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N° 1152 du 29 novembre au 5 décembre 2012 courrierinternational.com

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Offert gratuitement par La Libre Belgique

FRANCE LA DROITE LA PLUS SOTTE DU MONDE MOYEN ORIENT —L’AXE CONTRE L’IRAN ET LA SYRIE LIVRE —ASSAF GAVRON, PRIX COURRIER INTERNATIONAL

Uruguay

Le vrai président normal Pepe Mujica a fait de son pays un laboratoire politique qui séduit la presse sud-américaine


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Sommaire

ÉDITORIAL

Des pétards, une bombe

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crasé par deux géants, le Brésil et l’Argentine, le minuscule Uruguay aurait pu ne jamais exister. Les soubresauts de l’Histoire en ont décidé autrement, et c’est heureux. Ce nain géographique a souvent pesé beaucoup plus, en Amérique latine et dans le monde entier, que sa maigre démographie. L’Uruguay fut l’un des premiers pays du monde à abolir la peine de mort, en 1907. Six ans plus tard, il autorisait les femmes à réclamer le divorce. Mais déjà, en 1877, il n’avait pas attendu Jules Ferry pour décréter l’école publique, gratuite – et quasi laïque – sous l’influence de penseurs et d’hommes politiques libéraux, au sens politique et noble du terme. Un an plus tard naissait Horacio Quiroga, ce que l’Uruguay a légué de plus beau au monde de la littérature, donc au monde tout court. Encore un précurseur ? Ce poète et surtout nouvelliste inimitable fut, plus tard, qualifié de “père” du réalisme magique latino-américain – Alejo Carpentier, Julio Cortázar, Gabriel Garcia Márquez, etc. Pas sûr que cet esprit libre et inclassable aurait apprécié d’entrer ainsi dans une case. José Mujica, le président uruguayen, décalé, libre et inclassable lui aussi, aurait presque pu être l’un des personnages du grand recueil de nouvelles d’Horacio Quiroga Contes d’amour, de folie et de mort* – à lire et à relire – si ceux-ci n’étaient pas aussi terrifiants et tourmentés. “Pepe” Mujica, lui, a les pieds bien accrochés à cette terre qu’il aime. Et c’est un précurseur. Seul au monde, il lance un grand projet : l’Etat uruguayen va contrôler la production et assurer lui-même la commercialisation du cannabis. Pour lutter contre la criminalité et la délinquance et tenter de soigner, avec un programme de santé publique adéquat, les accros du pétard. Une bombe.

* Traduit en français aux éditions Métailié.

P.42

À LA UNE URUGUAY LE VRAI

PRÉSIDENT NORMAL Au pouvoir depuis deux ans, l’ancien guérillero “Pepe” Mujica, qui vit toujours dans sa ferme, a fait de son pays un laboratoire politique. Après avoir dépénalisé l’avortement, il propose de légaliser le cannabis. Portrait d’un chef d’Etat pas comme les autres. LEO BARIZZONI

P.30

Moyen-Orient Vers un axe contre l’Iran Les Américains tentent de mettre en place une alliance des pays musulmans sunnites contre le régime iranien et son allié syrien. Au cœur du dispositif, l’Egypte, la Turquie mais aussi le Hamas, explique le quotidien Yediot Aharonot. AMMER

SUR NOTRE SITE

www.courrierinternational.com WEB-SÉRIE “L’autre élection”, un projet multimédia sur la campagne électorale en Papouasie -Nouvelle-Guinée. Un aperçu décapant de l’état de la démocratie dans ce pays. FRANCE UMP Pour une poignée de voix : les suites du feuilleton de la guerre à droite. SCIENCES Nicolas Tesla, un savant magnétique. Vidéos, revue de presse… un dossier spécial consacré à l’icône des geeks. À LA UNE Chaque jour, des unes du monde entier commentées par les journalistes de Courrier international. Retrouvez-nous aussi sur Facebook et Twitter.

P.48

Economie. Diplômé en gestion… des biens de la Mafia Reprendre en main une entreprise confisquée à un parrain mafieux n’est pas chose facile. En Italie, trois écoles de gestion ont monté un cursus spécialisé.

P.60

En couverture : Dessin de Hachfeld paru dans Neues Deutschland, Berlin. Photo : Juin 2009, durant la campagne, département de Treinta y tres, Uruguay. Photo Leo Barizzoni

360°

“CROC ATTACK”, PRIX COURRIER INTERNATIONAL

PHILIPPE MATSAS/OPALE

Dans son roman, l’écrivain israélien Assaf Gavron fait alterner les récits de Croc l’Israélien et de Fahmi le Palestinien. Meilleur livre étranger 2012 pour la rédaction de Courrier international. Extraits et entretien avec l’auteur.

WALENTA

JEAN-HÉBERT ARMENGAUD


Sommaire Les journalistes de Courrier international sélectionnent et traduisent plus de 1 500 sources du monde entier : journaux, sites, blogs. Ils alimentent l’hebdomadaire et son site courrier international.com. Voici la liste exhaustive des sources que nous avons utilisées cette semaine : Ahram Online Egypte, en ligne. Ha’Aretz Tel-Aviv, quotidien. Asahi Shimbun Tokyo, quotidien. Berliner Zeitung Allemagne, quotidien. Bikya Masr Le Caire, en ligne. The Boston Globe Etats-Unis, quotidien. Corriere della Sera Milan, quotidien. Dinero Bogotá, bihebdomadaire. The Economist Londres, hebdomadaire. Eesti Päevaleht Tallinn, quotidien. El País Espagne, quotidien. Financial Times Londres, quotidien. Firstpost Bombay, en ligne. Foreign Policy Washington, bimestriel. The Friday Times Lahore, hebdomadaire. The Indian Express New Delhi, quotidien. The Irrawaddy Birmanie (Myanmar), trimestriel. Jutarnji List Croatie, quotidien. La Libre Belgique Bruxelles, quotidien. Al-Masry Al-Youm Le Caire, quotidien. Le Matin Lausanne, quotidien. The Nation Karachi, quotidien. The New Republic Washington, bimensuel. The New York Times EtatsUnis, quotidien. El Observador Montevideo, quotidien. The Observer Londres, hebdomadaire. L’Orient-Le Jour Beyrouth, quotidien. Oukraïnski Tyjden Kiev, hebdomadaire. El País Montevideo, quotidien. Piauí São Paulo, mensuel. Le Potentiel Kinshasa, quotidien. România Libera Bucarest, quotidien. The Sun Londres, quotidien. South China Morning Post Hong Kong, quotidien. Der Spiegel Hambourg, hebdomadaire. The Wall Street Journal New York, quotidien. El-Watan Alger, quotidien. Welt am Sonntag Berlin, hebdomadaire. World Policy Journal New York, trimestriel. Yediot Aharonot Tel-Aviv, quotidien. Your Middle East Stockholm, en ligne.

← Toutes nos sources Chaque fois que vous retrouvez cette vignette, scannez-la et accédez

à un contenu multimédia sur notre site courrierinternational.com (ici, la rubrique “Nos sources”).

28. Japon. Confusion autour des urnes

7 jours dans le monde 6.U.E. Un sommet vain, un budget pour hier 9.Portrait. Thin Thin Aye, l’autre “grande dame” de Birmanie 10. Controverse. Faut-il encadrer la liberté de la presse ?

D’un continent à l’autre —AFRIQUE

18. RDC Grands Lacs. Le spectre de la balkanisation 20. Algérie. Dans le luxe de l’Etat

—AMÉRIQUES

22. Canada. Ottawa roule des mécaniques

—MOYEN-ORIENT

30. Israël-monde musulman. Vers la création d’un axe sunnite proaméricain 32. Israël-Syrie. Nétanyahou est ambivalent face à Assad 33. Egypte. Toute une nation qui ne pense qu’à ça

—EUROPE

34. Croatie. La corruption, ce fléau ordinaire 35. Italie. Le harcèlement par mail n’existe pas 36. Russie. Bientôt des lieux de prière à l’école ? 38. Allemagne. Les vieux aussi, ça se délocalise

—FRANCE

40. Politique. L’opposition la plus bête du monde 41. Apocalypse. A Bugarach, en attendant le 21 décembre

—ASIE

24. Pakistan. Karachi à feu et à sang 25. Asean. Chine et Etats-Unis au coude-à-coude 26. Inde. La peine de mort comme divertissement

A la une 42.Uruguay Le vrai président normal

Transversales 48. Economie. Italie : un diplôme pour gérer l’argent de la Mafia 52. Sciences et innovation. Quand viendra le temps des cyborgs 54. Médias. Un message de paix qui dérange 55. Signaux. Au hit-parade des tyrans

360º 56. Portfolio. A Bangkok, entre déluge et ténèbres 60. Culture. Prix Courrier international 2012 64. Spécial alcools. La saga vodka 68. Tendances. Exploiter la nostalgie soviétique 70. Histoire. Les Alains, ancêtres des chevaliers médiévaux

Edité par Courrier international SA, société anonyme avec directoire et conseil de surveillance au capital de 106 400 €. Actionnaire La Société Editrice du Monde. Directoire Antoine Laporte, président et directeur de la publication ; Eric Chol. Conseil de surveillance Louis Dreyfus, président. Dépôt légal novembre 2012. Commission paritaire n° 0712c82101. ISSN n°1154-516X Imprimé en France/Printed in France Rédaction 6-8, rue Jean-Antoine-de-Baïf, 75212 Paris Cedex 13 Accueil 33 (0)1 46 46 16 00 Fax général 33 (0)1 46 46 16 01 Fax rédaction 33 (0)1 46 46 16 02 Site web www.courrierinternational. com courriel lecteurs@courrierinternational.com Directeur de la rédactionEric Chol Rédacteurs en chef Jean-Hébert Armengaud (16 57), Claire Carrard (édition, 16 58), Odile Conseil (web, 16 27) Rédacteurs en chef adjoints Catherine André (16 78), Raymond Clarinard (16 77), Isabelle Lauze (16 54). Assistante Dalila Bounekta (16 16) Rédactrice en chef technique Nathalie Pingaud (16 25) Direction artistique Sophie-Anne Delhomme (16 31) Directeur de la communication et du développement Alexandre Scher (16 15) Conception graphique Javier Errea Comunicación Europe Catherine André (coordination générale, 16 78), Danièle Renon (chef de service adjointe Europe, Allemagne, Autriche, Suisse alémanique, 16 22), Gerry Feehily (Irlande, 19 70), Lucie Geffroy (Italie, 16 86), Daniel Matias (Portugal, 16 34), Iwona Ostapkowicz (Pologne, 16 74), Marie Béloeil (chef de rubrique France, 17 32), Iulia Badea-Guéritée (Roumanie, Moldavie, 19 76), Wineke de Boer (Pays-Bas), Solveig Gram Jensen (Danemark, Norvège), Alexia Kefalas (Grèce, Chypre), Mehmet Koksal (Belgique), Kristina Rönnqvist (Suède), Alexandre Lévy (Bulgarie, coordination Balkans), Agnès Jarfas (Hongrie), Mandi Gueguen (Albanie, Kosovo), Miro Miceski (Macédoine), Martina Bulakova (République tchèque, Slovaquie), Kika Curovic (Serbie, Monténégro, Croatie, BosnieHerzégovine), Marielle Vitureau (Lituanie), Katerina Kesa (Estonie), Russie, est de l’Europe Laurence Habay (chef de service, 16 36), Alda Engoian (Caucase, Asie centrale), Larissa Kotelevets (Ukraine) Amériques Bérangère Cagnat (chef de service, Amérique du Nord, 16 14), Eric Pape (Etats-Unis, 16 95), Anne Proenza (chef de rubrique, Amérique latine, 16 76), Paul Jurgens (Brésil) Asie Agnès Gaudu (chef de service, Chine, Singapour, Taïwan, 16 39), Christine Chaumeau (Asie du Sud-Est, 16 24), Ingrid Therwath (Asie du Sud, 16 51), Ysana Takino (Japon, 16 38), Zhang Zhulin (Chine, 17 47), Elisabeth D. Inandiak (Indonésie), Jeong Eun-jin (Corées), Kazuhiko Yatabe (Japon) Moyen-Orient Marc Saghié (chef de service, 16 69), Hamdam Mostafavi (Iran, 17 33), Hoda Saliby (16 35), Pascal Fenaux (Israël), Philippe Mischkowsky (pays du Golfe), Pierre Vanrie (Turquie) Afrique Ousmane Ndiaye (chef de rubrique, 16 29), Hoda Saliby (Maghreb, 16 35), Chawki Amari (Algérie), Sophie Bouillon (Afrique du Sud) Economie Pascale Boyen (chef de service, 16 47) Sciences Anh Hoà Truong (chef de rubrique, 16 40) Magazine Isabelle Lauze (16 54) Insolites Claire Maupas (chef de rubrique, 16 60) Ils et elles ont dit Iwona Ostapkowicz (chef de rubrique, 16 74) Site Internet Hamdam Mostafavi (chef des informations, 17 33), Catherine Guichard (rédactrice, 16 04), Pierrick Van-Thé (webmestre, 16 82), Mathilde Melot, Albane Salzberg (marketing) Agence Courrier Sabine Grandadam (chef de service, 16 97) Traduction Raymond Clarinard (rédacteur en chef adjoint, 1677), Natalie Amargier (russe), Catherine Baron (anglais, espagnol), Isabelle Boudon (anglais, allemand), Françoise Escande-Boggino (japonais, anglais), Caroline Lee (anglais, allemand, coréen), Françoise Lemoine-Minaudier (chinois), Julie Marcot (anglais, espagnol, portugais), Daniel Matias (portugais), Marie-Françoise Monthiers (japonais), Mikage Nagahama (japonais), Ngoc-Dung Phan (anglais, italien, vietnamien), Olivier Ragasol (anglais, espagnol), Danièle Renon (allemand), Mélanie Sinou (anglais, espagnol), Leslie Talaga Révision Jean-Luc Majouret (chef de service, 16 42), Marianne Bonneau, Philippe Czerepak, Fabienne Gérard, Françoise Picon, Philippe Planche, Emmanuel Tronquart (site Internet) Photographies, illustrations Pascal Philippe (chef de service, 16 41), Lidwine Kervella (16 10), Stéphanie Saindon (16 53) Maquette Bernadette Dremière (chef de service), Catherine Doutey, Nathalie Le Dréau, Gilles de Obaldia, Josiane Petricca, Denis Scudeller, Jonnathan Renaud-Badet, Alexandre Errichiello, Céline Merrien (colorisation) Cartographie Thierry Gauthé (16 70) Infographie Catherine Doutey (16 66) Calligraphie Hélène Ho (Chine), Abdollah Kiaie (Inde), Kyoko Mori (Japon) Informatique Denis Scudeller (16 84) Directeur de la production Olivier Mollé Fabrication Nathalie Communeau (directrice adjointe), Sarah Tréhin (responsable de fabrication). Impression, brochage Maury, 45330 Malesherbes. Ont participé à ce numéro Léna Bauer, Edwige Benoit, Jean-Baptiste Bor, Alice Andersen, Adrien Chauvin, Chen Yan, Sophie Courtois, Monique Devauton, Laura Rodriguez, Mélanie Guéret, Gabriel Hassan, Nathalie Kantt, Virginie Lepetit, Céleste Lordet, Carole Lyon, Valentine Morizot, Andrea Morlet, Mélody Piu, Richard Siegert, Isabelle Taudière, Nicole Thirion, Maddalena de Vio Secrétaire général Paul Chaine (17 46). Assistantes : Natacha Scheubel (16 52), Sophie Nézet (partenariats, 16 99), Sophie Jan. Gestion : Bénédicte Menault-Lenne (responsable, 16 13). Comptabilité : 01 48 88 45 02. Responsable des droits Dalila Bounekta (16 16). Ventes au numéro Responsable publications : Brigitte Billiard. Direction des ventes au numéro : Hervé Bonnaud. Chef de produit : Jérôme Pons (0 805 05 01 47, fax : 01 57 28 21 40). Diffusion internationale : Franck-Olivier Torro (01 57 28 32 22). Promotion Christiane Montillet Marketing Sophie Gerbaud (directrice, 16 18), Véronique Lallemand (16 91), Lucie Torres (17 39), Romaïssa Cherbal (16 89).

GEIE COURRIER INTERNATIONAL EBL COURRIER INTERNATIONAL pour la Belgique et le Grand Duché de Luxembourg est commercialisé par le GEIE COURRIER INTERNATIONAL EBL qui est une association entre la société anonyme de droit français COURRIER INTERNATIONAL et la société anonyme de droit belge IPM qui est l’éditeur de La Libre Belgique et de La Dernière Heure Les Sports. Co-gérant Antoine Laporte Co-gérant et éditeur responsable François le Hodey Directeur général IPM Denis Pierrard Direction logistique IPM Christian De Coster Coordination rédactionnelle Gilles Milecan et Pierre Gilissen

+ 32 2 744 44 33 Ouvert les jours ouvrables de 8h à 14h. Rue des Francs, 79 — 1040 Bruxelles Publicité RGP Luc Dumoulin Luc.dumoulin@rgp.be + 32 2 211 29 54 Services abonnements abonnements@saipm.com + 32 2 744 44 33 / Fax + 32 2 744 45 55 Libraires + 32 2 744 44 77 Impression Sodimco SA Directeur Eric Bouko + 32 2 793 36 70


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Courrier international – n° 1152 du 29 novembre au 5 décembre 2012

6.

7 jours dans le monde. UNION EUROPÉENNE

Un sommet vain, un budget pour hier Les Vingt-Sept ont échoué à se mettre d’accord sur le budget communautaire des sept ans à venir. El País balance entre amertume et inquiétude. —El País, Madrid

I

l ne s’agit pas de plancher sur un authentique fédéralisme budgétaire, pourtant nécessaire pour combattre la crise et asseoir l’Union telle que les Européens l’appellent de leurs vœux. Alors qu’un budget européen fort serait le moyen d’échapper à la stricte austérité nationale, la rigueur vient également s’imposer dans les comptes communautaires. Mais avec un budget équivalant à tout juste 1 % du PIB des Vingt-Sept, l’UE devrait au moins s’assurer de disposer, sur la période 2014-2020, de fonds suffisants pour mener à bien les politiques communes. On en est loin. L’Europe semble avancer en crabe vers l’avenir, en privilégiant des politiques qui appartiennent au passé. Le divorce entre pays riches, qui donnent aux caisses communautaires davantage qu’ils ne reçoivent, et les Etats bénéficiaires nets, ajouté à l’intransigeance d’un David Cameron qui entend monopoliser le débat afin d’apaiser les eurosceptiques au Parlement de Westminster, aura empêché le Conseil européen de déboucher sur un accord. Les coupes que souhaite imposer Londres (sur tout sauf sur le chèque britannique, évidemment) sont une façon de dire non à plus d’Europe. Une fois encore, dans ces négociations qui semblent depuis toujours au point mort, la pers-

À LA UNE

↙ Dessin de Arend Van Dam, Pays-Bas. pective d’un accord est repoussée à une réunion-marathon qui devra se tenir au début de l’année prochaine. Ce qu’il ressort de ce vain sommet bruxellois est préoccupant. Non seulement à cause de cette tendance aux coupes tous azimuts dans le budget d’une Union qui, cette année, s’est retrouvée incapable de financer le fondamental programme Erasmus d’échanges universitaires (lequel ne représente pourtant qu’une goutte d’eau dans le budget communautaire), mais aussi parce que les priorités semblent sens dessus dessous. Alors que la Commission proposait un budget de 1 000 milliards d’euros sur sept ans [que plusieurs Etats refusaient], la tentative de compromis [à 950 milliards d’euros environ] avancée par Van Rompuy, le président du Conseil européen, vient réduire le poste consacré à cette priorité affichée de la Stratégie UE 2020 qu’est la “compétitivité pour la croissance et l’emploi”, qui comprend le volet recherche, développement et innovation. Est-ce ainsi que l’Europe va pouvoir se mesurer aux Etats-Unis et à la Chine ? Autres victimes de ces coupes claires : les programmes qui visent à “connecter l’Europe”, que ce soit par les transports, les réseaux énergétiques ou les télécommunications, alors que les budgets alloués à la Politique agricole commune sont maintenus. Voilà bien une Europe qui semble davantage miser sur le passé que sur l’avenir. Mais il n’est pas trop tard pour rectifier le tir. Heureusement, les politiques de cohésion [destinées à soutenir le développement – des infrastructures, en particulier – dans les régions les moins développées] peuvent encore échapper au pillage, même si l’on a ramené à 2,35 % du PIB le plafond des sommes auxquelles peuvent prétendre les régions et les Etats le plus dans le besoin. Si l’accord est conclu, l’Espagne bénéficiera de la nouvelle modalité offerte aux “régions en transition”, mais elle deviendra, sur la période 2014-2020, un contributeur net. Alors que le gouvernement de Madrid devrait en tirer les conclusions et changer de comportement, il s’est présenté à la table des négociations sans aucune idée neuve. La Commission, elle, a des idées : moins d’argent pour les infrastructures, qu’il faut ensuite entretenir, et davantage pour la création d’emplois, les PME et la formation en Espagne. En voilà une qui ne fait pas fausse route.

825

MILLIONS DE VUES sur YouTube pour “Gangnam Style”, le clip du rappeur sud-coréen Psy, qui a battu ces jours-ci le record mondial de la vidéo la plus regardée sur ce site. “Baby”, de Justin Bieber, n’affiche “que” 805 millions de vues. International Herald Tribune, Paris

PROCESO Mexico Hebdomadaire 100 000 ex. Pour Calderón, “le cauchemar est fini” Le magazine dresse le triste bilan du mandat de Felipe Calderón, du Parti d’action nationale (PAN, conservateur), qui s’achève le 1er décembre : “Une dette publique [qui a crû] de 152 % en six ans ; 52 millions de pauvres (près de la moitié de la population), des salaires gelés, une augmentation des prix des produits de base de 100 % ; 8 millions de jeunes sans emploi et une violence qui a fait 80 000 morts, 10 000 disparus et 250 000 déplacés.” Proceso souhaite aussi “bienvenue dans ce cauchemar” au nouveau président, Enrique Peña Nieto, élu le 1er juillet dernier, qui signe le retour au pouvoir du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) après douze ans d’interruption.

Le mea culpa de l’ONU SRI LANKA — Après la guerre civile

au Sri Lanka, en mai 2009, et l’écrasement des Tigres tamouls (LTTE) par l’armée régulière, l’ONU a mis en place un groupe d’étude sur son propre rôle dans le conflit. Son rapport, accablant, a été rendu public le 14 novembre. Il souligne “l’inexpérience des représentants de l’ONU, leur inefficacité à protéger les populations civiles et leur tendance à se laisser intimider par le gouvernement”, relate le quotidien britannique The Guardian. Les vingt-six ans de guerre ont fait plus de 30 000 morts et de très nombreux déplacés.

L’Eurovision sans nous ! ÉCONOMIE — Le Portugal ne participera pas à l’Eurovision 2013, en mai prochain, à Malmö (Suède) : “La conjoncture actuelle ne permet pas de multiplier la participation à des événements coûteux”, explique la télévision publique RTP. Le quotidien Público rapporte que la RTP envisage de proposer, à la place, un programme national “plus digne pour les interprètes nationaux et adapté à un public plus large”. Quelques jours plus tôt, la Pologne avait aussi annoncé son retrait de cette manifestation.


Courrier Courrier international international –— n°no1152 1152du du29 29novembre novembreau au55décembre décembre 2012 2012

Ecueils pour une famille d’accueil ROYAUME-UNI — L’affaire faisait, le 25 novembre, la une de plusieurs quotidiens britanniques, dont The Daily Telegraph : une famille d’accueil de la ville de Rotherham, dans le nord de l’Angleterre, s’est récemment vu retirer trois enfants originaires d’Europe de l’Est par les services sociaux, en raison de son adhésion à l’Ukip (Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni). Selon les travailleurs sociaux, ce parti, farouchement eurosceptique et contre l’immigration, prône une politique “raciste” — disqualifiant ainsi ce couple qui accueille des enfants depuis sept ans. Quatrième force politique du pays, l’Ukip n’a aucun représentant à la Chambre des communes mais compte douze membres au Parlement européen.

7

7 JOURS.

LA PHOTO DE LA SEMAINE

A la croisée des mondes Le 25 novembre à Patras, Grèce : un jeune Afghan chiite se nettoie après l’Achoura. Lors de cette cérémonie de commémoration de la mort de l’imam Hussein, petit-fils de Mahomet, certains fidèles s’autoflagellent. Des centaines d’Afghans vivent misérablement dans des camps improvisés, dans ce port du Péloponèse, attendant l’occasion de poursuivre leur voyage vers l’ouest. Photo Giorgos Moutafis

À LA UNE EL-WATAN Alger Quotidien francophone 160 000 ex.

62 500 DOLLARS pour un chapeau melon en feutre et une canne en bambou – oui, mais ceux de Charlot ! – partis à ce prix le 25 novembre, lors d’une vente aux enchères à Los Angeles. Bloomberg Businessweek, New York

SUIVEZ -LES

La fête nationale sans masque ÉMIRATS ARABES UNIS — “Des mesures légales seront prises contre toute personne portant le masque [adopté par les Anonymous] pendant les célébrations de la fête nationale” du 2 décembre, indique le quotidien d’Abou Dhabi The National. “Ce masque représentant Guy Fawkes, qui a fomenté un attentat – raté – [contre la monarchie anglaise, en 1605], a été porté par certaines personnes dans d’autres pays afin de signifier leur opposition au régime”, précise-t-il pour expliquer la décision des autorités. Le pays a pris un tournant autoritaire depuis le début du Printemps arabe. Aucune critique contre les familles dirigeantes des sept émirats de la fédération n’y est autorisée.

Journalistes, experts, activistes, groupes ou responsables politiques : ils sont sur les réseaux sociaux. A suivre !

Le mouvement Occupy Wall Street a donné naissance à plusieurs groupes spécifiques. Occupy Sandy est l’un d’eux ; il coordonne actions et volontaires pour essuyer les dégâts causés à New York par l’ouragan (en anglais).

Warren Buffett @W_Buffett Le milliardaire américain “investisseur et philanthrope”, comme il se présente sur son compte Twitter, vient de reprendre la plume dans The New York Times pour proposer d’imposer plus les ultrariches (en anglais).

@pourmecoffee “L’homme le plus drôle de Twitter”, estime The Atlantic. Cet anonyme se présente comme un démocrate. Son but : être drôle et/ou intéressant – spécialement pour ceux qui suivent de près l’actualité américaine (en anglais).

Thierry Garcin et Eric Laurent 6h45/6h57 du lundi au vendredi dans Les Matins de France Culture en partenariat avec

franceculture.fr

DREAM ON - Socles à réflexion (utilisation), 1989-2002. Photo : Alain Ramette © Philippe Ramette. Courtesy galerie Xippas - ADAGP, Paris 2011

Occupy Sandy @OccupySandy

DR

“La violence contre les femmes s’aggrave” Deux cent soixante et une femmes ont été assassinées lors des huit premiers mois de l’année en Algérie. Une consternante réalité qui a poussé le collectif “Stop à la violence, les droits aux femmes maintenant” à relancer la mobilisation en faveur d’un remaniement des textes de loi qui renforce la prise en charge des victimes et l’arsenal juridique pénalisant les actes de violence.


8.

7 JOURS

Courrier international — no 1152 du 29 novembre au 5 décembre 2012

ILS PARLENT DE NOUS

ROUMANIE

Autonomie : la Transylvanie aussi !

Un journaliste étranger commente l’actualité française

En pleine campagne pour le scrutin législatif du 9 décembre, des voix sécessionnistes se font entendre dans cette région.

TONY BARBER, chroniqueur et rédacteur en chef Europe au Financial Times, sur Montebourg et ArcelorMittal.

Bucarest

L

es questions de l’autonomie de la Transylvanie [dans le centre-ouest de la Roumanie] ou de la fédéralisation du pays ne sont plus des tabous, et la première télévision régionale, fondée depuis peu dans la ville de Cluj [capitale européenne de la jeunesse 2015], traite ces sujets avec sérieux. La chaîne de télévision Transilvania live cultive avec méthode le patriotisme local, mettant en exergue les investissements autrichiens dont a joui cette ancienne province austro-hongroise, pendant que les gouvernements qui se sont succédé à Bucarest ont, quelle que soit leur couleur politique, échoué dans la modernisation de la Transylvanie, quand ils ne s’en sont pas tout simplement désintéressés. La prise de conscience du fait que la région participe plus lourdement que les autres provinces historiques au budget du pays et qu’en échange la capitale lui alloue des sommes trop maigres est en fait le premier pas vers

des revendications autonomistes. Et la mise en avant du sujet par le parti du député européen Laszlo Tökes [Parti populaire magyar de Transylvanie] en pleine campagne électorale est dangereuse, car elle pourrait enflammer les extrémistes et les leaders antisystème – les seuls qui soient en nette croissance, selon les sondages d’opinion [alors que les partis “traditionnels”, à droite comme à gauche, sont en chute libre].

Toute discussion sur l’autonomie territoriale, ou, pis, sur une hypothétique fédéralisation du pays, irrite les responsables politiques roumains, tributaires du mythe de “l’Etat unitaire et indivisible” si cher à la propagande communiste. Néanmoins, il existe en Europe une tradition fédéraliste : la Suisse, l’Autriche ou l’Allemagne fonctionnent très bien ainsi. Il est vrai que les discussions sur l’autonomie se déroulent en sourdine, sur le web et dans la rue. Pendant ce temps, sur le continent, la tendance à la fragmentation est évidente  – au Pays basque, en Catalogne, en Ecosse, en Flandre… Les Transylvaniens sont préparés de manière subliminale à demander l’autonomie dans un avenir plus ou moins proche. Mécontents de la corruption des politiciens de Bucarest, de nombreux Roumains et Hongrois de cette région ne peuvent que penser de plus en plus sérieusement à la solution d’une auto-administration. —Sabina Fati

CAGLES CARTOONS

Les drones et le règlement Etats-Unis — Peu avant l’élection [du 6 novembre] et face à la possibilité qu’Obama ne l’emporte pas, son administration avait commencé à mettre noir sur blanc des règles relatives à l’utilisation des drones pour les assassinats ciblés de terroristes, “de façon que le nouveau président hérite de critères et procédures clairs”, relate The New York Times, rappelant au passage qu’au cours du premier mandat d’Obama, 300 frappes de drones ont tué 2 500 personnes. La réélection du président démocrate a rendu ce travail moins urgent, mais la question de l’usage des drones et de leur encadrement continue à se poser avec acuité.

↙ Dessin de Kazanewsky, Ukraine.

DR

—România libera (extraits)

Comment réagissez-vous aux propos virulents du ministre du Redressement productif sur Mittal ? Il faut rester attentif aux actes du gouvernement français, et non aux déclarations d’un de ses ministres, par ailleurs peu influent. Le gouvernement du président Hollande, dans son ensemble, ne soutiendra jamais les déclarations inconsidérées de Montebourg, c’est inconcevable. Montebourg se voit en chien d’attaque anticapitaliste et, de ce fait, se croit autorisé à aboyer régulièrement des platitudes de gauchiste. Le commun des mortels ne doit pas perdre le sommeil à cause de lui. Mittal est-il un “problème” en France ? Si ArcelorMittal est un problème pour la France, alors moi, je m’appelle Robespierre. Cela fait des années que ce groupe excelle à démontrer que la sidérurgie n’est pas une industrie en déclin, mais un secteur où il est encore possible de faire des bénéfices, d’embaucher, de satisfaire les clients et de récompenser les actionnaires. Et tout cela alors qu’ArcelorMittal est soumis à une concurrence colossale de ses concurrents chinois et que, en raison de la très grande faiblesse de l’économie européenne (France comprise), les aciéristes y sont en surcapacité. Parfois il est nécessaire de supprimer des emplois, et ça, c’est notre époque.

À LA UNE LA RAZÓN Madrid Quotidien 109 000 ex. Mas à la ramasse “Adieu Mas, la Catalogne aime l’Espagne”, titre le très droitier quotidien espagnol au lendemain des élections du 25 novembre, qui ont vu le président de la Generalitat [siège du gouvernement régional catalan] et son parti Convergència i Unió (CiU) perdre douze sièges, échouant largement à obtenir la “majorité exceptionnelle” qu’il avait appelée de ses vœux pour conduire le projet indépendantiste. “Le plan de Mas se perd dans les urnes”, se réjouit de son côté El Pais. Les autres partis nationalistes obtiennent de très bons scores, notamment ERC (Gauche républicaine de Catalogne), qui devient la deuxième force du Parlement catalan.

“ArcelorMittal, un groupe qui excelle”

↖ Dessin de Daryl Cagles, Etats-Unis.

La “nationalisation temporaire”, comme l’a suggéré le ministre, est-elle une solution ? C’est une très mauvaise idée. Tout d’abord, le droit communautaire européen ne l’autorisera certainement pas. Et puis ce serait, de la part des autorités françaises, envoyer un signal désastreux aux investisseurs étrangers et aux entreprises étrangères ayant des activités en France. La France n’a absolument pas besoin de toucher le fond comme l’a fait l’Argentine, qui a saisi YPF, la compagnie pétrolière espagnole, sans la moindre compensation. Enfin, la nationalisation ne permettrait en rien de résoudre les problèmes qui pèsent plus largement sur la sidérurgie.


Courrier international – n° 1152 du 29 novembre au 5 décembre 2012

7 JOURS

9

ILS/ELLES ONT DIT IDÉALISTE

Thin Thin Aye L’autre “grande dame” de Birmanie

Chiang Mai

P

our avoir été prisonnière politique, Thin Thin Aye sait au moins une chose concernant la peur : il ne faut jamais la laisser nous arrêter. Militante chevronnée, plus connue sous le nom de Mee Mee, elle entend convaincre les femmes birmanes de mettre de côté leur peur et de s’engager plus activement en politique. Libérée en janvier  2012, Mee Mee, éminent membre du groupe étudiant Génération 88 [mouvement rassemblant les anciens meneurs de la révolte étudiante de 1988 contre la junte] est la preuve vivante qu’il y a de la place pour les femmes dans le monde politique birman. A 40  ans, elle œuvre activement pour ses concitoyennes par le biais du Centre des femmes, que dirige Nilar Thein, la responsable de Génération 88. La situation de la femme f a i t p a r ti e d e s grandes causes du groupe, de même que les droits humains, la paix dans les zones ethniques et les droits des ouvriers et des paysans. Mee Mee a été emprisonnée trois fois pour ses activités politiques : en 1988, 1996 et 2007. Elle a passé en tout dix ans derrière les barreaux. Elle n’avait que 16 ans la première fois qu’on l’a emprisonnée pour avoir participé aux protestations de 1988 en faveur de la démocratie. Ensuite, à 24 ans, alors qu’elle était en dernière année de zoologie à l’université de Dagon, à Rangoon, elle a de nouveau été incarcérée, cette fois pour avoir dirigé une manifestation étudiante. Après cinq ans et neuf mois passés sans contact avec ses deux enfants, elle a été libérée de la prison de Tharrawaddy en 2002. Son troisième et dernier séjour a commencé après la révolution de safran [référence à la couleur

des robes des bonzes, qui s’y étaient largement impliqués] de 2007, avec une condamnation à soixante-cinq ans de détention pour avoir mené des protestations contre la hausse vertigineuse des prix de l’énergie. Mais elle a été libérée en janvier, avec des centaines d’éminents prisonniers politiques, dans le cadre d’une amnistie générale. Depuis sa deuxième incarcération dans des conditions ef froyables, Mee Mee souffre de douleurs articulaires : “J’ai été arrêtée en hiver, et j’ai passé trois mois dans une cellule équipée en tout et pour tout d’une vieille natte.” Depuis sa récente libération, Mee Mee

↓ Thin Thin Aye. Dessin de Jorge Arevalo, Espagne, pour Courrier international.

participe aux activités de Génération 88 ; elle voyage à travers tout le pays et apprend à utiliser les médias sociaux pour développer ce que le groupe appelle son “débat sur la paix et la société ouverte”. Son rôle consiste à encourager les femmes à participer à ces discussions. Elle a rencontré de nombreuses Birmanes engagées dans des activités politiques quotidiennes, mais la plupart ne savent pas comment elles pourraient s’impliquer davantage. L’obstacle majeur, c’est la peur, souligne-t-elle. Un sentiment que les Birmans ne connaissent que trop bien, après des dizaines d’années d’oppression. Mais les stéréotypes sur les genres posent également problème : “Les femmes ont tendance à s’exclure elles-mêmes des affaires politiques.” Si certains préconisent d’instaurer des quotas pour faire de la place aux femmes en politique, Mee Mee estime pour sa part que la priorité est de leur donner les compétences et les qualifications nécessaires pour occuper des rôles de dirigeantes et réussir dans ce domaine. “Rien ne sert de réserver 30 % des postes politiques aux femmes si elles n’ont pas la formation adéquate”, commentet-elle. Mee Mee explique que sa détermination à bien faire a été la force motrice de toute sa vie, mais qu’elle ne serait jamais allée si loin sans le soutien de sa famille, et en particulier de son mari, qui fait preuve de beaucoup de compréhension. “Je ne suis ni une mère ni une épouse parfaite, et je pense que je ne le serai jamais”, reconnaît-elle. Quelle que soit sa passion pour la politique, Mee Mee ne guigne pas de poste et n’envisage pas de se présenter aux élections législatives de 2015. “Je continuerai à travailler pour les Birmans en tant qu’une des leurs, en participant au plan de dix ans mené par Génération 88 pour son projet ‘Paix et société ouverte’.” —Nyein Nyein

L’écrivain israélien David Grossman, à propos de la paix au Proche-Orient. Son fils Uri est mort lors de la guerre au Liban en 2006. (Le Temps, Genève)

INFLEXIBLE

“Tant que le sang coulera dans mes veines, je n’arrêterai pas de dire la vérité.” Hamid Mir,

FAROOQ NAEEM/AFP

—The Irrawaddy

Cette militante figurait parmi les prisonniers politiques libérés au début de l’année. Elle veut d’abord et surtout promouvoir les femmes sur la scène politique birmane.

journaliste vedette au Pakistan, à propos de la tentative d’attentat contre lui, organisé par les talibans. Cinq journalistes ont perdu la vie au Pakistan en 2012. (GEO TV, Karachi)

REPENTI

“Je ne crois pas qu’on puisse ramener le débat à une option entre oui et non.” Partisan du référendum pour la sortie de la Grande-Bretagne de l’Union européenne, le maire de Londres, Boris Johnson, révise sensiblement sa position. (The Spectator, Londres)

CONCRET

“Le matériel est assez pourri.” Ce n’est pas le dossier de l’exeurodéputé autrichien Ernst Strasser, dont le procès s’est ouvert à Vienne le 26 novembre, que le juge Georg Olschak évaluait en ces termes, ni la vidéo du journal Sunday Times, révélant l’activité de lobbyiste et la vénalité de l’élu, qu’il présentait au tribunal. Il parlait juste du projecteur. (Kurier, Vienne)

TOUCHÉ

“Je l’aime, même si on s’est vus à peine quelques minutes.” Ai Wei Wei, artiste et dissident chinois, à propos d’Elton John, qui lui a dédicacé son concert, le 24 novembre à Pékin. (Shanghaiist, Chine)

DÉTERMINÉE RIA NOVOSTI

ILS FONT L’ACTUALITÉ

“Lorsque le président Mahmoud Abbas demandera aux Nations unies de reconnaître la Palestine en tant qu’Etat observateur, je souhaite qu’Israël soit le premier pays à le faire !”

“J’ai renoncé à l’argent pour les idées.” Ksenia Sobtchak, ex-icône glamour, a été évincée de la télévision publique pour avoir rejoint les rangs de la contestation anti-Poutine. Elue membre du Conseil de coordination de ce mouvement par les internautes, elle est aujourd’hui l’une des figures de proue de l’opposition, qui prépare pour le 15 décembre une Marche de la liberté. (Gazeta.ru, Moscou)


10.

Courrier international – n° 1152 du 29 novembre au 5 décembre 2012

7 JOURS

→ Dessin de Kianoush, Iran.

CONTROVERSE

Faut-il encadrer la liberté de la presse ? Au Royaume-Uni, la commission mise sur pied à la suite du scandale des écoutes pratiquées par l’hebdomadaire News of the World devait rendre ses conclusions ce 29 novembre. Les supputations sur ses propositions suscitent un vif débat.

