlusconi sont globalement contents de leur situation. Ils adhèrent au système et ne cherchent pas à changer les choses. Quels échos avez-vous reçus à propos de la politique italienne ? J’ai senti une grande lassitude. Les gens que j’ai rencontrés ont l’impression de ne plus être représentés par les partis politiques. Aux dernières régionales, en Sicile [en octobre 2012], 50 % des électeurs se sont abstenus. Pendant la campagne pour les législatives, les candidats se sont surtout distingués par les effets d’annonce et les jeux tactiques. Quelle situation vous a le plus marqué lors de ce périple ? J’ai été très impressionné par ce groupe de 8 jeunes qui ont entre 25 et 30 ans, en Ombrie [centre de l’Italie], et qui ont recréé une sorte de communauté autosuffisante. Ils vivent dans une grande maison, partagent toutes les dépenses communes et cultivent plusieurs terrains autour de la maison. Leur choix est assez radical, mais il fonctionne. Et je pense qu’ils ont une qualité de vie bien meilleure que celle de certains de leurs concitoyens du même âge bloqués par le chômage. —Propos recueillis par Courrier international


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36.

TRANSVERSALES

Courrier international — no 1164 du 21 au 27 février 2013

transversales. médias

Médias ..........36 Sciences ........38 Economie ........41 Ecologie ........42 Signaux .........43

Le tweet, nouvelle arme de propagande Les Etats sont de plus en plus nombreux à utiliser les réseaux sociaux non seulement pour informer, mais aussi à des fins politiques et militaires. → “Ahmed Jabari, éliminé”. La photo diffusée sur Twitter par l’armée israélienne après l’assassinat, au cours d'un raid aérien, du leader de la branche armée du Hamas.

—El País (extraits) Madrid

E

n août 2011, l’armée israélienne annonçait, par la voix de son porte-parole, Avi Benayahou, sa volonté d’enrôler des recrues expertes en “nouveaux médias”. La raison était simple : “Les réseaux sociaux sont une arme stratégique”, précisait-il. Les forces armées étaient donc à la recherche de jeunes gens ayant grandi dans cette “nouvelle culture” – les enfants du numérique. Benayahou citait en exemple le rôle joué par les réseaux sociaux dans les révolutions égyptienne et tunisienne. Il évoquait aussi le “printemps iranien” et les manifestations qui avaient suivi les élections contestées de 2009. “Un téléphone portable peut faire davantage de tort à un régime qu’une opération des services de renseignements”, résumait-il lors de la présentation du projet. Les résultats de cette nouvelle cyberstratégie militaire israélienne se sont pleinement fait sentir à la fin de l’année dernière. Après avoir tué, en novembre, le chef militaire du Hamas, Ahmed Jabari, l’une des premières choses que l’armée s’est

empressée de faire a été de publier un message sur Twitter : “Eliminé”. Quelques minutes plus tard, elle a ajouté le lien d’une vidéo de l’attaque. Puis elle a envoyé une mise en garde aux membres du Hamas, leur conseillant d’éviter de “se montrer” les jours suivants. Ce à quoi les milices palestiniennes, elles aussi dotées de leur compte Twitter, n’ont pas manqué de répliquer : “Vous venez d’ouvrir les portes de l’enfer.”

Image romantique. Le ministère de la Défense israélien dispose déjà d’un département bien fourni qui se consacre exclusivement à la gestion des réseaux sociaux. A sa tête se trouve un jeune Belge de 26 ans, Sacha Dratwa, qui, selon le magazine américain Tablet, a réussi à faire des réseaux “un pilier fondamental de la stratégie” israélienne. Ce qui distingue notamment le département que dirige Sacha Dratwa, c’est sa rapidité d’action. Quand la photographie d’un bébé tué par un missile israélien a commencé à circuler sur Internet, cette équipe a répliqué par l’image d’une petite fille blessée par une roquette du Hamas. En à peine une

minute, le compte @AlQassamBrigade, lié au Hamas, annonçait le lancement d’une roquette ; quelques minutes plus tard, @IDFSpokesperson [porte-parole de l’armée israélienne] signalait son interception. Chaque camp a reçu des milliers de messages de soutien, qui sont ainsi venus s’ajouter à une guerre de propagande intense menée à coups de tweets. Tel est l’autre visage de ces réseaux sociaux que beaucoup, durant les “printemps arabes”, avaient rêvés comme armes de la révolution. Malgré l’image romantique qui auréolait les réseaux sociaux lors de leur irruption dans ces révoltes citoyennes, ces canaux sont aussi des vecteurs de propagande – “au même titre que tous les autres médias”, estime Leila Nachawati, professeur de communication à l’université Carlos III de Madrid et collaboratrice à Global Voices Online. “On a tendance à les idéaliser et à croire qu’ils sont uniquement au service du changement et de la révolution. C’est vrai, ils peuvent transmettre les messages d’individus qui jusque-là n’avaient pas la parole, mais il n’y a pas que les sans-voix qui ont accès à ces canaux.”

Contexte

La guerre en 160 signes ●●● “Nos mains bénies frapperont vos leaders et vos soldats où qu’ils soient. Vous venez d’ouvrir les portes de l’enfer.” Telle a été la réponse de @AlqassamBrigade, le compte Twitter de la branche armée du Hamas, à un tweet de l’armée israélienne menaçant les leaders du mouvement islamiste palestinien, au début de l’opération Pilier de défense, en novembre 2012.

Leila Nachawati prend l’exemple de la Syrie, dotée d’une “armée électronique” (Syrian Electronic Army). “Ce sont des gens inféodés au régime de Bachar El-Assad, qui se chargent de pirater les pages des membres de l’opposition”, explique-t-elle. L’Armée électronique syrienne a aussi attaqué des sites Internet d’Israël et d’autres pays qu’elle considère comme étant “en guerre contre le peuple syrien”, pour reprendre les termes de son propre site. Les pirates du gouvernement s’en sont pris également aux sites de certains médias américains, dont ABC News (l’un des rares médias à avoir interviewé Bachar El-Assad depuis le début de la révolution), qu’ils ont inondés de messages du type : “Je vis en Syrie, j’aime Bachar El-Assad. Arrêtez de mentir sur ce qui se passe dans mon pays.” Les réseaux sociaux n’ont pas seulement bouleversé le mode d’information et de communication de millions de gens, ils ont aussi changé la façon dont les gouvernements transmettent leurs messages à leurs citoyens. “L’utilisation d’Internet – et, plus précisément, des réseaux sociaux – a modifié irrémédiablement les habitudes d’information de millions d’individus”, explique Andrew Schrage, le patron de Moneycrashers.com, un site de conseils financiers qui se sert énormément des réseaux. “Aujourd’hui, beaucoup de gens ont davantage confiance en quelqu’un qui, sous son nom ou sous l’intitulé de sa fonction, envoie un message que dans les médias dits ‘traditionnels’.” A l’en croire, les investisseurs préfèrent ainsi recevoir les messages officiels via les comptes gouvernementaux des réseaux sociaux. “Cela donne au citoyen l’impression d’une plus grande transparence” des institutions publiques. Pourtant, une présence active sur les réseaux n’est pas la garantie d’une meilleure

“On a tendance à idéaliser les réseaux sociaux, il n’y a pas que les sans-voix qui ont accès à ces canaux”


TRANSVERSALES.

Courrier international — no 1164 du 21 au 27 fÊvrier 2013

transparence. Andrew Schrage prend ainsi l’exemple de la Chine, dont le gouvernement possède une ĂŠquipe tentaculaire, estimĂŠe Ă  2 millions de personnes, chargĂŠe expressĂŠment de pister les contenus sur Internet. L’essentiel de leur tâche consiste Ă  surveiller Weibo, l’Êquivalent chinois de Twitter, avec pour objectif aďŹƒchĂŠ d’“amĂŠliorer l’‘opinion publique en ligne’ et de ‘puriďŹ er’ les fameux ‘trending topics’ [sujets en vogue].â€? En d’autres termes, le gouvernement chinois exerce un contrĂ´le implacable sur tout ce qui se dit du pays, surtout sur les rĂŠseaux sociaux nationaux, mais ĂŠgalement Ă  l’Êtranger.

Transparence. MalgrĂŠ tout, Andrew Schrage estime que la diusion â€œĂŠquilibrĂŠeâ€? que permettent les rĂŠseaux sociaux et Internet prĂŠsente plus d’avantages que d’inconvĂŠnients. “Alors que les rĂŠseaux sociaux sont connus pour dĂŠnoncer, souvent sans nuances, les injustices commises partout dans le monde, les gouvernements, y compris le nĂ´tre [aux Etats-Unis], peuvent s’en servir pour diuser des donnĂŠes et des informations qui coupent court aux rumeursâ€?, explique-t-il. Il cite en exemple le projet Open Government [Gouvernement transparent], lancĂŠ par le prĂŠsident Obama, qui a pour objectif de diuser le plus d’informations oďŹƒcielles possible le plus rapidement. Les

Etats-Unis, qui possèdent dĂŠjĂ  l’une des lĂŠgislations les plus complètes en matière de droit d’accès Ă  l’information, feraient ainsi un pas de plus vers la transparence des donnĂŠes publiques. “On ne peut pas partir du principe que la transparence totale doit s’accompagner de l’anonymatâ€?, estime de son cĂ´tĂŠ Farhad Manjoo, journaliste du site amĂŠricain Slate et l’un des spĂŠcialistes du fonctionnement des rĂŠseaux sociaux. Certains mouvements l’inquiètent particulièrement, comme celui des Anonymous, un collectif qui se livre Ă  des piratages, sous pseudonyme, pour collecter et diuser de l’information sous prĂŠtexte de court-circuiter les pouvoirs politiques et ĂŠconomiques oďŹƒciels. “Il est urgent que les gouvernements comprennent que les rĂŠseaux sociaux sont lĂ  pour durerâ€? et qu’il leur faut donc mettre en Ĺ“uvre une stratĂŠgie d’ouverture croissante pour l’accès des citoyens Ă  l’information. D’après lui, il est toutefois important de respecter certaines règles, comme identiďŹ er clairement la source d’une information aďŹ n de la rendre plus ďŹ able. La propagande est souvent camouÊe, et Internet a de nombreux visages. “Vous ne pouvez pas faire conďŹ ance Ă  un proďŹ l anonyme de la mĂŞme façon qu’à une institution. Et Internet n’y change rien.â€? —VerĂłnica CalderĂłn

37 37

LA SOURCE DE LA SEMAINE

“Politykaâ€? Toujours jeune, Ă  60 ans.

A

ncien organe des rĂŠformistes du Parti ouvrier uniďŹ ĂŠ polonais (Poup), fondĂŠ en 1957 au cours du “dĂŠgelâ€? qui avait suivi la mort de Staline, en 1953, “La Politiqueâ€? appartient aujourd’hui Ă  ses journalistes, regroupĂŠs dans une coopĂŠrative. C’est une forme de propriĂŠtĂŠ inhabituelle dans le monde des mĂŠdias polonais, oĂš règnent de grands groupes ďŹ nanciers. IndĂŠpendant et ouvert sur le monde, le journal prĂ´ne le libĂŠralisme, mais sans perdre pour autant sa sensibilitĂŠ socialedĂŠmocrate. Sous la direction de Jerzy Baczynski, rĂŠdacteur en chef depuis 1994, le journal continue Ă  faire le pari de la qualitĂŠ. Cette politique est payante puisque Polityka compte parmi les newsmagazines les plus lus, et aussi parmi les plus vendus du pays. En fait, peu de titres dont les origines remontent Ă  l’Êpoque communiste peuvent se

vanter d’une transition aussi rĂŠussie. RĂŠfĂŠrence pour l’intelligentsia, Polityka reste une exception sur le marchĂŠ des hebdomadaires, qui cèdent aux sirènes de la mode des tabloĂŻds. Tout comme Ă  l’Êpoque communiste, les grandes plumes constituent son point fort. Pour comprendre les dĂŠmĂŞlĂŠs de la politique polonaise, il fait appel Ă  Janina Paradowska, Daniel Passent ou Jacek Zakowski, pour ne citer qu’eux. C’est dans ses pages qu’on vient chercher le dernier cartoon du très drĂ´le Andrzej Mleczko. Polityka a bien compris les enjeux de l’Êpoque numĂŠrique, il fut l’un des premiers journaux polonais Ă  proposer une version ĂŠlectronique. Lire pages 50-51 : “La Pologne succombe Ă  la folie des couleursâ€?, un article de Polityka.

