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N° 1163 du 14 au 20 février 2013 courrierinternational.com Belgique : 3,90 €

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TUNISIE-ÉGYPTE — LES ISLAMISTES À L’ÉPREUVE DU POUVOIR ANALYSES ET RÉACTIONS DE LA PRESSE INTERNATIONALE DOSSIER 6 PAGES

Fraude alimentaire

L’Europe déguste Non habemus papam Qui succédera à Benoît XVI ?

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CROATIE / ITALIE / SICILE / GRÈCE DU 8 AU 15 AOÛT 2013 DUBROVNIK – BARI / TARANTO / MESSINE – CORFOU – DUBRONIK AVEC LA PARTICIPATION EXCEPTIONNELLE de Armand Lequeux, chroniqueur à La Libre, Professeur émérite à l’UCL, ancien président de l'Institut de la famille et de la sexualité. Thème de la semaine : nos limites, no limit… avec (nos) enfants-petits enfants et dans notre vie.

PRIX PAR PERSONNE Prix par personne avec vol spécial au départ de Bruxelles: 1 639 € / prix par enfant (jusqu’à 16 ans inclus): 1 056 € / supplément cabine pont principal : 245€ / Supplément pont des embarcations: 345 € / supplément pont supérieur : 399 € / Supplément cabine individuelle : 618 €

FORMULE TOUT COMPRIS : vol + croisière + excursions + boissons à table + animations incluses signées Librefamille. Tarif spécial enfant. La Belle de l’Adriatique est un navire de mer 4 ponts de 99 cabines. Toutes les cabines bénéficient d’une vue sur l’extérieur et sont climatisées. Commodités à bord : grand salon-bar avec piste de danse – pianoramabar avec télé-vidéo grand écran, bibliothèque et terrasse – grand pont soleil avec bar et petite restauration, 2 jacuzzis et transats – piscine – boutique – infirmerie – ascenseur.

Notre prix comprend > le vol direct aller et retour de Bruxelles sur Dubrovnik / la croisière en pension complète du dîner du 1er jour au petit déjeuner buffet du dernier jour / les boissons incluses dans nos prix concernent uniquement l’eau, le vin, la bière, les jus de fruits à discrétion et un café servis par Croisi Europe lors des repas pris à bord du bateau / le logement en cabine double climatisée avec douche et WC / l’animation / l’accompagnement spécial de La Libre / les excursions mentionnées au programme / le cocktail de bienvenue / la soirée de gala / l’assurance assistance/rapatriement / les taxes portuaires.

VOTRE PROGRAMME (excursions incluses) Trebinje, au cœur de l’Herzégovine méditerranéenne. Le charme typique des villes italiennes : Alberobello,Taranto,Taormine,village médiéval incontournable de la Sicile, le Mont Etna et Corfou, perle de la Grèce.

Notre prix ne comprend pas > les boissons prises au bar, celles figurant sur la carte des vins ainsi que les boissons prises lors des excursions ou des transferts / l’assurance annulation/bagages / les taxes d’aéroport obligatoires / les dépenses personnelles.

POUR LES ENFANTS Mini Club et Junior Club de 4 à 12 ans. Animations spéciales organisées par La Libre. Encadrement par des éducateurs agrées. Nombre limité à 30 enfants! Une cabine à côté de celle de papa et maman ou grand-parents (à partir de 5 ans) ou logement dans la même cabine (maxi. 1 enfant). Menus adaptés.

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Courrier international — no 1163 du 14 au 20 février 2013

Sommaire

ÉDITORIAL ÉRIC CHOL

De l’audace, messieurs les cardinaux…

P.6 À LA UNE

Non habemus papam

E

t si la fumée blanche qui sortira du prochain conclave désignait un pape africain ? Ce n’est évidemment pas la première fois que les spécialistes du Vatican parient sur un non-Européen pour diriger l’Eglise catholique : à la mort de Jean-Paul II, les noms de cardinaux originaires d’Afrique ou d’Amérique latine avaient circulé. Et ce n’est pas un hasard si, parmi les papabili bien cotés chez les bookmakers, on trouve un Ghanéen ou un Nigérian. Car depuis quelques années le continent africain porte le renouveau de l’Eglise catholique. Les statistiques du Vatican parlent d’elles-mêmes : l’essor de la communauté en Afrique (150 millions de fidèles, des centaines de nouveaux prêtres ordonnés chaque année) tranche avec l’érosion des ouailles européennes. Depuis le voyage de Paul VI en Ouganda, en juillet 1969, les souverains pontifes se relaient sur le continent noir. Benoît XVI a profité de son périple à Cotonou (Bénin) en 2011 pour donner un nouvel élan à cette évangélisation en remettant une “feuille de route” aux évêques locaux, intitulée Africae Munus (L’engagement de l’Afrique). La bonne élève de l’Eglise catholique pourrait maintenant voir un de ses représentants succéder à Benoît XVI. Ça ne serait pas une première : Victor Ier, qui fut pape à la fin du IIe siècle, était, dit-on, d’origine berbère. Les cardinaux électeurs – en très large majorité issus du continent européen – auront-ils assez de cran pour porter leurs voix sur un pape africain ? En 1978, ils avaient surpris en choisissant, pour la première fois depuis 1520, un non-Italien. Encore un peu d’audace, messieurs les cardinaux… En couverture : Dessin de Kopelnitsky, Etats-Unis. Dessin d’António, Portugal.

La renonciation surprise de Benoît XVI, une première depuis plus de six siècles, ouvre la voie à toutes les spéculations quant à sa succession, prévue à Pâques. Les journaux du monde entier y vont de leurs pronostics.

p.22 EUROPE

Les failles de la traçabilité alimentaire Du cheval au lieu de bœuf dans des surgelés : la fraude découverte par les autorités britanniques dans des produits Findus met en lumière des pratiques douteuses dans la filière et des contrôles insuffisants. Pointée du doigt, la Roumanie s’indigne.

SUR NOTRE SUR NOTRE SITE

www.courrierinternational.com EUROPE Les suites du “chevalgate” et les premières mesures contre les fraudes. ÉQUATEUR L’Argentine rejoint le front anti-Chevron. ITALIE Qui va gouverner : Monti, Berlusconi, Bersani ? La campagne pour les législatives des 24 et 25 février au jour le jour. CINÉMA Découvrez les critiques des films du 10e Festival international du cinéma océanien, à Tahiti, du 11 au 17 février. ← Mario Monti. Dessin de Tiounine paru dans Kommersant, Moscou. Retrouvez-nous aussi sur Facebook, Twitter, Google+ et Pinterest.

p.4 6 Retrouvez Eric Chol chaque matin à 6 h 55, dans la chronique

“Où va le monde” sur 101.1 FM

360° SUDERSHAN, LE CHIMPANZÉ QUI RÊVAIT D’ÊTRE UNE STAR Un roman graphique.

CAHIER RÉGION pour les départements 01, 04, 05, 06, 38, 73, 74 et Suisse Pablo Picasso, Tête de femme, 1991, Flaine Forum. © Succession Picasso 2013. Publié dans Flaine, architectures d’une station( CAUE de HauteSavoie). Panneaux composites sur armature métallique. Œuvre réalisée une première fois en 1957, en petite dimension (80 cm de haut). Don de la Fondation Scaler, dépôt du musée national d’Art moderne (photographie : G. Coquard/CCF).

dossier p. 34 Tunisie-Égypte Les islamistes à l’épreuve du pouvoir Deux ans après les révolutions arabes, l’assassinat d’un opposant tunisien et les manifestations permanentes au Caire attestent les difficultés des partis islamistes à gouverner. Bilan et analyses.


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Courrier international — no 1163 du 14 au 20 février 2013

Sommaire Les journalistes de Courrier international sélectionnent et traduisent plus de 1 500 sources du monde entier : journaux, sites, blogs. Ils alimentent l’hebdomadaire et son site courrier international.com. Voici la liste exhaustive des sources que nous avons utilisées cette semaine : Aftonbladet Stockholm, quotidien. Ahram Online (english.ahram.org.eg), Le Caire, en ligne. Corriere della Sera Milan, quotidien. The Daily Beast (thedailybeast.com,) New York, en ligne. The Daily Telegraph Londres, quotidien. Expert Moscou, hebdomadaire. Financial Times Londres, quotidien. Foreign Policy Washington, bimestriel. Frankfurter Rundschau Francfort, quotidien. Al-Hayat Londres, quotidien. The Hindu Madras, quotidien. The Independent Londres, quotidien. The Independent on Sunday Londres, hebdomadaire. Los Angeles Times Etats-Unis, quotidien. Nanfang Dushibao Canton, quotidien. Nanfang Zhoumo Canton, hebdomadaire. The National Abou Dhabi, quotidien. Nawaat (nawaat.org,) Tunis, en ligne. Newsweek (newsweek.com) New York, en ligne. The New York Times Etats-Unis, quotidien. The Observer Londres, hebdomadaire. Ogoniok Moscou, hebdomadaire. Le Pays Ouagadougou, quotidien. La Repubblica Rome, quotidien. Le Républicain Bamako, quotidien. România Libera Bucarest, quotidien. De Standaard Bruxelles, quotidien. The Sydney Morning Herald Australie, quotidien. Tehelka New Delhi, hebdomadaire. The Times Londres, quotidien. USA Today McLean (Virginie), quotidien. Vestnik Kavkaza (vestikavkaza.ru), Moscou, en ligne. The Wall Street Journal New York, quotidien. Al-Watan Le Caire, quotidien.

← Toutes nos sources Chaque fois que vous rencontrez cette vignette, scannez-la et accédez à un contenu multimédia sur notre site courrierinternational.com (ici, la rubrique “Nos sources”).

—AFRIQUE 20. Mali. L’ex-junte, une bombe à retardement

7 jours dans le monde 6. Vatican. Benoît XVI innove enfin 8. Inde. Une tâche indélébile sur la démocratie 12. Controverse. Faut-il aller voir le film “Les Misérables” ?

—EUROPE 22. Fraude alimentaire. Dans les eaux troubles de la filière viande 26. Arménie. Un pays aux mains des oligarques 27. Royaume-Uni. Dans l’enfer d’un hôpital

—FRANCE

D’un continent à l’autre

28. Ces insondables “Frantsouzy”

—AMÉRIQUES 14. Etats-Unis. Bush, Obama : même combat pour l’immigration 15. Etats-Unis. Pourquoi les drones sont là pour rester

—BELGIQUE

—ASIE 16. Bengladesh. La clôture de la honte 18. Chine. Transparence : une belle unanimité de façade

—MOYEN-ORIENT 19. Egypte. Gamal Al-Banna, un religieux libre

30. Maisons de repos. Quand les funérailles sont un marché 31. Société. L’euthanasie, une décision uniquement personnelle ? 31. Religion. Le sort des églises désacralisées

Dossier

34. Tunisie-Egypte : les islamistes à l’épreuve du pouvoir

Transversales

40. Economie. Les fabricants d’électronique exportent des crevettes 42. Ecologie. La fin des pâtes 44. Médias. CNN peine à se faire entendre 45. Signaux. Miroir, mon beau miroir...

360º

46. BD. Bollywood, bestiaire et séries B 50. Culture. La série russe qui veut dégommer le soap 52. Tendances. Se serrer la ceinture 54. Histoire. Le chantier des Orcades

Edité par Courrier international SA, société anonyme avec directoire et conseil de surveillance au capital de 106 400 €. Actionnaire La Société Editrice du Monde. Directoire Antoine Laporte, président et directeur de la publication ; Eric Chol. Conseil de surveillance Louis Dreyfus, président. Dépôt légal Février 2013. Commission paritaire n° 0712c82101. ISSN n°1154-516X Imprimé en France/Printed in France Rédaction 6-8, rue Jean-Antoine-de-Baïf, 75212 Paris Cedex 13 Accueil 33 (0)1 46 46 16 00 Fax général 33 (0)1 46 46 16 01 Fax rédaction 33 (0)1 46 46 16 02 Site web www.courrierinternational. com courriel lecteurs@courrierinternational.com Directeur de la rédactionEric Chol Rédacteurs en chef Jean-Hébert Armengaud (16 57), Claire Carrard (édition, 16 58), Odile Conseil (web, 16 27) Rédacteurs en chef adjoints Catherine André (16 78), Raymond Clarinard (16 77), Isabelle Lauze (16 54). Assistante Dalila Bounekta (16 16) Rédactrice en chef technique Nathalie Pingaud (16 25) Direction artistique Sophie-Anne Delhomme (16 31) Directeur de la communication et du développement Alexandre Scher (16 15) Conception graphique Javier Errea Comunicación Europe Catherine André (coordination générale, 16 78), Danièle Renon (chef de service adjointe Europe, Allemagne, Autriche, Suisse alémanique, 16 22), Gerry Feehily (Royaume-Uni, Irlande, 16 95), Lucie Geffroy (Italie, 16 86), Daniel Matias (Portugal, 16 34), Iwona Ostapkowicz (Pologne, 16 74), Marie Béloeil (chef de rubrique France, 17 32), Iulia Badea-Guéritée (Roumanie, Moldavie, 19 76), Wineke de Boer (Pays-Bas), Solveig Gram Jensen (Danemark, Norvège), Alexia Kefalas (Grèce, Chypre), Mehmet Koksal (Belgique), Kristina Rönnqvist (Suède), Alexandre Lévy (Bulgarie, coordination Balkans), Agnès Jarfas (Hongrie), Mandi Gueguen (Albanie, Kosovo), Miro Miceski (Macédoine), Martina Bulakova (République tchèque, Slovaquie), Kika Curovic (Serbie, Monténégro, Croatie, BosnieHerzégovine), Marielle Vitureau (Lituanie), Katerina Kesa (Estonie), Russie, est de l’Europe Laurence Habay (chef de service, 16 36), Alda Engoian (Caucase, Asie centrale), Larissa Kotelevets (Ukraine) Amériques Bérangère Cagnat (chef de service, Amérique du Nord, 16 14), Eric Pape (Etats-Unis, 16 95), Anne Proenza (chef de rubrique, Amérique latine, 16 76), Paul Jurgens (Brésil) Asie Agnès Gaudu (chef de service, Chine, Singapour, Taïwan, 16 39), Christine Chaumeau (Asie du Sud-Est, 16 24), Ingrid Therwath (Asie du Sud, 16 51), Ysana Takino (Japon, 16 38), Zhang Zhulin (Chine, 17 47), Elisabeth D. Inandiak (Indonésie), Jeong Eun-jin (Corées), Kazuhiko Yatabe (Japon) Moyen-Orient Marc Saghié (chef de service, 16 69), Hamdam Mostafavi (Iran, 17 33), Hoda Saliby (16 35), Pascal Fenaux (Israël), Philippe Mischkowsky (pays du Golfe), Pierre Vanrie (Turquie) Afrique Ousmane Ndiaye (chef de rubrique, 16 29), Hoda Saliby (Maghreb, 16 35), Chawki Amari (Algérie), Sophie Bouillon (Afrique du Sud) Economie Pascale Boyen (chef de service, 16 47) Sciences Anh Hoà Truong (chef de rubrique, 16 40) Médias Gerry Feehily (16 95) Magazine Isabelle Lauze (16 54) Insolites Claire Maupas (chef de rubrique, 16 60) Ils et elles ont dit Iwona Ostapkowicz (chef de rubrique, 16 74) Site Internet Hamdam Mostafavi (chef des informations, 17 33), Catherine Guichard (rédactrice, 16 04), Carole Lyon (rédactrice multimédia, 17 36), Pierrick Van-Thé (webmestre, 16 82), Mathilde Melot, Patricia Fernández Perez (marketing) Agence Courrier Sabine Grandadam (chef de service, 16 97) Traduction Raymond Clarinard (rédacteur en chef adjoint, 1677), Natalie Amargier (russe), Catherine Baron (anglais, espagnol), Isabelle Boudon (anglais, allemand), Françoise Escande-Boggino (japonais, anglais), Caroline Lee (anglais, allemand, coréen), Françoise LemoineMinaudier (chinois), Julie Marcot (anglais, espagnol, portugais), Daniel Matias (portugais), Marie-Françoise Monthiers (japonais), Mikage Nagahama (japonais), Ngoc-Dung Phan (anglais, italien, vietnamien), Olivier Ragasol (anglais, espagnol), Danièle Renon (allemand), Mélanie Sinou (anglais, espagnol), Leslie Talaga Révision Jean-Luc Majouret (chef de service, 16 42), Marianne Bonneau, Philippe Czerepak, Fabienne Gérard, Françoise Picon, Philippe Planche, Emmanuel Tronquart (site Internet) Photographies, illustrations Pascal Philippe (chef de service, 16 41), Lidwine Kervella (16 10), Stéphanie Saindon (16 53) Maquette Bernadette Dremière (chef de service), Catherine Doutey, Nathalie Le Dréau, Gilles de Obaldia, Josiane Petricca, Denis Scudeller, Jonnathan Renaud-Badet, Alexandre Errichiello, Céline Merrien (colorisation) Cartographie Thierry Gauthé (16 70) Infographie Catherine Doutey (16 66) Calligraphie Hélène Ho (Chine), Abdollah Kiaie (Inde), Kyoko Mori (Japon) Informatique Denis Scudeller (16 84) Directeur de la production Olivier Mollé Fabrication Nathalie Communeau (directrice adjointe), Sarah Tréhin (responsable de fabrication). Impression, brochage Maury, 45330 Malesherbes. Ont participé à ce numéro Léna Bauer, Edwige Benoit, Gilles Berton, Jean-Baptiste Bor, Chen Yan, Devayani Delfendahl, Anaïs Demont, Ghazal Golshiri, Paul Grisot, Marion Gronier, Nathalie Kantt, Naïs Kaufmann, Laurent Laget, Virginie Lepetit, Aude-Axelle Mainguy, Caroline Marcelin, Valentine Morizot, Océane Nadalle, Estelle Picon, Agnès Stienne, Oktay Tuncer, Florencia Valdes Andino Secrétaire général Paul Chaine (17 46). Assistantes : Natacha Scheubel (16 52), Sophie Nézet (partenariats, 16 99), Sophie Jan. Gestion : Bénédicte Menault-Lenne (responsable, 16 13). Comptabilité : 01 48 88 45 02. Responsable des droits Dalila Bounekta (16 16). Ventes au numéro Responsable publications : Brigitte Billiard. Direction des ventes au numéro : Hervé Bonnaud. Chef de produit : Jérôme Pons (0 805 05 01 47, fax : 01 57 28 21 40). Diffusion internationale : Franck-Olivier Torro (01 57 28 32 22). Promotion Christiane Montillet Marketing Sophie Gerbaud (directrice, 16 18), Véronique Lallemand (16 91), Lucie Torres (17 39), Romaïssa Cherbal (16 89).

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6.

7 JOURS

Courrier international — no 1163 du 14 au 20 février 2013

s 7 jours dan le monde.

SUCCESSION

VATICAN

Un Noir maintenant !

Benoît XVI innove enfin

En 2005 déjà, après la mort de Jean-Paul II, Desmond Tutu espérait un homme issu du tiers-monde à la tête de l’Eglise.

La renonciation du pape restera sans doute comme l’événement le plus marquant d’un pontificat par ailleurs peu remarquable. En dissociant la fonction et la personne du Saint-Père, Joseph Ratzinger ouvre une page inédite dans l’Histoire moderne.

—USA Today (extraits) McLean (Virginie)

U

↗ Benoît XVI. Dessin de Burki paru dans 24 Heures, Lausanne.

BILAN

Un pontificat marqué par l’immobilisme Personne n’attendait que Benoît XVI initie une ère nouvelle. De ce point de vue, il n’a pas déçu. —Frankfurter Rundschau (extraits) Francfort

Q

uand le pape allemand a été élu à la succession de JeanPaul II, il y a huit ans, nombre d’observateurs jugèrent qu’il ne fallait pas attendre de lui un ton nouveau – non à cause de son âge, mais en raison de ses fonctions de principal gardien de la doctrine de la foi. Il était considéré comme un pape de transition, et rares étaient ceux qui espéraient que son pontificat parviendrait à réduire – voire à faire disparaître  – l’amas de réformes laissées en suspens par son prédécesseur. Ces augures allaient avoir raison sur l’essentiel. Benoît XVI ne s’est attaqué sérieusement à aucun des grands problèmes qu’il a hérités du pape polonais, sans parler de les régler. En ce qui concerne le scandale des prêtres pédophiles, qui a plongé l’Eglise catholique dans une profonde crise de crédibilité aux quatre coins du monde, il s’est déclaré à plusieurs reprises profondément bouleversé et a prié les victimes de pardonner. Cette crise est cependant encore loin d’être surmontée et a coûté, en particulier à l’Eglise

allemande, un énorme capital de confiance. Le long silence qui a entouré les délits sexuels commis par des prêtres et autres collaborateurs de l’Eglise sur des enfants et des adolescents a provoqué en Allemagne la plus grande hémorragie de croyants depuis des décennies. L’ancien préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi n’est pas allé à la rencontre de ses fidèles avides de réformes, n’a pas fait un pas dans leur sens pour régler les problèmes laissés sans solution depuis la fin du concile Vatican II. Nombre de catholiques allemands se sont lassés d’évoquer les nombreux chantiers en suspens, tant ils ne croyaient plus à une initiative de “Papa Ratzi”.

Des attentes énormes. Même le jubilé de Vatican II, qui devait rappeler l’esprit d’ouverture du concile et l’atmosphère de renouveau d’il y a cinquante ans, a laissé passer la chance de procéder à la moindre réforme. L’immobilisme, flagrant dans la seconde partie du pontificat de Ratzinger, a pétrifié une grande partie de la communauté. Les catholiques qui y croient encore ont donc de fortes attentes envers le prochain pape.

Dans les domaines où Benoît XVI s’est montré actif, ses décisions ont provoqué une frustration supplémentaire, en particulier dans l’Eglise allemande : la réhabilitation de quatre évêques dissidents de la Fraternité Saint-Pie-X, par exemple. Le fait qu’un rapprochement avec ce groupe religieux, politiquement à l’extrême droite, ait été tellement important pour le pape qu’il ait accepté d’irriter des centaines de milliers de braves catholiques a provoqué une grande incompréhension. Ce que l’on reprochait et que l’on reproche toujours à Benoît XVI, c’est essentiellement d’avoir tendu la main aux dissidents

sans contrepartie – et l’on sait aujourd’hui que sa magnanimité n’a pas été honorée. Les divers scandales qui se sont produits derrière les murs du Vatican ont certainement joué un rôle dans l’opinion que les catholiques ont des huit ans du pontificat de Benoît XVI. On a eu de plus en plus l’impression que ce pape, à 85 ans, ne tenait plus sa propre boutique, et [dans l’affaire VatiLeaks] la magnanimité dont il a fait preuve à l’égard de son majordome [qui l’avait trahi] a été accueillie par nombre de fidèles avec un hochement de tête. —Harald Biskup

n pape noir ferait plus qu’abolir les barrières raciales ; il faciliterait une meilleure compréhension par la communauté internationale d’une partie négligée de notre planète qu’on appelle le tiers-monde, où, à l’instar de beaucoup d’autres grandes religions, le nombre de catholiques est en augmentation spectaculaire. Ce qui n’est manifestement le cas dans aucun pays industrialisé. Le choix d’un souverain pontife issu de ces régions du monde viendrait conforter les chrétiens qui y vivent, tout comme on pourrait soutenir que le Vatican avait salué les chrétiens qui vivaient derrière le Rideau de fer par l’élection d’un cardinal polonais, le futur Jean-Paul II. L’avènement d’un pape originaire d’Afrique – ou d’autres parties du tiers-monde – refléterait les réalités du monde actuel et confirmerait avec éclat que les Eglises des pays en développement ont fait leurs preuves et sont prises au sérieux.

Lassitude. Les innombrables problèmes qui assaillent le continent noir (maladies, pauvreté, mauvaise gouvernance, corruption et autres catastrophes) ont suscité l’“afro-pessimisme” et la lassitude des donateurs. Une personnalité aussi en vue que le pape attirerait bien mieux l’attention sur les contrées qui en ont le plus besoin – même s’il s’agit plutôt d’un espoir, ou d’une hypothèse,

À LA UNE “Ce soir je sors”, ironise le quotidien communiste Il Manifesto (Rome) le 12 février. Le quotidien de gauche Die Tageszeitung (Berlin) se réjouit que Benoît XVI disparaisse du paysage : “Dieu merci”. Le quotidien colombien El Espectador (Bogotá) se fait l’écho du “coup de tonnerre” qu’a constitué l’annonce papale.


7 JOURS.

Courrier international — no 1163 du 14 au 20 février 2013

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↙ Dessin de Mix & Remix paru dans L’Hebdo, Genève.

que d’une garantie. Mais j’espère qu’un pape noir serait ce qu’en Afrique du Sud nous aimons à appeler un “fils de la terre” – quelqu’un dont l’âme est imprégnée des aspirations, des idées, d’une vision du monde et d’un système de valeurs propres à la terre d’Afrique. J’espère qu’il serait quelqu’un qui serrerait contre sa poitrine et porterait dans son cœur – à l’image du grand prêtre Aaron, qui portait le destin des enfants d’Israël sur sa poitrine – les préoccupations, les angoisses et les désirs de ses concitoyens africains. Il serait forcément ému par la détresse de ceux qui survivent dans une abjecte pauvreté, toujours plus misérables dans un monde dont le système économique foncièrement inique favorise ceux qui sont déjà riches et puissants, tandis que leurs frères et sœurs du monde en développement sont confrontés à la famine, au dénuement et aux privations. Il serait leur champion, la voix de ces êtres privés de voix, et il titillerait la conscience de ceux qui font la pluie et le beau temps à la Banque mondiale, au FMI et à l’OMC, afin qu’ils bâtissent un monde plus compatissant, plus généreux et moins brutal. Venant d’Afrique, il serait atterré par les ravages provoqués par le sida, et il s’entendrait certainement avec la Conférence des évêques catholiques espagnols pour promouvoir l’utilisation des préservatifs, dont l’efficacité est reconnue dans la lutte contre la propagation de l’horrible virus VIH. Il ne laisserait pas le dogmatisme engendrer tant de décès inutiles. Après tout, Jésus n’a-t-il pas dit que la plupart des règles religieuses étaient faites pour nous, et non l’inverse, et que, si elles n’amélioraient pas la vie, alors Il les abandonnerait sans aucun regret ? Je prie également pour que ce pape se rende compte que l’Eglise s’appauvrit énormément en se passant du ministère des femmes. Dans l’Eglise épiscopale, nous avons l’immense bonheur de bénéficier des services extraordinaires de nos sœurs, qu’elles soient évêques, prêtres ou diacres. Enfin, j’espère qu’il engagerait une nouvelle réflexion sur l’interdiction de la contraception et du mariage des prêtres. J’exprime le vœu que les cardinaux pensent à désigner un Africain comme prochain pape. Mais, si Dieu nous donne un nouveau Jean XXIII, ce pape qui a ouvert l’Eglise catholique au monde, alors je ne m’offusquerai pas qu’il ne soit pas noir. —Desmond Tutu*

Ce départ conduit à s’interroger sur le rôle du souverain pontife dans le monde d’aujourd’hui, estime le théologien italien Vito Mancuso. —La Repubblica (extraits) Rome

A

partir de Pâques, l’Eglise catholique aura deux papes : un seul le sera de facto, mais le seront-ils tous deux de jure  ? En deux mille ans d’histoire, hormis les cas célèbres de Célestin V et de Boniface VIII à la fin du XIIIe siècle, une situation de ce type ne s’est jamais présentée. Benoît XVI continuera à vivre au Vatican, à quelques centaines de mètres de son successeur. Celui-ci vivra-t-il dans son ombre ou y trouvera-t-il au contraire une source de lumière et

d’inspiration ? Personne ne le sait, pas même Benoît XVI. Le pape actuel est peut-être quelqu’un de discret et de respectueux des formes, il n’en demeure pas moins que sa stature intellectuelle et spirituelle exercera de fait une pression sur celui qui sera appelé à prendre sa place. Mais précisons un point : à Pâques, il n’y aura pas deux papes, mais un seul puisque Joseph Ratzinger ne sera plus évêque de Rome. Et le fait d’être pape implique en premier lieu d’être l’évêque de Rome. Cette situation inédite, engendrée par la renonciation de Benoît XVI, est très utile pour mieux

SUIVEZ -LES

Les papables Une seule certitude : le prochain pape sera un homme. Voici les noms les plus fréquemment cités.

DR

*Archevêque anglican sud-africain, Prix Nobel de la paix

Une Eglise, plusieurs papes ?

comprendre le rôle du Saint-Père. ailleurs : “dans le monde d’auJusqu’alors, être pape et remplir la jourd’hui”. Dans le monde d’hier, fonction de pape ne constituaient sous-entend Benoît XVI, la disqu’une seule et même chose. Jus- tinction entre la personne et le rôle qu’à cette date, la personne et la aurait pu rester enfouie, et un Joseph fonction se confondaient et, s’il fal- Ratzinger affaibli aurait pu contilait choisir entre l’un et l’autre, nuer à assumer le rôle de Benoît XVI. c’était à n’en pas douter le fait d’être Mais, dans le monde d’aujourd’hui, pape qui primait. Ainsi, la question les choses sont différentes. Ces consistant à savoir si l’on disposait paroles traduisent une grande de ses pleines capacités pour assu- conscience de soi et constituent rer la fonction pasune leçon de laïcité. sait au second plan. DÉCRYPTAGE C’est également l’ocTout le monde se casion de repenser le souvient qu’à l’époque de sa mala- gouvernement de l’Eglise. La renondie flagrante Jean-Paul II ne pou- ciation de Benoît XVI peut-elle vait plus endosser le rôle de pape, conduire à une réforme de la mais il l’était, et c’était suffisant. conception moyenâgeuse, monarLa dimension sacrée associée à l’es- chique et sacrée de la papauté, et sence, au charisme, au statut et au restaurer la conception plus ouverte fait d’être pape passait avant même et plus fonctionnelle du rôle du son propre corps. Benoît XVI a pape datant des premiers siècles déclaré publiquement que le déclin du christianisme ? progressif de ses forces physiques Il est peu probable que ce soit le et mentales ne lui permettait plus cas. Il reste toutefois urgent de remde remplir ses “fonctions papales” placer une conception papiste, qui et qu’il avait donc l’intention de ne confère au pape un pouvoir absolu plus “être pape”. La fonction a et solitaire, par une conception plus dominé l’essence, le rôle a dominé ouverte. Il ne s’agit pas seulement l’identité. J’ajouterai que la laïcité de l’état de santé déclinant de Joseph a pris le pas sur la sacralité. Ratzinger. Une question inévitable Car il s’agit bien là d’une déci- se pose  : “dans le monde d’ausion laïque, dans le sens où elle jourd’hui”, un homme seul est-il opère une distinction. Et qui dit capable de mener la barque de saint distinction dit laïcité. La distinc- Pierre ? On pourra toujours prétion entre la personne et la fonc- tendre que le pape n’est pas seul, tion créée par la démission de qu’il est entouré de nombreux colBenoît XVI se concrétise dans les laborateurs. Mais ce sont des colparoles qu’il a adressées en latin laborateurs obséquieux, souvent aux cardinaux : “Mes forces, en raison choisi parmi des fidèles complaide l’avancement de mon âge, ne sont sants et prudents qui n’ont pas la plus aptes à exercer adéquatement le capacité d’instaurer un débat et ministère pétrinien.” Il y a un minis- une réflexion internes, conditions tère, il y a une fonction, un rôle, un indispensables pour faire avancer service qui a la priorité sur l’iden- la barque de saint Pierre “dans le tité de la personne. Mais les termes monde d’aujourd’hui”. déterminants de cette annonce sont —Vito Mancuso

Angelo Scola 71 ans, italien, actuel archevêque de Milan. C’est un grand théologien. Gianfranco Ravasi 70 ans, cardinal italien, président du Conseil pontifical pour la culture. Tarcisio Bertone 78 ans, cardinal originaire de la région de Turin, salésien, secrétaire d’Etat de la curie romaine depuis 2006. ↑ Timothy Dolan 63 ans, originaire du Missouri, aux Etats-Unis. Archevêque de New York. “Un grand intellectuel […] passionné de base-ball”, selon ABC. Marc Ouellet 68 ans, canadien. Francophone, il parle l’anglais, l’italien et l’espagnol. Ce grand théologien est l’un des principaux collaborateurs de Benoît XVI. ← Oscar Andrés Rodríguez Maradiaga 70 ans, archevêque de Tegucigalpa, au Honduras.

Odilo Pedro Scherer 63 ans, brésilien d’origine allemande. Archevêque de São Paulo. ← Francis Arinze 80 ans, cardinal nigérian. Donald Wuerl 72 ans, archevêque de Washington. Rapporteur général du synode des évêques sur la nouvelle évangélisation pour la transmission de la foi chrétienne, en 2012. Peter Kodwo Appiah Turkson 64 ans, ghanéen, président du conseil pontifical Justice et paix depuis octobre 2009. Christoph Schönborn Autrichien, 68 ans, archevêque de Vienne. Représentant d’une ligne réformatrice de l’Eglise catholique. ← Luis Antonio Tagle 55 ans, philippin. Archevêque de Manille. Très actif sur les réseaux sociaux.


8.