OUI

L’autorégulation ne suffit pas —The Observer (extraits) Londres

L

e rapport du juge Leveson est déjà décrit dans une bonne partie de nos journaux comme une grave menace pour la liberté de la presse, la plus grave de notre histoire récente. Les dérives que le rapport Leveson est censé corriger – les écoutes téléphoniques à échelle industrielle [et plus généralement les pratiques du groupe Murdoch] – appartiendraient désormais au passé, selon certains de mes confrères. Et la seule chose à retenir de la commission Leveson serait que l’Etat cherche à s’immiscer dans les affaires de la fière et libre presse britannique. Il y a fort à parier que Leveson souhaite la création d’une instance indépendante dotée officiellement du pouvoir d’enquêter et d’infliger des amendes aux journaux qui violeraient le code de déontologie journalistique et éditoriale. Le problème, nous diton, c’est que ces propositions sont inapplicables, lentes et procédurières et s’attaquent à des pratiques aujourd’hui défuntes qu’elles n’auraient probablement pas pu empêcher. Et surtout, poursuivent les détracteurs du rapport Leveson, ces mesures permettront à l’Etat de museler la liberté d’expression. Mais ces arguments ne servent qu’à protéger des intérêts particuliers. C’est exactement le discours que nous ont servi les médecins, le marché des assurances, la Lloyds, les syndicats, la police et tous ces groupes de pression qui ont essayé ces dernières années de défendre le principe d’autorégulation, qui a pourtant manifestement montré ses limites. La douloureuse vérité, c’est que

les journaux britanniques ne savent plus faire la distinction entre informer et commenter, que les insinuations ont désormais valeur d’arguments et que les journaux ont pris la mauvaise habitude d’utiliser les écoutes téléphoniques et/ou de payer pour obtenir des informations qui viennent étayer des intuitions sans rapport, ou si peu, avec l’intérêt général mais qui servent les intérêts politiques et culturels de leurs propriétaires. Ces dérives sont profondément enracinées dans notre culture. La liberté d’expression est un cadeau des Lumières, qui s’accompagne de la liberté de remettre en cause l’ordre établi. Mais cette liberté n’autorise pas le lynchage médiatique de certaines personnalités sans que soit accordé à ceux qui en sont les victimes un droit de réponse ou de rectification. L’imprescriptible liberté d’expression dont jouissent les individus n’a pas grand-chose à voir avec la liberté d’expression d’un groupe de médias ayant les moyens de manipuler l’opinion de millions de personnes, et c’est pour cette raison que cette liberté doit être encadrée juridiquement et assortie d’une obligation de rendre des comptes. La liberté de la presse n’est pas seulement menacée par l’Etat ; elle est également mise en danger par les propriétaires des grands médias privés et leurs sbires. Publier une avalanche d’articles afin de servir des intérêts particuliers est devenu une habitude. L’espace public est devenu impraticable. La profession de journaliste a été salie, et les journalistes qui travaillent dans les rédactions où les exigences de la déontologie sont bien souvent devenues secondaires ont besoin d’être protégés. Nous devons faire tout notre possible pour que cesse cette folie. Une société libre doit avoir des règles, faute de quoi elle en vient exactement aux dérives actuelles. Quel que soit le nouveau système chargé de superviser les enquêtes sur les abus de la presse, les droits de réponse et les condamnations en cas d’infraction, il devra également mieux protéger les journaux qui font

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LA VOIX EST LIBRE

en partenariat avec  

le choix de rendre publiques des informations cruciales pour l’intérêt général, et faire respecter le secret des sources. C’est pourquoi une instance extérieure est nécessaire afin de garantir à la fois la protection des citoyens et celle des journaux. Notre démocratie, notre économie et notre société ont besoin d’une presse plus forte, une presse prête à dire la vérité sur les abus perpétrés par les pouvoirs publics et privés, une presse qui ait les moyens d’informer. Pour l’instant, cette presse n’existe pas. Au contraire, notre presse clame avec véhémence sa fidélité à des principes qu’elle n’hésite pourtant pas à bafouer. La commission Leveson est une occasion historique de redresser la barre. Et il ne faut pas la rater. —Will Hutton

NON

Cela mettrait la démocratie à mal —The Sun Londres

O

n aurait pu penser que les dirigeants de la Grèce en faillite seraient heureux d’apprendre où ils pouvaient trouver les millions d’euros dissimulés par les plus grands fraudeurs fiscaux du pays. La publication, par le journaliste Costas Vaxevanis, de la liste de plus de 2 000 comptes secrets en Suisse était incontestablement dans l’intérêt du peuple grec. Et dans celui des contribuables de la zone euro, contraints de débourser des milliards d’euros pour combler le trou béant laissé par les fraudeurs du fisc grecs. Pourtant, loin d’être accueilli en héros, le journaliste a été accusé d’avoir violé les lois grecques sur la protection des donnés personnelles [il a été, depuis, acquitté] – le type de lois draconiennes que certains souhaitent en Grande-Bretagne. Nous n’avons qu’à regarder ce qui se passe de l’autre côté de la Manche pour voir comment cette législation a été utilisée par les riches et les puissants afin de museler la presse. Les journalistes français sont si frileux qu’ils dissimulent les écarts de conduite les plus flagrants de personnages publics comme l’ancien patron du FMI, Dominique Strauss-Kahn. Cette attitude, on s’en doute, n’a guère contribué à dévoiler la corruption qui règne depuis toujours au sommet de l’Etat français. L’Espagne et le Portugal sont connus pour leur malhonnêteté. Même chose pour l’Italie, un pays corrompu par la Mafia, qui a laissé Silvio Berlusconi abuser impunément de sa charge de Premier ministre. En comparaison, la Grande-Bretagne est irréprochable.

La classe politique comme la fonction publique sont au-dessus de tout soupçon. Mais, comme l’admettent les politiciens de tous bords, c’est, en partie tout au moins, grâce à la presse. La presse britannique n’est pas tendre, elle est parfois insultante et toujours vociférante. Mais, sans sa liberté de remuer la boue, de mettre les puissants dans l’embarras, d’exprimer des vérités désagréables à entendre – et, oui, de se tromper de temps à autre –, la démocratie britannique pourrait être mise à mal. Avec une loi sur la protection des données personnelles, nous n’aurions jamais eu connaissance des dépenses de nos parlementaires [en 1999, des élus se sont fait rembourser des dépenses personnelles en notes de frais], des tricheries des deux joueurs de cricket pakistanais, des transactions de Sarah Ferguson [qui a accepté, moyennant finances, de présenter son ex-mari, le prince Andrew, à un faux homme d’affaires] et bien d’autres affaires encore. Il faudrait être stupide pour penser que les médias britanniques n’ont pas tiré les dures leçons des événements récents [le scandale au sein du groupe Murdoch, auquel appartient aussi The Sun]. L’affaire des écoutes est au centre de la plus grande enquête criminelle jamais entreprise, qui a coûté 40 millions de livres [49 millions d’euros], fait intervenir 178 policiers et s’est soldée par 100 arrestations. Certains journalistes iront peut-être en prison. Et peut-être certains le méritent-ils. Mais pas l’immense majorité, dont l’unique délit a été de courir après des reportages de façon totalement désintéressée. Quand les choses se seront tassées, on dira qu’ils faisaient simplement leur travail. Le piratage téléphonique ne se reproduira plus. Les propositions en faveur d’un durcissement de la réglementation de la profession conduiront les patrons de presse à y réfléchir à deux fois avant de payer des sources. Le droit des électeurs de savoir de quoi leurs dirigeants sont capables sera le premier à en pâtir. Les seconds seront les journaux euxmêmes. Là où il y a des lois, il y a des juristes. Du jour au lendemain, nous aurons droit à un délire du genre : “Votre nom est paru dans un journal ? Vous avez droit à une indemnité.” Un tel régime serait la fin des journaux locaux qui n’ont pas les moyens de lutter, et marquerait la défaite d’un combat de trois siècles pour une presse vraiment libre – ainsi que la mise en péril de la démocratie qui ne peut fonctionner sans cette presse libre. —Trevor Kavanagh


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12. D'UN CONTINENT À L'AUTRE

Courrier international – n° 1152 du 29 novembre au 5 décembre 2012

Belgique

Alcootest au bistrot Dans les semaines qui viennent, des centaines de cafés vont mettre à la disposition de leurs clients des alcootests du type de ceux utilisés par la police. L’IBGE et la fédération flamande de l’Horeca sont pour.

—De Standaard Bruxelles

D

es clients ivres, tous les patrons de café en croisent. Et ils ont tous du mal à leur faire comprendre qu’ils feraient mieux d’arrêter de boire. Ou mieux, de ne pas

prendre le volant pour rentrer chez eux. “L’Horeca, ce n’est pas la police. Nous ne pouvons rien imposer ni interdire à nos clients”, explique Danny Van Assche, l’administrateur délégué de Horeca Vlaanderen, la fédération du secteur.

Placer un alcootest à l’intérieur de son établissement ne transformera pas le patron de café en agent de police mais lui donnera un instrument concret pour sensibiliser ses clients. C’est du moins ce qu’espèrent la centaine de cafetiers qui en ont

fait la demande auprès du “Samen Instaan Voor Veiligheid” “(Promouvoir ensemble la sécurité)” ou SIVV. Le SIVV est une société privée qui s’occupe de placer ces appareils et qui vient d’en exposer à Gand dans le cadre du salon Horeca Expo.

Dessin de Gaëlle Grisard, pour Courrier international.

On ne parle pas ici d’alcootests à jeter après usage, coûtant quelques euros, du type de ceux qu’il faudra notamment avoir avec soi à partir du mois de mars si l’on prend la route en France mais bien du genre d’appareils professionnels qui sont


Courrier international – n° 1152 du 29 novembre au 5 décembre 2012

u utilisés par la police. “Ce genre d’appareil coûte facilement 1000 euros”, précise Eddy Geelen, le directeur de SIVV. Pour les bistrots toutefois, il n’en coûtera rien parce qu’ils pourront disposer gratuitement des appareils. “Nous récupérons notre mise grâce à la publicité et au sponsoring”, explique Eddy Geelen. “Les entreprises ont la possibilité de placer de la publicité sur l’embout des appareils. Quant aux clients, ils doivent payer 2 euros pour les utiliser et le cafetier a le droit de conserver une partie de cette somme. Si une petite contribution est demandée au client, c’est pour éviter que cet appareil ne devienne un jouet. Les clients qui se demandent s’ils ont bu un verre de trop n’hésiteront pas à l’utiliser si ça les fait se sentir plus en sécurité. Et s’il s’avère qu’un client a vraiment trop bu, il pourra toujours commander quelques verres d’eau supplémentaires de sorte que le tenancier y gagne quelque chose aussi”, ajoute-t-il. Pour l’entreprise, c’est là clairement un bon motif pour inciter les patrons de café à en faire placer un chez eux. “Dès qu’ils entendent que c’est gratuit et qu’ils peuvent même y gagner, ils veulent tous en avoir un.” Mais ce qui va jouer un rôle aussi, c’est la peur de se retrouver dans le collimateur pour avoir laissé un client quitter l’établisse-

ment en état d’ébriété. Il y a quelques années, un patron de café a été condamné pour avoir servi trop d’alcool à un client qui en était décédé. Le jeune homme en question s’était étouffé dans son vomi. Le cafetier écopa de quatre mois de prison et d’une amende sévère.

Ce qui va jouer un rôle aussi, c’est la peur de se retrouver dans le collimateur pour avoir laissé un client quitter l’établissement en état d’ébriété. “Aujourd’hui, on fait peser tant de choses sur les épaules des patrons de café”, affirme Danny Van Assche. “Ils ne peuvent pas laisser leurs clients se saouler, certainement pas les envoyer tels quels dans la circulation.. Ce n’est pas évident à respecter. Avec cet appareil, ils auront au moins la possibilité d’inviter leurs clients à se tester.” “Nous sommes prêts à participer à cet effort”, poursuit-il. “Mais il faut que l’entreprise démontre que ces appareils fonctionnent aussi bien que ceux de la police.” “C’est certainement le cas”, af-

firme, pour sa part, Eddy Geelen. “Ils sont calibrés par une firme allemande qui est également le fournisseur de la police là-bas. Il s’agit en fait des appareils les plus modernes disponibles sur le marché. Ils fonctionnent même mieux que ceux qui sont utilisés par la police belge. Nous comptons renvoyer les appareils tous les six mois pour les refaire calibrer et le cafetier recevra immédiatement un autre à la place.” A l’Institut belge de Sécurité routière (IBGE), on se dit également satisfait de cette initiative. “Toute initiative qui vient soutenir la campagne Bob est la bienvenue”, estime la porte-parole Sofie Van Damme. “Mais il faudra que les cafés fassent suffisamment de communication autour du sens et de l’intérêt de ces appareils de test. Cela implique une forme d’engagement.” La société SIVV affirme être en mesure de fournir 60 établissements par mois. “Comme nous voulons bien expliquer à tout le monde comment l’appareil fonctionne, cela demande du temps. Nous avons d’ores et déjà des listes d’attente. A partir de décembre, nous allons équiper les premiers cafés, à Gand et à Hasselt. Nous devrions en distribuer 2400 en tout sur une période de trois ans. Celui qui rentre dans un café qui en est équipé sera averti par un autocollant apposé sur la fenêtre.” —Yves Delepeleire

13 épinglé

Pas pendant le service ! ●●● La nouvelle patronne de la police fédérale [elle est entrée en fonction le 1er mars dernier], Catherine De Bolle, a décidé d’instaurer pour ses troupes une interdiction absolue de boire de l’alcool pendant les heures de service. Elle travaille actuellement à un plan en ce sens. Dommage pour l’agent fédéral qui voudrait par exemple déboucher une bouteille de champagne pour fêter son départ à la retraite avec ses collègues. “A ce type de réception, il faudra désormais servir des verres de jus de fruits”, explique la porte-parole de Catherine De Bolle, qui ajoute néanmoins que des exceptions devraient pouvoir être accordées en concertation avec les supérieurs hiérarchiques. Mais dans ce cas, il faudra bel et bien une autorisation écrite. Le nombre de bouteilles de boissons alcoolisées servies devra également être communiqué à l’avance. Et ce genre d’événements devra toujours être organisé à la fin d’une journée de travail afin que personne ne soit amené à se traîner en état d’ébriété jusqu’à son bureau ou jusqu’à un

véhicule de service. “L’interdiction de l’alcool n’est pas encore tout à fait décidée”, explique encore la porte-parole. “Cela fait partie d’une nouvelle politique en matière de prévention de la consommation d’alcool au sein de la police et les syndicats doivent encore signer ce protocole d’accord.” ●●● La zone de police Regio Tielt a reçu, en octobre, le premier “Go For Zero Award” pour un projet qui promeut le port de la ceinture. Le jury de ce prix décerné par l’IBSR a décidé, à l’unanimité, de récompenser le projet “Gordel” de la zone de police Regio Tielt, “qui combine la prévention et l’indispensable touche de répression”. “Son impact sur le comportement s’est avéré conséquent et durable: l’utilisation des dispositifs de retenue pour enfants a augmenté de 52 à 82%.” Trois autres projets ont reçu une “mention honorable”: “Helm op, fluo top” de la zone de police Geel Laakdal Meerhout, “Kleuterfietsen” de la zone de police Hamme-Waasmunster et “Parrainage des enfants” de la zone boraine.

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14.

Courrier international – n° 1152 du 29 novembre au 5 décembre 2012

D'UN CONTINENT À L'AUTRE

VENTE PUBLIQUE

Raser pour oublier L’oncle de Shana Appeltans a déboursé 67000 euros pour racheter en vente publique la maison du meurtrier de sa nièce. Son intention est de la faire raser.

—De Morgen Bruxelles

L

a salle du centre sportif De Kambergen de Zelem, dans les environs de Diest, est comble en cette après-midi d’octobre. Quelques 150 personnes se sont déplacées pour assister à la vente publique de la maison de Ronald Janssen, l’ex-enseignant de Loksbergen qui a assassiné Annick Van Uytsel et le jeune couple formé par Kevin Paulus et Shana Appeltans. A priori, personne ne semble être venu avec

l’intention d’acquérir la maison de ce tueur en série. “Je suis venu voir comment cela allait se passer”, confie un passant plutôt âgé. “Je connais un peu la famille Appeltans. Nous habitons le même quartier.” A trois heures pile, la vente commence. Le notaire Michaël Van der Linden rappelle une dernière fois les règles du jeu avant de donner une description complète de cette maison encore en construction située Gemengde Brigadestraat à Loksbergen. Aucune mise à

prix n’a été fixée. “Nous allons donc commencer avec la première offre”, précise le notaire avant d’annoncer à voix haute le début des enchères. Celles-ci commencent alors par un long silence. “Alors, les amateurs ? Je sais que ce n’est pas facile, mais qui fait la première offre ?”, dit le notaire. C’est finalement l’oncle de Shana Appeltans, David Bellen, qui fait une première proposition à 25000 euros. Les Appeltans se sont tous installés autour d’une table haute proche du notaire, comme un véritable clan familial. “Qui offre plus de 25000 euros ? Allons, faites une offre. Alors, qui surenchérit ?” Le notaire a du mal à susciter l’enthousiasme du public pour la maison de Ronald Janssen. “Il y a beaucoup de gens présents ici mais seulement deux qui ont fait une offre”, constate-t-il à un moment donné. Finalement, lorsque l’oncle de Shana offre 65000 euros, plus personne ne réagit. Le notaire annonce une pause. “Il s’est passé des choses terri-

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bles dans cette maison et je comprends que ce soit difficile pour la famille des victimes mais quand il est question d’acheter un bien immobilier, il ne faut pas se laisser emporter par les émotions”, estime un jeune homme de Kortenaken, qui a fait deux offres. “Une maison, c’est un tas de briques, ni plus ni moins. Et celle-ci est tout à fait convenable. Des doubles vitrages, une belle cuisine, un grand jardin. Ce type était un homme de métier, ça se voit. Si vous mettez en location une maison comme celle-ci pour 500 euros, les gens vont se bousculer. Je compte un peu là-dessus, je ne vais pas m’en cacher.” Deux Limbourgeois d’origine turque sont également venus au centre sportif avec l’intention de l’acheter mais eux ne savaient rien de son histoire particulière. “Que s’est-il passé dans cette maison, en fait ?” Ils auraient volontiers fait une offre mais, une fois prévenus, ils renoncent. “Quelqu’un est venu nous dire que c’était la maison d’un assassin et que la famille

voulait racheter la maison pour la faire démolir. Nous comprenons tout à fait cela. Ce type a tué leur fille. Si c’est tellement important pour eux, nous préférons nous abstenir.” Après la pause, quelqu’un fait encore une très modeste tentative pour acquérir la maison. Finalement, la maison est adjugée provisoirement à l’oncle de Shana et à son épouse pour la somme de 67000 euros. Le couple accueille la nouvelle avec un sentiment mitigé. “Bien entendu, nous sommes soulagés d’avoir pu l’acheter mais cela reste “la maison de” et nous serons seulement satisfaits quand il n’en restera pas une brique.” Le couple doit maintenant encore attendre une surenchère éventuelle pendant 15 jours. S’il n’y en a aucune, la maison sera à eux à partir de ce moment-là. “Ce seront des jours stressants. Mais ensuite, nous pourrons enfin trouver le repos. Il est temps que la famille puisse enfin clôturer ce chapitre.” —Maud Oeyen


15 COMMENTAIRE

Rebondir, malgré tout

J’épargne auprès d’une banque durable, et j’en suis fier.

Le choix d’Astana pour organiser l’Exposition internationale en 2017 a déçu. Cet échec doit renforcer l’envie de renouveau que symbolisait la candidature liégeoise.

—Gazette de Liège, Liège

A

stana 103 voix, Liège 44 ! Il n’y a pas à discuter, ce n’est pas par un vote “à l’UMP” que le Bureau international des expositions a choisi la capitale du Kazakhstan comme organisatrice de l’Exposition internationale 2017. Bon vent, donc, à la ville et au pays qui sont sortis vainqueurs. Liège n’a cependant pas travaillé en vain, pendant trois ans, en faveur d’une candidature qui lui a donné une visibilité internationale, tout en suscitant une mobilisation de ses forces vives et en démontrant une volonté de surmonter le déclin de nos vieux bassins industriels. Il faut désormais traduire le rêve de l’Expo en nouveaux projets et en autres défis pour mieux rebondir. Les nombreuses réactions enregistrées hier soir allaient en ce sens. Peu, très peu de lèyîz-m’plorer : une grande déception, certes, mais aussi la conviction que des

acquis ont été engrangés dans l’aventure. Ce sera notamment le cas pour le tram, dont le dossier n’aurait pas avancé aussi rapidement sans l’échéance 2017, ainsi que pour l’éco-quartier qui va pousser sur le site de Coronmeuse. Cela ne doit pas nous dispenser de considérer avec lucidité les causes de l’échec liégeois, qui est aussi un échec wallon, belge et même européen. Les arguments sonnants et trébuchants dont la diplomatie kazakhe a pu se servir n’expliquent pas tout. Le vote du BIE est aussi un révélateur du déplacement du centre de gravité du monde vers l’Asie et de la montée des pays émergents. De nouvelles solidarités internationales en résultent, qui peuvent s’exprimer, sans état d’âme, en faveur d’un Etat dirigé par un ancien apparatchik du Parti communiste à l’époque soviétique, régulièrement dénoncé au chapitre des libertés. —Paul Vaute

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16.

D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1152 du 29 novembre au 5 décembre 2012

Union européenne

Social. L’Europe de la génération perdue Dans les pays les plus touchés par la crise, il faudra plusieurs dizaines d’années pour retrouver le niveau de vie précédent. Et les écarts avec ceux qui s’en tirent le mieux ne font que se creuser, mettant en péril l’unité et la stabilité de l’Union.

→ Dessin de Bertrams, Pays-Bas.

—Dziennik Gazeta Prawna Varsovie

E

n 2009 déjà, Angela Merkel mettait en garde : ne nous attendons pas à des miracles, car nulle décision politique, aussi courageuse soit-elle, ne pourra conjurer l’effondrement de l’économie européenne. Elle était alors très isolée dans sa façon d’envisager l’avenir. Aujourd’hui, on s’aperçoit qu’elle voyait juste, commente Nicolas Véron, expert de l’Institut Bruegel à Bruxelles. Cinq ans après le début de la crise, la situation économique de l’Union demeure lamentable : pas moins de dix-sept des vingt-sept Etats membres sont en récession. Dans les pays les plus durement touchés comme l’Espagne ou le Portugal, il faudra au moins une génération pour compenser l’effondrement du niveau de vie. Un tel laps de temps peut s’avérer insupportable pour l’UE. Pour la première fois depuis sa création, l’Union européenne, contrairement à la zone euro, risque de s’effondrer. Chaque mois, ce scénario se précise un peu plus, sans que l’on puisse clairement dire quel processus prendra le pas sur l’autre : celui d’un

Euroland renforcé autour de l’Allemagne ? Ou celui de la désintégration du bloc des pays eurosceptiques, Royaume-Uni en tête ? Une chose est sûre : cette évolution n’est pas celle voulue par Angela Merkel, qui a bien tenté de l’enrayer. Elle souhaitait tout particulièrement que la nouvelle Union plus intégrée fasse une place à part entière à la Pologne et aux autres pays d’Europe centrale – ces pays qui non seulement constituent une base industrielle pour Berlin (les entreprises allemandes y ont délocalisé une grande partie de leur production), mais qui servent aussi d’alliés appréciables au sein du Conseil européen lorsqu’ils plaident en faveur de réformes structurelles et d’une politique budgétaire responsable. Le projet d’une telle Union a toutefois déjà échoué. Sous la pression des marchés, les dirigeants de la zone euro ont finalement jeté les bases d’un système institutionnel pour la zone euro distinct des institutions à vingt-sept, avec une supervision bancaire, une gouvernance budgétaire et un budget spécifique. Ces mesures devaient être un minimum vital permettant d’assurer le bon fonctionnement de la

zone euro sans porter préjudice aux fondements de l’Union européenne. “Aujourd’hui, nous pouvons voir que c’était une hypothèse irréaliste”, admet Cinzia Alcidi, du Ceps (Center for European Policy Studies). La situation est particulièrement périlleuse en ce qui concerne la pierre angulaire de l’intégration : le marché unique. Dans les pays dont l’état de l’économie inspire confiance aux investisseurs, comme l’Allemagne et les Pays-Bas, le coût des crédits contractés par les entrepreneurs est beaucoup plus faible que dans les pays périphériques. On ne peut donc plus parler de concurrence équitable, objectif pour lequel Bruxelles a œuvré durant les cinq dernières décennies. Autre constat d’échec : c’est la défaite du modèle européen de relatif équilibre des niveaux de vie au sein de l’Union. Grâce aux fonds structurels, mais aussi en assurant le libre accès au marché de l’UE à toutes les entités économiques, on a effectivement réussi à réduire les déséquilibres entre pays européens. La Grèce, par exemple, pouvait se prévaloir, pas plus tard qu’en 2009, d’un revenu par habitant correspondant à 94 % de la moyenne de l’Union. On n’était vraiment pas

loin de ce qu’offrait l’Allemagne (115 %). Mais aujourd’hui les écarts entre ces deux pays se sont énormément creusés : le niveau de vie en Grèce a chuté à 75 %, niveau proche de celui de la Pologne, tandis que celui de l’Allemagne s’est envolé à 125 %. Selon les estimations des économistes, ces déséquilibres vont encore s’accentuer dans les années à venir. Et cela va se traduire par des intérêts de plus en plus diver-

Focalisée sur ses propres problèmes, l’Europe ne parvient plus à s’occuper du reste du monde. gents entre Etats membres. Tandis que les Roumains, les Bulgares, les Grecs ou les Portugais vont chercher à assurer la survie de leurs populations en insistant sur cet enjeu auprès de Bruxelles, l’Allemagne et la Suède préféreront mettre l’accent sur l’écologie et les sources d’énergie alternatives. Ce sera un dialogue de sourds, prédit Véron. La crise balaie également une autre grande réalisation de l’intégration : le modèle

social européen, que le monde entier nous enviait. Les coupes budgétaires successives, non seulement en Espagne et en Grèce mais aussi en France et au Royaume-Uni, engendrent une réduction drastique de la protection sociale, qu’il s’agisse de droit du travail, de retraites ou de chômage, créant ainsi une génération de jeunes sans perspectives d’emploi stable et dépourvue de conditions matérielles pour fonder une famille. Même le proeuropéen Der Spiegel admet que le centre de décision de l’UE s’est déplacé de Bruxelles à Berlin. Cela s’est produit sans aucune pression particulière de la part des Allemands, mais par élimination. Parmi les six principaux pays de l’UE, deux, à savoir l’Italie et l’Espagne, ont été exclus du jeu en raison des énormes problèmes économiques qu’ils rencontrent. Le Royaume-Uni l’a fait de son plein gré. Quant à la Pologne, en raison de son potentiel économique toujours trop faible et faute d’appartenir à la zone euro, elle ne peut prétendre jouer un rôle clé. Pendant un certain temps, il semblait que l’Europe était dominée par le tandem franco-allemand, le fameux “Merkozy”. Mais, depuis l’élection du nouveau président français François Hollande, il est devenu évident que Paris, confronté à de gros problèmes économiques, n’est pas non plus en mesure de mener un jeu européen d’égal à égal avec l’Allemagne. Berlin se retrouve donc seul sur le champ de bataille. Focalisée sur ses propres problèmes, l’Europe ne parvient plus à s’occuper du reste du monde. Ainsi voit-on cette autre sombre prophétie qu’est l’effondrement de la politique étrangère commune s’accomplir sous nos yeux. L’évolution autoritaire de l’Ukraine, le drame de la Syrie, l’abandon de la lutte pour les droits de l’homme en Chine ne sont que quelques exemples de l’impuissance de l’UE. La question des élargissements futurs de l’Union a été tout autant écartée : l’adhésion à l’Union ne serait désormais envisageable que pour les pays des Balkans. Envisager une offre plus ambitieuse, en particulier à l’égard des pays de l’ancienne Union soviétique et de la Turquie, n’est plus à l’ordre de jour. Cinq ans après le déclenchement de la crise, l’Europe survit, du moins pour l’instant. Mais les pertes sont colossales, et l’Union européenne a régressé sur la voie de l’intégration pour retomber dans des problèmes qui semblaient résolus depuis déjà trente ou quarante ans. Désormais, même les optimistes espèrent que ce ne sera pas pire demain. —Jędrzej Bielecki


EUROPE.

Courrier international — no 1152 du 29 novembre au 5 décembre 2012

ÉCONOMIE

↓ Dessin de Kopelnitsky, Etats-Unis.

Il y a plus urgent que le budget ! Les discussions sur le budget ne portent que sur une infime partie de la richesse de l’Union européenne. L’efficacité du marché unique, les relations entre les pays de la zone euro et ceux qui n’en font pas partie sont bien plus déterminantes pour l’avenir de l’Europe.

—Financial Times Londres

U

17

ne curieuse caractéristique de l’Union européenne est sa capacité à mener des négociations dont la durée est inversement proportionnelle à l’enjeu abordé. Le meilleur exemple vient d’être donné par les discussions sur le budget européen. Ne vous laissez pas abuser par les gros titres des journaux. Les 1 000 milliards d’euros dont ils parlent seront étalés sur sept années, au cours desquelles l’UE devrait générer un PIB global d’environ 100 000 milliards d’euros. Les négociations ne por-

taient pas sur le budget lui-même, mais sur environ 3 % de celui-ci. Rapporté au PIB de l’UE, le montant en question ne représente que 0,03 % de la richesse de l’Union. Il serait parfaitement absurde d’un point de vue arithmétique d’essayer de tirer les conséquences macroéconomiques d’une question aussi insignifiante. Sortir de la crise de l’euro nous permettrait en revanche de faire de vraies économies et d’avoir un véritable impact au niveau économique. Voilà à quoi devraient travailler les dirigeants européens au lieu de perdre leur temps sur le budget.

En réalité, l’importance des négociations sur le budget européen – et l’obstination du Premier ministre britannique à limiter son augmentation – tient à ce qu’elles révèlent de l’avenir de l’UE. Un gel du budget signifierait que l’Union s’en tiendrait à ce qu’elle est aujourd’hui. Oubliez l’Agenda 2020 [sur la compétitivité de l’Europe] et toute ambition de politique de croissance. Le principal projet de l’UE, qui est le marché unique, reste paralysé. Le marché unique, dont on nous a tant rebattu les oreilles, est une grande déception et n’a pas d’impact mesurable sur le PIB. Il ne s’étend pas à la plupart des services qui constituent l’essentiel de l’économie européenne. Il a été battu en brèche par les gouvernements nationaux lors de la crise financière, le secteur de l’énergie reste un domaine largement national et la défense n’en a jamais fait partie. Personnellement, j’ai toujours pensé que la principale vertu du marché unique était que l’on peut lui rendre hommage à la fin d’un dîner. Les difficiles négociations au sujet du budget sont le signe que le processus d’intégration est globalement achevé au niveau de  l’UE. A cet égard, le maintien du Royaume-Uni en son sein importe peu. En sortant officiellement de l’UE, les Bri tanniques ne renonceraient à aucun droit concernant leur accès à un travail ou à une résidence sur le territoire de l’UE, ni même au marché unique, quelle que soit sa valeur. Les termes d’une sortie de l’UE sont librement négociables. En dehors de la température, il est difficile de dire aujourd’hui ce qui différencie le Royaume-Uni, membre de l’UE, de la Norvège, qui n’en fait pas partie. L’UE a deux fonctions essentielles, ce qui paraîtra peut-être réducteur à certains lecteurs. La première est qu’elle fournit les institutions et le cadre légal utiles aux pays de la zone euro pour trouver une sortie à la crise. Je ne dis pas qu’ils y parviendront nécessairement, leur risque d’échec est loin d’être négligeable ; mais, s’ils réussissent, ils pourraient remplacer le marché unique par quelque chose d’utile. L’union

bancaire pourrait être une première étape vers un marché financier unique au niveau de la zone euro. A terme, on pourrait également s’attendre à voir un jour un marché unique du travail et des services pour la zone euro. Si une union budgétaire était acceptée, son budget ne serait pas seulement plus important que celui de l’UE aujourd’hui, il serait différent par sa composition, afin de garantir une stabilité macroéconomique. Le deuxième rôle de l’UE est de servir d’antichambre aux Etats membres désireux d’entrer dans la zone euro. La véritable ligne de démarcation au sein de l’UE ne se situe pas entre les dix-sept pays de la zone euro et les dix autres, mais entre ceux qui y sont ou y sont presque, d’une part, et ceux qui sont en dehors, d’autre part. Le Royaume-Uni et la République tchèque font clairement partie de cette dernière catégorie, de même que le Danemark et la Suède, même si ces derniers sont plus proches de la barrière. Peu importe au bout du compte que les pays non membres de la zone euro quittent officiellement l’UE, qu’ils restent à la marge ou que la zone euro les abandonne. La séparation sera difficile, mais elle aura lieu, peut-être dans quelques années. Elle pourrait prendre plusieurs formes. Un divorce officiel n’est que l’une des solutions possibles. L’UE a beau être d’une infinie patience concernant les arrangements transitoires, il n’est pas possible d’accorder à des pays “outsiders” permanents des droits permanents de codécision. Le fait est qu’il n’existe pas d’environnement viable qui soit à la fois hors de la zone euro et à l’intérieur de l’UE. La marginalisation de l’UE au détriment de la zone euro a également des répercussions sur d’autres domaines, comme la politique étrangère, la sécurité ou l’élargissement de l’UE. En insistant sur le gel du budget européen, David Cameron rend en réalité service à la zone euro. En diminuant l’influence de l’UE, il pousse les pays de la zone euro à défendre leurs intérêts collectifs. Il a toute mon approbation. —Wolfgang Münchau

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w w w. p r e s s e u r o p . e u


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D’UN CONTINENT À L’AUTRE

d’un continent. à l’autre afrique

Courrier international — no 1152 du 29 novembre au 5 décembre 2012

Afrique .........18 Amériques .......22 Asie ............24 Moyen-Orient ....30 Europe ..........34 France ..........40

—Le Potentiel Kinshasa

C

RDC Grands Lacs. Le spectre de la balkanisation La chute de la province de l’est du pays représente un tournant. Désormais, les rebelles du M23 menacent tout le territoire. Le Rwanda et l’Ouganda sont au banc des accusés.

SOPHIA BARAKET

↓ Un soldat de l’armée congolaise portant des marques de brûlures sur le visage.

l’organisation d’un référendum qui concrétiserait ce rêve qui le hante depuis des lustres. Et certaines puissances occidentales ont approuvé de manière discrète. C’est ce spectre qui se profile à l’horizon. L’appel à la mobilisation générale lancé dans toutes les directions implique des stratégies concrètes. Les analystes sérieux en identifient cinq à même de provoquer un consensus minimal face à l’avancée du tandem M23-FAR. Dans un premier temps, le nettoyage de l’armée passe pour la priorité des priorités. Cette opération d’élagage doit conduire à l’extirpation des éléments qui ont été infiltrés à l’occasion d’opérations bâclées de brassage, mixage et autre intégration. Mal ficelées, ces opérations ont plus affaibli les forces armées congolaises qu’elles ne les ont consolidées. Procédant ainsi d’un plan de déstabilisation de la RDC par le biais de l’anéantissement de l’instrument par excellence de l’existence des Etats, à savoir l’armée.

e qui était si redouté en République démocratique du Congo (RDC) étant arrivé, l’heure est maintenant à la mobilisation générale. La chute de Goma, chef-lieu du Nord-Kivu, tombé entre les mains de la coalition M23-Forces armées rwandaises (FAR), devrait constituer un moment de consolidation de la conscience nationale, au-delà de toutes les divisions politiques, sociales et autres. Il faut s’unir pour arrêter la progression de l’ennemi et faire échec au projet de balkanisation que pilote Kigali. Cela passe par une résistance tous azimuts de la population congolaise. Car se profile à l’horizon le spectre du Soudan du Sud. Le contrôle de Goma par les éléments du M23-FAR constitue une escalade cruciale dans la guerre qui endeuille l’est du pays. Encouragé par la chute de cette ville stratégique, le mouvement insurrectionnel créé, entretenu et soutenu par Kigali et Kampala peut se croire autorisé à aller jusqu’au bout Diplomatie. Ce nettoyage des de la logique des agresseurs, à savoir écuries d’Augias au sein de l’armée étendre l’agression à d’autres parties et de son commandement, appelé de tous ses vœux par une opidu territoire national. La RDC, frappée d’un embargo nion publique vigilante, ne devra sur les armes, ne peut dans les cir- plus souffrir d’hésitations. Le constances actuelles faire face à la gouvernement, qui a l’obligation puissance de feu adverse. Le chef d’apporter la logistique afférente, de l’Etat l’a confirmé, le M23 devra se hâter en vue d’éviter à la nation une disparidispose d’armes tion certaine. Dans inconnues de l’arseun deuxième temps, il nal logistique de l’arest urgent de rappeler mée régulière congosous les drapeaux des laise. Cette position officiers méritants isinconfortable laisse juste l’opportunité de DÉCRYPTAGE sus des Forces armées zaïroises (FAZ), des défendre les lignes, sans qu’on puisse déloger les agres- Forces armées congolaises (FAC), seurs des territoires conquis. Pen- ainsi que d’autres dignes fils du dant ce temps, les populations ci- pays ayant appris le métier des viles sont livrées à leur triste sort. armes ou ayant fait preuve de Les affres de l’errance, de la diset- bravoure et de savoir-faire milite et des intempéries risquent de taire. Le processus se fera suivant créer un sentiment de rejet chez les une forme à déterminer. Ce qui est vrai, c’est que la réusvictimes. Le désamour consécutif à ce sentiment d’abandon par Kin- site de cette opération de récupéshasa serait la voie royale ouverte ration de tous les bras, tous les à l’annexion en douceur de cette analystes en sont convaincus, est partie du pays avant que l’aventu- de nature à consolider les Forces armées congolaises, victimes d’une re n’aille plus loin. En attendant, soutiennent plu- chaîne de commandement hétésieurs sources, Kigali pourrait roclite et exotique. Les dernières jouer la diversion, comme à l’ac- batailles ont montré que l’armée coutumée. Il va faire accréditer la nationale souffrait d’un manque thèse d’une crise congolo-congo- d’équipement moderne. En troisième lieu, la diplomatie laise et positionner son pantin pour exiger des négociations avec devrait s’adapter au contexte de Kinshasa. En cas de refus, il pro- guerre. Elle devra se mettre en cédera dans un premier temps à branle en vue d’accompagner les la création d’un Etat nain sur le efforts militaires sur le terrain. Les sommets successifs de Kampala territoire congolais. L’expérience du Soudan du Sud sous l’égide de la Conférence l’aurait inspiré. Membre du internationale sur la région des Conseil de sécurité des Nations Grands Lacs (CIRGL) ayant unies, le Rwanda pourrait ensuite montré leurs limites pour des raiembarquer ses collègues dans sons évidentes, la diplomatie


AFRIQUE.

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PHOTOS SOPHIA BARAKET

Courrier international — no 1152 du 29 novembre au 5 décembre 2012

Contexte

La guerre qui n’en finit pas ●●● Depuis les années 1960, la région des Grands Lacs se trouve emportée dans un cycle de guerres quasi chroniques. Les rébellions succèdent aux rébellions. En 1997, le guérillero Laurent-Désiré Kabila renverse le dictateur Mobutu Sese Seko en lançant une offensive depuis le Nord-Kivu. Il est assassiné en janvier 2001. Son fils Joseph lui succède. Dans l’est du pays, la rébellion, jusqu’alors dormante, reprend. Elle est menée par Laurent Nkunda, général déchu de l’armée congolaise, proche du Rwanda. En mars 2009, les présidents Kagame et Kabila s’accordent sur une plate-forme destinée à résoudre sur le fond la crise des Grands Lacs. Les rebelles sont intégrés dans l’armée congolaise. Nkunda est mis aux arrêts par le Rwanda. Mais son adjoint, Bosco Ntaganda, pourtant poursuivi par la Cour pénale internationale (CPI) pour crimes de guerre, obtient le grade de général. Une paix fragile s’installe malgré tout. Mais, en novembre 2011, Joseph Kabila, mal réélu, veut donner des gages

à la communauté internationale et réussir son Sommet de la francophonie. Il décide d’exécuter le mandat de la CPI. Ntaganda s’enfuit et se cache. Une partie de ses hommes se mutinent et résistent avec succès. Ils créent le M23 (en référence aux accords de mars 2009). Le Congo accuse le Rwanda voisin de soutenir le M23.

↖ Checkpoint instauré par le M23 à Rutshuru, non loin de la frontière ougandaise. Contrôle d’identité pour les citoyens, péage pour les transporteurs. ↑ Le camp de Rumangabo, contrôlé, depuis fin juillet, par le M23 après plusieurs jours de bataille contre l’armée congolaise. ↖ ↖ Spécimen d’armes utilisées par le M23. ↑↑ Garde rapprochée du lieutenant-colonel Kazarama.

En juillet, un rapport intérimaire de l’ONU, rédigé par un groupe d’experts de la région, confirme ces accusations. Kigali met en doute la crédibilité du rapport avec un argument de taille : le coordonnateur du groupe d’experts, l’Américain Steve Hege, est l’auteur de plusieurs travaux hostiles au régime de Kagame.

Le Kivu, épicentre de la violence depuis quinze ans Zone approximative contrôlée par les rebelles du M23

Déploiement des forces de la Monuc*

Kampala RDC

NORD-KIVU

Kinshasa

Rutshuru

OUGANDA Bunagana

SOURCE

Camp de Rumangabo

RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE DU CONGO

Goma Lac Kivu

Kigali 2° Sud

RWANDA SUD-KIVU

Bukavu BURUNDI * Mission des Nations unies en république démocratique du Congo. Situation au 27 novembre 2012.

80 km

SOURCE : ONU

devrait faire preuve d’imagination et de créativité, de ma nière à contourner les blocages de l’ennemi et à permettre l’émergence de l’agenda congolais. Enfin, tout ce qui précède ne sera possible qu’après avoir opéré un choix judicieux des partenaires sur l’échiquier international. Les Anglo-Saxons ont démontré de manière ostentatoire que les atrocités et les morts congolais par millions ne les émeuvent point. A leur intention, il faut engager une diplomatie d’explication auprès de l’opinion publique, les officiels ayant déjà opéré leur choix. Ce travail de lobbying ne se mène pas devant les caméras. Il doit toucher la société civile et les groupes de pression. Les relations internationales sont dynamiques, les positions évoluent suivant le côté où penchent les intérêts. Trouver la clé pour inverser les tendances est un travail ardu de recherche. Puisque les politiques éprouvent souvent du mal à réussir dans cette voie, ils devront se surpasser et prouver qu’ils travaillent pour la sauvegarde des intérêts vitaux de la nation. A ces cinq pistes identifiées peuvent être greffées d’autres idées lumineuses ou géniales, pourvu que, au final, l’aventure rwando-ougandaise soit stoppée net et que l’intégrité territoriale [de la RDC] soit préservée durablement.—

LE POTENTIEL Kinshasa, RDC Quotidien, 2 500 ex. Fondé en 1982, ce tabloïd initialement dévolu à l’économie a régulièrement glissé vers la politique pour s’y consacrer totalement à partir de 1990. Volontiers frondeur, il est sans doute le plus lu des quotidiens kinois.


20.

AFRIQUE.

SUR NOTRE SITE courrierinternational.com

↙ Dessin de Kazanevsky, Ukraine.

ALGÉRIE

A lire également : “Pétrole et chômage font bon ménage”, le reportage d’Algérie-Focus à Ouargla, ville pétrolière du Sud-Est algérien.