POLITYKA Varsovie, Pologne Hebdomadaire, 200 000 ex. www.polityka.pl

     

                   

              

     

     


38.

TRANSVERSALES

Courrier international — no 1164 du 21 au 27 février 2013 ↓ Comme celle d’un avion, l’aile du Makani AWT est équipée de volets. Ceux-ci sont connectés à l’ordinateur embarqué qui pilote l’appareil. Photo Makani Power.

SCIENCES ET INNOVATION Eolienne aérienne d’Altaeros Energies Sa mobilité pourrait permettre des déploiements rapides, notamment sur des sites militaires. 10 m

A

HÉLICE

Les éoliennes aériennes peinent à décoller Energie. Des start-up cherchent à exploiter les courants-jets, des vents puissants circulant à 8 000 mètres d’altitude. Mais elles se heurtent à d’énormes obstacles techniques et réglementaires.

—Yale Environment 360 (extraits) New Haven

L STRUCTURE GONFLÉE À L’HÉLIUM CAPABLE DE RÉSISTER À DES VENTS FORTS

CÂBLE RETENANT L’AÉROSTAT ET TRANSMETTANT L’ÉNERGIE PRODUITE PAR LA TURBINE

C

es turbines éoliennes qui parsèment de plus en plus le paysage culminent à environ 130 mètres. Mais ce n’est pas le cas du vent : plus rapide et plus constant au fur et à mesure que l’on s’élève en altitude, il atteint sa puissance maximale avec les courants-jets, à plus de 8 000 mètres. Les éoliennes classiques font l’objet d’une litanie de reproches – l’intermittence de la production, l’importance de la surface requise et les “pas de ça chez moi” des riverains. On pourrait résoudre une partie du problème en allant chercher l’énergie éolienne en haute altitude. “Le potentiel est incroyablement élevé”, affirme Cristina Archer, maître de conférences en science et ingénierie océaniques à l’Université du Delaware, aux Etats-Unis. Cette scientifique a copublié l’une des deux plus récentes études sur la quantité totale d’énergie que l’on pourrait retirer des vents qui soufflent sur la planète. L’autre étude a été dirigée par Ken Caldeira, un climatologue célèbre pour ses travaux sur

le réchauffement planétaire de la Carnegie Institution de Washington et de l’université Stanford. Les deux études arrivent à la conclusion que les vents représentent une source d’énergie illimitée – et de plus en plus importante à mesure que l’on s’élève dans l’atmosphère. Mais l’éolienne aéroportée pose une série de problèmes : comment garantir la sécurité de turbines en suspension à des centaines ou à des milliers de mètres du sol ? comment les maintenir à haute altitude pendant de longues

Un modèle de 28 mètres qui alimentera 150 foyers en électricité périodes et au milieu de vents violents sans avoir à effectuer de fréquents et coûteux travaux d’entretien ? comment résoudre le problème des perturbations pour la circulation des avions ? Les partisans de l’éolien à haute altitude font valoir qu’il peut s’avérer plus facile – et moins cher – à exploiter que l’éolien classique. Les coûts de construction seront sensiblement réduits : les éoliennes

Durant le vol, les hélices convertissent le vent en électricité grâce à des générateurs intégrés. Le câble transmet l’énergie à la base.

300 m

ÉNERGIE

BASE MOBILE

B

ALTITUDE DE VOL DU PROTOTYPE


TRANSVERSALES.

Courrier international — no 1164 du 21 au 27 février 2013

n’auront plus besoin de gigantesques mâts en acier et béton ni de système d’entraînement pour pivoter quand le vent change de direction. L’éolienne aéroportée peut en effet être ancrée à une base au sol et tournoyer avec le vent comme un cerf-volant [voir schéma], l’énergie étant soit générée par l’éolienne elle-même puis transmise au sol, soit produite directement au niveau de la base. Il existe différents types de dispositifs. Celui qui semble le plus proche du stade de la commercialisation appartient à la société Makani Power, basée à Alameda, en Californie. En six ans, cette entreprise a conçu une aile rigide en sept versions différentes et effectué de nombreux vols d’essai. Son dernier prototype a une puissance de 30 kilowatts [celle des éoliennes terrestres varie entre quelques dizaines et plus de 7 000 kilowatts selon les modèles]. Avec près de 20 millions de dollars [environ 15 millions d’euros] de financement apportés par Google et l’Agence de projets de recherche avancée en énergie (Arpa-E) du ministère de l’Energie américain, Makani s’apprête à construire un modèle de 28 mètres d’envergure qui devrait avoir un rendement de 600 kilowatts, de quoi alimenter 150 foyers en électricité. Basée aux Pays-Bas et née des travaux réalisés à l’université de Delft, Ampyx Power est une autre 8 000 m

entreprise dont les travaux sont très avancés. Son PowerPlane est un planeur qui génère de l’électricité en tirant sur le câble qui le relie à la station au sol, elle-même couplée à un générateur. Il plane à une altitude comprise entre 300 et 600 mètres. Selon Richard Ruiterkamp, fondateur de la société, la prochaine version du PowerPlane produira 250 à 500 kilowatts en continu. Deux sociétés américaines, Magenn Power, basée en Californie, et Altaeros, à Boston, ont des projets radicalement différents. Le dispositif de la première, qui ressemble à un

Il ne sera pas facile de dépasser le stade du prototype dirigeable gonflé à l’hélium, flotte à une altitude de 300 mètres et tourne sur un axe horizontal sous l’effet du vent. Comme il n’est pas pourvu de pales rotatives, il n’est pas dangereux pour les oiseaux et il a déjà accompli plusieurs vols d’essai réussis. Altaeros utilise lui aussi un ballon gonflé à l’hélium, mais dans un but très différent. Le pneumatique entoure les pales et le pivot de la turbine classique qui se trouve au centre et sert à faire monter l’éolienne à 300 mètres. Selon cette société, un prototype

A terme, ces éoliennes devraient atteindre les courants-jets, qui culminent à 8 000 mètres. 400 m

ALTITUDE DE VOL DU PROTOTYPE

130 m ÉOLIENNE CLASSIQUE

ÉNERGIE

a été testé avec succès l’année dernière et la turbine a produit deux fois plus d’énergie à 100 mètres d’altitude qu’à la hauteur standard de 30 mètres. Mais il ne sera pas facile de dépasser le stade du prototype. Des experts pensent que, sans un fort soutien des gouvernements, la fabrication d’un parc d’éoliennes aéroportées capable de produire 1 gigawatt d’énergie pourrait prendre une vingtaine d’années, une éternité quand on pense aux réductions drastiques d’émissions de gaz à effet de serre requises actuellement. Jusqu’ici, les grands fabricants d’éoliennes classiques comme Siemens, GE ou Vestas ont laissé le secteur de l’éolien volant aux start-up. Certains obstacles techniques risquent d’être difficiles à surmonter. Selon une enquête menée par Near Zero, un groupe d’analyse énergétique à but non lucratif, le plus gros problème est celui de la fiabilité : pour être viables, les éoliennes aéroportées doivent pouvoir se maintenir en l’air pendant de longues périodes sans avoir besoin de beaucoup d’entretien. Un autre défi de taille sera la réglementation des éoliennes volantes. Comment définir un dispositif de 25 mètres de large, relié au sol et tournoyant à 300 mètres d’altitude ? Est-ce : un avion, un bâtiment, un obstacle ? Même si l’Administration fédérale de l’aviation américaine a entrepris en 2011 d’inclure les éoliennes aéroportées dans son domaine, il n’existe pas pour l’heure de cadre réglementaire précis pour ce secteur. L’altitude à laquelle les essais peuvent être effectués s’en trouve limitée à 150 mètres, ce qui est très loin des courants-jets. La sécurité est un autre facteur d’importance. Makani projette de lancer un dispositif à 5 mégawatts qui aura une envergure de 65 mètres, soit à peu près celle d’un Boeing 747. On imagine le danger que cela représenterait si le câble qui le relie à la Terre venait à se rompre et que l’engin s’écrase au sol. Mais, pour les défenseurs de cette technologie, le jeu en vaut la chandelle compte tenu de l’énorme quantité d’énergie générée par les vents d’altitude. “Je ne sais pas exactement si cela va se chiffrer en centaines ou en milliers de térawatts [milliards de kilowatts], fait observer Cristina Archer, mais quel que soit le chiffre, l’énergie présente dans les vents de haute altitude surpasse de loin tous les besoins en énergie que nous pourrons jamais avoir.” —Dave Levitan

39 39

Eolienne aérienne de Makani Power Elle se présente sous la forme d’une aile munie de 6 hélices. AILE RIGIDE

HÉLICES

1

BASE FIXE

L’appareil se redresse en position verticale… AILE RIGIDE HÉLICES

2

… et décolle à la manière d’un hélicoptère.

CÂBLE COMPOSÉ D’UN CŒUR EN FIBRES RÉSISTANTES ENTOURÉ DE FILS CONDUCTEURS

3 SOURCES : MAKANI POWER INC., ALTAEROS ENERGIES, “YALE ENVIRONMENT 360”


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Courrier international — no 1164 du 21 au 27 février 2013

TRANSVERSALES.

↙ Dessin de Tom paru dans Trouw, Amsterdam.

ÉCONOMIE

Le business de la contrefaçon n’est plus ce qu’il était Thaïlande. Les temps sont durs pour les vendeurs de produits copiés sur les marchés de Bangkok. Alors que la répression se durcit, les policiers ripoux qui les protègent exigent d’importants pots-de-vin. Témoignage.

pouvoir mener son activité, mais aussi pour s’éviter ce genre de désagréments. Une fois l’affaire réglée devant les tribunaux, son business n’a pas redémarré aussi bien qu’elle l’imaginait. Pendant son absence, elle avait perdu des clients fidèles et les loyers dans le quartier avaient augmenté. Quant aux policiers locaux, ils étaient devenus plus gourmands. Jasmine a alors pris une décision qui les a sidérés : elle s’est débarrassée de tous ses produits contrefaits. Elle a dit aux policiers qu’ils avaient reçu leur dernier paiement et qu’elle allait désormais travailler en toute légalité. Elle est allée s’approvisionner en Chine et, cette fois, elle n’a rapporté aucune contrefaçon de qualité. Les policiers n’en croyaient pas leurs yeux, mais ils l’ont laissée tranquille. Le problème, c’était que ses

Les clients montrent une photo de ce qu’ils veulent et ne marchandent plus

—Bangkok Post (extraits) Bangkok

D

ébut janvier, un homme est venu voir Jasmine, une commerçante de Nana [quartier touristique de Bangkok où chaque soir un marché nocturne s’installe sur les trottoirs], pour l’avertir d’une descente imminente de la Section des enquêtes spéciales du ministère de la Justice. Fait inhabituel, il lui a conseillé non seulement de fermer temporairement sa boutique, mais aussi de stocker sa marchandise chez elle pendant deux jours. Jasmine (nous avons changé son nom ainsi que certains détails pour préserver son anonymat) vend depuis vingt ans des bagages, des sacs à main, des porte-monnaie, des montres, des stylos et autres produits contrefaits de qualité. Autrefois, elle gagnait 10 millions de bahts [250 000 euros] les années fastes, et jusqu’à 60 000 bahts [1 500 euros] par jour. Déduction faite des dessous-de-table, frais fixes et voyages en Chine pour acheter la marchandise, l’activité restait lucrative. En plus de vingt ans, elle a vu les effectifs de la police se renouveler

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énormément à Nana et, à l’arrivée de chaque nouvelle équipe, elle devait renégocier les conditions de sa coopération. Les novices, qui ignoraient combien empochaient leurs prédécesseurs, se montraient souvent peu exigeants, mais il leur fallait peu de temps pour se mettre au diapason. De leur côté, les transporteurs et les fabricants de Chine faisaient généreusement crédit, et les douanes thaïlandaises, qu’elle soudoyait, ne posaient pas de gros problèmes.