7 JOURS ↓ Dessin d’Ajubel paru dans El Mundo, Madrid.

Courrier international — no 1163 du 14 au 20 février 2013 ↓ Mohammed Afzal Guru en 2002, au premier jour de son procès. Photo Prakash Singh/AFP

INDE

Une tache indélébile sur la démocratie Condamné à mort pour un attentat contre le Parlement commis en décembre 2001, Afzal Guru a été pendu le 9 février. L’écrivaine et militante Arundhati Roy revient sur la mascarade que fut son procès. —The Hindu (extraits) New Delhi

S Berlin-Londres vainqueur ! UNION EUROPÉENNE – L’accord

sur le budget 2014-2020 auquel sont parvenus les chefs d’Etat et de gouvernement lors du sommet des 7 et 8 février est diversement salué. Ce budget de rigueur – allégé de quelque 35 milliards d’euros par rapport au précédent – “est une défaite en rase campagne pour le projet européen, estime La Libre Belgique. En rognant sur les moyens dont l’Union a besoin pour mener à bien des politiques communes servant l’ensemble de ses Etats membres, les Vingt-Sept ont fait preuve d’un coupable manque de vision et d’ambition.” Die Welt y voit pour sa part une bonne nouvelle : “Pour la première fois dans l’histoire de l’Europe, l’UE va devoir faire 3  % d’économies.” Le quotidien conservateur allemand constate aussi avec plaisir que “la GrandeBretagne a démontré qu’elle était l’alliée d’une Allemagne tournée vers le futur. […] Le fait est que les intérêts allemands convergent très souvent davantage avec Londres qu’avec Paris. […]. Car la France, dans sa sclérose étatique, n’est pas bonne conseillère pour conduire l’Europe vers un avenir meilleur.”

amedi [9 février], juste avant le petit déjeuner, Afzal Guru, le principal accusé dans l’attentat de 2001 contre le Parlement indien, a été pendu en secret et son corps, enterré à la prison de Tihar, à Dehli. Sa femme et son fils n’en ont pas été informés. Aucune importance, ce ne sont que la femme et le fils d’un terroriste cachemiri. En un moment de rare unité, la nation ou du moins ses principaux partis politiques – le Congrès, le Bharatiya Janata Party (BJP) et le Parti communiste – ont célébré en chœur le triomphe de l’Etat de droit. Même si l’homme est mort et enterré, ils semblaient avoir besoin les uns des autres pour garder courage, comme les lâches qui chassent en meute. Peut-être parce que, tout au fond d’eux-mêmes, ils savaient qu’ils avaient très mal agi. Le 13 décembre 2001, cinq hommes armés ont franchi les portes du Parlement dans une Ambassador blanche contenant une bombe. Sommés de s’arrêter, ils descendirent de voiture et ouvrirent le feu, tuant huit agents de sécurité et un jardinier. Ils furent tous les cinq tués dans la fusillade qui s’ensuivit. Dans l’une des nombreuses versions des aveux qu’il fit alors qu’il était entre les mains de la police, Afzal Guru a identifié ces hommes comme étant Mohammed, Rana, Raja, Hamza et Haider [ils furent présentés comme “ayant l’air de Pakistanais”]. Aujourd’hui encore, c’est tout ce qu’on sait d’eux. Sur la seule base des aveux d’Afzal (que la Cour suprême écarta par la suite en invoquant des “défaillances” et des “violations des garanties procédurales”), le gouvernement rappela son ambassadeur au Pakistan et mobilisa 500 000 soldats à la frontière

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pakistanaise. On parla de guerre nucléaire. présente les preuves et que les témoins sont La confrontation dura des mois et coûta interrogés par l’accusation et la défense –, des dizaines de milliards de roupies. Afzal Guru, qui était à l’isolement dans une Le 14 décembre 2001, la cellule spéciale cellule de haute sécurité, n’avait pas d’avode la police de Delhi affirma avoir résolu cat. Celui que la Cour lui avait commis d’ofl’affaire. Le 15 décembre, elle arrêta à Delhi fice ne lui avait pas rendu visite une seule le Pr Sar Geelani, “le cerveau”, Showkat et fois en prison ; il n’avait convoqué aucun Afzal Guru au Cachemire, puis témoin pour sa défense et ne proAfsan Guru, la femme de ShowANALYSE céda pas au contre-interrogatoire kat. Les médias s’empressèrent des témoins de l’accusation. Le avec enthousiasme de propager la version juge se déclara dans l’incapacité de reméde la cellule spéciale. Zee TV diffusa un dier à cette situation. docu-fiction intitulé 13 décembre, qui affirComment la police en est-elle arrivée à mait être “la vérité selon le procès-verbal de la soupçonner Afzal Guru ? Elle affirme que police”. Le film fut diffusé quelques jours c’est Sar Geelani qui l’a conduite jusqu’à seulement avant que la justice ne condamne lui. Or les minutes du procès montrent que à mort Afzal, Showkat et Geelani après un l’ordre d’arrêter Afzal a été donné avant procès expéditif. La Haute Cour acquitta l’arrestation de Geelani. La Haute Cour a ensuite le Pr Sar Geelani et Afsan Guru, qualifié cela de “contradiction matérielle”, mais prononça trois condamnations à per- mais en est restée là. pétuité et deux condamnations à mort Les preuves les plus compromettantes contre Mohammed Afzal Guru par pour Afzal étaient un téléphone mobile et un arrêt du 5 août 2005. un ordinateur portable qui avaient été confisContrairement aux mensonges qués au moment de son arrestation. Ils n’ont répandus par certains jour- pas été placés sous scellés. Il est apparu pennalistes expérimentés, Afzal dant le procès que le disque dur de l’ordiGuru n’était pas l’un des nateur avait été examiné après l’arrestation. “terroristes qui ont pris Il ne contenait que les faux badges d’accès d’assaut le Parlement le du ministère de l’Intérieur et les fausses 13 décembre 2001”, ni l’un cartes d’identité dont les terroristes s’étaient de ceux “qui ont ouvert le feu servis pour entrer au Parlement. Donc, à en sur le personnel de sécurité”. croire la police, Afzal avait effacé toutes les Même le procès-verbal de la données, sauf les plus compromettantes… police ne porte pas ces accusaEt puis il y a le contexte. Comme la plutions. L’arrêt de la Cour suprême part des militants arrêtés, Afzal était une déclare que les preuves sont circonstan- proie facile au Cachemire ; il a été victime cielles : “Comme dans la plupart des cas d’as- de torture, de chantage, d’extorsion. Dans sociation de malfaiteurs, il n’y a et ne peut y cette affaire, il n’était personne. Si on avait avoir aucune preuve directe établissant l’asso- vraiment voulu résoudre le mystère de l’atciation de malfaiteurs.” Il affirme toutefois taque du Parlement, on aurait étudié toutes que “cet incident […] a secoué tout le pays, et les preuves qui se présentaient. Ce ne fut la conscience collective de la société ne sera satis- pas le cas, si bien que les véritables auteurs faite que si la peine capitale est prononcée à du complot demeureront inconnus. L’affaire l’encontre du coupable”. ne sera jamais élucidée. Le procès expéditif a commencé en Maintenant qu’Afzal a été pendu, j’espère mai 2002. Le monde était encore en pleine que notre conscience collective est satisfrénésie de l’après-11 septembre 2001. Au faite. Ou avons-nous encore soif de sang ? moment crucial de l’audience – lorsqu’on —Arundhati Roy

L’ESPRESSO Rome, Italie Hebdomadaire, 600 000 ex. “Je vais vous couler” Pour remonter dans les sondages, Silvio Berlusconi relance sa campagne électorale avec “des promesses qui terrorisent les marchés”, écrit L’Espresso. Le leader du Peuple de la liberté (PDL) a-t-il réellement une chance de reprendre les commandes du navire Italie ? s’interroge l’hebdomadaire de centre gauche à deux semaines des élections législatives des 24 et 25 février prochain. D’après un récent sondage, le PDL serait

crédité de 22 % des intentions de vote, contre 13 % pour Mario Monti. Le candidat de centre gauche Pier Luigi Bersani reste favori (37 %).A quelques jours des élections, “les marchés financiers mondiaux tirent la sonnette d'alarme face à la montée du Cavaliere dans les sondages”, rappelle de son côté le quotidien Il Tempo. “Pour le marché international, Silvio Berlusconi et sa récente sortie choc en sont responsables.” Le 4 février, le Cavaliere a proposé de rembourser l’argent récolté grâce à l'impôt municipal unique sur les résidences principales, créé par Mario Monti et entré en vigueur il y a un an.


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10.

7 JOURS

Courrier international — no 1163 du 14 au 20 février 2013

ILS PARLENT

LE DESSIN DE LA SEMAINE

DE NOUS

STEFAN DE VRIES, correspondant pour RTL Nieuws (Pays-Bas), sur les “salles de shoot”.

Kim Jong-un montre ses muscles

“La France nage dans l’hypocrisie”

Pyongyang a procédé dans la nuit du 11 au 12 février à son troisième essai nucléaire souterrain, s’attirant immédiatement les critiques de la communauté internationale. Cet essai est le premier à être réalisé sous la présidence de Kim Jong-un, “qui semble, à l’instar de son père et de son grand-père, adopter la rhétorique du ‘nous contre le monde’”, souligne The Washington Post.

DR

Dessin de Sakai, Tokyo.

1 000 000

Bush à l’huile et à l’eau

THE SMOKINGGUN.COM

ÉTATS-UNIS – Depuis qu’il a quitté la MaisonBlanche, George Bush s’adonne à la peinture, avec une propension à se représenter sous la douche ou dans sa baignoire. Ces informations ont été dévoilées par un hacker qui répond au pseudo de Guccifer, relate le site Buzzfeed. Il a piraté la boîte mail du prédécesseur d’Obama et rendu publiques des informations confidentielles, notamment sur l’état de santé de Bush père.

Chasse aux plagiaires ALLEMAGNE – Mise en cause pour pla-

giat de sa thèse de doctorat, Annette Schavan, ministre de l’Education allemande et proche amie d’Angela Merkel, a démissionné le 9 février. Elle était sur la sellette depuis qu’on lui avait retiré son doctorat universitaire, trois jours plus tôt, l’université de Düsseldorf (ouest) ayant constaté qu’elle

avait “systématiquement et délibérément” triché en écrivant sa thèse de philosophie. Cette “découverte” est due à Martin Heidingsfelder, un homme “qui a fait de la chasse au plagiat une véritable entreprise”, relate la Süddeutsche Zeitung. Pour 300 euros, “il se procure le document [suspecté], le scanne et l’examine à l’aide d’un logiciel spécialisé”.

T U O T R PA E U R S L L I A LM9HIR A V C I R E NDREDI À 1 20 LE VE

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de signatures ont été réunies par l’initiative citoyenne Right 2 Water, qui entend imposer à la Commission européenne un débat sur son programme de libéralisation de la distribution d’eau en Europe. La fédération Mehr Demokratie (Plus de démocratie), initiatrice de la consultation, vise désormais les 2 millions de signataires d’ici novembre 2013, relate le quotidien berlinois Die Tageszeitung.

À LA UNE IRISH EXAMINER Cork, Irlande Quotidien, 40 245 ex. “Horrible et honteux” Le rapport officiel sur les blanchisseries des couvents de la Madeleine, en Irlande, a été rendu public le 6 février. Entre 1922 et 1996, des dizaines de milliers de jeunes femmes considérées comme “perdues” dans ce pays à forte tradition catholique sont passées dans ces institutions tenues par des religieuses. Elles y ont été exploitées, humiliées, maltraitées (voir le film The Magdalene Sisters, de Peter Mullan). Le rapport constate que l’Etat irlandais a soutenu “fondamentalement et directement” ce système. La photo à la une du quotidien irlandais montre ainsi les jeunes filles (lors d’une procession religieuse, dans les années 1960) dûment encadrées par les forces de l’ordre. Le Premier ministre, Enda Kenny, a exprimé sa compassion mais n’a pas présenté d’excuses.

Le projet d’ouvrir à titre expérimental une “salle de consommation à moindre risque” suscite en France de vives réactions. Cela vous étonne ? C’est le signe de l’hypocrisie qui règne en France, où il y a déjà des milliers de “salles de shoot” : les cafés. L’absorption d’alcool y est non seulement autorisée mais promue – c’est un héritage, c’est la qualité de vie à la française. Résultat : 45 000 morts par an. Mais, dès qu’il s’agit d’autres drogues – même du cannabis, dont la France est le plus gros consommateur –, il n’est pas possible d’avoir un débat rationnel. Que peut apprendre aux Français l’expérience néerlandaise sur ce sujet ? Aux Pays-Bas, des lieux de ce type ont été instaurés par la loi au début des années 2000 (il en existait avant, de façon officieuse, qui étaient tenus par des associations). Il y en a aujourd’hui entre 35 et 40 dans le pays, dont 7 à Amsterdam. Le bilan est tout à fait positif en ce qui concerne la santé publique, en termes de lutte contre la propagation du sida ou de l’hépatite C. Ceux qui utilisent ces salles – le plus souvent des marginaux sans logis – y trouvent aussi parfois un moyen de se resocialiser. Et les riverains, qui ne sont pas forcément chauds au départ, finissent par se rendre compte que les nuisances diminuent, qu’il n’y a plus de seringues dans leur jardin, par exemple. Comment expliquez-vous qu’il soit impossible d’aborder rationnellement le sujet en France ? C’est le genre de sujet qui, en France, est traité sur un mode dogmatique plutôt que pragmatique. On théorise à l’infini. Le clivage gauche-droite y reste tellement fort que les débats, même sur les questions de société, se durcissent et prennent une ampleur disproportionnée par rapport à l’importance du sujet. Du coup, la France a des années de retard sur le mariage gay, l’euthanasie, la légalisation du cannabis ou le vote des étrangers. Je trouve très frappant qu’il y ait eu onze jours de débat à l’Assemblée sur le mariage gay – pendant ce temps, on ne s’occupe pas des vrais sujets, du chômage, des usines qui ferment.


12.

7 JOURS

Courrier international — no 1163 du 14 au 20 février 2013

CONTROVERSE

Faut-il aller voir le film “Les Misérables”?

↙Hugh Jackman [Jean Valjean] et Isabelle Allen [la petite Cosette]. Photo Universal Picture

La version cinématographique de la comédie musicale – elle-même adaptée du roman de Victor Hugo – s’est attiré des critiques acerbes dans la presse américaine. En Egypte, on y a d’abord vu un écho de l’histoire récente.

Il parle de nous —Facebook (extraits) Le Caire

I

l est étonnant qu’un roman écrit en 1862 puisse toucher à l’essence de ce que nous vivons aujourd’hui. En voyant ce film, j’ai été frappé par la ressemblance stupéfiante de certains faits et contextes politiques avec ce que nous connaissons en Egypte depuis la révolution du 25 janvier 2011 : l’histoire d’une révolution populaire volée par des opportunistes et des profiteurs. L’histoire de jeunes dont le sang a coulé en vain, d’une crise économique foudroyante, de divisions politiques et d’un peuple accablé par la faim, la cherté de la vie et l’injustice, un peuple qui appelle les “responsables” à prêter attention, du haut de leur superbe, au sort de ces misérables, écrasés en bas de l’échelle sociale. Pour résumer le message politique du film, il consiste à dire que les révolutions doivent continuer jusqu’à ce que tous leurs objectifs soient atteints, jusqu’à ce qu’on se soit débarrassé des opportunistes, des arrivistes et des faux-derches. Un succès initial ne veut absolument pas dire que la lutte est terminée et qu’il faut cesser d’avancer vers l’accomplissement de la liberté.

Des applaudissements mérités. Le début du film se situe en 1815, au moment de la restauration monarchique, vingt-six ans après le début de la Révolution française de 1789. Avec la monarchie revient l’injustice, la pauvreté et la faim, cette faim qui pousse Jean Valjean à voler un morceau de pain, ce qui lui vaut le bagne, avant que la bonté d’un homme de religion fasse de lui un nouvel homme.

* Ce journaliste d’Al-Joumhouriya (Egypte) utilise sa page Facebook comme un blog.

NON

Je m’y suis endormi —The New York Times (extraits) New York

Q

uand une comédie musicale est adaptée au cinéma, je me retrouve en proie à des sentiments contradictoires. La pom-pom girl qui sommeille en

Thierry Garcin et Eric Laurent 6h45/6h57 du lundi au vendredi dans Les Matins de France Culture en partenariat avec

franceculture.fr

DREAM ON - Socles à réflexion (utilisation), 1989-2002. Photo : Alain Ramette © Philippe Ramette. Courtesy galerie Xippas - ADAGP, Paris 2011

OUI

Le parcours de Jean Valjean nous amène à l’année 1832. A ce moment-là, sous le roi Louis-Philippe, la France est un pays politiquement divisé et en proie à une profonde crise économique. Seul le général Lamarque se tient aux côtés du peuple et professe sa foi dans le républicanisme face à l’injustice et la misère. Sa mort est l’étincelle qui provoque le soulèvement de juin, le retour des barricades et le combat contre les forces du roi. Or la nouvelle révolution échoue au bout de deux jours, avec la mort de quatre-vingt-treize jeunes. Le film se termine sur les barricades. La scène finale montre les âmes des révolutionnaires morts accompagnant de jeunes révolutionnaires et de simples citoyens portant tous le drapeau français, chantant des lendemains de liberté, de justice et d’égalité avec un crescendo tel que le public s’est mis à applaudir – et moi aussi. Le film mérite en effet des applaudissements. C’est une perle visuelle et musicale, nonobstant les réserves habituelles quant à l’adaptation d’un spectacle musical pour le grand écran. —Ossama Abdel-Fattah Rezk*

moi aimerait pouvoir se réjouir bruyamment et croire que la comédie musicale de Broadway va renaître de ses cendres et réussir à séduire le public scotché à toutes sortes d’écrans. Mais après de nombreuses déceptions, j’ai toujours un fort sentiment d’appréhension. Et je me mets à redouter que la version cinématographique de la comédie musicale à succès ne fasse un flop complet, confirmant le sentiment largement partagé que la comédie musicale est un genre ringard et d’une niaiserie abyssale. Et ma pom-pom girl reste au placard. Cette anxiété n’a fait que croître à l’approche de la sortie très médiatisée des Misérables, version cinématographique d’une comédie musicale française [mise en scène par Robert Hossein au Palais des Congrès en 1980] qui, après avoir triomphé à Londres, fait un tabac à Broadway depuis dix-sept ans. J’étais d’autant plus méfiant que contrairement à Chicago, que j’adore, Les Misérables ne m’ont jamais vraiment convaincu. De ce que j’en avais vu à Londres en 1986, ce mélange d’opéra et de variétés ne m’avait guère séduit. Et après avoir vu le film deux fois, soit cinq heures d’immersion dans la France révoltée du XIXe siècle, je suis toujours mitigé. Et je me retrouve à devoir encourager un film que je n’ai pas particulièrement aimé. Bravo pour les 67 millions de dollars engrangés [aux Etats-Unis] au cours des six premiers jours de sa sortie. Et chapeau bas à Anne Hathaway. Elle peut déjà préparer de la place sur la cheminée pour y installer sa statuette : les oscars [qui seront remis le 24 février] adorent les prostituées au grand cœur. La production a en outre sorti les grands moyens pour l’enlaidir. Et pourtant, quand Fantine entame son chant du cygne, dans un hospice parisien, elle est d’une beauté à se damner ; elle pourrait presque se lever pour arpenter les podiums du dernier défilé Alexander McQueen… Bon, il est temps que je vous explique

que si j’ai vu le film deux fois c’était avant tout par conscience professionnelle et non par enthousiasme. En fait, la première fois, je me suis endormi. Mais rassurez-vous, si vous êtes sujet à ce genre d’absences, vous ne raterez pas grand-chose : quand vous rouvrirez les yeux, il y aura toujours à l’écran un personnage en train de chanter et de souffrir le martyre, généralement filmé en gros plan afin que pas une nuance de son visage baigné de larmes – ou de sueur – ne vous échappe. Et c’est justement ce que je reproche au réalisateur (et je ne suis apparemment pas le seul) : Tom Hooper a forcé le trait. Au théâtre, le spectateur a toujours une vision d’ensemble qui lui offre la liberté de se laisser séduire. Mais au cinéma c’est le contraire, et j’ai vraiment eu le sentiment d’être gavé jusqu’à l’écœurement de misère, de cruauté, d’héroïsme, d’amour impossible et de pathos patriotique à grand renfort de drapeaux. Trouver un juste milieu entre la représentation stylisée d’un spectacle musical, où les chansons apparaissent comme une forme naturelle de communication, et le réalisme imposé par le genre cinématographique n’est pas toujours facile. Le réalisateur a le choix entre effacer cette distance pour plus de réalisme ou – c’est plus délicat – l’accentuer encore davantage (comme Baz Lurhmann l’a fait avec Moulin Rouge, même si le film a précédé l’adaptation au théâtre). La plupart des réalisateurs vont à la facilité, et c’est ce qu’a choisi Hooper avec Les Misérables, sans pour autant parvenir, à mon avis, à corriger les excès mélodramatiques inhérents au genre. Comment ne pas sourire devant la multiplication ridicule des coïncidences qui font que les personnages principaux passent leur temps à se retrouver par hasard, comme si la France ne comptait à l’époque qu’une petite trentaine d’habitants.

Un Valjean sans voix. En ce qui concerne l’interprétation des rôles masculins principaux, Jean Valjean et l’impitoyable inspecteur Javert, j’ai bien souvent eu envie de me boucher les oreilles. Russel Crowe [Javert] débite sa partition d’une voix rauque sans parvenir à sortir le moindre son mélodieux. Et en écoutant Hugh Jackman [Valjean] je me suis demandé si son incroyable charisme sur scène à Broadway n’avait pas fait oublier au public (et aux critiques dont je fais partie) que ses talents vocaux étaient des plus modestes. Sa voix manque cruellement de souplesse, de rondeur et d’ampleur. Peut-être aurais-je mieux supporté la performance vocale de Jackman, ainsi que les autres maladresses du film, si le film avait été plus court. Malheureusement, contrairement aux auteurs de théâtre, les réalisateurs nous infligent depuis quelques années des productions de plus en plus interminables. Il est temps de réhabiliter les entractes ! —Charles Isherwood


14.

D’UN CONTINENT À L’AUTRE

d’un continent. à l’autre

Courrier international — no 1163 du 14 au 20 février 2013

Amériques .......14 Asie ............16 Moyen-Orient ....19 Afrique .........20 Europe ..........22 France ..........28

amériques

Etats-Unis Bush, Obama : même combat pour l’immigration Là où son prédécesseur a échoué en 2007, Obama pourrait bien réussir cette année. Un véritable consensus existe aujourd’hui sur la nécessité de réformer le système d’immigration.

—The Daily Beast (extraits) New York

L

a tentative de réforme de l’immigration menée par George W. Bush en 2007 sert à la fois de source d’inspiration et de repoussoir à l’actuel projet de réforme d’Obama. Une chose est sûre, le plan défendu par Bush à la fin de son second mandat ressemble étrangement au plan soutenu aujourd’hui par huit sénateurs démocrates et républicains, et salué par Obama comme le meilleur projet de réforme de l’immigration depuis une génération. Les deux projets préconisent en effet un renforcement de la sécurité des frontières couplé à l’instauration d’un programme de travailleurs étrangers temporaires et à l’obligation pour les entreprises de contrôler que leurs employés sont en situation régulière. Les deux plans prévoient également une augmentation du nombre de visas, des incitations à l’immigration de personnes qualifiées et la possibilité pour les 11 millions de travailleurs sans papiers des Etats-Unis d’être, à terme, naturalisés. Mais, avant tout, ils défendent l’idée que les Etats-Unis sont une “nation d’immigrés”. L’ironie de tout cela n’échappe pas aux anciens du gouvernement Bush et à ses proches. “Le plan présenté par le groupe de sénateurs des deux partis [fin janvier] est plein de bon sens et me donne bon espoir”, a ainsi écrit Jeb Bush, l’ex-gouverneur républicain de Floride et frère de George W. Bush, dans un courriel adressé au Daily Beast. “Ce projet de réforme est une copie du projet de Bush”, souligne pour sa part Frances Townsend, ancienne conseillère à la Maison-Blanche en matière de sécurité intérieure du

temps de George W. Bush, “mais, cette fois-ci, la réforme passera, parce que les conditions politiques sont favorables”. “Il y a un air de déjà-vu dans tout cela”, constate également Peter Wehner. L’ancien directeur du Bureau des initiatives stratégiques de la Maison-Blanche de Bush précise : “Rétrospectivement, je crois que nous aurions dû amorcer le second mandat de Bush avec la réforme de l’immigration. En défendant ce projet à un moment où notre gouvernement était affaibli, nous avons échoué. Je crois également que, comme le candidat républicain Mitt Romney s’y est très mal pris avec les Hispaniques lors de la campagne électorale de 2012 et que les républicains ont tenu des discours très agressifs lors des primaires – au point d’offenser les immigrés en situation régulière –, le Parti républicain est aujourd’hui plus ouvert à un réexamen de la question.” Si le projet de George W. Bush a capoté, c’est pour une grande part à cause de l’influence exercée, à l’époque, par les radios de droite. Sur leurs ondes, les mesures de naturalisation étaient présentées comme une “amnistie”. De plus, les démocrates du Congrès, qui reprenaient du poil de la bête, voulaient à tout prix empêcher Bush de remporter une victoire politique à la fin de son second mandat. Six ans plus tard, les radios de droite ont perdu une partie de leur audience. Les chrétiens évangéliques, les dirigeants d’entreprise et les représentants des forces de l’ordre sont désormais unis derrière une grande réforme de l’immigration. Les républicains savent qu’ils ne peuvent plus se permettre de tourner le dos aux Hispaniques. Et la présence du sénateur républicain de Floride Marco Rubio au sein du groupe des huit sénateurs

A la une LE SAUVEUR DES RÉPUBLICAINS ?

↖ Dessin de Boligán paru dans El Universal, Mexique.

Marco Rubio, sénateur républicain de Floride, qui fait partie du groupe bipartite ayant présenté un plan de réforme de l’immigration, sait de quoi il parle. “Marco Rubio est né dans une famille d’immigrés [cubains], a épousé une immigrée et a été élevé dans un quartier d’immigration : West Miami”, rapporte Time Magazine, qui titre : “Marco Rubio, le sauveur du Parti républicain”. Les conservateurs fondent en effet de grands espoirs sur lui pour se rapprocher des électeurs latinos. Favori du Tea Party, farouche défenseur du gouvernement limité et de la libre entreprise, Rubio est plus modéré en matière d’immigration : il défend la naturalisation des 11 millions de clandestins vivant aux Etats-Unis. Il a été choisi cette année pour donner la réplique officielle du Parti républicain (en anglais et en espagnol) au discours sur l’état de l’Union d’Obama. De là à en déduire qu’il se présentera à la présidentielle de 2016, il n’y a qu’un pas, que certains n’hésitent pas à franchir. L’intéressé reste vague. En réponse à la une de Time, il s’est contenté de tweeter “il n’y a qu’un seul sauveur #Jesus”.


AMÉRIQUES.

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↙ “Le visage de l’Amérique dans le monde.” Dessin de David Horsey paru dans le Los Angeles Times, Etats-Unis.

ÉTATS-UNIS est un atout essentiel pour cette coalition. “Le sénateur Rubio, favori du Tea Party, est respecté et il inspire confiance”, souligne Peter Wehner. “Avec Rubio à la tête des négociations, les conservateurs sont plus disposés à examiner la question de l’immigration. Aujourd’hui, on n’assiste pas à une levée de boucliers contre le projet, comme en 2007. Cela ne signifie pas que cela ne se produira pas. Mais, pour l’instant, cela ne s’est pas produit.” Et il est bien plus facile pour Marco Rubio de défendre les propositions du groupe de huit sénateurs que de faire la promotion d’un projet de loi initié par d’Obama.

Pourquoi les drones sont là pour rester John Brennan, le Monsieur Drone du gouvernement Obama, devrait prendre la tête de la CIA. En pleine remise en cause de la guerre télécommandée.

Les républicains ne peuvent plus tourner le dos aux Hispaniques Aussi le président s’est-il fort sagement abstenu de présenter sa vision lors du discours très médiatisé qu’il a prononcé fin janvier à Las Vegas. Enfin, contrairement à Bush, Obama défend cette réforme à un moment où il est au sommet de sa popularité et de son capital politique, avec un taux d’approbation de près de 60 % selon les derniers sondages. Pour réellement dépassionner le débat, il serait tentant d’imaginer Obama enrôlant son prédécesseur afin qu’il fasse l’article pour sa réforme. Mais George W. Bush s’est montré très résolu à se tenir à l’écart de la vie politique depuis son départ de la Maison-Blanche. Les huit sénateurs qui sont à l’origine du projet actuel ont tiré les leçons de 2007 : ils ont fait passer la question de la sécurité des frontières avant celle de la naturalisation. Pendant le premier mandat d’Obama, le fait est que la sécurité des frontières a spectaculairement progressé, le nombre d’agents patrouillant le long des frontières ayant presque doublé. Les EtatsUnis ont continué à construire leur mur le long de leur frontière avec le Mexique, et les expulsions ont atteint des niveaux records. A cela s’ajoute le fait que la récession a eu pour effet de faire reculer la demande en travailleurs sans papiers. Ainsi, le gouvernement Obama a remporté une série de victoires sur un front habituellement considéré comme une priorité des conservateurs. Certes, le Congrès de Washington a encore le temps de faire dérailler le projet de réforme de l’immigration. Mais, si les présidents Obama et Bush peuvent trouver un terrain d’entente sur un sujet aussi controversé, il y a de bonnes chances que le Congrès réussisse également à coopérer pour réformer le système d’immigration. —John Avlon

—Los Angeles Times (extraits) Los Angeles

C

e n’est certainement pas ce qu’il avait prévu ni souhaité, mais l’une des principales innovations que laissera Barack Obama en matière de politique étrangère pourrait bien être la prolifération des drones comme instruments de guerre, d’assassinat et de terreur. Obama n’est pas le premier président à recourir aux drones pour viser des cibles ennemies, mais il a ordonné six fois plus de frappes – 300 – que son prédécesseur. Une nouvelle série de directives donnant au président une plus grande latitude dans la décision des frappes de drones, ainsi que les auditions qui se sont déroulées la semaine dernière au Congrès pour confirmer la nomination de John Brennan à la tête de la CIA ont relancé le débat sur les drones. Les défenseurs des libertés civiles et les militants de gauche considèrent le recours aux drones pour éliminer les personnes soupçonnées de terrorisme comme une menace pour l’Etat de droit. Ils s’inquiètent en particulier que des ressortissants américains, par exemple l’imam américanoyéménite lié à Al-Qaida, Anwar Al-Awlaki, aient été tués par des frappes de drones sans avoir été jugés ni condamnés par un tribunal américain. A l’ouverture de l’audition pour la confirmation de sa nomination, John Brennan, qui en tant que principal conseiller de la Maison-Blanche pour la lutte contre le terrorisme a supervisé les exécutions par drones ces quatre dernières années, a été accueilli par des manifestants qui criaient : “L’assassinat est anticonstitutionnel ! Vous trahissez la démocratie !”

Pour les adversaires des drones, c’est une question de principe : un gouvernement libre de tuer à son gré ses propres citoyens représente la pire sorte d’Etat qui soit. Mais rares sont les détracteurs de l’Etat tout-puissant – habituellement des gens de droite – à s’inquiéter des attaques de drones. Pour eux, l’élimination télécommandée d’agents d’AlQaida est totalement justifiée, c’est l’équivalent d’une bataille dans une guerre déclarée, et celui qui a rallié l’autre camp ne fait que recevoir ce qu’il mérite. Quatre-vingts pour cent des Américains sont de cet avis et nombre d’entre eux sont démocrates ou de gauche. Beaucoup considèrent le recours aux drones comme une

amélioration par rapport aux raids de commandos ou aux bombardements. Les drones ne mettent pas les soldats américains directement en danger et sont bien plus précis que les bombes larguées du ciel, ce qui minimise le risque de victimes collatérales. La suite est prévisible. Les voix qui s’élèvent aujourd’hui au Congrès exigeront qu’on limite le nombre des cibles potentielles et les pouvoirs des instances approuvant les frappes. Des promesses seront faites, les directives seront révisées et les garde-fous un peu renforcés, mais les Etats-Unis continueront de recourir à des drones pour éliminer ceux qu’ils perçoivent comme une menace. Dans cette guerre à distance, menée, en l’absence de front, contre des ennemis fuyants qui se dissimulent au milieu d’une population innocente, les drones représentent une arme exceptionnellement efficace et politiquement populaire. Quel président pourrait résister à cela ? Un président sensé ne peut pourtant ignorer qu’il y aura nécessairement un retour de bâton. Les drones sont peut-être précis, mais les services du renseignement sont faillibles. Il y aura des erreurs qui provoqueront la mort d’innocents, et ceux qui survivront auront de bonnes raisons de haïr les EtatsUnis. Pourrons-nous tuer les terroristes aussi vite que nous les susciterons ? Dans certaines parties du monde, ce n’est plus la statue de la Liberté mais les drones qui sont le nouveau symbole des Etats-Unis. Un président sensé se doit également d’anticiper le jour où cette merveille technologique se retournera contre nous. Il y a dix ans, les Etats-Unis avaient un quasi-monopole en matière de drones ; désormais, des dizaines de pays en possèdent. Un terroriste entreprenant finira probablement, si ce n’est pas déjà le cas, par se dire qu’il n’y aucune raison de fourrer des bombes dans le slip d’un candidat au martyre alors qu’il serait beaucoup plus simple de bricoler un drone bon marché, de le charger d’explosifs et de l’envoyer sur l’aéroport le plus proche. Le génie est sorti de la bouteille. Les drones vont rester. Les présidents, sensés ou fous, les utiliseront, probablement trop facilement et trop souvent, et les ennemis des EtatsUnis trouveront le moyen de riposter. —David Horsey


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asie

ARCHIVES courrierinternational.com “Inde-Bangladesh : la fin d’une frontière en trous de gruyère”, un article de l’hebdomadaire Outlook, publié sur notre site le 9 septembre 2011.

Bangladesh. La clôture de la honte Le photographe belge Gaël Turine a immortalisé la vie de part et d’autre du mur qui sépare l’Inde du Bangladesh depuis vingt ans. Un document rare.

—De Standaard Bruxelles

J

amais depuis le Moyen Age autant de murs, de barrières et de clôtures n’auront été construits à la frontière entre deux pays, autant d’anciens murs rénovés ou consolidés. En 1993, l’Inde a entamé la construction d’un mur de séparation de 3 200 kilomètres avec son voisin bangladais. Qu’il soit fait de béton ou de fil de fer barbelé, il est infranchissable et sévèrement gardé par les troupes indiennes de la Border Security Force (BSF). Les raisons officielles avancées par l’Inde pour justifier l’érection d’un mur sont la protection contre l’infiltration de terroristes islamistes et l’immigration bangladaise. Le dessin historique de la frontière (qui date de 1947, à la chute de l’Empire britannique des Indes) a divisé cette grande région du Bengale et cette division a des conséquences humaines dramatiques*. Le nombre d’arrestations, de victimes d’actes de torture et de morts en fait la frontière la plus dangereuse et la plus sanglante du monde. Malgré les plaintes des familles des victimes, les crimes commis par la BSF restent le plus souvent impunis. Les autorités du Bangladesh, pour préserver leur indispensable entente avec le grand voisin indien, tolèrent l’existence du mur et couvrent les exactions. La quasi-totalité des victimes sont des Bangladais qui tentent de traverser la frontière.

Pour des raisons économiques, familiales, sanitaires, environnementales, etc., ils cherchent à passer illégalement de l’autre côté du mur. Comment les blâmer alors que le pays souffre de tous les maux : extrême pauvreté, surpopulation démesurée, catastrophes naturelles récurrentes… Le risque est immense : selon les chiffres fournis par des organisations de défense des droits de l’homme, depuis cinq ans, c’est tous les cinq jours qu’une personne est tuée à la frontière. —Gaël Turine * L’une des principales conséquences de la partition du sous-continent indien fut la création du Pakistan le 14 août 1947. Ce nouveau pays était constitué de deux territoires séparés par des milliers de kilomètres : le Pakistan-Occidental (l’actuel Pakistan) et le PakistanOriental. Ce dernier fit scission en 1971 et proclama son indépendance sous le nom de Bangladesh, littéralement “Pays bengali”. Il partage une frontière de plus de 4 000 kilomètres avec l’Inde, et plus précisément avec la région indienne du Bengale, avec laquelle il forme un ensemble culturel et linguistique. CHINE BHOUTAN

NÉPAL

INDE

outre hmap Bra Mur de séparation

Gan g e

BANGLADESH Dacca

INDE

Golfe du Bengale 0

250 km

MYANMAR

↑ Des femmes indiennes et bangladaises ont pris le risque de se retrouver dans la ville frontière de Dinajpur pour vendre et acheter des produits indiens.


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ASIE.

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Retrouvez sur Télématin la chronique de Marie Mamgioglou sur la “Clôture de la honte”, dans l’émission de William Leymergie, samedi 16 février à 9h08.

← Une paysanne après sa journée de travail dans la rizière, non loin de la frontière. Elle peut s’y aventurer car, étant une femme, elle ne risque pas d’être accusée de pratiquer des activités illégales et, étant âgée, elle ne risque pas de se faire violer par les gardesfrontières.

↑ Habibur Rahman, 23 ans, un Bangladais qui passait du bétail en contrebande en Inde. Il a été capturé puis torturé par les gardes-frontières indiens.

↑ Les gardes-frontières du Bangladesh. → Un Bangladais attend que son contact local vienne lui vendre des produits indiens dans le train qui longe la frontière. ← Portrait de Babul, 30 ans, tué par les gardes-frontières indiens en février 2012, alors qu’il menait illégalement des vaches paître du Bangladesh vers l’Inde.


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ASIE

Courrier international — no 1163 du 14 au 20 février 2013 ↙ Dessin de Kopelnitsky, Etats-Unis.

CHINE

Transparence : une belle unanimité de façade

Serpent de mer de la lutte anticorruption, la déclaration du patrimoine est acceptée par tous les hommes politiques. En principe…

—Nanfang Dushibao Canton

A

Canton, la question de la publication de l’état du patrimoine familial des fonctionnaires a donné lieu à de vives discussions lors de la session parlementaire locale [précédant la session nationale, qui aura lieu début mars]. On ne peut que se réjouir que ce sujet passionne les députés et soit abondamment repris dans les médias. Cela prouve que la province du Guangdong [dont Canton est la capitale] est bien à l’avantgarde des politiques de réforme et d’ouverture. Explorer cette piste, cela ne relève-t-il pas de la politique consistant à “faire entrer le pouvoir dans la cage institutionnelle” ? [Prônée par le nouveau secrétaire général du Parti communiste Xi Jinping, l’expression désigne la “limitation du pouvoir” devant aboutir à circonscrire la corruption]. Dans les médias, les réactions des cadres du Parti sont remarquablement similaires : ils tournent tous leur regard vers les échelons supérieurs. C’est le secrétaire adjoint de la Commission consultative politique du peuple chinois [CCPPC, assemblée consultative] de la municipalité de Canton, Fan Songqing, qui a pour la première fois soulevé la question. Il a défendu une motion en faveur de l’expérimentation d’un système de déclaration de patrimoine par les fonctionnaires de Canton. “Je veux bien montrer l’exemple si la municipalité parvient à mettre en place un système”, a-t-il déclaré aux journalistes. Mais, a-t-il ajouté, “il faut que ce système s’applique du haut en bas de l’échelle et soit promu par le gouvernement central auprès des autorités locales”. M. Fan a exprimé l’espoir que “de plus hauts cadres du Parti se mettent en avant (pour soutenir la proposition)”. Il a été entendu, puisque le président de la CCPPC de Canton,

Su Zhijia, s’est dit prêt lui aussi à rendre public l’état de son patrimoine : “Il suffit que le gouvernement et le comité du Parti rendent cette déclaration obligatoire ; dans ce cas, il va de soi que je me conformerai aux règlements.” Le maire adjoint de Canton, également chef des services de la Sécurité publique, Xie Xiaodan, a indiqué : “Si des dispositions en ce sens sont prises en haut lieu, je publierai la situation de mon patrimoine, c’est certain !” Le maire de Canton lui-même, Chen Jianhua, a également pris position : “Je serai le premier à divulguer quels sont mes biens si je reçois une circulaire en ce sens.” En fait, des dirigeants encore plus haut placés, comme le secrétaire du Parti de la région autonome du Xinjiang, Zhang Chunxian, ont déjà tenu ce genre de propos lors de la session parlementaire de l’an dernier. Le cadre du Parti le plus important à s’être positionné ainsi est Yu Zhengsheng, actuel membre du Comité permanent du Bureau politique du Comité central. “Il suffit que le Comité central le décide, et cela ne me posera aucun problème de publier (la situation de mon patrimoine)”, avait-il dit. Comment se fait-il qu’une telle unanimité s’exprime en ordre dispersé ? Serait-ce que des édits venus de haut leur interdisent de rendre public l’état de leur patrimoine familial à titre individuel ?