Dans le luxe de l’Etat

—El-Watan (extraits) Alger

L

es hauts cadres et fonctionnaires de l’Etat, les officiers supérieurs des services de sécurité et de l’armée baignent dans le luxe et un océan de prébendes et avantages divers, allant des lignes de crédit illimité et concessions foncières jusqu’aux petites prises en charge médicales à l’étranger, parfois pour des “petits bobos”. Les hauts représentants de l’Etat, addicts qu’ils sont aux avantages divers, attachés ou non à la fonction, et aux salaires mirobolants, à commencer par celui du chef de l’Etat et des membres du gouvernement (le président toucherait un salaire de 930 000 dinars, soit 9 300 euros, et le Premier ministre, de 610  000  dinars, 6 100 euros) [depuis janvier 2012, une augmentation de 20 % a établi le salaire minimum à 180 euros, le salaire moyen étant de l’ordre de 330 euros], sombrent dans le luxe que confère la “belle” conjoncture, ignorant royalement the day after, l’après-pétrole. Pour l’heure, seule semble compter la ruée vers l’or. Secrets d’Etat par excellence, les salaires et avantages octroyés aux hauts dirigeants font tous l’objet de décrets “non publiables”. Une bizarrerie dont l’introduction dans la littérature juridique et dans le jargon officiel est intervenue, d’après Nasreddine Lezzar, avocat d’affaires et praticien en arbitrage international, au début des années 1990. Il affirme ne pas connaître un seul texte qui définisse le décret non publiable (DNP). Pour l’homme de loi, les textes non publiables sont une amorce à la privatisation des affaires de l’Etat.

Les DNP “transforment les finances publiques en une sorte de caisse noire dont le peuple ne connaît ni le contenu ni la façon dont il est géré”. La généralisation de cette pratique est le signe, d’après Me Lezzar, que “l’Etat a entamé sa transformation progressive, lente et sûre, en une sorte de caste privée et une société secrète”. Des décrets non publiables, des caisses noires, des fonds spéciaux incontrôlés et incontrôlables : l’Etat s’est donné tous les moyens d’une gestion opaque, mafieuse, de l’argent public. Pour Ouchichi Mourad, docteur ès sciences politiques, “l’Etat algérien est incontestablement parmi les plus grands gaspilleurs de la planète”. Les dépenses dites “de fonctionnement” sont “excessives”, comparées au PIB et au niveau de vie moyen de l’Algérien, observe l’enseignant d’économie à l’université de Béjaïa. “On est loin, ditil, de ces ministres suédois ou norvégiens qui n’ont comme lieu de travail qu’un simple bureau, qui se déplacent en vélo en ville, dont les enfants fréquentent la même école que le reste des citoyens et qui utilisent les voitures de service strictement dans les déplacements professionnels. Les dirigeants, chez nous, se considèrent au-dessus de tout le monde, des êtres supérieurs qui doivent forcément baigner dans le luxe avec l’argent de la collectivité.” Pour l’ancien diplomate et ministre Abdelaziz Rahabi, “les Algériens ont le sentiment en définitive de n’exercer aucun contrôle sur le gouvernement et les finances publiques. C’est ce sentiment diffus au sein de la société qui fait que l’Etat n’a plus d’autorité, qu’il est constamment défié. L’Etat devrait rendre compte en permanence de son action s’il veut rétablir la confiance”. —Mohand Aziri

●●● Des Marocains sont descendus dans la rue pour critiquer les dépenses du roi Mohammed VI. Une première au royaume chérifien. Des militants du Mouvement du 20 février et de l’Association marocaine des droits de l’homme (AMDH) ont organisé, le 18 novembre, une manifestation devant le siège du Parlement marocain à Rabat pour réclamer une réduction du budget annuel alloué aux dépenses du palais. Des vidéos postées sur le site Mamfakinch (Pas de concessions) montrent que les quelques dizaines de personnes qui ont participé à ce rassemblement ont été battues et molestées par les forces de l’ordre. “Quand on compare les coûts des monarchies européennes à celui de la monarchie marocaine, on est d’abord sidéré devant des écarts stratosphériques qui dépassent l’entendement et défient la logique”, souligne le site Demainonline, qui propose un tableau comparatif avec les budgets d’autres monarchies dans le monde. Il en ressort que celui de la monarchie marocaine (234 millions d’euros) est “quatre fois celui dont bénéficie la famille royale britannique (65,3 millions euros), la plus coûteuse d’Europe, mais dont le PNB brut est treize fois supérieur à celui du Maroc !” Et d’ajouter : “On peut se demander aussi si le Maroc, comparé à la France (budget présidentiel : 112 millions d’euros), réalise – et ça se saurait ! – des performances économiques deux fois plus importantes que celles de ce pays ? En effet, pour une économie dont le PNB pèse presque quatorze fois plus lourd que celui du Maroc, avec une population qui fait près du double de celle du ‘plus beau pays du monde’, quelle équation permettrait d’aboutir à un budget (de la monarchie) deux fois plus important que celui de la présidence de la République ?” Rappelons que le Maroc compte 10 millions d’analphabètes pour 32,3 millions d’habitants et que, selon la Banque mondiale, le taux de chômage y est de l’ordre de 10 %, alors qu’une étude

PHOTO FADEL SENNA/AFP

Maroc. Un budget royal contesté

↑ La police disperse la manifestation avec violence, 18 novembre, Rabat.

publiée en mai dernier montrait que 49 % des jeunes – soit 30 % de la population – sont au chômage. “Mardi 20 novembre, c’est tout juste en une minute que Najib Boulif, ministre chargé des Affaires générales et de la Gouvernance, a présenté le budget du palais”, rapporte pour sa part le site Lakome (Pour vous). “Son intervention a été suivie d’un profond silence, les députés ayant avalé leurs langues, à l’exception d’Abdelaziz Aftati, député du parti au pouvoir, le Parti de la justice et du développement [PJD, islamiste], qui a critiqué la façon dont le budget consacré à la monarchie est exposé au Parlement et le manque de transparence dont est entouré ce dossier.”

ARCHIVES courrierinternational.com “Le Palais reprend la main” (CI n° 1148, du 31 octobre 2012), notre dossier sur la crise économique qui menace le Maroc et le caractère factice des réformes politiques et sociales annoncées en mars 2011. “Le budget royal ou la patate chaude du Maroc”, l’article de Karim Boukhari, directeur et éditorialiste de l’hebdomadaire Tel Quel (paru sur le site le 26/11/2012).

Sayada ouvre ses données ● La petite ville côtière de quelques députés  – qui milite Sayada, située dans le centrepour la transparence et la parVu de est du pays, a accueilli 17 noticipation citoyenne dans la gesTunisie vembre un événement sans tion des affaires publiques. précédent en Tunisie, portant Quant à “la ville de Sayada, elle sur la gouvernance et les donest la première ville tunisienne à nées ouvertes  : une nonse mettre à l’heure de l’Openconférence consacrée à Gov”, souligne le site Leaders. l’OpenGov et à l’OpenData, Ainsi, la ville publie régulièresous le nom de code #BILment sur son portail web, ouSayada. Cette rencontre était vert en novembre 2011, les états organisée par l’Association du budget de la mairie, les proIbn Rochd pour la culture et cès-verbaux des réunions,  etc. la science, en collaboration Le site de la ville explique : “Ce avec la mairie de Sayada, le portail sert aussi comme outil de groupe OpenGovTN et l’asdémocratie participative où des sociation Wikimedia. Lancé sondages d’opinion sont effectués le 4  novembre 2011, OpenGovTN est un pour récolter les avis des citoyens, sur des tragroupe indépendant –  où l’on retrouve vaux d’aménagement par exemple.” DR

Caisses noires, fonds spéciaux… Les dirigeants se distribuent des avantages sans aucun contrôle.


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22.

D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1152 du 29 novembre au 5 décembre 2012

amériques

↙ Dessin de Cameron Cardow/Cagle Cartoons.

Canada. Ottawa roule des mécaniques

Sous la houlette du Premier ministre conservateur Stephen Harper, le Canada ne cache plus ses ambitions : il entend jouer un rôle majeur sur la scène internationale.

—The Boston Globe (extraits) Boston

I

l y a un lieu sur la Terre auquel la plupart des Américains ne pensent jamais  : une vaste et étrange contrée où les journées peuvent être froides mais où les habitants sont chaleureux et les soins de santé gratuits. Nous nous souvenons de cet endroit occasionnellement, quand nous apprenons que notre acteur préféré y est né ou qu’une personne de notre connaissance va y poursuivre ses études. Mais, le reste du temps, le Canada n’entre pas vraiment dans notre conception du monde. Il est là sans y être vraiment. Aujourd’hui, un vent nouveau souffle sur le Nord : un vent d’ambition nationale et de patriotisme ardent, voire agressif. Ses tenants

cherchent à faire du pays poli et conciliant que le Canada a été pendant la majeure partie de son histoire une grande puissance qui entend jouer un rôle sur la scène mondiale. Le Canada qu’ils imaginent sera puissant, riche et influent. Il ne sera plus ignoré et relégué au rang de “chapeau de l’Amérique”. Les adeptes du néonationalisme canadien mettent en avant la palette d’atouts que présente leur pays, à commencer par son immense superficie et son abondance de ressources naturelles comme le bois, l’eau, l’or et le pétrole. Ils soulignent la stabilité de leur gouvernement et la solidité de l’économie canadienne : le dollar canadien est actuellement plus fort que le dollar américain et, selon le Fonds monétaire international, le PIB

du pays a dépassé celui des EtatsUnis de plus de 2 000 dollars par habitant en 2011. Il y a aussi le réchauffement planétaire qui, paradoxalement, va bénéficier au Canada en faisant fondre les glaces du cercle polaire, ce qui créera des possibilités de forage et ouvrira de nouvelles routes commerciales vers l’Asie. Selon Matthew Fisher, chroniqueur spécialisé dans les questions internationales à Postmedia, un groupe de presse basé à Toronto, “certains segments de la population canadienne s’accordent de plus en plus à penser que cela fait bien trop longtemps que nous nous comportons sur la scène internationale comme des débutants et des boy-scouts”. Quand le journaliste a débuté sa chronique, en janvier dernier, il a souligné que, pour la première fois, le Canada “entend concrétiser ce qui, jusqu’à une

date récente, était surtout un rêve, à savoir devenir un acteur mondial important”, et s’est promis d’utiliser ses chroniques pour mettre en lumière “le rayonnement et l’envergure croissants du Canada”.

Un ton belliqueux. Le gouvernement canadien, conduit par le Premier ministre conservateur Stephen Harper [en poste depuis 2006], souscrit pleinement à cette vision de l’avenir : il met l’accent sur le passé militaire du Canada et dépense des millions pour promouvoir son image de nation puissante. Au début de l’automne, le ministre canadien des Affaires étrangères, John Baird, a prononcé un discours belliqueux aux Nations unies, accusant l’organisation de se livrer à “des exercices d’introspection vains et stériles”. Et au printemps dernier, au beau milieu d’un

débat national sur un programme gouvernemental de plusieurs milliards de dollars visant à doter le pays d’une flotte d’avions de chasse F-35, une cérémonie a eu lieu au Parlement pour saluer l’armée canadienne et sa contribution à la chute du dictateur libyen Muammar Kadhafi. Ce Canada menaçant et pugnace a peu de chose à voir avec le pays que les Américains connaissaient jusqu’ici. Le changement de ton est tout à fait délibéré, et, selon des experts canadiens, les Américains devraient lui prêter attention. De nombreux Canadiens sont néanmoins irrités par cette campagne menée en haut lieu pour transformer leur identité nationale. “Pour être honnête, nous sommes vraiment embarrassés”, souligne Adrienne Silnicki, du Conseil des Canadiens, une organisation progressiste. “Tout cela n’a rien à voir avec la réalité canadienne. Ce que le gouvernement nous encourage à être n’est pas ce que nous sommes.” La question ne se limite donc pas à savoir si le Canada peut changer d’image aux yeux du monde ; il faut aussi se demander si les nationalistes peuvent amener un peuple réticent à vouloir dominer le monde. Chose quasi exceptionnelle pour un pays de cette taille, le Canada s’est longtemps défini par ce qu’il n’est pas, plus que par ce qu’il est. Il ne fait pas partie de l’Europe, même si le français est l’une de ses langues officielles. Il ne fait pas non plus partie de l’Empire britannique, même s’il est encore membre du Commonwealth et soumis à l’autorité de la reine. Plus fondamentalement, le Canada n’est pas les Etats-Unis, son grand voisin imbu de lui-même, qui est aussi le pays auquel il ressemble le plus. Durant la seconde moitié du XXe siècle, alors que les EtatsUnis devenaient une superpuissance, le Canada s’est choisi un rôle très différent. Au lieu de se constituer une armée puissante, le pays a développé ses missions diplomatiques et considéré le maintien de la paix comme sa principale mission à l’étranger. Après la Seconde Guerre mondiale, ses soldats de maintien de la paix ont été déployés dans des lieux comme Chypre, le Liban, la Nouvelle-Guinée occidentale et le Yémen. Le Canada a tiré une fierté particulière, une autorité morale, du


Courrier international — no 1152 du 29 novembre au 5 décembre 2012

fait de ne pas être le genre de pays à déclencher une guerre au Vietnam ou à défier l’Union soviétique. “C’était une sorte de nationalisme par la négative”, explique Gil Troy, historien à l’université McGill. “Nous nous définissions ainsi : ‘Nous ne sommes pas patriotes, nous ne sommes pas agressifs comme les Etats-Unis’.”

Le grand voisin cool Le point commun entre Justin Bieber, Arcade Fire et Ryan Gosling ? Tous sont canadiens et font un carton de l’autre côté de la frontière… et dans le monde. —The New Republic (extraits) Washington

“Gentil pays”. Lui-même ne partage pas ce point de vue. Dans un essai publié au printemps dernier dans le magazine Policy Options, il écrit que le Canada ne peut plus se satisfaire d’être un “gentil pays”. Pour réaliser son potentiel, il doit émerger et devenir un “acteur de premier plan du camp démocratique occidental”. Pour l’historien, cela implique de soutenir vigoureusement Israël, de dénoncer l’Iran et de faire front, militairement, pour défendre ses idéaux. Le gouvernement Harper, dont la politique étrangère est marquée par un discours militariste et la mise en avant de l’histoire martiale du Canada, a souscrit à cet appel aux armes et l’a fortement encouragé. La manifestation la plus évidente est sans doute la campagne à 28 millions de dollars menée pour présenter la guerre de 1812, où les forces britanniques stationnées au Canada ont déjoué la tentative d’invasion des EtatsUnis, comme un tournant dans l’histoire du Canada. Pour l’heure, les néonationalistes canadiens ne suscitent pas grand enthousiasme dans le pays : Matthew Fisher, le chroniqueur de Postmedia, raconte que sa première chronique sur l’avenir du Canada en tant que grande puissance a provoqué un tollé. “Neuf lecteurs sur dix l’ont tournée en dérision et m’ont demandé pourquoi j’essayais de faire du Canada, le pays le plus vertueux du monde, une copie des Etats-Unis.” C’est là que le bât blesse : beaucoup de Canadiens associent la puissance mondiale à l’arrogance et à la démagogie d’un pays auquel ils ont essayé pendant toute leur vie de ne pas ressembler : les EtatsUnis. La ferveur patriote que les néonationalistes tentent d’attiser n’est encore qu’une proposition. Il leur reste à convaincre la grande majorité des Canadiens. —Leon Neyfakh

SUR NOTRE SITE courrierinternational.com A lire également : “Un anglophone à la tête de Montréal”, l’article du Globe and Mail sur le nouveau maire par intérim de la plus grande ville du Québec.

S

i vous avez écouté de la musique, lu des livres ou regardé des films cette année, vous avez probablement senti quelque chose d’étrange, comme un courant d’air froid ou un arôme de sirop d’érable. Vous avez peut-être eu l’impression que vos stars étaient un peu plus aimables qu’à l’accoutumée, que les beaux gosses de Hollywood étaient plus polis et que vos icônes littéraires avaient plus souvent tendance à se déprécier. Ne paniquez pas ! Laissez-vous donc porter par l’invasion culturelle canadienne ! Nous vous avons donné l’acteur et chanteur Ryan Gosling, le comédien Ryan Reynolds, l’actrice Rachel McAdams et la chanteuse Carly Rae Jepsen. Vous pouvez aussi nous remercier pour le plat branché du moment à New York (la poutine), la meilleure comédie romantique de l’année (Take This Waltz), le retour de l’électro gothique (Grimes, Austra, Purity Ring), les chanteurs R’n’B en vogue (The Weeknd). Xavier Dolan, le cinéaste gay branché qui a réalisé son premier film alors qu’il était adolescent et dont le dernier opus, Laurence Anyways, a beaucoup fait parler de lui au festival de Cannes, est la nouvelle coqueluche du cinéma d’auteur international. Le nouveau film de David Cronenberg, Cosmopolis, qui a été filmé à Toronto avec une distribution essentiellement canadienne, a obtenu les faveurs des critiques. Et puis il y a le rappeur Drake et toute cette folie autour du jeune Justin Bieber… S’il est vrai que le Canada fournit les Etats-Unis en acteurs et en humoristes excentriques depuis plusieurs dizaines d’années, il semble que nous assistions aujourd’hui à un changement de paradigme et que le Canada, auparavant considéré comme un voisin ennuyeux, se soit converti en patrie de la branchitude. Comment un pays reconnu pour la politesse de ses citoyens et pour ses vêtements chauds et confortables est-il devenu aussi populaire et branché ? Comment sommesnous devenus plus cool que les Américains ? S’agit-il simplement d’un autre symptôme de la crise de confiance que vivent actuellement nos voisins du Sud ? On peut en partie attribuer le mérite de ce changement à Arcade Fire et Broken Social Scene, deux groupes de rock qui ne cachent pas leurs origines et qui, au cours des dix dernières années, ont été les fers de lance de la branchitude canadienne. Ces deux groupes ont permis, respectivement, de faire connaître Montréal et Toronto aux hipsters du monde entier. Le phénomène peut également s’expliquer par le fait que la récession mondiale, qui a fait plonger l’économie américaine, a épargné de nombreuses régions du Canada. Enfin, les généreuses subventions d’Ottawa dans le domaine des arts et de la culture, la gratuité des soins de santé et l’émergence

d’une génération de jeunes Canadiens confiants – que certains magazines ont d’ailleurs baptisé “la génération Arcade Fire” – y sont peut-être aussi pour quelque chose. Mais il y a autre chose qui attire les Américains vers nos produits culturels : la plupart de nos stars, de nos groupes de musique et de nos films dégagent une impression subtile et parfois même subliminale de bien-être, d’équilibre. Avec toutes les catastrophes récemment subies par les Etats-Unis – une campagne présidentielle marquée par les coups bas, un taux de chômage désastreux, la sécheresse dans le Midwest et l’ouragan Sandy –, il n’est pas étonnant que les Américains se tournent vers leur voisin du Nord pour obtenir un peu de réconfort. Or, de Gosling à Carly Rae, il y a quelque chose d’incontestablement apaisant dans la plupart des contributions canadiennes à l’économie de la branchitude. Il suffit de regarder la plupart des artistes canadiens pour deviner qu’ils viennent d’un endroit stable et équilibré, un peu comme lorsqu’on

AMÉRIQUES.

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voit un enfant aux joues roses vêtu de chauds lainages et qu’on se dit : “Ce petit a sûrement une enfance heureuse.” Ryan Gosling et Ryan Reynolds, les beaux gosses du jour, incarnent parfaitement les qualités canadiennes. Ils dégagent tous deux une certaine masculinité et une assurance désinvolte ; ils peuvent être légèrement machos mais aussi altruistes et généreux. Si l’on se fie aux personnages qu’ils incarnent, ils appartiennent au genre d’hommes légèrement excentriques que vous rêvez de présenter à votre mère, qui vous réconforte quand tout va mal et qui s’assure que vous mettez bien votre bonnet quand il fait froid dehors. On pourrait dire, en fait, que l’idylle entre les Etats-Unis et Ryan Gosling est une métaphore parfaite du tout nouvel amour que témoignent les Américains aux valeurs canadiennes. Il n’y a pourtant pas lieu de vous inquiéter. Car, même si le Canada a abandonné le rôle du petit frère oublié pour celui du grand frangin branché, ce n’est pas une mauvaise chose pour les Américains. En fait, c’est plutôt une bonne nouvelle pour ceux parmi vous qui, tous les quatre ans, menacent de quitter le pays si le résultat de l’élection présidentielle n’est pas celui qu’ils auraient souhaité. Si vous nous le demandez gentiment, on vous donnera même notre numéro de téléphone – et on vous rappellera… peut-être. —Thomas Rogers


24.

D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1152 du 29 novembre au 5 décembre 2012

asie —The Nation Karachi

Pakistan. Karachi à feu et à sang Le nombre de meurtres explose dans la capitale économique du pays. La faute aux talibans, à des flics ripoux et à des partis politiques peu recommandables.

↑ Dessin de Martirena, Cuba.

Q

uoi qu’en disent les partis politiques pour minimiser la gravité de la situation, les violences meurtrières font désormais partie du quotidien à Karachi. Il se produit aujourd’hui tellement d’attentats dans la capitale économique pakistanaise qu’ils sont généralement éclipsés par d’autres événements – à moins de faire un nombre particulièrement élevé de victimes. Les morts s’accumulent sans répit et dans une indifférence constante. Depuis le début de l’année, près de 2 000 personnes ont trouvé la mort dans des attentats à caractère politique, religieux [entre la majorité sunnite et la minorité chiite] ou ethnique à Karachi. Ce chiffre est déjà supérieur à celui de l’année dernière (d’après la Commission des droits de l’homme au Pakistan, 1 724 personnes sont mortes dans ces conditions en 2011). Trente-six personnes ont récemment perdu la vie en l’espace de trois jours. Leur mort n’a suscité que la réponse habituelle des partis politiques et des forces de l’ordre : ces actes ont été commis par des “agents tiers”. Depuis peu, on accuse les éternels talibans – de plus en plus présents – d’être la cause de tous ces troubles. Ils ont leur part de responsabilité, mais ne sont pas seuls en cause. D’après Khurram Waris, membre de l’unité d’enquête spéciale (SIU) de la police, il existe trois principales sources de violence  : le Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP, mouvement des talibans du Pakistan), le Lashkar-e-Taiba (LeT, mouvement islamiste) et les groupes chiites qui cherchent à se venger. Pour des raisons évidentes, il s’est toutefois bien gardé de citer tout parti politique impliqué dans ces désordres. La politisation des forces de police et le laxisme du système judiciaire ne contribuent pas à faire cesser les violences, bien au contraire. Il y a quelques jours, le dernier témoin oculaire du meurtre de Wali Khan Babar, journaliste à Geo Television, a été tué la veille de sa comparution au tribunal. L’année dernière, deux agents de police sont morts, ainsi que le frère et le cousin de l’inspecteur chargé de l’enquête. Toutes les personnes susceptibles de témoigner contre les suspects ont été tuées dans des attaques ciblées. Pour Sharfuddin Memon, conseiller au ministère de l’Intérieur, les membres de l’assemblée régionale doivent traiter les violences ciblées à Karachi comme des “actes de guerre” afin que les responsables soient arrêtés. Sans cela, ces problèmes continueront à hanter la ville et à faire des victimes innocentes.

Dans les cas où les suspects sont arrêtés, soit ces derniers sont abattus, soit leur procès s’enlise indéfiniment – ou bien les témoins refusent de se présenter. Dans une récente opération ayant conduit à l’arrestation de près de 150 auteurs de violences dans divers quartiers, les suspects ont dû être libérés par manque de preuves, déclare Memon. Les suspects arrêtés dans le cadre d’une affaire d’extorsion ayant conduit, en 2010, à la mort de plusieurs commerçants qui avaient tenté de résister à leur chantage, les accusés ont dû être relâchés par manque de témoins. Memon a rédigé un projet de plan de protection des témoins l’année dernière. Celui-ci a été approuvé par le gouvernement régional, mais n’a pas encore fait l’objet de discussions. D’après le haut fonctionnaire, ce plan de

protection serait applicable aux témoins, ainsi qu’aux agents de police et aux magistrats travaillant sur des affaires sensibles. Quant aux violences actuelles, un sénateur de l’Awami National Party (ANP) a récemment déclaré lors d’une séance à l’Assemblée nationale que l’armée était le seul moyen de rétablir l’ordre dans la ville. Pour le journaliste Zahid Hussain, les opérations militaires n’aideront pas plus aujourd’hui qu’hier à améliorer la situation. “Cela ne peut que faire empirer les choses. Nous avons besoin que les dirigeants politiques arrivent à un accord sur la nécessité de mettre fin aux violences”, explique-t-il. Une police indépendante et un système judiciaire fort et actif sont la seule solution pour régler les problèmes de Karachi, conclut Memon. —Saher Baloch

Commentaire

Un fonctionnement mafieux ●●● Les violences endémiques à Karachi soulèvent des questions fondamentales sur la société et l’Etat pakistanais. Comme toutes les villes portuaires en plein essor, Karachi se distingue par la croissance rapide de sa population et une grande diversité démographique. Mais quel est en réalité le fond du problème ? Dans la ville et alentour, des milliers d’hectares ne sont ni mesurés ni cartographiés selon les critères du règlement d’aménagement du territoire. Et, au fil des années, des groupes puissants se sont emparés d’une partie de ces terrains, avec la complicité de fonctionnaires et d’hommes politiques complaisants. C’est un peu l’histoire de la Mafia italienne. L’abandon par l’Eglise de vastes parcelles de terrain, qui ont ensuite souffert d’une mauvaise gestion et d’une protection insuffisante, a permis à la Mafia sicilienne de gagner en influence à la fin du XIXe siècle. Les autorités ne faisant pas respecter la loi, criminels et bandes armées se sont mis à imposer la leur et, bientôt, à se livrer au trafic de drogue, au racket et à une véritable flambée meurtrière. L’impasse dans laquelle se trouve Karachi

aujourd’hui s’explique aussi, à bien des égards, par des années de mauvaise gestion de la ville. Les différents échelons de l’appareil étatique ont souvent poursuivi des objectifs différents. Ne cherchant que leur intérêt à court terme, les dirigeants politiques ont préféré voir les choses par le petit bout de la lorgnette. Le gouvernement et les forces de l’ordre privilégient une politique de conciliation. Il n’y a qu’un moyen pour résoudre les problèmes actuels de Karachi : revenir à une gouvernance digne de ce nom. Il faut une police dépolitisée, qui patrouille dans toutes les rues de la ville pour rétablir la loi. Il faut mettre en place une cartographie précise et des services cadastraux en bonne et due forme. Un système permanent doit être institué afin de protéger et de récupérer les terrains publics spoliés non seulement par des voleurs mais aussi par des organisations publiques, des agences autonomes et des copropriétés. Et, surtout, les principaux acteurs politiques de la ville doivent se remettre en question. Il est indispensable qu’ils adoptent une approche plus globale des problèmes et qu’ils comprennent enfin que Karachi a bien plus d’importance que leurs petits intérêts personnels. —Tariq Mahmud, The Friday Times, Lahore


Courrier international – n° 1152 du 29 novembre au 5 décembre 2012

ASIE.

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ASEAN

Chine et Etats-Unis au coude-à-coude Seul un code de bonne conduite apaiserait les tensions en mer de Chine. Une solution encore lointaine étant donné les enjeux pour les deux superpuissances. Rivaux et partenaires JAPON

OCÉAN PACIFIQUE

CHINE CORÉE DU SUD

INDE

Mer de Chine méridionale

LA. VIETNAM

BIRMANIE (MYANMAR)

CA.

THAÏLANDE

PHILIPPINES BR.

Etat membre : du Partenariat économique intégral régional (Peir)

INDONÉSIE

du Peir et de l’Asean

Abréviations : BR. Bruneï CA. Cambodge LA. Laos SI. Singapour

du Partenariat transpacifique Conflits régionaux (de haut en bas) : Iles Dokdo/Takeshima, Iles Senkaku/Diaoyu, Iles Paracels, Iles Spratly

—South China Morning Post Hong Kong

A

peine passées les échéances intérieures aux Etats-Unis et en Chine, les deux pays ont déjà redirigé leur attention vers l’échiquier géopolitique où ils se livrent une lutte d’influence dans la région Asie-Pacifique. Le premier voyage à l’étranger du président Barack Obama après sa réélection et la probable ultime visite de Wen Jiabao dans la région en tant que Premier ministre montrent l’importance de l’enjeu pour les deux pays. L’Association des nations du

AUSTRALIE NLLEZÉLANDE

Sud-Est asiatique (Asean) a toujours été importante pour Pékin. Elle se situe au cœur de la chaîne d’approvisionnement et de production chinoise car elle encadre des routes maritimes vitales pour le commerce de marchandises et pour le transport du carburant. La région déborde de ressources énergétiques et autres qui attendent d’être exploitées [selon les premières explorations]. Jusqu’à récemment, la Chine s’efforçait d’établir des relations harmonieuses autour de sa périphérie et avait mis en attente les différends territoriaux qui couvaient de longue date dans ces eaux.

COURRIER INTERNATIONAL

MALAISIE SI.

Ce calme a cessé quand les EtatsUnis ont développé leur stratégie du pivot asiatique. Pendant qu’ils assuraient de façon répétée procéder à un simple rééquilibrage des forces dans la région et ne pas viser à contenir la Chine, les voisins de celle-ci qui avaient des revendications maritimes concurrentes se sont enhardis. La montée du nationalisme dans les économies émergentes d’Asie du Sud-Est implique en outre que celles-ci sont moins sensibles au poids économique de la Chine. Les Etats-Unis constituent donc un contrepoids géopolitique et militaire utile pour les voisins de la Chine, même si aucun d’entre eux ne souhaite se retrouver dans un bloc antichinois. Ce n’est donc pas une surprise si Wen Jiabao a tenté, lors des sommets de l’Asean et de l’Asie de l’Est qui se sont déroulés à Phnom Penh, de détourner l’attention des différends territoriaux en mer de Chine pour se concentrer sur les bénéfices mutuels du Partenariat économique intégral régional (Peir) qui doit être lancé prochainement. Cette initiative devrait réunir seize pays : les dix Etats de l’Asean, la Chine, le Japon, la Corée du Sud, l’Inde, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Pour ne pas se faire dépasser par la Chine, les Etats-Unis accélèrent leurs efforts afin de faire décoller le Partenariat transpacifique (PTP), un accord de libre-échange avec les pays de l’Asean. Le PTP comprend actuellement les Etats-Unis, le Vietnam, la Malaisie, Singapour, Brunei, le Mexique, le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande ; d’autres pays sont en train de négocier. Mais le commerce n’est pas la seule question. Les membres de l’Asean craignent de plus en plus qu’un dérapage dans les différends territoriaux de la région ne débouche sur une véritable guerre aux conséquences imprévisibles et incontrôlables. C’est avec cette

préoccupation en tête qu’à Phnom Penh les dirigeants des pays d’Asie du Sud-Est ont demandé à la Chine d’entamer des pourparlers officiels “le plus tôt possible”, en vue de parvenir à un accord contraignant destiné à prévenir une explosion de violence à propos des territoires maritimes contestés. Sur le plan stratégique, la Chine aurait bien sûr avantage à procéder à des négociations bilatérales concernant ses conflits territoriaux, mais elle serait quelque peu naïve d’espérer un règlement rapide, étant donné le nationalisme croissant de ses rivaux. Forts du soutien des Etats-Unis, ces pays sont encore moins susceptibles de céder à la pression de la Chine pour des négociations d’Etat à Etat, même si les conflits territoriaux sont, strictement parlant, des questions bilatérales. La Chine n’aurait absolument pas intérêt à tenter de jouer sur l’intimidation. Il n’y a aucune raison qu’on ne puisse séparer les conflits territoriaux de la sécurité des affaires maritimes. On peut très bien les mettre de côté provisoirement pour s’efforcer de parvenir à un code de bonne conduite contraignant au plan international, destiné uniquement à empêcher des incidents militaires et une escalade du conflit, sans préjuger pour autant des revendications territoriales de chacune des parties. Un tel code de bonne conduite permettrait de désamorcer la bombe à retardement qui menace la région. Il rassurerait les membres de l’Asean et les Etats voisins, qui pourraient ainsi se concentrer à nouveau sur la croissance. A l’heure où la situation se tend, un tel code aurait de bonnes chances de désamorcer les tensions, quels que soient les conflits territoriaux en cours. Je parie que ce qui profite à tous adviendra, et dans un avenir proche plutôt que lointain. —Andrew Leung

Vu des Philippines

Solution régionale ● “L’Asean devrait punir le Cambodge pour avoir déclaré que le groupement a refusé d’internationaliser le conflit en mer de Chine. Il s’agit d’un véritable mensonge”, assène, furieux, le Manila Times dans son éditorial. Le Vietnam et les Philippines, deux des quatre pays qui contestent à la Chine la souveraineté sur des atolls situés en mer de Chine, n’ont pas apprécié la prise de position du Premier ministre cambodgien Hun Sen, hôte du sommet de l’Asean qui s’est tenu du 18 au 20 novembre. Le président philippin Benigno Aquino a interrompu Hun Sen, l’allié de Pékin, lors de la session finale. En juillet dernier, à l’occasion du sommet des ministres des Affaires étrangères, le Cambodge avait exclu la question des disputes en mer de Chine. Du coup, aucune déclaration finale n’avait pu être adoptée. Une première en quarante-cinq ans d’existence. Le président Aquino “a eu raison de s’exprimer”, poursuit l’éditorial. Car, comme le précise le Philippine Star, ces eaux sont partagées par de nombreux pays, “ce qui devrait faire de ce conflit territorial un enjeu régional exigeant une solution internationale”. Manille a invité le 12 décembre la Chine, Brunei, la Malaisie et le Vietnam a discuter de la question. Pékin a décliné.


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 Mademoiselle

NOM . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . PRÉNOM . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ADRESSE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . CP

VILLE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

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La peine de mort comme divertissement Assoiffés de vengeance et de voyeurisme, certains Indiens déplorent que le seul condamné dans les attentats de Bombay de 2008 ait été exécuté à huis clos.

—Firstpost Bombay De Calcutta

L

’année dernière, j’ai partagé un taxi avec une femme dont le frère était mort dans les attentats du 26 novembre 2008 à Bombay. Elle m’a raconté à quel point il lui était difficile de vivre avec le souvenir horrible de cette journée et combien elle avait eu du mal à reprendre une vie normale. Mais, à ma grande surprise, elle ne réclamait pas la peine de mort pour Ajmal Kasab [le seul terroriste survivant, exécuté le 21 novembre dernier]. Cette femme n’avait pourtant rien d’une naïve militante des droits de l’homme, elle n’était tout simplement pas assoiffée de vengeance. Pour elle, la mort de Kasab n’allait rien changer. Je me suis souvenu d’elle quand j’ai lu que notre nouveau Gandhi national, [le militant anticorruption] Anna Hazare, regrettait que la pendaison d’Ajmal Kasab n’ait pas eu lieu en public. Maintenant que Kasab est mort, on ne parle plus que de cette exécution à huis clos, comme si notre pays, accro aux émissions de télé-réalité, se sentait injustement dépossédé du plaisir voyeur d’assister en direct à la mort d’un jeune homme de 25 ans. Et Anna Hazare, notre parangon de vertu, partage ce désir profond et macabre que personne ne cherche à cacher, avec ce débile de Bollywood, Ram Gopal Varma, grand fournisseur de navets sortis des tabloïds. “Tout est arrivé trop vite, un peu comme un orgasme sans préliminaires. Et pourtant nous aurions été nombreux à apprécier de voir Kasab lynché et torturé avant d’être mis à mort”, dit le réalisateur. Loin de moi l’idée de faire de Kasab, un gamin terroriste, un héros romantique. Il n’y a pas si longtemps nous étions scandalisés par les talibans, ces sauvages qui interdisaient les films de Bollywood tout en remplissant des stades de foules en délire venues assister à la lapidation de femmes adultères. Et pourtant, aujourd’hui Ram Gopal Varma et ses semblables se battent pour jeter la première pierre. L’ironie, c’est que Varma a beau avoir souhaité que la pendaison fût une cérémonie publique, nous manquons cruellement de bourreaux pro-

fessionnels. D’après le [grand quotidien de Calcutta] The Telegraph, les Etats du Madhya Pradesh, du Maharashtra, de l’Assam, du Bihar et le territoire de Delhi n’ont plus de bourreaux depuis dix ans [parmi les pays ayant recours à la peine de mort, l’Inde a le plus bas taux d’exécutions au monde]. Nous n’osons pas dire que nous voulons une exécution publique pour nous distraire. Alors nous évoquons le nécessaire travail de deuil, le besoin d’une catharsis collective. Ou encore la nécessité de dissuader les terroristes en puissance. La femme qui avait perdu son frère ne voulait pas pardonner pour pardonner. Mais elle n’avait aucune envie de réclamer la tête de Kasab ni d’inciter ses commanditaires au Pakistan à envoyer d’autres tueurs comme lui. Et en ce sens , sa position rejoint celle de l’acteur Ashis Chowdhry, dont la sœur Monica et le mari de celle-ci ont également été tués le 26 novembre 2008. “Pourquoi me réjouir de la mort de Kasab ? pouvait-on lire sur son compte Twitter. Quand on arrêtera d’apprendre aux enfants à tuer au nom de Dieu, alors je me réjouirai.” Il ne s’agit pas de faire une démonstration de piété ou de tendre l’autre joue, mais plutôt de comprendre qu’Ajmal Kasab n’était qu’“un garçon de courses avec une arme”. “La justice ne s’attaque qu’à une petite partie du problème, a-t-il déclaré au Times of India. Je suis père de famille. Et je ne veux pas montrer cet exemple-là à mes enfants.” Mais Ram Gopal Varma n’a pas ce genre de scrupules. Son film sur les attentats du 26 novembre est presque terminé et déjà il jubile : “Il va se terminer sur la pendaison de Kasab, ce sera la cerise sur le gâteau.” Dans le scénario de Ram Gopal Varma, la vie brève et brutale d’Ajmal Kasab se résume à la faim, au sexe et à la mort. Ajmal Kasab n’a peut-être pas été pendu sur la place publique, mais il va devenir un divertissement populaire. Dans tous les cinémas près de chez vous. On dit que l’on reconnaît l’arbre à ses fruits. Ses fruits sont bien indigestes. —Sandip Roy

A LA UNE Le magazine Outlook titre “Oeil pour œil” et remarque: “La pendaison d'Ajmal Kasab assouvit la soif populaire de revanche après les attentats du 26 novembre 2008. Mais le gouvernement a-t-il entamé le capital humaniste de l'Inde, mis en péril les procédures légales, et ouvert une brèche pour d'autres condamnés comme Afzal Guru, uniquement pour des gains politiques de court terme ?”


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ASIE

Courrier international — no 1152 du 29 novembre au 5 décembre 2012

LE MOT DE LA SEMAINE

JAPON

Confusion autour des urnes Les Nippons élisent leurs députés le 16 décembre. Ils aspirent à un gouvernement plus stable mais aussi plus fort.

—Asahi Shimbun Tokyo

L

’élection présidentielle aux EtatsUnis, qui a divisé cet immense pays en “Etats bleus” et “Etats rouges”, a pris fin avec la réélection de Barack Obama. C’était il y a environ trois semaines. Avant même que cette fièvre électorale ne retombe, Xi Jinping a pris la tête du régime chinois. D’un côté, une campagne grandiose ; de l’autre, une lutte de pouvoir à huis clos. Ces deux événements, pourtant aux antipodes l’un de l’autre, ont mis en évidence les maux et les fractures de chacune des deux sociétés. Le monde entier avait alors les yeux fixés vers ces pays qui se disputent la suprématie en ce XXIe siècle. C’est alors que le Premier ministre japonais, Yoshihiko Noda [Parti démocrate (PD), de centre gauche, en fonctions depuis septembre 2011], a décidé d’organiser des élections législatives anticipées. Ainsi, en cette année de grande activité électorale, le Japon emboîte le pas à Taïwan, à la Russie, à la France et à la Corée du Sud. Mais, contrairement à l’année 2009, le monde regarde le Japon avec moins de bienveillance. Il y a trois ans, le Parti démocrate avait accompli une alternance politique historique en remportant la victoire sur le Parti libéral-démocrate (PLD, conservateur), au pouvoir depuis près d’un demi-siècle. Ce moindre intérêt est-il dû au fait que chacun se dit que le nouveau gouvernement sera forcément “instable”, que le Premier ministre, “comme à l’accoutumée, ne fera pas long feu” ? Récemment, Ezra Vogel, professeur émérite de l’université Harvard, aux Etats-Unis, était de passage à Tokyo après son séjour à Pékin, où se déroulait le Congrès du Parti communiste chinois. Il a tenu le discours suivant : “Les Etats-Unis ne parviennent plus à avoir des échanges stables avec le Japon, car le chef de file de ce pays change sans cesse et le pouvoir en place est trop fragile. Les Américains perdent patience. De ce point de vue, la Chine, bien qu’elle soit un partenaire atypique, est au moins un interlocuteur durable.” Ce grand spécialiste du Japon, qui avait flatté l’amourpropre des Japonais avec son livre Japan as Number One [Le Japon médaille d’or : leçons pour l’Amérique et l’Europe, éd. Gallimard, 1985], ne peut cacher sa peine. Cette idée que “le Japon n’est pas un partenaire diplomatique fiable” est malheureusement de plus en plus répandue, et ce même en Chine. Tant que l’archipel ne se dotera pas d’un gouvernement fort et stable, les conflits territoriaux avec la Russie et la Corée du Sud ou le problème des bases militaires américaine à Okinawa [dont la forte concentration fait l’objet d’un différend entre la

localité, le gouvernement nippon et Washington] ne seront pas résolus. La politique intérieure japonaise est certes semée d’embûches : budget, politique sociale, reconstruction après les catastrophes, nucléaire… Mais les circonstances se suivent et se ressemblent. Même si le parti au pouvoir reste le même, il suffit que le Premier ministre change pour que les orientations changent [comme à l’époque du PLD]. Dès lors, les luttes intestines paralysent le système. Ces derniers temps, cette situation a eu tendance à se répéter. Or le Japon n’a jamais eu autant besoin d’un gouvernement puissant et constant qu’aujourd’hui. C’est pour cela que Toru Hashimoto, le maire d’Osaka, et Shintaro Ishihara, l’ex-gouverneur de Tokyo, attirent toute l’attention en tant que “troisième pôle politique” des prochains scrutins. Les deux hommes se sont toujours démarqués par leur incontestable présence. Mais, mis à part leur personnalité flamboyante, leur succès tient au fait qu’ils ont dirigé des collectivités territoriales. Elus pour quatre ans au suffrage universel direct, ils ont joui d’un statut stable, comme celui d’un président. Dans la gouvernance des collectivités, il n’y a pas non plus de risque de coalition, puisque l’assemblée locale est monocamérale. Ce sont là des conditions enviables pour tout Premier ministre au Japon [celui-ci est désigné par les membres du Parlement pour une durée maximale de quatre ans]. Si M. Hashimoto tient tant à son siège de maire d’Osaka, c’est sûrement parce qu’il sait que la situation serait tout autre si M. Ishihara et lui devenaient des parlementaires. On comprend alors pourquoi le Parti de la res-

tauration du Japon [PRJ, formé par Toru Hashimoto et dont Shintaro Ishihara occupe la présidence depuis le 17 novembre] veut réformer la politique nationale en mettant en place un suffrage universel direct pour l’élection du Premier ministre ou encore en abolissant la Chambre des conseillers [la Chambre haute du Parlement]. On comprend moins la décision de mettre M. Ishihara à la tête de cette nouvelle formation, car, même parmi les conservateurs, ce dernier se distingue par son nationalisme exacerbé. Il a toujours tenu des propos provocateurs à l’égard de la Chine, et c’est lui-même qui a échauffé les esprits en évoquant l’idée du rachat des îles Senkaku [qui font l’objet d’un conflit avec la Chine, laquelle les désigne du nom de Diaoyu]. Shinzo Abe, dans sa reconquête du pouvoir, a repris la tête du Parti libéral-démocrate. Celui qui appelle de ses vœux une “révision de la Constitution japonaise” est un digne représentant de la droite nippone. Lorsqu’il était Premier ministre [de 2006 à 2007], il avait réussi à détendre les relations avec la Chine en mettant de côté son opinion personnelle concernant les visites au sanctuaire Yasukuni [sanctuaire shinto où sont honorés les soldats morts au combat, parmi lesquels figurent des criminels de guerre], tout en contenant le mécontentement de la droite. Va-t-il réussir à nouveau ce tour de force ? La crainte se mêle à l’espoir à l’heure où un puissant sentiment antijaponais gagne la Chine et la Corée du Sud. Le Parti démocrate, quant à lui, a décidé de contre-attaquer en visant aussi bien les conservateurs modérés que les libéraux, dans le but de “stopper une dangereuse droitisation” du pays – sans oublier le Parti communiste ou le Parti social-démocrate, qui remettent en cause l’alliance nippo-américaine [signée à Washington en 1960]. Il ne fait aucun doute que la Constitution ou encore les questions diplomatiques ou de sécurité seront au cœur des débats. Aujourd’hui, le Japon doit se doter d’un gouvernement fort, indéniablement. La stabilité et la qualité du nouveau gouvernement, c’est ce que nous attendons de ces élections. Il est souhaitable que les débats concernant les prochaines élections se concentrent sur ces deux aspects. —Yoshibumi Wakamiya

SONDAGE Selon un sondage d’opinion réalisé par l’Asahi Shimbun par téléphone, 23 % des personnes interrogées envisagent de voter pour le Parti libéral-démocrate (droite conservatrice, principale opposition), 13 % pour le Parti démocrate (centre gauche, au pouvoir) et 9 % pour le Parti de la restauration du Japon (droite). ← En haut, Noda, le Premier ministre pointant une centrale nucléaire : “Sans danger”. Au centre, l’Osprey, appareil d’assaut utilisé par l’armée américaine à Okinawa : “Sans danger”. En bas, le score de son parti, le Parti démocrate : “Du danger”. Dessin de No-río, paru dans l'Asahi Shimbun, Tokyo.