Le tweet de Lady Gaga. Les ennuis pour Jasmine (qui a appris l’arabe à l’école, ce qui est un atout inestimable pour traiter avec les clients originaires du Moyen-Orient) ont commencé à la fin du mois de mai dernier, avec la venue en Thaïlande de [la chanteuse américaine] Lady Gaga. “Je viens d’atterrir à Bangkok ! Prête à affronter 50 000 monstres thaïs braillards. Je veux me perdre dans un marché de dames et m’acheter une fausse Rolex.” Ce tweet a soulevé un tollé. L’offense n’était pas de confondre Bangkok avec Hong Kong, où se trouve le Marché des dames, mais de laisser entendre que l’on pouvait trouver des montres de contrefaçon à

Bangkok – ce que l’on constate pourtant sur n’importe quel marché nocturne pour touristes. En Thaïlande, on a pris ce message comme un affront. Des milliers d’internautes ont exprimé leur indignation dans les médias sociaux, et le département de la propriété intellectuelle s’est officiellement plaint auprès de l’ambassade américaine. La Section des enquêtes spéciales et la police ont procédé à des arrestations, et les noms des commerçants interpellés ont été communiqués à la presse, avec les photos des produits saisis. Jasmine affirme qu’elle n’a pas été arrêtée mais seulement détenue provisoirement, et que sa marchandise lui a plus tard été restituée. Son procès a été reporté plusieurs fois, avant qu’elle ne se voie infliger une amende de 200 000 bahts [5 000 euros]. Elle a expliqué qu’elle n’avait pas les moyens de payer, et finalement la somme a été ramenée à 16 000 bahts, puis à 8 000 bahts [200 euros], car il s’agissait d’une première infraction. Jasmine était contrariée : au fil des ans, assure-t-elle, elle avait donné plusieurs dizaines de millions de bahts aux policiers pour

revenus avaient considérablement diminué, car ses anciens clients n’étaient guère intéressés par des produits authentiques. Elle avait du mal à faire face aux frais d’exploitation, aux salaires de son personnel et au loyer. Les policiers sont revenus la voir pour lui suggérer de reprendre son ancienne activité : elle pourrait de nouveau faire de gros bénéfices et cette fois, ils la protégeraient de toute arrestation. Jasmine a résisté, mais a fini par céder. Elle a remis 400 000 bahts [10 000 euros] à un officier de police de haut rang pour être sûre de ne plus avoir d’ennuis. Elle pense que c’est ce qui lui a permis de passer au travers des mailles du filet lors de la descente de police de début janvier. Mais dans le quartier la situation a changé. La police, qui ne permettait naguère qu’à trois ou quatre grands commerçants de vendre des copies de sacs et de montres de luxe, en laisse aujourd’hui travailler plusieurs autres. L’offre de sacs, de montres, de foulards et de stylos de contrefaçon est bien plus grande qu’avant le coup de filet. Par ailleurs, il y a de plus en plus de vols directs entre le Moyen-Orient et Phuket, Koh Samui ou Chiang Mai. Les visiteurs en provenance de Dubaï, de Doha ou de Bahreïn ne sont plus obligés de passer par Bangkok pour se rendre dans ces lieux touristiques, où les commerçants se sont rapidement adaptés à la demande de faux articles de marque. De plus, un nouveau type de clientèle a fait son apparition. Les rares acheteurs qui entrent maintenant dans le magasin de Jasmine

montrent des photos de ce qu’ils veulent et ne sont pas disposés à marchander. Si elle n’a pas l’article qu’ils cherchent au prix voulu, ils s’en vont. Quant aux policiers, qui se présentent fréquemment, ils font pression sur Jasmine pour qu’elle les paie de manière régulière. Pour l’instant, elle a réussi à les calmer en leur assurant qu’elle était au bord de la faillite. Cela a beau être la vérité, elle sait qu’elle ne pourra pas les faire patienter longtemps. Nous avons demandé à Pol Gen Chiroj Chaichit, conseiller auprès du Service du contentieux et des affaires juridiques de la police royale de Thaïlande, de commenter cette affaire. “Il faut examiner ce genre d’accusations au cas par cas, nous at-il répondu. Souvent, ce n’est pas la police qui réclame des pots-de-vin mais la mafia, ou bien des individus qui se font passer pour des policiers. C’est comme pour les motos-taxis qui prétendent devoir payer des policiers corrompus, alors qu’en réalité c’est la mafia militaire [l’armée royale est très corrompue et organise des activités mafieuses, en particulier dans les zones frontalières sous son contrôle] ou encore des individus qui n’ont rien à voir avec la police. Si quelqu’un a des preuves précises, il faut porter plainte. Mais nous n’avons aucune preuve concrète mettant en cause la police dans ce type d’affaires.” Les vendeurs de produits piratés vont probablement se heurter à de nouveaux obstacles. Le 18 janvier, le vice-ministre du Commerce, Nattawut Saikuar, a annoncé que le Bureau national de la propriété intellectuelle allait mettre en place un centre opérationnel pour la répression des atteintes aux droits de la propriété intellectuelle, qui engagera des poursuites judiciaires contre les contrefacteurs. —Ezra Kyrill Erker

SOURCE

BANGKOK POST Bangkok, Thaïlande Quotidien, 55 000 ex. www.bangkokpost.com Fondé en 1946, ce journal indépendant est réalisé par une équipe internationale. Premier quotidien thaïlandais en langue anglaise, il s’adresse à l’élite urbaine, au monde des affaires et aux expatriés. Il est apprécié pour son sérieux et son impartialité dans le traitement et l’analyse de l’information.


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↙ Dessin de Kopelnitsky, Etats-Unis.

ÉCOLOGIE

Et la neige jaillit des égouts Recyclage. En pompant des eaux usées traitées pour produire de la neige artificielle, une station de ski américaine suscite une polémique.

—Mother Jones (extraits) San Francisco

I

l arrive parfois qu’une bonne idée mal appliquée finisse par sembler très mauvaise. L’Arizona Snowbowl, première station de ski à produire sa neige artificielle à partir d’eaux usées recyclées, en fournit un exemple. Ses exploitants s’apprêtent ainsi à récupérer quotidiennement près de 5 600 mètres cubes d’eaux usées auprès d’une “source” [le système de retraitement de la ville de Flagstaff] située dans la vallée, à 25 kilomètres. Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui estiment que cette station n’aurait jamais dû voir le jour. Perchée à 2 700 mètres d’altitude au sommet d’un volcan éteint

dans les majestueux Pics de San Francisco, elle connaît des problèmes d’approvisionnement en eau depuis sa création, il y a soixantequinze ans. Certaines années, il n’y a pas assez de neige pour dégager des bénéfices. “L’idée même d’utiliser les ressources d’eau pour faire du ski en Arizona est stupide, estime Taylor McKinnon, responsable du Center for Biological Diversity [ONG américaine pour la protection des espèces menacées]. Alors la pomper sur 25 kilomètres de pente en utilisant de l’électricité issue de centrales à charbon qui ne font qu’aggraver le réchauffement climatique, c’est complètement irresponsable.” Les nombreux opposants à la station exploitent à présent le potentiel répulsif de cette “neige

pipi caca”, ainsi que le formule un blogueur. Pourtant, l’eau que convoite la station est déjà largement utilisée dans la région de Flagstaff pour arroser les espaces verts, les terrains de foot, les cours d’école et les pelouses. Et ce n’est pas nouveau : l’Arizona a construit sa première usine de traitement des eaux usées en 1926, et a rapidement été imité par plusieurs Etats du Sud-Ouest.

Presque potable. Mais cette eau est-elle propre ? Une analyse des eaux recyclées de Flagstaff datant de 2006 fait apparaître des traces de perturbateurs endocriniens et une étude de 2012 a révélé la présence de gènes résistants aux antibiotiques. Ces polluants sont toutefois présents dans les systèmes d’eau courante de tous les Etats-Unis. Prenez maintenant les eaux usées traitées qui ne sont pas réutilisées : elles sont rejetées dans les rivières locales et donc réintroduites dans le système de distribution d’eau. “En réalité, presque tout le monde boit de l’eau recyclée, résume Snyder. Les gens utilisent de l’eau qui comporte une grosse part de déchets.” Les techniques de traitement des eaux sont de plus en plus performantes. Les habitants du comté d’Orange, dans le sud de la Californie, et d’autres localités disposent d’installations flambant neuves capables de transformer les eaux usées en eau potable grâce au procédé d’osmose inverse [un système de filtrage qui ne laisse passer que les molécules d’eau]. Il faudra encore patienter un peu avant que cette technique coûteuse se généralise, mais il est déjà possible de faire presque aussi bien pour beaucoup moins cher. L’eau d’arrosage de Flagstaff n’est pas loin d’être potable. En dépit de mes réserves initiales concernant cette “neige pipi caca”, il me semble à présent qu’il serait encore plus révoltant de ne pas utiliser ces eaux recyclées. Cela étant dit, je ne suis pas sûre non plus qu’il faille s’en servir pour arroser une station de ski en milieu désertique. “S’il n’y avait pas tous ces opposants, on nous décernerait un prix pour l’utilisation que nous faisons de cette eau, affirme J. R. Murray, responsable de la station. C’est [semble-t-il] une mauvaise idée dans le cas de cette station, mais sinon c’est une très bonne idée.” Je n’aurais pas dit mieux. —Kiera Butler

Teindre ses habits au CO2 Innovation. Une entreprise néerlandaise est parvenue à colorer des textiles sans utiliser d’eau.

—NRC Handelsblad (extraits) Amsterdam

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n maillot de sportif de couleurs vives flotte sur un cintre. Il porte l’inscription “Kenya” en grosses lettres. Mais son originalité est ailleurs : normalement, il faut des litres d’eau pour teindre du textile. Or, pour donner les couleurs du drapeau kenyan à ce vêtement, on n’a pas utilisé la moindre goutte d’eau. DyeCoo, société néerlandaise créée en 2007, a mis au point un procédé qui permet de teindre à grande échelle du textile à l’aide de CO2. C’est la première et la seule au monde à être parvenue à ce résultat. L’industrie textile consomme beaucoup d’eau. Pour teindre un kilo de textile, il faut en moyenne 100 à 150 litres d’eau selon le type de tissu. D’après certaines estimations, on teint quelque 30 milliards de kilos de textile par an. La quantité d’eau nécessaire est à peine concevable : près de 4 000 milliards de litres, de quoi remplir 1,6 million de piscines olympiques. En outre, pendant le processus, on ajoute à l’eau d’innombrables produits chimiques, ce qui a de graves conséquences sur l’environnement : selon la Banque mondiale, l’industrie textile est responsable de 17 à 20 % de la pollution de l’eau à l’échelle mondiale. Chez DyeCoo, 450 à 600 kilos de tissu sortent colorés de bacs en acier inoxydable de dix mètres sur douze. Jusqu’à présent, seul le polyester est traité, mais l’entreprise travaille à des applications pour d’autres tissus, comme le coton. Le secret permettant de se passer d’eau réside dans la transformation du CO2, ou dioxyde de carbone. Habituellement, ce gaz

S O E V C Z D N E E I N C IEU VIDAR N H S T A O M A D ILLES À L OR E

U CARRÉ 14H À 15H LA TÊTEDIAAU VENDREDI DE DU LUN

invisible flotte dans l’atmosphère mais, sous haute pression, il se liquéfie. “Tout se passe dans des réservoirs sous pression”, explique Reinier Mommaal, directeur et cofondateur de l’entreprise. “Le CO2 sous forme gazeuse est injecté dans les réservoirs où le textile est enfermé.” A l’intérieur, la pression monte jusqu’à 250 bars, contre 1 bar à l’extérieur. Le CO2 devient liquide et le colorant se dissout. A l’intérieur du réservoir, un moteur pompe ce liquide pour le faire circuler et le polyester absorbe la couleur. Au bout d’une heure ou deux, la pression peut être ramenée à la normale et le tissu sort de la machine, teint et archi-sec. Le CO2 qui a servi à l’opération est récupéré à 95 % pour être réutilisé. Selon Reinier Mommaal, les machines de DyeCoo ne sont pas seulement respectueuses de l’environnement, elles font aussi baisser les coûts de production de 30 à 50 % grâce aux économies d’énergie et de colorant. En outre, ce procédé est deux fois plus rapide que le traditionnel gaspillage d’eau. —Teri van der Heijden

SOURCE

NRC HANDELSBLAD Quotidien 200 000 ex. www.nrc.nl Créé en 1970, il est sans conteste le quotidien de référence de l’intelligentsia néerlandaise, libéral de tradition, rigoureux par choix, informé sans frontières. Ce quotidien national du soir a longtemps été édité à Rotterdam, mais il a déménagé dans la capitale début 2012. Né d’une fusion entre Nieuwe Rotterdamsche Courant (qui existait depuis 1844) et Algemeen Handelsblad (depuis 1828), il appartient aujourd’hui à la société d’investissement Egeria et à Lux Media. Son rédacteur en chef est le flamand Peter Vandermeersch. Du NRC est né en 2006 le journal du matin NRC Next, qui paraît cinq jours par semaine et vise un public plus jeune.