Ça n’est pas interdit. Je peux affirmer avec une quasi-certitude qu’il n’existe pas de système, ni même de document interdisant à ces gens-là de se placer spontanément sous la supervision de leurs administrés. Quel est le cadre chargé d’établir les lois et les règlements qui serait assez stupide pour apporter son soutien à l’élaboration d’un tel texte, contraire à l’esprit de la Constitution,

LE MOT DE LA SEMAINE

selon lequel le peuple est maître de son destin ? assez stupide pour bafouer l’éthique politique moderne en constituant pour son auteur un boulet à traîner toute sa vie ? Mais alors, pourquoi les dirigeants semblent-ils s’être donné le mot pour attendre une injonction venue d’en haut ? (Et pourquoi doit-il s’agir d’une circulaire, et non pas d’une loi promulguée par l’Assemblée nationale ? Je ne m’étendrai pas sur ce point.) Cela étant, je trouve leur attitude logique et leurs propos d’une grande honnêteté.

Inutile et dangereux. En effet, supposons qu’ils rendent public leur patrimoine personnel sans attendre d’ordre. Premièrement, à quoi cela servirait-il ? Ou plutôt, quel intérêt ? Si rien n’y oblige tous les fonctionnaires (ou ceux d’un certain échelon ou d’un certain domaine) et si l’on compte sur la conscience de chacun pour agir, les fonctionnaires les plus intègres démontreront une fois de plus leur grande honnêteté, tandis que les fonctionnaires les plus corrompus s’enfonceront un peu plus dans les malversations pour cacher la réalité, et quelle valeur auront leurs déclarations publiques ? Quel gâchis ! Force est de constater que les mesures d’autodéclaration lancées ces dernières années dans le cadre de la lutte contre la corruption, assorties de mesures d’indulgence pour ceux qui jouaient franc-jeu, n’ont finalement eu aucun effet et n’ont fait au contraire que renforcer l’audace de certains. Ce constat s’applique aussi bien au niveau des individus que des régions. Comme l’a souligné Fan Songqing, la mesure n’a pas fait long feu dans les régions tests en la matière, comme la région d’Aletai, dans le Xinjiang, du fait des résistances rencontrées. “Si l’on compte uniquement sur les cadres de base pour ‘avancer à tâtons’, ils trouveront toutes sortes de prétextes pour ne pas s’y conformer !” Deuxièmement, révéler la teneur de son patrimoine sans attendre d’ordre d’en haut ne présente aucun avantage. A titre individuel, ce geste, loin de profiter à son auteur, peut au contraire lui être préjudiciable. En effet, il est très difficile d’agir de manière isolée dans l’administration. Un cadre du Parti doit toujours adapter ses propos et son action en fonction de son entourage ; il doit avoir des réactions conformes à celles de ses supérieurs et de ses collègues ; il ne doit pas s’aventurer à jouer les francs-tireurs. Mais n’en est-il pas de même dans la société ? Les cadres du Parti font de la politique, de l’administration ; ils se préoccupent avant tout des résultats. Compte tenu des deux points que je viens d’évoquer, n’est-il pas tout à fait compréhensible qu’ils attendent des dispositions prises de manière unifiée au plus haut niveau, des règlements leur imposant “à tous d’un même pas” de rendre public l’état de leur patrimoine familial ? Quant à savoir s’il faudrait que les “hautes sphères” lancent au plus vite un dispositif imposant aux fonctionnaires de divulguer leur patrimoine ou adoptent d’autres mesures de nature à diminuer les troubles dans la société, c’est un autre problème ! Nous pouvons ouvrir le débat. —Yan Lieshan* * Editorialiste, ancien rédacteur en chef de l’hebdomadaire cantonais Nanfang Zhoumo.

“longzi” La cage

L

a cage est une image qu’affectionnent les dirigeants chinois. Juste après la mort du président Mao [1976], le haut dirigeant Chen Yun avait proposé de tenir l’économie de marché en cage : un peu de libéralisation, oui, mais le pouvoir central devait garder la main. Aujourd’hui, le secrétaire général du Parti communiste, Xi Jinping, propose d’“enfermer le pouvoir dans la cage du système”, c’est-à-dire de s’engager énergiquement dans la lutte contre la corruption. Il s’agit avant tout de contrôler les dirigeants corrompus. Prononcer cette phrase peut déjà être considéré comme un progrès : pour une fois, on avoue que tout pouvoir doit être contrôlé. Mais l’opinion publique reste sceptique face à cet affichage de volonté de ramener l’ordre dans les rangs du pouvoir. Pour les internautes, rien ne serait plus efficace que de commencer par obliger l’élite à publier la vérité sur ses avoirs. Si Xi Jinping parvenait à élaborer un système capable d’éliminer les éléments nuisibles parmi les cadres dirigeants, cela reviendrait alors à renforcer le pouvoir en punissant ces brebis galeuses, et non à mettre vraiment le pouvoir dans la cage du système. Il y a peu de chance que cette démarche aboutisse : qui en serait le sujet ? et qui l’objet ? Une partie des cadres se retrouverait en situation de devoir punir les autres membres du Parti, mais il est peu probable que ces derniers se tirent une balle dans le pied. Qui pourrait imaginer qu’un tigre construise une cage pour se faire enfermer ? Seule une cage construite par un élément extérieur au Parti, c’est-à-dire un Etat de droit, pourrait réussir ce tour de force. Un autre élément déterminant serait l’émergence d’une véritable liberté d’expression et d’une presse capable de mener des enquêtes sur les dirigeants, de contrôler leurs actes, voire de les incriminer. —Chen Yan Calligraphie de Hélène Ho


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ARCHIVES

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courrierinternational.com

moyenorient

“Eloge de la danse” par Gamal Al-Banna (paru dans CI n° 984, du 10 septembre 2009).

↓ Gamal Al-Banna dans sa bibliothèque. photo Cris Bouroncle/AFP

Egypte. Gamal Al-Banna, un religieux libre

Un intellectuel organique. Gamal Al-

Le jeune frère de Hassan Al-Banna, fondateur des Frères musulmans et grand-oncle de Tariq Ramadan, est décédé le 30 janvier. Il avait pris ses distances avec les islamistes, optant pour un islam des Lumières.

—Al-Hayat Londres

L

e décès de Gamal Al-Banna marque la fin d’un monde. Un monde peuplé de personnages de roman. J’ai eu la chance de le rencontrer à plusieurs reprises. La dernière fois, en 2007. Petit et mince, l’homme portait une saharienne, une de ces vestes couleur terre avec plein de poches dont se servaient les explorateurs du désert avant qu’elles ne deviennent le signe d’un mode de vie sobre, à l’instar de la veste Mao. Et Gamal Al-Banna était sobre en toute chose. Il mangeait comme un oiseau, se contentant si possible d’une soupe et de quelques fruits, évitait la viande, s’endormait tôt et parlait peu. Malgré son calme avenant, il surprenait ses interlocuteurs par le nombre de projets qu’il comptait mener à bien, comme s’il était encore à l’aube de sa vie. En réalité, il était octogénaire, allant sur ses 90 ans [il est mort à 93 ans]. En privé, il laissait apparaître l’amour qu’il avait gardé pour son épouse décédée depuis 1987. C’était d’autant plus touchant que le couple n’avait pas eu d’enfants. Il parlait aussi volontiers de sa sœur Fawziya, qui l’avait accompagné dans ses projets en fondant l’Institut Fawziya et Gamal Al-Banna pour la culture et la communication. Elle partageait également avec lui la foi dans un islam des Lumières. Elle y avait consacré tout son argent, y compris ce qu’elle avait hérité de son mari. Gamal Al-Banna avait ainsi l’esprit libre pour s’occuper de sa maison d’édition, Dar Al-Fikr Al-Islami [Maison de la pensée islamique], qu’il avait également fondée avec Fawziya afin de diffuser ses écrits. De même

a-t-il pu conserver sa maison-bureau dont tous les murs étaient couverts de livres. Les rayons de bibliothèque avaient même envahi la chambre à coucher après la mort de son épouse, comme il le rappelait avec tendresse. Il possédait plus de quinze mille volumes, y compris des éditions rares, tous rangés et indexés afin de permettre leur consultation à qui voulait.

Vivification de l’islam Face aux attaques dont il commençait à faire l’objet depuis le tournant du siècle, il a lancé l’Appel à la vivification de l’islam, accompagné d’un manifeste en dix points pour exposer ses principes religieux, sans chichis ni fioritures. Si le premier point fait de Dieu l’axe de l’existence, le quatrième explique que Dieu a investi l’homme pour qu’il prenne sa suite sur terre, ce qui en fait la plus noble des créatures. Les points suivants abordent les questions de liberté et de résistance aux appels à l’excommunication. De même, le manifeste affirme-t-il que “la justice est la base des relations entre gouvernants et gouvernés, entre patrons et travailleurs, entre hommes et femmes”, considérant que “l’injustice est l’apostasie” et que la réalisation de la justice peut exiger la “révision de tous les textes de la charia concernant la vie terrestre dans la mesure où les évolutions peuvent avoir annulé les motifs qui ont présidé à certaines règles. Cela ne revient pas à nier [les textes], mais à affirmer que c’est la recherche de la justice qui a été le but dans lequel ils ont été établis.” Le manifeste dit également que “le défi concret auquel le monde islamique fait face aujourd’hui réside dans le sous-développement

de la littérature mondiale et un érudit de la pensée occidentale, ancienne et moderne, de la mythologie et de la philosophie grecques au marxisme. Il traduisait, débattait, analysait. Il se tenait au courant du mouvement féministe international, s’opposant quelque peu au regard dépréciatif que beaucoup portent sur les femmes selon leur conception de l’islam. Il s’intéressait également aux mouvements syndicaux, dans lesquels il croyait, contrairement aux partis, pour lesquels il avait de l’aversion à cause de l’esprit de clan qui y régne la plupart du temps et qui était contraire à ses convictions et à sa nature.

économique, politique et social” et que la croissance est la bataille à mener “sous la bannière de l’islam, en considérant qu’elle est la guerre sainte [djihad] à mener”. L’avant-dernier point dit que “l’important n’est pas d’interpréter le Coran, mais de le révolutionner”, “à l’instar du Prophète et de ses compagnons”, qui ont lancé “le plus grand mouvement de changement dans le monde ancien”. Le manifeste se termine en énonçant que “l’islam n’a pas le monopole de la sagesse, mais l’accepte avec sollicitude quand il peut la trouver, accueillant toutes les expériences”. Et d’attaquer les penchants passéistes et le regard archaïque porté sur les femmes. L’homme étonnait par son esprit encyclopédique. C’était un lecteur insatiable

L’ACTUALITÉ INTERNATIONALE «UN MONDE D’INFO» du lundi au vendredi à 16h15 et 21h50 franceinfo.fr

Banna a voulu connaître le monde du travail et s’était donc fait embaucher brièvement comme ouvrier dans l’usine d’un ami. Mais il avait été démasqué, après qu’un des travailleurs s’était exclamé : “Cet homme est-il réellement un ouvrier ?” Il n’empêche que cela a suffi pour qu’il puisse s’enregistrer comme travailleur syndicaliste, donner des conférences à l’Institut des études syndicales d’Egypte entre 1963 et 1993, et écrire plus de trente fascicules sur l’histoire syndicale, devenant une des références intellectuelles du syndicalisme égyptien. Al-Banna s’est aussi engagé pour la réforme des prisons. Quand il a croisé le président égyptien Gamal Abdel Nasser [1954-1970] en présence de son père et de ses frères, celuici lui a demandé s’il était communiste, alors qu’il était le petit frère du fondateur des Frères musulmans. Gamal Al-Banna avait l’obsession de communiquer ses idées aux gens. En cela, il était un intellectuel organique. Il rééditait donc ses écrits sous formes de petits fascicules, sous une forme plus accessible au lecteur ordinaire, aussi bien du point de vue du prix que du contenu. Il considérait que seul le Coran constituait la référence, tandis que les oulémas étaient des hommes, donc faillibles, et ne devaient pas être considérés autrement. Dans son fascicule sur les fondements de la charia, il a écrit que les “chiites ont fait de la raison une des sources de l’interprétation”, conciliant ainsi les deux branches de l’islam, ce qui aujourd’hui, dans un monde marqué par la polarisation confessionnelle, paraît impossible. Quelle perte ! —Nahla Chahal


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D’UN CONTINENT À L’AUTRE

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afrique

↙ Capitaine Amadou Sanogo. Dessin de Glez pour Courrier international, Ouagadougou.

Mali. L’ex-junte, une bombe à retardement Le capitaine Sanogo, auteur du coup d’Etat du 22 mars 2012, a été pris de court par l’intervention militaire française dont il ne voulait pas. Lex-putschiste tente de peser en coulisses.

—Le Pays (extraits) Ouagadougou

A

près s’être fait oublier un peu, le capitaine Amadou Sanogo semble donc vouloir rebondir. On parle de postes diplomatiques comme de son maintien à la tête du haut commandement chargé de conduire la restructuration de l’armée. Mais qui dit que les missions dépêchées par ses soins auprès du médiateur burkinabé, le président Blaise Compaoré, ne visent pas finalement à plaider en faveur d’un statut d’ancien chef d’Etat ? A moins que l’ex-chef de la junte n’envisage luimême de se présenter comme candidat au scrutin présidentiel à venir [annoncé pour juillet]. La sortie des ex-putschistes intervient dans un contexte fort particulier. Il y a tout d’abord la chasse aux “djihadistes”, qui contraint les armées ouest-africaines à se déployer progressive-

ment à travers le territoire malien. Celles-ci doivent aider à libérer et à préserver de toute agression l’ensemble du territoire malien. Ensuite, en prévision des élections à venir, il faudra œuvrer de manière à sécuriser les populations et à favoriser le bon déroulement de la campagne électorale et du scrutin présidentiel en particulier. Or, la junte n’a pratiquement jamais admis le principe d’une sécurité assurée, notamment à Bamako, la capitale, par des forces étrangères. Elle a donc dû subir la situation. Une fois encore, la réalité du terrain a dicté sa loi.

Elections. C’est pratiquement à son corps défendant que le chef de l’ex-junte voit défiler sur le sol malien des soldats “étrangers”. En effet, ils sont venus, ô comble de l’ironie, secourir le peuple malien, en lieu et place de l’armée nationale handicapée, divisée et sérieusement débordée. Les ex-putschistes

de Kati ne peuvent donc qu’accuser le coup. Difficile, en tout cas, de croire que les missions de Sanogo et consorts dans les pays voisins du Mali sont si innocentes. L’homme qui a brièvement goûté aux délices du pouvoir n’a certainement pas avalé ses ambitions. L’on se souvient que lui, ses compagnons et leurs amis politiques avaient copieusement dénoncé la gestion de l’exprésident et général Amadou Toumani Touré (ATT). Et puisqu’ils se sont toujours démarqués de la présidence intérimaire de Dioncounda Traoré, il est fort possible que l’homme tente de revenir sur la scène politique. D’autant qu’on ne peut nier qu’il dispose encore d’appuis dans l’armée nationale, laquelle semble toujours échapper au contrôle du pouvoir républicain. Vu la situation de crise qui prévaut au Mali, la question se pose aujourd’hui de connaître les capacités réelles des hommes de l’ex-

junte qui ont entrepris de la restructurer. Craindraient-ils de se voir ravir la tutelle de la réforme de l’armée par des mains beaucoup plus expertes, et qui bénéficieraient de l’appui de la communauté internationale ?

Vigilance. On ne peut s’empêcher de faire un parallèle entre le comportement des ex-putschistes et celui des rebelles du MNLA [Mouvement national de libération de l’Azawad]. En effet, ces derniers s’agitent de manière fébrile depuis quelque temps, afin de se repositionner dans le paysage politique malien. Ils comptent sur leurs amis de l’extérieur pour se faire une place au soleil, après avoir commis des exactions et osé s’allier aux bourreaux du peuple malien. Aujourd’hui, le MNLA veut profiter des otages pour négocier son retour à la table de négociations. Il faut demeurer vigilant ! Certains individus doivent absolument rendre compte de leurs hauts faits et gestes. Par ailleurs, en aucun cas le putsch du 22 mars ne saurait servir de prétexte pour distribuer des galons aux dirigeants de l’ex-junte. S’ils comptent bien entrer en politique, des putschistes comme le capitaine Sanogo devront d’abord se refaire une virginité après s’être repentis. Après avoir commis des torts difficiles à oublier ou à réparer, il ne s’agit point de craindre des représailles. Il faut plutôt savoir faire amende honorable et s’efforcer de ne pas donner l’impression de vouloir faire du chantage. Le Mali se rebâtira avec le concours de tous ! Mais pas dans l’obscurantisme, la dispersion des efforts, le chantage vil et dégradant. Aux uns et aux autres de le comprendre !―

CHRONOLOGIE Novembre 2011 — Les rebelles touaregs déclenchent une offensive qui sera victorieuse. 22 mars 2012 — Coup d’Etat militaire par le capitaine Amadou Haya Sanogo. 6 mars 2012 — Accordcadre entre la junte militaire et la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao) prévoyant le transfert du pouvoir aux civils, à un président de transition (Dioncounda Traoré) et à un Premier ministre (Cheikh Modibo Diarra). 11 décembre 2012 — La junte oblige le Premier ministre à démissionner. 11 janvier 2013 — Intervention militaire française.

FOOTBALL

Les leçons du ballon rond L’équipe malienne de football a été éliminée par le Nigeria en demi-finale de la coupe d’Afrique (4-1), au terme d’un parcours exemplaire.

—Le Républicain (extraits)

Bamako

D

ommage ! Parce que notre équipe pouvait tomber sans prendre le carton. Et surtout, plus que le Nigeria, le Mali de 2013 avait besoin de rêver de la consécration continentale, en allant plus loin qu’à Yaoundé en 1972, où il a joué une finale malheureuse

Une admirable leçon d’abnégation et de patriotisme. contre le Congo de Mbono Sorcier. Le Mali champion d’Afrique changerait tout et tirerait tout vers le haut : les perspectives d’une réconciliation nationale plus promise qu’entamée, le regard des autres sur notre pays, les humiliations auto-infligées depuis un an et bien d’autres malheurs qui paraissaient impensables il y a peu. Les Aigles, surnom de l’équipe, ont manqué de concentration ainsi que du cœur montré par les Etalons burkinabés et ils jouaient contre plus forts qu’eux. Ils ont mis fin à notre beau rêve national. Mais ils font partie du meilleur carré africain. C’est beaucoup. Ils étaient partis en outsiders, mais, comme représentants d’un pays en crise, ils se seront surpassés. Surtout, un de nos dignes fils, Seydou Keita, nous aura donné une admirable leçon d’abnégation et de patriotisme. Nous en avions besoin et nous en avons encore besoin. Surtout ceux d’entre nous qui ne savent que détruire et pour qui le pays se limite au pourtour de leur nombril. Nous aurions été un pays normal si notre armée, nos dirigeants et nos forces sociales avaient eu un tel rang. Hollande ne serait pas venu à notre secours. Et le MNLA, plusieurs fois humilié par les salafistes, aurait opté pour plus de décence. —Adam Thiam


ENSEMBLE, BOUGEONS POUR L’AFRIQUE ! LA LIBRE LANCE MOVE FOR AFRICA Move for Africa, c’est un vaste projet de sensibilisation à la coopération et à l’interculturalité initié par La Libre. Des classes du secondaire supérieur soutiennent des projets au développement et se mobilisent ac tivement pour récolter des fonds pour l’Afrique. Dès aujourd’hui, votre journal invite toute sa communauté de lecteurs et d’internautes à s’engager avec ces jeunes élèves et à faire un don. Grâce à vos dons, de belles histoires vont voir le jour !

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D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1163 du 14 au 20 février 2013 ↙ Dessin de Mix & Remix paru dans L’Hebdo, Lausanne.

europe

Fraude. Dans les eaux troubles de la filière viande Du cheval à la place du bœuf… Le scandale qui vient d’éclater met en lumière des pratiques douteuses dans l’industrie agroalimentaire et des contrôles insuffisants.

—The Independent on Sunday (extraits) Londres

A

ucun consommateur britannique soucieux de sa santé n’irait acheter de la viande dans la rue à un parfait inconnu. Et pourtant, comme on vient de le comprendre, c’est précisément ce que font les sociétés de l’agroalimentaire qui garnissent les rayons viande de nos supermarchés. Elles ont beau avoir un fournisseur français doté d’un joli site Internet et d’élégants bureaux, leur viande n’est pas plus française qu’elle n’est bovine. Et sa

chaîne de production n’est manifestement pas moins opaque que ne le sont les circuits de blanchiment d’argent. Une chose est sûre : quand elle n’est pas scrupuleusement encadrée, la filière viande passe parfois par tout un circuit trouble, entre élevages, abattoirs, fournisseurs, intermédiaires, importateurs et exportateurs, étiquetages et réétiquetages, le tout maintenu dans une opacité délibérée. Ainsi, l’appellation “viande de bœuf ” peut bien figurer dans le contrat ; elle peut aussi parfaitement apparaître sur les étiquettes du produit haché, emballé et réfrigéré tel qu’il est livré. Le hic, c’est que le chemin parcouru

de l’éleveur au consommateur est tel que français. Quand des doutes sont appala viande, au final, a autant de points com- rus, “Spanghero nous a indiqué que la viande muns avec du bœuf qu’un poulet avec un venait d’un producteur roumain, ajoute Erick Lehagre. On a pu établir qu’elle venait kangourou. On en sait un peu plus sur ce dédale qu’a d’abattoirs en Roumanie qui abattaient et dû traverser la viande de cheval retrouvée découpaient du bœuf et du cheval.” Selon des sources de l’agroalimendans les supermarchés britanniques sous l’étiquette “bœuf”. Elle est sortie d’abat- taire français, le scandale pourrait se toirs roumains qui produisent et décou- révéler dévastateur pour une filière pent de la viande aussi bien bovine qu’équine. viande qui, en France, se flatte de la traElle a ensuite été importée dans le sud de çabilité de ses produits. Les allées et la France par une société fondée par deux venues de la viande d’un pays européen frères rugbymen, les Spanghero, qui l’a à l’autre ne sont pas un phénomène nourevendue à une autre entreprise française, veau, mais l’année dernière une pénuComigel, de Metz. Enfin, elle a rejoint au rie de viande bovine et une hausse des Luxembourg voisin une usine fabriquant prix ont encouragé les entreprises de des plats surgelés pour des supermarchés transformation de produits carnés à de 16 pays de l’Union européenne. Mais la chercher de nouveaux fournisseurs. Certains redoutent qu’à une étape liste des intermédiaires n’est sans doute précoce du circuit on ait volontairement pas encore exhaustive. Le 10 février, Benoît Hamon, le ministre étiqueté comme étant du bœuf de la français chargé de la Consommation, viande de cheval, moins chère, afin de détaillait de façon plus byzantine encore réduire les coûts et d’augmenter les le parcours suivi par la viande. Selon une bénéfices. C’est ce qu’on appelait jadis enquête préliminaire, a-t-il déclaré, elle le “frelatage”, qui consiste à “gonfler” serait aussi passée par Poujol, une autre un produit en lui ajoutant un ingrédient société française, qui “a acquis la viande similaire moins coûteux – lait additionné surgelée auprès d’un trader chypriote, qui avait d’eau, beurre augmenté de saindoux, sous-traité la commande à un trader situé aux par exemple. Et, pour des acteurs peu Pays-Bas, ce dernier s’étant fourni auprès d’un scrupuleux de la filière viande, ce ne abattoir […] situé en Roumanie”, précise le sont pas les motivations qui manquent. Le prix du bœuf en Europe a atteint un communiqué du ministère. Auparavant, la société Spanghero avait nouveau record l’année dernière, à peu près au moment où, préciséadmis dans un communiqué avoir ment, certains se lançaient sans importé la viande de Roumanie, doute dans les méfaits mis au mais en assurant l’avoir transmise jour aujourd’hui. telle quelle à l’usine luxembourLa crise de la viande chevageoise. Elle annonce qu’elle se line se révèle de très grande retournera contre son fournisampleur. Depuis le 16 janvier seur roumain s’il est prouvé que FOCUS et le retrait de 10 millions de la marchandise contenait bien du FRAUDE steaks hachés des réseaux bricheval. De son côté, un portetanniques de la grande distriparole de l’industrie roumaine de la viande a déclaré aux médias français que bution, la quasi-totalité des chaînes cette société et les autres ne pouvaient de supermarché ont dû prendre des être dupes : “La viande de cheval n’a ni la mesures, certaines par simple précaumême apparence, ni la même odeur. Quand tion, mais d’autres parce qu’elles ont on est dans le secteur, on sait forcément faire découvert qu’elles vendaient à leur insu des produits étiquetés “bœuf” contela différence.” Effet dévastateur. Une enquête a été nant, en partie ou exclusivement, de la ouverte en France pour déterminer à quel viande de cheval. stade de cette longue chaîne transnationale Et la Grande-Bretagne n’est pas un la viande de cheval avait fini par être éti- cas isolé. Des produits censés être comquetée “bœuf”. Les enquêteurs soupçon- posés de bœuf mais contenant de l’ADN nent au minimum les intervenants français de cheval ont été découverts en Irlande, de ne pas avoir strictement respecté les en Espagne, en Suède, et sans doute normes de traçabilité de la viande mises en aussi aux Pays-Bas. On sait que Comigel, place dans l’Hexagone dans les années 1990, la société française qui fournissait à lors de la crise de la vache folle. Les deux Findus et à Aldi la viande frelatée conteentreprises concernées, le Messin Comigel, nue dans des lasagnes et des spaghetet A la table de Spanghero, de Castelnaudary tis à la bolognaise, distribue ses produits (Aude), disent avoir acheté une viande déjà dans 16 pays de l’UE. hachée convaincus qu’elle était 100 % bovine. Dans cette saga, Findus, qui assure A la table de Spanghero, qui a importé la que son contrat avec Comigel spécifiait viande depuis la Roumanie, a été fondée en clairement la fourniture de viande de 1970 par Claude et Laurent Spanghero, deux bœuf, fait bien figure, sur ce point, de frères joueurs de rugby. Aujourd’hui, la victime. Reste que d’aucuns s’interrosociété, rachetée en 2009 par la coopéra- gent sur le temps que le géant du surgelé, tive Lur Berri, n’a plus aucun lien avec la une fois informé par les Français de l’orifamille fondatrice. De son côté, Comigel a gine réelle de la viande, a mis pour réagir, lancé une enquête après avoir été informée d’autant qu’il reste difficile de déterpar la branche britannique de Findus qu’il miner exactement qui savait quoi. Le y avait “peut-être un problème”. Son prési- parlementaire travailliste Tom Watson dent, Erick Lehagre, déclarait vendredi a ainsi assuré vendredi 8 février être en 8 février que dans son entreprise on était possession d’une lettre envoyée par convaincu d’acheter à Spanghero du bœuf Findus à ses distributeurs les informant


EUROPE.

Courrier international — no 1163 du 14 au 20 février 2013

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d’une mise en garde d’un de ses fournisseurs installé en France : des matières premières livrées depuis le 1er août dernier étaient “probablement non conformes, rendant de ce fait l’étiquetage des produits finis erroné”. A tout cela viennent s’ajouter les quantités colossales de viande chevaline importée en Europe pour l’alimentation animale ou humaine (les Italiens sont les plus gros consommateurs du continent), mais aussi pour des produits non alimentaires. En 2011, la France a importé 1,8 million de tonnes de viande de cheval du Canada, et 1,2 million de tonnes supplémentaires du Mexique, l’essentiel provenant à l’origine des Etats-Unis. L’Hexagone abat également 16 970 chevaux par an, mais dans cette crise sanitaire c’est plutôt la viande provenant d’Europe centrale et orientale, ainsi que des Etats-Unis, qui est montrée du doigt. —John Lichfield, David Randall et Sanchez Manning

A la une BŒUF OU CHEVAL ? “Hors de contrôle”, titrait The Independent on Sunday le 10 février, avec en couverture un photomontage représentant un animal hybride, mi-vache mi-cheval. La version dominicale du quotidien de Londres déplore que les autorités sanitaires – “incompétentes” – aient tenté de rassurer la population en lui expliquant que les traces de viande chevaline trouvées dans les plats surgelés ne présentaient aucun danger pour la santé. Or, poursuit le journal, une enquête vient d’être ouverte pour vérifier la présence éventuelle de traces de phénylbutazone, un produit cancérigène, dans la viande incriminée.

SUR LE WEB presseurop.eu A lire, les réactions de la presse européenne à ce scandale alimentaire.

De mensonges en dissimulations Comme pour la vache folle, les autorités ont tenté de cacher l’ampleur du scandale. —The Independent (extraits) Londres

D

epuis le début de l’affaire, les producteurs, les distributeurs et les autorités alimentaires ont donné l’impression de ne pas vouloir dévoiler au public toute la vérité sur les fraudes liées au circuit de la viande. Les déclarations effectuées le 7 février ont fourni des informations incomplètes et partiales dans le jargon administratif le plus terne. Craignant peut-être de provoquer une panique alimentaire préjudiciable au plan économique, les responsables de la sécurité alimentaire et les ministres concernés ont assuré à maintes reprises que la consommation de viande chevaline non étiquetée ne présentait aucun danger, mais, comme le grand expert de l’alimentation Duncan Campbell l’a observé le mois dernier, comment peuvent-ils en être sûrs ? Ils ont ignoré la contamination à la viande chevaline pendant des mois et ils ne savent toujours pas d’où elle vient. Depuis le début de l’affaire, le public a été informé bien après les faits. D’abord, on a tardé à révéler la présence de steaks hachés frelatés dans des supermarchés irlandais et britanniques. Des tests de routine ont été effectués à la mi-novembre par l’Autorité irlandaise de sécurité alimentaire [Food Safety Authority of Ireland, FSAI]. Les résultats étant suspects, les steaks hachés ont été envoyés en Allemagne pour subir de nouveaux tests, mais le public n’a été informé que le 15 janvier, soit plusieurs jours après la communication des résultats à la FSAI et au gouvernement irlandais. L’Agence britannique des normes alimentaires [Food Standards Agency, FSA] a été encore plus réticente à révéler l’ampleur du scandale au public britannique. Créée après la crise de la vache folle, elle a tenu secrets les résultats révélant la présence de phénylbutazone – une substance interdite – dans la viande de chevaux abattus au Royaume-Uni l’an dernier, jusqu’à ce qu’un lanceur d’alerte les communique clandestinement à un politicien. La semaine dernière,

la FSA a attendu toute une journée avant de révéler, dans un bref communiqué de presse publié sur son site web, que le bœuf congelé utilisé dans des plats cuisinés contenait des quantités stupéfiantes de viande de cheval non déclarée. Et même alors, elle a indiqué qu’il y en avait “plus de 60 %” alors que la proportion réelle était comprise entre 60 et 100 %, comme elle l’a reconnu plus tard. Mais elle n’est pas la seule dans ce cas. Les chaînes de supermarchés Tesco et Aldi ont discrètement retiré de leurs rayons les plats cuisinés produits par Comigel [le fabricant de plats surgelés basé à Metz qui a fourni, via son usine du Luxembourg, les plats contenant du bœuf frelaté aux supermarchés britanniques] au lieu d’en informer les clients. Comme d’habitude, les déclarations n’ont pas eu lieu à une heure de grande écoute. La confirmation par Aldi que le “bœuf” contenu dans ses lasagnes et ses spaghettis bolognaise était, dans certains cas, du pur cheval a été diffusée le 7 février à 18 h 30. Les politiciens sont réticents à s’adresser au public. Le même soir, le ministre de l’Environnement, Owen Paterson, a fait une brève apparition sur une chaîne d’information en continu, après avoir été mystérieusement absent des ondes dans cette affaire, l’un des plus gros scandales alimentaires que le pays ait connus depuis des années. On soupçonne de plus en plus le système de traçabilité mis en place au lendemain de la crise de la vache folle de présenter de graves failles, et le gouvernement, la FSA et l’industrie alimentaire de refuser de révéler l’ampleur de ces failles aux consommateurs. Hormis la phénylbutazone, il est possible que la consommation de viande chevaline non étiquetée ne présente pas de danger. Mais cela ne signifie pas que les gens veuillent en manger et, encore moins, qu’on était au courant, dans le circuit de distribution des aliments, de ce qui apparaît comme une fraude massive passée inaperçue. C’est la présence d’une substance inconnue – les prions à l’origine de la maladie de la vache folle (et l’indifférence et les efforts pour étouffer l’affaire qui ont suivi) – qui a provoqué l’effondrement de la confiance dans l’agriculture britannique. A en juger par les événements et les réactions des dernières semaines, on n’a pas tiré les leçons du passé. —Martin Hickman

Pourquoi manger du cheval nous dégoûte Les Français en consomment, mais les Britanniques l’ont en horreur. Le maire de Londres, Boris Johnson, décrypte. —The Daily Telegraph (extraits) Londres

I

maginez que vous êtes un anthropologue venu de Mars. Vous débarquez sur Terre. En ramassant un journal, vous découvrez que les habitants ne décolèrent pas parce qu’on leur a fait manger de la viande de cheval à leur insu. Vous remarquez les tentatives des ministères pour consoler le public endeuillé, l’inquiétude du Premier ministre qui redoute que cette affaire “dégoûtante” ne se retrouve au menu pour un bon moment et vous constatez l’hystérie généralisée qui s’est emparée du pays. Puis vous prenez

Une affaire “dégoûtante” qui pourrait se retrouver au menu pour un bon moment le train pour Paris et dans un restaurant votre détecteur d’ADN vous informe que la belle pièce de viande sucrée qui se trouve dans votre assiette n’est autre que cette viande chevaline qui fait verser des larmes aux Britanniques. Incroyable ! Voilà deux pays ayant à peu près le même niveau de civilisation, une histoire et des langues intimement liées, et qui à l’ère d’Internet affichent des conceptions radicalement différentes quant à la consommation de ce fier compagnon de

Vu d’ailleurs avec Christophe Moulin et Eric Chol En direct vendredi à 17 h 10, Samedi à 21 h 10, et dimanche 14 h 10 et 17 h 10. L’actualité française vue de l’étranger chaque semaine avec

Ibo Ogretmen / LCI

THE TIMES/N.I. SYNDICATION

↙ Coupes budgétaires de l’UE… Sur les pancartes : “De la viande ! Du saignant !” Hollande : “Qu’ils mangent du cheval !” Dessin de Peter Brookes paru dans The Times, Londres.