“konton” La confusion

E

tymologiquement, les deux sinogrammes ci-dessus représentent, dans l’ordre, l’eau qui jaillit en tourbillonnant – d’où l’idée d’opacité – et le bourgeon non encore éclos, image qui renvoie à ce qui est sombre, fermé, sot. Mis ensemble, ils désignent l’indétermination qui caractérise un univers en devenir et, par extension, l’état de confusion, en particulier politique. Or, confuse, la situation de l’archipel l’est assurément. La récente dissolution du Parlement est une énième expression de l’instabilité qui a vu défiler à la tête du pays six Premiers ministres de 2006 à 2012. A cela deux causes : l’affaiblissement des grands partis que sont le Parti libéral-démocrate (conservateur) et le Parti démocrate (de centre gauche), d’une part, et l’inversion chronique des rapports de force entre les Chambres basse et haute du Parlement, d’autre part. Un gouvernement qui ne s’appuie pas sur une double majorité se trouve largement fragilisé – ce qui a été le cas ces dernières années et le sera encore après le scrutin du 16 décembre, quelle que soit la formation qui en sortira victorieuse. C’est dire combien la confusion actuelle découle aussi de l’indécision des médias et des électeurs, qui, au gré des législatives et des sénatoriales, au gré de la conjoncture, oscillent d’un parti à un autre, vidant de son sens l’opposition structurante entre la droite et la gauche, offrant un espace inédit au populisme nationaliste, dont ils auraient pourtant tout à craindre. La confusion, donc, mais qui s’adosse néanmoins à une certitude chaque jour renforcée en ces temps de campagne électorale : les victimes de Fukushima et les habitants d’Okinawa seront les grands oubliés du scrutin. —Yatabe Kazuhiko Calligraphie de Kyoko Runfin-Mori


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D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1152 du 29 novembre au 5 décembre 2012

moyenorient

Mobilisation

Israël-monde musulman. Vers la création d’un axe sunnite proaméricain Washington souhaite une alliance des pays musulmans sunnites pour défaire l’axe chiite irano-syrien. Israël doit donc assouplir le blocus de Gaza, tendre la main à l’Egypte et se réconcilier avec la Turquie. → Benjamin Nétanyahou, Mohamed Morsi et Ismaël Haniyeh. Dessin d’Ammer paru dans NRC Handelsblad, Rotterdam.

Yediot Aharonot (extraits) Tel-Aviv

L

e cessez-le-feu [entre Israël et le Hamas] négocié au Caire l’a été de façon multilatérale, et non pas bilatérale. Au premier plan, il y a le nouveau régime islamiste en Egypte et le Hamas. A l’arrière-plan, il y a la Turquie et le Qatar. Et tout au fond, il y a l’administration américaine : le président Obama, en contact téléphonique permanent avec [le président de l’Egypte] Mohamed Morsi, et la secrétaire d’Etat Hillary Clinton. Jamais pareil honneur n’avait été accordé jusqu’ici au Hamas, pas même durant les négociations

pour la libération de Shalit [menées avec Ahmed Al-Jaabari, assassiné le 14 novembre dernier]. Lorsqu’il fera le bilan de la dernière flambée de violence, la reconnaissance internationale de l’organisation et de ses desiderata figurera en tête de la colonne des gains. Sur le plan diplomatique, le Hamas sort renforcé. Reste à savoir si c’est bon ou mauvais pour Israël. Si le cessezle-feu tient, Israël devra assouplir son blocus et permettre, entre autres, le transfert des marchandises vers Gaza. Le siège sera allégé, mais il est encore trop tôt pour envisager sa levée complète. En attendant, l’Egypte va continuer à assumer son rôle de médiatrice entre Israël et le Hamas.

Le changement réside plutôt dans la nature des relations entre l’Egypte et le Hamas. L’ancien chef des renseignements et vice-président égyptien de Hosni Moubarak, feu Omar Suleiman [décédé en juillet], n’hésitait pas à maudire les dirigeants du Hamas lors de ses réunions avec ses homologues israéliens. Il se réjouissait des frappes d’Israël contre le Hamas, et Moubarak était encore plus heureux. Tout cela, c’est du passé. L’opération Colonne de nuée a constitué un premier

Sur le plan diplomatique, le Hamas sort renforcé

test des rapports entre le nouveau régime égyptien et Israël. Il n’y a aucune intimité et il n’y en aura plus jamais. Il n’y aura plus de clins d’œil complices. Désormais, le gouvernement Nétanyahou, le gouvernement Morsi et l’administration américaine se regardent en chiens de faïence et manœuvrent prudemment. L’administration américaine est en train d’élaborer une nouvelle stratégie au Moyen-Orient, qui tente d’intégrer les conséquences du “printemps arabe”. L’objectif est d’ériger un axe sunnite face à l’axe radical chiite dirigé par l’Iran. L’enjeu, c’est la Syrie, pas le Hamas. L’Amérique veut s’appuyer sur cet axe pour renverser

●●● En dépit des déclarations apaisantes du président Morsi et de l’annulation de la contremanifestation des Frères musulmans qui était prévue le 27 novembre, au même moment que la manifestation des opposants, la mobilisation des libéraux et des organisations de gauche en Egypte ne semble pas faiblir. Morsi a accepté de réduire la portée du décret qui renforçait ses pouvoirs. Il a aussi rappelé son caractère temporaire. Ces assurances n’ont pas convaincu un peuple qui a longtemps vécu sous a dictature.

le régime Assad et, surtout, s’assurer que la Syrie ne tombe pas ensuite entre les mains des islamistes djihadistes. Avec l’Egypte, la Turquie est l’autre pôle majeur de cet axe sunnite auquel l’Arabie Saoudite, les Etats du Golfe, la Jordanie et l’Autorité palestinienne sont sommés de se joindre. S’intégrer à cet axe est un enjeu pour le Hamas. Depuis la révolution égyptienne de 2011, il a pris ses distances avec l’Iran, et l’opération de Gaza a accéléré ce processus, contraignant l’Iran à s’appuyer davantage sur le Djihad islamique pour garder un pied à Gaza. Certains responsables israéliens estimaient que le cessez-le feu devait être négocié sans l’Egypte, les Egyptiens ne pouvant plus être des médiateurs neutres puisqu’ils sont islamistes et proches du Hamas. Mais la crainte a prévalu que, en agissant de la sorte, Israël ne pousse l’Egypte dans les bras du Hamas. A ce stade, Morsi est donc le seul à pouvoir revendiquer la victoire, étant parvenu à consolider sa position d’acteur régional et de partenaire de l’administration américaine. Il reste la Turquie : Israël a intérêt à réhabiliter ses relations avec Ankara, et le plus tôt sera le mieux. Plusieurs responsables turcs ne cessent d’envoyer des messages en ce sens à leurs homologues israéliens. Un projet d’accord a été soumis au gouvernement turc, que Nétanyahou comptait signer. Jusqu’à ce qu’un conseiller lui montre un sondage indiquant que la grande majorité de la population israélienne s’opposait à ce qu’Israël présente ses excuses à la Turquie [pour son raid meurtrier contre un navire humanitaire turc en route pour Gaza, en 2010]. Depuis lors, Nétanyahou refuse de signer. —Nahum Barnea


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Courrier international — no 1152 du 29 novembre au 5 décembre 2012

La rue gronde

Egypte Un nouveau pharaon qui divise Profitant de la nouvelle aura internationale que lui procure son rôle dans la fin des combats à Gaza, le président égyptien s’est octroyé des pouvoirs quasi absolus.

Depuis le vendredi 23 novembre, manifestations et sit-in des opposants au régime islamiste ont repris sur la place Tahrir.

—Ahram Online

—Bikya Masr Le Caire

L

’Egypte assiste à la naissance d’un nouveau régime. Le décret [du 22 novembre] du président Mohamed Morsi a modifié la réalité constitutionnelle et confère désormais au président égyptien des pouvoirs quasi absolus. Nul ne contestera que la période transitoire a été mal gérée depuis deux ans. Les fondements d’un nouveau, et meilleur, système politique et judiciaire en Egypte n’ont pas été établis. Aucun Parlement n’est en place. Le pouvoir judiciaire n’a pas changé : il reste dans le droit fil de ce qu’il était sous Moubarak [l’ancien régime]. Tout indique que la Constitution sera élaborée par une Assemblée constituante qui, loin de représenter l’ensemble des couches de la société égyptienne, sera dominée par des islamistes de toute obédience. La plupart des non-islamistes ne participent même plus aux débats – et, même s’ils le faisaient, comme la commission n’exige pas de majorité absolue pour l’adoption d’un article, les islamistes seraient en mesure de faire passer en force tous les articles qu’ils souhaitent. L’Assemblée constituante chargée de rédiger ladite Constitution s’est vu attribuer deux mois supplémentaires pour mener à bien sa tâche, mais elle sera également protégée contre toute interférence juridique. En vertu de la déclaration présidentielle, les plaintes qui avaient été déposées devant les tribunaux contre la nature non représentative de ladite assemblée sont désormais nulles et non avenues. Mais cela va même plus loin, puisque le pouvoir judiciaire a été neutralisé d’une manière contestable : les décrets de M. Morsi ne peuvent être juridiquement contestés et, pour tous ceux qu’il a pris depuis le premier jour de son entrée en fonction, il bénéficie de l’immunité jusqu’à ce qu’un nouveau Parlement soit mis en place. Le procureur général a été congédié. Bref, le 22 novembre 2012, le président égyptien a investi la présidence d’une autorité exécutive et législative totale et complète. Et alors ? peut-on se demander. Après tout, M. Morsi a remporté les élections, il n’existe pas dans le pays d’autres personnalités bénéficiant de cette légitimité populaire, et le système judiciaire est corrompu. Alors, pourquoi ne pas le laisser s’adjuger cette autorité

et s’en servir pour faire de bonnes choses ? C’est un argument tentant, que les Frères musulmans, des rangs desquels est issu M. Morsi, ne cessent de marteler. Mais cet argument est fondé sur deux idées discutables. La première est que le mandat électoral de M. Morsi est suffisamment solide pour justifier une telle initiative ; la seconde, qu’il n’avait pas d’autre moyen à sa disposition pour pouvoir accomplir ce qui est nécessaire à l’Egypte. Or il se trouve que plus des trois quarts des Egyptiens ont voté pour un autre que M. Morsi au premier tour de l’élection présidentielle ; au second tour, il ne l’a emporté que de justesse : il ne s’agit donc pas d’une victoire écrasante lui conférant une légitimité révolutionnaire. De quelle manière, dans ces conditions, la transition révolutionnaire égyptienne peut-elle avancer si M. Morsi ne possède ni le mandat ni la légitimité pour sortir du système ? Le président égyptien n’a-t-il vraiment aucune autre possibilité de traiter les problèmes essentiels qui doivent être traités au sein de ce système ? Ce ne sont peut-être pas les bonnes questions à poser. Il ne s’agit pas de se demander s’il existe ou non d’autres voies. Car il y en a : M. Morsi aurait pu mettre sur pied un conseil présidentiel composé des candidats à la présidentielle sur lesquels l’immense majorité des voix se sont portées. En l’absence d’organe législatif, l’opinion égyptienne accueillerait sans doute favorablement tout consensus entre eux. Tous les anciens candidats à la présidentielle ainsi que des personnalités politiques de tous bords ont critiqué la récente initiative de M. Morsi, mais cela n’a en rien modifié les choses. Pour l’instant, cela laisse l’Egypte plus divisée que jamais, avec, d’une part, un président détenant des pouvoirs absolus et appuyé par un mouvement religieux [les Frères musulmans] et, de l’autre, une opposition qui, quoique plus unie aujourd’hui qu’elle ne l’a été dans le passé, n’est pas en position de contraindre M. Morsi à changer d’orientation par la seule force de la rue. Si elle s’était montrée plus organisée et avait eu un meilleur sens stratégique au cours des derniers mois, l’Egypte ne serait peutêtre pas aujourd’hui dans cette situation. —H. A. Hellyer

L

↙ Dessin de Tiounine paru dans Kommersant, Moscou.

e hurlement des sirènes des ambulances qui vont et viennent en permanence pour dégager les manifestants blessés des lignes de front retentit dans le centre du Caire. Les organisations progressistes ont dressé des tentes place Tahrir. Les violences se sont déplacées samedi soir [le 24 novembre] de la rue Qasr Al-Aini pour se rapprocher de la célèbre place. Les organisations de gauche ont déclaré dimanche après-midi qu’elles tiendraient le président Morsi pour responsable des “meurtres, actes de torture et arrestations menés par le ministère de l’Intérieur contre les manifestants”. La Coalition nationale des forces de l’opposition, qui réunit plusieurs organisations progressistes, a publié un texte annonçant que le sit-in de la place Tahrir continuerait jusqu’à ce que les décrets “inconstitutionnels”et “dictatoriaux”de Morsi soient annulés. Signée par plus de 35 mouvements et partis politiques, cette déclaration exige la dissolution de l’Assemblée constituante, qui est en train d’élaborer la Constitution

SUR NOTRE SITE courrierinternational.com “Palestine : l’adieu aux armes ?” Si la trêve entre Israël et le Hamas n’est pas rompue, à Gaza comme en Cisjordanie, la priorité sera donnée à la reconstruction et à l’essor économique. Un article paru dans Al-Hayat.

du pays, le licenciement du ministre de l’Intérieur et un remaniement ministériel. Elle dénonce l’“entêtement” du président et reproche au ministère de l’Intérieur de faire un usage excessif de la force contre les manifestants. Les militants égyptiens ont annoncé qu’ils resteraient place Tahrir jusqu’à ce que le président Morsi retire le décret qui lui accorde officiellement des pouvoirs illimités. Les manifestants que nous avons rencontrés nous ont déclaré que les événements actuels étaient “semblables à ceux du début de la révolution”, une référence aux débuts des dix-huit jours de lutte qui avaient fini par chasser le président Hosni Moubarak [en 2011]. La Coalition déclare ne pas avoir l’intention de laisser le président acquérir en toute impunité autant de pouvoir qu’en avait Hosni Moubarak. Plus de 170 manifestants égyptiens ont été blessés lors des violences qui ont eu lieu au Caire. Les militants pensent que le chiffre est beaucoup plus élevé. [Plusieurs manifestations ont également eu lieu dans des villes de province.] Selon les médecins volontaires, on compte beaucoup de “blessures par balles en caoutchouc”. Nous avons rencontré une mère de famille qui errait à quelques pas de la ligne des affrontements, à la recherche de ses deux fils. “Je ne peux pas les laisser et je ne peux pas entrer là-dedans pour aller les chercher”, confie-t-elle, désespérée, sous les tirs de gaz lacrymogène. “C’est ça la justice ou est-ce que ce sont les délires d’un fou ?” demande-t-elle à propos du décret présidentiel. Les vidéos montrant des policiers frappant des manifestants qui commencent à faire leur apparition augmentent la colère des militants. Les médecins volontaires présents sur le terrain tournent à pleine capacité. “On ne peut plus prendre personne. On a trop de monde”. —Joseph Mayton

Vu d’ailleurs avec Christophe Moulin et Eric Chol En direct vendredi à 17 h 10, Samedi à 21 h 10, et dimanche 14 h 10 et 17 h 10. L’actualité française vue de l’étranger chaque semaine avec

Ibo Ogretmen / LCI

(extraits) Le Caire

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MOYEN-ORIENT

Courrier international — no 1152 du 29 novembre au 5 décembre 2012

“Nétanyahou est ambivalent face à Assad”

quand George W. Bush a déclaré à Ariel Sharon qu’il serait très heureux de se débarrasser de Bachar El-Assad, Sharon a répondu : “Assad est un démon qu’on connaît.” Ce qui signifiait : certes, Assad est mauvais, mais l’alternative pourrait être un régime islamiste. Je pense que cette façon israélienne de voir la situation a changé. J’aimerais qu’Assad parte, car ce serait un coup pour l’Iran. Son maintien en place – qui se traduirait par un chaos de plus en plus coûteux et l’infiltration d’un nombre croissant de djihadistes en Syrie – est perçu par Israël comme une tendance négative. C’est pourquoi je pense que, globalement, le gouvernement israélien préférerait le voir partir.

Entretien avec Itamar Rabinovitch, spécialiste de la Syrie, qui fut le négociateur israélien avec le régime syrien dans les années 1990.

(extraits) Washington

“La ville est calme, les gens sont en paix.” ↑ Dessin de Schrank paru dans The Independent on Sunday, Londres.

P

mettre l’opposition syrienne dans l’embarras. La position d’Assad depuis le premier jour est qu’il ne s’agit pas d’un véritable soulèvement du peuple, mais d’un complot fomenté par les Etats-Unis et Israël. En menant des opérations – y compris humanitaires – qui auraient pu être perçues comme une aide à l’opposition, notre pays aurait embarrassé celle-ci. Il est clair que, dans les conditions actuelles, l’armée syrienne ne fait pas le poids face à Tsahal. Israël pourrait lui infliger une bonne correction et, en ce sens, aider les rebelles. Mais ce que [les rebelles] gagneraient sur le plan militaire, ils le perdraient sur le plan politique. C’est peut-être ce que recherche le régime syrien.

endant quarante ans, la frontière qu’Israël partage avec son ennemi le plus virulent – le président syrien Bachar El-Assad – a été aussi la plus calme. Mais la situation est, semble-t-il, en train de changer. Le 11 novembre, un obus de mortier tiré de Syrie a touché un poste de l’armée israélienne sur le plateau du Golan, ce qui a conduit Tsahal à lancer un missile en direction des auteurs de l’attaque. Le lendemain, de nouveaux tirs de mortier syriens visant une zone sous contrôle israélien ont été suivis de représailles de la part de Tsahal. Ces échanges de tirs ont coïncidé avec la soudaine flambée de violence dans le sud d’Israël, où des Pensez-vous que les dirigeants activistes basés à Gaza ont tiré israéliens souhaitent la victoire quelque 120 roquettes en direction des rebelles syriens ? Ou qu’ils d’Israël [ce qui a enredoutent l’aprèstraîné le 14 novembre Assad ? l’offensive israélienne Je dirais qu’il y a eu une Colonne de nuée]. La certaine ambivalence position d’Israël sur le vis-à-vis de Bachar Elsoulèvement contre Assad. Il est apparu INTERVIEW récemment que même Bachar El-Assad et les visées de sa riposte aux Nétanyahou avait indiviolences frontalières sont assez rectement négocié avec lui en 2011, ambiguës. par l’intermédiaire du Département d’Etat américain. Mais après la Quel effet un nouvel affronte- guerre de 2006, les dégâts infligés ment [entre la Syrie et Israël] sur à Israël au Liban [par le Hezbollah, le plateau du Golan aurait-il sur allié de Bachar El-Assad] et la déle soulèvement syrien ? couverte, en 2007, d’un réacteur Itamar Rabinovich Israël s’est soi- nucléaire nord-coréen [dans le gneusement abstenu d’intervenir nord-est de la Syrie] ont modifié dans ce conflit, car il ne voulait pas l’attitude israélienne. En 2005,

Portrait DR

—Foreign Policy

Est-ce qu’Israël fait pression pour une intervention [étrangère en Syrie] afin de régler le conflit et de mettre un terme au chaos ? Je ne le pense pas. La politique est quelque chose de très passif. Quand on n’a pas beaucoup d’options, on ne fait pression pour aucune d’elles. Vous savez, si Israël apprenait qu’Assad va être remplacé par un pro-occidental, il serait très heureux. Mais ce n’est guère envisageable. Le scénario le plus probable est une période d’instabilité, peutêtre de morcellement, de chaos, ou encore l’arrivée au pouvoir des islamistes. Il y a beaucoup de scénarios négatifs possibles. Aussi je dirais que la position israélienne est ambivalente, avec une légère préférence pour le départ de Bachar plutôt que pour son maintien. —Propos recueillis par David Kenner

ITAMAR RABINOVICH Né à Jérusalem en 1942, Itamar Rabinovich a brillamment mené deux carrières – politique et universitaire. Ancien ambassadeur à Washington (1993-1996), Rabinovich a également été le chef de la délégation israélienne qui a négocié avec la Syrie dans les années 1990. Ancien président de l’université de Tel-Aviv, il a écrit plusieurs livres qui font autorité sur la Syrie. Son premier livre – Syria Under the Ba’th 1963-1966 [la Syrie sous le Baas], éd. IPST, 1973 – a été suivi de plusieurs ouvrages consacrés au Moyen-Orient. Aucun n’est traduit en français.

Contexte

C’est quoi un oiseau, une fleur, une étoile ? ●●● C’est l’histoire d’un prisonnier, dans les années 1980. Un maton venait de temps en temps bavarder avec lui dans sa cellule. On lui avait dit que le prisonnier était un “intellectuel” et cela semblait l’intriguer. Dire que le geôlier s’était pris d’amitié pour cet écrivain serait un grand mot. Admettons qu’il lui manifestait une certaine bienveillance. Une nuit, dans le plus grand secret, il lui a demandé une faveur : il y avait, à une quarantaine de mètres de sa cellule, un enfant de 5 ans, né en prison et prisonnier avec sa mère – probablement le fruit d’un viol qu’elle avait subi entre autres tortures. L’enfant ne parlait pas. Le geôlier voulait qu’en sa qualité d’“intellectuel”, notre homme lui raconte une histoire. Il l’a donc suivi, à pas de loup, dans l’obscurité. Quand la porte de la cellule s’est ouverte, la mère s’est ramassée sur elle-même, lançant un regard terrifié vers l’enfant. Elle devait avoir 26 ans, l’âge de la propre fille de l’écrivain à l’époque. Celui-ci apprendra plus tard qu’elle avait été arrêtée parce que son père, convoqué par les autorités, s’était enfui en Jordanie. Elle payait pour lui. Le prisonnier l’a rassurée comme il a pu et il s’est approché du petit. L’enfant était d’une pâleur qui irradiait dans la faible lumière de la cellule. Ne sachant que dire, mais pressé par le gardien, l’homme a commencé une de ces histoires qu’on raconte aux enfants de chez lui : “Il était une fois un oiseau…” Et l’enfant de demander : “C’est quoi, un oiseau ?” Comment voulez-vous expliquer un oiseau à celui qui n’a jamais vu d’oiseau ? Comment parler d’une fleur, d’une étoile ou même de la lumière du jour à ce petit être privé de liberté dès la naissance ? A quoi servent les mots quand ils ne se rattachent à aucune réalité ? Ce n’était pas une faveur que le geôlier avait demandée au prisonnier. Il lui avait posé un défi. Il voulait confronter l’“intellectuel” à sa propre impuissance en le mettant dans une situation où le langage n’a plus aucun pouvoir, même pas celui de faire rêver. Cette histoire vécue est celle de l’opposant syrien Michel Kilo. Il l’a récemment racontée lors d’une interview sur une chaîne de télévision de Dubaï, avec l’impact que l’on devine dans cet émirat où l’enfant est roi. —Fifi Abou Dib L’Orient-Le Jour (extraits) Beyrouth


Courrier international — no 1152 du 29 novembre au 5 décembre 2012

IRAK

Le Viagra, meilleur ami des polygames Dans un pays qui compte un grand nombre de veuves de guerre, la pilule bleue rassure les hommes sur leur capacité à satisfaire plusieurs épouses.

—Your Middle East Stockholm

L

’un des phénomènes les plus surprenants que l’Irak ait connus ces dernières années n’est pas l’expansion d’Al-Qaida, la stagnation de l’économie ou les luttes de pouvoir avec les pays voisins. C’est la diffusion du Viagra : il est partout. A la différence d’autres produits pharmaceutiques qui sont disponibles à Bagdad mais circulent sous le manteau, les deux formes de ce traitement des troubles érectiles – l’original et la contrefaçon – sont vendues librement dans la rue, avec les sex-toys qui vont avec. Les distributeurs gagnent tellement d’argent que certains ont abandonné la vente des autres médicaments pour se concentrer sur ce seul marché. La libre circulation de traitements et d’accessoires sexuels est un virage relativement récent dans ce pays. Mais la popularité du Viagra

MOYEN-ORIENT.

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ÉGYPTE est également née de la nécessité : la guerre a laissé des dizaines de milliers de veuves dans le pays et les hommes pratiquent davantage la polygamie grâce aux salaires plus élevés versés dans certains secteurs. Selon l’officier Ali Bashir, les soldats comptent parmi les plus gros consommateurs de Viagra. “J’ai beaucoup de camarades dans mon unité et dans d’autres unités de Bagdad qui ont épousé deux ou trois femmes, dit-il. Les officiers sont bien payés et aujourd’hui la majorité des femmes irakiennes sont célibataires ou veuves. Alors, il vaut mieux qu’elles se marient.” Puis, sur un ton plus personnel : “Nous perdons beaucoup d’hommes dans les attentats et ils laissent un grand nombre de veuves. Je me suis promis d’en épouser une. Ou peut-être deux.” Hashim Hameed, qui travaille pour une compagnie pétrolière du sud de l’Irak, a épousé une nouvelle femme dix ans après son premier mariage et il avoue avoir besoin d’aide. “Je dois entourer mes deux femmes d’attentions et manifester autant d’affection et d’amour à l’une qu’à l’autre, explique-t-il. Mais j’ai 45 ans et j’ai besoin d’un stimulant !” Cependant, si le Viagra fait des heureux chez les consommateurs, les médecins sont inquiets. Environ 80 % des produits pharmaceutiques vendus dans le pays sont d’origine indienne, et il est impossible de tester leur authenticité et leur innocuité. Le Dr Sajid Khadam a relevé de nombreux cas d’hypertension et de crise cardiaque chez les consommateurs réguliers de Viagra et il met ces derniers en garde contre le danger que comporte la prise non du produit original, mais des contrefaçons fa briquées par des entreprises douteuses. “Ces entreprises savent que l’Irak a des problèmes de sécurité et elles en profitent pour distribuer ces médicaments dans tout le pays, explique-t-il. Elles se servent des Irakiens comme cobayes.” En dépit des avertissements, les hommes continuent à venir de très loin pour acheter du Viagra. Suhail Al-Hasani, qui en vend sur le marché Bab Al-Sharqi de Bagdad, est surnommé “le Roi” parce que certains de ses clients viennent de villes aussi éloignées que Bassorah, dans le sud du pays, et de Mossoul, au nord. Suhail affirme que la vente de Viagra a changé sa vie. Auparavant, il n’avait pas d’argent et devait vivre chez ses parents. Aujourd’hui, non seulement il a une maison, mais il vient d’acheter une Jeep modèle 2010. “Je gagne beaucoup d’argent. Je dépense sans compter”, dit-il. —Sarah Price et Nizar Latif

Toute une nation qui ne pense qu’à ça Le gouvernement égyptien veut censurer les sites pornographiques. Une mesure inefficace, qui va ralentir Internet et coûter 13 millions d’euros à un pays au bord de la faillite.

—Al-Masry Al-Youm Le Caire

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← Dessin de Reumann, paru dans Le Temps, Genève.

lève dans le secondaire, dans un collège du Caire, il passe beaucoup de temps sur Internet, entre sites sportifs, forums politiques et réseaux sociaux. Même à l’école, il reste connecté. Il m’a envoyé un message à propos de la récente décision du gouvernement qui a fait beaucoup de bruit, à savoir l’interdiction des sites pornographiques. “Dis à ces malins qui, au lieu de se soucier des problèmes sociaux, se préoccupent de savoir si quelqu’un regarde des sites de cul, dis-leur que moi, petit jeune et non spécialiste, je connais dix moyens de contourner la censure sur Internet. Leur mesure coûtera près de 100 millions de livres égyptiennes [13 millions d’euros], sans pour autant faire régner la vertu dans la société. En revanche, cela ralentira les connexions Internet pour tout le monde, y compris pour de sérieux étudiants qui s’en servent pour apprendre et non pour se distraire.” Son message m’a interpellé. Ceux qui critiquent cette mesure seront accusés de promouvoir l’immoralité et d’encourager le vice – accusations fabriquées, totalement risibles et éculées. Mais, alors que l’offensive contre les sites pornographiques a été célébrée par certains comme une grande victoire du gouvernement, elle montre surtout, selon moi, que la vie publique en Egypte est toujours aussi absurde. Car près de la moitié de la population vit au-dessous du seuil de pauvreté, plus de 20 % habite dans des zones d’urbanisation illégale où il est impossible de mener une vie normale, des milliers de personnes meurent faute de médicaments et de couverture sociale, le budget égyptien est le plus déséquilibré de l’histoire du pays

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et, pour ne rien arranger, l’Etat est au bord de la faillite. Malgré tout cela, on va dépenser 100 millions de livres – au bas mot, selon les experts – afin d’interdire l’accès aux sites pornographiques, tout en sachant que n’importe quel jeunot sait utiliser un serveur intermédiaire (“proxy”) pour contourner la censure. Toutes les entreprises de télécommunication d’Egypte offrent à leurs clients un programme permettant de bloquer telle ou telle catégorie de sites. Ceux que cela intéresse n’ont qu’à s’adresser à leur fournisseur d’accès plutôt que de solliciter l’Etat, déjà débordé par suffisamment d’autres problèmes. Dans les zones d’urbanisation illégale, la misère et l’absence de logements appropriés poussent souvent des dizaines de personnes – hommes, femmes, jeunes, garçons et filles – à dormir dans une seule pièce. C’est ce qui provoque des comportements déviants, mais cela ne retient pas pour autant l’attention des nouveaux hérauts de l’islam, gardiens de la morale. Une nation qui s’intéresse en priorité à la partie inférieure du corps oublie son cerveau, qui nous permet de progresser. Chers gardiens de la morale, les amateurs de sites pornographiques continueront à naviguer où bon leur semble. Le meilleur moyen de les pousser à des comportements conformes à la morale consiste à donner le bon exemple. Quant aux interdits, ils n’ont jamais fait qu’aiguiser l’envie de les contourner. Donnez d’abord à manger aux gens, avant de vous occuper de ce que les gens doivent regarder ou pas. —Moustapha Al-Naggar


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D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1152 du 29 novembre au 5 décembre 2012 ↙ Dessin d’Igor Smirnov, Russie.

europe

Croatie. La corruption, ce fléau ordinaire La condamnation à dix ans de prison de l’ancien Premier ministre Ivo Sanader n’est que la partie émergée de l’iceberg. Le phénomène fait partie du quotidien des Croates.

—Jutarnji List (extraits) Zagreb

A

chaque nouvelle opération d’envergure déclenchée par le Bureau de la lutte contre la corruption et le crime organisé (Uskok), de nouveaux records sont battus. Lors de l’opération baptisée “Index”, où, en 2008, la police a arrêté quatre-vingtquinze professeurs, étudiants et intermédiaires soupçonnés d’avoir participé à une

vaste affaire d’achat de diplômes à la faculté d’économie de l’université de Zagreb, on croyait avoir touché le fond. Hélas ! les événements récents nous ont apporté un démenti cinglant. Le 12 novembre, cinq cents médecins ont été mis en examen dans le cadre de l’opération menée sous le nom de code “Hippocrate”. Ces généralistes, des médecins de famille pour la plupart, auraient

touché des pots-de-vin de l’entreprise pharmaceutique allemande Farmal pour prescrire prioritairement ses médicaments génériques. [Selon la presse croate, Farmal débourserait annuellement 4 millions d’euros environ en pots-de-vin destinés aux médecins de Croatie – de l’argent liquide, mais aussi des bons d’achat, des voyages touristiques ou encore le financement de congrès]. Pour éviter l’effondrement du système de santé, ainsi que l’engorgement des tribunaux, la plupart des personnes mises en cause n’ont pu être traduites en justice : elles le seront au fil des prochaines semaines, voire des prochains mois. Car, même dans un pays comme la Croatie où l’on voit un ancien Premier ministre [voir encadré], des juges, des policiers, des maires, des directeurs de banque et des professeurs d’université purger des peines de plusieurs années de prison pour corruption, mettre derrière les barreaux cinq cents médecins traitants n’est tout simplement pas possible !

Comportements tolérés. De nombreux cas de corruption concernent aussi directement le gouvernement : rappelons-nous les scandales touchant la gestion catastrophique d’entreprises telles que le géant agroalimentaire Podravka, la compagnie d’électricité nationale, celle des chemins de fer et le réseau autoroutier. Et l’on nous dit que ces affaires ne sont que la partie visible de l’iceberg… Toutes les opérations de police n’ont pas suffi à dissuader le recours à ces pratiques, et l’on attend toujours que celles-ci soient publiquement réprouvées. Ces comportements restent tolérés et les personnalités corrompues ou corruptibles continuent à être considérées comme des partenaires fiables, voire des piliers du monde des affaires en Croatie. Parfois, ce ne sont pas ces personnalités mais bien ceux qui les mettent en cause qui se retrouvent dans le collimateur de l’opinion publique. Ainsi, lors de l’opération de police “Index”, certains médias, hommes politiques et cadres universitaires ont accusé le parquet et le Bureau anticorruption de mener une campagne “d’autopromotion”. Au lieu de condamner ces pratiques, ils s’intéressaient davantage aux “zones d’ombre de l’enquête”. La communauté académique a pris la défense des professeurs mis en cause en faisant tout pour relativiser les accusations, bien que la vente et l’achat de diplômes (ainsi que leur prix) soient un secret de Polichinelle dans ce milieu. La tolérance générale à l’égard de la corruption, considérée comme un moindre mal, a favorisé son développement. Le phénomène a pris de ce fait une telle ampleur qu’il est devenu quelque chose d’ordinaire. L’opération “Hippocrate” a définitivement apporté la preuve qu’une grande partie de la société croate est profondément imprégnée de cette logique des pots-de-vin, que l’on verse pour que le système continue de tourner. C’est pourquoi le problème de la corruption ne relève pas seulement de la police et de la justice, mais de la société croate tout entière. Arrêtons de fermer les yeux ! —Mladen Plese

Contexte

De l’indépendance au règne des profiteurs ●●● “Vous êtes un Premier ministre corrompu et un profiteur de guerre.” Le 21 novembre, Jutarnji List reprend en une les mots du juge Turudic, au lendemain de la condamnation à dix ans de prison d’Ivo Sanader, ex-homme fort de Croatie et ancien chef du gouvernement (2003-2009), convaincu d’avoir reçu 482 000 euros de commission de la banque autrichienne Hypo Group Alpe Adria pendant le conflit serbo-croate, et 5 millions d’euros de pots-de-vin de la compagnie pétrolière hongroise MOL en échange du contrôle de la compagnie pétrolière croate INA. Il s’agit d’un “précédent historique” poursuit le quotidien, qui rappelle que la lutte contre la corruption a été érigée en “priorité absolue” par l’Union européenne, que la Croatie espère rejoindre en juillet 2013. A l’instar de l’ensemble de la presse croate, Jutarnji List ne cache pas sa satisfaction face à ce verdict qui devrait, selon le journal, “marquer la fin du gangstérisme dans la gouvernance de l’Etat”. L’essayiste Vuk Perisic retient également l’aspect emblématique du cas d’Ivo Sanader en balayant les commentaires de ceux qui y voyaient plutôt une “exception” ou une “anomalie” dans la transition démocratique croate. “C’est le système même qui a été une aberration”, écrit-il dans le magazine en ligne Tportal en revenant sur ces années où “la corruption était considérée comme une manière de vivre”. Pour Vuk Perisic, les racines du problème remontent à la naissance du jeune Etat croate, issu de l’éclatement de la Yougoslavie en 1991. Cette hydre a été alimentée par des budgets publics démesurés et par l’interventionnisme d’un Etat qui “étouffait toute initiative ou investissement privés sains par la multiplication des institutions inutiles ainsi que par la position privilégiée de trop nombreuses entreprises publiques”. “On a créé un terrain structurel, juridique, moral et psychologique idéal pour que la corruption puisse s’épanouir. Et ce phénomène n’a jamais suscité le mépris, mais l’envie”, conclut-il.—


EUROPE.

Courrier international â&#x20AC;&#x201D; no 1152 du 29 novembre au 5 dĂŠcembre 2012

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ITALIE

Le harcèlement par mail nâ&#x20AC;&#x2122;existe pas Envoyer des courriels peut-il ĂŞtre qualiďŹ ĂŠ de harcèlement ? Non, rĂŠpond la Cour de cassation de Milan, car personne nâ&#x20AC;&#x2122;est tenu dâ&#x20AC;&#x2122;ouvrir un mail.

â&#x20AC;&#x201D;Corriere della Sera, Milan

L

es arrĂŞts de la Cour de cassation ayant trait aux modes de vie alimentent les dĂŠbats depuis des dĂŠcennies et font les choux gras des mĂŠdias de masse. Certains ont marquĂŠ les mĂŠmoires et dĂŠchaĂŽnĂŠ les critiques, comme celui, datant de 1999, sur ce viol qui nâ&#x20AC;&#x2122;en ĂŠtait pas vraiment un au motif que le jean de la victime ĂŠtait diďŹ&#x192;cile Ă  enlever â&#x20AC;&#x201C; le haut magistrat auteur du verdict devait Ă  coup sĂťr ĂŞtre fan des â&#x20AC;&#x153;blue-jeans trop serrĂŠsâ&#x20AC;? de Smorza â&#x20AC;&#x2122;e llights, la

fameuse chanson de Renzo Arbore [cĂŠlèbre chanteur et homme de tĂŠlĂŠvision italien]. Lâ&#x20AC;&#x2122;aďŹ&#x20AC;aire qui nous concerne cette fois-ci a pour protagoniste un homme de 51 ans dont la condamnation pour harcèlement a ĂŠtĂŠ annulĂŠe au motif que câ&#x20AC;&#x2122;est par mail quâ&#x20AC;&#x2122;il harcelait la femme avec qui il avait eu une relation. Selon lâ&#x20AC;&#x2122;arrĂŞt n° 44855 rendu le 9 novembre par la Cour de cassation, les courriers ĂŠlectroniques sont â&#x20AC;&#x153;privĂŠs du caractère intrusifâ&#x20AC;? propre aux appels tĂŠlĂŠphoniques et aux textos. On peut dĂŠcider de les supprimer sans les lire, alors quâ&#x20AC;&#x2122;il est impossible

dâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠchapper aux sonneries ou aux textos, tant sur les anciens modèles de portables que sur les smartphones. Bref, plus que de harcèlement, câ&#x20AC;&#x2122;est de spam quâ&#x20AC;&#x2122;il sâ&#x20AC;&#x2122;agit. Sans compter que les courriers ĂŠlectroniques font le bonheur des grands bavards, qui laissent libre cours Ă  leur incontinence verbale. Cela dit, nous ignorons le contenu des courriels (interminables, nâ&#x20AC;&#x2122;en doutons pas) que cet oďŹ&#x192;cier de marine, un certain Giannino B., envoyait Ă  une pauvre malheureuse qui ne voulait plus le voir. La cour dâ&#x20AC;&#x2122;appel de Milan lâ&#x20AC;&#x2122;avait condamnĂŠ en fĂŠvrier 2012 pour atteinte Ă  la vie privĂŠe, harcèlement et intrusion dans un

Les mails nâ&#x20AC;&#x2122;ont pas le caractère intrusif des appels et des textos système informatique ; ce qui nâ&#x20AC;&#x2122;est pas sans rappeler le scandale Petraeus-Paula Broadwell, Ă  petite ĂŠchelle, mais passons [Paula Broadwell, la maĂŽtresse de lâ&#x20AC;&#x2122;exdirecteur de la CIA, a ĂŠtĂŠ soupçonnĂŠe dâ&#x20AC;&#x2122;avoir harcelĂŠ par mail

une amie de la famille Petraeus]. On imagine que la malheureuse (par sentiment de culpabilitĂŠ, masochisme, inquiĂŠtude ou politesse, que sais-je ?) a lu ces messages. Au lieu de les supprimer, comme nous autres le faisons avec les faux courriels dâ&#x20AC;&#x2122;orphelins russes ou de veuves nigĂŠrianes, avec les promotions des parfumeries, avec les messages de certains groupes de discussion, crĂŠĂŠs Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠchelle du travail ou de lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠcole des enfants ( je connais des parents dâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠlèves si prolixes quâ&#x20AC;&#x2122;ils mĂŠriteraient dâ&#x20AC;&#x2122;ĂŞtre dĂŠnoncĂŠs pour spam, et la Cour de cassation rĂŠviserait son jugement, nâ&#x20AC;&#x2122;en doutons pas). Ou, mieux encore, au lieu de bloquer dans les indĂŠsirables tout ce qui vient de lâ&#x20AC;&#x2122;expĂŠditeur (les missives ďŹ nissent dans le dossier â&#x20AC;&#x153;spamsâ&#x20AC;?, que lâ&#x20AC;&#x2122;on peut vider sans mĂŞme lâ&#x20AC;&#x2122;ouvrir). Bien sĂťr, cette histoire semble dâ&#x20AC;&#x2122;un autre temps. Les Giannino B. peuvent aujourdâ&#x20AC;&#x2122;hui se livrer Ă  leur guise au harcèlement Ă  tout-va. Car une femme (ou un homme) moderne, quel que soit son âge, est presque Ă  coup sĂťr active sur au moins deux rĂŠseaux sociaux : Facebook, Twitter, LinkedIn pour le travail, etc. Changer de numĂŠro

de tĂŠlĂŠphone (ce qui nâ&#x20AC;&#x2122;arrive plus quâ&#x20AC;&#x2122;en cas de force majeure) ne lâ&#x20AC;&#x2122;aidera guère. Un harceleur motivĂŠ et Ă  la page peut la poursuivre de mille manières, Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;aide de mille comptes fantĂ´mes et autres astuces. MĂŞme notre Cour de cassation, nâ&#x20AC;&#x2122;en doutons pas, aurait un mal fou Ă  suivre le rythme. â&#x20AC;&#x201D;Maria Laura RodotĂ 

SOURCE CORRIERE DELLA SERA Milan, Italie Quotidien, 600 000 ex. www.corriere.it FondĂŠ en 1876, le quotidien italien le plus diďŹ&#x20AC;usĂŠ du pays mentionne toujours â&#x20AC;&#x153;della seraâ&#x20AC;? (du soir) dans son titre, alors quâ&#x20AC;&#x2122;il sort le matin depuis plus dâ&#x20AC;&#x2122;un siècle. Depuis sa crĂŠation, le Corriere della Sera sâ&#x20AC;&#x2122;est aďŹ&#x192;rmĂŠ comme le porte-parole de la bourgeoisie industrielle du Nord. SĂŠrieux et sobre, le journal a su garder une certaine indĂŠpendance et jouit dâ&#x20AC;&#x2122;une solide rĂŠputation.