LA VOIX EST LIBRE  


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signaux

Chaque semaine, une page visuelle pour présenter l’information autrement

Vénérables en sursis Où se trouvent les plus vieux arbres ? Un tour du monde jusqu’au doyen, un peuplier de l’Utah. Pando (peuplier faux-tremble), Utah, Etats-Unis 80 000 - 1 000 000 d’années Chêne de Jurupa, Californie, Etats-Unis 13 000 ans Old Tjikko (épicéa commun), Suède 9 550 ans Pin Huon, Australie 3 000 - 10 000 ans Mathuselah (pin de Bristlecone), Californie, Etats-Unis 4 800 ans If de Llangernyw, pays de Galles, Royaume-Uni 4 000 ans

Créosotier, Californie, Etats-Unis 11 700 ans Old Rasmus (épicéa commun), Suède 9 500 ans Prometheus (pin de Bristlecone), Nevada, Etats-Unis 5 000 ans Cyprès d’Abarqu, Iran 4 000 ans

Le Sénateur (cyprès des marais), Floride, Etats-Unis 3 500 ans (détruit par le feu en 2012) Chicago Stump (séquoia géant), Californie, Etats-Unis 3 200 ans Patriarca da Floresta (Cariniana legalis), Brésil 3 000 ans Cyprès de Patagonie, Argentine 2 600 ans General Sherman (séquoia), Californie, Etats-Unis 2 500 ans Jômon Sugi (cyprès du Japon), Japon 2 170 - 7 200 ans If de Fortingall, Ecosse 2 000 - 5 000 ans Sose’s Tree (platane d’Orient), Azerbaïdjan 2 000 ans

DR

L’auteur

MICHAEL PAUKNER. Ce graphiste autrichien, diplômé de la New Design University de Sankt Pölten, en Autriche, travaille essentiellement sur du design Internet et des infographies. La représentation ci-dessus, publiée pour la première fois en 2010, fait partie d’une série consacrée aux faits scientifiques.

Cyprès de Patagonie, Chili 3 600 ans Jardine Juniper (genévrier des Rocheuses), Utah, Etats-Unis 3 200 ans Olivier, Italie 3 000 ans Arbre sacré d’Alishan (cyprès de Taïwan), Taïwan 3 000 ans Châtaignier des cent chevaux, Italie 2 000 - 4 000 ans Jaya Sri Maha Bodhi (figuier des pagodes), Sri Lanka 2 300 ans Grand Sugi de Kayano (cyprès du Japon), Japon 2 300 ans Olivier de Vouves, Crète, Grèce 2 300 ans

Elle recense les plus vieux arbres du monde. Nous avons choisi de la diffuser car ces organismes millénaires sont aujourd’hui en danger. Leur disparition s’accélère, à un rythme cinq fois plus rapide que la normale, révèle une étude parue dans la revue Science en décembre 2012.


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MAGAZINE Le film des années Obama • Plein écran...........48 Folie des couleurs en Pologne • Urbanisme........50 Les mamies tricoteuses de Rotterdam • Tendances..52 1842, massacre en Afghanistan • Histoire.........54

À SOWETO, L’IDOLE DU RAP EN PRISON

Pour la jeunesse noire sud-africaine, Jub Jub était une star. Tout semblait lui sourire, jusqu’à ce qu’il tue, en 2010, quatre écoliers au volant de sa voiture. Son procès, qui vient d’avoir lieu, a été celui de toute une génération en plein spleen post-apartheid. —Mail & Guardian (extraits) Johannesburg

C

’est une histoire tragique qui met en scène l’ancien enfant star de Soweto Molemo Maarohanye, alias Jub Jub [barbe-à-papa], naguère adoré et aujourd’hui honni. Elle condense, pêle-mêle, les aspirations qui naissent dans le ghetto, le sacrifice des valeurs familiales noires sur l’autel du bling-bling et une vie rock’n’roll brutalement interrompue. C’est aussi une histoire de cupidité, de fanfaronnade, d’arrogance, d’innocence perdue, de classe sociale et de religion. L’ascension de Jub Jub vers la gloire commence dès son plus jeune âge. Un proche, qui préfère garder l’anonymat en raison du silence que s’est imposé la famille vis-à-vis des médias, retrace la genèse de la future star. “C’était un performeur né, raconte-t-il. Tout bambin déjà, il chantait… Il était gai comme un pinson.” Il n’est donc pas étonnant que ce gamin aux talents prodigieux soit très vite devenu une star de la télévision. Jub Jub se fait remarquer à

10 ans en jouant dans un spot publicitaire pour une marque de lait fermenté. Adolescent, il obtient une place à la LaGuardia High School for the Performing Arts, à New York – l’établissement qui servit de décor et de thème [dans les années 1980] à la populaire série télévisée américaine Fame. Dès lors plein d’assurance, le jeune homme entame un parcours méthodique vers la gloire. Il participe à l’émission Jam Alley sur SABC1 [l’une des trois chaînes nationales], puis il est engagé par Channel O, chaîne de télé consacrée à la pop africaine. Naturellement doué pour la comédie, il décroche en 2000 un rôle dans le film policier d’Oliver Schmitz Hijack Stories, une de ces productions sud-africaines dont le réalisme extrêmement cru choque parfois le public. Le film rencontre un puissant écho auprès de la jeunesse des townships. A partir de cette date, les portes d’une carrière musicale, notamment dans le hip-hop, s’ouvrent grand pour

Maarohanye. Bien qu’il soit loin d’être un rappeur habile, subtil ou même, si je puis me permettre, doué, ses talents de performer font de tous ses albums (The Rare Breed [2006], My Shine [2007] et Fresh Air [2009]) de spectaculaires succès. Tout s’enflamme dès 2006, lorsque sort Ndikhokhele (Seigneur, guide-moi, ô Seigneur) – un tube phénoménal, fruit d’une collaboration avec un duo de gospel inconnu, les Jaziel Brothers. Le succès du morceau fait clignoter tous les radars musicaux des townships et attire l’attention sur Jub Jub. Surtout, Ndikhokhele procure à la jeune star quelque chose de plus déterminant encore : il lui permet d’élargir le cercle de ses adorateurs au-delà du marché des ados, jusqu’aux amateurs de gospel. A l’époque, le morceau de Jub Jub semblait fondre délicieusement sur nos langues et chacun – dans les taxis, au coin des rues, dans les maisons du Seigneur comme dans les shebeens [anciens bars clandestins des townships] – fredonnait avec une gaieté


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mélodieuse de choriste : “Ndikhokhele, Bawo. Sweet Jee’zus !” [Seigneur guide-moi !]. Jub Jub semble en piste pour devenir une star. Pourtant, alors qu’il est en passe de conquérir le monde, il choisit l’autodestruction. Comment en est-il arrivé là, et nous avec lui ? L’histoire, bien connue, a été relatée aussi bien par les paparazzis que par les médias grand public. Au début de mars 2010, Jub Jub et son ami Themba Tshabalala traînent ensemble à Soweto. Ils décident de se rendre dans le quartier de Protea Glen, à la “boucherie” du chanteur [appelées chisa nyama en Afrique du Sud, les boucheries sont des lieux de fêtes, des sortes de discothèques-barbecues]. Jub Jub a 29 ans, son ami 26. Apparemment, tous deux sont défoncés à la cocaïne. Jub Jub forme alors un couple à la Bonnie and Clyde avec la célèbre chanteuse Kelly Khumalo, elle-même en pleine dérive. C’était avant qu’elle annonce sa rupture avec lui dans

un article intitulé “Je lui ai tourné le dos”, paru en novembre 2012 dans le magazine Drum.” “J’ai tourné le dos à Jub Jub de la même façon que j’ai tourné le dos à la drogue. J’étais follement amoureuse de lui. Je m’étais fait tatouer son nom sur l’épaule. Je voulais passer le restant de ma vie à ses côtés, vivre heureuse avec lui dans une grande maison sur la colline”, roucoule-t-elle dans la biographie qu’elle publie à la même période chez Jacana Media, The Kelly Khumalo Story. Khumalo était à ce point éprise de son chéri qu’elle lui avait offert une Mini Cooper gris métallisé. Le matin de l’accident, Khumalo s’éveille avec une drôle de sensation. Elle n’a pas de travail et se sent de mauvaise humeur. “Ce jour-là, je l’ai suivi sur la route, au volant de ma voiture. Il conduisait sa Mini Cooper comme un dingue. Je l’ai appelé sur son portable pour lui dire : ‘Hé, tu vas te tuer !” Plus tard dans la journée, Jub Jub s’engage, avec son copain, dans une course de vitesse sur Mdlalose Street [à Soweto]. Aujourd’hui encore, eux ne se souviennent plus très bien

1. 8 mars 2010. Au volant de sa Mini Cooper, le rappeur Jub Jub renverse six écoliers. Quatre d’entre eux sont tués. Foto24/Gallo/Getty 2. 10 mars 2010. Des camarades d’école viennent se recueillir sur les lieux de l’accident. Foto24/Gallo/Getty

3. 14 mars 2010. Les funérailles d’une des victimes, Prince Mahobe. Foto24/Gallo/Getty 4. 13 décembre 2010. Jub Jub est convoqué au tribunal. Daniel Born/The Times/ Gallo/Getty

FAIT DIVERS


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qui a fait quoi, mais ce que tout le monde sait, c’est qu’ils ont foncé sur un groupe d’écoliers et en ont renversé six. Quatre des jeunes garçons ont été tués sur le coup. Les deux survivants ont subi des dommages irréversibles au cerveau. Bien que les médias rendent copieusement compte de l’accident, personne ne se soucie vraiment ni ne cherche à comprendre la douleur profonde, le chagrin et le choc que les proches des jeunes victimes éprouvent loin des caméras. Plus de deux ans plus tard, appelés à comparaître au tribunal de Protea, à Soweto, les accusés ne se regarderont quasiment jamais. Ils resteront assis, silencieux, face au juge. La rumeur publique a beau assurer que les accusés n’ont jamais exprimé le moindre remords, je reste hanté par l’image de ces deux garçons silencieux, rejetés de tous et de toute évidence complètement abattus. Indépendamment des arguments qui seront entendus lors du procès, des témoins qui comparaîtront et des émotions qui secoueront les audiences, une chose pèsera de tout son poids sur les débats sans être jamais jugée : la classe sociale. Le jeune Molemo Maarohanye, fils aîné de Sidney et Jacqueline Maarohanye, a grandi avec ses quatre frères et sœurs dans le quartier d’Orlando East, à Soweto, avant que la famille déménage dans la banlieue sud. Les Maarohanye appartiennent à cette classe moyenne des

townships qui tente de se faire une place au soleil dans la “nouvelle” Afrique du Sud. Sa mère, que tout le monde connaît sous le sobriquet de Mama Jackie, est une personnalité très connue dans le monde des organisations non gouvernementales (ONG). Elle s’occupe de financer, gérer et procurer une réputation mondiale à la Ithuteng Trust School [une école censée aider les enfants défavorisés, qui a reçu de nombreux dons venant du monde entier], située dans le quartier déshérité de Kliptown [le quartier le plus pauvre de Soweto]. Elle forme les étudiants de l’école pour décrocher des financements auprès des Nations unies. Son action lui vaut d’être surnommée “l’Ange de Soweto”.