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EUROPE

Courrier international — no 1163 du 14 au 20 février 2013 ↓ “Votre supermarché vaincra !” Ragoût de bœuf, lasagnes au bœuf, soupe au bœuf, boulettes de viande, spaghettis bolognaise, steacks hachés. Sur le cadre : “Nos excuses à George Stubbs”. Dessin de Schrank paru dans The Independent, Londres.

l’humain qu’est le cheval. De fait, après un rapide tour du monde, vous découvrez que ce sont les scrupules britanniques qui semblent excessifs. Du Mexique au Kazakhstan, on trouve du cheval dans toutes les assiettes ; et les Chinois n’hésitent pas à engloutir chaque année 1,7 million de canassons. L’hippophagie est un phénomène qui lie entre elles des communautés aussi étendues qu’hétérogènes. Et pourtant la viande de cheval reste un tabou en GrandeBretagne. Fronçant frénétiquement vos sourcils verts, vous vous télétransportez tout autour du monde à la recherche d’autres exemples de tabous alimentaires. En quelques jours, votre récolte est abondante. Les pays musulmans mangent du chameau et des yeux de mouton mais ils ne touchent pas aux chiens, contrairement aux Coréens qui élèvent des milliers de canidés pour mieux les déguster. Certains cantons suisses se régalent de fricassée de chat, tandis que d’autres cantons sont scandalisés par ces pratiques. Certaines religions interdisent la consommation de porc et d’autres, celle des crustacés. Tout en remplissant votre carnet électronique de tous ces détails exotiques, vous tentez d’analyser ce mystère. Pourquoi un

Combien de temps avant que tous les animaux soient exclus de notre régime alimentaire ? même aliment est-il interdit par certaines cultures et mis à l’honneur par d’autres ? Alors, pourquoi donc ? Vous mâchonnez votre stylo intergalactique quand soudain vos yeux sortent de leurs orbites sur leurs longues tiges rouges : vous venez de comprendre. Tout est question de contrôle. Cette amusante espèce qui a nom Homo sapiens sort à peine de sa sauvagerie préhistorique et redoute plus que tout un retour à la barbarie et au chaos. La race humaine a donc élaboré au cours des millénaires l’idée du tabou comme instrument de cohésion sociale. Drôle de tabou. Certaines choses sont nefastus, haram, interdites. Au plan individuel et collectif, les peuples ont érigé de petites clôtures électriques dans leur tête, et, en tombant d’accord sur ce qui était tabou, ils ont défini leur identité, se déterminant par opposition aux autres, créant ainsi un sentiment d’identité essentiel. Par ce contrôle de petits détails de comportement, la société a pu étendre son contrôle à d’autres aspects plus importants. Vous découvrez alors que le plus intéressant dans le tabou, c’est qu’il évolue avec le temps. Certaines choses qui étaient acceptables à une époque donnée peuvent devenir source de scandale à une autre époque et vice versa. Le tabac est aujourd’hui tabou et ne reviendra jamais à la mode. Quant au mariage gay, à en croire les sondages, la majorité des gens ne comprend pas pourquoi on en fait tout un plat pour la simple raison que l’homosexualité n’est plus taboue. Aujourd’hui, c’est le sexe avec des mineurs qui est devenu un tabou beaucoup plus virulent.

De retour dans votre soucoupe volante, vous rédigez les conclusions du rapport sur les tabous humains que vous allez présenter à vos confrères anthropologues dès votre retour sur Mars. Vous décidez que si les tabous varient selon les pays, c’est parce que leur contenu importe moins que la proscription elle-même ; et qu’une société se définit par ce qu’elle juge ou non acceptable. Sur quoi porteront les prochains interdits, concluez-vous brillamment ? Si pour les Britanniques et les Américains manger du chien, du chat et du cheval est déjà haram, combien de temps faudra-t-il pour que tous les animaux soient exclus de notre régime alimentaire ? Vous pariez que, dans cent ans, les Britanniques érigeront des monuments à la mémoire des multitudes d’animaux morts pour les nourrir, et le Premier ministre britannique présentera ses excuses à tous les bœufs abattus pour fournir le traditionnel roast beef du dimanche. —Boris Johnson

Une production alimentaire mondiale à la dérive Le cœur du problème réside dans une concurrence impitoyable qui favorise l’opacité. Ce scandale ne sera pas le dernier. —Aftonbladet Stockholm

A

Pâques dernier, je me trouvais chez des voisins, sur l’île de Gotland, où j’ai savouré un délicieux steak de cheval accompagné d’un gratin de pommes de terre. Le cheval en question était un canasson de la région, et comme j’avais adoré sa viande fumée, j’ai eu le droit d’en emporter un morceau chez moi.

Les fonds d’investissement en cause ●●● Jusqu’ici, on a peu parlé du fait que Findus, la société qui est aujourd’hui sur la sellette dans le scandale des produits à la viande de cheval, a été racheté en 2008 par le fonds d’investissement privé Lion Capital. En règle générale, les fonds d’investissement rendent les entreprises qu’ils rachètent plus rentables avant de les revendre à profit. Ils sont également connus pour les faire crouler sous les dettes avant de leur imposer des programmes de réduction des coûts draconiens. Un rapide examen de l’expérience de Findus au

cours des cinq dernières années montre que c’est exactement ce qui s’est produit dans son cas. En difficulté depuis son rachat, Findus a dû récemment recevoir une injection de 257,9 millions d’euros pour pouvoir rester à flot. Il a également subi une “importante restructuration” l’an dernier. En était-il arrivé au point de devoir utiliser de la viande moins chère ? Le 8 février, les projecteurs se sont braqués sur Comigel, l’entreprise française qui fournit la viande à Findus. En 2007, le groupe

Comigel a lui aussi été racheté par un fonds d’investissement privé, Céréa Capital. Ce qu’il faut retenir de cette affaire, c’est que certaines sociétés ne peuvent supporter d’être restructurées au point de mettre leurs produits en péril. Et cela vaut pour les entreprises alimentaires. Pas besoin de test d’ADN. Nous devons juste surveiller les aliments qui sortent de filières comportant des entreprises rachetées : c’est de là que va venir le prochain scandale alimentaire. Martha Gill, New Statesman, Londres

Cela dit, je suis aussi choqué que n’importe qui par le dernier scandale alimentaire en date. La vraie révélation de cette affaire n’est pas tant que l’on ait mis du cheval dans un plat qui ne devait pas en contenir, mais plutôt que l’industrie agroalimentaire se soit laissé berner et ait perdu la maîtrise de ses produits. Le fait que nous, consommateurs, ayons été trompés est déjà grave en soi. Mais, en réalité, le plus grave est que les entreprises responsables ne savent pas elles-mêmes ce qu’elles commercialisent. Par ailleurs, leurs déclarations ne veulent rien dire. “Nos lasagnes ont fait l’objet d’une sélection soigneuse de manière à répondre à nos critères rigoureux en matière de goût, de qualité et d’apport nutritionnel”, pouvait-on lire sur le produit Findus incriminé, aujourd’hui retiré de la vente. Alors qu’ils ne savaient manifestement même pas de quelle viande il s’agissait. Dans ces conditions, comment peuvent-ils se prononcer sur la qualité du produit ? Pour ne rien arranger, [les chaînes de magasins scandinaves] Ica, Coop et Axfood se sont montrées tout aussi ignorantes et elles se voient aussi contraintes de retirer de leurs rayons leurs lasagnes surgelées. Toutes sont confectionnées par le même groupe français, qui, sous une multitude de marques, produit chaque année plusieurs dizaines de milliers de tonnes de plats cuisinés qu’il exporte vers quinze pays. Comme c’était déjà le cas lors du précédent scandale alimentaire – qui portait sur des filets de porc maquillés en filets de bœuf à l’aide de colorants –, les acteurs pointent du doigt l’amont de la chaîne de production. Cette fois, ce sont des marchands de chevaux roumains qui se trouvent être les soustraitants des sous-traitants des sous-traitants de la fameuse société au cœur du scandale. Le fond du problème réside dans la pression concurrentielle impitoyable à l’œuvre dans un système totalement opaque à la fois pour les autorités et pour le consommateur. Les ingrédients et les additifs sont achetés sur un marché au comptant international où celui qui fait l’offre la plus basse remporte le droit d’approvisionner les énormes usines de production d’où sortent aujourd’hui nos plats cuisinés. Il n’est donc pas étonnant de découvrir qu’un fournisseur moins scrupuleux que les autres a eu l’idée de frauder. Et il y a fort à parier que ce scandale ne sera pas le dernier. A bien des égards, la production alimentaire mondiale est en pleine dérive. En vantant des produits fabriqués selon les recettes de nos mères et de nos grands-mères, l’industrie s’évertue à créer de la proximité et de l’authenticité. Or la vérité est que ses produits sont de plus en plus anonymes et se composent essentiellement d’ingrédients à bas prix importés du monde entier. Nous, les consommateurs, devons donc exiger des informations beaucoup plus fiables et détaillées sur les produits que nous mettons dans nos chariots, afin de connaître leurs procédés de fabrication et la provenance des ingrédients qui les composent. Par ailleurs, il est temps que nous comprenions que le moins cher n’est pas toujours le mieux. —Mats-Eric Nilsson


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↙ Jusqu’où pourrait aller la fraude… (Colruyt est une grande surface en Belgique.) Dessin de Clou paru dans La Libre Belgique, Bruxelles.

Que la Roumanie soit coupable ou non a finalement peu d’importance, regrette cet éditorialiste. L’image du pays dans l’UE est déjà trop entachée par une corruption endémique.

—Romania Libera (extraits)

appel aux mêmes “qualités” qui les ont portés au pouvoir : obtenir des avantages en ignorant ou en violant des règles. e dernier scandale qui a éclaté entre Malheureusement, l’ADN “hors la loi” de la Roumanie et l’Union européenne notre élite est particulièrement incompa– la viande de cheval que nos abat- tible avec l’ADN de la discipline, de l’efficatoirs auraient exportée pour de la viande cité et de la rigueur de l’Union européenne. de bœuf – devrait nous rappeler la raison Laquelle, avant de se donner ce nom, soit principale de nos problèmes jusqu’en 1993, portait un titre qui d’adaptation depuis notre entrée reflétait bien mieux son essence : dans l’UE, en 2007. Communauté économique euroLa cause primordiale est notre péenne (CEE). incapacité à respecter un ensemble Le projet économique unificaminimal de règles, sans lequel nulle teur ne pouvait exister sans un syscommunauté ne peut fonctionner. tème uniforme de lois applicables FOCUS Une incapacité qui découle en partie dans tous les pays membres. Ce FRAUDE système est le fondement du d’un manque d’expérience, parce que les institutions roumaines ont marché commun dont fait mainété isolées pendant tant de décennies (der- tenant partie la Roumanie. Sans lui, une rière le Rideau de fer), mais surtout d’un chaîne commerciale efficace n’aurait pas pu manque d’honnêteté de la part de bon nombre exister, permettant à un abattoir de Roumanie de ceux qui les dirigent. d’exporter de la viande vers un grossiste Notre élite politique et administrative, chypriote, qui la vendrait à une société au dans sa grande majorité, considère le res- Luxembourg, laquelle la céderait ensuite à pect des règles comme un fardeau. Leur une entreprise suédoise, qui elle-même la contournement représente un objectif qu’ils mettrait sur le marché britannique par le sont plus à même de comprendre, car il fait biais de sa filiale en France.

Bucarest

L

De tels circuits de production et de commercialisation existent partout dans le monde. Mais c’est seulement dans l’Union européenne que la marchandise peut franchir les frontières avec un seul paraphe – énorme avantage d’un point de vue bureaucratique et qui entraîne des économies substantielles de temps et d’argent. Avantage qui, cependant, ne vaut que tant que tous les pays membres s’acquittent de leurs missions de manière responsable. Lorsque la chaîne de confiance qui relie toutes les institutions et les pays européens est rompue, ne serait-ce que par la faute d’une seule entité, c’est le fondement même du projet européen qui est atteint. C’est ce simple fait qui n’est pas compris par ceux qui sont persuadés que l’Europe nous critique excessivement et nous traite comme des citoyens de seconde classe. S’il s’avère que quelque chefaillon de quelque institution roumaine a touché un pot-de-vin et mis un tampon de conformité là où il ne fallait pas, le scandale au niveau européen sera éléphantesque. Et apportera de l’eau au moulin non seulement des xénophobes britanniques, mais aussi de tous ceux qui, aujourd’hui encore, soutiennent que la Roumanie n’aurait pas dû être acceptée dans l’UE. Boomerang. Si jamais la culpabilité des autorités sanitaires et vétérinaires est confirmée, ce sont les entreprises exportatrices de produits alimentaires qui seront atteintes. Personne ne pourra plus jurer à coup sûr que, dans les conteneurs made in Romania, il n’y a pas de l’escargot ou du lézard. Et plus nous crions que nous sommes persécutés, que Bruxelles se comporte comme la Grande Porte ottomane (les Turcs ont jadis colonisé les Roumains), tandis que les politiciens essaient de s’assurer l’immunité face à la loi par toutes sortes d’artifices de bas étage, plus nous serons regardés avec méfiance. La bonne et en même temps la mauvaise nouvelle, c’est que l’Union européenne ne renoncera pas à demander des preuves que les autorités de Bucarest respectent bien les règles auxquelles elles se sont engagées en signant le traité d’adhésion. Ce qui est ironique et triste dans cette histoire, c’est que, même s’il s’avère que personne en Roumanie n’est coupable dans le scandale de la viande de cheval, cela passera inaperçu. Puisque tout le monde s’est habitué à nous voir mentir et tricher, le fait que pour une fois nous soyons accusés à tort n’a aucune importance. C’est le prix que nous payons pour des années d’action concertée envers des règles qui auraient réduit les privilèges de la caste dirigeante et fait de la Roumanie un membre de confiance du club européen. —Dan Cristian Turturica

S O E V C Z N E E I VIDARD N C MATHIEU DONILLES À LA S OR E

U CARRÉ 14H À 15H LA TÊTEDIAAU VENDREDI DE DU LUN

CHRONOLOGIE 16 janvier — La FSAI, l’Autorité irlandaise de sécurité alimentaire, déclare avoir découvert des steaks hachés contenant 29 % d’ADN de cheval. 17 janvier — Plusieurs chaînes de la grande distribution annoncent le retrait de 10 millions de steaks hachés de leurs magasins au Royaume-Uni et en Irlande. 18 janvier — “Sur la base des preuves dont nous disposons, ces produits ne présentent aucun risque alimentaire pour le consommateur”, déclare l’Agence britannique des normes alimentaires, la FSA. 1er février — L’administration pénitentiaire du Royaume-Uni ouvre une enquête à la suite de la découverte d’ADN de porc dans des tourtes et des pâtés à la viande halal servis dans les prisons. “Les gens ont le droit de s’attendre à ce que les aliments qu’ils consomment soient correctement étiquetés”, dénonce un porte-parole de la FSA. 7 février — La FSA annonce un deuxième cas de “contamination grave” : des lasagnes au bœuf produites par Comigel et distribuées par Findus UK contiennent en fait une viande 100 % chevaline. 9 février — La FSA demande à tous les distributeurs d’analyser leurs produits carnés pour y déceler la présence, ou non, d’ADN équin, et met en garde contre de nouveaux cas de contamination. Le ministre de l’Environnement, Owen Paterson, assure que “rien ne prouve l’existence d’un risque sanitaire”.

DR

Nous ne sommes pas dignes de confiance

BORIS JOHNSON Journaliste britannique, membre du Parti conservateur, Boris Johnson, né en 1964, est depuis 2008 le maire de Londres. Ses chroniques ludiques, érudites et iconoclastes (lire p. 23) paraissent tous les lundis dans The Daily Telegraph, le quotidien britannique grand format le plus vendu, très proche du Parti conservateur.

LA VOIX EST LIBRE IUDQFHLQWHUIU


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EUROPE

Courrier international — no 1163 du 14 au 20 février 2013

ARMÉNIE pour une quelconque amélioration de son quotidien. Cependant, la belle vie est une réalité pour certains en Arménie. Environ 10 % des habitants en profitent, aux dépens des 90 % restants. Les hommes d’affaires, banquiers liés au pouvoir et hauts fonctionnaires ont un train de vie somptueux. Les postes dans la haute administration sont donc très courus et on compte des dizaines de fois plus de candidats souhaitant entrer à l’Académie nationale d’administration qu’à l’université d’Etat d’Erevan. Les jeunes ont sous les yeux trop d’exemples de la manière dont on peut se faire une place au soleil dans un pays pauvre.

Un pays aux mains des oligarques Face au président sortant, les principaux candidats d’opposition à la présidentielle du 18 février ont déclaré forfait. L’élite qui monopolise le pouvoir et l’économie maintient la société dans le dénuement. RUSSIE

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Une opposition discréditée.

MER CASPIENNE

Ovik Abramian, président du Parlement d’une Arménie qui compte 3 millions d’habitants et où les retraités perçoivent [l’équivalent de] 50 dollars par mois, effectue ainsi la plupart de ses nombreux voyages à l’étranger en affrétant un jet pour l’occasion. Il prélève par ailleurs à chaque fois 40 000 à 50 000 dollars dans les caisses de l’Etat pour ce qu’il qualifie de “frais de représentation”. Des hommes comme lui, la minuscule Arménie criblée de dettes en compte des centaines, voire des milliers. Le gouvernement, afin de satisfaire l’avidité croissante d’une classe de hauts fonctionnaires, ne cesse de se creuser les méninges pour inventer de nouvelles sources de revenus. Le plus triste de cette situation, c’est l’absence de perspectives. Tout porte à croire que le pouvoir restera en place, car à la veille de la présidentielle l’opposition est à terre. Et cette soi-disant opposition n’a jamais rien fait pour s’imposer, ce qui discrédite la notion même d’élection dans le pays. Le président actuel, Serge Sarkissian, chef du Parti républicain, est le favori incontesté. Et tout laisse à

NAKHITCHEVAN*

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100 km

—Vestnik Kavkaza (extraits) Moscou D’Erevan

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ne économie “relativement libre”. Telle est la conclusion de l’étude de l’Heritage Foundation et du Wall Street Journal qui place l’Arménie au 38e rang d’un classement annuel mondial fondé sur dix critères fondamentaux tels que la liberté économique et commerciale, la transparence des investissements, l’ingérence de l’Etat ou la corruption. Tigran Sarkissian, Premier ministre, s’est immédiatement félicité de cette amélioration du climat économique et a trouvé cet indicateur très encourageant pour la poursuite des réformes. Cependant, en dépit de cette “liberté relative” et des efforts soutenus du gouvernement, il semble peu probable que les simples citoyens voient leur existence s’améliorer en 2013, si l’on en croit les déclarations d’Artem Assatrian, ministre du Travail et des Affaires sociales. Les allocations ne seront pas revalorisées, et aucune augmentation des retraites et des salaires des fonctionnaires n’est prévue. Par ailleurs, sans politique d’investissement, le problème du chômage n’a aucune chance d’être réglé. Le gouvernement laisse tous les retraités et personnes dépendant d’allocations de misère se débrouiller face à la hausse des prix.

En revanche, il a été décidé d’alourdir encore les impôts, ce qui devrait rapporter 118 milliards de drams supplémentaires [216 millions d’euros]. En 2012, une première augmentation, qui avait provoqué la colère des citoyens, avait déjà permis de collecter 108 milliards de plus. Le résultat de cette politique, nous l’avons sous les yeux. Les chiffres officiels, dont on peut raisonnablement penser qu’ils sont sous-estimés, recensent 34 % de pauvres en Arménie. Les sondages révèlent que seuls 10,3 % des gens sont satisfaits de leur situation, tandis que 49 % ont du mal à s’en sortir mais se font une raison et que 37,4 % ont des difficultés et sont mécontents. Autre menace pour les maigres ressources de nos concitoyens : la chute de la devise nationale, le dram. En mars 2009, les pouvoirs publics ont déjà grugé le peuple en cessant d’intervenir pendant une journée pour maintenir son cours sur les Bourses locales, et le dollar est ainsi passé de 300 à 360 drams. Tous les affairistes étaient au courant, seuls les citoyens de base n’ont rien vu venir et ont perdu une bonne part de leurs économies. Aujourd’hui, ce scénario pourrait se répéter, car dans ses estimations des risques qui pèsent sur le budget 2013, le gouvernement n’exclut pas que le dram puisse être dévalué de 20 %. La population ne doit donc pas compter sur le pouvoir

INTS KALNINS/REUTERS

Base militaire russe Région du Haut-Karabakh autoproclamée indépendante en 1991 Territoires azerbaïdjanais contrôlés par les forces arméniennes Ligne de cessez-le-feu depuis 1994 * République autonome de l’Azerbaïdjan.

Serge Sarkissian, président sortant et favori absolu pour la présidentielle du 18 février

penser que si les partis siégeant au Parlement, tels le Congrès national arménien, la Fédération révolutionnaire Dachnaktsoutioun et Arménie prospère, ont renoncé à présenter des candidats, c’est à la suite d’un accord passé avec les autorités. Ils affirment ne pas vouloir prendre part à un scrutin faussé, mais leur argumentation ne convainc guère. En effet, rien ne les a empêchés de participer aux législatives du printemps dernier. Si le président sortant n’a pas d’adversaire aujourd’hui, c’est grâce à des tractations qui laissent la société seule face à un pouvoir qui a monopolisé le champ politique et économique. Les projets de Gagik Khatchatrian montrent ce qu’un tel rapport de force peut donner. Important homme d’affaires, il est aussi chef du Comité des revenus de l’Etat. Pour 2013, il a l’intention de recueillir 118 milliards de drams supplémentaires en modifiant la législation fiscale et douanière, ainsi que la gestion des impôts et des douanes, par des moyens que lui seul connaît. On voit bien pourquoi le businessman collecteur d’impôts reste muet sur la possibilité pour l’Etat d’engranger plus d’impôts par le biais d’une croissance économique ou de l’augmentation des revenus de la population.

L’émigration continue. Notons que Khatchatrian est indirectement propriétaire de MegaFood, l’une des deux plus grosses sociétés importatrices de produits alimentaires, d’un supermarché, d’une compagnie de taxis, de la société Megamotors et du restaurant Santa Fe. La société Megasport, le magasin de montres de luxe Chronograf, le fournisseur d’accès internet U Com, le terminal douanier Alians, l’usine de produits laitiers Amasia et d’autres entreprises du pays lui appartiennent également, à lui ou à des membres de sa famille. Le patrimoine de Khatchatrian est un secret de Polichinelle. Alors, de quelle efficacité le responsable des impôts et des douanes, lui-même fraudeur, pourrait-il faire preuve pour lutter contre la fraude qui mine l’économie arménienne ? La conséquence logique de cette situation est l’émigration. Lorsque les gens ne sont pas satisfaits de ce qui se passe dans leur pays, soit ils se mobilisent pour changer les choses, soit ils s’en vont. Avec un paysage économique et électoral verrouillé, l’émigration ne peut que croître. L’économie relativement libre de l’Arménie n’a rien pour séduire ses citoyens, qui préfèrent partir plutôt que de continuer à enrichir une élite qui a déjà amassé des fortunes. —David Stepanian

Eclairage

Tensions autour de l’enclave du Haut-Karabakh ●●● Cette sixième élection présidentielle depuis l’indépendance de l’Arménie, en 1991, se déroule sur fond de conflit irrésolu avec l’Azerbaïdjan autour de l’enclave séparatiste arménienne du Haut-Karabakh, indépendante de fait, et en situation de cessez-le-feu depuis 1994. La tension s’est accrue dans la région après une série d’annonces des autorités karabakhies sur la prochaine mise en service de l’aéroport civil de Stepanakert (capitale du Haut-Karabakh), qui doit relier l’enclave à l’Arménie par voie aérienne directe. “Il s’agit d’une violation des normes internationales de l’aviation civile, car cet espace aérien appartient à l’Azerbaïdjan, ce qui exclut son utilisation par l’Arménie”, a réagi Bakou, selon le site azéri Trend. Et les autorités azéries de menacer aussitôt d’abattre les avions civils pénétrant illégalement sur son territoire. Depuis l’échec des négociations avec Bakou sur la prolongation de l’utilisation par la Russie du radar d’alerte précoce antimissiles de Gabala-RLS, Moscou renforce ses relations stratégiques et militaires avec Erevan. Une attention particulière est portée à la base militaire russe de Gumri (5 000 hommes permanents) dont les effectifs ont doublé en six mois. Par ailleurs, le 15 janvier, Vladimir Poutine a ordonné au gouvernement russe de préparer “au plus vite” un accord de coopération militaire et technique avec Erevan. La visite du ministre de la Défense russe Sergueï Choïgou à Erevan, le 29 janvier, a constitué un autre “pas important” dans le renforcement des relations entre les deux pays.


EUROPE.

Courrier international â&#x20AC;&#x201D; no 1163 du 14 au 20 fĂŠvrier 2013

ROYAUME-UNI

Dans lâ&#x20AC;&#x2122;enfer dâ&#x20AC;&#x2122;un hĂ´pital Un rapport accablant lève le voile sur un système de santĂŠ obsĂŠdĂŠ par la rĂŠduction des coĂťts.

â&#x2020;&#x2018; Dessin de Cost Belgique.

â&#x20AC;&#x201D;The Times (extraits) Londres

B

ella Bailey avait 86 ans quand des inďŹ rmières de lâ&#x20AC;&#x2122;hĂ´pital de StaďŹ&#x20AC;ord, dans le centre de lâ&#x20AC;&#x2122;Angleterre, lâ&#x20AC;&#x2122;ont laissĂŠe tomber : sa tĂŞte a heurtĂŠ la barre mĂŠtallique de son lit, et la vieille dame a hurlĂŠ de douleur. Au lieu de lui prodiguer des soins, les inďŹ rmières ont fait comme si rien ne sâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠtait passĂŠ. Comme lâ&#x20AC;&#x2122;a racontĂŠ plus tard sa ďŹ lle Julie, les soignantes ont pris la main de la malade en disant : â&#x20AC;&#x153;LĂ , lĂ , on ne vous a pas laissĂŠe tomber. Vous avez glissĂŠ du lit, pas vrai ?â&#x20AC;? Jusquâ&#x20AC;&#x2122;Ă  cet accident, Mme Bailey ĂŠtait en voie de guĂŠrison. Deux semaines plus tard, elle est morte. Julie Bailey, qui a passĂŠ huit semaines au chevet de sa mère, dĂŠcrit ce service de lâ&#x20AC;&#x2122;hĂ´pital de StaďŹ&#x20AC;ord comme un enfer dantesque, un lieu de souďŹ&#x20AC;rances rĂŠsonnant de cris de douleur sans rĂŠponse. La nuit, les patients en ĂŠtaient rĂŠduits Ă  boire lâ&#x20AC;&#x2122;eau des vases de ďŹ&#x201A;eurs car on ne leur laissait pas dâ&#x20AC;&#x2122;eau, et le personnel plaçait les sonnettes hors de leur portĂŠe pour ne pas ĂŞtre dĂŠrangĂŠ. Les malades agitĂŠs erraient dans les couloirs et allaient harceler les autres jusquâ&#x20AC;&#x2122;Ă  ce que des brancardiers les reconduisent Ă  leur lit. Les patients, très aďŹ&#x20AC;aiblis, souffraient de la faim et de la soif, parce que le personnel soignant ne prenait pas le temps de les nourrir, et certains avaient la bouche en sang.

Mais Julie Bailey nâ&#x20AC;&#x2122;osait rien dire, de peur que sa mère ne subisse des reprĂŠsailles. A la mort de sa mère, elle sâ&#x20AC;&#x2122;est lancĂŠe, pour obtenir des rĂŠponses, dans un combat de cinq annĂŠes qui a dĂŠbouchĂŠ sur un rapport de 1 782 pages, publiĂŠ le 6 fĂŠvrier [en 2010, le gouvernement britannique a lancĂŠ une enquĂŞte sur le taux de mortalitĂŠ alarmant enregistrĂŠ Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;hĂ´pital de StaďŹ&#x20AC;ord de 2005 Ă  2008 â&#x20AC;&#x201C; jusquâ&#x20AC;&#x2122;Ă  1 200 dĂŠcès â&#x20AC;&#x153;en tropâ&#x20AC;?]. Le rapporteur, Robert Francis, a fĂŠlicitĂŠ lâ&#x20AC;&#x2122;association crĂŠĂŠe par Julie Bailey, Cure the NHS [â&#x20AC;&#x153;guĂŠrir le National Health Serviceâ&#x20AC;?, le système de santĂŠ national], pour la pression constante quâ&#x20AC;&#x2122;elle a maintenue sur le centre hospitalier. En eďŹ&#x20AC;et, Julie Bailey a rapidement compris quâ&#x20AC;&#x2122;elle nâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠtait pas un cas isolĂŠ. Un homme en larmes lui a montrĂŠ des photos de sa propre mère, couverte de bleus des pieds Ă  la tĂŞte, et lui a rapportĂŠ ses dernières paroles : â&#x20AC;&#x153;Quand elle ĂŠtait enfant, en Pologne, elle avait ĂŠtĂŠ envoyĂŠe dans un camp de concentration. Ici, elle ĂŠtait dans le service n° 11 et, pour que les inďŹ rmières ne comprennent pas, elle mâ&#x20AC;&#x2122;a dit en polonais : â&#x20AC;&#x2DC;A Auschwitz, au moins, jâ&#x20AC;&#x2122;avais des amis. Ici, je nâ&#x20AC;&#x2122;ai personne.â&#x20AC;&#x2122;â&#x20AC;?

Manquements. Kelsey Lintern a perdu plusieurs membres de sa famille, de quatre gĂŠnĂŠrations diffĂŠrentes, en raison des manquements de lâ&#x20AC;&#x2122;hĂ´pital de StaďŹ&#x20AC;ord. Sa petite Nyah, encore bĂŠbĂŠ, est morte après avoir ĂŠtĂŠ dĂŠclarĂŠe en bonne santĂŠ par les mĂŠdecins, qui nâ&#x20AC;&#x2122;avaient pas dĂŠcelĂŠ une malformation cardiaque. Sa sĹ&#x201C;ur, Laurie Gethin, est dĂŠcĂŠdĂŠe dâ&#x20AC;&#x2122;un cancer diagnostiquĂŠ trop tard, et son corps est restĂŠ exposĂŠ Ă tous les regards dans la salle commune. Son oncle, Tom Warriner, a eu lâ&#x20AC;&#x2122;intestin perforĂŠ accidentellement au cours dâ&#x20AC;&#x2122;une opĂŠration, avant de mourir, lâ&#x20AC;&#x2122;abdomen envahi par ses dĂŠjections. Sa grandmère, Lilian Wood Latta, est morte de faim et de dĂŠshydratation. Tout ça pour dĂŠcrocher le statut dâ&#x20AC;&#x2122;excellence â&#x20AC;&#x153;Foundation Trustâ&#x20AC;? [crĂŠĂŠs par le gouvernement travailliste en 2002, les Foundation Trusts sont des hĂ´pitaux gĂŠrĂŠs de façon autonome, jouissant dâ&#x20AC;&#x2122;une relative indĂŠpendance par rapport aux exigences du ministère de la SantĂŠ et de lâ&#x20AC;&#x2122;antenne locale du NHS]. ObsĂŠdĂŠs par ce statut, les dirigeants du centre hospitalier du Mid StaďŹ&#x20AC;ordshire ont tout mis en Ĺ&#x201C;uvre pour lâ&#x20AC;&#x2122;obtenir, procĂŠdant Ă  des rĂŠductions de personnel et accordant davantage dâ&#x20AC;&#x2122;attention aux objectifs chiďŹ&#x20AC;rĂŠs ďŹ xĂŠs par les autoritĂŠs quâ&#x20AC;&#x2122;aux soins administrĂŠs aux patients. Monitor, lâ&#x20AC;&#x2122;agence qui avait fait entrer lâ&#x20AC;&#x2122;hĂ´pital de â&#x20AC;&#x153;Mid StaďŹ&#x20AC;sâ&#x20AC;? dans cette prestigieuse â&#x20AC;&#x153;première divisionâ&#x20AC;?, ne sâ&#x20AC;&#x2122;intĂŠressait

pas aux malades, une autre agence devait sâ&#x20AC;&#x2122;en charger. Pendant ce temps, le calvaire continuait pour les patients. Quand les cadres ont appris quâ&#x20AC;&#x2122;un homme atteint dâ&#x20AC;&#x2122;un cancer souďŹ&#x20AC;rait Ă tel point quâ&#x20AC;&#x2122;il avait tentĂŠ de se jeter par la fenĂŞtre pour en ďŹ nir, ils ont invoquĂŠ les amĂŠliorations en cours.

La nuit, les malades agitĂŠs erraient dans les couloirs et allaient harceler les autres Helene Donnelly, alors inďŹ rmière fraĂŽchement diplĂ´mĂŠe, a expliquĂŠ aux enquĂŞteurs que la peur lâ&#x20AC;&#x2122;avait empĂŞchĂŠe de dĂŠnoncer les mauvais soins. â&#x20AC;&#x153;Mon code moral personnel me disait bien que les normes de soins nâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠtaient pas respectĂŠes. Je rentrais chez moi en larmes, eďŹ&#x20AC;ondrĂŠe de voir les gens si maltraitĂŠs dans cet hĂ´pital.â&#x20AC;? Elle a rempli des dizaines de comptes rendus dâ&#x20AC;&#x2122;incidents, qui sont tous restĂŠs lettre morte, pendant que dâ&#x20AC;&#x2122;autres membres du personnel falsiďŹ aient les dossiers des patients pour tenir les objectifs exigĂŠs. En octobre 2007, elle prend toutefois son courage Ă  deux mains et tire la sonnette dâ&#x20AC;&#x2122;alarme, mais le harcèlement sâ&#x20AC;&#x2122;intensiďŹ e. â&#x20AC;&#x153;La façon dont jâ&#x20AC;&#x2122;ai ĂŠtĂŠ traitĂŠe a dissuadĂŠ beaucoup de mes collègues de briser lâ&#x20AC;&#x2122;omertaâ&#x20AC;?, se souvient-elle. La jeune inďŹ rmière reçoit des menaces, et un conseil : â&#x20AC;&#x153;Surveille tes arrièresâ&#x20AC;?. La situation prend un tour tel que ses parents viennent la chercher Ă  la sortie du travail, car elle a peur de quitter lâ&#x20AC;&#x2122;hĂ´pital seule, Ă  pied. A ce stade pourtant, les dirigeants savent dĂŠjĂ  que leur ĂŠtablissement aďŹ&#x192;che le deuxième taux de mortalitĂŠ du pays [le record revenant au Tameside Hospital, dans la rĂŠgion de Manchester, lui aussi classĂŠ Foundation Trust, qui

devrait bientĂ´t faire Ă son tour lâ&#x20AC;&#x2122;objet dâ&#x20AC;&#x2122;une enquĂŞte]. Mais, plutĂ´t que de chercher Ă  comprendre le phĂŠnomène, ils prĂŠfèrent nier, dĂŠmentant les statistiques. EtonnĂŠe par la rĂŠaction dĂŠfensive des autoritĂŠs de Mid StaďŹ&#x20AC;s face Ă  ce taux de mortalitĂŠ et aiguillĂŠe par les preuves rĂŠunies par lâ&#x20AC;&#x2122;association Cure the NHS, la Healthcare Commission [commission Ă  la santĂŠ, organe du ministère de la SantĂŠ chargĂŠ dâ&#x20AC;&#x2122;amĂŠliorer la qualitĂŠ du système] ouvre une enquĂŞte.

Chaos. Lâ&#x20AC;&#x2122;hĂ´pital sâ&#x20AC;&#x2122;y oppose, tout comme lâ&#x20AC;&#x2122;autoritĂŠ rĂŠgionale de santĂŠ chargĂŠe de contrĂ´ler les rĂŠsultats de lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠtablissement. Les autres organismes sanitaires locaux ne font pas grand-chose pour aider les enquĂŞteurs. Sir David Nicholson, directeur du NHS, en conclut que Cure the NHS nâ&#x20AC;&#x2122;est quâ&#x20AC;&#x2122;un â&#x20AC;&#x153;lobbyâ&#x20AC;?. Et, tandis que les enquĂŞteurs dĂŠcouvrent lâ&#x20AC;&#x2122;ampleur du chaos dans lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠtablissement, Peter Carter, prĂŠsident du Royal College of Nursing, grande association professionnelle des inďŹ rmiers, visite Mid StaďŹ&#x20AC;s et juge la qualitĂŠ des soins â&#x20AC;&#x153;exceptionnelleâ&#x20AC;?. Les manquements commis Ă lâ&#x20AC;&#x2122;hĂ´pital de StaďŹ&#x20AC;ord sont dâ&#x20AC;&#x2122;une gravitĂŠ sans ĂŠgale, mais plus personne dans le secteur de la santĂŠ ne prĂŠtend quâ&#x20AC;&#x2122;il sâ&#x20AC;&#x2122;agit dâ&#x20AC;&#x2122;un cas isolĂŠ. Le rapporteur Robert Francis dit avoir reçu pendant son enquĂŞte de nombreux tĂŠmoignages dĂŠnonçant des dĂŠfaillances semblables dans dâ&#x20AC;&#x2122;autres ĂŠtablissements hospitaliers, mais il nâ&#x20AC;&#x2122;a pas ĂŠtĂŠ en mesure de donner suite Ă  leurs accusations. Cependant, lâ&#x20AC;&#x2122;ampleur des changements quâ&#x20AC;&#x2122;il recommande ne laisse aucun doute sur une chose : cette culture du rendement qui fut Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;origine de tant de tragĂŠdies Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;hĂ´pital de StaďŹ&#x20AC;ord continue de prospĂŠrer au sein de lâ&#x20AC;&#x2122;ensemble du système de santĂŠ britannique. â&#x20AC;&#x201D;Chris Smyth

                

       

     

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D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1163 du 14 au 20 février 2013 ↙ Dessin de Cristina Sampaio, Portugal.