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36.

EUROPE

Courrier international â&#x20AC;&#x201D; no 1152 du 29 novembre au 5 dĂŠcembre 2012 â&#x2020;&#x2122; Dessin de BoligĂ n, Cuba.

RUSSIE

BientĂ´t des lieux de prière Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠcole ? Un projet ardemment soutenu par lâ&#x20AC;&#x2122;Eglise orthodoxe, en cours dâ&#x20AC;&#x2122;examen Ă  la Douma, fait grand bruit dans la presse russe.

S

i la loi sur lâ&#x20AC;&#x2122;enseignement en discussion au Parlement est adoptĂŠe, et si les amendements aďŹ&#x20AC;ĂŠrents sont introduits dans la loi sur la LibertĂŠ de conscience et les organisations religieuses, des lieux de prière feront leur apparition, dès le 1er janvier 2013, dans les ĂŠtablissements scolaires publics. Ces derniers â&#x20AC;&#x153;cesseront de ce fait dâ&#x20AC;&#x2122;ĂŞtre des institutions laĂŻques, en infraction Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;article 14

de la Constitution russe, qui dispose que â&#x20AC;&#x2DC;les communautĂŠs religieuses sont sĂŠparĂŠes de lâ&#x20AC;&#x2122;Etat et ĂŠgales devant la loiâ&#x20AC;&#x2122;â&#x20AC;?, sâ&#x20AC;&#x2122;insurge la NovaĂŻa Gazeta. Et le journal dâ&#x20AC;&#x2122;opposition de rappeler la polĂŠmique quâ&#x20AC;&#x2122;avait suscitĂŠe, il y a REVUE DE quelques annĂŠes, lâ&#x20AC;&#x2122;idĂŠe dâ&#x20AC;&#x2122;enseigner les â&#x20AC;&#x153;bases des religions du mondeâ&#x20AC;? Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠcole. Le ministère de lâ&#x20AC;&#x2122;Education avait ďŹ nalement accouchĂŠ dâ&#x20AC;&#x2122;un cours



 

                                              

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pour les ĂŠcoles primaires intitulĂŠ â&#x20AC;&#x153;Base des cultures mondiales et de lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠthique laĂŻqueâ&#x20AC;? qui avait provisoirement apaisĂŠ les esprits. Lâ&#x20AC;&#x2122;Eglise orthodoxe russe soutient activement le projet de loi et conteste son caractère anticonstitutionnel. â&#x20AC;&#x153;Il y a bien des chapelles dans les hĂ´pitaux, les prisons et les orphelinats. Pourquoi pas dans les ĂŠcoles et les universitĂŠs ?â&#x20AC;? objectent ses services juridiques. Un professeur de lâ&#x20AC;&#x2122;AcadĂŠmie spirituelle de Moscou, citĂŠ par le quotidien NovyĂŠ Izvestia, estime pour sa part que â&#x20AC;&#x153;le principe de laĂŻcitĂŠ, dans sa dimension de neutralitĂŠ, serait ainsi mieux respectĂŠ. Car il est actuellement plutĂ´t compris comme athĂŠe, Ă  savoir interdisant la manifestation de la religiositĂŠ.â&#x20AC;? â&#x20AC;&#x153;Les initiateurs de la clĂŠricalisation de lâ&#x20AC;&#x2122;enseignement oublient que la Russie est une fĂŠdĂŠration plurinationaleâ&#x20AC;?, observe la NezavissimaĂŻa Gazeta. Le pays compte en eďŹ&#x20AC;et quatre religions oďŹ&#x192;cielles (orthodoxie, islam, bouddhisme, judaĂŻsme) et la presse souPRESSE lève la question de lâ&#x20AC;&#x2122;organisation compliquĂŠe de lâ&#x20AC;&#x2122;attribution des lieux et des temps de prière. Face Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠcrasante majoritĂŠ des orthodoxes dans le pays, les reprĂŠsentants des autres religions restent rĂŠservĂŠs vis-Ă -vis du projet de loi. Les chefs des institutions musulmanes et juives soulignent, dans le quotidien populaire Moskovski Komsomolets, leur prĂŠfĂŠrence pour la neutralitĂŠ, aďŹ n dâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠviter â&#x20AC;&#x153;une forme de rĂŠgressionâ&#x20AC;?, car une irruption des pratiques religieuses dans la vie publique risque selon eux de â&#x20AC;&#x153;semer la discorde entre les religionsâ&#x20AC;?. Les partisans de la dĂŠfense des valeurs orthodoxes aimeraient par ailleurs rĂŠintroduire lâ&#x20AC;&#x2122;uniforme Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠcole, vingt ans après sa suppression, avec la chute du communisme. Ce projet est nĂŠ Ă  la faveur dâ&#x20AC;&#x2122;un fait de sociĂŠtĂŠ qui a eu une grande rĂŠsonance au mois dâ&#x20AC;&#x2122;octobre : lâ&#x20AC;&#x2122;aďŹ&#x20AC;aire de Kara-TioubĂŠ. Des parents sâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠtaient plaints en haut lieu que leurs ďŹ lles portant le hidjab sâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠtaient vu interdire lâ&#x20AC;&#x2122;accès Ă  leur ĂŠcole, dans le kraĂŻ de Stavropol, rĂŠgion du sud du pays Ă  forte prĂŠsence musulmane. Lâ&#x20AC;&#x2122;aďŹ&#x20AC;aire a conduit Vladimir Poutine lui-mĂŞme Ă  enjoindre aux autoritĂŠs rĂŠgionales du pays de rĂŠďŹ&#x201A;ĂŠchir au rĂŠtablissement de lâ&#x20AC;&#x2122;uniforme scolaire, idĂŠe immĂŠdiatement reprise par les lobbyistes orthodoxes au niveau fĂŠdĂŠral. Il nâ&#x20AC;&#x2122;est pas sĂťr quâ&#x20AC;&#x2122;ils aient gain de cause, conclut la NezavissimaĂŻa Gazeta, car, en bout de course, câ&#x20AC;&#x2122;est le prĂŠsident qui signe les projets de loi. Or la complexitĂŠ ethnique, culturelle et religieuse de la FĂŠdĂŠration de Russie le contraint Ă  une immense prudence concernant les questions identitaires.â&#x20AC;&#x201D;

TRAIT Dâ&#x20AC;&#x2122;UNION

Les EuropĂŠens au quotidien

Les Russes bienvenus chez les Lettons

S

i les Estoniens ont vu dans le commerce des permis de rĂŠsidence un danger pour leur pays, les Lettons quant Ă  eux en proďŹ tent pour redresser leur ĂŠconomie. En deux ans, les agents immobiliers lettons ont gagnĂŠ plus de 240 millions dâ&#x20AC;&#x2122;euros grâce aux 2 400 Êtrangers ayant obtenu un permis de rĂŠsidence dans leur pays. Il sâ&#x20AC;&#x2122;agit en majoritĂŠ de citoyens de Russie en quĂŞte dâ&#x20AC;&#x2122;un bien immobilier bon marchĂŠ en Europe. Dans plusieurs hĂ´tels de Riga, on peut trouver les brochures publicitaires dâ&#x20AC;&#x2122;un avocat letton assermentĂŠ, Martins Bunkus, qui annoncent : â&#x20AC;&#x153;Le permis de rĂŠsidence letton, une fenĂŞtre sur lâ&#x20AC;&#x2122;Europeâ&#x20AC;?. On y explique que chaque personne qui achète un bien immobilier Ă  Riga et dans sa pĂŠriphĂŠrie pour au moins 143 000 euros, ou en province pour 70 000 euros, a le droit dâ&#x20AC;&#x2122;obtenir un permis de rĂŠsidence temporaire en Lettonie pour une durĂŠe de cinq ans. â&#x20AC;&#x153;Autour de Riga, Ă  Jurmala notamment, ce sont majoritairement les Russes qui achètent. Les Chinois, eux, optent pour la province, oĂš les prix sont moins ĂŠlevĂŠs, explique lâ&#x20AC;&#x2122;avocat, M. Bunkus. Ce ne sont pas les Russes milliardaires qui viennent en Lettonie et en Estonie â&#x20AC;&#x201C; ces derniers vont plutĂ´t Ă  Londres â&#x20AC;&#x201C;, mais des Russes tout simplement très riches. Câ&#x20AC;&#x2122;est une tendance actuelle gĂŠnĂŠrale en Russie.â&#x20AC;? Martins Bunkus souligne le fait que [presque] tous les Lettons parlent le russe. Selon lui, il y a ĂŠgalement des investisseurs qui cherchent Ă  assurer des placements en Lettonie en prĂŠvision dâ&#x20AC;&#x2122;une ĂŠventuelle instabilitĂŠ politique en Russie. La plus-value du permis de rĂŠsidence letton consiste Ă  permettre de voyager librement dans lâ&#x20AC;&#x2122;espace Schengen, mĂŞme si lâ&#x20AC;&#x2122;objectif principal rĂŠside dans la spĂŠciďŹ citĂŠ du marchĂŠ de lâ&#x20AC;&#x2122;immobilier letton. â&#x20AC;&#x153;Nous sommes intĂŠressĂŠs par lâ&#x20AC;&#x2122;immobilier en Europe, devenu moins cher avec la crise ĂŠconomique. On le voit comme une caisse de retraite, dit un citoyen russe aisĂŠ qui a souhaitĂŠ gardĂŠ lâ&#x20AC;&#x2122;anonymat. En ce moment, en Europe, les mĂŞmes maisons et appartements coĂťtent beaucoup moins cher quâ&#x20AC;&#x2122;en Russie.â&#x20AC;? Câ&#x20AC;&#x2122;est en juillet 2010 que le gouvernement letton a lancĂŠ un programme visant Ă  accorder un permis de rĂŠsidence temporaire non seulement aux acquĂŠreurs dâ&#x20AC;&#x2122;un bien immobilier, mais encore Ă  tous ceux qui crĂŠent des entreprises ou ďŹ nancent des institutions de crĂŠdit lettones Ă  hauteur de 286 000 euros environ. Depuis, les ĂŠtrangers ont injectĂŠ dans lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠconomie du pays 316 millions dâ&#x20AC;&#x2122;euros. Durant cette pĂŠriode, 1 512 investisseurs et leur famille ont dĂŠposĂŠ une demande de permis de rĂŠsidence. â&#x20AC;&#x201D;Andres Reimer, Eesti Päevaleht (extraits) Tallinn

ARCHIVES courrierinternational.com Lire, sur lâ&#x20AC;&#x2122;Estonie, lâ&#x20AC;&#x2122;article â&#x20AC;&#x153;Un appart pour un visaâ&#x20AC;? (publiĂŠ sur notre site le 28 septembre 2011).


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38.

EUROPE

SUR LE WEB presseurop.eu

ALLEMAGNE

Les vieux aussi, ça se dĂŠlocalise Pour faire face au coĂťt croissant du grand âge, des structures se dĂŠveloppent dans les pays Ă  main-dâ&#x20AC;&#x2122;Ĺ&#x201C;uvre bon marchĂŠ. Reportage en Slovaquie.

â&#x20AC;&#x201D;Welt am Sonntag (extraits) Berlin

D

ehors, câ&#x20AC;&#x2122;est la Slovaquie. Frau Ludl nâ&#x20AC;&#x2122;en sait rien, Ă  cause de sa dĂŠmence sĂŠnile â&#x20AC;&#x201C; ou peut-ĂŞtre devrait-on dire, en lâ&#x20AC;&#x2122;occurrence, grâce Ă  sa dĂŠmence sĂŠnile. VoilĂ  un bon mois que son ďŹ ls et sa belleďŹ lle lâ&#x20AC;&#x2122;ont conduite jusquâ&#x20AC;&#x2122;ici, Ă  ZlatnĂĄ na Ostrove, non loin de la frontière hongroise, Ă  700 kilomètres de son domicile, situĂŠ en Bavière. Le voyage a pris la journĂŠe entière. En Allemagne, une maison de retraite mĂŠdi-

Un article Ă  retrouver en dix langues sur Presseurop, le site europĂŠen partenaire de Courrier international.

â&#x2020;&#x201C; Dessin de Peter van Hugten paru dans De Volkskrant, Amsterdam.

calisĂŠe aurait ĂŠtĂŠ trop chère. Câ&#x20AC;&#x2122;est en tout cas ce quâ&#x20AC;&#x2122;aďŹ&#x192;rme son ďŹ ls, gĂŠrant dâ&#x20AC;&#x2122;un magasin de jouets en Allemagne : â&#x20AC;&#x153;Ma mère nâ&#x20AC;&#x2122;a quâ&#x20AC;&#x2122;une petite pension. Dans un ĂŠtablissement allemand, je devrais payer tous les mois 1 000 euros de ma poche.â&#x20AC;? Le â&#x20AC;&#x153;dernier voyageâ&#x20AC;? conduit de plus en plus dâ&#x20AC;&#x2122;Allemands vers lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠtranger. Dans des pays comme la Slovaquie, la RĂŠpublique tchèque ou la Hongrie, mais aussi lâ&#x20AC;&#x2122;Espagne ou la ThaĂŻlande, les structures accueillant une clientèle ouest-europĂŠenne se multiplient, et il arrive mĂŞme quâ&#x20AC;&#x2122;elles soient

     

            

administrĂŠes par des Allemands. Elles ont en commun de proposer des soins plus abordables que les structures allemandes. Car chez nous les tarifs de ces ĂŠtablissements sont en hausse â&#x20AC;&#x201C; le niveau 3 [niveau maximal correspondant Ă  une assistance vingt-quatre heures sur vingt-quatre] coĂťtait dernièrement près de 2 900 euros par mois. Pendant ce temps, les retraites stagnent et le nombre des personnes dĂŠpendantes grimpe en ďŹ&#x201A;èche parmi les bĂŠnĂŠďŹ ciaires de lâ&#x20AC;&#x2122;aide sociale. Dâ&#x20AC;&#x2122;après les chiďŹ&#x20AC;res non encore publiĂŠs de lâ&#x20AC;&#x2122;OďŹ&#x192;ce fĂŠdĂŠral de la statistique, le nombre des personnes ayant obtenu lâ&#x20AC;&#x2122;â&#x20AC;&#x153;aide Ă  [la prise en charge de] la dĂŠpendanceâ&#x20AC;? est passĂŠ en 2010 de 392 000 à 411 000, soit un bond de près de 5 % en un an. Mais lâ&#x20AC;&#x2122;argument dĂŠcisif est dâ&#x20AC;&#x2122;un autre ordre : lâ&#x20AC;&#x2122;Etat peut mettre les enfants Ă  contribution. RĂŠsultat : ces derniers se tournent souvent vers lâ&#x20AC;&#x2122;Europe de lâ&#x20AC;&#x2122;Est. Si lâ&#x20AC;&#x2122;on voulait ĂŞtre mĂŠchant, on pourrait dire que de plus en plus dâ&#x20AC;&#x2122;Allemands envoient leurs parents Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠtranger pour des raisons pĂŠcuniaires, et les y oublient. Pourtant, quand on les questionne sur leurs

â&#x20AC;&#x153;Ma mère ne se portera pas plus mal lĂ -bas quâ&#x20AC;&#x2122;en Allemagneâ&#x20AC;? motivations, beaucoup dâ&#x20AC;&#x2122;entre eux donnent la mĂŞme rĂŠponse que le ďŹ ls de Frau Ludl : â&#x20AC;&#x153;Ma mère ne se portera pas plus mal lĂ -bas quâ&#x20AC;&#x2122;en Allemagneâ&#x20AC;Śâ&#x20AC;? La maison spĂŠcialisĂŠe dans laquelle vit la vieille dame aujourdâ&#x20AC;&#x2122;hui a ouvert ses portes voilĂ  seulement quelques mois. Le bâtiment moderne de plusieurs ĂŠtages dĂŠtonne dans le village, avec ses pelouses bien entretenues, ses aquariums lumineux et ses ascenseurs high-tech. Dans la chambre de Frau Ludl, en revanche, câ&#x20AC;&#x2122;est la nostalgie qui prĂŠvaut : au mur, son ďŹ ls a suspendu des photos en noir et blanc sous cadre. On lâ&#x20AC;&#x2122;y voit jeune ďŹ lle, entourĂŠe de parents disparus il y a longtemps, et, au centre, la papeterie quâ&#x20AC;&#x2122;elle a tenue pendant plusieurs dĂŠcennies. â&#x20AC;&#x153;Ma boutique est quelque part par lĂ , mais je ne peux plus y allerâ&#x20AC;?, dit-elle en jetant un regard perdu par la fenĂŞtre. Avant son dĂŠpart pour ZlatnĂĄ na Ostrove, la vieille dame avait dĂŠjĂ  près de six annĂŠes de soins derrière elle. Dâ&#x20AC;&#x2122;abord dans une maison bavaroise, oĂš on la gavait de psychotropes. Très vite, elle nâ&#x20AC;&#x2122;a plus reconnu son ďŹ ls et nâ&#x20AC;&#x2122;a plus ĂŠtĂŠ en ĂŠtat de marcher. Cela pour 3 100 euros par mois. Puis câ&#x20AC;&#x2122;est sa belle-ďŹ lle qui sâ&#x20AC;&#x2122;est occupĂŠe dâ&#x20AC;&#x2122;elle. Mais lorsque la vieille dame aux boucles blanches clairsemĂŠes a commencĂŠ Ă  perdre la raison, la belle-ďŹ lle a menacĂŠ son ĂŠpoux de faire sa valise et de partir. Le couple sâ&#x20AC;&#x2122;est alors mis en quĂŞte dâ&#x20AC;&#x2122;une autre solution. Sur Internet, ils ont trouvĂŠ un intermĂŠdiaire allemand. Lâ&#x20AC;&#x2122;homme en question, qui place les seniors allemands et autrichiens en Europe de lâ&#x20AC;&#x2122;Est, sâ&#x20AC;&#x2122;appelle Artur Frank. Les structures vers lesquelles il les oriente correspondent Ă  un â&#x20AC;&#x153;niveau de qualitĂŠ très correct en Allemagneâ&#x20AC;?, assure-t-il. Il nâ&#x20AC;&#x2122;est pas le seul Ă  penser que les Allemands peuvent ĂŞtre pris en charge pour moins cher Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠtranger. On trouve des ĂŠtablissements du mĂŞme type sur les ĂŽles

de Lanzarote et de Grande Canarie, en Pologne et mĂŞme dans la pĂŠninsule IbĂŠrique. Souvent, ces structures sont mĂŞme gĂŠrĂŠes par des Allemands. En raison de son taux de chĂ´mage, lâ&#x20AC;&#x2122;Espagne est une candidate toute dĂŠsignĂŠe pour accueillir des Allemands en situation de dĂŠpendance, conďŹ e GĂźnter Danner, lobbyiste de la sĂŠcuritĂŠ sociale allemande Ă  Bruxelles. Mieux vaut accueillir les personnes âgĂŠes dĂŠpendantes lĂ  oĂš rĂŠside le personnel qualiďŹ ĂŠ que dâ&#x20AC;&#x2122;importer la maindâ&#x20AC;&#x2122;Ĺ&#x201C;uvre lĂ  oĂš elle manque â&#x20AC;&#x201C; dès lors que les personnes concernĂŠes y consentent. Câ&#x20AC;&#x2122;est aussi la conclusion Ă  laquelle aboutissent les caisses dâ&#x20AC;&#x2122;assurance-maladie. Certes, jusquâ&#x20AC;&#x2122;Ă  prĂŠsent, la dĂŠcision relève dâ&#x20AC;&#x2122;un choix individuel, mais cela pourrait changer. Plusieurs caisses allemandes se penchent sur la question ou se disent prĂŞtes Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠtudier. Toutefois, le droit europĂŠen interdit encore ce type de contrats et la lĂŠgislation sociale allemande est ĂŠgalement restrictive sur ce plan. Il faudrait commencer par ĂŠtablir un label de qualitĂŠ, prĂŠcise un expert, puis exercer des contrĂ´les rĂŠguliers. Mais, pour les Ludl, cette solution se rĂŠvèle dĂŠjĂ  rentable. Nourriture comprise, lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠtablissement de ZlatnĂĄ na Ostrove revient Ă  environ 1 100 euros par mois. Lâ&#x20AC;&#x2122;allocation de dĂŠpendance se montant Ă  700 euros, ils nâ&#x20AC;&#x2122;ont plus Ă  dĂŠbourser que les 400 euros restants. Et la retraite de Frau Ludl y suďŹ&#x192;t. La sĂŠcuritĂŠ sociale allemande gagnerait Ă  signer des contrats avec des structures ĂŠtrangères. Car les coĂťts salariaux du personnel soignant sont beaucoup moins ĂŠlevĂŠs. Or, qui dit salaires moindres dit charges moindres pour des actifs dont le nombre va en sâ&#x20AC;&#x2122;amenuisant : Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;horizon 2050, un Allemand sur quinze devrait se retrouver en situation de dĂŠpendance. Cette concurrence internationale fait frĂŠmir bon nombre de directeurs dâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠtablissement. â&#x20AC;&#x153;Compte tenu de lâ&#x20AC;&#x2122;acuitĂŠ du problème, il convient, au minimum, de rĂŠďŹ&#x201A;ĂŠchir Ă  des solutions alternativesâ&#x20AC;?, souligne nĂŠanmoins un dĂŠputĂŠ chrĂŠtien-dĂŠmocrate expert en la matière. Mais lâ&#x20AC;&#x2122;impact politique dâ&#x20AC;&#x2122;un ďŹ nancement dâ&#x20AC;&#x2122;emplois Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠtranger par les caisses allemandes dâ&#x20AC;&#x2122;assurance-maladie fait encore trop peur. â&#x20AC;&#x201D;Anette Dowideit

DĂŠmographie

3,4 MILLIONS

Selon une ĂŠtude de la Fondation Bertelsmann, le nombre des personnes âgĂŠes dĂŠpendantes passera, en Allemagne, de 2,3 millions aujourdâ&#x20AC;&#x2122;hui Ă  3,4 millions en 2030. La branche des services dâ&#x20AC;&#x2122;aide Ă  la personne, qui emploie aujourdâ&#x20AC;&#x2122;hui 1 million dâ&#x20AC;&#x2122;actifs et compte 30 000 postes non pourvus, risque de manquer en 2030 de quelque 500 000 recrues, relate la Frankfurter Rundschau.


Johnny, ronds-points, nucléaire, séduction, BHL, voile, 35 heures , laïcité, exception culturelle, gastronomie…   Autant de sujets qui agacent ou amusent les observateurs étrangers.

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LES FRANÇAIS SONT-ILS NORMAUX ?

33

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« Les Français sont-ils normaux » ? 33 raisons d’en douter selon la presse internationale.


40.

D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1152 du 29 novembre au 5 décembre 2012 ↓ Dessin de Hachfeld paru dans Neues Deutschland, Berlin.

France. L’opposition la plus bête du monde Le premier parti politique français lave son linge sale en public. Une telenovela qui doit réjouir Hollande et son prédécesseur.

—L’Orient-Le Jour (extraits) Beyrouth

V

ue de Beyrouth, la soapfarce UMP qui s’étend et se répand depuis plusieurs jours aux quatre coins de France et de Navarre a quelque chose de pathétique. De jubilatoire, aussi : il n’y a pas qu’au Liban que le ridicule ne tue (mal)heureusement pas. Jubilatoire, mais tellement pathétique : à l’heure où François Hollande – génial et visionnaire ou bien Mitterrand de troisième zone – et le PS tiennent pratiquement tout l’Hexagone (exécutif, législatif, régions, municipalités, etc.), le besoin en France d’une opposition solide, forte et efficace n’a jamais été aussi impérieux – d’une opposition républicaine, naturellement. Il y avait pourtant quelque chose, encore, de jubilatoire et de pathétique dans le duel franchement chorégraphié entre Jean-François Copé et François Fillon. Ces deux bravaches partis en guerre le soir même de la défaite de Nicolas Sarkozy pour prendre la tête d’un UMP prétendument orphelin ; deux ego tellement monumentaux (Sarkozy a enfanté des monstres qui l’ont relégué loin derrière eux…) qu’ils en deviennent plus grands que nature. Le relais de chasse en Sologne vs le loft pseudobobo place SaintSulpice ; le taiseux quasi-sphinx vs le tribun un peu histrionique ; les chaussettes rouge cardinal vs le blazer Zadig & Voltaire ; la très Downton Abbey Penelope Clarke Fillon vs la très je-suis-kabyle-etcomtesse Nadia Hamama de l’Orne d’Alincourt Copé, etc. : les électeurs UMP ont voulu le rouge et le

noir. Tous savaient pertinemment que ces deux-là ne s’épouseraient jamais, que même sous la torture, ni Jean-François Copé ni François Fillon ne céderaient la moindre once du steak. Ils savaient que le spectacle qu’ils offriraient à la France et au monde vaudrait tous les psychodrames mi-égyptiens, mimexicains du monde. Ils n’ont pas été déçus. Jamais, dans la plus obsolète des républiques bananières, les choses ne sont tombées si bas, jamais le degré zéro de la politique n’a été approché d’aussi près. Littéralement englués, qui dans ses 98 voix d’écart, qui dans ses électeurs de Nouvelle-Calédonie, JeanFrançois Copé et François Fillon sont dans l’obscénité pure. François Hollande s’en réjouit. Quand ce n’est plus un individu mais un collectif qui s’écroule, les plaies ne cicatrisent jamais vraiment. Nicolas Sarkozy s’en réjouit aussi, bien sûr, même s’il sait que ce 17 novembre 2012 a ressuscité, hiératiques, une immense partie des vertus de ce chiraquisme qu’il croyait avoir définitivement enterré. Pauvre UMP. La voilà aujourd’hui catapultée à la deuxième place du classement des oppositions les plus sottes du monde. Juste derrière l’Alliance du 14 Mars [rassemblement de l’opposition libanaise anti-Hezbollah dirigé par Saad Hariri de l’étranger]. La course est pourtant hyperouverte. Les paris aussi. Pathétique, mais jubilatoire pour peu que l’on soit un peu joueur : en 2013 et en 2014, des échéances électorales capitales attendent les oppositions française et libanaise. —Ziyad Makhoul

Et les militants dans tout ça ? ●●● Elle n’est plus toute jeune, sa voix chevrote sous les ans et la déception : pas de grandes phrases, juste les mots d’une grand-mère déçue de voir les gosses se disputer : “Je trouve dommage qu’on n’arrive pas à montrer qu’on est plus intelligents que la gauche.” Touchante, la militante UMP soupire. Et fait ainsi cesser notre hilarité. Parce qu’on a bien ri, ces derniers jours, en observant la France. La course à la présidence de l’UMP n’a cessé de rebondir. Il ne manque plus que l’amant nu, caché dans une armoire, pour parfaire le vaudeville, mais on ne désespère pas, ils vont nous en trouver un. Les dialogues aussi ont été travaillés. Perdre, décidément, c’est difficile. La droite française mettra des années à se remettre de sa défaite présidentielle. Elle avait pourtant un boulevard devant elle, elle pouvait avancer en se contentant de cueillir les lauriers, tant la gauche est à la peine. Car gagner aussi semble difficile. Assommés par une victoire pour laquelle ils semblent curieusement mal préparés, les socialistes offrent un spectacle non moins affligeant. La crise

économique les entrave, c’est certain. Mais cela n’explique pas les valses-hésitations sur tant de promesses identitaires : le vote des étrangers, le renvoi des Roms, la lutte contre les contrôles policiers au faciès ou le mariage gay. A gauche ou à droite, les appareils et les leaders des partis français se sont tant perdus dans les guerres de personnes qu’ils ont oublié pour quoi ils roulent. Le ridicule, bien sûr, ne tuera personne. Mais l’enjeu n’est pas là. Qui peut dire ce que deviendra une France dont les partisans des deux principaux camps se sentent abandonnés ? En politique, le plus dangereux n’est pas de faire honte, c’est de blesser les militants. —Ariane Dayer Le Matin Dimanche (extraits) Lausanne

Rideau ! ●●● La politique française ressemble aujourd’hui à une pièce de théâtre que l’on préférerait ne pas voir. Si l’on assistait à une tragédie shakespearienne à la Comédie-Française, des applaudissements enthousiastes s’imposeraient. Les acteurs se surpassent. A peine pense-t-on avoir vécu un moment paroxystique qu’il est aussitôt effacé par

des scènes encore plus dramatiques, encore plus tragiques ou encore plus comiques. Pourtant, la lutte implacable pour le pouvoir au sommet de l’UMP, principal parti de l’opposition de droite, n’a rien d’une somptueuse œuvre de fiction. C’est d’une brutale réalité politique qu’il s’agit. La dette publique du pays explose, sa solvabilité dégringole et, au bout de six mois de mandat, le président est moins populaire que tous ses prédécesseurs au même point. Et que font Jean-François Copé et François Fillon, les deux candidats à la présidence de l’UMP, qui ont l’un et l’autre récolté approximativement 50 % des voix ? Ils s’accusent mutuellement de fraude et de mensonge, menacent leur parti de division et fournissent l’illustration la plus haïssable de ce que leur reproche la droite populiste du Front national, à savoir la corruption généralisée des représentants des grands partis traditionnels. En proie à l’écœurement, on voudrait détourner le regard. Mais c’est malheureusement impossible. Car ce n’est pas une pièce de théâtre au cours de laquelle on pourrait discrètement s’éclipser à l’entracte. —Axel Veiel

Berliner Zeitung Berlin


Courrier international â&#x20AC;&#x201D; no 1152 du 29 novembre au 5 dĂŠcembre 2012

APOCALYPSE

DAVID RICHARD/TRANSIT

Pour ĂŠchapper Ă  la ďŹ n du monde, certains se sont donnĂŠ rendez-vous dans ce petit village de lâ&#x20AC;&#x2122;Aude. Reportage chez les extraterrestres.

â&#x20AC;&#x201D;Der Spiegel (extraits)

P

our voir le lieu de naissance dâ&#x20AC;&#x2122;une nouvelle civilisation, il faut dâ&#x20AC;&#x2122;abord aller au bout du monde â&#x20AC;&#x201C; ou presque. En lâ&#x20AC;&#x2122;occurrence, le village de Bugarach se trouve au pied des PyrĂŠnĂŠes, coincĂŠ entre quelques buissons rabougris et une poignĂŠe de rochers poussiĂŠreux. La route pour sâ&#x20AC;&#x2122;y rendre constitue une ĂŠpreuve Ă  elle seule : câ&#x20AC;&#x2122;est un chemin sinueux qui traverse des ravins Ă  peine sĂŠcurisĂŠs. Ce village de 200 habitants attire aujourdâ&#x20AC;&#x2122;hui des visiteurs de plusieurs sortes. Certains viennent faire de la randonnĂŠe ou se dĂŠtendre. Dâ&#x20AC;&#x2122;autres viennent pour des raisons autrement moins terre Ă  terre. Les hystĂŠriques de lâ&#x20AC;&#x2122;apocalypse sont en eďŹ&#x20AC;et de retour : cette annĂŠe, le monde sâ&#x20AC;&#x2122;arrĂŞtera en mĂŞme temps que le calendrier maya, câ&#x20AC;&#x2122;est-Ă -dire le 21 dĂŠcembre. Seul Bugarach devrait ĂŠchapper Ă  la destruction ďŹ nale. Câ&#x20AC;&#x2122;est du moins ce quâ&#x20AC;&#x2122;aďŹ&#x192;rment les membres de certains forums Internet qui considèrent le village pyrĂŠnĂŠen comme la nouvelle arche de NoĂŠ. La municipalitĂŠ doit sa nouvelle notoriĂŠtĂŠ au pic de Bugarach, qui culmine Ă  1 230 mètres dâ&#x20AC;&#x2122;altitude. Dâ&#x20AC;&#x2122;après la thĂŠorie apocalyptique, ce dernier renfermerait des extraterrestres censĂŠs sortir de leur sommeil prĂŠcisĂŠment le 21 dĂŠcembre prochain pour sauver les ĂŠlus, câ&#x20AC;&#x2122;est-Ă -dire tous ceux qui se trouveront Ă  Bugarach ce jour-lĂ . Pour eux, Bugarach ĂŠquivaut Ă  â&#x20AC;&#x153;Bugarageâ&#x20AC;? :

41

â&#x2020;&#x201C; Douche vibratoire tibĂŠtaine. Document extrait du travail photographique â&#x20AC;&#x153;Apocalypse ou le nouveau mondeâ&#x20AC;? rĂŠalisĂŠ par David Richard dans la haute vallĂŠe de lâ&#x20AC;&#x2122;Aude.

Bugarach, en attendant le 21 dĂŠcembre

Hambourg

FRANCE.

la montagne garage des extraterrestres. Et, pour ĂŠtayer leurs dires, ils nâ&#x20AC;&#x2122;hĂŠsitent pas Ă  ďŹ lmer leurs â&#x20AC;&#x153;dĂŠcouvertesâ&#x20AC;? dâ&#x20AC;&#x2122;engins extraterrestres et Ă  les poster sur Internet. Les pèlerins de lâ&#x20AC;&#x2122;apocalypse vont-ils dĂŠbarquer en masse ? Câ&#x20AC;&#x2122;est ce que redoute le maire du village, Jean-Pierre Delord. Cela fait deux ans que lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠlu socialiste sâ&#x20AC;&#x2122;inquiète du danger qui menace sa municipalitÊ : cohortes dâ&#x20AC;&#x2122;illuminĂŠs, rassemblements de sectes, suicides collectifsâ&#x20AC;Ś Pourtant, Ă  voir le village un jour de semaine normal, câ&#x20AC;&#x2122;est surtout lâ&#x20AC;&#x2122;adjectif â&#x20AC;&#x153;videâ&#x20AC;? qui sâ&#x20AC;&#x2122;impose Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;esprit. Bugarach sera-t-il tĂŠmoin non seulement de lâ&#x20AC;&#x2122;apocalypse, mais encore dâ&#x20AC;&#x2122;une grande invasion ? â&#x20AC;&#x153;Je nâ&#x20AC;&#x2122;ai pas encore vu de gourouâ&#x20AC;?, reconnaĂŽt Jeremy Webb, un Britannique qui se rend rĂŠgulièrement Ă  Bugarach Ă  vĂŠlo. Les craintes du maire ne lui paraissent toutefois pas injustiďŹ ĂŠes. â&#x20AC;&#x153;Il pourrait y avoir des tensions cette annĂŠe, poursuit-il. Jâ&#x20AC;&#x2122;ai entendu dire quâ&#x20AC;&#x2122;il y avait dĂŠjĂ  pas mal de cinglĂŠs qui installaient leur campement en dehors du village.â&#x20AC;?

Sous surveillance. Jean-Pierre Delord est plus catĂŠgorique. â&#x20AC;&#x153;Je reçois rĂŠgulièrement des lettres de gens qui croient Ă  la ďŹ n du mondeâ&#x20AC;?, explique lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠlu de 69 ans aux cheveux gris, portant jean et tee-shirt. Le maire de Bugarach est un homme sympathique, en place depuis trente-neuf ans. Le 21 dĂŠcembre nâ&#x20AC;&#x2122;est toutefois pas un sujet de plaisanterie pour lui. â&#x20AC;&#x153;Je ne cherche pas Ă  dire aux gens comment ils doivent vivre leur vie, mais, si des centaines de personnes prennent dâ&#x20AC;&#x2122;assaut le village, nous ne

pourrons plus assurer lâ&#x20AC;&#x2122;ordre publicâ&#x20AC;?, dĂŠclaret-il [la prĂŠfecture de Carcassonne a interdit lâ&#x20AC;&#x2122;accès au pic et Ă  ses galeries souterraines du 19 au 23 dĂŠcembre]. Le prix des terrains a considĂŠrablement augmentĂŠ ces dernières annĂŠes Ă  cause des prophètes de lâ&#x20AC;&#x2122;apocalypse qui achètent partout, explique-t-il. Il nâ&#x20AC;&#x2122;y a pas longtemps, lui-mĂŞme a assistĂŠ Ă  une sorte de procession dans la forĂŞt. â&#x20AC;&#x153;Ils ĂŠtaient tous habillĂŠs en blanc. Jâ&#x20AC;&#x2122;espère seulement quâ&#x20AC;&#x2122;ils ne vont pas faire un suicide collectif.â&#x20AC;? La Mission interministĂŠrielle de vigilance et de lutte contre les dĂŠrives sectaires (Miviludes) est ĂŠgalement en ĂŠtat dâ&#x20AC;&#x2122;alerte. â&#x20AC;&#x153;Jusquâ&#x20AC;&#x2122;Ă  rĂŠcemment, le thème de lâ&#x20AC;&#x2122;apocalypse servait essentiellement des intĂŠrĂŞts commerciauxâ&#x20AC;?, indique un rapport de 2010. Il sâ&#x20AC;&#x2122;agissait de vendre des cartes postales, des baguettes de sourcier et des â&#x20AC;&#x153;pierres dâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠternitĂŠâ&#x20AC;?. Il ne faut toutefois pas sous-estimer les risques, indiquent les autoritĂŠs, qui se rappellent les meurtres collectifs de lâ&#x20AC;&#x2122;ordre du Temple solaire, dans les annĂŠes 1990 : Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠpoque, 74 personnes avaient trouvĂŠ la mort [en Suisse, au QuĂŠbec et en France]. Les autoritĂŠs disent ne pas avoir dâ&#x20AC;&#x2122;autres informations concernant Bugarach. Mais â&#x20AC;&#x153;nous surveillons lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠvolution de la situation de prèsâ&#x20AC;?, indique Claire Barbereau, porteparole de la Miviludes. Le phĂŠnomène auquel est confrontĂŠ le village pyrĂŠnĂŠen nâ&#x20AC;&#x2122;est pas une nouveautĂŠ. â&#x20AC;&#x153;Les prophètes de lâ&#x20AC;&#x2122;apocalypse reviennent au ďŹ l des siècles et prĂŠsentent des motivations semblablesâ&#x20AC;?, explique Eberhard Bauer, de lâ&#x20AC;&#x2122;Institut pour les zones frontières de la psychologie et de la santĂŠ mentale (IGPP), situĂŠ Ă  Fribourg. Bauer et ses collègues ont notamment travaillĂŠ avec des gens qui croyaient Ă  la ďŹ n du monde. â&#x20AC;&#x153;Le refuge spirituel [que leur apporte le fait] de pouvoir faire partie des ĂŠlusâ&#x20AC;? est une de leurs motivations, explique-t-il. Il nâ&#x20AC;&#x2122;est pas surprenant que certaines personnes se laissent sĂŠduire par ces notions de rĂŠdemption et de promesse de salut.â&#x20AC;?

â&#x20AC;&#x153;Foutaisesâ&#x20AC;?, estime pour sa part le propriĂŠtaire dâ&#x20AC;&#x2122;une ĂŠpicerie bio de Bugarach, qui prĂŠfère garder lâ&#x20AC;&#x2122;anonymat. En fait, câ&#x20AC;&#x2122;est le maire qui aurait tout mis en scène. â&#x20AC;&#x153;Nous ne sommes pas des fous qui passons nos journĂŠes Ă  nous balader en forĂŞt complètement dĂŠfoncĂŠsâ&#x20AC;?, ajoute lâ&#x20AC;&#x2122;homme, qui, outre des sandwichs bio, propose ĂŠgalement Ă  la vente des livres comme Le Calendrier des 13 lunes ou Bugarach, vortex de la Terre. â&#x20AC;&#x153;Oui, cet endroit est particulier, dĂŠclare un habitant du village. Ce nâ&#x20AC;&#x2122;est pas pour ça quâ&#x20AC;&#x2122;on croit Ă  la ďŹ n du monde.â&#x20AC;?