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ans ses efforts pour faire connaître son établissement, Mama fréquente des personnalités comme Bill et Hillary Clinton, qui comptent parmi ses tout premiers soutiens. Mais la bonne étoile de Mama Jackie va s’éteindre brutalement et cruellement. En novembre 2006, le magazine d’information Carte blanche diffuse un reportage dans lequel elle apparaît comme un escroc. L’émission apporte des preuves et présente à charge les déclarations de plusieurs étudiants de la Ithuteng Trust School racontant que Mama Jackie, pour récolter des fonds, leur avait appris à réciter de fausses histoires atten-

drissantes de vermine, de misère, de violences domestiques et autres maux frappant les enfants noirs des ghettos. Bref, du “porno” misérabiliste pour ONG bidon. La chute de Mama Jackie, bien antérieure à celle de son fils, suscite les sarcasmes du public et fait les gros titres de la presse. Sponsors et amis la laissent tomber comme une pestiférée. Lorsque Molemo revient en Afrique du Sud, après cinq ans passés aux Etats-Unis, à la fin des années 1990, le pays est au faîte de la restructuration économique. Les jeunes des townships, comme TK Zee, Mandoza et ProKid [DJ célèbres], investissent avec fracas les espaces de la culture et du spectacle. Alors que la domination exercée par le kwaito [musique typique des townships, mêlant hiphop, house et rythmes zoulous] des années 1990 est en train de s’estomper, le hip-bop mainstream et les scènes de slam fleurissent. A peine rentré de son rêve américain, Jub Jub va s’y plonger à corps perdu. Sur le plan politique, l’Afrique du Sud est aussi dans une période de folle mutation. Fort de la majorité recueillie aux élections de 2004, le gouvernement de l’ANC [Congrès national africain] dirigé par Thabo Mbeki, un intellectuel adepte du Mouvement de la conscience noire, instaure la discrimination positive et adopte une série de mesures visant à favoriser les initiatives économiques des Noirs. Ces politiques ciblées modifient de façon inédite le tissu social sud-


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5. 19 mars 2010. Jub Jub vient de se voir accorder la liberté sous caution, contre le versement de 10 000 rands (844 euros). Foto24/Gallo/Getty

8. 16 octobre 2012. La sentence tombe. Jub Jub est reconnu coupable de meurtre et de tentative de meurtre. Lucky Morajane/Daily Sun/ Gallo/Getty

6. 22 août 2011. Le rappeur en conciliabule avec son avocat. Sipho Mchunu/ Daily Sun/Gallo/Getty

9. 16 octobre 2012. Emoi dans le tribunal à l’énoncé de la sentence. Foto24/Gallo/Getty

7. 16 octobre 2012. Dans quelques instants, le jeune homme connaîtra la décision du tribunal. AFP

10. 2006. Le début de la gloire pour Jub Jub, ici photographié sur le tournage d’un de ses clips aux côtés d’une danseuse. Muntu Vilakazi/ Sunday Times/Gallo/Getty

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Chronologie UNE ASCENSION BRISÉE 26 juin 1980 Molemo Maarohanye naît à Soweto. 2006 Le titre gospel Ndikhokhele cartonne. Jub Jub devient une star. Janvier 2010 Le chanteur est choisi pour composer le tube de la Coupe du monde de football. 8 mars 2010 Sous l’emprise de drogues, Jub Jub et un ami

fauchent six enfants. Bilan : quatre morts, deux blessés graves. 5 décembre 2012 Les deux hommes écopent de vingt-cinq ans de prison pour meurtre et tentative de meurtre. 7 février 2013 Début du procès en appel. Jub Jub et son ami contestent notamment avoir été sous l’influence de drogues.

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africain. C’est l’émergence d’une version du capitalisme plus présentable, plus soucieuse des relations publiques – les fleurons de l’industrie nationale changent de mains parmi les élites. Et la rue, à l’écart, observe. Soudain, une ribambelle stupéfiante de berlines allemandes et italiennes, et autres voitures de prix, apparaît sur les parkings de Shell House, alors le siège de l’ANC, au numéro 9 de Plein Street, à Johannesburg. Les anciens militants locaux, tout comme ceux qui sont rentrés d’exil sans le sou, s’installent peu à peu dans les quartiers résidentiels, d’où on ne les fait sortir que pour de courtes apparitions ou pour effectuer, dans des voitures à 1 million de dollars, des visites en coup de vent dans leur ancien township. Peu importe qui possède de l’expérience ou des connaissances. On se moque de savoir qui est capable de produire de la valeur ou de créer des opportunités. Toute patience est désormais jetée aux orties. Les vertus du travail acharné que nos parents dociles avaient fait entrer dans nos petites caboches africaines tordues pendant l’époque de l’apartheid commencent à s’éroder dès lors que nous voyons (avec tout d’abord un respect craintif) certains anciens camarades avec qui nous avons combattu en première ligne opérer un virage à 360 degrés et changer de mode de vie. Dans cette danse de la transformation, la chemise kaki cède la place à la chemise rayée à col droit assortie de boutons de manchettes de marque. Les grosses chaus-

SOURCE

MAIL & GUARDIAN Johannesburg, Afrique du Sud Hebdomadaire, 41 000 ex. Fondé en 1985, sous le nom de Weekly Mail, le titre a été remis à flot dans les années 1990 par le Guardian de Londres et appartient depuis 2002 au patron de presse zimbabwéen Trevor Ncube. Résolument à gauche, le Mail & Guardian milite pour une Afrique du Sud plus tolérante.

sures usées qui avaient connu bien des aventures disparaissent au profit de bottines lacées Kick’n Boboza [chaussures pointues en cuir à la mode au début des années 2000]. Ailleurs, dans les centres de pouvoir, les sacro-saintes conférences de commissaires politiques sont remplacées par des tableaux Excel et des présentations PowerPoint. Et il n’y a personne, bien entendu, pour faire remarquer que cette évolution a quelque chose d’effrayant. Les temps, fatalement, changent. L’économie du pays n’aurait eu aucune chance de connaître la croissance sans le pouvoir d’achat de la classe moyenne noire. Mais l’absence de conscience politique, d’éducation et de valeurs ne pouvait que produire un terreau propice à la germination du bling-bling. Alors que, peu de temps auparavant, on nous enseignait encore les vertus de la retenue, désormais nous voulons tout, tout de suite ! Si le camarade Untel peut se prélasser sur la banquette arrière d’une caisse à un demi-million de dollars, une jolie fille à chaque bras, avec whisky et cigares à gogo, tandis que fans et amis s’inclinent respectueusement devant son auguste personne, alors pourquoi pas nous ? Bientôt, tout le monde s’y met. Le moindre anonyme crée son blog pour y exposer ses fantasmes. Tout le monde veut devenir quelqu’un. La musique de la rue, à son tour, exprime elle aussi l’impatience, l’urgence et le besoin d’être vu et adoré. C’est chacun

pour soi, le plus de contrats possible pour sa pomme et Dieu pour tous. L’accumulation ostentatoire remplace alors toutes les vertus que nos mamas nous avaient inculquées. Les rues des banlieues, les golfs flambant neufs, les zones d’habitat pavillonnaire construites à l’intention d’une classe moyenne en pleine expansion, les quartiers historiques eux-mêmes, tous deviennent des quartiers commerciaux chics. Les avenues se transforment en passerelles de défilés de mode publics et les plus beaux d’entre nous se font mannequins ambulants. Dans les quartiers, les stations de lavage de voitures se changent en salles d’exposition pour véhicules de marque.

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Pendant ce temps, ceux qui ne savent pas voler, ceux qui n’ont aucune éducation, ceux qui n’ont pas de relations politiques ou familiales – et même ceux qui en avaient mais qui ont été abandonnés sans états d’âme par leurs ex-commandants dans la ruée vers l’or post-apartheid –, nous regardent, les larmes aux yeux et le cœur de plus en plus meurtri. Leurs enfants sous-alimentés, ventre gonflé, nez qui coule et bouche béante, privés de toute chance de devenir quelqu’un dans la vie, ont déjà leur place réservée en prison. Ils regardent leurs parents confier à plusieurs reprises un nouveau mandat de cinq ans au parti au pouvoir. Telle est l’ambiance dans laquelle des jeunes comme Jub Jub grandirent et dont ils s’imprégnèrent – sinon chez eux, en tout cas au contact de la culture consumériste qui envahit le pays. Jub Jub n’est pas le premier, il ne sera pas le dernier non plus. En laissant un instant de côté la question des classes sociales, j’imagine que F. Scott Fitzgerald, le pétulant flambeau de l’âge du jazz, dans les années 1920, serait tombé d’admiration pour nous, tout comme sa clique de villégiateurs amoureux de la Côte d’Azur. Du reste, si vous êtes assez stupide pour remettre en cause la valeur morale de cette “nouvelle vie”, vous n’êtes soudain plus personne. Vous n’avez plus aucune chance d’être invité à déjeuner dans cette ville, ni même ailleurs dans le pays. Et, franchement, qui a envie d’être laissé sur la touche ? Avec l’argent et la gloire, tout est possible, non? Quelqu’un devrait poser la question à Jub Jub, ce gosse. Au matin du 5 décembre 2012, alors qu’aux portes du tribunal Soweto vit son habituelle folie quotidienne et que, dans les banlieues des alentours, les commerçants font des affaires en or en vendant des décorations de Noël, Jub Jub et son pote apprennent enfin quel sera leur sort. Ils écopent chacun de vingt-cinq ans de prison. Si Jésus est bien né en décembre, cela aurait été l’occasion d’envoyer un tweet au Seigneur de tous les pécheurs, blingbling et vrais croyants. —Bongani Madondo


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plein écran. ← Obama dans… The Avengers.

Aujourd’hui, les images sont plus complexes et, à certains égards, plus floues. Politiquement et personnellement, ce président est comme un écran vierge sur lequel les Américains projettent leurs peurs et leurs fantasmes. Barack Obama passe à la fois pour un orateur fougueux, un intellectuel distant, une grosse tête de la politique et un stratège avisé. Les imitateurs ont le plus grand mal à le caricaturer, tout comme la culture populaire a du mal à se l’approprier.

Oscars monochromes. Son premier

Il était une fois à la MaisonBlanche

↓ … Django Unchained.

En 2008, Obama devient président. A la veille de la cérémonie des Oscars, deux critiques de cinéma refont le film de son premier mandat. —The New York Times (extraits) New York

I

l y a quatre ans, à l’occasion de l’investiture historique d’Obama, nous avons passé en revue les personnages de cinéma – bons, méchants, affreux – qui avaient contribué à rendre possible cette élection. La route vers la Maison-Blanche, avons-nous écrit, n’avait pas été uniquement pavée de grands discours, de stratégies de campagne novatrices et d’espoirs pour la majorité des électeurs : des acteurs noirs américains avaient ouvert la voie pendant plusieurs décennies. Depuis l’ascension sociale d’un Monsieur-Tout-le-monde (Sidney Poitier) dans le classique Un raisin au soleil [1961] jusqu’aux figures solitaires et messianiques d’opus récents comme Je suis une légende (avec Will Smith, 2007), des films avaient ennobli, consacré, exalté, immortalisé et, plus important encore, banalisé l’homme noir.