France. Ces insondables “Frantsouzy” Inspiré par les récentes aventures de Gérard Depardieu, l’écrivain russe Victor Erofeev tente de percer les mystères de la mentalité hexagonale.

—Ogoniok (extraits) Moscou

L

e geste surréaliste de Gérard Depardieu, le premier Français de renommée mondiale dans l’Histoire à avoir acquis la citoyenneté russe, est beaucoup plus riche en significations et en aberrations qu’il n’y paraît au premier abord. L’âme française est un abîme insondable.

Car oui, les Français aussi ont une âme nationale, non moins mystérieuse que l’âme russe, et encore plus secrète. Malgré une profusion d’ouvrages, il n’existe encore aucune encyclopédie sur le sujet, parce que les Français ne laissent personne, ni eux ni les autres, sonder leur âme, considérant cela comme une atteinte à leur intimité, une démarche agressive, vulgaire, qui

reviendrait à soulever une jupe en public. Mais, tout en respectant ce sentiment, je me dois de préciser que sans explorer cette âme il est impossible de comprendre le geste de Gérard Depardieu, ce Français parmi les Français, ce Frantsouz [“Français”] Frantsouzovitch. Comme la nôtre, l’âme française est très polarisée, mais à sa façon. D’un côté, elle est rebelle, révolutionnaire et

fantasque. C’est la République, Marianne. Elle a une part d’insouciance, souvent remarquée par les observateurs, qui aide les Français à surmonter les difficultés de l’existence et s’explique par le fait que, malgré les aléas de l’Histoire, c’est une âme heureuse, ni accablée ni foulée aux pieds. D’un autre côté, l’âme française est encline à l’orgueil, devenant arrogance, égocentrisme, à un certain esprit de caste et à la vantardise. Le Français est prêt à défendre les principes démocratiques les plus radicaux, mais se montrera heureux et fier de se trouver en compagnie de rois, princes, oligarques, actrices de Hollywood et personnalités de marque en général. Il n’aime pas le pouvoir des autres, mais son propre pouvoir le revigore. En plus de tout cela, c’est un farouche partisan de son pays fabuleusement beau, riche en arts et soigné comme la peau d’une beauté mondaine. Il entre donc en fureur dès que la France fait des bêtises, comme courber l’échine devant l’Amérique, bref, quand elle ne fait pas ce qui lui sied de par sa nature à la fois divine et voltairienne. Depardieu s’inscrit à merveille dans cet imbroglio de sentiments, ce foisonnement d’idéologies. L’âme française, comme la nôtre, croit plus au verbe qu’aux actes, mais, contrairement à la nôtre, la rhétorique française lui permet de parler sans entraves et d’un ton péremptoire de sujets auxquels elle ne connaît rien ou pas grand-chose. En évoquant notre pays, sa grande démocratie et autres qualités que la politesse française juge nécessaire de souligner, Depardieu a fait la démonstration éclatante de cette caractéristique nationale. Tutoyer le chef de l’Etat, l’étreindre avec vigueur, prendre un repas avec lui et s’ébattre dans les plus hautes sphères, rien n’aurait pu le combler autant. Je me souviens de la façon dont jubilait un autre Français célèbre, l’écrivain Maurice Druon [auteur entre autres des Rois maudits, élu à l’Académie française en 1966, ministre des Affaires culturelles en 1973-1974, il était très connu et apprécié en Union soviétique]. J’avais eu l’occasion de le côtoyer en qualité d’interprète au début des années 1970, lors des cérémonies consacrées à Dostoïevski. Il avait alors eu l’honneur de déjeuner au Kremlin. Je le revois

hocher la tête avec délectation tandis qu’il exposait la version soviétique de l’entrée des troupes en Tchécoslovaquie [en 1968, pour réprimer le “printemps de Prague”]. Mais, à l’époque, l’ambassadeur de France s’était chargé de refroidir son ardeur. Des années plus tard, Druon avait encore eu le plaisir de retrouver les hautes sphères du Kremlin [où il a rencontré Poutine]. Une réception royale comptait plus pour lui que des principes abstraits. Mais Druon n’a quand même jamais pensé à demander la nationalité soviétique.

Orgueil. Depardieu, c’est différent. Fils d’un carrossier communiste, il se souvient encore de son père écoutant Radio Moscou, et il lui semble toujours que nous sommes à l’avant-garde du communisme mondial, que nous vivons dans la perspective imminente d’un bonheur radieux. Les personnalités françaises séduites par le communisme ont été nombreuses ; c’était pour elles une sorte d’épice forte et exotique dans un plat français. A présent, il n’y a qu’aux yeux de Depardieu que nous progressons en boitant vers un avenir meilleur, mais son geste révèle que c’est aussi la France qui s’est mise à boiter. Elle a élu un président socialiste et décidé, pour tenir des promesses de campagne, à prendre les riches à la gorge en les imposant à des taux démentiels. On a immédiatement assisté au sauve-qui-peut des grosses fortunes. Depardieu est lui aussi tombé sous le coup de cette flagrante absurdité fiscale, qui a déjà été abolie mais qui a montré que quelque chose ne tournait pas rond dans la France actuelle.

“Des films forts, antibourgeois et sexuellement crus” Depardieu, qui est aussi l’enfant de la révolte parisienne de 1968, a joué dans des films forts, antibourgeois et sexuellement crus. Il est l’incarnation culte du “caractère français” et de l’esprit bohème, un amuseur et un clown. Mais lui aussi sent que le pays est sur la mauvaise pente. Où sont les Picasso et les Aragon d’aujourd’hui, où est passé le rayonnement culturel de la France ? C’est le désert… Gérard Depardieu a tourné et viré pour finir dans nos filets. Le Kremlin, qui en avait assez d’entendre que la classe créative fuyait à l’étranger, lassée par l’autoritarisme et par les lois répressives, a très habilement joué sa propagande et raflé


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â&#x20AC;&#x153;Notre pays est vu comme despotique, un empire menaçantâ&#x20AC;? Il faut tout de mĂŞme examiner la façon dont les Français considèrent vraiment la Russie. Pour moi, elle ĂŠvoque lâ&#x20AC;&#x2122;image dâ&#x20AC;&#x2122;un gâteau composĂŠ de quatre couches. Celle du haut est la plus dĂŠtestable. Câ&#x20AC;&#x2122;est la couche politique. MalgrĂŠ des alliances provisoires avec la Russie, la France est encline Ă considĂŠrer notre pays comme despotique, un empire menaçant, mais aussi Ă  y voir un reflet de son inconscient (y compris politique), câ&#x20AC;&#x2122;est-Ă dire quâ&#x20AC;&#x2122;il reprĂŠsente tout ce que lâ&#x20AC;&#x2122;on aurait bien envie de faire, mais que votre conscience vous interditâ&#x20AC;Ś La deuxième couche, culturelle, sâ&#x20AC;&#x2122;oppose Ă  la première. Les Français connaissent et aiment la culture russe. La troisième est celle de la Russie ĂŠternelle, de la magnificence des palais du Kremlin au bĹ&#x201C;uf Strogonoff en passant par le TranssibĂŠrien et la balalaĂŻka, le caviar et les jeunes beautĂŠs Ă  coiffe traditionnelle. La quatrième couche, câ&#x20AC;&#x2122;est la chaleur des relations humaines, lâ&#x20AC;&#x2122;amitiĂŠ, les toasts et les interminables conversations philosophiques, les Nathalie comme dans la chanson Ă  succès [de Gilbert BĂŠcaud], les filles accessibles ou pas (selon la manière dont vous vous y prenez).

DĂŠsaveu. Toutes sortes de Français sont venus en Russie. Souvenons-nous des Custine, Malraux, CĂŠline, Gide, et ďŹ nalement Aragon, encore lui, lâ&#x20AC;&#x2122;ambigu. La liste est inquiĂŠtante. Car en ďŹ n de compte, ils ont tous dĂŠsavouĂŠ la Russie. Gide aussi nous a jouĂŠ un mauvais tour, avec son Retour de lâ&#x20AC;&#x2122;URSS antisoviĂŠtique. Sans parler dâ&#x20AC;&#x2122;Yves Montand, qui a fraternisĂŠ avec Khrouchtchev, avant dâ&#x20AC;&#x2122;acheter dâ&#x20AC;&#x2122;aďŹ&#x20AC;reux sousvĂŞtements soviĂŠtiques et de les prĂŠsenter Ă Paris comme des exemples dâ&#x20AC;&#x2122;horreurs. Après de telles expĂŠriences, nous allons devoir surveiller Depardieu avec soin. Il nous faut serrer de près ce Français (dans

nos bras) ! Il va falloir le rĂŠgaler des meilleurs mets et lâ&#x20AC;&#x2122;abreuver des meilleurs crus, le loger dans les plus beaux palais et empĂŞcher quâ&#x20AC;&#x2122;il soit dÊçu comme lâ&#x20AC;&#x2122;ont ĂŠtĂŠ ses prĂŠdĂŠcesseurs. Evitons Ă  tout prix quâ&#x20AC;&#x2122;il jette notre passeport Ă  la poubelleâ&#x20AC;Ś Depardieu ! Câ&#x20AC;&#x2122;est peut-ĂŞtre grâce Ă  lui que la Russie commencera Ă  mettre de lâ&#x20AC;&#x2122;ordre chez elle et connaĂŽtra le bonheur. Elle fera tout pour ne pas dĂŠcevoir ce merveilleux acteur que tout le monde aime, elle se briquera jusquâ&#x20AC;&#x2122;Ă  luire dâ&#x20AC;&#x2122;un ĂŠclat aveuglant, se coupera les cheveux, se rasera, plantera des parterres de roses ĂŠcarlates, crĂŠera (pour embĂŞter le monde) une sociĂŠtĂŠ civile, lancera des myriades de fusĂŠes et de satellitesâ&#x20AC;Ś Sans quoi il risquerait de sâ&#x20AC;&#x2122;enfuir, lâ&#x20AC;&#x2122;animal ! â&#x20AC;&#x201D;Victor Erofeev

    



VIKTOR EROFEEV Ecrivain nĂŠ en 1947 Ă Moscou, ce francophile lettrĂŠ, ďŹ ls de diplomate, a passĂŠ une partie de son enfance en France. Après des ĂŠtudes de philologie Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;universitĂŠ de Moscou, il sâ&#x20AC;&#x2122;est fait connaĂŽtre en URSS, dans les annĂŠes 1970, par la publication dâ&#x20AC;&#x2122;un essai sur lâ&#x20AC;&#x2122;Ĺ&#x201C;uvre du marquis de Sade, avant de soutenir sa thèse sur â&#x20AC;&#x153;DostoĂŻevski et lâ&#x20AC;&#x2122;existentialisme françaisâ&#x20AC;?. Exclu de lâ&#x20AC;&#x2122;Union des ĂŠcrivains en 1979 pour sa participation Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;almanach MĂŠtropole, une revue clandestine, il ne sera plus publiĂŠ en URSS jusquâ&#x20AC;&#x2122;en 1988. En 1990, son grand succès, RousskaĂŻa Krassavitsa (La Belle de Moscou, ĂŠd. Albin Michel), confessions dâ&#x20AC;&#x2122;une Justine soviĂŠtique, est traduit en vingt langues. Parmi ses autres Ĺ&#x201C;uvres traduites en français (toujours chez Albin Michel) : La Vie avec un idiot (1992), Le Jugement dernier (1996), Les Fleurs du mal russe (1997), Ce bon Staline (2005).



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la mise, narguant au passage, entre autres, les journalistes français qui parlaient de la Russie de Poutine sans une once dâ&#x20AC;&#x2122;amabilitĂŠ, pour ne pas dire plus. Tout cela constitue la preuve ďŹ&#x201A;agrante que la propagande selon lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠcole soviĂŠtique peut encore remporter des succès. Mieux, câ&#x20AC;&#x2122;est un signe quâ&#x20AC;&#x2122;il faut poursuivre et remporter la guerre idĂŠologique contre cet Occident engluĂŠ dans ses problèmes.



 

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30. D'UN CONTINENT À L'AUTRE

Courrier international – n° 1163 du 14 au 20 février 2013

Belgique. Enterrements à vendre

Certaines maisons de repos n'hésitent pas à mettre en concurrence des entrepreneurs de pompes funèbres pour les funérailles de leurs pensionnaires. Celui qui donne la commission la plus juteuse empoche l'affaire. Et répercute le supplément de coût à la famille du défunt.

↙ Dessin de Gaëlle Grisard, pour Courrier international

—De MorgenBruxelles

C

ertains entrepreneurs de pompes funèbres sont si indignés par le procédé qu’ils ont introduit une plainte auprès du Vlaamse Autonome Raad voor het Uitvaartwezen ou VARU (Conseil autonome flamand des obsèques). Un nom qui revient régulièrement est celui de Soprim@, une organisation coupole qui gère 15 maisons de repos et résidences-services. Benny Boudewijns, entrepreneur de pompes funèbres à Dilbeek, a été récemment approché par Soprim@. “Ils m’ont proposé d’avoir un entretien avec eux. Ils étaient en train de rédiger une brochure reprenant les coordonnées d’entrepreneurs de pompes funèbres de qualité à l’intention de leurs pensionnaires. La conversation s’est bien déroulée jusqu’à ce que la dame de Soprim@ me demande quel serait le montant de ma participation financière. Apparemment c’était une pratique courante que les entrepreneurs de pompes funèbres leur versent de l’argent pour pouvoir figurer dans la brochure. Quand j’ai dit qu’il n’en était pas question, la dame a eu l’air étonnée et je n’ai plus jamais entendu parler d’eux par la suite. Auparavant, il arrivait que certaines sociétés donnent des linceuls gratuitement aux maisons de repos, maintenant c’est de l’argent qu’ils veulent. Et les victimes dans toute cette histoire, ce sont avant tout les proches du défunt. Parce que, d’une manière ou d’une autre, ces commissions sont refacturées aux clients.” Selon Francis Deneyer, entrepreneur de pompes funèbres à Bruxelles, ce genre de pactes -des maisons de repos qui demandent de l’argent en échange de la préférence accordée à un entrepreneur donné- est vieux comme le monde. "J’entends des collègues me dire que cela se produit régulièrement. Mais les enchères augmentent. De nos jours, on ne parle plus de sommes de l’ordre de 25 euros : ce sera plutôt le décuple. Ce sont surtout les maisons de repos privées qui pratiquent ce genre de choses. Dans les hôpitaux ordinaires, il y a trop de contrôles. Moi, en tout cas, je ne marche pas.” Le VARU est actuellement en train d’examiner l’affaire. “C’est précisément au moment où vous commencez à vous dire que ce genre de pratiques appartient au passé que surgit une affaire telle que celle-là”, explique Bruno Quirijnen, le porte-parole du VARU. “Je suis surtout choqué par le fait que certains entrepreneurs

semblent estimer qu’il s’agit là de pratiques normales. Faire du commerce sur le dos de défunts est moralement méprisable. Surtout quand j’entends qu’il s’agit de sommes de l’ordre de 250 euros, voire davantage.” La VARU a l’intention d’avoir une discussion avec les gens de Soprim@. Mais selon leurs propres dires, ils ne peuvent pas faire beaucoup plus. “Nous n'avons aucune preuve, rien qui soit flagrant noir sur blanc. Juridiquement, on ne peut donc rien entreprendre.”

Selon Francis Deneyer, les pactes entre maisons de repos et un entrepreneur de pompes funèbres est vieux comme le monde. Soprim@, quant à elle, dément formellement. “Tout ce que nous voulions faire, c’était procurer une brochure avec des entrepreneurs de pompes funèbres de qualité pour les familles de nos pensionnaires”, affirme Michel Vanstallen, l’administrateur-délégué de Soprim@. “Peut-être que certains nous ont mal compris.” Selon lui, c’est la situation inverse qui se produit et ce sont eux qui sont parfois approchés par des entrepreneurs qui proposent spontanément de “participer aux frais d’élaboration de la brochure”. “Mais les membres de notre organisation n’ont jamais touché la moindre commission sous quelque forme que ce soit”, ajoute-t-il. Baudewijns admet que les choses se produisent parfois dans l’autre sens. Cet entrepreneur de pompes funèbres est aussi auteur de livres à suspense à ses heures perdues et a décrit le phénomène dans son dernier livre, “De Lijkenpikker” (Le voleur de cadavres). “Les voleurs de cadavres, ce sont des consultants en pompes funèbres qui approchent eux-mêmes les maisons de repos pour se retrouver en tête de liste. La concurrence est rude dans le secteur et, en concluant ce type d’accord avec des maisons de retraite, ils arrivent à nettement augmenter leur chiffre d'affaires. Selon moi, les directions des maisons de repos ne sont pas toujours au courant de ces pratiques, souvent les choses se passent à un échelon inférieur. Dans toutes les professions, il y a des cow-boys.” —Kim Van De Perre et Lotte Seigneur


Courrier international – n° 1163 du 14 au 20 février 2013

↙ L’UZ Brussel ne peut faire aucun commentaire sur l’affaire De Troyer. Thomas Thielemans/Belga

Euthanasiée à l'insu de son fils Atteinte de dépression chronique, Lieve De Troyer, 64 ans, a reçu une injection mortelle à l’UZ Brussel. Mais son fils n’a été mis au courant qu’après le décès et se dit traumatisé.

A

près une vie passée entre changements d’humeurs brutaux et crises récurrentes de dépression, Lieve De Troyer a décidé en octobre 2011, à l’âge de 64- ans, d’introduire une demande auprès de l’équipe ULTeam [en français : Régler les questions de fin de vie] de l’UZ Brussel [Hôpital Universitaire de Bruxelles, situé à Jette]. Celle-ci a donné son feu vert six mois plus tard. “Ma mère a reçu une injection mortelle le 19 avril 2012”, explique Tom Mortier, 36 ans, assistant en chimie à la Hauteécole catholique de Louvain. Le lendemain, mon épouse a reçu un coup de téléphone de l’UZ Brussel me demandant de prendre contact avec eux. Et ils m’ont appris qu’elle était décédée. Sa réaction : un mélange d’incompréhension, de colère et de chagrin. Il savait que sa mère avait des tendances suicidaires depuis des années mais pour lui, cette nouvelle est arrivée de manière totalement inattendue. “Pendant des années, en tant qu’enfant, j’ai essayé de lui remonter le moral et de lui faire entrevoir les beaux côtés de la vie. J’ai essayé de lui demander de se battre, de le faire pour ses petits-enfants. Mais je ne voyais plus assez de force dans son regard. Un an et demi avant sa mort, elle avait coupé tous les ponts.” Ce silence avait toutefois été rompu en janvier 2012, le temps d’un bref e-mail. Dans celui-ci, sa mère lui faisait savoir qu’elle avait introduit une demande

31

RELIGION

SOCIÉTÉ

—De Morgen Bruxelles

BELGIQUE.

d’euthanasie. “Comme j’étais inquiet, j’ai discuté de son cas avec des connaissances et avec des médecins”, explique-t-il. “Ils m’ont dit de ne pas me faire de souci, que sa demande serait probablement refusée pour raisons médicales.” Rien n’était moins vrai. L’UZ Brussel approuva la demande et Lieve De Troyer précisa qu’il n’était pas nécessaire de prévenir son fils. “Le médecin traitant et son équipe m’ont dit qu’ils n’étaient pas tenus de me prévenir. Il a la loi avec lui. Il n’y a pas d’obligation d’avertir la famille. Mais un enfant doit quand même être mis au courant qu’un de ses parents va mourir. Sinon quelle différence y a-t-il encore avec un suicide ? L'importance de la relation parent-enfant n’est pas reconnue par la législation actuelle. Les partis politiques devraient faire quelque chose à ce niveau.” Depuis, il a comme un sentiment de malaise. “A l’âge de cinq ans, j’ai perdu mon père. Il s’est suicidé. Mais le décès de ma mère m’affecte encore plus. Chaque jour, je me demande si je vais un jour pouvoir m’en remettre.” Quelques jours après l’avis de décès, il s’est rendu à la maison de sa mère. Pour nettoyer et mettre de l’ordre dans ses effets personnels. Et il a mis la main sur quelque chose qui l’a perturbé encore davantage. “Dans sa chambre à coucher, il y avait un brouillon de lettre d’adieu. Dans celle-ci, elle disait qu’elle avait essayé de tisser des liens avec mes trois enfants. L’idée qu’elle ne pourrait pas les voir grandir la rendait triste.”

Cette lettre soulève des questions qui n’ont pas encore trouvé de réponse à ce jour. “Je me demande si on a vraiment le droit de donner une injection à quelqu’un qui est à ce point sujet à des changements d’humeur. Peut-on estimer qu’elle dispose encore de son libre arbitre ? Pendant toute sa vie, elle a été gravement malade et elle a réussi à assumer cela. Lorsque j’ai parlé avec le médecin, il m’a affirmé être absolument certain que ma mère ne voulait plus continuer à vivre, mais comment être certain d’une pareille chose ?” Du fait du secret médical, l’équipe “Régler les questions de fin de vie” de l’UZ Brussel ne peut faire aucun commentaire sur l’affaire De Troyer. Mais elle affirme faire tout son possible pour impliquer la famille lors de l’euthanasie d’un patient. “Nous incitons les patients à prendre contact, même dans le cas de familles dysfonctionnelles”, explique Lieve Thienpont, psychiatre et consultante pour la ULTeam. “Et la plupart du temps, cela marche. Neuf patients sur dix sont entourés par des proches.”

“Nous incitons les patients à prendre contact, même dans le cas de familles dysfonctionnelles.” Mais donc, cela ne réussit pas toujours. Certaines personnes ne veulent pas renouer des contacts, du fait de relations familiales perturbées. Lieve Thienpont : “Dans ces cas-là, nous essayons de savoir pourquoi, mais seulement jusqu’à un certain point, parce que nous sommes tenus de respecter la volonté du patient. Il est compréhensible que certains proches trouvent cela douloureux mais malheureusement, nous ne pouvons rien y faire.” Le fait que la loi belge sur l’euthanasie précipite certains proches dans un processus de deuil inopiné est un effet collatéral malheureux. “Selon moi, il n’y a pas lieu de réviser la loi”, estime Lieve Thienpont. “Il est toujours souhaitable que la famille soit informée mais l’autonomie de la personne qui demande l’euthanasie doit être respectée.” —Remy Amkreutz

Dans la moitié des églises, il y a encore une messe tous les dimanches A quoi servent encore les églises de nos jours ? Une grande enquête sur le sujet vient d’être réalisée auprès de toutes les fabriques d’église flamandes. De quoi alimenter le débat sur les réaffectations. —De Standaard Bruxelles

L

es églises sont de moins en moins fréquentées, récoltent de moins en moins de dons et la charge de leur entretien repose dès lors de plus en plus sur les communes. Pour aider les paroisses à élaborer leurs plans pour l’avenir, le ministre en charge du Patrimoine, Geert Bourgeois (N-VA) a chargé le “Centrum voor Religieuze Kunst en Cultuur” ou CRKC (Centre d’art et de culture religieux) de dresser un inventaire de toutes les églises paroissiales flamandes. Celles-ci sont-elles massivement en proie à l’abandon et au délabrement ? Non. La plupart des églises flamandes -61 % d’entre elles- sont en bon état. Et 97 % d’entre elles sont même encore utilisées pour des célébrations eucharistiques, selon l’étude. C’est une réalité qui ne correspond pas à l’image que l’on s’en fait habituellement. “On peut comprendre que cette perception existe”, estime Jan Jaspers, directeur de la section patrimoine religieux immobilier du CRKC. “La moitié des églises ferment leurs portes en dehors des offices pour prévenir les problèmes de vol. Cela peut donner l’impression que ces bâtiments sont désaffectés.” Les églises qui restent encore ouvertes au public accueillent essentiellement des gens qui souhaitent réfléchir. “L’enquête montre que les églises restent populaires comme lieu de calme et de quiétude et ce pour des gens avec toutes sortes de convictions. C’est un aspect important de leur fonction sociale.” Comme le nombre de pratiquants ne cesse de diminuer, il y a aussi de moins en moins de messes. La moitié des églises a encore un service religieux tous les dimanches. Les gens se rendent encore en masse à l’église locale pour des événe-

ments importants. Dans 91 % des églises, on peut encore baptiser un enfant, se marier ou organiser une cérémonie funéraire. “Trois églises sur quatre sont désormais accessibles pour des activités autres que religieuses”, dit encore Jan Jaspers. “C’est énorme et c’est le résultat qui m’a le plus surpris. Mais c’est une excellente chose parce que cela permet aux églises de jouer un rôle pour toute la communauté dans ce cas. Il peut s’agir d’expositions, de concerts, de répétitions ou encore de conférences.” 9 % des églises font l’objet de plans de réaffectation, ce qui veut dire qu’elles ne seront plus utilisées en tant que lieu du culte catholique romain. Dans 3 % des cas, elles seront consacrées à un autre type de culte. Dans les 6 % qui restent, elles accueilleront des activités non religieuses. “En Flandre, au cours de ces dernières années, il n’y a qu'une vingtaine d’églises qui ont été réaffectées, le plus souvent dans des localités où il y avait plusieurs paroisses”, selon Jan Jaspers. “C’est très peu en comparaison des autres pays. Les églises sont des monuments protégés et coûtent très cher en énergie. Mais ce n’est pas la seule raison”, ajoute-t-il. “Aux PaysBas, c'est l’Eglise elle-même qui doit payer tous les frais. Ici, les pouvoirs publics interviennent. Il y a aussi davantage d’églises par village là-bas. Beaucoup de fabriques d’église ont fusionné et les bâtiments devenus inutiles sont rasés ou réaffectés.” “Ce qui est beau, c’est quand ces réaffectations revêtent un caractère social”, ajoute-t-il encore. “Comme à Heerle, près de Roosendaal : un promoteur immobilier qui a construit des habitations sociales a transformé l’église existante pour y aménager une église plus petite, un espace communautaire et un petit dispensaire pour médecins généralistes.” —Joachim Heyvaert


32. D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1163 du 14 au 20 février 2013

union européenne

Compétitivité. Acheter les réformes ne fera pas avancer l’Europe L’idée avancée par l’Allemagne de financer les gouvernements en échange de réformes économiques affaiblira les Etats au profit des intérêts particuliers, estime le directeur du centre de réflexion Bruegel.

↙ Dessin de Kap paru dans La Vanguardia, Barcelone.

—Financial Times Londres

L

es dirigeants européens ont entamé une discussion sur les “contrats pour la compétitivité et la croissance”, d’inspiration allemande. Il s’agit, pour dire les choses un peu brutalement, d’acheter les gouvernements pour qu’ils changent leur politique économique. Cela pourrait produire l’effet inverse, alors même qu’une meilleure approche existe. La proposition faite par la Commission européenne est la suivante : au lieu d’exhorter en vain les gouvernements – et avant qu’un pays n’arrive au stade où il a besoin du FMI –, l’UE soutiendrait les réformes par des transferts temporaires sous conditions. Elle conviendrait avec le gouvernement d’un ordre du jour politique et donnerait des subventions en échange de sa mise en œuvre. Il y a des arguments en faveur d’une telle approche. Les réformes, même les plus profitables à la société dans son ensemble, sont souvent combattues, car elles sapent ce que les économistes appellent des “rentes”.

Racheter les rentes. Ceux qui bénéficient de rentes – par exemple parce que le marché reste fermé à leur produit – ont toutes les raisons de lutter contre le changement. Ceux qui bénéficieraient de la réforme sont plus nombreux, mais, étant inorganisés, ils ne se battent donc pas pour elle. Pour surmonter les résistances, racheter les rentes peut être une option souhaitable. Toutefois, les pays qui ont besoin de réformes souffrent aussi généralement de finances publiques faibles. D’où l’idée de recourir à l’argent d’autres pays. De leur point de vue, il vaut peut-être mieux payer un peu aujourd’hui que beaucoup plus tard. L’absence de réforme entrave la croissance et la compétitivité, et risque d’entraîner des problèmes financiers.

L’UE devrait décider ce qu’elle veut faire et s’en donner les moyens Il y a pourtant des objections. Racheter les rentes peut être très coûteux. Les sous-entendus politiques de cette proposition sont détestables. Négocier la politique nationale avec des organismes internationaux est une expérience humiliante dont ne voudrait aucun gouvernement, à moins qu’il n’y soit obligé par les marchés. Les

adversaires de la réforme ne tarderaient pas à traiter le gouvernement de laquais de Bruxelles. Il existe une autre solution. Au lieu de dire aux gouvernements ce qu’ils doivent faire, l’Union européenne devrait décider ce qu’elle veut faire et s’en donner les moyens financiers, si nécessaire grâce à de nouvelles contributions des Etats membres. Pour ce faire, elle devrait préciser clairement qu’aucun financement ne pourra attribué à certains objectifs si les politiques nationales du gouvernement concerné y sont hostiles. Les financements assignés à un objectif donné dans un pays donné seraient donc soumis à une condition : que les politiques nationales ne soient pas un frein à la réalisation de cet objectif.

Les politiques nationales ne doivent pas être un frein Prenons un exemple. Admettons que l’UE souhaite encourager l’emploi des seniors. Elle pourrait allouer des fonds aux agences pour l’emploi afin de les aider à embaucher des quinquagénaires dans le cadre de programmes de formation et d’emploi. Mais il serait absurde de soutenir l’emploi des seniors si la législation du pays propose des programmes de départ à la retraite anticipée ou des allocations chômage trop généreuses. Cette même stratégie pourrait être ainsi appliquée à d’autres programmes européens, comme la mobilité professionnelle.

Une politique plus digeste. La différence avec le contrat de compétitivité serait triple. Tout d’abord, l’UE ne dirait pas aux gouvernements ce qui est bon pour eux. Elle fixerait ses propres objectifs et s’y tiendrait. Deuxièmement, ce plan ne viserait pas des pays à titre individuel, mais concernerait plutôt un ensemble de pays. Un plan pour lutter contre le chômage de longue durée s’adresserait ainsi à tous les pays touchés par ce problème. Troisièmement, les conditions ne constitueraient pas une liste interminable ; elles seraient ciblées sur certains problèmes afin de répondre à tel ou tel objectif européen. Avec des objectifs clairement définis, cette stratégie aurait l’avantage d’être plus facile à évaluer. Elle serait également plus digeste, d’un point de vue politique, que ces contrats condescendants. —Jean Pisani-Ferry


EUROPE.

Courrier international — no 1163 du 14 au 20 février 2013 ↙ Dessin de Burki, paru dans 24 heures, Lausanne.

BUDGET COMMUNAUTAIRE

L’heure du repli Une Europe sans vision d’avenir, repliée sur elle-même, divisée, sourde et aveugle au monde dans lequel elle vit : tel est le visage de l’UE qui apparaît au lendemain de l’accord budgétaire négocié par les Vingt-Sept le 8 février.

et des ronds-points ? Les tensions au sein de la zone euro ont montré l’échec de ces politiques de subventions tant qu’elles ne sont pas conditionnées à des progrès vérifiables et vérifiés en matière de gouvernance, de transparence et de concurrence. La crise, la transformation accélérée de la planète économique et l’extraordinaire évolution des rapports de force mondiaux auraient dû inspirer à l’Europe un sursaut : union face à une Amérique qui se redresse, union face à une Chine conquérante, union dans un monde où le capital et les talents sont plus mobiles.

Défis immenses, ambition zéro : il faut tirer les leçons politiques de ce gâchis

—Les Echos Paris

L

e projet de budget européen qui vient d’être arrêté est, osons le dire, indigent. Ce texte entérine l’absence d’ambition et de vision économique au niveau des Vingt-Sept, alors que nous sommes en concurrence frontale avec des pays-continents comme les Etats-Unis, la Chine ou l’Inde. Ceux-ci mènent des stratégies visant l’excellence dans certaines filières et la promotion de champions, s’appuyant sur la vaste base arrière de leur marché intérieur pour conquérir le monde. Le projet de budget européen fait exactement le contraire : les

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projets d’avenir qui pourraient servir de point d’appui à une stratégie industrielle européenne sont massacrés. Ils ne représentent qu’une fraction des aides directes à l’agriculture et à peine plus du dixième du budget total. En revanche, nous reconduisons pratiquement à l’identique les politiques du passé sans nous interroger sur leur pertinence. Ainsi, nous allons continuer à consacrer plus du tiers de l’enveloppe des sept prochaines années aux aides régionales bénéficiant aux pays d’Europe de l’Est et du Sud. Mais la Grèce a-t-elle vraiment besoin de plus d’argent pour construire des routes

C’est la crise et les terribles défis des années 1930 qui ont forgé l’Etat fédéral américain, son budget grimpant alors de 3,4 % du PIB en 1930 à 10 % à la fin de la décennie. L’Histoire retiendra que l’Europe en crise fait le chemin inverse puisqu’elle va réduire son budget à 1 % du PIB. Défis immenses, ambition zéro… Il faut tirer les leçons politiques de ce gâchis. La discussion budgétaire a été prise en otage par un pays, le Royaume-Uni, qui n’est pas sûr de faire encore partie de l’Union demain. David Cameron était venu pour saboter l’intérêt général européen, c’est réussi. Dont acte. Mais, dans ce cas, allons au bout des choses : le club des Vingt-Sept étant voué à l’impuissance, les réflexions stratégiques doivent avoir lieu au niveau de la zone euro. Encore faudrait-il pour cela réparer les relations avec l’Allemagne. Car c’est l’autre leçon du drame bruxellois : l’axe ParisBerlin ne répond plus. Posons-nous juste pour une fois la question : vu de Pékin ou de Washington, la paralysie de l’Europe est-elle une si mauvaise nouvelle ? —Nicolas Barré

L’austérité à la sauce germanobritannique ● Les journaux européens s’accordent à dire que le budget marque une contraction des ambitions de l’Europe et un basculement des rapports de forces au sein de l’UE.Selon DziennikGazeta Prawna, le résultat du dernier sommet de l’UE est la preuve d’“un changement considérable dans l’équilibre du pouvoir en Europe” avec la France, un des pays les plus influents de l’Union, “qui s’est retrouvé sur la défensive […] L’Union va évoluer vers la zone de libre-échange dont ont rêvé les Britanniques et qu’ont soutenue les Allemands plutôt que vers une structure fédérale de solidarité voulue par les Français. […] ” En Allemagne, Die Welt estime qu’il y a toujours “trop de la vieille Europe dans ce compromis” et fustige ceux qui pensent qu’il existe “un droit de l’homme européen qui garantit des flux d’argent venus d’ailleurs”. Il conseille par ailleurs au gouvernement allemand d’assouplir son partenariat historique avec la France, car, “effectivement, les intérêts allemands coïncident plus souvent avec ceux de Londres qu’avec ceux de Paris”. A l’opposé, El País écrit que “l’Europe s’entête à traiter une pneumonie comme si c’était un simple rhume […] et obtient un accord rachitique qui consacre l’austérité – et donc les ciseaux – pour la prochaine décennie […]. Après cinq ans de crise, les budgets de l’UE sont une sorte de boussole du projet européen. […] Berlin (avec le soutien de Londres) accroît son pouvoir et on constate un repli vers le national ou l’intergouvernemental.”

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w w w. p re s s e u ro p. e u


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Courrier international — no 1163 du 14 au 20 février 2013

dossier

↓ Lors d’une manifestation place Tahrir, un contestataire montre des cartouches utilisées par les forces de l’ordre (Le Caire, le 27 janvier). En Tunisie aussi, à Siliana, les policiers ont tiré à la chevrotine contre des manifestants en novembre 2012. Amr Abdallah Dalsh/Reuters

TUNISIE-ÉGYPTE

LES ISLAMISTES À L’ÉPREUVE DU POUVOIR


Courrier international — no 1163 du 14 au 20 février 2013

SUR NOTRE SITE

↓ “Nous sommes tous des Chokri”. Des dizaines de milliers de Tunisiens ont clamé leur indignation lors des funérailles de l’opposant laïc Chokri Belaïd, assassiné le 6 février. Tunis, le 8 février. Anis Mili/Reuters

—Ennahda en Tunisie et les Frères musulmansen Egypte, vainqueurs des élections il y a un an, sont désormais désavoués par une large partie de la population. —Nawaat dresse cicontre un triste bilan de la situation en Tunisie. Le site égyptien Ahram Online renvoie le même son de cloche (lire p. 37). Certes, la peur est vaincue et la liberté d’expression reste un acquis des deux soulèvements populaires, mais le chômage et la pauvreté s’aggravent, tandis que les violences policières sont toujours d’actualité. —En Tunisie, l’assassinat, le 6 février, de l’opposant laïc Chokri Belaïd marque un tournant. Comment les extrémistes se sont-ils imposés dans un pays que l’on estimait moderne et tolérant ? Reportage du quotidien émirati The National (p. 36). —En Egypte, les manifestations qui secouent l e s g ra n d e s v i l l e s depuis trois mois sont marquées par un climat de violence empirant de jour en jour. L’Occident s’est-il trompé sur la capacité des Frères musulmans à gérer un Etat ? C’est ce que pense Foreign Policy (p. 38). Services Afrique et Moyen-Orient

courrierinternational.com

“Une deuxième révolution ?” Un dossier pour suivre la crise politique et le mouvement de contestation qui secouent la Tunisie après l’assassinat, le 6 février, de l’opposant laïc Chokri Belaïd.