ManĹ&#x201C;uvre. En rĂŠalitĂŠ, le vĂŠritable secret serait de nature politique, nous explique lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠpicier bio. â&#x20AC;&#x153;Le maire veut faire installer de nouveaux hĂ´tels et des ĂŠoliennes ici. Il attire les touristes en utilisant les mĂŠdias, qui relaient cette histoire.â&#x20AC;? Et il en proďŹ te pour faire passer pour des fous tous ceux qui sâ&#x20AC;&#x2122;opposent Ă  ses projets de construction. â&#x20AC;&#x153;Câ&#x20AC;&#x2122;est comme ça, la politique en provinceâ&#x20AC;?, rĂŠsume lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠpicier. Tout cela ne serait-il quâ&#x20AC;&#x2122;une manĹ&#x201C;uvre de communication, un coup politique ? Jean-Pierre Delord rejette cette idĂŠe, mĂŞme sâ&#x20AC;&#x2122;il reconnaĂŽt sans ambages quâ&#x20AC;&#x2122;il espère bien utiliser la publicitĂŠ que lui font les mĂŠdias. â&#x20AC;&#x153;Il y aura au moins une invasion de sĂťre le 21 dĂŠcembre : celle des journalistesâ&#x20AC;?, dĂŠclare-t-il. Pour lâ&#x20AC;&#x2122;instant, il ne se passe pas grand-chose Ă  Bugarach. A la sortie du village se trouve pourtant un individu qui nâ&#x20AC;&#x2122;a pas vraiment lâ&#x20AC;&#x2122;air du coin avec sa ďŹ&#x201A;Ăťte Ă  la main, sa poche de chemise remplie dâ&#x20AC;&#x2122;herbes et ses cheveux gris hirsutes. â&#x20AC;&#x153;Cette annĂŠe, cet endroit est le plus important de la Terreâ&#x20AC;?, aďŹ&#x192;rme lâ&#x20AC;&#x2122;homme, qui fait signe Ă  tous les gens qui passent Ă  cĂ´tĂŠ de lui. Il est venu spĂŠcialement dâ&#x20AC;&#x2122;Espagne pour ressentir lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠnergie du vortex du pic de Bugarach. Câ&#x20AC;&#x2122;est tout ce quâ&#x20AC;&#x2122;il acceptera de nous dire. â&#x20AC;&#x153;Les interviews avec les journalistes perturbent les vibrationsâ&#x20AC;?, explique-t-il. â&#x20AC;&#x201D;Steve Przybilla

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42.

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à la une

URUGUAY LE VRAI PRÉSIDENT NORMAL

↓ Dans un meeting, pendant la campagne, en septembre 2009, un mois avant l’élection présidentielle. Photo Leo Barizzoni

L’élection, en 2009, de José Mujica, deuxième président de gauche de l’histoire de l’Uruguay, ce petit pays souvent en avance sur son temps, aurait pu passer quasi inaperçue. Ce n’est pas le premier dirigeant de la région à ne pas appartenir au sérail politique. Et la presse tant latino-américaine qu’internationale l’a longtemps ignoré. Mais ce vieux guérillero rescapé des cachots de la dictature a une vraie particularité : il semble insensible aux sirènes du pouvoir, cultive


À LA UNE. 43

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son quotidien d’“homme normal”, en refusant tout protocole et 90 % de son salaire présidentiel. Il continue à dire ce qu’il pense – au grand dam de ceux qui souhaiteraient un président avec plus de prestance… Et n’a pas peur de lancer des pavés dans la mare, telle la légalisation totale du cannabis dans une région où la lutte contre le trafic de drogue est une question prioritaire. Un président normal, un vrai, en somme ? —Service Amériques

“Le héros méconnu de l’Amérique latine” Ancien guérillero, sorti de quinze ans de détention presque fou, José “Pepe” Mujica est atypique : à 77 ans, il vit dans une ferme… et fait un tabac sur les réseaux sociaux. Il défend de grandes idées pour son tout petit pays. —Piauí (extraits) São Paulo

L

e personnage de Pepe Mujica figurerait aussi bien dans une histoire de gauchos [gardiens de troupeaux de la pampa argentine] que dans un roman sur la lutte armée. Militant des Tupamaros, la principale guérilla urbaine du pays, il fut atteint de six balles et emprisonné pendant quinze ans, dont onze à l’isolement total, où il alla jusqu’à boire sa propre urine pour ne pas mourir de soif. A 59 ans, il participe à sa première élection, qu’il gagne comme toutes les suivantes : du Sénat jusqu’à la présidence, il y a deux ans et demi. Les jeunes du continent ont découvert Mujica en juin dernier, lorsqu’il a annoncé que l’Uruguay pourrait légaliser le commerce de la marijuana. L’autre image qui circule sur les réseaux sociaux est celle d’un homme politique plutôt sympa, décrit dans un reportage du quotidien espagnol El Mundo comme “le président le plus pauvre du monde”. Un article de la revue britannique Monocle prétend qu’il est “le meilleur président du monde” et “le héros méconnu de l’Amérique latine”. Mujica habite dans une ferme du nom de La Puebla, aux environs de Montevideo, avec une seule chambre et une toiture en zinc. Il reverse 90 % de son indemnité présidentielle d’un montant de 260  259  pesos [10 200 euros]. Son seul bien est une Coccinelle bleue de 1987. Sur le site de la présidence, sa profession officielle est celle d’exploitant agricole. L’Uruguay est le deuxième pays le plus petit

d’Amérique du Sud, le moins corrompu (selon l’ONG Transparency International) et le plus sûr. Malgré tout, la criminalité progresse et constitue la principale préoccupation des Uruguayens. Cette année, 211 assassinats ont été commis. Ces chiffres peuvent paraître risibles, car chaque jour il y a pratiquement le même nombre de personnes tuées au Brésil ; mais c’est beaucoup plus que les 183 comptabilisés en 2011. La violence conjugale est également un motif d’inquiétude : 9 325 cas ont été relevés en 2011, et ce nombre se monte déjà à 12 004 pour l’année en cours. Mujica a tenté de nous donner une explication en évoquant la perte des valeurs familiales, tout en précisant qu’un psychiatre serait plus compétent pour analyser le sujet. “Etre président ne signifie pas que l’on a la science infuse.”

S’excuser de sa franchise. Pepe Mujica ne compte pas ses mots, parle cru, fait des fautes de grammaire ou encore utilise des expressions que les jeunes générations ne comprennent pas. Il est courant qu’il fasse appel à des métaphores paysannes pour expliquer sa façon de gouverner. Un jour, il a tout de même dû s’excuser de sa franchise. Dans un recueil d’entretiens intitulé Pepe. Colóquios [Pepe. Conversations], lancé en pleine campagne présidentielle, il affirmait que les Kirchner [Néstor et Cristina Kirchner, tour à tour présidents de l’Argentine] étaient des “péronistes délinquants”, que l’ancien président Carlos Menem était “un mafieux et un voleur” et les Argentins “des hysté→ 44 riques, des fous et des paranoïaques”.

Chronologie Longtemps appelé la “Suisse de l’Amérique latine”, en raison de sa prospérité, ce petit pays a été plusieurs fois un laboratoire social et politique. 1825— Indépendance de l’Uruguay. 1907— Abolition de la peine de mort. 1913— Premier pays du continent à adopter le divorce sur requête de l’épouse. 1927— Les femmes acquièrent le droit de vote. 1965— Naissance formelle du Mouvement de libération nationale - Tupamaros, dont fait partie José Mujica. 1973— Début de la dictature militaire, avec le soutien du président élu démocratiquement deux ans

auparavant, Juan María Bordaberry. 1985— Après douze ans de régime militaire, Julio María Sanguinetti (du traditionnel parti Colorado, de centre droit) arrive au pouvoir. Il y restera jusqu’en 1990 et de nouveau entre 1995 et 2000. 2000— Le président Jorge Batlle (parti Colorado) crée la Commission pour la paix, qui va entreprendre des enquêtes sur les disparus pendant la dictature. 2002— A la suite de la crise argentine de Décembre 2001, le système économique uruguayen s’effondre. Les salaires chutent et le chômage augmente. 2004— Tabaré Vázquez, oncologue et candidat d’une coalition de gauche, devient le premier président socialiste de l’Uruguay.

2008— Le Parlement uruguayen approuve l’union légale entre deux personnes après un minimum de cinq ans de vie commune (similaire au pacs en France), y compris pour les couples de même sexe. (Aujourd’hui, un projet de légalisation du mariage homosexuel est en débat.) 2009— L’adoption d’enfants par des couples homosexuels est autorisée. 2009— José “Pepe” Mujica est élu président en octobre. 2012— Le projet de dépénalisation de l’avortement est voté en octobre. L’IVG devient légale, pendant les douze premières semaines de grossesse, même pour les femmes étrangères ayant un an de résidence.


44. À LA UNE

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Repères Río Ur ugu ay

ARGENTINE 30° Sud

BRÉSIL

Salto Paysandú Pa ra ná

o egr Río N

Colonia

Buenos Aires Río de la Plata

Canelones

Cabo Polonio

Océan Punta Atlantique Montevideo del Este 200 km

Superficie : 176 065 km2 (1/3 de la France) Population : 3,4 millions d'habitants Espérance de vie : 75,9 ans Taux d'alphabétisation : 98 % Classement selon l’IDH : 48e sur 187 PIB par habitant (en PPA) : 14 667 dollars (France : 35 195) Taux de croissance : 6,4 % Part des secteurs d’activités dans le PIB : agriculture et pêche : 30 % ; industrie et mines : 20 % ; services : 50 %

43 ← Historiquement, l’Uruguay a toujours eu la sensation d’être pris en étau entre deux géants : le Brésil et l’Argentine. D’un siècle à l’autre, le pays est passé du statut de région objet de dispute frontalière entre les empires portugais et espagnol à celui d’Etat-tampon. “C’est un morceau de coton entre deux cristaux”, notait dans la première moitié du XIXe siècle John Ponsonby, un ministre britannique envoyé en mission diplomatique dans l’estuaire du Río de la Plata. Le pays a une population réduite (plus de 3 millions d’habitants depuis dix ans) et âgée : les plus de 60 ans représentent 19 % de la population (11 % au Brésil). A cela s’ajoute la forte émigration des jeunes en quête de travail à l’extérieur.

Les vieilles chaussures. Par ailleurs, le personnel politique de l’Uruguay se renouvelle peu. Les principales figures de l’opposition sont d’anciens présidents ou des héritiers de familles qui se relayaient au pouvoir avant l’arrivée à la présidence du Frente Amplio, en 2005. Jusqu’en 1971, le pays connaissait le bipartisme : il y avait le parti Colorado et le parti Blanco (Partido Nacional), tous deux composés de groupes d’orientation centriste et de droite. Les colorados sont historiquement liés à l’élite commerciale urbaine, et les blancos aux grands propriétaires terriens. Fondés en 1836, ces deux partis figurent parmi les mouvements politiques les plus anciens de la planète. Le Frente Amplio est donc apparu en 1971. Il représente tout l’éventail de la gauche, des communistes aux sociauxdémocrates. Tabaré Vázquez, le prédécesseur de Mujica, est devenu en 2005 le premier président issu du Frente Amplio. Cancérologue, il a continué pendant sa présidence à recevoir ses patients le mardi et il est aujourd’hui plus populaire que Mujica. En Uruguay, où le mandat dure cinq ans sans possibilité de réélection immédiate, Tabaré Vázquez est le favori pour la présidentielle de 2014. L’ancien président Luis Lacalle [dirigeant du Parti national Blanco] est un homme hyperactif, à l’apparence aristocratique. Il me reçoit dans son bureau au Sénat et se montre d’emblée critique envers

CHIFFRES DE 2011. SOURCES : FRANCE DIPLOMATIE, FMI, PNUD, “EL PAÍS” (URUGUAY)

URUGUAY

Mujica. Il affirme que le président manque d’autorité, est incapable de tenir ses promesses bien qu’il ait la majorité au Parlement et il lui reproche ses décisions clientélistes. “Il y a 100 000 personnes qui gagnent un salaire sans travailler. On leur donne de l’argent sans aucune contrepartie et peu importe si les enfants vont à l’école ou non.” En réalité, ce programme social exige que les familles maintiennent leurs enfants à l’école : 412 000 enfants et adolescents bénéficient ainsi de l’Asignación Familiar, l’équivalent de la Bolsa Familia au Brésil, créée sous la présidence de Tabaré Vázquez. Pour Lacalle, l’ancien président “est une personne plus sérieuse, une sorte de social-démocrate français. Mujica est un homme plus radical. Il a inventé Pepe, un personnage folklorique plus important que sa personne.” “Il dépasse les bornes quand, par exemple, il se rend à un sommet politique avec de vieilles chaussures”, ajoute-t-il. Quelques semaines auparavant, en effet, le président s’était rendu au Brésil pour rencontrer Hugo Chávez, Cristina Kirchner et Dilma Rousseff. Ce sommet officialisait l’entrée du Venezuela dans le Mercosur. Le lendemain, le quotidien brésilien O Globo publiait à la une un cliché de la rencontre, soulignant en légende un moment de décontraction des trois chefs d’Etat [soi-disant] étonnés par l’état des chaussures de José Mujica. Avant de partir, il avait dit à sa femme, la sénatrice Lucía Topolansky : “Je vais devoir bien me comporter aujourd’hui avec ces deux dames [Mmes Kirchner et Rousseff].”

Lucía, son grand amour. Mais il s’est tout de même contenté de prendre des bottines marron en cuir usées. Dans l’avion, il avait indiqué à ses assesseurs : “Ce ne sont pas les meilleures chaussures pour un sommet, mais je suis à l’aise dedans.” Ceux qui étaient avec lui au palais présidentiel de Brasília n’ont pas entendu de commentaires à ce sujet, mais, au moment de la photo officielle, il y avait un papier au sol spécifiant à quel endroit devait se mettre chacun des chefs d’Etat. Et tous regardaient par terre, d’où la photo d’O Globo. Dilma, Cristina et Chávez n’ont peut-être rien vu, mais l’opposition uruguayenne s’en est aperçue et n’a pas aimé.

↑ En route pour un déjeuner avec des entrepreneurs, en octobre 2009. A ses côtés, sa femme, Lucía. Photo Leo Barizzoni

A une autre époque, Mujica se préoccupait encore moins de son apparence. Lorsqu’il était député et sénateur, il se rendait au Congrès avec des bottes en caoutchouc tachées de terre. Mujica travaillait dans ses champs au petit matin et partait ensuite les ongles sales, en Vespa ou au volant de sa Coccinelle. Son style négligé, indifférent au protocole, a peu à peu attiré l’attention des journalistes et rendu furieuse l’opposition, tandis que Mujica gagnait en importance. Lors de la campagne pour l’élection présidentielle, son rival, Luis Lacalle, a qualifié sa maison de “taudis”. →46

De la guérilla au gouvernement ●●● L’Uruguay est l’un des rares exemples en Amérique latine où une guérilla des années 1970, le Mouvement de libération nationale - Tupamaros (MLN-T), vaincue militairement, a pu se transformer en mouvement politique et accéder au pouvoir. Né dans les années 1960, le MLN-T – dont le nom vient de Túpac Amaru, héros de la résistance inca à l’envahisseur espagnol – est à cette époque une guérilla urbaine qui commet des actions spectaculaires, qui la font connaître bien audelà des frontières de l’Uruguay. Dès le début des années 1970, sous un gouvernement de plus en plus militarisé, la confrontation devient sanglante et l’organisation est quasi démantelée. Sous la dictature (1973-1985), la répression devient générale. Neuf dirigeants Tupamaros (dont José

Mujica), considérés comme des otages par les militaires, sont torturés et incarcérés dans des conditions inhumaines. En 1985, la chute de la dictature et le début de la transition démocratique permettent la libération des plus de 6 000 prisonniers politiques (soit 1 pour 450 habitants…). Les Tupamaros rescapés créent alors le Mouvement de participation populaire (MPP), qui s’intègre au Frente Amplio (Front large, une sorte d’union de la gauche) et en devient l’un des piliers. En 2005, avec l’élection du socialiste Tabaré Vázquez, premier président de gauche élu après la dictature, deux Tupamaros intègrent le gouvernement, dont José Mujíca, nommé alors ministre de l’Agriculture, avant qu’il ne devienne, en 2005, président de la République uruguayenne.


URUGUAY. 45

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L’ÉTAT VA VENDRE LE CANNABIS

Zoom

Deux avancées majeures L’avortement dépénalisé

L’objectif est de lutter contre la délinquance et d’améliorer l’information sur les effets nocifs de la drogue. Un projet unique au monde. —El País Montevideo

L

e Frente Amplio [coalition au pouvoir] vient de présenter un projet de loi qui doit légaliser la vente de cannabis et permettre aux particuliers de cultiver pour leur usage personnel jusqu’à six plants de cannabis. Ce projet de loi comporte plus de trente articles. L’Etat, par le biais de l’Institut national du cannabis (INCA), devrait octroyer des autorisations spéciales à des particuliers et à des associations de cultivateurs pour leur permettre de produire eux-mêmes cette drogue. L’organisme se chargera également de la surveillance et de l’évaluation des plantations. Le cannabis sera cultivé sur des terrains privés dotés des conditions de sécurité nécessaires afin d’éviter les vols et assurer la bonne qualité de la drogue qui sera ensuite vendue. La loi n’empêchera cependant pas l’Etat de se lancer dans cette production s’il le souhaite. Les particuliers devront payer une cotisation à l’Etat afin d’obtenir la licence les autorisant à produire cette plante. Mais seul l’Etat, par le biais de l’INCA, sera habilité à vendre la marijuana. Les particuliers pourront se procurer jusqu’à 40 g de marijuana par personne et par mois dans les dispensaires locaux de vente de cannabis, conçus sur le modèle californien. L’objectif est d’offrir au consommateur un échange personnalisé et de pouvoir l’informer des dangers de la drogue. Des consultations sur le sevrage seront également proposées. Les consommateurs auront accès à quatre sortes de cannabis différents : le cannabis indica (à effet relaxant et aux propriétés pharmaceutiques), le cannabis sativa (aux effets énergisants et euphorisants) et deux autres sortes de cannabis réalisés à partir de mélanges. La drogue ne pourra être commercialisée que sous l’appellation cannabis, il n’y aura ni marques ni publicités incitant à sa consommation. Cette substance sera soumise aux mêmes restrictions que celles appliquées au tabac.

cannabis par personne) pour une récolte maximale de 480 g par an, ce qui revient à une consommation de 40 g par mois. Le gouvernement prévoit des sanctions assorties de peines de prison pour ceux qui ne respectent pas les quantités prévues par la loi, ainsi que des inspections à domicile. “Planter plus de plants que la loi ne l’autorise sera un élément à charge”, explique l’un de nos informateurs. Les consommateurs, les associations de cultivateurs et les cultivateurs à domicile devront s’enregistrer auprès des services de l’Etat, mais leur identité restera confidentielle et leurs données personnelles seront classées “données sensibles”. Ainsi, leur identité ne pourra être divulguée que dans le cadre d’un mandat judiciaire.

Réduction des risques. Par ailleurs, le projet prévoit la création d���un groupe de travail chargé d’évaluer les effets de cette politique de dépénalisation. Cette commission aura notamment pour mission d’en étudier l’impact sur la société, mais aussi de s’assurer qu’elle a atteint l’objectif fixé par le gouvernement dans le cadre de son plan en quinze mesures pour lutter contre la délinquance et améliorer la vie en commun. Dans la déclaration rédigée par les députés Nicolás Núñez (Parti socialiste), Julio Bango (Parti socialiste) et Sebastián Sabini (Mouvement de participation populaire, MPP) sous l’égide de la Commission nationale des drogues, la légalisation du cannabis est présentée comme une politique centrée sur “la réduction des risques et des dangers”, à l’instar des autres politiques de lutte contre la drogue. La Commission nationale de lutte contre la drogue et l’INCA disposeront de toutes les informations sur les plantations : les données concernant la production, les ventes, les bénéfices ou les pertes, et ce afin d’assurer la plus grande transparence au projet. Le projet de légalisation du cannabis rédigé par le Frente Amplio a été présenté le jeudi 15 novembre devant la commission des Toxicomanies, à la Chambre des députés. —Valeria Gil et Pablo Meléndrez

↑ Dessin de Diego Abelenda, paru dans Voces, Montevideo.

C’est l’indice de développement humain (IDH) de l’Uruguay, supérieur aux moyennes régionale et mondiale, selon le PNUD.

0,783

Récolte maximale. Le projet autorise également le regroupement de cultivateurs, pour un usage personnel, c’est-à-dire que ceux-ci ne pourront pas revendre leurs récoltes à des tiers, et ce afin d’éviter un marché parallèle. Les associations de cultivateurs devront également demander une autorisation afin de pouvoir cultiver du cannabis, un permis délivré pour une quantité de plants bien précise, en fonction du nombre de personnes intégrant l’association. La culture à domicile sera autorisée ( jusqu’à six plants de

●●● Les sénateurs ont adopté en octobre dernier un projet de loi qui dépénalise l’avortement pendant les douze premières semaines de gestation, mais sous conditions. Les femmes qui souhaitent une IVG devront se soumettre à une procédure lourde : trois rendez-vous médicaux avant l’intervention et un quatrième juste après, précise le quotidien uruguayen La Diaria. “Une avancée à l’arrière-goût amer”, titre l’hebdomadaire Brecha. Le texte est trop tiède au goût des féministes. Présenté par le gouvernement la

Construire des logements ●●● Deux ans se sont écoulés avant que les autorités puissent enfin parler de “Ensemble”, une promesse de campagne et un programme proposé personnellement par le président de l’Uruguay en 2010, visant à améliorer les conditions de logement de ceux qui vivent dans la précarité, en particulier les mères célibataires avec trois ou quatre enfants à charge. “José Mujica avait demandé que les annonces ne soient faites que quand il y aurait des résultats à présenter”, explique le journal uruguayen La República. Le projet a été conçu pour apporter une première solution aux quelque 20 000 familles mal logées. Avec un budget annuel de 105 millions de pesos uruguayens (soit un peu plus de 4 millions d’euros), l’objectif est que le programme soit financé par des donateurs privés, qui reçoivent

semaine dernière en conférence de presse, “le projet devrait entrer en vigueur début décembre”, après sa promulgation par le président José Mujica, ajoute le journal. L’Uruguay devient ainsi le quatrième pays de la région à permettre l’interruption volontaire de grossesse, après Cuba, la Guyana et Porto Rico. En 2005, un projet comportant moins de restrictions était arrivé sur le bureau présidentiel pour sa promulgation, mais le prédécesseur de Mujica, Tabaré Vázquez, oncologue et socialiste, y avait mis son veto. Le sujet divise encore la société uruguayenne. en contrepartie des bénéfices fiscaux. Le premier de la liste ? Le président de l’Uruguay, qui fait don tous les mois de 70 % de son salaire. Pour le moment, 1 500 “solutions de logement” sont projetées ou en cours. Le programme repose aussi sur l’aide des volontaires (400 actuellement) dans la construction des maisons. Le ministère du Développement social attribue aussi des aides économiques aux enfants de 14, 16 ou 18 ans issus de familles aux très faibles ressources (elles doivent percevoir moins de 3 300 pesos – soit 130 euros – par personne et par mois pour y avoir droit) : 700 pesos (soit 27,60 euros) par mois pour ceux qui vont au collège et 1 100 pesos (43 euros) pour les lycéens, d’après El Diario. En contrepartie, les jeunes doivent finir leurs études.


46. À LA UNE

Courrier international — no 1152 du 29 novembre au 5 décembre 2012 ↓ Dans son bureau présidentiel. Photo Miguel Rojo/AFP

44 ← “Je l’ai invité à prendre un café, mais il a refusé”, souligne, amusée, Lucía Topolansky. Elle vit avec Mujica depuis 1985, mais ils ne se sont mariés qu’en 2005, discrètement, chez eux. Lucía a 68 ans et semble être en parfait accord avec son mari : pas seulement politiquement, mais aussi parce qu’elle a les mêmes cheveux blancs et courts, des vêtements simples, pas de boucles d’oreilles ni d’ongles vernis. Elle nous reçoit dans son bureau du Sénat, les murs sont décorés de photos de Mujica, du Che et de Carlos Gardel.

Jamais de cravate. Le roman politique de ces deux-là débute par le militantisme au sein du Mouvement de libération nationale–Tupamaros (MLN-T), quand ils voulaient en finir avec le capitalisme, et il a atteint son apogée lorsqu’elle l’a fait prêter serment comme président, en tant que la sénatrice la mieux élue en 2009. Lucía et Mujica ont eu d’autres conjoints durant leur période de clandestinité ; le sien a été tué. Mujica, lui, connaissait déjà la sœur jumelle de Lucía, mais il ne rencontra celle-ci pour la première fois que trois mois avant son emprisonnement. C’était en 1971. Tous deux s’évadèrent de prison – lui lors d’une évasion entrée au Livre des records de par le nombre d’évadés (111), elle en empruntant les égouts avec 37 autres femmes –, mais ils furent repris peu après. C’est seulement en 1985, avec la loi d’amnistie, qu’ils se sont retrouvés. Ils ont vécu un temps chez la mère de Mujica, à quelques minutes de la ferme qu’ils ont achetée par la suite. Les voisins racontent que pendant longtemps la maison était en adobe avec un toit de paille. La ferme est située dans le quartier Paso de la Arena, à la sortie ouest de Montevideo, où prospèrent la petite industrie, l’agriculture et l’élevage de poulets. Ironiquement, la maison de Mujica est située sur le chemin Colorado, derrière des arbres imposants qui la cachent aux regards extérieurs. Deux policiers, pas plus, la surveillaient le matin de notre venue, en août dernier. Mujica a refusé de s’installer dans la résidence officielle de la présidence, le palais Suárez y Reyes à Montevideo. Mais la ferme et lui ont dû quelque peu changer. Le président se rase désormais et il est obligé de porter un blazer, mais jamais de cravate ! Dans sa maison, des caméras de surveillance ont été installées. Mais Lucía et Mujica ne vivent pas seuls. Trois autres familles sont installées sur le domaine, géré sous forme de coopérative. Deux d’entre elles sont de vieilles connaissances politiques et la troisième a connu un temps des difficultés financières. Le testament du couple stipule que ces familles pourront continuer à vivre là après leur mort tant que cela leur sera nécessaire, puis le terrain sera destiné à une école agricole qu’ils sont en train de monter. Lucía et Mujica vivent chez eux uniquement avec leur chienne Manuela, handicapée d’une patte après avoir été écrasée par Mujica au volant d’un tracteur. “Il y a eu des compagnons qui ont eu des enfants. Moi, j’ai toujours fait le choix de la liberté et je n’en ai pas eu à cette époque, confesse la sénatrice. Mais il y a toujours des enfants dans la maison.” Negro Nievas, un infirmier et tourneur mécanique à la retraite âgé de 73 ans, est l’un des voisins de Mujica. Il nous montre des photos d’un barbecue en famille faites un week-end avec le couple présidentiel. Nievas possède une Ford Falcon bleue de 1975. Ils se sont connus lorsqu’il avait 7 ans. Ils étaient voisins et fréquentaient la même école. Quand je l’interroge sur leur enfance, il raconte que la mère de Mujica avait une boutique, près de l’école, où elle vendait du matériel scolaire et des fleurs. Il se met à pleurer. A plusieurs reprises, il est ému lorsqu’il parle de son ami.

UNE PRESSE RICHE La presse a longtemps peu parlé du président uruguayen. Le magazine brésilien Piauí! a été l’un des rares à faire son portrait approfondi début octobre. Berceau d’intellectuels comme le poète Mario Benedetti, l’écrivain Eduardo Galeano ou le dessinateur Hermenegildo Sábat, l’Uruguay compte une presse riche et pluraliste : l’hebdomadaire Brecha et le quotidien La República à gauche, l’historique El País (le quotidien le plus lu du pays, qui date de 1918), La Diaria, le dernier-né des quotidiens, de très bonne facture et plutôt proche du gouvernement, le quotidien de l’Opus Dei El Observador ou encore l’hebdomadaire Búsqueda, très à droite.

ARCHIVES courrierinternational. com “Le bling-bling débarque à Montevideo” : face à la consommation qui augmente, portrait du nouvel Uruguayen publié dans l’hebdomadaire Brecha (paru dans CI n° 1113, du 1er mars 2012.

Le président est obnubilé par les gens qui se retrouvent sans toit. Il a vendu des bâtiments publics, dont une résidence officielle à Punta del Este [célèbre station balnéaire du sud-est du pays], pour construire des logements sociaux et il a même proposé d’ouvrir le palais présidentiel aux sans-abri si les places venaient à manquer l’hiver dans les centres d’hébergement. De surcroît, il reverse la majorité de son indemnité présidentielle pour alimenter le plan logement du gouvernement dénommé “Ensemble”. Sympathisant du Parti national et commentateur politique de la radio El Espectador, Graziano Pascale a été, en 2007, le premier journaliste à affirmer que Pepe Mujica pourrait être le candidat du Frente Amplio. “Mujica, c’est ce vieil oncle un peu fou que l’on a tous dans nos familles. L’élire président a été une folie collective. Son personnage public ne s’accorde pas avec la vie normale de l’Uruguayen.” José Alberto Mujica Cordano est le premier enfant né du mariage de Demetrio Mujica et Lucy Cordano. Son père est mort jeune et sa dernière sœur est née avec des moyens intellectuels limités. C’est lui qui a toujours aidé sa mère, en plantant par exemple des Callas [l’arum des fleuristes]

à Rincón del Cerro, où se trouve aujourd’hui sa ferme. Lucy bénéficiait également de l’aide financière de son père, un immigré italien qui possédait une propriété de cinq hectares. Au lycée, José Alberto s’oriente vers le droit avant de s’engager politiquement à gauche. Dans une biographie écrite par un journaliste, il décrit ces années-là : “J’étais à moitié anarchiste. Le militantisme étudiant m’a en quelque sorte politisé. Je suis toujours anarchiste, pas mal libertaire, c’est incontestable.” Le MLN-T apparaît en 1965. Lorsqu’il rejoint le groupe, Mujica est lié à l’Union populaire, une organisation de gauche créée par des dissidents du parti Blanco. Lorsqu’on a demandé à Mujica s’il avait déjà tué quelqu’un, il a répondu qu’il visait mal. Quand le coup d’Etat se produit, la guérilla est déjà désarticulée et ses principaux leaders, dont Mujica, sont emprisonnés comme “otages” du gouvernement afin d’être exécutés en cas de nouvelles attaques du MLN-T. “Nous avons été le produit social d’une époque”, souligne Lucía Topolansky. Anahit Aharonian, une militante uruguayenne emprisonnée avec Lucía, a toujours l’âme tupamara. “Etre tupamaro, cela signifie que l’on continue à lutter pour

Verbatim

“Le pauvre, c’est celui qui a besoin de beaucoup” En juin dernier, lors de la conférence sur le développement durable des Nations unies Rio + 20, le président de l’Uruguay a fait un discours qui a été repris des centaines de milliers de fois sur les réseaux sociaux. Extraits. “Nous ne pouvons pas continuer, indéfiniment, à être gouverné par les marchés ; nous devons gouverner les marchés. […] Les anciens penseurs Epicure, Sénèque ou même les Aymaras disaient : ‘Celui qui est pauvre n’est pas celui qui possède peu, mais celui qui a besoin de beaucoup et qui désire toujours en avoir plus.’ […] Je viens d’un petit pays très riche en ressources naturelles. Dans mon pays,

il y a 3 millions d’habitants. Un peu plus de 3 millions. Mais il y a aussi 13 millions de vaches, les meilleures du monde. Près de 8 à 10 millions de moutons parmi les plus succulents. Mon pays exporte de la nourriture, des produits laitiers, de la viande. C’est une grande plaine où près de 80 % du territoire est exploitable. Mes compatriotes se sont battus pour obtenir la journée de travail de huit heures. Aujourd’hui, ils travaillent six heures. Mais celui qui travaille six heures doit cumuler deux boulots ; donc il travaille encore plus qu’avant. Pourquoi ? Parce qu’il accumule les crédits à rembourser : la moto, la voiture… toujours plus de crédits.

Et, quand il a fini de payer, c’est un vieillard perclus de rhumatismes, comme moi, et la vie est passée. Je vous pose la question. Est-ce que c’est cela la vie ? Nous touchons ici au cœur du problème. Le développement ne doit pas être opposé au bonheur, il doit favoriser le bonheur des hommes, il doit favoriser l’amour, les relations humaines, permettre de s’occuper de ses enfants, d’avoir des amis, d’avoir le nécessaire. Parce que c’est précisément la chose la plus précieuse. Et, dans notre combat pour l’environnement, n’oublions pas que l’élément essentiel, c’est le bonheur des hommes. Merci.


URUGUAY. 47

Courrier international — no 1152 du 29 novembre au 5 décembre 2012 ↓ Mars 2012. En déplacement dans la banlieue de Montevideo où un corps vient d’être retrouvé, peut-être celui d’un disparu de la dictature militaire (1973-1985). Photo Reuters

UNE TERRE D’ACCUEIL Pour fuir l’instabilité ou la crise, les uns viennent d’Argentine et les autres d’Espagne, en quête de travail et d’une meilleure qualité de vie. —El Observador Montevideo

D

la justice sociale. Le changement, ce n’est pas de donner quelques pièces aux gens. Je ne veux pas d’un bon capitalisme, il est impossible de l’humaniser.” Elle est agronome et nous reçoit chez elle, loin du centre de Montevideo. Elle fait partie des gens déçus par la présidence de Mujica. Elle regrette également que sa femme refuse de parler du passé. “Avec Lucía, on n’a jamais travaillé sur la mémoire. Elle disait toujours : ne me prenez pas la tête avec ça.” Le président a même défendu la simple détention à domicile, du fait de leur grand âge, pour les quelques militaires emprisonnés en raison des crimes commis pendant la dictature. La sénatrice Constanza Moreira affirme qu’il a fallu convaincre Mujica de se porter candidat. Il pensait qu’il était trop vieux pour cela. Pendant la campagne, Lucía était à la fois secrétaire et attachée de presse. Il disait aux journalistes que, s’il n’était pas élu, il ne serait plus sénateur et se consacrerait à la culture des blettes. Mujica a fait campagne en promettant un gouvernement plus proche de celui de Lula, son ami et son modèle politique, que de celui de Chávez. Mais il maintient de bonnes relations avec son homologue vénézuélien. Comme les partis sont plus importants que les personnalités en Uruguay, Tabaré Vázquez est à nouveau un choix logique pour le Frente Amplio en vue de l’élection présidentielle de 2014, car il est le candidat le plus consensuel pour la coalition au pouvoir. Daniele Astori, le vice-président actuel [battu aux primaires par Mujica en 2009, ministre de l’Economie de Vázquez], pourrait être une alternative. Il est en partie responsable de la politique économique à succès du pays. Les salaires ont progressé de 36,6 % en sept ans, grâce notamment à une croissance économique moyenne de 6,4 %. Le taux de chômage, 5,3 %, est au plus bas ; 13,7 % des Uruguayens vivent sous le seuil de pauvreté, soit une baisse de cinq points en un an. L’analphabétisme a quasiment disparu en Uruguay et tous les enfants sont scolarisés. Aucun des pays du Mercosur n’a des indicateurs sociaux aussi bons. Les enquêtes d’opinion les plus récentes montrent que 39 % des Uruguayens approuvent le gouvernement du Frente Amplio et que 49 % apprécient Mujica. Au début de son mandat, il avait 20 % de plus d’opinions favorables. Les bisbilles avec l’Argentine, la violence, l’impression que le président parle plus qu’il ne fait et la faillite de Pluna, l’unique compagnie aérienne uruguayenne, explique en partie cette chute dans les sondages.

Mujica aime philosopher et c’est un passionné d’anthropologie et de botanique. Il a pour habitude de parler à la nation de la nature humaine et de “la fragilité de notre écorce civilisatrice”. “Les gens doivent avoir à l’esprit qu’être vivant est un miracle. Nous sommes venus du silence minéral et nous retournerons dans le silence minéral”, a-t-il affirmé récemment. Mujica explique qu’il a choisi d’être pauvre pour être riche et il évoque toujours comme une prison le fait de payer à crédit des biens matériels. Lors de la récente conférence du groupe Rio + 20 [en juin 2012], il a également expliqué que “les vieux penseurs – Epicure, Sénèque et même les Aymaras – définissaient le pauvre non pas comme celui qui a peu, mais comme celui qui a une infinité de besoins et désire toujours plus que ce qu’il a”.

Psychose délirante. Parmi les neuf anciens dirigeants tupamaros qui étaient considérés comme “otages” pendant la dictature, on prétend que deux sont sortis de prison affaiblis mentalement : Henry Engler et Pepe Mujica. Engler, à qui on diagnostiqua une psychose délirante, présenta en 2002 à Stockholm, lors de la conférence mondiale sur Alzheimer, le travail le plus important sur cette maladie depuis sa découverte. Aujourd’hui âgé de 65 ans et directeur du Centre uruguayen d’imagerie moléculaire à Montevideo, Engler nous a confié pour quelle raison Mujica et lui étaient arrivés aussi loin, après être presque devenus fous. “Dans la lutte pour se surpasser soi-même, on laisse de côté les pensées de haine et de rancœur, et la solidarité se transforme en une forme de satisfaction permanente. On peut également survivre à travers la haine, mais on ne trouve pas le bonheur de cette façon-là. Aujourd’hui, nous sommes fous, mais fous de nombreux rêves.” Fin décembre 2011, Mujica a visité un hôpital psychiatrique. Il a évoqué l’époque de sa folie avec les médecins et les patients. Et il leur a expliqué que, dans son cachot, il entendait des bruits et était devenu fou. Il était suivi par une psychiatre, on lui donnait de nombreux médicaments, qu’il jetait ensuite. “Mais cette femme m’a beaucoup aidé en obtenant que je puisse lire et écrire. Cela faisait des années que je n’avais rien lu ni écrit”, déclara-t-il. Mujica précisa ensuite qu’il avait demandé des ouvrages de chimie afin de les copier et de pouvoir organiser sa pensée. De sorte qu’il récupéra la raison et put, à sa sortie de prison, retourner à la politique et accéder à la présidence. “Et me voilà ici, encore plus fou qu’avant.” —Carol Pires

e plus en plus d’Ar gentins, privés de perspectives dans leur pays, regardent l’Uruguay comme l’espoir d’avoir une nouvelle vie et de trouver de travail. Leurs demandes d’emploi se sont multipliées ces derniers mois, en raison d’une part du contrôle des changes imposé par le gouvernement argentin [pour limiter la fuite des dollars] et, d’autre part, de l’incertitude politique et sociale [un an après la réélection de Cristina Kirchner, le mécontentement ne fait que croître].

Recherche ingénieurs. Le profil de l’Argentin qui décide de s’installer dans le pays voisin est celui d’un professionnel instruit, au CV intéressant. Il n’y a pas de place pour tous, étant donné la petite taille du marché uruguayen, mais la tendance est très nette. Dans le domaine de l’ingénierie et des technologies de l’information, l’insertion professionnelle est rapide. Pour les comptables et les commerciaux, cela va moins vite, mais ils parviennent en général à leur objectif. Qu’est-ce qui attire les Argentins en Uruguay ? La proximité géographique est un

facteur déterminant, ainsi que les affinités culturelles. Ils sont aussi épris de valeurs qui tendent à se perdre en Argentine. “Ici, on recherche la stabilité sociale, politique et économique, la possibilité d’élever ses enfants dans un climat plus tranquille”, affirme Geraldine Delfino, directrice des ressources humaines chez PricewaterhouseCoopers. “Ils ne viennent pas pour gagner plus”, concède Federico Kuzel, consultant en ressources humaines chez KPMG. “Ils recherchent plutôt une meilleure qualité de vie. Entre 2006 et 2007, on voyait venir deux types d’Argentins. Il y avait le yuppie, qui arrivait avec une image idéalisée de l’Uruguay, se voyant déjà travailler sur son ordinateur depuis Cabo Polonio [station balnéaire uruguayenne, récemment encore d’accès difficile et sans électricité], et puis il y avait l’Argentin de plus de 45 ans, qui est encore sur les rangs aujourd’hui.” Parmi les candidats à l’immigration attirés par l’Uruguay, on trouve également des Européens, – des Espagnols notamment qui cherchent un refuge face à la grave crise financière où est plongé le Vieux Continent. Même si le marché paraît diversifié, toutes les professions ne sont pas logées à la même enseigne. Pour Geraldine Delfino, “on manque avant tout d’ingénieurs”. —Pedro Dutour

Substitution d’immigrés ●●● Son emplacement entre deux voisins de taille considérable, le Brésil et l’Argentine, a fait de l’Uruguay un pays d’arrivée de migrants. A partir des années 1960, et surtout avec le début de la dictature militaire, en 1973, la tendance s’est inversée, et le nombre d’émigrés s’est accru. Le retour à la démocratie, en 1985, n’a pas vraiment changé les choses. D’après l’hebdomadaire uruguayen Brecha, le recensement de 2011 révèle que le “stock” d’immigrés est le même qu’en 1996 : seulement 3 % de la population est étrangère, contre 17 % en 1908. En revanche, “il est en train de se produire une substitution d’immigrés : ces Européens qui sont arrivés dans la première moitié du XXe siècle commencent à disparaître, et les nouveaux migrants proviennent de l’Argentine (35 %) et du Brésil (17 %), mais aussi de l’Espagne (16 %) et de l’Italie (7 %)”, précise le journal.