→ Dessins de Michael White parus dans The New York Times, New York.

mandat n’a pas été facile pour Hollywood en matière de représentation. La meilleure preuve de cette paralysie apparente a été le “blanchiment” des Oscars de 2011, où les Africains-Américains ont brillé par leur absence. L’année suivante, les nominations aux Oscars de La Couleur des sentiments ont en partie corrigé ce déséquilibre. Et, cette année, la question raciale est plus que jamais d’actualité avec des films comme Lincoln ou Django Unchained [tous deux actuellement sur les écrans]. Pourtant, un peu comme Obama, qui a rarement abordé la question raciale, les longs-métrages présélectionnés pour l’oscar du meilleur film ont choisi d’autres thèmes, comme la guerre ou bien l’économie. Certains rapprochements entre ces fictions et la politique sont évidents. Voici notre guide thématique, résolument spéculatif (et provisoire) du cinéma américain à l’ère d’Obama. Notre accès actuel de “lincolnmanie” a peutêtre commencé en ce jour glacial de février 2007 où Barack Obama a annoncé devant l’Old State Capitol de Springfield qu’il se présentait à la présidence [là où Lincoln lui-même avait annoncé sa candidature en 1858]. Sur grand écran, les Lincoln réalistes ont été peu nombreux, mais des variations lincolniennes existent, depuis le personnage du shérif Woody dans le dessin animé Toy Story 3 [2010] jusqu’au vengeur joué par Jamie Foxx dans Django Unchainedde Quentin Tarantino. Avec sa violence virtuose, Django peut être parfois perçu comme le développement d’un passage essentiel du deuxième discours inaugural de Lincoln : “Et pourtant, si Dieu veut qu’il dure [l’horrible fléau de la guerre] jusqu’au naufrage de toute la richesse entassée par deux cent cinquante ans de travail forcé et jusqu’à ce que chaque goutte de sang jaillie sous le fouet soit payée par une autre jaillie sous l’épée, alors, ainsi qu’il fut dit il y a trois mille ans, qu’il soit dit encore : ‘Les jugements du Seigneur sont justes et vrais.’” Le Lincoln de Spielberg et de son scénariste, Tony Kushner, représente le triomphe du bien moral, que l’on conquiert par un discours rationnel, la loi et les négociations de couloir. Dans Django de Quentin Tarantino, en revanche, le duo Noir-Blanc joué par Jamie Foxx et Christoph Waltz incarne un sanglant fantasme de justice, qui se réalise

par la force des armes. Un fantasme qui prend profondément racine dans l’histoire américaine, à l’écran comme à la ville. Ces deux films d’époque ont en commun l’idée que nous nous devons de réparer nos injustices. The Avengers [adaptation d’une série de BD de Marvel Comics mettant en scène des superhéros] aurait pu s’intituler Team of Rivals [Equipe de rivaux], le titre du livre de l’historienne Doris Kearns Goodwin qui a été l’une des sources de Lincoln. De fait, le film de Joss Whedon n’a rien à envier à celui de Spielberg : dans un cas comme dans l’autre, il s’agit de réagir en urgence à une crise politique. Il y est aussi question de mobiliser les citoyens et, dans The Avengers, Joss Whedon a choisi de confier à un acteur noir, Samuel L. Jackson, le rôle de Nick Fury, celui qui rassemble des individus divisés pour servir des intérêts communs.

Unis pour vaincre. A cet égard, The Avengers est peut-être le film de superhéros emblématique des années Obama. Il remplace la figure du paladin solitaire et mystérieux par une bande hétéroclite de marginaux. Malgré son titre, il est moins axé sur la vengeance que sur le maintien de la paix interplanétaire. L’idéal communautaire et les menaces pesant sur la survie de la collectivité sont des thèmes porteurs en ces temps d’incertitude, où la crise économique et les


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↓ … Zero Dark Thirty.

catastrophes écologiques génèrent une angoisse omniprésente, et où les valeurs de bon voisinage peuvent paraître difficiles à conserver. Le film Les Bêtes du Sud sauvage, sorti en 2012, imagine un paysage américain emblématique – la Louisiane des bayous – comme un lieu économiquement et socialement fragile à la merci de catastrophes naturelles ou de pots-de-vin de plusieurs millions de dollars pour des projets de fracturation hydraulique. La grande récession s’est terminée “officiellement” en 2009, mais les files de chômeurs ne se sont pas clairsemées pour autant. Les grands studios répugnent encore à aborder ouvertement les questions de classe, à moins que ce ne soit dans des films en costume, situés dans un passé lointain, comme Les Misérables [actuellement sur les écrans]. Quand les grands studios évoquent les temps difficiles, c’est souvent avec ce petit air coupé des réalités de ceux qui, au volant de leur Lexus, geignent sur leurs problèmes d’argent. Cela dit, le spectre de la lutte des classes se dresse au milieu des ombres de The Dark Knight Rises [2012], qui emprunte à la Révolution française, fait un clin d’œil au mouvement Occupy Wall Street et lorgne vers les films de gangsters des années 1930, où les luttes pour le pouvoir et l’argent s’accompagnaient du tac-tac-tac des mitraillettes. Bien entendu, The Dark Knight Rises est aussi un film de guerre, et M. Obama a été un “président de temps de guerre”, selon le sens que son prédécesseur, George W. Bush, donnait à l’expression. Le film de Christopher Nolan imagine un état de chaos social hobbesien [où “L’homme est un loup pour l’homme”], une situation plus compliquée que celle dépeinte dans le précédent opus, The Dark Knight, qui à certains égards était le film emblématique des années Bush,

→ … Et Lincoln.

avec sa frontière très nette entre le bien et le mal. Dans ce film, le combat entre Batman et le Joker était aussi personnel et apocalyptique que la lutte homérique opposant Harry Potter à Voldemort, qui s’est achevée à l’écran l’année même où Oussama Ben Laden, le méchant par excellence de l’ère Bush, mourait de mort violente. Le grand film sur cet événement – Zero Dark Thirty de Kathryn Bigelow [également sur les écrans] – a fait l’objet d’attaques préventives de la part de la critique. A la veille de l’élection présidentielle, celle-ci y a vu une œuvre de propagande pro-Obama, puis l’a accusé de suggérer que des méthodes d’interrogatoires musclées auraient permis d’obtenir les renseignements nécessaires pour remonter jusqu’à Ben Laden. M. Obama apparaît brièvement à l’écran, mais l’action du film se situe loin des centres de pouvoir politique, dans les black sites [prisons secrètes de la CIA] d’Asie centrale, puis dans les dédales du quartier général de la CIA, à Langley, en Virginie. Le ton de ce film n’est guère triomphal (Mme Bigelow et le scénariste, Mark Boal, avaient au départ l’intention de faire un film sur l’échec de la capture de Ben Laden sous la présidence Bush), et son message est bien plus équivoque que ne l’ont laissé entendre certains commentateurs. Le monde de Zero Dark Thirty est un monde d’ombres, de compromis éthiques et de danger constant. Même s’il s’achève sur une victoire – comme la plupart des films de guerre américains –, il se termine aussi par des larmes.

De grandes peurs. Les controverses passionnées à propos de La Couleur des sentiments, de Lincoln et de Django Unchained ont par ailleurs confirmé que l’utopie postraciale d’Avatar restait une vue de l’esprit. Et, tandis qu’experts et public débattent de ces représentations du douloureux passé de la ségrégation, certains cinéastes imaginent un présent qui ressemble aux Etats-Unis d’aujourd’hui, où 15 % des mariages célébrés sont mixtes. Ce progrès historique se retrouve dans des films récents où la question raciale a son importance sans être un sujet de conversation à l’écran, comme dans The Social Network, Flight ou La Planète des singes : les origines. De tels films vont dans le sens du progrès. Et pourtant, les grands studios restent extrêmement réticents à intégrer des couples mixtes au cœur des intrigues. L’année 2012 s’est terminée par un soupir de soulagement pour ceux qui croyaient aux prophéties mayas annonçant la fin du monde. Mais les menaces d’apocalypse ont été très présentes dans l’imagination populaire de ces quatre dernières années. Les catastrophes réelles (ouragans, tremblements de terre, guerres) ont trouvé leurs pendants dans des films de zombies déchaînés, de collisions planétaires, d’épidémies meurtrières et autres signes avant-coureurs de l’extinction de l’humanité. L’avenir, tel qu’il est décrit notamment dans Hunger Games, Le Livre d’Eli, Contagion et Cloud Atlas, paraît effectivement effrayant. Ces grandes peurs sont peut-être le côté pile de l’espoir excessif de 2008 ou des versions exagérées des vrais défis qui nous attendent dans les quatre années à venir. —A.O. Scott et Manohla Dargis

And the winner is… La 85e cérémonie des Oscars doit avoir lieu le 24 février. Le New York Magazine a voté. Ce sera Django Unchained. Le film de Quentin Tarantino lui “a rendu foi en l’Amérique”. Pour le chroniqueur Frank Rich, l’industrie du cinéma s’est enfin mise sur la même longueur d’onde que le pays en nominant des œuvres qui reflètent l’ère Obama. Si Zero Dark Thirty, Argo et Lincoln témoignent des divisions de la société américaine, “seul Django Unchained rassemble aussi bien le public noir que le public blanc. […] Et c’est une note d’espoir pour l’Amérique.”

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culture.

La Pologne en Technicolor Après des décennies de grisaille communiste, les Polonais succombent à la folie des couleurs. Dans certaines cités-dortoirs, cette mode du bariolage donne lieu à tous les excès. —Polityka (extraits) Varsovie

peine de s’en occuper. Les immeubles quasi centenaires et longtemps négligés sont, ul ne sait où exactement l’épidémie quant à eux, plus exposés. Le virus de la s’est déclarée. Selon les uns, les pre- couleur les ronge en commençant par le miers symptômes seraient apparus rez-de-chaussée, où se trouvent commerces place Zawisza, au cœur de Varsovie : le et services. Cela s’observe surtout dans les nouvel hôtel Sobieski aurait été le premier quartiers plus pauvres des grandes villes. immeuble contaminé. D’autres pointent du Les plus vulnérables sont les construcdoigt la ville de Wroclaw [dans le sud-ouest tions récentes. Il suffit de s’aventurer dans du pays], dont le centre comn’importe quel quartier résidentiel mercial Sol-Pol, rue Swidnicka, HABITAT pour constater les ravages causés a été décoré d’un arc-en-ciel. par l’épidémie. Ici, aucune guéEn l’espace de quelques années, une manie rison à espérer : les habitants se sont laissé maladive de barioler les immeubles s’est contaminer de leur plein gré. Mais ce sont propagée dans tout le pays. La gravité du les grandes cités, avec leurs tours et leurs mal varie selon l’ancienneté du bâtiment. barres d’habitations, qui se prêtent le mieux Les maisons les plus anciennes sont rela- à l’observation du phénomène dit de la tivement protégées – quand le conserva- “polychromite”. Dans ces espaces, les bâtiteur des monuments historiques prend la ments sont nombreux, ce qui multiplie les

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façades exposées, et l’imagination des syndics est débridée. Quand vous frappez le mur extérieur d’une tour et qu’un bruit sourd vous répond, c’est, sans confusion possible, que la surface bigarrée cache non pas de la maçonnerie, mais un revêtement isolant en Styrofoam. Pour les syndics, la principale préoccupation reste d’isoler du froid les habitations construites à la va-vite à l’époque communiste. Une fois les travaux achevés, il faut masquer les jointures. Passer une couche de peinture s’impose, et, les goûts et les couleurs ne se discutant pas, il devient difficile de remettre en question les teintes retenues sans passer pour un radical de l’esthétique. “Fais quelque chose pour les rues/ Débarrassonsnous des entraves de l’indifférence/Essentielle est la milice/qui mène la bataille contre les murs contaminés”, chante le rappeur L.U.C. Dans sa cité, il est parti en guerre contre l’épidémie de couleurs. Il appelle à former des “milices” pour transformer l’aspect extérieur des cités-dortoirs polonaises. “Je craignais d’être le seul à avoir conscience de ce problème, se rappelle L.U.C. Mais j’ai commencé à interroger les gens autour de moi, pour savoir si ces couleurs les énervaient autant que moi. J’ai même demandé à mes 'miliciens' de poser la question à leurs grand-mères [considérées comme les plus conservatrices]. C’est avec leur bénédiction que nous sommes passés à l’attaque.” Sur leur site web (http://pospoliteruszenie.com), les résistants dénoncent les formes

les plus hideuses de la “polychromite” et cherchent l’antidote. Les internautes ont établi une typologie des symptômes. De façon récurrente sont répertoriés des cas très avancés de “phlegmon jaunâtre” ou de “dégueulis arc-en-ciel” ; moins fréquents, mais tout aussi inquiétants, sont les “abcès rosâtres” ou “rosâtres intenses”. Ici et là sévissent des virus encore plus rares comme la “fièvre du Nil” et la “fièvre arc-en-ciel” (à Lodz, dans le centre du pays), ou encore la “putréfaction verdâtre” (comme à Katowice, en Silésie). Les résistants ont lancé un concours pour réhabiliter un immeuble de la cité de Huby, à Wroclaw. L.U.C a associé au projet des architectes, des designers, un plasticien salarié par la mairie et un représentant des habitants. Le projet retenu propose de retourner aux sources du modernisme [incarné pendant la première moitié du XXe siècle par le mouvement du Bauhaus], avec ses aplats blancs sur fond gris. Les architectes ont toutefois fait une concession au besoin de couleurs exprimé par les habitants. Ils ont prévu des graffitis sur les murs aveugles, décorés de brins d’herbe et de feuilles de fougère. “Cela ne se voit pas du tout que ce bâtiment a été construit à l’époque communiste, n’est-ce pas ? se réjouit L.U.C. Et en plus ça ne fait pas mal aux yeux !” Le projet est en cours de réalisation par la coopérative d’habitation [une forme de semi-propriété développée à l’époque communiste] de Wroclaw-Sud. Ainsi, la