Tunisie Un Etat défaillant ? Tendance autoritaire, incompétence économique et irresponsabilité politique : la gouvernance du parti islamiste Ennahda est un échec sur toute la ligne.

—Nawaat (extraits) Tunis

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e parti islamiste Ennahda, après avoir peu à peu monopolisé tous les rouages de l’Etat, s’est avéré incapable de satisfaire les aspirations à la liberté et à la justice exprimées lors du soulèvement de janvier 2011. En outre, Ennahda n’a pas su tenir ses promesses électorales. Pis encore, cette formation est loin d’avoir rompu avec les pratiques de la dictature du président déchu Ben Ali. Ses tendances autoritaires, associées à une incompétence et à une irresponsabilité généralisées, ont conduit le pays à une situation de crise latente et accéléré la décomposition de l’Etat tunisien, après des décennies de construction d’institutions républicaines dignes de ce nom. Pour ce qui est des aspects sociaux, Ennahda, après avoir fait de l’identité arabomusulmane et du primat de la religion sa fondation idéologique, n’a pas tardé à diviser la population : les citoyens qui adhèrent à son idéologie sont considérés comme de bons musulmans ; ceux qui ne le font pas sont exclus et qualifiés de mécréants, de suppôts de l’Occident, ce qui légitime la violence contre eux et crée de graves tensions sociales. La vieille peur de la dictature s’est muée en une peur de la société, dont certaines composantes, encouragées ou contraintes par les islamistes, sont devenues intolérantes envers toutes les différences, au point que les agressions contre les “incroyants” se sont multipliées. Le rêve d’une société pacifique, pluraliste et tolérante, où cohabiteraient des citoyens égaux en droits et en devoirs, a vécu.

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Par ailleurs, la pauvreté s’est aggravée, entraînant un exode rural important et par là même une pression démographique accrue sur les grandes agglomérations. Cette situation a conduit à la multiplication des squats, aussi bien dans des bâtiments privés que publics. En outre, il s’est ensuivi une hausse du taux de criminalité dans certaines villes. Pour ne rien arranger, l’immigration illégale vers l’Europe sur des embarcations de fortune est repartie à la hausse, au mépris des risques, y compris mortels, tandis que les autorités restent silencieuses. Les indicateurs économiques témoignent d’une économie délabrée, indépendamment des efforts que fait le gouvernement pour cacher la réalité. Le déclin économique, qui s’est accéléré depuis l’accession au pouvoir des islamistes, touche tous les secteurs à une telle échelle que le développement de l’économie parallèle menace la capacité du gouvernement à tenir ses engagements financiers. Résultat : le pays voit s’effondrer la notation de sa dette souveraine et de son système bancaire.

Harcèlement. Il en résulte progressivement une exclusion de la Tunisie de l’indice de compétitivité mondiale par manque de clarté des données. Cet état de fait se répercute sur les affaires et les investissements, et pourrait plonger le pays dans une période d’instabilité prolongée. Enfin, à l’échelon politique, la coalition dominée par les islamistes a échoué dans son rôle fondamental de protection des citoyens et des institutions, ainsi que dans le maintien des services publics de base.

Les ordures ne sont plus collectées que périodiquement, ce qui a pour effet de transformer certaines villes en décharges à ciel ouvert, avec un risque accru d’épidémies. Plusieurs villes, grandes et petites, sont maintenant confrontées à des coupures d’eau et d’électricité, jusqu’alors inconnues. De plus, l’explosion des violences contre des universitaires, des artistes, des intellectuels, du personnel diplomatique et d’autres citoyens, ainsi que le harcèlement des journalistes et les entraves à la liberté d’expression ouvrent un dangereux chapitre dans les relations entre l’Etat et ses citoyens. Souvent, cette violence est le fait d’organisations extrémistes, agissant librement comme des milices avec l’apparente complicité des autorités, qui n’hésitent pas à faire appel à la justice pour châtier ceux qui refusent de se soumettre. La corruption est très répandue et gagne tous les secteurs, en particulier les postes administratifs. Même l’accès aux services sociaux dépend de la fidélité au parti islamiste. Cette corruption touche aussi certains éléments du patrimoine, qui sont soit pillés, soit revendus par les autorités, dans une absence totale de transparence. Un large pan de la population remet de plus en plus en cause la légitimité du pouvoir en place, en particulier face au refus des autorités de fixer une date précise pour les élections et de fournir une feuille de route claire pour la transition démocratique. Ces mêmes Tunisiens ont exigé le départ de la coalition à la fin de son mandat de un an, le 22 octobre 2012, ce qui n’a pas eu lieu, aggravant l’instabilité, la violence et le manque de confiance. Etant donné les tendances sociales, économiques et politiques que nous venons d’énoncer, tendances qui sapent l’unité et la pérennité des institutions, l’Etat tunisien entame un déclin inexorable. Si ce déclin continue, la Tunisie va bientôt présenter les caractéristiques d’un Etat défaillant. En outre, cela facilitera la prolifération de groupes violents qui menaceront la sécurité et la stabilité de l’ensemble du Maghreb. —Ali Guidara

SOURCE NAWAAT Tunis, Tunisie Site Internet nawaat.org Lancé en 2004, Nawaat (“Le Noyau”) est un site participatif qui publie des textes en arabe, en anglais et en français. Dès sa création, il a dû faire face à la censure, qu’il a su contourner. C’est le premier site tunisien à avoir dévoilé les télégrammes diplomatiques de WikiLeaks concernant le régime de Ben Ali. En 2010-2011, il a été un acteur principal de la cyberrésistance tunisienne en publiant des centaines d’écrits, de photos et de vidéos sur le mouvement de contestation qui a débuté le 17 décembre 2010 en Tunisie. En quelques années, Nawaat s’est imposé comme un site d’information indépendant.


36. DOSSIER

Courrier international — no 1163 du 14 au 20 février 2013 ↓ “De grâce, Seigneur… Moins de religion !” Dessin de Schrank paru dans The Independent, Londres.

Les défenseurs d’un islam radical montent au créneau dans un pays qui s’était distingué par sa défense de la modernité et du sécularisme. Comment expliquer ce phénomène ?

—The National (extraits) Abou Dhabi

soufie donné par un groupe iranien. Lors des Jeux olympiques de Londres, quand Tunis, à côté de la mosquée El-Fath Habiba Ghribi a remporté le 3 000 mètres [dans le centre-ville], dans le vacarme steeple, certains groupes religieux lui ont des trams, des voitures et des rues reproché sur Internet de porter des vêtepoussiéreuses, un groupe de jeunes ments indécents. L’athlète n’a guère prêté hommes portant de longues barbes attention à ces insultes et explique qu’elle et des robes tombant jusqu’aux che- ne fait plus un pas dans les rues de Tunis villes se retrouvent avant la prière du ven- sans être félicitée par des passants. Elle pardredi et installent leurs stands d’encens et tage toutefois de nombreuses inquiétudes de livres de prière. avec les femmes tunisiennes. Ces hommes – vêtus à la manière de ce "Les femmes tunisiennes ont toujours eu une qu’ils pensent avoir été celle du Prophète et place dans la société, explique-t-elle. Mais en de ses disciples – n’attirent pas spécialement ce moment c’est difficile de faire nos preuves. l’attention : qu’il s’agisse des fidèles venant Nous sommes inquiètes pour l’avenir.” prier ou de la foule des passants pressés, Dans le pays où a commencé le “printemps deux ans après la chute d’un président pro- arabe”, ces inquiétudes sont l’expression fondément hostile aux signes d’une crainte plus générale ostentatoires de piété, tout le de voir les groupes extrémonde est habitué à voir des mistes – qui ont souvent été salafistes en Tunisie. Dans un emprisonnés ou exilés par le pays à jamais bouleversé par la régime de Ben Ali – monter révolution, les religieux font en puissance. Certains n’hédésormais partie du quotidien sitent pas à utiliser la vioREPORTAGE et du paysage politique. lence ou sont étroitement La permissivité du régime a liés à Al-Qaida. profité à des groupes islamistes radicaux Certaines voix, dont celle de l’ONG Human parfois violents, dont l’émergence perturbe Rights Watch, ont reproché au gouvernede nombreux Tunisiens. ment intérimaire de n’avoir pas lutté contre Une série d’incidents a exacerbé les ten- la montée de ces courants. sions. En septembre 2012, à Sidi Bouzid, “C’est l’absence de volonté – ou le manque point de départ de la révolte qui a abouti à de moyens – qui empêche d’appréhender ces la chute de Ben Ali, en janvier 2011, un groupe individus”, explique Amna Guellali, spéd’hommes barbus a envahi un hôtel qui pro- cialiste de la Tunisie pour Human Rights posait de l’alcool à la vente et détruit les bou- Watch. “Des gens ont été attaqués par des perteilles. Au cours de l’été – période cruciale sonnes identifiées comme étant des militants pour l’économie du pays, qui accueille de salafistes, mais quand ils ont déposé plainte nombreux touristes et festivals – plusieurs personne n’a été arrêté – comme presque toumanifestations d’islamistes ultraconserva- jours.” En mai dernier, dans la ville de Kef teurs ont conduit à l’annulation de spec- [dans le nord-ouest du pays], un auteur de tacles, notamment un concert de musique théâtre a été agressé par un groupe

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Les religieux font désormais partie du quotidien et du paysage politique Emprisonné en Tunisie depuis 2003, il a été relâché après la révolution de 2011 avec des centaines d’autres militants et est aujourd’hui à la tête du groupe Ansar Al-Charia [Les partisans de la charia]. D’après Fabio Merone, la plupart des Tunisiens sont plus conservateurs que leurs anciens dirigeants. “La Tunisie n’est pas vraiment un pays séculier, le salafisme n’est pas tombé de la Lune”, explique-t-il. “Sociologiquement, leurs militants sont issus des mêmes milieux que ceux qui ont fait la révolution”, explique-t-il. Dans ces quartiers pauvres, “la modernité n’a pas pris. Les jeunes sont perdus, désorientés, ils n’ont pas de références culturelles… ils traversent une crise psychologique et sont séduits par les cheikhs qui sortent de prison. Ils se laissent convaincre par des idées religieuses simples.” Moins visibles et moins agressives que les hommes, de nombreuses femmes adhèrent également à cette mouvance. Il serait dangereux de marginaliser davantage ces catégories, conclut Fabio Merone. Pour Amna Guellali, de Human Rights Watch, “la confrontation est un moment de vérité. C’est là que l’on s’aperçoit si les bases de la société sont solides. Vous ne pouvez rien construire sur la base de fausses vérités.” —Alice Fordham

CHRONOLOGIE —23 octobre 2011 Premier scrutin libre de l’histoire de la Tunisie. Les islamistes d’Ennahda l’emportent avec 90 des 217 sièges à l’Assemblée constituante (AC), devant le Congrès pour la République (CPR, gauche nationaliste), 30 sièges, et Ettakatol (gauche), 21 sièges. —Décembre La troïka composée de Mustapha Ben Jaafar, dirigeant d’Ettakatol élu président de l’Assemblée constituante, du numéro deux d’Ennahda, Hamadi Jebali, nommé Premier ministre, et de Moncef Marzouki, dirigeant du CPR élu par l’AC président de la République, dirige le pays. —7 mars 2012 Un salafiste remplace le drapeau tunisien sur le toit de la faculté des lettres de La Manouba par le drapeau noir des salafistes (photo ci-dessous). Depuis novembre 2011, cette faculté est au centre d’une polémique sur le port du voile intégral (niqab). —11-12 juin Vague de violences impliquant des salafistes et des casseurs dans le cadre de l’exposition “Printemps des arts”, dont les œuvres, selon certains groupes islamistes et des membres du gouvernement, portent atteinte à la religion musulmane. —14 septembre Attaque de l’ambassade et d’une école américaines à Tunis par des groupes de salafistes, notamment Ansar Al-Charia (les Partisans de la charia) dirigé par Abou Ayyad Al-Tunisi, et de casseurs (3 morts). —26 septembre Une jeune femme violée par trois policiers dans la nuit du 3 au 4 septembre est accusée par le tribunal de Tunis d’“atteinte à la pudeur”. —22 octobre La date butoir pour la promulgation de la Constitution et l’organisation de législatives n’a pas été respectée. Pour de nombreux Tunisiens, le gouvernement en place à d’ores et déjà perdu sa légitimité. —27 novembre - 2 décembre Des manifestations de jeunes sans emploi à Siliani sont violemment réprimées par les forces de l’ordre qui tirent à la chevrotine faisant plus de 300 blessés, dont une vingtaine touchés aux yeux. —24 janvier 2013 Trois mausolées soufis sont attaqués par des salafistes. Au moins 34 mausolées ont été vandalisés ou incendiés depuis la révolution. —6 février L’assassinat de Chokri Belaïd provoque une vague de manifestations dans tout le pays.

AMINE LANDOULSI/AP-SIPA

“LE SALAFISME N’EST PAS TOMBÉ DE LA LUNE !”

d’hommes barbus, poursuit-elle. Les assaillants n’ont pas été punis alors même que la victime savait qui ils étaient. Certains analystes – et salafistes – rappellent néanmoins à tous ceux qui s’inquiètent qu’il leur faut s’intéresser de plus près aux racines du mouvement salafiste en Tunisie et faire la différence entre les gens qui adoptent les principes et le mode de vie prônés par cette doctrine et les individus qui sont responsables d’attaques et de destructions. Les agresseurs “n’ont rien de musulman”, estime Meher Khashnawi, salafiste de 25 ans et bénévole à la mosquée El-Fath. “Peut-être qu’ils pensent être salafistes, mais ici nous sommes contre eux et nous les détestons.” Meher est favorable à un changement éthique et prône une société où tout le monde cohabite harmonieusement. Pour Fabio Merone, spécialiste du salafisme en Tunisie à la fondation Gerda Henkel, c’est au sécularisme autoritaire de Ben Ali et de son prédécesseur, Habib Bourguiba, que les gens devraient aujourd’hui s’intéresser. Le président Bourguiba, qui a mené le pays à l’indépendance en 1956 et gouverné durant trente ans, était un fervent défenseur du sécularisme. Il critiquait le port du voile, a fait adopter le Code du statut personnel, protégeant les droits des femmes, et a largement réprimé l’opposition islamiste. Après l’arrivée de Ben Ali au pouvoir [novembre 1987], les lois antiterroristes ont permis au gouvernement de placer en détention un grand nombre de militants appartenant à des groupes religieux. Les extrémistes ont toutefois pris pied dans le pays, souvent en prison, avec des hommes comme Abou Ayyad Al-Tunisi, qui a combattu aux côtés de groupes djihadistes en Afghanistan dans les années 1990.


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SUR NOTRE SITE

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↓ Un vendeur de journaux devant un portrait du grand chanteur de charme égyptien des années 1950, Abdel Halim Hafez. Alex Majoli/Magnum

“La torture et les exactions se poursuivent”. La dignité humaine bafouée, un article d’Ahram Online.

Egypte Deux ans d’espoirs déçus Que sont devenus les mots d’ordre de la révolution égyptienne : pain et liberté ? Ahram Online a mené l’enquête. —Ahram Online (extraits) Le Caire

Des libertés à nouveau sous contrôle iberté ! Liberté ! Liberté !” Ce cri a résonné dans toute l’Egypte pendant les dixhuit jours de la révolution. Début 2011, Moubarak était toujours au pouvoir et gouvernait le pays d’une main de fer. Mais cela durait depuis trente ans, et les Egyptiens en ont eu assez : ils sont descendus dans la rue, ont occupé les places publiques, se promettant de ne pas rentrer chez eux tant qu’ils n’auraient pas recouvré leur liberté. Alors, quand Moubarak a quitté le pouvoir, le 11 février 2011, les Egyptiens se réjouirent, convaincus d’être rentrés en possession de cette liberté longtemps niée. Mais est-ce vraiment le cas ? La Constitution égyptienne adoptée le 25 décembre dernier impose de nouvelles limitations à la liberté des médias en Egypte, et nombre de ses dispositions inquiètent. C’est le cas de l’article 44, qui criminalise “l’insulte aux prophètes”, et de l’article 48, qui autorise les tribunaux à fermer les médias qui ne “respectent [pas] le caractère sacré de la vie privée des citoyens et les impératifs de la sécurité nationale”. L’article 215, lui, fait disparaître le Haut Conseil de la presse, un organe élu, au profit d’un Conseil national des médias chargé de mettre en place “des mécanismes d’encadrement et des réglementations garantissant l’engagement des médias en faveur du respect de critères professionnels et éthiques”. Et il y a aussi l’article 216, qui prévoit la création d’une autre agence des médias, l’Association nationale de la presse et des médias. Mais, selon le Comité de protection des journalistes (CPJ), cette disposition ne précise pas le mode de désignation des membres de cet organe, ni comment les médias respecteront les “critères éthiques” susmentionnés. “Les journalistes locaux redoutent que cette Association ne soit finalement au service des Frères musulmans, surtout quand on sait que la Choura [Assemblée consultative, Chambre haute du Parlement égyptien] a nommé en juillet des Frères musulmans à des postes de direction de certains médias”, déclarait le CPJ dans un communiqué. De plus, la nouvelle Constitution

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ne protège pas non plus les journalistes des poursuites pénales, auxquelles recourait fréquemment le régime de Moubarak pour faire taire les commentateurs trop critiques. “La nouvelle Constitution ne fait rien pour mettre un terme à l’emprisonnement de journalistes pour des délits de presse, alors même que le Syndicat des journalistes égyptiens n’a cessé de demander à la commission constituante d’inclure une disposition sur ce sujet”, déplore le CPJ. Pis encore, en vertu du Code pénal en vigueur en Egypte, les journalistes peuvent être poursuivis pour divers délits, dont la “diffamation”. Un nouveau rapport publié par le Réseau arabe pour l’information sur les droits de l’homme (ANHRI) révèle que le Code pénal égyptien renferme au moins 77 articles relatifs à la liberté d’expression. Selon l’ANHRI, nombre de ces dispositions sont en vigueur depuis des siècles.

“Insulte au président”. Gamal Heid, président de l’ANHRI, assure qu’il y a eu “un bien plus grand nombre” de poursuites engagées contre des citoyens égyptiens pour “insulte au président” au cours des deux cents premiers jours du mandat de Mohamed Morsi “que sous l’ensemble des dirigeants égyptiens depuis 1892”. Le satiriste Bassem Youssef, dont l’émission, El-Barnameg, est devenue le symbole de la liberté d’expression de l’après-révolution, est aujourd’hui la cible d’accusations semblables après s’être moqué à plusieurs reprises de Morsi sur son plateau. Bishoy Kamel, un instituteur copte, a été condamné à six ans de prison pour avoir publié sur Facebook des dessins considérés comme “diffamatoires” envers l’islam et Mahomet, et pour avoir insulté le président Morsi et sa famille. Des accusations du même type sont portées contre Gamal Abdou Massour, 17 ans, pour les caricatures critiquant Mahomet qu’il a postées sur le réseau social. —Yasmine Fathy

La pénurie de pain n’a pas cessé u pain, du pain !” scandaient des milliers d’Egyptiens dans les rues du pays les 25 et 28 janvier 2011, soulignant ainsi combien ce soulèvement était avant tout lié à des considérations économiques. Les manifestants réclamaient une plus juste répartition des richesses et protestaient contre l’inflation, les bas salaires et la pénurie des aliments de base. Que le mot “pain” ait été le premier du slogan de la révolution égyptienne (“Pain, liberté et dignité”) n’avait rien d’une coïncidence. Le pain est l’aliment de base de millions d’Egyptiens, ce qui fait de l’Egypte le premier consommateur de blé au monde, et aussi son premier importateur. Deux ans se sont écoulés et la situation ne s’est guère améliorée. Les émeutes de la faim n’ont pas cessé malgré le changement de régime : l’inflation atteint des sommets et les denrées alimentaires de base sont de plus en plus inaccessibles à des pans entiers de la population. La pauvreté en Egypte ne cesse d’augmenter : elle concernait 25,2 % de la population sur la période 2010-2011 contre 21,6 % en 2008-2009, et les prévisions pour l’avenir ne sont guère optimistes. Le taux de chômage a atteint les 12,6 % au deuxième trimestre 2012, selon l’agence de statistique officielle de l’Egypte, la Capmas, contre 11,8 % l’année dernière à la même période. En règle générale, dans le domaine économique et social, les autorités n’ont pas réussi à répondre aux attentes des manifestants. Avant la révolution, l’augmentation du prix de la nourriture donnait fréquemment lieu à des émeutes, notamment depuis

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2008. Tout au long de l’histoire contemporaine égyptienne, la flambée des prix des denrées alimentaires a été source de contestation sociale. L’inflation a dépassé les 12 % en 2011, en raison d’une flambée généralisée des prix de l’alimentation, résurgence de l’ère Moubarak : en 2008, l’inflation avait atteint le taux record de 16,4 %. Dans l’ensemble, les prix de l’alimentation fin 2011 avaient augmenté de 7,8 % par rapport à fin 2010. Cette situation est particulièrement pesante pour les classes les plus défavorisées de la société et la flambée des prix alimentaires au niveau international prévue par la FAO ne devrait pas arranger leur sort. “La crise économique ne touche pas uniquement les pauvres ; tout le monde doit se serrer la ceinture. C’est de plus en plus insupportable”, rapporte Om Ahmed, marchande de légumes dans le quartier Mohandessin du Caire, où vivent les classes moyennes. L’inflation devrait augmenter en 2013 et les mesures d’austérité accompagnées de hausses d’impôt annoncées par le gouvernement devraient encore aggraver la situation. “Cette nouvelle vague d’inflation va mettre en danger les conditions de vie et la sécurité alimentaire de nombreux foyers égyptiens”, explique Omneya Helmy, directrice adjointe de recherche et économiste en chef au Centre d’études économiques égyptien. “Tant que l’Egypte continuera d’être un pays importateur, la crise alimentaire sera à l’ordre du jour.”

Programme populiste. Deux ans après le soulèvement, la loi sur le salaire minimum n’est toujours pas entrée en vigueur. Ce n’est apparemment pas une priorité pour le gouvernement. En outre, selon la nouvelle Constitution, rédigée par une majorité islamiste, les salaires doivent être indexés sur la production et non sur les prix. Dans son programme populiste en cent jours, le président Morsi avait promis d’augmenter la qualité du pain subventionné par l’Etat et de résoudre les problèmes d’approvisionnement. En août et septembre 2012, le gouvernement Qandil a mis en place un programme destiné à améliorer la production et la valeur nutritionnelle de la farine de blé. Cette initiative a permis de résoudre en partie la pénurie de pain sans pour autant mettre un terme à la crise. Grâce à ces nouvelles réformes, les boulangeries nationalisées ont produit un pain de meilleure qualité en plus grande quantité, permettant d’assurer l’approvisionnement de toutes les provinces du pays. Et il va être difficile au gouvernement de revenir sur ces mesures sans susciter la colère des Egyptiens. Pourtant les subventions pèsent lourdement sur le budget de l’Etat : elles pourraient atteindre 16,2 milliards de livres [1,80 milliard d’euros] en 2012-2013. La pénurie de pain a touché plusieurs provinces en 2012. L’approvisionnement régulier reste problématique pour la majorité des Egyptiens. —Karim Hafez


38. DOSSIER

Courrier international — no 1163 du 14 au 20 février 2013 ↓ Des militants de la confrérie des Frères musulmans se congratulent. Photo Francesca Leonardi/Contrasto-RÉA

—Foreign Policy (extraits) Washington es Frères musulmans sont-ils des démocrates ? Bien avant la révolution, de nombreux universitaires et responsables politiques soutenaient que les Frères musulmans s’étaient réconciliés avec la démocratie. Ils partaient de l’idée que, comme ces derniers avaient participé à quasiment toutes les élections sous le régime Moubarak, ils adhéraient au principe du pouvoir du peuple. Comme en a témoigné la première année au pouvoir des Frères, les élections n’engendrent pas en elles-mêmes la démocratie. Les valeurs démocratiques de l’inclusion sont également essentielles. Et la confrérie, qui a employé la violence contre les manifestants et utilisé les ressources de l’Etat dans son propre intérêt politique, est manifestement dépourvue de ces valeurs. Sont-ils l’équivalent des évangéliques américains ? Non. S’il est vrai que les Frères musulmans, comme les chrétiens évangéliques américains, sont religieux, leur religiosité n’est pas la caractéristique la plus marquante de leur mouvement. Alors que les chrétiens évangéliques – tout comme les catholiques pratiquants, les juifs orthodoxes et autres – se définissent principalement par leur dévotion, les Frères musulmans sont avant tout une organisation politique, une entité en quête de pouvoir qui utilise la religion comme outil de mobilisation. Il s’ensuit que la diversité politique qui caractérise la communauté évangélique, y compris son courant le plus modéré, ne peut exister chez les Frères musulmans, qui s’efforcent de faire régner l’uniformité politique. La confrérie impose cette uniformité interne en soumettant ses nouveaux membres à un rigoureux processus d’avancement interne de cinq à huit ans, au cours duquel les participants passent par quatre échelons avant de devenir des “frères actifs” à part entière. A chaque étape, une évaluation des acquis est effectuée sur la base d’un programme standard qui privilégie l’apprentissage par cœur du Coran et des enseignements de Hassan Al-Banna, le fondateur des Frères musulmans, et de Sayyid Qutb, le théoricien radical de l’organisation. Les nouvelles recrues sont également évaluées sur leur aptitude à suivre les ordres des dirigeants et font le serment d’obéir aux règles de l’organisation.

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Confusion. Le Bureau de guidance de la confrérie, composé de vingt membres, se sert de ses fantassins endoctrinés pour atteindre ses visées politiques. La hiérarchie pyramidale du mouvement permet de transmettre rapidement des directives à des milliers de “familles”, qui constituent des cellules locales disséminées dans tout le pays. Les “familles” exécutent les ordres, qui peuvent inclure la mise en place d’actions sociales, l’organisation de manifestations, voire la coordination de violentes attaques contre les opposants. En canalisant des membres très dévoués via une chaîne de commandement institutionnalisée, les Frères ont réuni les conditions clés pour remporter des élections dans un pays où tout le reste de la population est profondément divisé. C’est pour cette raison qu’ils tiennent autant à préserver leur unité

LE VRAI VISAGE DES FRÈRES MUSULMANS Comment autant d’analystes occidentaux ont-ils pu se tromper à ce point sur le mouvement islamiste égyptien ?

interne : les dirigeants en place éludent de nombreuses questions, telles que la signification pratique de l’“institution de la charia [loi islamique]”, pour éviter l’apparition de désaccords. Les Frères musulmans maintiennent également l’unité interne en bannissant tous ceux qui s’opposent à leur stratégie. Ils ont écarté des jeunes qui s’opposaient à l’établissement d’un parti unique au sein de la confrérie.

Les membres de la confrérie se rapprochent davantage des bolcheviques Le dessein à long terme de la confrérie est certes religieux : elle appelle à l’application de la charia et à une renaissance du pays fondée sur les principes de l’islam. De fait, loin de s’apparenter à un groupe religieux comme les chrétiens évangéliques, les Frères musulmans se rapprochent davantage des bolcheviques par leur poursuite acharnée du pouvoir. Croient-ils aux vertus du capitalisme ? Pas vraiment. Au lendemain de l’accession au pouvoir des Frères musulmans, la présence de riches hommes d’affaires dans les rangs les plus élevés de la confrérie a été perçue comme le signe qu’il s’agissait d’une organisation capitaliste qui allait privilégier les intérêts économiques du pays et donc adopter

une ligne de conduite modérée. Ce prétendu capitalisme a également donné à penser que les Frères musulmans allaient chercher à coopérer avec l’Occident pour attirer des investissements directs de l’étranger. Mais, de même qu’une participation électorale ne rend pas forcément démocratique une organisation, le fait qu’elle soit dirigée par de riches hommes d’affaires ne la rend pas davantage capitaliste. D’ailleurs, les Frères musulmans euxmêmes ne se revendiquent pas comme tels. “Nous ne sommes pas [capitalistes]”, m’a clairement affirmé, en juin 2012, Ashraf Serry, membre de l’équipe du Projet renaissance, le programme économique de la confrérie. Les Frères musulmans, m’a-t-il expliqué, sont partisans de maintenir un juste milieu. Le texte du Projet renaissance est tout aussi ambigu. D’un côté, ce programme fait une large place à des idées capitalistes comme la fin des pratiques monopolistiques, la promotion des échanges extérieurs, la réduction du déficit de l’Egypte et la suppression de nombreuses réglementations administratives qui entravent l’émergence de nouvelles activités économiques. Mais il accorde aussi un rôle important à l’Etat dans la gestion de l’économie égyptienne, avec la réglementation des prix des denrées, une “stricte surveillance” des marchés et un “réexamen” des privatisations d’entreprises publiques réalisées sous le régime Moubarak. Et, bien

sûr, le programme économique des Frères musulmans comporte une importante composante islamique, puisqu’il préconise la fondation d’établissements financiers islamiques publics et l’utilisation de la zakat (aumône obligatoire) et du waqf (biens religieux) pour lutter contre la pauvreté. Il est difficile de dire ce qu’implique en pratique cet ensemble confus d’idées économiques, car les Frères musulmans sont assez hésitants dans leurs décisions économiques depuis leur arrivée au pouvoir. Si la confrérie semble avoir surmonté ses premières objections à la demande d’un prêt au Fonds monétaire international (les intérêts sont interdits selon de nombreuses interprétations de l’islam), il n’en a pas moins reporté à plusieurs reprises la signature. Et, si le président Morsi a tenté de mettre en place des mesures pour réduire les dépenses publiques et accroître les recettes de l’Etat – telles que la hausse des taxes sur certains produits –, chaque fois il a aussitôt fait marche arrière sous la pression de membres de sa propre confrérie. En dernière analyse, la politique économique des Frères musulmans se caractérise plutôt par son indécision – du fait à la fois de leurs idées économiques contradictoires et des difficultés politiques auxquelles ils sont confrontés.

Leçon du “printemps arabe”. Vont-ils garder le pouvoir ? Au lendemain de l’éviction de Moubarak, de nombreux analystes égyptiens ont pris au mot les Frères musulmans quand ils se sont engagés à ne pas briguer la majorité au Parlement, et beaucoup ont prédit qu’ils ne remporteraient que 20 à 30 % des sièges. Mais l’impressionnante série de victoires électorales de la confrérie et sa rapide mainmise sur le pouvoir exécutif ont fait émerger une nouvelle conviction : dans les urnes, les Frères musulmans ne peuvent pas perdre. Pourtant, la leçon du “printemps arabe” est que ce qui paraît stable un jour peut s’effondrer le lendemain – en particulier si le peuple est mécontent de la situation. Les conditions qui ont déclenché le soulèvement de 2011 en Egypte n’ont fait qu’empirer ces deux dernières années. Le déclin de l’économie a exacerbé le mécontentement populaire et les vagues successives de grèves et de manifestations montrent que le pouvoir des Frères musulmans est beaucoup moins stable qu’il n’y paraît. Il est vrai cependant que les Frères musulmans ont toutes les chances de remporter les prochaines élections parlementaires et de gouverner l’Egypte pendant encore un certain temps. Ils sont en effet extrêmement bien organisés, alors que leurs opposants sont profondément divisés : à la droite (théocratique) de la confrérie, les salafistes sont scindés en plusieurs organisations rivales et, à sa gauche, l’opposition est encore plus divisée, entre communistes, socialistes, nassériens, membres de l’ancien parti au pouvoir et quelques libéraux. Le plus dangereux, c’est que la rapide ascension des Frères musulmans leur a donné les pleins pouvoirs pour forger les nouvelles institutions politiques et qu’il est probable qu’ils les concevront de manière à perpétuer leur règne. —Eric Trager


TUNISIE-ÉGYPTE. 39 ↓ “Non au harcèlement”. En Egypte, une campagne a été lancée contre le harcèlement sexuel des femmes, notamment durant les manifestations. Graff de Mira Shihadeh publié sur le blog Suzeeinthecity.

Organisons la résistance populaire ! Cri du cœur du grand écrivain égyptien Gamal Al-Ghitany.

● Nous ne devons pas nous abandonner au désespoir face à la montée des Frères musulmans et d’autres courants extrémistes. Cela constitue une catastrophe pour l’Egypte mais nous n’avons pas épuisé tous les moyens d’y remédier. Certes, chaque jour, ils détruisent un peu plus l’Etat, démantèlent la justice, les médias et préparent l'assaut qui doit leur permettre de contrôler [l’université islamique] Al-Azhar. Mais face à cette offensive, on voit également les signes d’une résistance populaire. Aujourd’hui, le régime des Frères musulmans ne changera pas par la voie d’élections. Ils veulent s’installer dans la durée et ont pour but de changer l’identité égyptienne, y compris l’islam qu’on y pratique. Les Egyptiens ont désormais l’impression qu’on veut leur imposer un islam étranger à celui auquel ils adhèrent depuis près de quinze siècles. C’est pour cela qu’ils commencent à résister, surtout dans les classes moyennes qui bénéficient d’un certain niveau d’éducation. Pour la première fois de notre histoire, on assiste à des protestations contre des imams lors de leur prêche du vendredi. Cela s’est produit dans plusieurs mosquées, dont l'une où priait Mohamed Morsi en personne. A Alexandrie, cela s’est terminé en bataille rangée quand l’imam Ahmed Al-Mahlaoui a voulu faire de son prêche un discours politique. Je

connais même des jeunes qui ont commencé à faire leur prière dehors plutôt que dans des mosquées transformées en lieu de propagande pour les Frères. Le phénomène le plus intéressant réside dans la réaction à ceux [les islamistes] qui ont dit qu’il ne fallait pas souhaiter un joyeux Noël aux Coptes. Quelle idée saugrenue et dangereuse. Je n’en ai jamais vu de pareille dans l’islam en général, ni dans l’Egypte en particulier. La réaction des Egyptiens ne s’est pas fait attendre. Contrairement aux autres années, et sans qu’aucun parti ait eu besoin d’organiser la chose, toutes les églises ont vu affluer les musulmans [qui voulaient manifester leur solidarité avec leurs concitoyens chrétiens]. Les Egyptiens commencent donc à opposer une résistance culturelle aux idées qui sont étrangères à leur islam. Quelques jours avant Noël, le chef des armées, Abdel Fattah Al-Sissi, a envoyé une délégation de haut niveau à la cathédrale. Puis, le jour même de Noël [le 7 janvier], il a envoyé le commandant général exprimer ses vœux en son nom. Le mensonge organisé par des forces politiques venues de la préhistoire, leurs tentatives de détruire l’Etat et d’imposer leurs idées, cela ne passera pas comme ça. Ils se heurteront à une résistance qui dépasse les organisations politiques, aux voix qui s’élèvent – de poètes, de romanciers et de journalistes, qui expriment tous avec force leur rejet du danger qui les menace. —Gamal Al-Ghitany Al-Watan Le Caire

53 %

Selon un sondage effectué les 30 et 31 janvier 2013 par le centre de recherche sur l’opinion publique Bassira et publié dans Al-Youm Al-Sabee, 53 % des Egyptiens sont satisfaits de la politique du président Mohamed Morsi, un chiffre en baisse de 10 points par rapport à décembre 2012. Enfin, en matière d’intentions de vote en cas de nouvelles élections, seuls 39 % des Egyptiens se déclarent favorables à Mohamed Morsi. Ils étaient 50 % en décembre 2012.


40.

TRANSVERSALES

Courrier international — no 1163 du 14 au 20 février 2013

transversalesi.e économ

Economie ........40 Ecologie ........42 Médias ..........44 Signaux .........45

Créativité comptable

Les fabricants d’électronique exportent des crevettes Argentine. Pour enrayer la fuite des capitaux, le gouvernement contraint les entreprises à compenser leurs importations par des ventes à l’étranger.