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TRANSVERSALES

transversalesi.e économ

Courrier international — no 1152 du 29 novembre au 5 décembre 2012

Science .........52 Médias ..........54 Signaux .........55

—Financial Times

professionnelle et une fédération patronale se sont alliées pour lancer cette année un cursus de deuxième i diriger un grand hôtel en cycle offrant une formation prapleine crise financière vous tique reconnue aux personnes souparaît difficile, alors imagi- haitant gérer d’anciennes entreprises nez ce que cela peut être quand de la Mafia. L’objectif est de former l’établissement a été confisqué à la des cadres expérimentés qui seront Mafia. “Je ne sais pas trop si c’était déployés dans toute l’Italie. Le prode l’intrépidité ou de la stupidité, mais gramme comprend entre autres la je me suis lancé là-dedans comme dans visite du San Paolo et des rencontres n’importe quel autre travail”, raconte avec Luigi Turchio. d’une voix douce Luigi Turchio, “Nous avons besoin de professionl’administrateur judiciaire du San nels non seulement pour maintenir Paolo Palace. Cet hôtel de quatorze ces entreprises en activité, mais aussi étages et 283 chambres est situé en pour les développer de façon à poubordure de Brancaccio, un quar- voir démontrer que, lorsque l’Etat tier infesté par la Mafia, à Palerme, prend le relais de la Mafia, ça ne se la capitale de la Sicile. traduit pas par des suppressions d’emLes actes d’intimidation du par- plois”, explique Marella Caramazza, rain local – dont la maîtresse fai- qui dirige la Fondazione Istud. Cette sait partie du personnel – ne sont école de gestion située près de Milan que quelques-uns des défis aux- assure ce cursus avec deux autres quels l’administrateur a été con- établissements similaires : Bocconi, fronté depuis dix-neuf ans qu’il gère à Milan, et Luiss, à Rome. “Nous l’hôtel. Il a dû licencier des employés devons montrer que, lorsqu’elles sont qui étaient toujours gérées dans la légalité, aux ordres du parrain ces entreprises peuvent emprisonné et renéêtre rentables et créer gocier des contrats qui des emplois pour la comavaient été passés avec munauté.” Luigi Turla Mafia. chio reconnaît que ses Le fait que Luigi 71 employés à plein Turchio soit toujours temps sont peut-être aux commandes de trop nombreux, mais FOCUS l’hôtel illustre la lenseuls ceux qui étaient teur du système judiciaire en Italie. liés à la Mafia ont été licenciés. Généralement, il s’écoule une diLa fondation Istud a reçu zaine d’années entre la confisca- 250 demandes d’inscription, pour tion des biens d’une personne 63 places. Le programme dure cinq inculpée d’appartenance à une orga- mois. Il est financé par Aldai, une nisation criminelle et le jugement association de cadres de Lombardie, final qui en transfère défi- et Assolombarda, une fédération nitivement la propriété à patronale régionale. l’Etat. Ensuite, il faut sou“La perspective d’aider ces sociétés vent encore des années pour à survivre et à prospérer est très séduique les autorités trouvent un sante, et c’est pour ça que j’ai posé ma acheteur. En attendant, l’entreprise candidature”, confie Antonio Pardo, dépérit ou met la clé sous la porte, 49 ans, un consultant en audit et ce qui détruit des emplois et pro- marketing qui s’est inscrit à la forvoque des troubles sociaux. mation. Celle-ci comporte douze “Je me suis progressivement atta- jours de cours, assurés entre autres ché à cet hôtel, mais je n’aurais pas intervenants par un juge anti-Mafia dû, parce que tôt ou tard l’Etat le de Calabre, et trente jours de visites vendra et je devrai passer à autre d’entreprises. “Nous avions tous lu chose”, confie Luigi Turchio en par- des choses sur le fonctionnement du courant les lieux. Cet immense blanchiment d’argent, mais les visites hôtel ayant vue sur la mer dispose et les études de cas nous ont montré d’un auditorium de 900 places et comment ça se passait sur le terrain.” d’une piscine sur le toit, d’où l’on Le groupe d’étudiants, qui compeut contempler Palerme et la côte. prenait dix femmes, a travaillé sur Les quelque 1 600 biens confis- les particularités financières des qués à la Mafia dans le pays com- biens confisqués. Ils ont, par prennent des entreprises du exemple, décortiqué les contrats bâtiment, des cliniques, des mines, avec les fournisseurs et les alterdes châteaux, des usines, des villas, natives à la Mafia comme source des vignobles, des hôtels et des de financement. Luigi Turchio, pour sa part, a dû supermarchés. Toutes ces entreprises ont du mal à accéder au se former sur le tas. “Je suis arrivé crédit. Et les gestionnaires comme à la porte de l’hôtel avec mon attachéM. Turchio, dotés des compétences case et le document du tribunal monnécessaires pour affronter des si- trant que j’étais le responsable. Personne tuations particulièrement délicates, ici ne savait que faire de moi”, se souvient-il. C’était en 1994, il avait alors sont rares. Pour combler ce déficit, trois 30 ans, et l’hôtel existait depuis écoles de gestion, une association trois ans. “J’ai reçu des menaces au

(extraits) Londres

S ITALIE

Un diplôme pour gérer l’argent de la Mafia Reprendre en main une entreprise confisquée à un parrain mafieux n’est pas chose facile. Trois écoles de gestion ont monté un cursus spécialisé. ↙ Dessin d’Ares, La Havane.


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Courrier international â&#x20AC;&#x201D; no 1152 du 29 novembre au 5 dĂŠcembre 2012

dĂŠbut, des gens me disaient de ne pas toucher Ă  leur argent, mais, dans lâ&#x20AC;&#x2122;ensemble, je nâ&#x20AC;&#x2122;ai pas eu trop de problèmes.â&#x20AC;? La dĂŠcoration du San Paolo est quelque peu datĂŠe, mais il nâ&#x20AC;&#x2122;y a pas de crĂŠdit pour la remettre au goĂťt du jour. Depuis 2007, annĂŠe oĂš les recettes ont atteint un niveau record, le chiďŹ&#x20AC;re dâ&#x20AC;&#x2122;aďŹ&#x20AC;aires de lâ&#x20AC;&#x2122;hĂ´tel ne cesse de baisser. Depuis quâ&#x20AC;&#x2122;il a ĂŠtĂŠ nommĂŠ administrateur de Villa Santa Teresa, une clinique de radiologie et de mĂŠdecine nuclĂŠaire de Bagheria, une ville situĂŠe Ă  quinze kilomètres Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;est de Palerme, Andrea Dara lâ&#x20AC;&#x2122;a transformĂŠe en une entreprise prospère. Ce comptable y est parvenu grâce Ă  un emprunt qui lui a permis dâ&#x20AC;&#x2122;investir et Ă  un gestionnaire compĂŠtent qui a pris le poste de directeur. â&#x20AC;&#x153;Tous les administrateurs judiciaires nâ&#x20AC;&#x2122;ont pas la chance dâ&#x20AC;&#x2122;avoir Ă  leur cĂ´tĂŠ un bon gestionnaire. Il est important de former des professionnels qui arriveront avec des idĂŠes claires, explique-t-il. Si mon directeur sâ&#x20AC;&#x2122;en va, comment ferai-je sâ&#x20AC;&#x2122;il nâ&#x20AC;&#x2122;y a pas des gens convenablement formĂŠs prĂŞts Ă  le remplacer ?â&#x20AC;? Comme Luigi Turchio, Andrea Dana a dĂŠcouvert, lorsquâ&#x20AC;&#x2122;il a pris ses fonctions, quâ&#x20AC;&#x2122;il avait trop

dâ&#x20AC;&#x2122;employĂŠs. Sur les 120 salariĂŠs, 40 occupaient des postes qui nâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠtaient pas nĂŠcessaires. Il a donc ďŹ nancĂŠ leur reconversion : 11 chauffeurs, par exemple, sont devenus techniciens de laboratoire. Marcello Laccisaglia, qui a suivi la formation, serait prĂŞt Ă  aider Andrea Dara et dâ&#x20AC;&#x2122;autres administrateurs, mais il ne sait pas sâ&#x20AC;&#x2122;il en aura la possibilitĂŠ. â&#x20AC;&#x153;Tant quâ&#x20AC;&#x2122;il nâ&#x20AC;&#x2122;y aura pas de loi prĂŠcisant que lâ&#x20AC;&#x2122;administrateur judiciaire doit ĂŞtre assistĂŠ par un gestionnaire professionnel, nous risquons de ne pas pouvoir appliquer ce que nous avons apprisâ&#x20AC;?, conďŹ e-t-il. Pour le moment, aucun des 63 professionnels formĂŠs nâ&#x20AC;&#x2122;a ĂŠtĂŠ engagĂŠ par les autoritĂŠs. Mais Marella Caramazza, qui a rĂŠcemment prĂŠsentĂŠ cette formation lors dâ&#x20AC;&#x2122;une confĂŠrence Ă  laquelle participaient des responsables du gouvernement, pense que les choses vont changer. â&#x20AC;&#x153;Le cursus a montrĂŠ quâ&#x20AC;&#x2122;on pouvait faire quelque chose pour lutter contre la MaďŹ a, mais, si nous ne parvenons pas Ă  employer ces gestionnaires, nous aurons ĂŠchouĂŠâ&#x20AC;?, conclut Romano Ambrogi, le prĂŠsident dâ&#x20AC;&#x2122;Aldai. â&#x20AC;&#x201D;Eric Sylvers

Un serment dâ&#x20AC;&#x2122;Hippocrate pour les patrons de demain Depuis la crise ďŹ nancière, certaines ĂŠcoles de gestion font signer une charte dâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠthique Ă  leurs ĂŠtudiants. Mais ce dispositif est perfectible. â&#x20AC;&#x201D;The Wall Street Journal (extraits) New York

A

u printemps 2009, au plus fort de la crise ďŹ nancière, Scott Holley et quelquesuns de ses camarades de promotion de la Harvard Business School [Massachusetts] ont signĂŠ une charte aussi noble quâ&#x20AC;&#x2122;inĂŠdite : le serment du MBA [master of Business administration], sâ&#x20AC;&#x2122;engageant ainsi Ă  â&#x20AC;&#x153;servir le bien communâ&#x20AC;? et Ă  Ĺ&#x201C;uvrer pour une prospĂŠritĂŠ ĂŠconomique, sociale et environnementale durable dans le monde. â&#x20AC;&#x153;Lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠthique est un sujet qui revient rĂŠgulièrement dans les aďŹ&#x20AC;aires, dans diffĂŠrents contextes, au jour le jourâ&#x20AC;?, assure Scott Holley, dĂŠsormais viceprĂŠsident du cabinet-conseil bostonien Harken Capital Advisers.

Ce serment a dĂŠclenchĂŠ une sorte de rĂŠvolution dĂŠontologique dans les ĂŠtudes de gestion. SignĂŠ par des milliers dâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠlèves issus des ĂŠcoles de commerce de divers pays, il a ralliĂŠ Ă  sa cause les Nations unies et dâ&#x20AC;&#x2122;autres grandes organisations et a donnĂŠ naissance lâ&#x20AC;&#x2122;annĂŠe dernière Ă  une association Ă  but nonlucratif, Oath Project. Scott Holley avoue pourtant ne jamais avoir relu son serment ni mĂŞme y avoir repensĂŠ depuis le jour oĂš il a dĂŠcrochĂŠ son diplĂ´me, et il nâ&#x20AC;&#x2122;est pas le seul dans ce cas. â&#x20AC;&#x153;Les symboles sont importantsâ&#x20AC;?, souligne Rakesh Khurana, qui enseigne le comportement organisationnel Ă  la Harvard Business School et a participĂŠ Ă  la rĂŠdaction de la charte. â&#x20AC;&#x153;Le serment invite-t-il Ă  un moment de rĂŠďŹ&#x201A;exion ? Oui. Il a ĂŠgalement ouvert un dĂŠbat

nĂŠcessaire sur ce que nous devrions attendre de nos entreprises et de nos business schools.â&#x20AC;? La Thunderbird School of Global Management [Arizona] a elle aussi instituĂŠ un serment sur lâ&#x20AC;&#x2122;honneur quâ&#x20AC;&#x2122;elle a intĂŠgrĂŠ en 2006 Ă  ses procĂŠdures dâ&#x20AC;&#x2122;admission, Ă  son cursus et Ă  ses cĂŠrĂŠmonies de remise de diplĂ´mes. Il aura toutefois fallu une crise ďŹ nancière internationale pour que lâ&#x20AC;&#x2122;idĂŠe devienne autre chose quâ&#x20AC;&#x2122;un cas dâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠcole. DĂŠbut 2009, Max Anderson, condisciple de Scott Holley, a lancĂŠ lâ&#x20AC;&#x2122;idĂŠe dâ&#x20AC;&#x2122;un serment de ce type pour les ĂŠtudiants de Harvard. â&#x20AC;&#x153;Nous avons craquĂŠ une allumette et le feu sâ&#x20AC;&#x2122;est propagĂŠ un peu partoutâ&#x20AC;?, explique cet ancien ĂŠlève qui travaille aujourdâ&#x20AC;&#x2122;hui pour le fond dâ&#x20AC;&#x2122;investissement Bridgewater Associates.

   

      

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TRANSVERSALES

Courrier international — no 1152 du 29 novembre au 5 décembre 2012

↘ Dessin de Cost, paru dans Le Soir, Bruxelles

↘ Dessin de Walenta, Pologne.

De l’université de Singapour à l’Institut indien de gestion de Bangalore en passant par la Cass Business School de Londres et l’Esade de Madrid, plus de 7 000 étudiants en MBA ont prêté serment sur Internet, en classe ou lors de la remise de leur diplôme. Ils se sont engagés à tenir une série de promesses clairement énumérées et, notamment, à “ne pas céder à la corruption, à la concurrence déloyale ou à des pratiques nuisibles à la société”. Si ces objectifs peuvent paraître ambitieux, la première version de la charte était encore plus contraignante, exigeant des signataires qu’ils “veillent aux intérêts [de leurs] actionnaires, collègues, clients et de la société.” Elle s’est attiré les foudres de certains professeurs de finance, comme Theo Vermaelen, de L’Institut européen d’administration des

affaires de Fontainebleau (Insead), qui jugeait ce manifeste contraire aux intérêts des actionnaires ; les étudiants de l’Insead se distinguent d’ailleurs par leur réticence, avec, à ce jour, onze signataires seulement.

Suivi des signataires. De nombreux candidats à un MBA ont également refusé de signer le serment, estimant qu’il était mal rédigé. Les responsables d’Oath Project ont réagi à ces critiques en revoyant leur copie. Aidés de quelques gourous du management, ils ont reformulé le texte pour en faire un véritable “serment d’Hippocrate pour les affaires” qui, selon ses partisans, serait applicable dans tous les pays du monde. Au-delà de sa teneur cependant, c’est surtout l’identité des signataires qui pose problème. “L’association Oath Project est pétrie de bonnes intentions, mais si elle ne se montre pas un peu plus rigoureuse dans ses procédures de signature, elle risque de ternir sa réputation”, prévient Martin Damsgaard, chef de projet à l’Aarhus School of Business, au Danemark. La liste des signataires du serment du MBA compte

en effet 437 diplômés d’Aarhus, mais M. Damsgaard affirme qu’à de rares exceptions près ces étudiants n’ont jamais fréquenté son établissement. Le suivi des signataires devrait être amélioré. “Un rappel de leur promesse, sous la forme d’un simple courriel par exemple, serait certainement efficace”, estime M. Holley. “Le suivi fait partie intégrante de notre mission”, confirme Debra Wheat, directrice exécutive d’Oath Project. “Mais, ajoute-t-elle, l’engagement personnel perdrait de son authenticité s’il était soumis à un contrôle. Nous essayons plutôt de recueillir des témoignages de gens qui prennent leur serment au sérieux et l’appliquent au quotidien dans leur vie professionnelle.” A cette fin, Oath Project publie depuis peu une lettre d’informations mensuelle, en laissant ses adhérents faire la démarche de s’abonner en ligne. Certains programmes de MBA assurent eux-mêmes ce suivi : les étudiants de l’Incae, au Costa Rica, et de l’Université nationale de Chengchi, à Taïwan, ont ainsi créé sur leurs campus respectifs des clubs du serment. Celui de Chengchi organise régulièrement des groupes de discussion où étudiants et diplômés se retrouvent pour parler d’éthique des affaires, et des cycles de conférences animées par des hommes d’affaires renommés. Avoir prêté serment et pouvoir en débattre au sein d’une communauté “aide vraiment à réfléchir à ces zones grises, à mieux cerner ce qui est bon et ce qui est mauvais pour les affaires et la société dans son ensemble”, affirme Alejandro Castro Alfaro, fondateur du club du serment de l’Incae. “C’est particulièrement important en l’Amérique latine où la corruption est endémique.” L’idée de soumettre des chefs d’entreprise à une charte déontologique, au même titre que les médecins ou les avocats, est aussi ancienne que les écoles de gestion et remonte à plus d’un siècle. Mais l’optimisation des gains des actionnaires a largement pris le pas sur tous les codes de conduite tacites. S’il était correctement mis en œuvre, le serment du MBA pourrait déboucher sur une manière bien plus socialement responsable d’enseigner le management. —Deborah Steinborn

ARCHIVES courrierinternational.com “Voici venu le temps des serments”. Dans cet article, publié dans CI n°1001, du 7 janvier 2010, le quotidien britannique The Independent annonçait que les étudiants en MBA se bousculaient pour signer une nouvelle charte éthique.

LA VIE EN BOÎTE

Quand le DRH devient directeur du bonheur —Dinero (extraits) Bogotá

I

maginez que, sur votre carte de visite, votre fonction soit ainsi libellée : “directeur du bonheur”, “rédacteur multifacettes” ou “ange de service”. Même si cela paraît saugrenu, certaines entreprises, fort rentables, n’hésitent pas à créer de tels postes. “Nous voulons faire en sorte que chaque personne qui travaille dans l’entreprise ne soit pas uniquement motivée par le salaire, qu’elle comprenne que son travail change la vie des gens”, explique Andrés Moreno, fondateur et président de l’école en ligne Open English. Dans le cadre de cette stratégie, l’entreprise a créé le poste de directeur du bonheur (responsable des ressources humaines) qui a pour mission de diffuser une culture de l’optimisme et de la coopération au sein de la société. “Il doit, entre autres, organiser des concertations et des entretiens, en veillant à la fluidité de la communication, afin d’assurer l’harmonie et la satisfaction dans le travail.” Chez Andrés Carne de Res [Andrés Viande de bœuf, un restaurant qui est une institution à Bogotá] on fait preuve depuis l’ouverture d’une vraie originalité : les tables portent des noms poétiques en guise de numéros. De même, l’esprit du lieu veut que l’on célèbre de temps à autre le restaurant comme “Paradis païen”, “Foyer allumé”, “Restaurant atypique” ou “le Navire d’Andrés”. Andrés Jaramillo, le fondateur, est “le Gabier du navire”. Le nouveau directeur général a été baptisé “Premier ministre” (il a aussi le titre de “Timonier”). Il est secondé par les ministres “du Talent humain”, “des Relations extérieures”, “de la Parole”, “des Achats”, “du Trésor” ou “de la Qualité gastronomique”. “Chacun met toute son âme et tout son cœur pour maintenir le navire à flot”, assure Guillermo Moreno Anzola, rédacteur multifacettes au sein du ministère de la Parole, chargé d’écrire toutes sortes de textes sur différents aspects du travail. “Les ministres coordonnent et dirigent les membres de l’équipage, toujours au service des clients. Des clients que nous appelons affectueusement des pèlerins ou des dévots.” Il y a aussi des vice-ministres et des anges de service. “Ministre signifie également serviteur, représentant, ajoute Moreno. Il ne s’agit pas seulement d’un titre, c’est un engagement que l’on prend en signant son contrat de travail (ou “d’abordage”). Le salarié qui prend un poste peut lui donner un nom, pourvu qu’il mette en avant son esprit d’initiative et sa créativité, et qu’il soit en harmonie avec les autres.”—


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Courrier international — no 1152 du 29 novembre au 5 décembre 2012

SCIENCES ET INNOVATION

Quand viendra le temps des cyborgs Société. Les prothèses bioniques pourraient un jour compenser n’importe quel handicap, améliorer nos performances… et poser des problèmes juridiques.

→Dessin de Kopelnitsky, Etats-Unis.

The Economist (extraits) Londres

I

l y a quelques mois, lors d’une conférence organisée par The Economist, Hugh Herr, roboticien au Massachusetts Institute of Technology (MIT), à Cambridge, a défini le handicap comme un état qui persiste “à cause de retards technologiques”. A l’en croire, le XXIe siècle verra l’élimination de la plupart des handicaps. Au beau milieu de son discours, après avoir déambulé sur la scène pendant dix minutes, il a remonté ses jambes de pantalon et montré ses jambes bioniques, puis s’est mis à danser la gigue. De quoi donner encore plus de poids à ses propos. A l’avenir, a-t-il dit, un patient pourra décider de faire remplacer un membre douloureux, arthrosique, par un équivalent robotique parfaitement fonctionnel. C’est précisément pour réfléchir à ce type de situation, ainsi qu’aux probl��mes juridiques et éthiques particulièrement épineux qu’elles vont poser, qu’un nouveau projet de recherche a été lancé, en mars. Une prothèse fait-elle légalement

partie de votre corps ? Quand y at-il lieu d’amputer un membre et de le remplacer par un membre robotique ? Le projet RoboLaw a pour but d’anticiper de tels cas et d’examiner les éventuels changements de cadres juridiques qui permettront de s’adapter aux améliorations de technologies comme la bionique et les interfaces neuronales. Financé à hauteur de 1,9 million d’euros, dont 1,4  million provient de la Commission européenne, ce projet réunit des ingénieurs, des juristes, des philosophes et des spécialistes de l’amélioration des capacités humaines. Erica Palmerini, de l’Ecole supérieure Sainte-Anne de Pise (SSSA), dirige le projet. Elle estime qu’il existe un “besoin urgent” de réglementation et de législation pour encadrer les nouvelles technologies, notamment en matière de prothésie et d’implants. Neil Harbisson, un artiste daltonien qui porte un eyeborg [mot-valise formé à partir de eye et cyborg] – un appareil qui lui permet d’“entendre” les couleurs –, a convaincu les autorités britanniques de l’autoriser à porter le dispositif sur la photo de son

passeport, arguant qu’il fait partie de son corps. Voilà qui donne un aperçu des problèmes juridiques à venir. Les spécialistes du droit de la technologie, de l’Institut Tilburg pour le droit, la technologie et la société, aux Pays-Bas, travaillent à repérer les problèmes juridiques éventuels liés aux définitions de l’autonomie, du handicap, de la normalité et de l’égalité humaines. Par exemple, si des dispositifs robotiques peuvent faire recouvrer la mobilité, il faudra sans doute envisager une redéfinition du handicap, laquelle pourrait entrer en contradiction avec les principes qui régissent les droits liés à l’invalidité. Entre-temps, des philosophes de l’université Humboldt, à Berlin, réfléchissent aux différentes manières dont les technologies robotiques pourraient remettre en cause ce qu’on entend par “humain”. Eston un être humain parce qu’on possède un corps d’une forme particulière ou en vertu de facteurs culturels ? Des technologies comme les exosquelettes, qui accroissent la force, ou les implants qui améliorent la mémoire vont mettre à mal ces deux définitions. De leur côté, les chercheurs de l’université de Reading, au Royaume-Uni, travaillent sur des technologies d’avenir qui devraient démultiplier les capacités humaines : systèmes embarqués qui augmenteront les facultés sensorielles ou en apporteront de nouvelles, implants qui amélioreront la mémoire, permettront d’envoyer des messages ou de commander des appareils par la pensée, etc. De tels dispositifs seront utilisés dans un premier temps pour surmonter des handicaps, mais à terme ils serviront peut-être aussi à accroître les performances des personnes valides. Les responsables de la réglementation doivent néanmoins faire preuve de prudence. Noel Sharkey, informaticien à l’université de Sheffield, au Royaume-Uni, estime qu’une réglementation trop rigide pourrait brider l’innovation. En revanche, le flou juridique laisserait les chercheurs, les médecins, les patients et les assureurs dans l’obscurité. Les participants au projet RoboLaw espèrent qu’ils auront évité ces deux écueils lorsqu’ils rendront leurs conclusions, en 2014.—

ARCHIVES courrierinternational.com Avenir. Bientôt, des prothèses sensibles, des implants cérébraux et des exosquelettes surpuissants. “A la rencontre de l’humanité 3.0”, un article du US News & World Report paru dans CI n° 1000 (du 1er janvier 2010), à retrouver sur notre site.

Amputer plus pour vivre mieux Médecine. Aux Etats-Unis, des patients amputés renouvellent l’opération afin de bénéficier de membres artificiels de pointe.

—The New York Times (extraits) Etats-Unis

E

nviron 2 millions d’Amé ricains vivent avec une amputation, d’après l’Amputee Coalition [l’association nationale des amputés]. Mais, à l’heure où les membres artificiels bénéficient de technologies de plus en plus perfectionnées, de nombreuses personnes amputées font un choix qui aurait été impensable autrefois. Loin de vouloir préserver ce qui reste de leur membre amputé, elles optent pour une amputation plus large afin de retrouver une fonction plus proche de la normale. Il s’agit le plus souvent d’amputations audessous du genou, qui permettent aux patients de profiter de prothèses robotiques. Revêtues d’une “peau” en silicone, ces prothèses sont aussi vraies que nature : elles sont équipées de moteurs et de microprocesseurs qui reproduisent les mouvements naturels du corps humain. Les familles des amputés voient rarement d’un bon œil ces méthodes radicales. Ainsi, Michael LaForgia a dû déployer des trésors de persuasion pour convaincre sa femme. M. LaForgia, 46 ans, gestionnaire de programmes à Smithtown, dans l’Etat de New York, et marathonien, a contracté une méningite bactérienne en 2005, qui l’a privé des orteils de son pied gauche, ainsi que du talon et de la voûte plantaire de son pied droit. Les chirurgiens ont tenté de reconstruire son pied droit avec des muscles prélevés sur son dos, mais il ne pouvait pas porter de chaussures normales, ni courir, faire du vélo ou continuer d’entraîner les équipes de baseball et de football de ses enfants. Il a été “soulagé et emballé” de se faire amputer de la jambe droite un an et demi plus tard afin de recevoir une prothèse dite “à haute activité”. “J’avais tellement envie d’être débarrassé de ce pied : il représentait tout ce que je ne pouvais plus faire”, explique M. LaForgia. La technologie des nouvelles prothèses progresse très rapidement. A l’université Johns Hopkins, des chercheurs financés par le Defense Advanced Research Projects Agency [DARPA, l’agence de l’armée américaine pour la recherche et le développement] ont travaillé à la mise au point de nouvelles prothèses pour les soldats amputés des extrémités supérieures. Le but est de mettre au point des prothèses dont la dextérité, la force, la taille et le poids ressemblent à ceux des membres humains et que les anciens combattants pourront un jour commander par la pensée. —Alexis Okeowo


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MÉDIAS

↙ Dessin de Vlahovic, Belgrade.

Un message de paix qui dérange Inde. Hindous et musulmans sont frères, proclame l’hebdomadaire Aap Ki Taqat. Ses locaux viennent d’être vandalisés.

—The Indian Express (extraits) New Delhi

D

ans le bureau de Manzar Mehdi, situé dans la mosquée Hasan Raza Khan, vieille de deux cents ans, seules deux chaises sont intactes. Tout le reste est cassé, éparpillé à travers la pièce, ou a été volé. C’est là que, depuis 2006, Mehdi publie Aap Ki Taqat [“Votre force”], le seul hebdomadaire bilingue ourdou-hindi de Faizabad [ville de l’Uttar Pradesh, à 5 km d’Ayodhya, épicentre du nationalisme hindou]. Ce journal a pour slogan : “Les hindous et les musulmans sont frères, le hindi et l’ourdou sont des langues sœurs” [environ 80 % des Indiens sont hindous et 13,5 % musulmans]. Mais les incidents du 24 octobre dernier ont porté un coup très dur au journal : il a été victime de ce qu’il a toujours tourné en dérision, la violence intercommunautaire.

Tout a commencé pendant une procession en l’honneur de la déesse Durga, lors d’une fête religieuse hindoue. Des agitateurs ont mis le feu à des boutiques et saccagé la mosquée Hasan Raza Khan, dont le bureau de Mehdi et une échoppe de réparation de montres installée dans l’édifice religieux. “Ces attaques n’ont pas été menées au hasard, estime Mehdi, 57 ans, elles étaient ciblées. Mon journal entend transmettre un message positif dans une région qui fait toujours l’actualité pour de mauvaises raisons. Mais il semble que certains n’apprécient pas un tel idéal.” Mehdi participe régulièrement au forum de la paix organisé par le juge à la retraite Palok Basu pour régler à l’amiable les problèmes [intercommunautaires]. Le juge à la retraite Markand Katju, président du Conseil de la presse d’Inde [organe de régulation de la presse écrite], a formé une commission – dont il est le seul membre – afin d’enquêter sur

l’attentat dont a été victime Aap Ki Taqat. En accord avec son slogan, ce magazine de huit pages en présente quatre en hindi et autant en ourdu. Le contenu est le même dans les deux langues. “Je rédige généralement la première page, ainsi que l’éditorial, et mes collaborateurs se chargent du reste”, explique Mehdi. Parmi ses collaborateurs il compte des écrivains, des poètes, des militants et des journalistes. “Ram Puniyani [militant pour la laïcité et les droits de l’homme], Asghar Ali Engineer [musulman réformiste et militant pour l’entente intercommunautaire] et plusieurs poètes célèbres, écrivant soit en hindi, soit en ourdou, sont régulièrement invités dans mes pages”, se réjouit-il. Le journal ne propose pas de reportages, uniquement des articles d’opinion axés sur l’harmonie entre les communautés. Le dernier numéro proposait un long article d’opinion écrit par Mehdi sur le sort des journalistes entraînés dans la politique : il évoquait notamment le journaliste Syed Kazmi, qui aurait été impliqué dans un attentat contre des diplomates israéliens à Delhi. Le journal n’a qu’un petit nombre de publicités locales. Aap Ki Taqat paraît le 8, le 15, le 22 et le 29 de chaque mois. Mehdi en envoie chaque semaine des exemplaires aux administrations de Faizabad, ainsi qu’à des personnalités du Rashtriya Smayamsevak Sangh (RSS, Association des volontaires nationaux) et de la Vishva Hindu Parishad (VHP, Conseil hindou mondial) [mouvements extrémistes hindous]. “Qu’ils le lisent ou non, ce n’est pas la question, souligne-t-il. J’ai fait mon devoir.”

Crieur de journaux. L’une des raisons pour lesquelles Mehdi a lancé Aap Ki Taqat était la rareté des journaux en ourdou. “J’ai créé ce journal pour mon oncle, Laiq Akhtar Faizabadi, un poète très apprécié dans la région, raconte-t-il. Il y a dix ans, il ne pouvait lire aucun journal en ourdou.” Avocat de formation, Mehdi travaille dans les médias depuis vingt ans. Il a collaboré à des titres en ourdou connus, comme Rashtriya Sahara, et a présenté deux émissions sur la Doordarshan [chaîne de télévision publique]. A la fin des années 1990, Mehdi était journaliste le soir et crieur de journaux le matin. “J’écrivais des articles pour le quotidien ourdouphone Sahafat le soir. Le matin, je me rendais à l’arrêt de bus où des piles de journaux étaient abandonnées. Je les ramassais et en vendais des exemplaires.” Ce qui ne l’empêchait pas de rêver d’Aap Ki Taqat. “Je n’avais pas assez d’argent, mais plusieurs personnes, dont beaucoup d’hindous, ont proposé de m’aider, explique-t-il. Au bout de quelques mois, j’ai même commencé à avoir des publicités.” Son journal n’a pas tardé à être à l’équilibre – c’est tout ce que souhaite Mehdi. Et d’ajouter : “Je publie aussi un numéro en couleurs une fois par an, pour l’Aïd, avec deux pages de textes et deux pages de photos des donateurs du journal.” Mehdi est tiré de sa rêverie par un coup de fil de son imprimeur. Il s’excuse en disant : “Ce numéro a déjà été retardé de quelques jours – une première depuis six ans – et il me reste beaucoup de travail. Il aura pour thème unique l’incident du 24 octobre.” Une dernière question : quel est le tirage d’Aap Ki Taqat ? “On ne demande pas son âge à une dame, il en va de même pour la diffusion d’un journal”, répondil avec un petit sourire. —Apurva

LA SOURCE DE LA SEMAINE

“Al-Masry Al-Youm” Le quotidien égyptien des classes moyennes.

I

l a fallu attendre la fin des années 1990 pour voir reparaître en Egypte une presse indépendante qui avait disparu avec l’arrivée au pouvoir des “officiers libres”, en 1952. Dans les années 1970, après la mort du président Nasser, certains titres affiliés à des formations politiques proches du parti au pouvoir ont été autorisés. Mais cette timide “libéralisation” n’a pas modifié le paysage médiatique du Caire. Même les quotidiens à capitaux privés nés à la fin des années 1990 évitaient certains sujets tabous et pratiquaient l’autocensure pour survivre. Plusieurs titres n’ont pas échappé à l’ire du régime Moubarak et ont dû cesser de paraître. Al-Masry Al-Youm (“L’Egyptien aujourd’hui”) a vu le jour en juin 2004, grâce aux capitaux de l’homme d’affaires Kamel Diab, dont le grand-père a fait carrière dans la presse dans les années 1930-1940. A la différence de ses concurrents, Al-Masry Al-Youm s’est voulu un média professionnel, ouvrant ses pages à une nouvelle génération de journalistes et s’abstenant de tout sensationnalisme. Etoffé en 2011 d’une version en anglais, Egypt Independent, le journal est devenu le plus influent du Caire, dépassant en prestige le quotidien historique Al-Ahram. Bien avant le “printemps arabe” qui a secoué l’Egypte en 2011, AlMasry Al-Youm témoignait déjà de l’existence, dans le pays, de nouvelles classes moyennes éduquées et ouvertes au monde. Toutefois, la tradition de l’autocensure et les analyses marquées par la langue de bois n’ont pas totalement disparu de ses colonnes. Et le bras de fer avec le nouveau pouvoir islamiste pour sauvegarder la liberté d’expression se poursuit. Lire page 33 “Toute une nation qui ne pense qu’à ça”, un article d’Al-Masry Al-Youm.

AL-MASRY AL-YOUM Le Caire, Egypte Quotidien (en arabe et en anglais) www.almasryalyoum.com


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Courrier international — no 1152 du 29 novembre au 5 décembre 2012

signaux

Chaque semaine, une page visuelle pour présenter l’information autrement

Au hit-parade des tyrans Parmi les dix dictateurs les plus redoutés de la planète, la moitié sont africains.

1 2 Indice de tyrannie

Indice de tyrannie

100

78

17

33,9

3

5,9

834

45

58

97

90

89

70

76

67

Omar El-Béchir Soudan

6

Indice de tyrannie

Indice de tyrannie

Indice de tyrannie

71

71

68

Bachar El-Assad Syrie

7

Indice de tyrannie

8

Indice de tyrannie

66

60

38

25

18

19

22

6,3

1,3

1,4

6,3

2

68

107

385

190

122

91

80

93

94

94

27

62

Teodoro Obiang Nguema Mbasogo Guinée-Equatoriale Indice de tyrannie

Robert Mugabe Zimbabwe

10

26

26

Alexandre Loukachenko Biélorussie

Indice de tyrannie

59

Issayas Afeworki Erythrée

12

Islam Karimov Ouzbékistan

Années de pouvoir (avec un bonus de cinq ans en cas de succession héréditaire)

58 Part du PIB (en pourcentage) consacrée aux dépenses militaires (source : GlobalSecurity.org)

Raúl Castro Cuba

La revue DR

COMPILÉ PAR JOSHUA HASTEY ET INES TAMADDON, RÉALISÉ PAR MEEHYUN NAM-THOMPSON

73

23

5

9

Indice de tyrannie

6

Kim Jong-un Corée du Nord (RPDC)

4

3

9

16

3,8

2,8

531

57

91

83

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34

Population carcérale pour 100 000 habitants (source : International Center for Prison Studies) Liberté de la presse (index de 0 à 100 établi par Freedom House) 100 équivaut à une absence totale de liberté de la presse

Avis des spécialistes (index de 0 à 100 d’après un panel d’experts du World Policy Journal) 100 équivaut à l’avis le plus défavorable

Joseph Kabila Congo (RDC)

WORLD POLICY JOURNAL. Dédié aux relations internationales, ce magazine paraît depuis 1983. Il est édité par le World Policy Institute et a pour rédacteur en chef David Andelman, l’ancien correspondant de CBS à Paris. Parmi ses collaborateurs les plus connus figurent l’historien Olivier Roy, le dissident chinois Ai Weiwei, et le Prix Nobel

de la paix (2006) Muhammad Yunus. Le classement des dix dirigeants mondiaux les plus autoritaires de Word Policy Journal se fonde sur une série de critères incluant leur longévité au pouvoir, l’importance de la population carcérale, les dépenses militaires, la liberté de la presse et l’avis d’experts. Kim Jong-un arrive en tête.


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o CourrierCourrier international — no 1152 du—29nnovembre décembre international 1145 du 11au au5 17 octobre 2012

MAGAZINE Explosion à Tel-Aviv • Prix Courrier international 60 Vive la vodka ! • Alcools........................64 Chiner à la soviétique • Tendances...............68 Les Alains, ancêtres des chevaliers • Histoire...70

A Bangkok, entre déluge et ténèbres En 2011, la mousson a provoqué de graves inondations en Thaïlande. Le centre-ville de Bangkok s’est trouvé cerné par les eaux. Durant un mois, un jeune photographe a travaillé, de nuit, à immortaliser des scènes irréelles.

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ans la péninsule d’Asie du Sud-Est, les pluies torrentielles de la mousson sont accueillies avec joie et plaisir, après des mois de sécheresse. Elles sont essentielles pour approvisionner le réseau des canaux d’irrigation qui bordent les rizières. Mais, en 2011, ces pluies ont pris des proportions exceptionnelles, inégalées depuis cinquante ans. De fin août à décembre, elles ont englouti sous les flots plusieurs centaines de milliers de kilomètres carrés en Thaïlande. Plus de 800 personnes ont perdu la vie. Des centaines d’entreprises ont fermé leurs portes durant plusieurs semaines, et la production de composants électroniques en a été grandement affectée au niveau mondial. Des quartiers d’habitation et des bidonvilles ont été laissés sans protection à Bangkok, l’impératif pour les autorités étant de détourner les flots du centre-ville de la mégalopole. Les habitants des quartiers historiques et du centre commercial et financier ont ainsi pu continuer à vivre les pieds au sec, comme sur une île au milieu du désastre. “La capitale a été détachée du reste du pays. Il semble acceptable que les autres provinces soient sous les eaux, mais Bangkok doit rester au sec. La ville doit être épargnée à tout prix”, a dénoncé le politologue Pavin Chachavalpongpun dans le quotidien The Nation. “Les efforts colossaux déployés pour épargner la capitale sont, à n’en pas douter, le reflet du concept inébranlable de centralisation. Comme toujours, pouvoir et prospérité sont l’apanage de Bangkok. Pour de nombreux habitants de la capitale, il est tout à fait acceptable que d’autres provinces soient maintenues dans leur vulnérabilité et leur impuissance. Mais, peu à peu, l’eau s’infiltre dans la ville, comme un symbole du ressentiment croissant des autres provinces, désormais disposées à l’attaquer après tant d’années de mauvais traitement.”


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Courrier international — no 1152 du 29 novembre au 5 décembre 2012 LE PHOTOGRAPHE Né à Bangkok en 1981, Miti Ruangkritya vit et travaille en Thaïlande. Il est diplômé en photojournalisme de l’université de Westminster (Londres). Il a été primé en 2011 à Londres, lors des Emerging Photographers, et a reçu en 2012 à Paris la médaille d’argent du Prix de la photographie. Son

travail a notamment été publié dans la revue thaïlandaise Messy Sky, ainsi que dans les publications britanniques British Journal of Photography et Royal Photographic Society Journal. La série que nous publions ici, intitulée “Imagining Flood”, sera exposée en décembre 2012 au festival de photo de Phnom Penh.

PHOTOPHNOMPENH Le festival de photo de Phnom Penh, cinquième du nom, se tiendra du 8 au 30 décembre dans la capitale cambodgienne. Créé par Christian Caujolle, le directeur artistique de l’agence VU, et organisé sous l’égide de l’Institut français, cet événement donne à découvrir de jeunes photographes de la région. Cette année, l’invité

d’honneur sera le Français Georges Rousse. Plusieurs lieux deviennent, le temps du festival, des espaces d’exposition : les murs de l’ambassade de France, le quai Sisowath, face au Tonlé Sap, ou encore six “bateaux-images” qui voguent sur ce fleuve.

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“L’atmosphère onirique permet d’exprimer la peur qui habite l’imagination et l’inconscient de chacun.”

“J’aime la tranquillité qu’offrent les images de nuit. Il aurait été très difficile de capter une telle atmosphère dans la journée, alors que la ville est en pleine activité.”


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“Donner un sentiment de calme au milieu de la terreur apportée par le déluge, faire contraste avec les images frénétiques présentées dans les médias.”

“La nuit apporte avec elle une part de mystère, et j’aime le jeu dramatique que l’on peut créer avec les ombres.” —Miti Ruangkritya

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culture.

Assaf Gavron, lauréat du prix Courrier international 2012 Dans Croc Attack (éd. Payot-Rivages), l’écrivain israélien Assaf Gavron fait alterner les récits de Croc l’Israélien et de Fahmi le Palestinien. Tout rapproche les deux hommes, mais chacun est prisonnier du rôle que lui assigne son camp. Nous décernons cette année notre prix du meilleur livre étranger à ce roman. LITTÉRATURE —Ha’Aretz (extraits) Tel-Aviv

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ien sûr, un conflit oppose toujours au moins deux camps, mais lesquels ? Dans Croc Attack, le premier et à ce jour le seul des quatre romans d’Assaf Gavron à avoir été traduit en anglais [et en français], la réponse est celle que l’on attend d’un Israélien écrivant un roman sur le terrorisme et faisant alterner les récits de deux narrateurs afin de représenter chacun des deux camps. Chez Assaf Gavron, il s’agit des camps habituels du conflit en Terre sainte : Israéliens et Palestiniens, Arabes et Juifs, victimes et agresseurs à tour de rôle. Mais, à en juger par l’accueil réservé à Croc Attack dans le monde, ce roman, qui se déroule au plus fort de la deuxième Intifada [2000-2005], oppose aussi deux autres camps, qui diffèrent non pas tant par leur origine ethnique ou leur religion que par leur lieu de résidence. Vivent-ils ici, où un choix en apparence anodin – se rendre à son travail à Tel-Aviv en bus ou en taxi collectif de la taille d’un minibus – peut avoir des conséquences mortelles, comme c’est le cas pour Eitan Enoch, dit “Croc”, le protagoniste israélien jovial et désabusé du roman ? Ou bien vivent-ils làbas, où l’attentat contre le minibus 9 bis, premier des trois attentats auxquels Croc échappe, a sans doute été à peine évoqué au journal télévisé ?