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↑ De gauche à droite : les “bunkers” à Szczecin, sur la Baltique ; la station thermale de Swieradow-Zdroj, en Silésie ; l’hôtel Sobieski, à Varsovie ; au pied des tours dans la cité de Rataje, à Poznan. Photos Filip Springer

passage à l’acte”, souligne le critique d’architecture Jaroslaw Trybus, auteur d’un Guide des cités-bunkers varsoviennes [inédit en français]. Rapidement, on s’est toutefois rendu à l’évidence que le problème des cités n’était pas seulement une affaire de couleur. Selon Trybus, les cités ont été diabolisées. “On les a dites inhumaines, on a fustigé leurs tours immenses. Mais en réalité rares sont les tours véritablement gigantesques. Un stéréotype veut que les cités-bunkers défassent les relations entre les habitants, mais il suffit de se promener entre les immeubles par un après-midi ensoleillé pour apercevoir quantité de gens assis sur les bancs, en pleine conversation avec leurs voisins. Les aires de jeux sont remplies d’enfants. De plus en plus, les habitants se chargent eux-mêmes d’entretenir les espaces verts de leur cité. C’est tout sauf la mort des relations sociales…” Pour Trybus, il serait temps que les habitants des cités changent la perception qu’ils ont de leur environnement quotidien. —Filip Springer Lire également notre rubrique Source de la semaine p. 38

L’auteur ●●● Né en 1982, archéologue et ethnologue de formation, Filip Springer s’adonne depuis 2006 au reportage et à la photographie. Ses clichés paraissent dans les plus grands journaux polonais. En 2010, il a consacré son premier livre-reportage à une bourgade

de Silésie effacée de la carte : Miedzianka - Historia znikania (Miedzianka. Histoire d’une disparition). La même année, il a publié Zle urodzone (Mal nés), un recueil de reportages sur l’architecture moderniste dans la Pologne communiste.

Vu d’ailleurs avec Christophe Moulin et Eric Chol En direct vendredi à 17 h 10, Samedi à 21 h 10, et dimanche 14 h 10 et 17 h 10. L’actualité française vue de l’étranger chaque semaine avec

Ibo Ogretmen / LCI

coopérative a rejoint le front mené contre l’overdose de couleurs vives. “Nous avons commencé par faire notre mea culpa, car nousmêmes avions cru bien faire en peignant nos barres d’immeubles de façon criarde, admet Jozef Sniezek, président de la coopérative. Puis nous avons lancé une collaboration avec de jeunes designers, pour qu’ils nous proposent des solutions révolutionnaires pour transformer nos façades.” Ecoutez donc le vice-président de la coopérative d’habitation du quartier de Retkinia, à Lodz : “Poser des isolants sur les façades de nos immeubles a été l’occasion pour nous de faire disparaître la grisaille, de la remplacer par des motifs et des couleurs. Graphiquement, il n’y a pas eu de projet d’ensemble, et pour cause. Tous les six mois, nous choisissions de nouveaux designers. Ainsi, deux immeubles sont décorés d’un arc-en-ciel, un autre est orné d’une pyramide et d’un soleil. Il ne manque que le dromadaire, comme l’affirment certains plaisantins. Mais c’est très joli, les couleurs ne jurent pas. Nous avons su éviter l’extravagance.” La cause première de cette explosion de couleurs est la grisaille héritée de l’époque communiste. Encore aujourd’hui, plus de vingt ans après la fin de cette ère, le nom “cité” va souvent de pair avec l’adjectif “gris”. “C’est de là que vient la réticence visà-vis des couleurs du modernisme. Le blanc et le gris sont assimilés à la grisaille qui nous entourait à cette époque triste. Et la couleur étant son contraire, rien ne s’opposait à un

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Livrer la bataille de la casquette

Tricoter du lien social

VENEZUELA – A Caracas, le port de la casquette est désormais politique. Opposition et majorité, tout le monde arbore des casquettes bleu-jaunerouge, aux couleurs du drapeau vénézuélien. Le parti se décèle à d’infimes nuances. D’un côté, il y a la casquette de l’opposition, un modèle tricolore standard. C’est Henrique Capriles, candidat malheureux à la présidentielle d’octobre 2012, qui l’a rendue populaire pendant la campagne électorale. Son initiative a piqué au vif les chavistes, qui ont lancé en représailles la casquette “de la révolution et des révolutionnaires”, apparue le 4 février sur la tête du viceprésident, Nicolás Maduro. Elle aussi tricolore, elle porte l’inscription “4F” (pour “4 février”), en clin d’œil au coup d’Etat raté d’Hugo Chávez en 1992, rappelle le quotidien Ultimas Noticias.

A Rotterdam, une boutique vend des lainages confectionnés par des mamies. Peu importe les bénéfices, l’essentiel est d’être ensemble. —De Volkskrant (extraits) Amsterdam

U

ne vieille dame tricotait. Pour personne. Niek van Hengel a fait sa connaissance alors qu’il rendait visite à son grand-père dans sa maison de retraite. Il l’avait déjà remarquée, assise sur son fauteuil dans le hall. Un jour, il lui a adressé la parole. Qu’êtes-vous en train de tricoter ? Et pour qui ? La femme n’a pas su lui répondre. Elle n’avait pratiquement pas de famille ou d’amis, elle ne faisait rien de spécial. Elle aimait tricoter, voilà tout. Cette femme a donné des idées à M. van Hengel. Les articles en tricot sont à la mode. Le tricot est une activité gourmande en maind’œuvre. Beaucoup de personnes âgées sont seules. Pourquoi ne pas associer les talents de personnes âgées à ceux de jeunes stylistes ? Il a fait part de son idée à Jip Pulles (31 ans), un ami qui suivait avec lui la formation Small Business & Retail Management

à Rotterdam, pour apprendre à gérer une petite entreprise. M. Pulles a réagi au quart de tour. Dans le cadre de son projet de fin d’études, il a développé cette idée et conçu un business plan. Aujourd’hui, plus de trois ans plus tard, les deux hommes exploitent une boutique de bonnets et d’écharpes en laine à Rotterdam. Une pancarte engageante est posée sur le trottoir : “Cherchons mamies ambitieuses aimant tricoter”. A l’intérieur, autour d’une grande table en bois massif, sont assises environ huit femmes d’un certain âge qui ont répondu à l’appel. La surface de la table est jonchée de pelotes de laine, de petites assiettes contenant des parts de tarte et de tasses de café. Le cliquetis des aiguilles est couvert par le brouhaha des bavardages. Cette initiative porte le nom de Granny’s Finest. Irene Rijkers (70 ans) est l’une de ces mamies. Elle a toujours raffolé du tricot. Deux jours plus tôt, elle est venue chercher un sac entier d’une précieuse laine anthracite

Déguster collectif ÉTATS-UNIS – On connaissait les cash mobs, des séances de shopping collectives destinées à soutenir les commerces de quartier face aux grandes chaînes de distribution. Voici maintenant le dish mob. Le concept reste le même : réunir de parfaits étrangers pour une expérience collective et altruiste. Mais, cette fois-ci, ce sont les tables du quartier qui sont visées. Le pionnier et le principal organisateur, l’avocat Andrew Samtoy, s’est associé à Restaurant.com pour développer le concept. Le site propose des coupons de réduction pour certaines adresses. Mais l’avocat comme restaurant.com se défendent de vouloir monétiser le procédé, souligne le magazine américain Business Week : les dish mobs seront ouverts aux restaurants non partenaires.

Exalter le courage des femmes

“La place Tahrir n’est plus sûre pour les femmes”,écrivait le 12février le site d’information cairote Bikyamasr.Deux ans après la chute de Moubarak, alors que la mobilisation s’intensifie contre le régime Morsi, les Egyptiennes sont la cible d’intimidations et sont agressées sexuellement lorsqu’elles manifestent au Caire. Elles serrent pourtant les rangs et continuent d’agir. C’est ce que racontent les graffitis et les fresques qui décorent les murs de la place Tahrir et des alentours, et qui sont publiés sur le blog Suzee in the City. PHOTO

ANNA BOUKEMA

tendances.

ÉMILIE SERON

DR

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chez MM. van Hengel et Pulles. Elle l’a utilisée pour confectionner quatre bandeaux très tendance, avec les cache-oreilles assortis. Elle est fière du résultat. “Nous tricotons quelque chose qu’une autre personne achète, c’est vraiment la preuve que notre travail est apprécié.” Sa “collègue”, Mme Lips-Krowinkel (66 ans), a des enfants et des petits-enfants pour qui elle pourrait tricoter. Mais tricoter pour Granny’s Finest ou pour les membres de sa famille, ce n’est pas pareil. “Je suis très fière de tricoter des vêtements qu’on peut vendre dans une boutique”, dit Mme Lips-Krowinkel. Elle ne voit aucun inconvénient à ce que ses tricots deviennent un produit commercial. Si les vêtements sont effectivement vendus aux prix du commerce, Granny’s Finest est avant tout un projet


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215 S’habiller comme un sac-poubelle ESPAGNE – Pas question de faire

une croix sur le carnaval parce que c’est la crise : il suffit d’adapter la fête à cette période austère, comme l’ont tenté des institutrices de Galice. Elles ont créé pour leurs 215 élèves des déguisements confectionnés à partir de sacs-poubelle colorés. “N’importe quelle tenue peut être réalisée avec ce système bon marché : c’est un grand succès”, rapporte le quotidien régional La Voz de Galicia. D’autres écoles de la région ont suivi l’exemple. Le prix du déguisement ne dépasse pas 4 ou 5 euros par personne, soit cinq fois moins cher que d’ordinaire. “Et, en plus, c’est une excellente manière de faire travailler en équipe les élèves, les parents et les maîtresses”, ajoute le journal. Peter Pan n’aurait sûrement jamais pensé à se vêtir de sacs-poubelle verts, mais c’est pourtant l’une des créations possibles.

86 % Féminiser le port du stéthoscope QUÉBEC – D’ici cinq ans, les femmes médecins seront majoritaires dans la Belle Province, annonce Le Devoir. Selon le quotidien de Montréal, qui cite un rapport du Collège des médecins du Québec (CMQ), 86 % des médecins qui ont obtenu en 2012 le droit d’exercer sont des femmes. Si la tendance n’est pas nouvelle, elle s’accélère désormais, et, surtout, elle est plus forte au Québec que dans le reste du Canada. Seul point noir, ces renforts féminins ne suffiront pas à répondre aux besoins de la population, pressent le CMQ.