—The Wall Street Journal New York

N

ewsan est connue en Argentine pour fabriquer des écrans de télévision plasma pour Sanyo et des caméras vidéo JVC. Mais en 2011 cette entreprise d’électronique a opéré un virage surprenant : elle s’est lancée dans la pêche, la congélation et l’exportation de crevettes et de colin. Cette décision n’avait rien à voir avec une stratégie de reconversion : le but était simplement de s’adapter aux politiques macroéconomiques de moins en moins orthodoxes de l’Argentine – et qui, pour de nombreux chefs d’entreprise, tournent au casse-tête. Pour enrayer la fuite des capitaux et protéger l’industrie locale, le gouvernement de la présidente Cristina Kirchner a mis en place en 2011 une nouvelle politique qui oblige les entreprises importatrices [dans certains secteurs] à équilibrer leur propre balance commerciale. C’est ainsi que Newsan exporte désormais 3 600 tonnes de produits de la mer par an en Europe, en Russie, en Chine et ailleurs afin de pouvoir importer les composants électroniques nécessaires à son activité principale. Le groupe envisage également d’exporter des agrocarburants. Certains estiment que ce type de mesures à court terme nuisent à l’efficacité des entreprises et que les nouveaux emplois créés risquent de disparaître si le gouvernement change de stratégie. Selon une source proche du gouvernement, les responsables argentins s’interrogent d’ailleurs sur la pérennité

du système. Les entreprises font preuve d’imagination pour se conformer à ces règles. Le fabricant de pneus Pirelli exporte du miel, la filiale argentine de BMW exporte du cuir, du jus de raisin et des tonnes de riz afin de pouvoir importer des voitures et des motos. “Le riz n’a rien à voir avec BMW mais il a bien fallu trouver une solution”, explique Dan Christian Menges, porte-parole du groupe en Argentine.

15 % à 20 % du vin qui quitte le pays est vendu par des industriels Ces mesures renouent avec une forme de protectionnisme largement pratiquée en Amérique latine dans les années 1960 et 1970, avant d’être abandonnée au profit du libreéchange, perçu comme un moteur de croissance. Aujourd’hui, les pays soutiennent leurs industries différemment, en les subventionnant, par exemple. Cristina Kirchner a ressuscité ces politiques d’inspiration péroniste pour relancer une économie affaiblie. Le PIB a augmenté de 0,7 % au troisième trimestre 2012 (par rapport à la même période de l’année précédente), et le taux d’inflation est estimé par des économistes indépendants à 25 % [alors qu’il est officiellement de 10,8 %, lire ci-contre]. “Cette politique a des effets positifs à court terme sur la rentabilité [commerciale] et l’emploi”, explique Daniel Hoyos, directeur du département d’économie de l’Université

↙ Dessin de Lichuan, Chine.

nationale du centre de la province de Buenos Aires. “Mais ces nouvelles activités [exportatrices] sont créées pour profiter des règles. Si les règles changent, ces activités disparaîtront.” Cette politique est également liée au contrôle des changes mis en place en Argentine, qui limite les achats de dollars et autres devises étrangères. Les réserves en dollars du pays ont en effet baissé : de nombreux Argentins, inquiets du ralentissement de l’économie, ont acheté des billets verts pour les mettre à l’abri à l’étranger. Contraindre les entreprises à exporter afin d’engranger des dollars pour payer les importations devrait en théorie permettre de freiner la fuite des dollars. Mais, dans les faits, cela ne marche pas vraiment. L’année dernière, les Argentins ont retiré des banques l’équivalent de près de 7 milliards de dollars en devises étrangères. Le flot semble toutefois se ralentir. Cristina Kirchner et ses ministres ont publiquement affirmé que cette politique de “commerce administré” était nécessaire pour protéger les emplois argentins des importations bon marché. Certains membres du gouvernement ont toutefois accusé les puissances mondiales d’essayer de se débarrasser de leurs excédents sur le marché argentin pour compenser la faiblesse de la demande sur leur marché intérieur. Au début, cette politique a produit un effet très positif sur la balance commerciale du pays, effet qui semble s’essouffler. Cette balance s’est soldée par un excédent de 585 millions de dollars en octobre 2012, soit moitié moins qu’un an auparavant, et de

●●● L’Argentine a annoncé le 4 février qu’elle allait définir une nouvelle méthode de calcul de l’inflation. Le gouvernement réagit ainsi à la déclaration de censure émise quatre jours plus tôt par le FMI : si d’ici au 29 septembre le pays ne corrige pas ses statistiques relatives à l’inflation et à la croissance, il subira des sanctions progressives, de l’interdiction d’emprunter au FMI jusqu’à l’exclusion de l’organisation. “Comme souvent, note perfidement The Economist, l’Argentine semble incapable de respecter les mêmes règles que les autres.” Depuis que, en 2007, l’Etat a pris le contrôle de l’Institut national de la statistique, jusqu’alors indépendant, “la différence entre les chiffres officiels et ceux publiés par des économistes indépendants a atteint jusqu’à 15 points de pourcentage”, poursuit l’hebdomadaire britannique. Ce tour de passe-passe “a permis à l’Etat d’économiser 2,5 milliards de dollars sur des remboursements d’emprunts indexés sur l’inflation”. 634 millions en novembre (+ 74 %). [En décembre, l’excédent a atteint 529 milliards de dollars (+ 60,8 %), et sur l’ensemble de l’année, il a augmenté de 27 %.] Ces politiques commerciales ont suscité une vague de protestations de la part des membres de l’Organisation mondiale du commerce. [Les Etats-Unis, l’Union européenne, le Japon et le Mexique ont porté plainte contre les restrictions qui pénalisent leurs exportations. De son côté, l’Argentine a déposé une plainte contre les Etats-Unis au sujet de la viande bovine, et contre l’UE, sur le biodiesel.] Aux termes de nombreux accords d’impor-export, les importateurs versent une commission d’environ 10 % à l’exportateur avec lequel ils s’associent, ce qui leur permet de devenir l’exportateur officiel de la marchandise. Le dynamisme du secteur viticole argentin, qui a exporté pour 865 millions de dollars de novembre 2011 à octobre 2012, en fait un partenaire de choix. Il n’y a pas de données officielles mais, selon Javier Merino, directeur de la société d’analyse et de conseil Area del Vino, 15 à 20 % du vin qui quitte le pays est exporté par des fabricants de produits électroniques, des fournisseurs de pièces automobiles et autres industriels. “Ces accords fonctionnent très bien, assure-t-il, ils satisfont les deux parties.” Certains économistes soulignent toutefois que les importateurs supportent ainsi des coûts commerciaux et administratifs supplémentaires. “C’est une sorte d’impôt sur les importations qui engendre en outre beaucoup d’inefficacité”, explique José Antonio Ocampo, professeur de relations internationales à l’université Columbia [à New York]. “Il n’est pas souhaitable qu’une entreprise qui n’est pas spécialisée dans le riz exporte du riz.” —Sara Schaefer Muñoz


TRANSVERSALES.

Courrier international â&#x20AC;&#x201D; no 1163 du 14 au 20 fĂŠvrier 2013

Le business des appels manquĂŠs

â&#x2020;&#x201C; Dessin dâ&#x20AC;&#x2122;Ajubel paru dans El Mundo, Madrid.

L

orsquâ&#x20AC;&#x2122;un ami vous tĂŠlĂŠphone et raccroche sans vous laisser le temps de rĂŠpondre, câ&#x20AC;&#x2122;est souvent un message codĂŠ pour vous demander de le rappeler. Cela peut ĂŞtre aussi un signal convenu avec votre ďŹ lle, qui vous avertit ainsi quâ&#x20AC;&#x2122;elle est bien rentrĂŠe Ă la maison. Quant au dabbawalla [livreur de repas], il vous annonce simplement quâ&#x20AC;&#x2122;il est arrivĂŠ. En Inde, cette façon de communiquer gratuitement est une sorte de code morse de la vie moderne. Et les entreprises sâ&#x20AC;&#x2122;y mettent, elles aussi. Selon certaines estimations, le business des appels volontairement interrompus reprĂŠsente 5 milliards de roupies [70 millions dâ&#x20AC;&#x2122;euros]. Zipdial est une plateforme marketing analytique qui propose un service de gestion de ces appels. CrĂŠĂŠe en Inde en 2009, cette sociĂŠtĂŠ compte environ 400 clients, parmi lesquels de grands noms comme Procter & Gamble, Disney, KingďŹ sher et Unilever. â&#x20AC;&#x153;Quand nous avons dĂŠmarrĂŠ, il y a deux ans, les clients ĂŠtaient très rĂŠticentsâ&#x20AC;?, explique Valerie Wagoner, fondatrice de la sociĂŠtĂŠ. â&#x20AC;&#x153;Mais, après dix-huit mois, le succès est au rendezvous et nous constatons que dâ&#x20AC;&#x2122;autres entreprises suivent notre trace.â&#x20AC;? Lâ&#x20AC;&#x2122;une des toutes premières applications concerne les ĂŠchantillons gratuits. Les entreprises qui envoyaient des agents les distribuer, puis les payaient pour chaque article donnĂŠ, se sont vite aperçues quâ&#x20AC;&#x2122;en rĂŠalitĂŠ des employĂŠs vendaient les ĂŠchantillons et empochaient lâ&#x20AC;&#x2122;argent. Zipdial a trouvĂŠ une solution au problème pour Gillette en Inde. DĂŠsormais, chaque agent porte une pancarte aďŹ&#x192;chant un numĂŠro de tĂŠlĂŠphone. Pour obtenir un ĂŠchantillon gratuit, il suďŹ&#x192;t de composer ce numĂŠro et de raccrocher. Zipdial comptabilise les appels et communique les chiďŹ&#x20AC;res Ă  Gillette ; pour protĂŠger lâ&#x20AC;&#x2122;intimitĂŠ des consommateurs, il ne lui trans-

Beau donc mieux payĂŠ â&#x20AC;&#x201D;The Sydney Morning Herald

(extraits) Sydney

Inde Composer un numĂŠro, puis raccrocher, câ&#x20AC;&#x2122;est souvent un message codĂŠ â&#x20AC;&#x201C; mais câ&#x20AC;&#x2122;est aussi un outil marketing qui permet de communiquer avec les clients.

â&#x20AC;&#x201D;Financial Times Londres

LA VIE EN BOĂ&#x17D;TE

I met pas les numĂŠros de tĂŠlĂŠphone, mĂŞme si les gens peuvent choisir de â&#x20AC;&#x153;suivreâ&#x20AC;? Zipdial pour recevoir des SMS annonçant les prochaines oďŹ&#x20AC;res promotionnelles. Les appels interrompus permettent ĂŠgalement aux entreprises du secteur de lâ&#x20AC;&#x2122;hĂ´tellerie ou aux sociĂŠtĂŠs dotĂŠes dâ&#x20AC;&#x2122;un centre dâ&#x20AC;&#x2122;appels de mieux connaĂŽtre leurs clients. Par exemple, Zipdial envoie des questionnaires Ă  choix multiple via SMS pour le compte du site de voyages MakeMyTrip. Chaque rĂŠponse est associĂŠe Ă  un numĂŠro de tĂŠlĂŠphone que les clients peuvent appeler avant de raccrocher aussitĂ´t.

l est plus important pour un homme dâ&#x20AC;&#x2122;ĂŞtre beau quâ&#x20AC;&#x2122;on ne pourrait le penser. Selon une ĂŠtude australienne, un physique attractif rapporte 32 150 dollars par an [24 600 euros]. Le salaire moyen des hommes plus beaux que la moyenne est en eďŹ&#x20AC;et de 81 750 dollars [62 600 euros], contre 49 600 dollars [38 000 euros] pour ceux qui se situent au-dessous de la moyenne. Selon les auteurs, lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠconomiste JeďŹ&#x20AC; Borland de lâ&#x20AC;&#x2122;universitĂŠ de Melbourne et son ancien confrère de lâ&#x20AC;&#x2122;UniversitĂŠ nationale australienne devenu dĂŠputĂŠ travailliste Andrew Leigh, la â&#x20AC;&#x153;prime Ă  la beautĂŠâ&#x20AC;? est moins importante que la â&#x20AC;&#x153;pĂŠnalitĂŠ pour un physique banalâ&#x20AC;?. Les hommes jugĂŠs moins beaux que la moyenne gagnent 26 % de moins que la moyenne ; ceux classĂŠs au-dessus touchent 22 % de plus. Pour les femmes, lâ&#x20AC;&#x2122;eďŹ&#x20AC;et est moindre et plus diďŹ&#x192;cile Ă  mesurer. â&#x20AC;&#x153;Jâ&#x20AC;&#x2122;ai obtenu Ă  peu près les mĂŞmes rĂŠsultats quand jâ&#x20AC;&#x2122;ai ĂŠtudiĂŠ lâ&#x20AC;&#x2122;impact de lâ&#x20AC;&#x2122;apparence dâ&#x20AC;&#x2122;une personnalitĂŠ politique sur ses chances dâ&#x20AC;&#x2122;ĂŞtre ĂŠlue, commente Andrew Leigh. Lors

â&#x20AC;&#x153;On appelle ça le â&#x20AC;&#x2DC;ďŹ&#x201A;ashingâ&#x20AC;&#x2122; en Afrique et le â&#x20AC;&#x2DC;sinpaâ&#x20AC;&#x2122; en AmĂŠrique latineâ&#x20AC;? Si Zipdial facture Ă ses gros clients jusquâ&#x20AC;&#x2122;Ă  10 000 dollars [environ 7 500 euros] par mois, les petites entreprises peuvent bĂŠnĂŠďŹ cier dâ&#x20AC;&#x2122;un service plus limitĂŠ pour 20 dollars par mois. La sociĂŠtĂŠ nâ&#x20AC;&#x2122;est pas encore Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠquilibre, mais elle a multipliĂŠ par six son chiďŹ&#x20AC;re dâ&#x20AC;&#x2122;aďŹ&#x20AC;aires en un an, assure sa directrice. Preuve, conclut-elle, que les appels interrompus dĂŠlibĂŠrĂŠment deviennent un outil commercial utile aux entreprises indiennes. Zipdial a des ambitions internationales. De fait, souligne Valerie Wagoner, ce mode de communication existe un peu partout dans le monde. â&#x20AC;&#x153;Les utilisateurs ont crĂŠĂŠ cette simple interface pour leur propre usage. En Afrique, ils appellent ça le â&#x20AC;&#x2DC;ďŹ&#x201A;ashingâ&#x20AC;&#x2122; et, en AmĂŠrique latine, le â&#x20AC;&#x2DC;sinpaâ&#x20AC;&#x2122;, une abrĂŠviation de â&#x20AC;&#x2DC;sin pagarâ&#x20AC;&#x2122;, qui veut dire â&#x20AC;&#x2DC;sans payer.â&#x20AC;&#x2122;â&#x20AC;? Appeler et vous raccrocher au nez constitue peut-ĂŞtre le moyen agaçant quâ&#x20AC;&#x2122;utilise votre grand-mère radine pour vous dire : â&#x20AC;&#x153;Rappellemoi !â&#x20AC;? Mais, pour les entreprises, câ&#x20AC;&#x2122;est un outil de communication innovant et peu coĂťteux. â&#x20AC;&#x201D;Avantika Chilkoti

dâ&#x20AC;&#x2122;une ĂŠlection, la beautĂŠ aide davantage les candidats que les candidates. Câ&#x20AC;&#x2122;est peut-ĂŞtre parce que les jolies femmes sont victimes du stĂŠrĂŠotype selon lequel elles ne peuvent ĂŞtre Ă la fois belles et intelligentes. Pour les hommes, il nâ&#x20AC;&#x2122;existe pas dâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠquivalent du syndrome de la blonde stupide.â&#x20AC;? Les enquĂŞteurs ont classĂŠ le physique des personnes quâ&#x20AC;&#x2122;ils interrogeaient sur une ĂŠchelle de six niveaux, de â&#x20AC;&#x153;bien plus sĂŠduisant que la moyenneâ&#x20AC;? Ă  â&#x20AC;&#x153;très infĂŠrieur Ă  la moyenneâ&#x20AC;?. Par ailleurs, Andrew Leigh a demandĂŠ sĂŠparĂŠment aux sondeurs de classer des photos selon le mĂŞme critère, et les rĂŠponses ont ĂŠtĂŠ largement concordantes. â&#x20AC;&#x153;La beautĂŠ nâ&#x20AC;&#x2122;est pas dans les yeux de celui qui regarde, note-t-il. De nombreux travaux attestent quâ&#x20AC;&#x2122;il existe une perception commune de la beautĂŠ.â&#x20AC;? Les hommes moins beaux que la moyenne ont par ailleurs 15 % de chances de moins que la normale dâ&#x20AC;&#x2122;avoir un emploi, et ceux qui en obtiennent un gagnent 9 % de moins. Daniel Hamermesh, professeur dâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠconomie Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;universitĂŠ du Texas, a suggĂŠrĂŠ dâ&#x20AC;&#x2122;inclure dans la lĂŠgislation contre les discriminations celles fondĂŠes sur lâ&#x20AC;&#x2122;apparence. Mais, selon Andrew Leigh, â&#x20AC;&#x153;on se heurterait alors Ă  toutes sortes de problèmes de dĂŠďŹ nition et lâ&#x20AC;&#x2122;on risquerait de diluer lâ&#x20AC;&#x2122;importance des catĂŠgories de discrimination existantes.â&#x20AC;? â&#x20AC;&#x201D;Peter Martin et Rachel Wells

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42.

TRANSVERSALES

Courrier international — no 1163 du 14 au 20 février 2013 ↙ “Once d’or, once de farine”. Dessin d’Ammer, paru dans la Wiener Zeitung, Vienne

ÉCOLOGIE

La fin des pâtes Agriculture. Le blé est plus que jamais menacé par le réchauffement planétaire. Etat des lieux aux Etats-Unis.

L

es ravages causés récemment [fin octobre] par l’ouragan Sandy à New York et dans les Etats voisins ont confirmé aux Américains ce que Katrina avait déjà montré en 2005 : le réchauffement planétaire engendre des phénomènes climatiques extrêmes et potentiellement très dangereux. Mais, au-delà des inondations, le changement climatique met en péril la condition primordiale de l’existence humaine : l’alimentation. Trois céréales – le blé, le maïs et le riz – assurent la majeure partie de notre

subsistance. Toutes trois souffrent déjà du changement climatique, mais les années qui viennent risquent d’être plus dures pour le blé, car c’est la céréale la plus vulnérable aux températures élevées. Cela compromet non seulement l’avenir des pâtes, mais aussi celui du pain (les pâtes sont faites à partir de blé dur, et pour le pain on utilise généralement des variétés plus courantes). “Le blé est une céréale qui pousse par temps frais. Les températures élevées nuisent à sa croissance et à sa qualité, il n’y a aucun doute làdessus”, souligne Frank Manthey, professeur de l’Université du Dakota du Nord et

Au Cinéma des Cinéastes, Paris 17e et en Île-de-France

Entrée gratuite

Du 19 au 26 février 2013 www.festivalenvironnement.com

30e FESTIVAL

INTERNATIONAL DU FILM D’ENVIRONNEMENT

CONCEPTION GRAPHIQUE : RAMPAZZO ET ASSOCIÉS. ILLUSTRATION : OLAF HAJEK.

—Newsweek (extraits) New York

conseiller à la Commission du blé de l’Etat. Selon une étude, l’élévation de la température mondiale de 0,6 °C au cours des cinquante dernières années a suffi pour entraîner une diminution de 5,5 % de la production de blé. Les scientifiques prévoient que d’ici à 2050 les plus grands greniers à blé du monde – les Etats-Unis et les Prairies canadiennes, le nord de la Chine, l’Inde, la Russie et l’Australie – connaîtront un an sur deux un été plus chaud que les pires canicules enregistrées jusqu’ici. Selon l’Institut international de recherche sur les politiques alimentaires (Ifpri), la production de blé pourrait diminuer de 23 % à 27 % au cours de cette période si aucune action n’est menée. Le Dakota du Nord est un centre mondial de production de pâtes. Dans le passé, le blé dur était cultivé dans tout l’Etat, mais au cours des trente ou quarante dernières années l’évolution des conditions climatiques a repoussé sa zone de culture plus à l’ouest. “Le régime des pluies a changé, explique le Pr Manthey. L’est du Dakota du Nord est devenu trop humide pour le blé dur.” Les conditions météorologiques extrêmes et changeantes sont particulièrement néfastes pour le blé dur, qui est plus délicat que les variétés courantes. A entendre les non-spécialistes, il serait facile d’adapter l’agriculture au changement climatique en déplaçant les cultures dans des régions où le climat est plus favorable. En juillet 2012, Rex Tillerson, directeur général du groupe pétrolier Exxon Mobil, a décrit le changement climatique comme un “problème technique, qui a donc des solutions techniques”. Mais la réalité n’est pas si simple. “Si vous mangez la majeure partie de ce que vous récoltez, comme c’est le cas pour beaucoup d’agriculteurs des pays les plus pauvres de la planète, vous n’avez pas la possibilité de déménager votre ferme”, remarque Gerald Nelson, chercheur principal à l’Ifpri. Même les agriculteurs du Dakota du Nord, plus riches, ne peuvent pas déménager au gré des conditions climatiques. Rex Tillerson ne tient pas compte non plus de la qualité du sol, élément clé de la production alimentaire. “En général, plus vous allez vers l’ouest et le nord [du Dakota du Nord], plus le sol est fragile et moins il est fertile, poursuit Gerald Nelson. Les régions adaptées à la production de blé dur sont donc limitées.” En outre, vers l’ouest, le blé dur se trouve en concurrence directe avec l’industrie la plus riche de l’histoire de l’humanité : l’extraction de pétrole et de gaz. Bien sûr, le Dakota du Nord n’est pas le seul endroit sur terre où il pousse du blé dur. Cette céréale est apparue il y a douze mille ans dans le bassin méditerranéen et 75 % de la production mondiale vient encore de cette région. Mais le changement climatique devrait affecter le bassin méditerranéen encore plus durement que le Dakota du Nord. Un récent rapport de l’Agence européenne de l’environnement prévoit que, avec la montée en fréquence et en intensité des vagues de chaleur et de sécheresse, le rendement des cultures non irriguées va diminuer de 5 % à 15 % en Italie et dans le sud de la France, et de 15 % à

25 % en Espagne et au Portugal d’ici à 2050. Barilla, le plus gros fabricant de pâtes italien, a déjà réagi. Pour limiter les risques liés au climat, explique sa porte-parole, Marina Morsellino, l’entreprise diversifie ses sources d’approvisionnement à l’échelle mondiale de manière à ne pas manquer de blé dur en cas de mauvais temps dans une région. Barilla “développe également de nouvelles variétés plus résistantes […] à des conditions de sécheresse ou d’humidité extrêmes”, tout en encourageant les cultivateurs à recourir à des pratiques traditionnelles comme la rotation avec d’autres cultures.

Cela se traduira plutôt par des prix exorbitants que par une disparition pure et simple Dans le Dakota du Nord, certains agriculteurs de la vieille école ont eux aussi changé leurs pratiques. Glen Bauer, un cultivateur de 71 ans qui se dit “très conservateur” sur le plan politique, n’en est pas moins devenu un ardent défenseur de l’agriculture durable. Il loue les vertus de l’agriculture sans labour et de la rotation des cultures, deux techniques qui améliorent la qualité et la fertilité du sol. La fin des pâtes n’est pas pour demain. Si jamais elle se produit, cela sera par àcoups, au gré des récoltes de blé, plus ou moins abondantes d’une année à l’autre, et cela se traduira plutôt par des pâtes aux prix exorbitants que par la disparition pure et simple des spaghettis des rayons des épiceries. Mais ce scénario ne se réalisera pas si les Etats-Unis prennent une fois pour toutes des mesures efficaces face au changement climatique. Si nous voulons continuer à manger des pâtes et d’autres produits dont la présence dans nos assiettes nous paraît aller de soi, il est indispensable qu’un nombre accru de cultivateurs se convertissent à l’agriculture durable. Il est également capital que nous maîtrisions le réchauffement planétaire, car même les mesures d’adaptation les plus habiles seraient impuissantes face à une élévation de la température mondiale de 4 °C. Il est donc urgent que le gouvernement mette en place une politique énergique qui réduise de façon draconienne les émissions de gaz à effet de serre. Mark Hertsgaard

Conférence ●●● Le 30e Festival international du film d’environnement se tiendra à Paris du 19 au 26 février. Outre les nombreux documentaires diffusés, deux débats seront proposés : Qu’y aura-t-il dans nos assiettes en 2030 ? le jeudi 21 et L’agriculture urbaine : épiphénomène ou solution durable ? le lundi 25. Ils seront animés par Anh Hoà Truong et Virginie Lepetit, journalistes à Courrier International.


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TRANSVERSALES

Courrier international — no 1163 du 14 au 20 février 2013 ↙ Dessin de Tiounine paru dans Kommersant, Moscou.

MÉDIAS

CNN peine à se faire entendre La chaîne américaine recrute et licencie pour récupérer le terrain perdu dans un univers médiatique tapageur et partisan.

—The Observer (extraits) Londres

P

our un homme qui a la tâche herculéenne de réinventer la vénérable chaîne d’informations américaine CNN, Jeff Zucker [nommé président en décembre 2012] a commencé par prendre une décision surprenante : convoquer un revenant. Après des années hors antenne, James Earl Jones, la voix [en version originale] de Dark Vador dans la saga La Guerre des étoiles, est en effet revenu pour prononcer d’une voix tonitruante le slogan jadis célèbre de la chaîne – “This is CNN” [Ici CNN]. Mais ceux qui pensaient que Jeff Zucker, 47 ans, l’un des patrons les plus connus et les plus durs de la télévision américaine, allait s’embarquer dans un voyage vers le passé sacré de CNN ont dû subir un choc sévère. En fonction depuis quelques semaines à peine, Zucker a déjà joué du scalpel dans la liste des stars de la chaîne. Il a envoyé promener des noms célèbres et introduit de nouveaux visages. Il a fait connaître son intention d’emmener la chaîne sur une voie nouvelle – moins d’informations sérieuses, plus de divertissement et de sports ; plus de personnalité chez ses présentateurs et moins d’analyses politiques d’un air pincé. Le choc sera rude pour certains. C’est CNN qui a inventé le concept de la chaîne câblée d’informations 24 heures sur 24, il y a trente-trois ans, lors de son lancement par le magnat des médias Ted Turner. Depuis, le pays a vu apparaître Fox News et MSNBC [respectivement à droite et à gauche du spectre politique] tandis que la BBC, Al-Jazira et toute une série d’autres concurrents venus entre autres de Russie, de Chine, d’Allemagne et d’Iran lançaient des chaînes d’info en continu. CNN est désormais en difficulté sur son propre terrain. Si la version internationale

demeure omniprésente dans les chambres d’hôtel du monde entier, la version américaine se bat pour conserver sa place aux Etats-Unis dans ce genre qu’elle a inventé. Elle se traîne régulièrement à la troisième place des classements d’audience, derrière Fox News et MSNBC. Or Al-Jazira se prépare à se lancer aux Etats-Unis et il est à craindre que CNN ne se retrouve bientôt à la quatrième place. Pour rester dans l’euphémisme, nous dirons qu’un boulot difficile attend Zucker. “Les gens vont dire qu’il est juste en train de réarranger les chaises longues sur le pont du Titanic”, commente Jack Lule, qui enseigne le journalisme à l’université Lehigh de Pennsylvanie. “Il réorganise par-ci par-là alors que le bateau est en train de couler. On a du mal à imaginer un monde sans CNN mais on a aussi du mal à voir ce qu’il peut faire.” La chaîne a déjà essayé de procéder à des changements. Elle est allée chercher Piers Morgan, un ancien de la presse tabloïd britannique, pour en faire l’un de ses principaux présentateurs aux heures de grande écoute. Finalement, Morgan est peut-être le symbole de ce que CNN essaie de devenir – une chaîne qui tente désespérément de faire les gros titres et de participer au débat, plutôt qu’un simple chroniqueur de l’actualité et des grands événements mondiaux. Piers Morgan était récemment invité à un talk-show animé par [la célèbre présentatrice] Chelsea Handler. Leur confrontation a rapidement dégénéré en une surenchère d’insultes. “Soit tu t’es fait refaire quelque chose, soit tu t’es fait relooker mais tu es vraiment canon ce soir”, a lancé Morgan. “Tu es exaspérant, tu es odieux et tu te demandes pourquoi tout le monde te déteste”, a-t-elle rétorqué. L’échange d’amabilités s’est terminé par un “Je t’emmerde !” lancé par Handler.

Ce genre de publicité et de comportement aurait naguère été considéré comme une catastrophe pour CNN, qui a longtemps voulu être le New York Times de l’audiovisuel américain : un vecteur sérieux, sobre, le préféré des décideurs politiques. Ce n’est plus le cas. Piers Morgan a beau réaliser de faibles audiences depuis son arrivée, il annonce probablement le nouveau style que Zucker souhaite construire. Ce journaliste pugnace a une capacité exceptionnelle à faire parler de lui. Il n’a pas hésité à faire connaître haut et fort ses opinions pendant le débat sur le contrôle des armes qui s’est déroulé récemment dans le pays à la suite du massacre de l’école de Newtown [en décembre 2012]. Zucker n’aura pas la tâche facile. La marque CNN, qui génère toujours des millions de dollars de bénéfices, demeure d’actualité. Même si elle se traîne chaque jour derrière Fox News et MSNBC dans les classements, elle passe souvent en tête lorsqu’un événement important se produit. En cas d’élection, de guerre ou de catastrophe naturelle, les Américains abandonnent ses concurrents et se branchent sur CNN, qui dispose d’un énorme réseau de reporters sur le terrain et peut donc couvrir les événements de l’étranger. Or, le problème de la chaîne – et désormais celui de Zucker – c’est que les Américains ne veulent plus des informations. Ils veulent des opinions. Fox News et MSNBC ont investi lourdement dans leur image politique en mettant en avant des présentateurs célèbres qui affichent leur point de vue et discutent avec des invités qui partagent très souvent ces opinions. On ne fait pas l’info, on ne révèle pas d’info, on en parle. D’après les spécialistes, ce phénomène témoigne de l’atomisation du marché de l’audiovisuel :

“Zucker réorganise par-ci par-là alors que le bateau est en train de couler” l’offre est tellement pléthorique que les Américains ont la possibilité de choisir une chaîne d’information qui présente uniquement les idées qu’ils partagent. Ce qui pose un problème à CNN : comme Fox News et MSNBC occupent déjà la droite et la gauche du spectre politique, elle n’a pas de place évidente. D’après certains, c’est une bonne chose pour le journalisme américain. “Je suis content qu’ils [CNN] n’aient pas défini une position idéologique qu’ils puissent marteler. C’est une bonne base pour du journalisme à l’ancienne”, déclare Robert Thompson, spécialiste de l’audiovisuel américain à l’université de Syracuse, dans l’Etat de New York. Les maîtres de CNN ne se satisfont plus d’occuper la dernière place. Il est peu probable qu’ils basculent vers les extrêmes – pas encore. Mais il ne fait pas de doute qu’il y a de la révolution dans l’air et que c’est Zucker qui la pilote. “Ici CNN”, clame à nouveau James Earl Jones. Mais qu’estce que CNN ? La question reste ouverte. —Paul Harris

LA SOURCE DE LA SEMAINE

“Ogoniok” Le célèbre magazine illustré russe radiographie chaque semaine une société en mutation.

A

près plus d’un siècle d’une histoire prestigieuse et mouvementée, “La Petite Flamme” se présente aujourd’hui comme un magazine d’informations générales et de reportages richement illustrés, s’adressant à un lectorat plutôt intellectuel et critique à l’égard du régime de Vladimir Poutine. Fondé en 1899, cet hebdomadaire extrêmement populaire a longtemps été un vivier de plumes et de photographes. Sorte de Paris Match soviétique, il a reflété fidèlement la vie des citoyens et des milieux littéraires et artistiques de l’URSS dans les années 1970 et 1980. En 1986, avec l’arrivée à la direction du célèbre poète et écrivain Vitali Korotitch, le magazine a négocié un virage à 180 degrés, devenant le fer de lance de la perestroïka, libéralisation de la société soviétique impulsée par Mikhaïl Gorbatchev, qui devait conduire à la fin du communisme et à l’éclatement de l’URSS. Au cours des années 1990, l’adaptation à l’économie de marché fut douloureuse. Au début des années 2000, un repreneur tenta de faire du magazine, de tradition plutôt culturelle, une revue glamour pour les “jeunes, beaux et riches”. Ce fut un échec. Depuis, le rédacteur en chef, Viktor Lochak, a œuvré à replacer le titre sur des rails généralistes, mais proche des gens : “Un journal qui parle de l’individu en mutation dans un pays en mutation.” En 2009, en difficulté financière, le journal a été sauvé par le groupe Kommersant, qui a, entre autres, préservé un fonds photographique centenaire exceptionnel. Lire pages 28-29 : “Ces insondables Frantsouzy”

OGONIOK Moscou, Russie Hebdomadaire, 90 000 ex. www.kommersant.ru/ogoniok


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Courrier international — no 1163 du 14 au 20 février 2013

signaux

Chaque semaine, une page visuelle pour présenter l’information autrement

Miroir, mon beau miroir... Pour les adeptes de la chirurgie esthétique, tout est question de goût… et de géographie. Comparaison des préférences en matière d’interventions En 2010, plus de 18 millions d’interventions esthétiques – chirurgicales ou non – ont été réalisées dans 25 pays, selon la Société internationale de chirurgie esthétique et plastique. Il est intéressant de noter à quel point les choix esthétiques des différents pays sont similaires au sein de chaque zone géographique et culturelle. LES CINQ PRINCIPALES INTERVENTIONS DE CHIRURGIE ESTHÉTIQUE

Liposuccion Aspiration des amas graisseux

Mammoplastie Reconstruction et remodelage du sein

CLASSEMENT SELON LE NOMBRE D’INTERVENTIONS PAR HABITANT

1 Corée du Sud 2 Grèce

Blépharoplastie Elimination des excès de peau et de graisse des paupières

Pays regroupés selon les trois interventions favorites

ORDRE DE PRÉFÉRENCE

1

Abdominoplastie Remodelage et raffermissement de l’abdomen

2

3

Injections de toxines botuliques Comblement des rides

1

Corée du Sud Japon

3 Italie

Taïwan

Brésil

Turquie

5 Etats-Unis

Rhinoplastie Remodelage du nez

LES CINQ PRINCIPALES INTERVENTIONS ESTHÉTIQUES NON CHIRURGICALES

2

Acide hyaluronique Augmentation du volume des lèvres ou comblement des rides

Injections de graisse Transplantation de graisse pour raffermir des zones du corps

Epilation au laser

Lumière pulsée et laser Atténuation des taches cutanées (rouges, brunes ou de vieillesse)

3

Sept pays asiatiques (y compris la Turquie) plébiscitent les mêmes interventions et montrent un intérêt particulier pour la rhinoplastie.

Thaïlande

Colombie

Arabie Saoudite

Taïwan

Inde

Japon

Brésil

France

Colombie

10 Mexique

Trois pays sud-américains ont un profil semblable au profil moyen des 25 pays étudiés.

Argentine

Canada

Grèce

Venezuela

Royaume-Uni

Pays-Bas

Italie

Espagne

France

15 Australie

Etats-Unis

Turquie

Canada

Allemagne

Espagne

Arabie Saoudite

Russie

Roumanie

Mexique

20 Argentine

Venezuela

Royaume-Uni

Pays-Bas

Thaïlande

Australie

Russie

Allemagne

Chine

Roumanie

25 Inde

La France a les mêmes préférences esthétiques – dans le même ordre – que l’Italie. Au Canada et aux Etats-Unis, on choisit exactement les mêmes interventions. Au Mexique, les goûts sont légèrement différents. Mais ces trois pays ont en commun les interventions de réduction de l’abdomen.

Quant à l’Australie, continent isolé, elle se distingue par l’originalité de ses choix.

Chine Source : Société internationale de chirurgie esthétique et plastique (ISAPS)

ALVARO VALIÑO. Designer graphique et illustrateur originaire

DR

L’auteur

de Galice, il a dirigé le service infographie du quotidien espagnol Público. Il a remporté de nombreux prix pour ses infographies de presse, dont plusieurs Malofiej Awards, récompense prestigieuse (considérée comme le Pulitzer de l’infographie)

décernée depuis vingt ans par l’association internationale Society for News Design. Il vit aujourd’hui à Washington et travaille régulièrement pour le National Geographic et le Corriere della Sera. Cette page a été publiée dans le supplément dominical du quotidien italien.


360 Une série russe fantastique • Plein écran....46 Un nouvel an chinois de pingres • Tendances..48 Les temples géants des Orcades • Histoire....50

MAGAZINE

46. Courrier international — no 1163 du 14 au 20 février 2013

BOLLYWOOD, BESTIAIRE ET SÉRIES B


360°.

Courrier international — no 1163 du 14 au 20 février 2013

Le roman graphique indien est en plein essor. Il se nourrit de culture populaire, mélange les langues et les genres. Rajesh Devraj nous en donne encore un exemple avec Sudershan, l’histoire d’un chimpanzé qui essaie de percer au cinéma. Extrait.