Montrer patte blanche

COST, BELGIQUE

social. D’ailleurs, pour le moment, MM. van Hengel et Pulles n’ont pas gagné le moindre centime. Leur but est de promouvoir la cohésion sociale entre personnes âgées. Les deux fondateurs ont donc décidé de créer Granny’s Finest sous la forme d’une fondation. Ils travaillent comme bénévoles depuis un an et demi mais, dès que le chiffre d’affaires le permettra, ils deviendront directeurs. Pour l’instant, Granny’s Finest doit son existence aux subventions des municipalités de Rotterdam et de Schiedam, aux contributions de fonds de soutien et à un prix qui lui a été décerné, l’Aardig Onderweg Award. Granny’s Finest comporte à présent six clubs de tricot. Chaque club se réunit une fois par semaine. Sur les 107 mamies inscrites, 70 participent chaque semaine à la

journée fixe de tricot – pour le plaisir d’être ensemble, pour échanger des conseils et pour se fournir en laine. Chez elles, les femmes tricotent une vingtaine d’heures par semaine. Elles ne sont pas rémunérées. En revanche, Granny’s Finest ne lésine pas pour assurer à ces dames un certain confort. Lors de leurs séances collectives de tricot, on leur distribue toujours des parts de gâteau et des tasses de café. A Noël, elles ont reçu un colis spécial et eu droit à une sortie organisée par la fondation. Celle-ci n’a pas pour seul objectif de réunir des personnes âgées. Elles veut aussi favoriser les liens entre les tricoteuses et les jeunes. “C’est fantastique de voir ce que peuvent s’apprendre mutuellement nos stylistes et les mamies”, dit M. Pulles. Les tricoteuses ont appris aux stylistes tous les points de crochet et de tricot en vogue dans les années 1950. Les couturiers ont appris aux mamies à tricoter en fonction de patrons pour confectionner les vêtements que portent les jeunes d’aujourd’hui. Granny’s Finest essaie aussi d’encourager les contacts entre les clients et les mamies. Chaque vêtement est accompagné d’une petite carte sur laquelle est écrit à la main un texte de la personne qui a tricoté l’article. “Nous invitons tous ceux qui nous achètent un vêtement à prendre une photo d’eux lorsqu’ils le portent.” La photo peut être envoyée sur le site Internet et la tricoteuse la reçoit sous forme de carte postale. Selon M. Pulles, les mamies “apprécient beaucoup ces photos, certaines en décorent même le manteau de leur cheminée, comme s’il s’agissait de trophées”. —Sander Heijne

ALAA AWAD

ROSSI & BLAKE

ROSSI & BLAKE

INSOLITES

CHINE – A chacun son club. Huppé, sportif, masculin, féminin… A Pékin, la palette ne cesse de s’élargir. La ville compte quelque 4 000 clubs en tout genre, et le succès de ces institutions très fermées est tel que certains clubs de golf affichent des listes d’attente longues de vingt ans, indique l’hebdomadaire britannique The Economist. Les clubs pékinois, tout comme leurs équivalents British, sélectionnent leurs membres sur le volet. C’est le prix à payer pour la délicieuse compagnie de ses pairs !

Je ne suis pas un orangoutan ● Dis papa, un bœuf, ça hennit ? Que nenni ! Un pape, ça continue jusqu’à plus soif ? Certus. Un roi, ça gît en majesté ? Of course ! Eh bien, non. Tout ça c’était avant. Car, depuis quelque temps, tout fout le camp. Nos certitudes, nos repères, tout part en eau de boudin. Pas qu’on soit particulièrement à cheval sur les traditions, mais cette histoire de lasagnes, ça jette un froid. Sans parler de Richard III. Franchement, un souverain qui repose sous une place de parking, ça fait désordre. Prenez Donald Trump. L’homme est milliardaire, ça, c’est toujours sûr. Mais est-il un homme ou un demi-singe ? Le magnat de l’immobilier américain a saisi la justice pour prouver ses origines purement humaines, rapporte The Globe and Mail. Motif : le présentateur de télévision Bill Maher a promis de verser 5 millions de dollars à des œuvres si Trump pouvait prouver qu’il n’était pas le fils d’un orang-outan (Trump, en son temps, avait mis Obama au défi de rendre publics ses diplômes et demande de passeport, en promettant un don de 5 millions de dollars à l’organisation caritative de son choix si celui-ci s’exécutait). Le milliardaire a pris le présentateur au mot et produit son acte de naissance prouvant qu’il était “le fils de Fred Trump et non d’un orangoutan”. Il réclame son chèque et poursuit l’animateur pour rupture de contrat. Prenez la Yéménite Tawwakul Karman, Prix Nobel de la paix 2011. Un Nobel, c’est du sérieux, du lourd. Mais que nous apprend Al-Hayat ? Au Yémen, la jeune femme sourit aux anges sur des boîtes de collants. De quoi fouler aux pieds nos dernières certitudes…

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54.

360°

Courrier international — no 1164 du 21 au 27 février 2013

histoire.

Massacre sur le toit du monde 1842 Afghanistan Là-bas on se souvient comme si c’était hier de la défaite cuisante infligée aux troupes britanniques.

Gandamak, janvier 1842. Les derniers survivants du 44e régiment d’infanterie britannique sont encerclés par les Afghans. Tableau de William Barnes Wollen (1898). De Agostini Pict. Lib./AKG

―The Daily Telegraph Londres

A

la fin de Kim, Rudyard Kipling fait dire à son héros éponyme : “Quand tout le monde sera mort, le Grand Jeu sera fini. Pas avant.” En 1989, le repli de l’Armée rouge d’Afghanistan fut un signe avant-coureur de l’effondrement de l’Union soviétique. Douze ans plus tard, en 2001, des troupes américaines et britanniques débarquèrent à leur tour et se mirent aussitôt en devoir de perdre ce qui, pour Londres, représentait sa quatrième guerre dans le pays [1839-1842, 1878-1880, 1919 et à partir de 2001]. Comme auparavant, en dépit des milliards de dollars engloutis dans le conflit et de la formation de toute une armée locale, en dépit également de la supériorité incontestable de l’équipement de leurs adversaires, les Afghans ont résisté et une fois de plus réussi à isoler l’occupant honni, avant de le contraindre à une retraite humiliante. En 2009 et 2010, j’ai longuement parcouru l’Afghanistan alors que je travaillais à la rédaction de mon dernier livre, consacré à la première guerre anglo-afghane (1839-1842) [The Return of a King, “Le retour d’un roi”, inédit en français, publié chez Bloomsbury le 4 février dernier]. Je tenais en particulier à retracer le chemin emprunté par les forces britanniques lors de leur repli en janvier 1842, jusqu’à Gandamak, où elles finirent écrasées sous le nombre. En se retirant, elles se dirigèrent vers la chaîne de montagnes qui mène jusqu’à Tora Bora et la frontière pakistanaise, à travers une région qui a toujours été un des principaux viviers de talibans. Ce sont les ancêtres des gens d’ici qui infligèrent des pertes catastrophiques à l’armée dépêchée par Londres en 1842. Anwar Khan Jagdalak, un colosse, ancien champion de lutte et capitaine de l’équipe olympique afghane, en parle comme si les événements dataient d’hier. “Ils nous ont obligés à prendre les armes pour défendre notre honneur, lance-t-il. Alors, nous les avons tous tués, ces salauds.” Jagdalak me conduit lui-même à Gandamak, à bord d’un convoi de pick-up pleins à craquer de gardes du corps enturbannés et brandissant des fusils d’assaut. Nous traversons Kaboul, tressautant dans les ornières, et longeons les murs de protection de l’ambassade des Etats-Unis et des casernes

de l’Otan, installées sur le site même choisi par les Britanniques pour établir leur cantonnement il y a cent soixante-dix ans. Puis nous filons vers le sud, sur la route sinueuse qui s’enfonce dans les lugubres cols montagneux séparant la capitale afghane de la passe de Khyber. Le paysage, tourmenté, constitue un décor idéal pour la fin tragique que connut l’expédition britannique. Les parois rocheuses, couleur de poudre à canon, semblent s’entrechoquer et entremêler leurs strates bouleversées avec fureur, au pied de hauteurs dentelées qui disparaissent dans un voile de brume menaçant. C’est dans les environs que, le 12 janvier 1842, les deux cents derniers soldats britanniques, gelés, se retrouvèrent encerclés par des milliers de guerriers afghans. Une poignée seulement parvint à franchir les barrières de pieux érigées pour les empêcher de passer, et sur lesquelles nombre d’entre eux s’empalèrent. Invité par les habitants, je déjeune dans un village, situé avant Gandamak, où des Britanniques ont été massacrés en 1842, et nous échangeons des souvenirs communs. Car mon arrière-grand-oncle, Colin McKenzie, a été fait prisonnier ici. J’en profite pour leur demander s’ils pensent qu’aujourd’hui la situation est la même. “Absolument, me répond Jagdalak. Chaque fois, les étrangers sont venus pour leurs propres intérêts, pas pour nous. Ils ont dit : ‘Nous sommes vos amis, nous voulons vous aider.’ Mais ils mentaient.” Mohammed Khan, propriétaire du verger où nous prenons notre repas, renchérit : “Même aujourd’hui, ceux qui viennent en Afghanistan connaîtront le même sort que [Alexander] Burnes, [William Hay] Macnaghten et le Dr [William] Brydon.” Autour de nous, nos hôtes hochent la tête. Ici, les noms des hommes tombés en 1842, oubliés depuis longtemps dans leur pays, sont encore connus. “Nous sommes le toit du monde, poursuit Khan. D’ici, on peut tout contrôler, tout voir.” “L’Afghanistan est comme un carrefour pour toute nation qui gagne en puissance, approuve Jagdalak. Et nous n’avons pas la force de maîtriser notre destin. Il est déterminé par nos voisins.” Il est près de 17 heures quand nous quittons enfin la table, trop tard pour pousser jusqu’à Gandamak. Aussi reprenons-nous la grand-route qui nous mène à Jalalabad. Là, nous apprenons que nous l’avons

échappé belle. Car le jour même Gandamak a été le théâtre d’un affrontement entre les forces gouvernementales et des villageois soutenus par les talibans. Neuf policiers ont été tués et une dizaine pris en otages. Les combats se sont déroulés à l’endroit exact où, en 1842, les Britanniques livrèrent leur ultime bataille. —William Dalrymple

En savoir plus RETRAIT SANGLANT 1839. La Grande-Bretagne et la Russie s’affrontent dans le Grand Jeu, la lutte pour la domination de l’Asie centrale. Prenant Saint-Pétersbourg de vitesse, Londres envoie une armée soutenir le pouvoir de Kaboul. Les Afghans se soulèvent, et les forces britanniques se retrouvent isolées dans la capitale. Ayant conclu un accord avec les assiégeants, les 4 500 militaires (des Indiens pour la plupart) entament leur retrait accompagnés de 12 000 civils. En janvier 1842, c’est cette troupe disparate qui est attaquée par les Afghans au passage des cols vers le Pakistan. Des 16 500 personnes parties de Kaboul, seuls quelques Indiens et un Britannique, le Dr William Brydon, en réchapperont.

L’AUTEUR WILLIAM DALRYMPLE Né en 1965, cet écrivain et journaliste britannique, spécialiste de l’Orient et en particulier de l’Inde, collabore régulièrement au Guardian, au New Statesman et au New Yorker. Il est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages historiques.


MER EGÉE

RHODES ET LE DODÉCANÈSE ENTRE DOUCEUR ET BEAUTÉ Du 4 au 11 juin 2013 Antiquité, soleil, trésors du passé et beauté sont les maîtres mots pour définir Rhodes et ses environs. Cette île est à découvrir avec le cœur, pour un réel émerveillement ! Située au sud-est de la mer Égée, Rhodes est une magnifique île grecque dont les plages de sable blanc sont illuminées par le soleil. Née des amours d’Hélios, dieu du Soleil et de la Lumière, et de la nymphe Rhoda, cette île est un lieu magique qui profite d’un climat doux pour le plus grand bonheur de ses habitants et des touristes. Malgré un passé tumultueux, l’île de Rodos, en grec, vous donnera l’impression d’avoir été épargnée par le passage du temps. Rhodes, réputée pour ses jolis petits villages et sa cité médiévale est à découvrir avec le cœur. Votre hôtel Sheraton***** : situé à 50 m de la plage, est joliment blotti à flanc de colline et jouit d’un panorama à perte de vue sur la mer Égée. Côté découverte, vous visiterez la ville de Rhodes, celle de Lindos, le village de Koskinou, les sources thermales de Kalitea, l’île de Symi et quantité d’autres choses tout aussi magnifiques. Entre monuments et paysages naturels, pas le temps de se lasser : la vieille ville, inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco, déroule son histoire séculaire dans un écrin de nature préservée. Nous avons conçu pour vous un programme culturel et balnéaire unique.

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Le Courrier International du 21 février 2013