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Synopsis Il fut un temps où des animaux tenaient le haut de l’affiche à Bollywood. Le chimpanzé Sudershan a été l’un d’entre eux. Aujourd’hui vieux et oublié, il se remémore ses débuts. Pour lui comme pour ses collègues humains, se faire un nom n’a pas été chose aisée. Il a connu quantité de galères, d’humiliations et de désillusions. Puis, un jour, le grand Najubhai, “le roi sans partage de la série B”, lui offre un rôle qui, espère-t-il alors, va tout changer. C’est cet épisode que racontent les planches que nous publions ci-dessous.

INTERVIEW

“NOUS SOMMES TOUS DES SINGES SAVANTS ” Le scénariste Rajesh Devraj a écrit cette BD à moitié en hindi, à moitié en anglais. Il explique sa démarche. Comment ce livre a-t-il vu le jour ? D’où vous est venue cette histoire ? RAJESH DEVRAJ En 1996-1997, alors que je travaillais pour la chaîne de télévision Channel V, j’ai développé le concept d’une émission sur les films indiens de série B. Dans le cadre de mes recherches, j’ai rencontré le légendaire Nanabhai Bhatt [1915-1999], autrefois prolifique réalisateur de séries B – c’est lui qui était derrière la série des Zimbo (une sorte de Tarzan local des années 1950). Il m’a montré un album de photos consacré à un chimpanzé nommé Pedro, la Bombe Singe. Nanabhai m’a raconté que Pedro était sa star préférée parce qu’il était le seul acteur à n’avoir jamais remis en question ses instructions. Nombre


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d’années plus tard, cette rencontre m’est revenue en mémoire. J’ai imaginé un réalisateur vieillissant qui raconterait ses années de gloire. Assis à ses côtés, le chimpanzé sourirait d’un air penaud, tandis que le vieil homme, à la manière tapageuse typique des frimeurs du cinéma, relaterait des histoires paillardes embarrassantes. Un récit s’est imposé, la vie d’un chimpanzé dans le monde des séries B des années 1950 et 1960 : ses débuts, son accession au statut de star, ses relations tordues avec son réalisateur… Je me suis mis à explorer tout ce petit monde et j’ai fait appel à Meren Imchen. Meren, animateur et dessinateur vraiment talentueux, a porté l’idée bien au-delà de ce que j’avais imaginé. Nous avons réalisé ensemble une BD de six pages qui a paru dans le mensuel indien Man’s World en septembre 2005. Mais j’avais une histoire plus longue en tête. Alors, une fois terminé L’Art de Bollywood, mon livre sur les peintres d’affiches indiens [inédit en français], je suis revenu à cette idée. Et nous avons fini par réaliser un album à part entière. Pourquoi un chimpanzé comme personnage ? Pourquoi raconter une histoire à travers les yeux d’un animal, et non d’un être humain ? A force de travailler sur les séries B indiennes, j’en connais un rayon sur les films d’animaux et les stars excentriques de Bollywood. Mais le livre ne parle pas vraiment des animaux en tant que tels : la défense des animaux n’est pas du tout mon sujet. Je suppose que je n’ai fait que les utiliser comme prétexte, comme un moyen de raconter l’histoire de personnages que j’ai rencontrés à Bollywood au fil des ans : tous ces aspirants stars et ces has been, tous ces marginaux qui auraient pu être des vedettes si le destin ne leur avait pas distribué des cartes minables. Leur histoire peut être triste, tragique, mais parfois incroyablement drôle. Je me suis aperçu que je pouvais capturer ce cocktail d’émotions en racontant leur histoire par l’intermédiaire d’animaux. Quand vous rencontrez ces gens qui ont colporté les histoires des autres pendant toute leur carrière, vous avez l’impression qu’ils en sont réduits maintenant à raconter une seule histoire, celle de leur vie. J’ai entremêlé certains de leurs récits pour raconter ce qui est, je l’espère, une histoire universelle : comment chacun se construit un moi en singeant et en imitant les autres ; comment, dans la vie, chacun joue quantité de rôles qui sont autant de costumes mal taillés ; la rage et la haine de soi que cela peut provoquer ; ce qui se passe quand, au milieu de sa vie, on se lasse de jouer, on ne veut plus faire semblant. Pourquoi un chimpanzé ? D’une certaine façon, nous sommes tous des singes savants qui dansent sur des musiques inaudibles. Qu’en est-il du marché des romans graphiques en Inde ? A-t-il évolué ? Oh oui ! Dans les années 1990, j’ai voulu faire un roman graphique à partir de mon personnage Quick Gun Murugun [héros du film du même nom, sorti en 2009, dont Devraj a écrit le scénario]. J’ai travaillé avec deux artistes très talentueux et nous avons

Né en 1965 et aujourd’hui établi à Bombay, RAJESH DEVRAJ est un scénariste et écrivain indien passionné par Bollywood. C’est tout petit qu’il est tombé dans le cinéma et les arts graphiques. Son père gérait à Jaipur, au Rajasthan, une agence de publicité et de distribution de films, et Rajesh a durant de longues années côtoyé les peintres chargés de dessiner

panneaux publicitaires et affiches de cinéma. Outre plusieurs scénarios de série B, Devraj est l’auteur de The Art of Bollywood (L’art de Bollywood, inédit en français), une étude de l’industrie du film indien à travers ses affiches. DR

DR

Les auteurs

MEREN IMCHEN est illustrateur. Il est né au Nagaland, un petit Etat reculé du nord-est de l’Inde, loin de l’influence

de Bollywood. Mais cela ne l’a pas empêché de se prendre de passion pour l’histoire de Sudershan. “Grâce à son intuition et à l'empathie dont il a fait preuve envers le personnage, il est allé au-delà de ce que je lui suggérais et a fait surgir tout un monde”, raconte Rajesh Devrash.

REPORTAGE


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Filon littéraire Le roman graphique n’est pas un genre très ancien en Inde. Il est apparu au milieu des années 1990 avec le travail d’Orijit Sen. D’autres dessinateurs ont suivi, comme Sarnath Banerjee, auteur de Corridor (Coconino Press, 2006) et de Calutta (Denoël, 2007). Jatin Varma, au même titre que Sarnath Banerjee, est emblématique de toute cette génération de trentenaires urbains et anglophones mais profondément influencés par la culture populaire locale et les langues vernaculaires. En 2008, Varma a lancé le magazine

Random, sorte de Mad indien consacré à la bande dessinée et plus généralement aux cartoons. Et c’est lui qui a décidé d’organiser le premier Comic Con India en 2011, sur le modèle des grandes conventions annuelles qui ont lieu aux Etats-Unis depuis les années 1970. La troisième édition, qui a rassemblé près de 50 000 personnes, s’est tenue à New Delhi du 8 au 10 février. Sudershan le chimpanzé, de Rajesh Devraj et Miren Imchen, y était nominé dans trois catégories, dont celle du meilleur roman graphique.

Ce récit, bien que novateur dans sa forme, s’appuie sur la très ancienne tradition littéraire des fables animalières. Le Panchatantra, recueil de fables mettant en scène tout un bestiaire indien, a été écrit au Ve siècle de notre ère. Il continue de connaître un grand succès populaire en Inde. Traduit en de multiples langues, il s’est répandu au Moyen-Orient avant d’être connu en Europe, où il a entre autres influencé La Fontaine.

produit quelques pages excellentes, mais, je ne sais pas pourquoi, le projet n’a jamais décollé. A l’époque, personne n’avait jamais fait de roman graphique en Inde. Peut-être que l’idée était en avance sur son temps. Ou alors qu’elle était faite pour l’écran, et non pour le papier. Mais, aujourd’hui, je trouve que de très belles choses sont produites. Quoi qu’on pense de l’événement, c’est vraiment bien que New Delhi ait désormais son Comic Con [grande foire de la bande dessinée et du roman graphique, voir encadré ci-contre]. Les gens ont parfois une vision blasée des choses – “Ah, vous faites un roman graphique ? Tout le monde fait un roman graphique” –, mais, en Inde, nous baignons dans une culture tellement visuelle qu’il devrait y avoir beaucoup plus de titres, beaucoup plus de projets. Je voudrais souligner un point : pourquoi devrait-on se limiter à publier des ouvrages en anglais ? Bhimayana [roman graphique sur le leader intouchable B.K. Ambedkar et sur les discriminations de caste] devrait être traduit dans toutes les langues de l’Inde, tout comme le superbe travail d’Orijit Sen sur [le poète classique] Kabir. Mon livre est en partie en hindi [et en partie en anglais], parce qu’il est naturel que les personnages de Bollywood parlent la langue de leurs films. Mélanger les langues de cette façon est inhabituel, mais je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas faire dans le roman graphique indien ce que Junot Díaz [écrivain américain d’origine dominicaine] fait dans ses romans, à savoir passer d’une langue à l’autre selon son bon plaisir. Vous êtes-vous inspiré de stars et de réalisateurs de Bollywood pour votre personnage ? Le livre se déroule dans un Bollywood fantôme, un monde parallèle où les singes et les chiens sont des stars de cinéma. Une fois de temps en temps, le monde réel fait irruption. Au restaurant Gaylord, Sudershan, mon héros chimpanzé, attaque [le célèbre acteur] Dilip Kumar avec une patte de poulet. Et Raj Kapoor [le Charlie Chaplin indien] songe à lui pour un rôle, avant de changer d’avis. —Propos recueillis par Aradha Wal Tehelka (extraits), New Delhi


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Courrier international — no 1163 du 14 au 20 février 2013 ↓ Alexandre Bobrov est Maxime Volkov, adolescent timide, surnommé Le Gros.

TNT.RU

plein écran.

↓ Lidia Omoutnykh est Anna Ejova, 30 ans, agent de sécurité, ancien membre des services secrets de l’armée.

La série russe qui veut dégommer le soap Vu par mes yeux explore une veine inédite, celle de l’horreur et du fantastique. Une fiction tournée en caméra subjective. —Expert Moscou

L

e 27 janvier, la chaîne publique TNT a entamé la diffusion d’une nouvelle série intitulée Vu par mes yeux [Moïmi glazami]. D’après la chaîne ellemême, il s’agit du “premier thriller mystique, et de la première série au monde tournée en caméra subjective. Chaque épisode est filmé du point de vue d’un des héros. Une incursion dans le fantastique, mais traitée de façon réaliste.” C’est en effet la première fois que TNT [l’une des cinq grandes chaînes du pays], qui, dans le paysage audiovisuel russe, s’est depuis longtemps imposée comme la “reine des sitcoms”, délaisse le comique, son genre de prédilection, au profit du fantastique et de l’horreur. Vu par mes yeux est la première série tournée en caméra subjective, c’est-à-dire que chaque épisode est vécu du point de vue de l’un des personnages. Ou plutôt à travers son regard, car tout se passe comme dans un jeu de tir sur ordinateur, où le joueur voit de temps à autre apparaître dans son champ de vision ses propres mains qui étreignent amoureusement un fusil, où sa seule perspective se résume soudain à un gros plan

du sol sur lequel l’a projeté un monstre surgi mars 2010] ou Les Vrais Mecs [autre série d’un coin de l’écran. Dans la série, on retrouve comique à succès sur TNT, lancée en des monstres et des armes, mais heureuse- novembre 2010]. Ce qui compte, c’est que ment moins que dans un jeu vidéo. ce concept soit parvenu jusqu’à nos écrans, C’est l’histoire d’un bal de fin d’études car on peut difficilement imaginer meilleur secondaires dans une petite ville [tradi- révélateur de l’état de notre télé. tionnellement, en juin, les bacheliers russes Commençons par un bref état des lieux. qui quittent le lycée organisent un bal, en En Russie, les interminables feuilletons à vêtements très formels ; la fête est arrosée l’eau de rose occupent l’essentiel du temps et se poursuit toute la nuit dans les rues]. d’antenne. Actuellement, quatre heures de La grossesse accidentelle de l’une des héroïnes prime time sur cinq sont dévolues à des déclenche alors des événements mystérieux séries, le reste se divisant entre informaet inquiétants. En tentant de comprendre tions et talk-shows. Les séries sont ainsi ce qui se passe, les personnages deux fois et demie plus présentes SÉRIE sur nos écrans qu’aux Etats-Unis provoquent une suite de rebondissements qui, de proche en proche, ou en Europe, et une fois et demie entraînent les lycéens endimanchés, leur plus qu’en Amérique du Sud et en Chine. famille et leurs amis, ainsi qu’un inspecteur Cela fait longtemps qu’elles assurent la blasé, une urgentiste qui se drogue, une pros- santé financière des diffuseurs, puisque le tituée cynique et d’autres habitants de la soap rapporte aux chaînes jusqu’à un tiers petite ville dans des aventures à suspense. de leurs recettes. Elles ont même remplacé Chacun voit les choses avec ses propres yeux, le cinéma, évinçant du petit écran les films et, selon les créateurs de la série, cette “sté- d’auteurs, mais aussi les blockbusters. Il y réoscopie” finit par livrer la clé du mystère. a encore quelques années, la Première Au fond, peu importe de savoir si la chaîne Chaîne [Perviy Kanal, la principale chaîne parviendra à faire de ce “jeu vidéo” une série nationale du pays, détenue à 51 % par l’Etat] culte rivalisant en popularité avec Les Internes avait des contrats avec six grands studios [série comique diffusée par TNT depuis américains, contre deux seulement

aujourd’hui. Or les blockbusters coûtaient cher, pour un Audimat médiocre. Les séries aujourd’hui omniprésentes sont presque toutes russes. Au tournant du siècle, une grave crise a frappé le secteur. L’intérêt du public pour les productions étrangères s’est effondré, mais il n’y avait pas suffisamment de créations russes pour prendre leur place. Et aucun moyen de se mettre à en fabriquer du jour au lendemain, car le pays manquait de scénaristes formés à cet exercice, ainsi que de réalisateurs, d’éclairagistes, d’ingénieurs du son, etc. Ce sont les adaptations qui ont alors sauvé le marché. En s’inspirant de productions occidentales à succès, le métier s’est aperçu qu’il parvenait à reconquérir le public, qui “s’y reconnaissait” enfin, et qu’il s’épargnait en même temps toute une série de problèmes : plus besoin d’imaginer un scénario de toutes pièces, il suffisait d’apporter quelques modifications, les personnages étaient livrés avec, et il était possible de copier tout ce que l’on voulait de la série d’origine, décors et mise en scène compris. L’amabilité des “donneurs” occidentaux allait vraiment loin car, dans leurs documents, tout était indiqué dans les moindres détails, jusqu’à l’emplacement des


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↓↓ Viatcheslav Tchepourtchenko est Liocha Kazantsev, un garçon de 17 ans dont toutes les camarades de classe sont amoureuses.

Audimat UN SUCCÈS CRITIQUE ET PUBLIC Selon Kommersant, les premiers épisodes de la série Vu par mes yeux (qui en comptera 19) ont été bien accueillis par le public de la chaîne TNT, notamment par les téléspectateurs jeunes et urbains. Le quotidien – comme la presse russe en général – a salué le caractère innovant de la série. Une seule crainte cependant : le recours systématique à la caméra subjective risque d’être source de confusion.

ARCHIVES courrierinternational.com “Le changement, ça commence à la télé.” Le site Internet Vzgliad analyse la façon dont une autre production russe novatrice, la série Chkola (L’école), a bousculé les téléspectateurs en dressant un sombre portrait de la société russe. Paru dans CI n°1009, du 4 mars 2010.

spots destinés à éclairer telle ou telle scène. Tout le monde s’est engouffré dans la brèche ouverte par La Nounou [adaptation russe de la série américaine The Nanny, en français Une nounou d’enfer, diffusée par M6 à partir de 1994] et Ne sois pas jolie [d’après la série colombienne Yo soy Betty, la fea, devenue aussi Ugly Betty, diffusée par TF1 à partir de 2008], et les chaînes se sont mises à adapter tout et n’importe quoi. Le succès des versions “russifiées” a été tel que nos producteurs ont osé des initiatives inédites, achetant les droits d’auteur des histoires que le public avait aimées afin de pouvoir les doter de suites de leur cru. Mais l’euphorie n’a eu qu’un temps, et les difficultés n’ont pas tardé à ressurgir. Après avoir atteint les 80 % de l’ensemble de la production de séries [en Russie], la part des adaptations a reculé et, à la fin des années 2000, elle s’était stabilisée autour de 30 %. Mais la demande, elle, n’avait pas diminué. En fait, la production russe avait été victime du système de diffusion. Alors qu’en Occident celui-ci est généralement “vertical” – un épisode par semaine, une série différente chaque jour de la semaine –, en Russie, le système est “horizontal” –

les épisodes sont diffusés en continu, soir après soir, jusqu’à la fin de la saison. Pour le spectateur, c’est bien sûr très agréable, mais à l’autre bout, on hurle à la mort car, au lieu de 25 épisodes par an, il faut en créer 170 à 200, sans transiger sur la qualité, sous peine de faire fuir les téléspectateurs et de condamner la série. A ce rythme, une décennie a donc suffi pour épuiser les réserves mondiales de séries à succès se prêtant à une adaptation. Certes, il existe des nouveautés, mais elles posent divers problèmes, en particulier financiers. Le coût des [droits pour les] “vieilles” sitcoms et séries mélodramatiques ne dépassait pas 4 à 5 % du budget total, tandis que pour celles réalisées après 2000, il atteint 8 ou 9 %. Aux Etats-Unis, le budget d’un épisode de la série Dr House peut aller jusqu’à 12 millions de dollars, alors qu’un épisode de série russe standard dispose d’un budget maximal de [l’équivalent de] 300 000 dollars. La tentation de se passer de droits et de simplement voler les idées a été forte, mais les tentatives en ce sens se sont généralement soldées par des échecs retentissants. En outre, les séries modernes, souvent plus élaborées que celle du siècle dernier, exigent des spectateurs plus sophistiqués, et l’auditoire russe n’a pas suivi. Même en étant honnête et en achetant les droits d’adaptation de succès récents, on n’a donc plus la garantie de bonnes audiences. Pour la Première Chaîne (avec l’adaptation de Prison Break), comme pour STS (avec celle de How I Met Your Mother), le bilan a été désastreux. Dans un cas, la diffusion a été arrêtée au milieu de la saison 2, et dans l’autre dès la fin de la saison 1. On ne distingue pas, pour l’instant, de sortie de cette impasse. Vu par mes yeux représente donc une étape importante, car, sans être la première, c’est l’une des tentatives

Les séries sont deux fois et demie plus présentes sur les écrans russes qu’aux Etats-Unis ou en Europe Cette fiction est un objet totalement singulier non seulement pour TNT, mais pour l’ensemble du paysage télé russe. les plus ambitieuses de s’extirper de cette ornière qui ne cesse de se creuser. Cette série va à l’encontre de tout ce qui se pratique généralement. TNT a fait appel à Ilia Koulikov, sans doute l’un des scénaristes télé les plus auréolés de succès ces dernières années, auteur de Gloukhar [série policière qui a connu une grande popularité, diffusée sur NTV de novembre 2008 à octobre 2011], et au lieu de le faire plancher sur un clone bien calibré, lui a dit : “Ecris ce que tu as toujours rêvé d’écrire”. Du coup, Koulikov a pondu un scénario très alambiqué, avouant même : “Si j’avais été le directeur de la chaîne, je ne suis pas sûr que j’aurais accepté ce projet.” On a ensuite recruté un chef opérateur devenu metteur en scène, Zaour Bolotaïev. Après avoir retourné le scénario dans tous

les sens, celui-ci a avancé l’idée folle de filmer l’intégralité de la série, du début à la fin, en caméra subjective, au lieu de réserver ce procédé à quelques scènes. Le résultat est un objet totalement singulier, non seulement pour TNT, mais pour l’ensemble du paysage télé russe. En outre, la chaîne a opté pour une diffusion “verticale”. Les spectateurs ne consommeront pas ce produit comme ils en ont l’habitude, jour après jour et jusqu’à plus soif. On leur proposera de devenir de fins gourmets, savourant l’art par petites bouchées, avec de longs intervalles, puisqu’ils devront attendre le dimanche suivant pour déguster une nouvelle portion. La démarche ressemble à celle imaginée en Occident il y a une petite dizaine d’années. A l’époque, confrontées au même genre de crise, les chaînes ont décidé de proposer, au lieu de la “bouffe” soap habituelle, des mets raffinés, accompagnés de gros moyens financiers et de grandes ambitions artistiques. Au bout de quelques années, le petit écran avait reconquis son public, après une période de rejet au cours de laquelle la télé avait été considérée comme un appareil à décerveler. Parviendrons-nous à réitérer ce tour de force ? Nous n’aurons pas la réponse tout de suite, mais la tentative de lancer une hirondelle dans l’espoir de faire advenir le printemps mérite en ellemême le respect. —Dmitri Goubar


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tendances.

Se serrer la ceinture Dans les entreprises et les administrations chinoises, au moment du nouvel an, on multiplie banquets, distribution de cadeaux et de friandises. Mais cette année la frugalité est de rigueur.

ALY SONG/REUTERS

L

e 28 janvier, Li Hua a été bien refroidie : ce soir-là, pas moins de deux cents personnes de la société Aspire Holdings, une filiale de China Mobile, étaient rassemblées pour la “réception de fin d’année” [une soirée à la fois professionnelle et festive qui précède traditionnellement le nouvel an chinois, cette année le 10 février]. Sur les tablées de dix personnes, sept sortes de plats ont été apportés tour à tour : du concombre aux épices et au piment, des champignons noirs [oreilles de Judas], des cacahuètes, des carottes râpées, des petits pains chinois cuits à la vapeur [mantou], des raviolis et des pâtes. Ce n’étaient que des plats dits “froids” [des entrées]. Li Hua et ses collègues ont tout mangé, puis ont attendu l’arrivée des plats chauds. Ils ont attendu, attendu, mais rien n’est venu ! Finalement elle a dû se rendre à l’évidence : c’était incroyable, mais le repas de fin d’année ne comportait cette année ni riz ni viande, ou presque. D’autres ont été encore plus mal lotis ! Le 27janvier, lors de la réception de fin d’année d’un département de la sécurité publique de Shanghai, à peine les entrées avaient-elles été servies que le directeur est arrivé pour annoncer la clôture de la réunion. Mais beaucoup n’ont même pas eu de plats froids… C’est au 25 janvier qu’avait été fixée la réception d’une succursale shanghaïenne de la Banque de communications. Les quelque cent employés devaient manger ensemble et chaque service était censé préparer un petit numéro de spectacle. Mais quelques jours avant, Yang Bin, un employé du réseau bancaire, a appris que la réunion était annulée ; il n’a donc pas pu présenter les tours de magie pour lesquels il s’était entraîné. “On nous a avertis oralement, sans nous préciser le pourquoi du comment, mais tout le monde sait bien ce qu’il en est.” [En fait, tout a changé lorsque] le 17 janvier, le secrétaire général du Parti communiste, Xi Jinping, a approuvé un texte de l’agence officielle Xinhua intitulé “Appel des internautes pour l’arrêt des frais de bouche inconsidérés”. [Le message était le suivant] : dans notre pays, plus de 100 millions de paysans pauvres bénéficient encore de l’aide publique, des dizaines de millions de citadins vivent des minima sociaux et de très nombreuses

personnes sont en grande difficulté financière. Dans de telles circonstances, il est pénible d’assister à toutes sortes de gaspillages. Il faut donc faire la chasse aux dépenses inconsidérées ! Ces propos faisaient écho au règlement en huit points publié fin 2012 par le Comité central, demandant aux cadres du Parti de se montrer économes et interdisant formellement tout dépassement de frais en matière de réception. [Le message est passé.] Dans une municipalité de la province de l’Anhui, tous les collègues de Cai Tianming, secrétaire adjoint pour la ville de la Conférence consultative politique du peuple chinois (CCPPC), ont été soudain convoqués en salle de conférences, le 20 janvier dans l’après-midi. Leur supérieur, affichant une mine grave, a demandé au personnel technique, aux chauffeurs et agents d’entretien de quitter la salle. Au reste de l’audience, il a ordonné d’éteindre les téléphones portables, de ne pas enregistrer les conversations ni les consigner par écrit. Cai Tianming a pensé qu’il s’était passé quelque chose de sérieux. Quelle n’a pas été sa surprise d’entendre leur chef leur lire un texte officiel sur la nécessité de “réduire les séminaires de travail et de se montrer économes”. Mais il y a quelque chose que Cai Tianming a du mal à comprendre : “S’il est clair qu’il est bien de prôner la frugalité, alors pourquoi présenter ça comme une campagne guerrière ?” Lors des deux séances de travail qui ont suivi, Cai Tianming a pu observer plusieurs changements : quelle que soit l’ampleur de la réception, les banquets ont été supprimés au profit de simples buffets et il n’y a plus de distribution d’objets souvenirs. Les bonsaïs, bouquets de fleurs et grandes banderoles ont disparu. “Même parler semble se faire à l’économie !” : la durée des réunions a en effet été réduite de près des deux tiers. Et dans les salles des antennes locales de la CCPPC, où l’on trouve souvent de vieux bonsaïs, les dirigeants demandent maintenant qu’on les sorte de la pièce avant l’ouverture des séances pour donner un aspect plus austère à la réunion. “Il faut changer nos pratiques, mais pas seulement en apparence !” Cai Tianming est inquiet : “Le vent souffle fort, tout le monde jeûne un peu, a un peu froid, mais on se réchauffera bien un jour...” —Zeng Ming, Fan Chenggang, Shi Xiaohan, Qin Xuan

Mettre la campagne slovène sur orbite Ce n’est pas une soucoupe volante PHOTO qui a atterri dans le village

de Vitanje, mais un centre culturel dédié aux technologies spatiales. Cet édifice en béton et aluminium a été conçu par le cabinet d’architectes slovène Ofis d’après les plans

DR

—Nanfang Zhoumo (extraits) Canton

Adapter Angry Birds à l’univers des “Mille et Une Nuits” ÉMIRATS ARABES UNIS — Les petits oiseaux énervés des smartphones font un tel carton dans le monde arabe que les concepteurs finlandais de ce jeu envisagent d’en créer une version “mille et une nuits”, indique The National. Depuis le lancement en 2010 de ce jeu addictif – dans lequel des oiseaux remontés à bloc anéantissent des cochons qui veulent leur voler leurs œufs –, il a été téléchargé plus d’un milliard de fois dans le monde, dont 21,8 millions en Arabie Saoudite, aux Emirats arabes unis et au Koweït, précise le quotidien émirati.


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Fumer ou conduire, il faut choisir

TOMAZ GREGORIC

WALENTA, POLOGNE

ARGENTINE — A Córdoba, les conducteurs qui veulent

12 % S’enivrer de succès

ÉCOSSE— Le scotch, une valeur sûre ? N’importe quel amateur de pur malt vous répondra oui. Mais pour la nation écossaise, c’est aussi une formidable machine à engranger des devises. Les exportations ont grimpé de 12 % l’an dernier pour atteindre 5 milliards d’euros, selon la Scotch Whisky Association. Et les perspectives pour l’industrie des spiritueux sont époustouflantes, annonce dans le Financial Times Richard Lochhead, ministre écossais de l’Agriculture, du Développement rural et de l’Environnement. C’est sans doute la raison pour laquelle le gouvernement écossais a alloué plus de 2 millions d’euros de subventions à une nouvelle distillerie sur l’île de Harris. On ne connaît pas la part prélevée par les anges.

Eviter le tête-à-tête amoureux

BETTE GIACOBBE, “CORRIERE DELLA SERA”, MILAN

d’une station spatiale géostationnaire imaginée par l’ingénieur Herman Potocnik Noordung… en 1929 ! Les concepteurs du centre, inauguré en septembre, ont déjà reçu le Trend Award 2012 et ont été nominés pour le prix Mies van der Rohe de l’Union européenne pour l’architecture contemporaine, rapporte le blog Homesthetics.

allumer une cigarette doivent d’abord se garer : depuis la mi-janvier, il est interdit de conduire et de fumer en même temps. D’après le quotidien régional La Voz del Interior, les amendes s’élèvent à 200 pesos (30 euros) et doublent en cas de récidive. Vingt-deux personnes meurent chaque jour sur les routes du pays, et “il est démontré que fumer et conduire en même temps est plus dangereux qu’utiliser son portable pendant qu’on conduit”, écrit le quotidien. Ce sont surtout les chauffeurs de taxi qui devront revoir leurs habitudes. Dans les grandes villes argentines, il est très fréquent de les voir la cigarette au bec, un moyen de se détendre pendant les longues journées passées dans le bruit et la circulation chaotique.

ÉTATS-UNIS — Si la Saint-Valentin est toujours fêtée aux Etats-Unis, le numérique a bouleversé la conquête amoureuse, constate The New York Times. Fini les fameux dates – ces rendez-vous en tête-à-tête pour se séduire et se découvrir ! Les vingtenaires font connaissance à coups de textos plus ou moins cryptiques ou sur les chats. Et quand ils se rencontrent enfin, c’est pour sortir, aller à un concert ou un autre événement. Ce sont les conséquences de la culture du “sans engagement”, une attitude typique des années universitaires et qui se prolonge désormais bien au-delà, favorisée par les nouvelles technologies. “Une cour traditionnelle – décrocher son téléphone et demander un rendez-vous à quelqu’un qui vous plaît – demande du courage, une préparation stratégique et un important investissement de l’ego. Alors que les mails, les textos et autres communications asynchrones dédramatisent le râteau. On va juste à la pêche”, analyse le quotidien américain.

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INSOLITES

Montres antiviol Pas un chat dans la rue, hormis cet homme qui vous suit, vous talonne, vous agrippe… Ah, si vous aviez une montre ! En Inde, la protection contre le viol se portera bientôt au poignet. Le gouvernement planche sur une montre avec GPS censée réduire la fréquence des agressions sexuelles. En cas de danger, appuyez sur le bouton : l’engin alerte votre famille et le commissariat le plus proche. Il vous localise et une caméra intégrée filme pendant trente minutes, rapporte le blog India Real Time du Wall Street Journal. Fabuleux, non ? Vous sonnez, et la police vole à votre secours – si tant est qu’elle puisse et veuille intervenir. Vu le nombre d’agressions sexuelles et le peu d’empressement des policiers à enregistrer les plaintes, ce n’est pas gagné, dénoncent les militantes des droits de la femme. N’empêche, relate The Times of India, les gadgets antiviol sont de saison. Quatre collégiens ont conçu une sandale reliée à un petit boîtier sans fil qui estourbit l’assaillant d’une décharge électrique et envoie un SOS par Bluetooth. Pour appeler au secours, frappez deux fois au sol. Un autre ado a lui aussi concocté une montre, très belliqueuse celle-ci : le système breveté détecte l’augmentation du stress en fonction de la vitesse de l’influx nerveux, et balance un choc électrique à l’agresseur, le paralysant pendant cinq à dix minutes. A chacun sa parade contre les bas instincts. En Arabie Saoudite, un prédicateur, cheikh Abdallah Al-Daoud, réclame le port du voile intégral dès l’âge de 2 ans, rapporte L’Orient-Le Jour. Objectif : protéger les petites filles qui “pourraient tenter les agresseurs sans le savoir”.

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histoire.

Les chantiers des Orcades 3000 av. J.-C. Ecosse Longtemps avant les pyramides d’Egypte, d’immenses complexes architecturaux se dressaient déjà en Europe.

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uittez Kirkwall, la capitale des îles Orcades [un archipel situé au nord de l’Ecosse], et prenez la B9055, une route étroite en direction du nord. Vous finirez par tomber sur un monolithe qui garde l’entrée d’une langue de terre connue sous le nom de Ness de Brodgar. Le paysage est ponctué de grands cercles de pierre, de tumuli, d’antiques villages et d’autres richesses archéologiques. Nous sommes au cœur de l’Europe du Nord néolithique, un endroit mystérieux, désolé, qui, depuis des années, attire dans les Orcades archéologues, historiens et autres scientifiques. Ils arpentent l’archipel, viennent en fouiller et en mesurer les grands sites de l’âge de pierre [classés au patrimoine mondial de l’Unesco]. Or, en dépit de toute cette attention, ce n’est que récemment que les chercheurs se sont aperçus qu’ils étaient complètement passés à côté d’un trésor néolithique qui éclipse tous ceux des îles, mais aussi d’Europe. “Nous avons mis au jour un complexe religieux néolithique sans équivalent en Europe occidentale. Et pourtant, pendant des années, nous avons cru qu’il ne s’agissait que d’une hauteur composée de moraine glaciaire”, s’enthousiasme le découvreur du site, Nick Card, membre du Centre de recherches archéologiques des Orcades. “Alors qu’en réalité tout l’endroit a été fait par l’homme, et il couvre plus de 3 hectares.” Autrefois protégé par deux murs de pierre, chacun long de plus de 100 mètres et haut de 4, le complexe du Ness abritait plus d’une dizaine de grands temples – dont l’un mesurait près de 25 mètres carrés –, reliés à des dépendances et à des cuisines par des chaussées soigneusement pavées. Les alentours sont jonchés d’ossements de bétail sacrifié, de poteries élégantes et de tessons de céramique peinte. Les fonctions exactes du complexe restent un mystère, mais il est manifestement d’une grande antiquité. Certaines parties auraient été érigées il y a plus de cinq mille ans. Les habitants de la Grande-Bretagne néolithique étaient les premiers agriculteurs de la région, et ils se sont installés dans les Orcades il y a près de six mille ans. Ils y cultivèrent la terre, construisirent des fermes et développèrent rapidement une civilisation prospère. Ils érigèrent des cercles de mégalithes, des tumuli funéraires pour de multiples occupants et un gigantesque complexe d’édifices au Ness de Brodgar. On ne sait rien, cependant, des convictions religieuses qui sont à l’origine de ces chantiers colossaux, tout comme l’on n’a aucune idée de la vocation des temples de Brodgar.

PETER MARLOW/MAGNUM PHOTOS

↘Le tumulus de Maeshowe, l’une des dernières sépultures collectives construites dans les Orcades (2750 av. J.-C.).

—The Observer (extraits) Londres

“Il ne s’agissait pas d’un endroit destiné à être habité”, explique le Pr Colin Richards, archéologue à l’université de Manchester, qui a participé à des fouilles dans le village voisin de Barnhouse, dans les années 1980. “C’était un centre cérémoniel, et énorme, en plus. Mais la religion de ses constructeurs nous échappe.” Une chose est sûre, la ferveur et l’énergie des quelques milliers d’agriculteurs qui vivaient dans les Orcades eurent de quoi faire pâlir celles d’autres civilisations de l’époque. Par ses dimensions et sa complexité structurelle, le Ness de Brodgar est comparable à Stonehenge ou aux merveilles de l’Egypte ancienne, tout en leur étant chronologiquement antérieur. Il est d’autant plus remarquable que ces bâtiments grandioses se soient dressés dans les Orcades, car ces îles sont aujourd’hui devenues synonymes d’isolement. Aux yeux de bien des archéologues, cette découverte a révolutionné notre compréhension de la GrandeBretagne préhistorique. “En fait, quand on s’intéresse au néolithique, il faudrait renverser la carte du pays et tirer un trait sur nos réflexes, centrés sur le sud”, conclut Nick Card, qui dirige les fouilles actuelles sur le site. “De nos jours, le cœur culturel de la Grande-Bretagne est peut-être à Londres. Mais, il y a cinq mille ans, les Orcades étaient le foyer des innovations dans les îles Britanniques. C’était d’ici que partaient les idées. C’est ici qu’est née la poterie striée si caractéristique de l’époque [en Grande-Bretagne], ici qu’ont été érigés les premiers ‘henges’[enclos rituels, parfois en pierre, datant du néolithique, dont le plus connu est Stonehenge]. Puis les idées se sont répandues dans le reste du pays. A l’époque, les Orcades étaient la source d’une nouvelle façon de penser.” —Robin McKie

Ailleurs en Europe PLUS ANCIEN ENCORE Si les temples de Brodgar sont antérieurs aux Pyramides, on trouve aux marches de l’Europe des ensembles d’un âge encore plus vénérable. L’île de Malte, par exemple, regorge de vestiges mégalithiques dont certains remonteraient à plus de cinq mille ans av. J.-C. CHARLES S.OLCOTT/NATIONAL GEOGRAPHIC SOCIETY/CORBIS

→Le cercle de Brodgar, 103 m de diamètre. Des 60 mégalithes érigés à l’âge de bronze, 27 sont encore debout aujourd’hui.

A partir de 1995, à Göbekli Tepe, en Turquie, des archéologues ont dégagé les restes spectaculaires d’un temple orné de figures animales, qui remonterait à au moins dix mille ans avant notre ère. Le site serait l’œuvre d’une culture mégalithique dont on ne sait presque rien, et la structure de pierre la plus ancienne jamais retrouvée. Jusqu’à la prochaine découverte ?


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