De main de maître. Même si Gavron ne nous a pas communiqué les chiffres de vente de son livre, il nous a confié que la version originale en hébreu, publiée en 2006 en Israël [sous le titre Tanin Pigu’a], s’est vendue trois fois moins bien que son précédent roman, Moving [Déménagement], un best-seller qui raconte l’histoire de trois Israéliens employés par une société de déménagement à New York. Croc Attack a eu en outre droit à des commentaires peu flatteurs de la part des critiques israéliens. Tout ce qui arrive à Croc (hormis le fait de survivre à trois attentats), écrivait Maya Feldman dans le quotidien Yedioth Aharonot, “a l’air d’être directement tiré de la vie de mon voisin du dessus. Ou de celui du dessous. Ou de celui d’en face. Et, croyez-moi, ce n’est pas un hasard si je feins de ne pas les voir quand je les croise dans l’escalier.” → 62


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Entretien

Croc Attack Nous publions ici le début des chapitres 3 et 4, où les deux protagonistes, Croc l’Israélien et Fahmi le Palestinien, se présentent. 3 Je m’appelle Eitan Enoch. Croc pour les intimes. Parce que Eitan Enoch est devenu “Hé, Taninoch !”, puis “Hé, Tanin !” (en hébreu, Tanin veut dire crocodile). Enoch, semble-il, vient de Hanokh, le père de Mathusalem. Un colon me l’a expliqué un jour. Je suis né à Jérusalem et j’habite Tel-Aviv. Je travaille pour la société Time’s Arrow, ou Taimaro (comme disent nos clients japonais). Il y a dix-huit mois, mon frère aîné a quitté Israël avec femme et enfants (ses trois fils) par crainte des attentats. Notre grand-mère d’Amérique – elle est très riche et habite le Maryland – nous a proposé de venir vivre chez elle. Ma jeune sœur Dafdaf rêve de partir avec son mari. Nous avons tous la nationalité américaine grâce à nos parents, originaires de là-bas. Mon père a grandi dans le Maryland – où tout n’est que verdure, et beauté, calme et tranquillité. Ma mère est de Denver. Ils ont immigré en Israël avant ma naissance. Dieu seul sait ce qui leur était passé par la tête. Je me pose la question chaque fois que je retourne aux Etats-Unis. Peut-être étaientils emballés par le jeune Etat juif ? Ce pays exotique ? Mon père avait de grands projets. Il voulait apprendre à ses concitoyens à tartiner le pain de beurre d’arachide. Ephraïm Enoch, l’Américain, le capitaliste, l’entrepreneur, l’importateur ! Seulement, le jeune Etat n’attendait pas après le beurre d’arachide. Pas celui que papa importait, en tout cas. Quand j’y pense, on dirait que chaque attentat démolit une nouvelle brique du mur qu’ils ont édifié ici. Tant pis pour eux. Ils ne peuvent pas nous reprocher de prendre la fuite, mais leur cœur saigne. Ils n’ont pas cherché la facilité en renonçant à la vie confortable qu’ils menaient en Amérique pour vivre dans un pays dur, étouffant, primitif, et tenter de bâtir à partir de rien une famille, une entreprise, un Etat. Ça s’appelait le sionisme. Aujourd’hui, ils s’aperçoivent que tout vole en éclats, que leurs enfants et petits-enfants repartent en Amérique. Je ne m’en irai pas, pas encore. Ce n’est pas si simple. D’ailleurs, je ne suis pas sûr de le vouloir. Pour aller où ? D’autant que je ne sais pas trop où j’en suis avec Douchi…

PHILIPPE MATSAS/OPALE

4 Amr Diab chante Amarein. Je reconnais Les deux lunes, les yeux d’une fille, ou ses deux… Impossible de remuer la tête. Si c’est un rêve, il n’en finit pas… Non, non, je ne rêve pas, j’entends la mélodie, je respire les odeurs, je sens le massage profond me déchirer les muscles, les doigts me pétrir la chair… Mais mon corps ne répond pas, mes yeux ne s’ouvrent pas… […] Pourquoi personne ne parle ? Je tends l’oreille, mais je ne perçois que la musique. Où suis-je ? Si je me trouve au paradis, où est donc maman ? Et grand-père Fahmi ? S’ils ne sont pas là, c’est que je ne suis pas au paradis. Alors je suis où ?

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Mon grand-père, Fahmi Sabich, a débarqué à Al-Amari en 1949. La plupart des habitants de Beit Mahsir, qui en avaient été chassés cette année-là, s’étaient installés en Cisjordanie. Mon grand-père voulait rester à proximité de son village, de la maison qu’il avait bâtie de ses mains. Il ne doutait pas qu’il y retournerait un jour. Il n’y est jamais revenu et n’a jamais revu non plus sa maison, ses amis, ses cousins. A Al-Amari, il n’y avait pas assez de place pour élever des poulets. C’est là qu’il a rencontré grand-mère Samira. Elle venait de Dir Ayoub, un village qui n’existe plus. Les Juifs n’y ont pas installé une colonie. Ils l’ont détruit pour y construire une route. Bidak turkusi birasi… Je voudrais danser dans ma tête… Mes muscles sont tout mous, l’air frais du ventilateur sèche l’huile sur ma peau… j’urine… ah… ça fait du bien. “Ouh là, quel déluge !”, s’extasie cette idiote d’infirmière. Un tube pour l’urine, un autre pour l’air ; un tube pour l’urine, un autre pour l’air ; un tube pour l’urine, un autre pour l’air… […] Mes parents se sont connus à Beir Zeit. Après leur mariage, ils sont partis vivre à Murair. Même en 1977, il était mal vu qu’une jeune villageoise épouse un pauvre réfugié ; qu’un homme s’installe chez sa femme ; qu’un père lègue sa terre à une fille. Mes parents s’en fichaient. Le père de ma mère aussi. Les questions d’honneur ne les intéressaient pas. La vie était plus importante. Grand-père Fahmi était un conservateur. Les exilés devaient rester dans les camps, malgré la promiscuité et l’inconfort, estimait-il. Il a vécu à Al-Amari jusqu’à sa mort. Pour lui, quitter le camp signifiait renoncer, se résigner à la situation. Accepter de ne jamais réintégrer les maisons volées par les Juifs. Mon frère aîné Bilahl partage cette opinion. Ma petite sœur Lulu aime la vie, comme papa. Moi, je ne sais pas de qui j’ai hérité. Grand-père Fahmi est mort il y a dix ans. Maman est décédée l’année passée. Bilahl a déménagé à Ramallah, il y a cinq ans. Il en avait dix-huit quand il a entrepris ses études à Kulliyat alImam, l’école coranique d’A-Ram, au grand déplaisir des parents. Il a d’abord logé sur le campus avant de s’installer à Al-Amari. L’un de nos oncles se proposait de l’héberger ; Bilahl pensait que les réfugiés, leurs enfants et leurs petits-enfants devaient rester dans les camps, comme le clamait grandpère Fahmi. Nos parents ne l’entendaient pas de cette oreille. J’avais seize ans quand il est parti. Ils ne voulaient pas que j’aille vivre à mon tour dans un camp de réfugiés, mais j’ai quand même décidé de rejoindre Bilahl et l’oncle Jalahl, l’année dernière. J’avais promis à mon père de m’inscrire à l’université de Beir Zeit. J’ai objecté que je voulais économiser le prix du loyer et que, contrairement à mon frère, je n’étais pas là pour des raisons idéologiques. A Bilahl, en revanche, j’avais tenu un autre discours. Je ne savais pas trop où j’en étais. —Traduit de l’hébreu par Sylvie Cohen et Marta Teitelbaum

“La voix des Palestiniens est à peine audible” Votre roman Croc Attack débute avec l’explosion d’un bus à Tel-Aviv. C’est exactement ce qui s’est produit le 21 novembre dernier. Quel est votre sentiment sur ce qui se passe ces jours-ci en Israël ? ASSAF GAVRON Les choses évoluent très vite et, le temps que je me mette à mon clavier pour répondre à cette question, un cessez-le-feu a été décrété [le 21 novembre]. Donc, à l’instant présent, je suis soulagé – j’espère qu’il va tenir. Cela étant, cet attentat à la bombe en plein centre de Tel-Aviv est bien entendu effrayant et triste. Quand je suis allé parler de mon livre à l’étranger, ces dernières années, j’expliquais que la réalité qu’il décrit appartient au passé, à dix ans plus tôt, et qu’aujourd’hui Tel-Aviv est une ville sûre et paisible. Les événements de la semaine qui vient de s’écouler m’ont donné tort. Ou, du moins, ils ont montré à quel point cette “sécurité” reste précaire dans notre région. Je ne peux pas dire que c’est choquant ou totalement inattendu mais c’est incontestablement triste et décevant. On imagine que vous n’avez pas eu de mal à bâtir le personnage d’Eitan l’Israélien. Mais comment avez-vous fait avec celui de Fahmi, le Palestinien ? C’est vrai : Eitan est plus proche de ce que je connais bien. Pour Fahmi, j’ai dû beaucoup me documenter. Je l’ai fait de trois façons : je me suis d’abord fondé sur mon expérience de soldat à Gaza, en 1989, pendant la première Intifada [1987-1993] : c’est la première fois que j’ai été en prise directe avec le vécu des Palestiniens, avec ce que cela signifie de vivre sous l’occupation, de s’opposer à l’occupation, et avec les rapports complexes entre Israéliens et Palestiniens dans ce contexte. Puis, pour transposer cette expérience en Cisjordanie pendant la deuxième Intifada [2000-2005] – le lieu et l’époque où se déroule l’histoire de Fahmi –, j’ai utilisé toutes les sources à ma disposition : j’ai visionné des documentaires, interviewé des experts, lu des livres, des articles de presse, etc. Enfin, lorsque j’ai bouclé l’écriture du livre, j’ai cherché des Palestiniens lisant l’hébreu qui soient prêts à lire le manuscrit et à me faire part de leurs commentaires sur le personnage de Fahmi. J’ai été mis en contact avec deux lecteurs à Gaza. Nous communiquions par téléphone et par fax, et ils m’ont donné d’excellents conseils. Leur approbation a été pour moi le “tampon” qu’il me fallait pour publier le livre. → 62


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Courrier international — no 1152 du 29 novembre au 5 décembre 2012 ↓ Après une semaine d’hostilités à Gaza, l’armée israélienne et le Hamas ont conclu une trêve le 21 novembre. Le même jour, un bus explosait à Tel-Aviv. Uriel Sinai/Getty Images/AFP

61 ← Comment expliquez-vous que votre livre ait été mal reçu en Israël mais très bien accueilli en Europe, où il vient de recevoir le Prix littéraire 2012 de la Ville de Cologne et le prix Courrier international du meilleur livre étranger ? Je vois deux raisons à l’accueil glacial qui lui a été réservé en Israël. La première tient au sujet : la période et le thème qu’il aborde sont des questions très sensibles. Les Israéliens ont détesté ces années-là, qui ont peut-être été les plus difficiles de leur vie. Plutôt que de s’y replonger à travers un roman, alors que les événements étaient encore relativement frais (le livre est paru en 2006 en Israël), ils ont préféré se tourner vers des livres plus faciles. La seconde raison tient au personnage palestinien : non seulement il appartient à un groupe terroriste, mais en outre il est dépeint avec empathie et il se raconte à la première personne. Je pense que cela pose problème aux Israéliens. Dans les grands médias, dans la culture et dans la vie quotidienne, la voix des Palestiniens est à peine audible et la plupart des Israéliens préfèrent qu’il en soit ainsi. Votre roman décrit Israël dans les premières années du XXIe siècle. Comment voyez-vous l’avenir de votre pays ? Je ne sais vraiment pas quoi répondre. La situation en ce moment n’est pas très prometteuse. —Propos recueillis et traduits par Courrier international

SUR NOTRE SITE courrierinternational.com Pour en savoir plus : le prix Courrier international récompense depuis 2008 un livre traduit en français et témoignant de la condition humaine dans une région du monde.

60 ← Mais, note Gavron, celui de ses livres qui s’est le moins bien vendu en Israël est aussi celui qui a le mieux marché à l’étranger. Croc Attack a été traduit en allemand, en italien, en néerlandais et en anglais [et en français en 2011]. Il a été sélectionné pour un prix littéraire juif en Italie et a reçu de bonnes critiques à l’étranger [outre le prix Courrier international du meilleur livre étranger, il a reçu début novembre le prix de la ville de Cologne]. David L. Ulin, du Los Angeles Times, l’a qualifié de “génial” et le critique du quotidien canadien The Globe and Mail a écrit qu’il “brossait de main de maître un portrait saisissant du conflit le plus insoluble de notre époque”.

Empathie. Le fait que Gavron offre un point de vue palestinien aussi bien qu’israélien est ce qui a le plus contribué au succès du livre, du moins aux yeux de certains lecteurs non israéliens. Et le roman comporte en effet des scènes qui éclairent bien la montée de la colère palestinienne, comme celle-ci : “De temps à autre, les fenêtres et la terre tremblaient, on aurait dit que de violentes secousses vous ébranlaient jusqu’au fondement, et puis on entendait le bulldozer approcher.” Cette phrase fait partie du récit de Fahmi al-Sabich, un Palestinien du village de Murair, en Cisjordanie, directement impliqué dans les attentats qui ont failli coûter la vie à Croc. Les chapitres alternent l’histoire de Croc et

celle de Fahmi. Le premier travaille dans une entreprise dont l’activité consiste à réduire la durée des appels passés aux services de renseignements téléphoniques, et chaque seconde compte pour lui. Fahmi, lui, met quatre heures pour parcourir les vingt kilomètres qui séparent le camp de réfugiés d’AlAmari de son village et pour franchir, en voiture et à pied, les barrages israéliens, alors que son grand-père ne mettait qu’une heure à cheval. Le simple fait d’exprimer le point de vue du méchant crée-t-il nécessairement une “équivalence morale” entre auteurs et cibles d’attentats, présentés les uns autant que les autres comme des victimes ? J’espérais que le récit palestinien me forcerait à réfléchir à cette éternelle question. Mais, à la lecture des chapitres dont Fahmi est le narrateur, j’ai surtout ressenti une certaine irritation à voir la chair de son récit – ses flash-back – sans cesse entrecoupée par les réflexions de Svetlana, l’infirmière qui prend soin de lui à l’hôpital israélien où il est dans un état végétatif, capable de revivre ses souvenirs et de comprendre ce qui se passe autour de lui, mais incapable de communiquer avec le monde extérieur. Le récit de Fahmi devient plus cohérent et plus intéressant vers la fin du livre, quand il commence à fusionner avec le récit plus linéaire et plus trépidant de Croc. Ces allers et retours incessants gênent souvent la lecture et affaiblissent le récit de Fahmi. C’est peut-être pour cela, entre autres, que la question palestinienne n’a guère été évoquée par les critiques israéliens. Mais on peut aussi se demander si, comme le soupçonne Gavron, le fait qu’il y ait dans le roman un personnage de narrateur palestinien qui s’exprime à la première personne (procédé qui, d’après Gavron, “rapproche habituellement le personnage du lecteur, qui éprouve davantage d’empathie à son égard”) n’explique pas la tiédeur de l’accueil réservé au livre en Israël. Même si la plupart des Israéliens n’ont pas une connaissance intime de la vie dans un camp de réfugiés, nous avons tellement l’habitude d’entendre parler de démolitions et de barrages que ces histoires ne sont pas une révélation pour nous. Ou peut-être que ces images, et les personnages qui les habitent, ne nous sont pas suffisamment étrangères pour contrebalancer la représentation familière que fait Gavron du camp israélien – on a l’impression d’avoir dit ou entendu

tout ça des centaines de fois.Les chapitres narrés par Croc décrivent avec beaucoup de justesse les petites manies sociales, cette sous-culture qui est la conséquence inattendue de la vague d’attentats de l’époque de l’Intifada. Prenez le message désinvolte que Croc laisse sur le répondeur de sa petite amie Douchi après l’explosion dans le 9 bis. “Salut, au cas où ça t’intéresserait, je ne suis pas mort dans l’attentat. Je pars à Bruxelles la semaine prochaine. Bye.” Ou bien ce passage, au lendemain de l’attentat, où Croc parle de ses moyens de locomotion : “Le matin suivant, elle m’a extorqué la promesse de prendre un taxi. J’ai obéi, même si je n’avais jamais entendu parler d’un attentat au même endroit deux jours d’affilée. En dépit des statistiques, les gens sont convaincus que les terroristes se disent : ‘Hé, Ahmed, ça a marché au poil ! On recommence aujourd’hui au même endroit vu qu’il y aura foule et pas de contrôle’.” Je peux tout à fait comprendre l’intérêt que présente ce genre de petits détails criants de vérité pour ceux qui les découvrent, mais, si ce réalisme est ce qui attire les lecteurs étrangers, Gavron y voit l’une des raisons pour lesquelles les Israéliens ne se sont pas rués sur le roman.

Bon augure. En fin de compte, si ce roman a suscité des réactions aussi divergentes, c’est que ce qui fait sa force – sa façon accessible et familière de décrire ce que c’est pour les Israéliens de vivre constamment dans la hantise de la prochaine explosion et ce que c’est pour les Palestiniens de vivre constamment avec le rappel de l’emprise israélienne sur leur vie quotidienne – intéresse visiblement davantage ceux qui n’ont pas l’habitude de vivre ces situations et pour qui l’existence même d’un roman incluant à la fois un point de vue israélien et un point de vue palestinien mérite d’être saluée. Tout cela est peut-être de bon augure pour Croc Attack. Si jamais la paix est déclarée un jour, peut-être que l’envie d’un livre dépeignant deux mondes réellement étrangers, une envie déjà engendrée dans d’autres pays par la distance spatiale, pourra aussi être engendrée dans un Israël exonéré de la terreur par la distance temporelle. —Shoshana Kordova

Biographie Né en 1968, Assaf Gavron a grandi dans la banlieue de Jérusalem, au sein d’une famille originaire du RoyaumeUni, et il réside aujourd’hui à Tel-Aviv. Il se fait connaître dans les années 1990 avec sa chronique sur les échoppes de falafels de Jérusalem, dans le magazine Kol Ha’ir. Il est l’auteur de quatre romans (Crock Attack est son troisième) et d’un recueil de nouvelles. Traducteur reconnu de la littérature angloaméricaine vers l’hébreu, c’est aussi le chanteur et le parolier du groupe The Mouth & Foot, ainsi que le principal scénariste du jeu vidéo Peacemaker, dont le but est la résolution du conflit israélo-palestinien. Son nouveau roman, Hagiva (Le sommet), paraîtra en janvier 2013 en Israël. (assafgavron.com)


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Courrier international — no 1152 du 29 novembre au 5 décembre 2012

La saga vodka Alcool “global” le plus consommé au monde, la vodka revendique ses racines nordiques et slaves. A la source de son succès planétaire, des terroirs et un savoir-faire inimitable. SPÉCIAL ALCOOLS

Zubrowka a changé pour les Américains Pour mettre la vodka à l’herbe de bison en conformité avec la règlementation américaine, les chimistes ont trouvé un moyen de la purifier. —The Wall Street Journal New York

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De Bialystok, en Pologne usqu’en 2011, la Zubrowka, boisson nationale polonaise et vodka culte dans le monde entier, n’avait qu’un seul défaut : celui d’être interdite aux Etats-Unis. Cette vodka a ceci de particulier qu’elle est parfumée à l’aide d’une herbe sauvage rare, dont le bison européen raffole : l’herbe de bison. Chaque bouteille abrite, offert à l’admiration du buveur, un brin de

cette herbe aromatique qui pousse dans l’une des régions les plus reculées et les plus préservées d’Europe, à l’intérieur et autour d’une forêt très ancienne, à cheval sur la frontière avec la Biélorussie. Cette immense forêt primaire, inscrite en 1979 au patrimoine de l’Unesco, abrite les derniers troupeaux de bisons d’Europe, les cousins du bison américain. Or l’herbe de bison contient naturellement de la coumarine, une substance potentiellement dangereuse, d’où son interdiction en 1954 par la Food and Drug Administration [FDA, agence fédérale qui réglemente la mise sur le marché des aliments et des médicaments aux Etats-Unis] : elle peut fluidifier le sang et présenter une légère toxicité pour le foie et les reins. On l’utilise comme raticide. Mais elle est également présente à l’état naturel dans des aliments comme les fraises et les cerises. Après pratiquement dix ans de travail sur les deux continents pour élaborer une nouvelle variante de cet alcool et échapper enfin à l’interdiction, les producteurs de Zubrowka se lancent sur le marché américain. Aux Etats-Unis, du fait de l’interdiction, on n’en trouvait que quelques bouteilles au marché noir, principalement dans les quartiers polonais de Brooklyn (New York) et de Chicago. “C’était un peu comme le fruit défendu”, plaisante Katarzyna Plonska, directrice marketing chargée des exportations à Varsovie pour Central European Distribution

Corporation (CEDC). CEDC est un producteur d’alcool établi aux Etats-Unis qui possède la seule distillerie autorisée à utiliser le nom Zubrowka, Polmos Bialystok. Son statut hors la loi mettait leur vodka sur le même plan que l’absinthe, une liqueur interdite depuis longtemps aux Etats-Unis et dans d’autres pays en raison de la présence de thuyone, une substance présentant des risques pour la santé. Une absinthe sans thuyone est maintenant disponible aux Etats-Unis. A la distillerie Polmos, depuis plusieurs années, les chimistes travaillent à l’élaboration d’une Zubrowka sans coumarine qui aurait le même goût que l’original. Vers 2005, ils ont réussi à mettre au point une recette qu’ils gardent secrète. CEDC a commencé par des ventes à petite échelle aux Etats-Unis, mais la commercialisation de la Zubrowka s’est avérée délicate. Des imitations de faible qualité, sans coumarine, sont vendues dans le pays depuis de nombreuses années, galvaudant l’appellation Zubrowka. Le nom luimême a également compliqué la mise en valeur de la marque. Même si le mot est moins difficile à

prononcer pour les étrangers que de nombreux mots polonais, “les Américains n’arrivent pas à se rappeler Zubrowka”, explique Mme Plonska. Les spécialistes du marketing sont confrontés à un autre problème : il y a plusieurs années, l’US Patent and Trademark Office [bureau américain des brevets et des marques] a estimé que “zubrowka” désignait un type générique d’alcool, comme le gin, et n’était pas lié à une entreprise spécifique. “Nous avons beaucoup dépensé en honoraires d’avocats pour essayer de leur expliquer que c’était une marque”, se rappelle Rich Roberts, vice-président de CEDC à Washington. En 2007, il a jeté l’éponge. Rich Roberts n’avait aucune envie de promouvoir un nom qu’il ne possédait pas. Il est parti du principe que les consommateurs américains allaient le raccourcir. La vodka russe Stolichnaya est ainsi appelée Stoli. Il a donc réfléchi à toutes les contractions possibles de Zubrowka [qui s’écrit Żubrówka en polonais], dont “Żubu”, “Żub” et “Ż”. Par mesure de prudence, ses avocats ont vérifié quelles marques pouvaient être déposées. Le gagnant a été “Żu”. Le jeu sur [le mot anglais] “zoo” est voulu, expliquent des dirigeants de l’entreprise, même si en polonais le “z” de Żubrówka ressemble au “g” contenu dans “espionnage”. Le nom complet se prononce “joubrouf-ka”. “L’utilisation de ce mot est une manière amusante d’invoquer le bison, la nature”, explique Michelle DeFeo, vice-présidente pour le champagne, le vin et la vodka de la filiale américaine du géant français des spiritieux Rémy Cointreau, qui l’année dernière s’est associé à CEDC pour vendre la Żu aux EtatsUnis. En novembre, pour sensibiliser les publicitaires américains à l’esprit de la Zubrowka avant le lancement de la Żu, M me Plonska a fait visiter Polmos Bialystok


360°.

Courrier international â&#x20AC;&#x201D; no 1152 du 29 novembre au 5 dĂŠcembre 2012

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â&#x2020;? Martyna Centkowska et Paulina Kozluk, ouvrières sur la chaĂŽne de production de Zubrowka Ă  la distillerie Polmos Bialystok, en Pologne. Bloomberg/Getty Images

Ă  Mme DeFeo et Ă  six de ses collègues. Ensuite, ils se sont rendus dans la forĂŞt de Bialowieza, oĂš vivent les bisons et oĂš pousse leur herbe de prĂŠdilection. â&#x20AC;&#x153;Je pensais que ce serait un grand prĂŠâ&#x20AC;?, raconte Katherine White, gestionnaire de la marque Ĺťu chez RĂŠmy Cointreau Ă  New York. Elle et ses collègues se sont levĂŠs de bonne heure, par un matin pluvieux, dans lâ&#x20AC;&#x2122;espoir de repĂŠrer la plante rare qui se vend Ă  environ 1 000 dollars le boisseau [on peut voir la Hierochloe odorata au Jardin des plantes Ă  Paris]. Seuls une poignĂŠe de gens du cru savent oĂš trouver lâ&#x20AC;&#x2122;herbe, quand la couper et comment la sĂŠcher pour quâ&#x20AC;&#x2122;elle dĂŠgage tout son arĂ´me. Un spĂŠcialiste a expliquĂŠ au petit groupe que lâ&#x20AC;&#x2122;herbe pousse horizontalement sous forme de brins individuels â&#x20AC;&#x201D; et non de buissons verticaux, qui seraient faciles Ă  trouver â&#x20AC;&#x201D; et quâ&#x20AC;&#x2122;on les distingue principalement par la blancheur caractĂŠristique de leur face infĂŠrieure. â&#x20AC;&#x153;Ă&#x2021;â&#x20AC;&#x2122;a ĂŠtĂŠ une vraie rĂŠvĂŠlation !â&#x20AC;? sâ&#x20AC;&#x2122;exclame Mme White, qui a beaucoup voyagĂŠ mais sâ&#x20AC;&#x2122;est dite très impressionnĂŠe par la nature prĂŠservĂŠe de cette rĂŠgion. Bialowieza est la plus grande forĂŞt dâ&#x20AC;&#x2122;Europe Ă  nâ&#x20AC;&#x2122;avoir jamais ĂŠtĂŠ exploitĂŠe. Les Polonais lâ&#x20AC;&#x2122;appellent â&#x20AC;&#x153;le poumon vertâ&#x20AC;? du pays, et sa beautĂŠ intacte contribue Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;aura de puretĂŠ de la Zubrowka.

En polonais, le nom complet se prononce â&#x20AC;&#x153;jou-brouf-kaâ&#x20AC;? Lâ&#x20AC;&#x2122;interdiction amĂŠricaine laisse perplexes les amateurs de Zubrowka. â&#x20AC;&#x153;Je nâ&#x20AC;&#x2122;ai jamais compris lâ&#x20AC;&#x2122;interdiction fĂŠdĂŠraleâ&#x20AC;?, note Andrew Bak, directeur de marque chez Adamba Imports International, un distributeur de produits alimentaires polonais de Brooklyn qui a vendu sa propre Zubrowka pendant de nombreuses annĂŠes. M. Bak fait valoir que, pour respecter la rĂŠglementation amĂŠricaine, â&#x20AC;&#x153;il suďŹ&#x192;sait de faire extraire la coumarine par un chimisteâ&#x20AC;?. A lâ&#x20AC;&#x2122;en croire, lâ&#x20AC;&#x2122;arĂ´me de sa vodka est impossible Ă  distinguer de celui de la Zubrowka originale. Agnieszka Balaban, une Polonaise vivant Ă  New York, aďŹ&#x192;rme que la plupart des Zubrowka vendues aux Etats-Unis avant la Ĺťu ĂŠtaient â&#x20AC;&#x153;de faible qualitĂŠ et pas aussi bonnes que la vraieâ&#x20AC;? produite Ă  Bialystok. Mme Balaban, patronne de la sociĂŠtĂŠ de restauration (traiteur) Vodka Party, aďŹ&#x192;rme quâ&#x20AC;&#x2122;elle attend la Ĺťu avec impatience : la Zubrowka fait un tabac lors des manifestations qui font appel Ă  elle, mais il ĂŠtait impossible dâ&#x20AC;&#x2122;en obtenir des bouteilles pour ses clients. Witold, son mari, amateur de vodka, dit quâ&#x20AC;&#x2122;il ne trouve pas de diďŹ&#x20AC;ĂŠrence entre la Ĺťu et la recette originale. A Bialystok, on est ďŹ er dâ&#x20AC;&#x2122;exporter vers les Etats-Unis, mais certains puristes sont mĂŠďŹ ants. â&#x20AC;&#x153;Il y manque quelque chose, câ&#x20AC;&#x2122;est comme une version lightâ&#x20AC;?, assure Zdzislaw Janowicz, propriĂŠtaire du magasin de spiritueux Alcools du monde. â&#x20AC;&#x153;La vraie ne ressemble Ă  aucune autreâ&#x20AC;? commente M. Janowicz, qui a goĂťtĂŠ la Ĺťu Ă  Chicago. â&#x20AC;&#x153;Elle sent la forĂŞt.â&#x20AC;? â&#x20AC;&#x201D;Daniel Michaels

Vodka, la â&#x20AC;&#x153;petite eauâ&#x20AC;? Si certains apprĂŠcient la minĂŠralitĂŠ, la fraĂŽcheur et le cĂ´tĂŠ cinglant de la vodka, les producteurs surfent sur la mode dâ&#x20AC;&#x2122;aromatisation du spiritueux. Mise en bouteille. â&#x20AC;&#x201D;La Libre Belgique Bruxelles

L

a vodka est le spiritueux le plus populaire au monde : chaque annĂŠe près de 5 milliards de litres sont consommĂŠs, et son succès auprès des jeunes est en constante augmentation. Quoique devenue la boisson nationale de nombreux pays comme la Russie, la Pologne, la Finlande ou la Suède, la vodka est aujourdâ&#x20AC;&#x2122;hui fabriquĂŠe sous près de 5 000 marques et plus uniquement dans les pays historiquement producteurs, mais aussi dans les pays conquis par ses nouveaux consommateurs. Boisson traditionnelle de la Russie, la vodka sâ&#x20AC;&#x2122;y boit cul sec après lâ&#x20AC;&#x2122;annonce dâ&#x20AC;&#x2122;un premier toast cĂŠlĂŠbrant un anniversaire, un ĂŠvĂŠnement particulier ou simplement le plaisir de se retrouver entre amis. Ensuite, on dĂŠguste des zakouski, les fameux ogourtsy, les cornichons aigres-doux, avant de porter, selon la tradition â&#x20AC;&#x153;hussardeâ&#x20AC;?, un second toast Ă  la santĂŠ des dames. En Russie, la consommation de la vodka ne se limite pas aux toasts protocolaires et accompagne idĂŠalement la cuisine locale assez grasse et souvent salĂŠe, comme la viande de porc, les jambons salĂŠs, le caviar de saumon, les concombres, les crĂŞpes blinis napĂŠes dâ&#x20AC;&#x2122;huile, de crème fraĂŽche et de caviar.

Une neutralitĂŠ aromatique. LittĂŠralement, vodka â&#x20AC;&#x201C; qui vient du mot slave voda signiďŹ ant eau, auquel on ajoute le ka qui a valeur de diminutif â&#x20AC;&#x201C; se traduit par â&#x20AC;&#x153;petite eauâ&#x20AC;?. Câ&#x20AC;&#x2122;est une eau-de-vie incolore et très peu aromatique, qui sâ&#x20AC;&#x2122;obtient Ă  partir de la distillation de toute matière vĂŠgĂŠtale agricole ayant subi une fermentation prĂŠalable. Les matières premières les plus couramment utilisĂŠes pour lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠlaboration de vodka sont les cĂŠrĂŠales comme le seigle ou le blĂŠ, et la pomme de terre, mais dâ&#x20AC;&#x2122;autres matières premières moins banales sont Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;origine de vodkas spĂŠciales, comme la betterave, le raisin et mĂŞme le bois. Outre le soin apportĂŠ lors de la distillation, ce sont prĂŠcisĂŠment les ĂŠtapes de puriďŹ cation par ďŹ ltration, souvent sur charbon de bois, qui caractĂŠrisent la qualitĂŠ de la vodka en ĂŠliminant les impuretĂŠs et les huiles empyreumatiques pour obtenir in ďŹ ne un alcool excessivement pur ayant perdu les spĂŠciďŹ citĂŠs aromatiques, gustatives et colorimĂŠtriques des ingrĂŠdients de base. A ce distillat incolore et pratiquement inodore on ajoute de lâ&#x20AC;&#x2122;eau distillĂŠe pour lâ&#x20AC;&#x2122;amener Ă  un taux dâ&#x20AC;&#x2122;alcool qui titre 40 degrĂŠs. Câ&#x20AC;&#x2122;est justement pour sa neutralitĂŠ aromatique que la vodka a connu un engouement exceptionnel aux Etats-Unis pendant la sombre ĂŠpoque de la Prohibition, lors de

laquelle, pour passer inaperçus, les consommateurs dâ&#x20AC;&#x2122;alcool recherchaient une boisson qui nâ&#x20AC;&#x2122;avait ni la couleur ni le goĂťt de lâ&#x20AC;&#x2122;alcool et qui permettait de garder lâ&#x20AC;&#x2122;haleine neutre en cas de contrĂ´les policiers. Certains se demandent mĂŞme quel est lâ&#x20AC;&#x2122;intĂŠrĂŞt de consommer un tel breuvage. Les puristes qui la consomment telle quelle, froide et mĂŞme glacĂŠe en provenance directe du surgĂŠlateur, apprĂŠcient la minĂŠralitĂŠ, la fraĂŽcheur et le cĂ´tĂŠ cinglant de ce spiritueux. Les producteurs de vodka proďŹ tent astucieusement de cette neutralitĂŠ pour lâ&#x20AC;&#x2122;aromatiser. Le meilleur exemple en est la cĂŠlèbre marque Absolut, qui se dĂŠcline Ă  toutes les sauces. Cette mode de lâ&#x20AC;&#x2122;aromatisation, assez rĂŠcente, a emboĂŽtĂŠ le pas Ă  des traditions sĂŠculaires de vodkas aromatisĂŠes polonaises, ukrainiennes ou biĂŠlorusses. Comme la Zubrowka, infusĂŠe Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;herbe de bison, qui lui donne une couleur caractĂŠristique. Ce sont plutĂ´t les piments, le miel, les noix de cèdre, les airelles, le bouleau ou les baies de sorbier qui sont adoptĂŠs dans les recettes traditionnelles, et mĂŞme le cannabis. De leur cĂ´tĂŠ, les barmen lâ&#x20AC;&#x2122;utilisent Ă  profusion comme base, soit pour la rĂŠalisation de cocktails classiques qui ont colportĂŠ la notoriĂŠtĂŠ de la vodka, tels le Bloody Mary et le Black Russian, soit pour â&#x20AC;&#x153;commettreâ&#x20AC;? de pâles imitations de cocktails Ă  succès comme le Mojito vodka ou la Caipiroska. â&#x20AC;&#x201D;Baudouin Havaux

     

   



Record

18,2 LITRES PAR AN.

Selon le rapport de 2004 de lâ&#x20AC;&#x2122;Organisation mondiale de la santĂŠ (OMS), la consommation mondiale de boissons alcoholisĂŠes ĂŠquivaut Ă  6,1 litres dâ&#x20AC;&#x2122;alcool pur par personne de plus de 15 ans. Les plus grands buveurs de vodka habitent dans les rĂŠpubliques de lâ&#x20AC;&#x2122;ancienne Union soviĂŠtique, ils consomment lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠquivalent de 18,2 litres dâ&#x20AC;&#x2122;alcool pure par an. La boisson distillĂŠe clandestinement, particulièrement dangereuse pour la santĂŠ, reprĂŠsenterait le tiers de leur consommation, prĂŠcise le journal britannique The Economist. Selon lâ&#x20AC;&#x2122;OMS, 2,5 millions de dĂŠcès par an dans le monde seraient dus Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;alcoolisme.

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360° ← La vodka Karlsson’s est élaborée à partir de pommes de terre nouvelles. Il y a plusieurs variétés, ici la “Gold” et la “New”. Julia Ewan/The Washington Post/Getty Images

SPÉCIAL ALCOOLS

Une version suédoise pure patate

Tradition HORILKA, L’UKRAINIENNE

Les créateurs de l’Absolut Vodka ont lancé un alcool de pommes de terre nouvelles. Visite guidée du terroir. —The New York Times (extraits) Etats-Unis

N

ous sommes sur la péninsule de Bjäre, en Suède, c’est l’été et le crépuscule approche. Je me trouve dans une ferme élégante devant trois grands saladiers de pommes de terre bouillies. Ce ne sont pas de solides Russets ni des Yukon Gold, mais de délicates petites pommes de terre nouvelles, de trois variétés choisies parmi la vingtaine qui sont récoltées jeunes sur cette verte péninsule qui se jette dans la mer du Nord. Mon hôte est Peter Ekelund, l’un des créateurs d’Absolut Vodka. Avec des agriculteurs de la région, il a fabriqué une nouvelle vodka avec le produit star du cap Bjäre et il a hâte de me présenter la “culture de la pomme de terre” locale, pour reprendre les termes des gens du coin. Une dégustation est à l’ordre du jour. Parmi les personnes réunies autour de la table se trouvent Goran Nordander, le marchand qui a fourni les pommes de terre, et Tobias Millqvist, un chef cuisinier qui a été finaliste du concours Chef de l’année et dirige Era 10:3, un restaurant-traiteur de cuisine nordique [situé à Bastad, la ville voisine]. En Suède, on sert généralement les pommes de terre avec du beurre, de l’aneth et du sel de mer, explique-t-il. “Là, elles sont nature afin que vous puissiez goûter ce qu’elles ont de différent, ajoute-t-il. Mais allez-y tranquillement.” Les tubercules sont épluchés et il est impossible de les distinguer les uns des autres. J’en prends un, une variété appelée Gala, et en croque un morceau. Pour mon palais d’amateur, il a goût de, eh bien, de pomme de terre. “Avec les Galas, on a l’impression qu’il y a déjà du beurre dessus”, déclare Karin Bengstsson, la directrice de l’office du tourisme de Bastad, qui est également en train d’en goûter une. Je ne vois pas vraiment ce qu’elle veut dire jusqu’à ce que j’essaie la deuxième variété, la Solist. Celle-ci possède un arôme bien distinct de celui de la Gala et qu’on ne peut qualifier que de minéral. “Si vous mangez la même pomme de terre dans deux semaines, elle aura un goût totalement différent”, déclare Cathrin Nordander, la femme du marchand. La troisième variété, la Sankta Thora, est bien plus sucrée que les deux autres. A Bjäre, une pomme de terre, ce n’est pas seulement une pomme de terre : c’est aussi un peu comme du raisin. Depuis que les paysans du cap se sont mis à récolter leurs pommes de terre tôt, il y a quelques décennies, on voit fleurir ici comme une espèce de “viticulture”. Les gens du coin parlent de terroirs, de notes de dégustation et expli-

quent tel arôme par la quantité de sable qui se trouve dans le sol ou par la proximité de telle exploitation avec la mer. Certaines variétés, par exemple l’Old Swedish Red, peuvent se vendre jusqu’à 100 dollars la livre. La récolte des premières pommes de terre de l’année, en mai, est retransmise en direct à la télévision dans toute la Suède. Début juin, les restaurants du cap commencent leur semaine avec le Parans Dag, la journée de la pomme de terre en dialecte local. Au Rammsjo Hamn Café, la principale attraction du hameau de Rammsjostrand, les visiteurs, installés à des tables de pique-nique au bord de l’eau, ont droit à une salade de pommes de terre spartiate qu’approuverait Alice Waters [fondatrice du fameux restaurant Chez Panisse, à Berkeley, en Californie]  : pommes de terre nouvelles bouillies, légumes verts fraîchement cueillis et tomates, le tout assaisonné d’une simple vinaigrette. La plus grande partie de la côte est une réserve naturelle, par exemple Hovs Hallar, la baie magnifique où Ingmar Bergman a filmé la scène d’ouverture du Septième Sceau. Les villes sont reliées par un réseau de routes à deux voies

Depuis quelques décennies, on voit fleurir ici comme une espèce de “viticulture” parfois bordées de maisons rouges traditionnelles ou de constructions de verre modernes, mais plus souvent de champs de pommes de terre en fleur. Partout, les étals des fermes incitent les automobilistes à s’arrêter, à sortir un cageot de leur coffre – apparemment tous les gens du coin ont un cageot à portée de main – et à le remplir avec la production du jour. La peau d’une pomme de terre nouvelle du cap Bjäre est tellement fine qu’on peut l’enlever en frottant avec le pouce. Comme les tubercules ne se gardent pas longtemps, on ne ramasse souvent que de quoi satisfaire la demande du jour, et la récolte doit être lavée et mise au frais en quelques heures. Michael Sturesson, un agriculteur de la sixième génération, prend les commandes vers l’aube et récolte jusqu’à 15 heures.

Les pommes de terre sont placées dans des boîtes en carton dans un entrepôt qui se dresse près de ses champs, chargées sur des camions, puis livrées aux supermarchés et restaurants de la région et du pays. “On ne stocke rien”, explique un matin Sturesson, en plein travail. “Tout doit partir immédiatement.” “Absolut était à la base une création de Madison Avenue”, m’explique Ekelund un soir à bord de sa Fiat 1968, dans laquelle il a du mal à tenir. “Tout était dans le design de la bouteille. C’était supposé n’avoir aucun goût pour pouvoir être mélangé avec n’importe quoi.” Ekelund donne l’impression de déborder d’idées en permanence. A un moment, il se demande à haute voix s’il n’y aurait pas un marché pour le tourisme de l’air pur au cap, si les habitants de Pékin privés d’oxygène, par exemple, ne seraient pas prêts à faire le voyage simplement pour respirer. Si Absolut était faite avec du blé, ajoute-t-il, la nouvelle vodka allait être faite avec des pommes de terre et avoir goût de pomme de terre. “Cette fois-ci, on a décidé de se concentrer sur ce qu’il y a dans la bouteille.” La première cuvée de Karlsson’s Gold Vodka, qui tire son nom de Börje Karlsson, le distillateur qui est à l’origine de la recette originale de l’Absolut et de celle de la nouvelle vodka, est arrivée sur le marché il y a quatre ans et a enthousiasmé les amateurs. La distillerie, qui se trouve près de Stockholm, est approvisionnée par une cinquantaine de producteurs du cap Bjäre qui lui fournissent sept sortes de pommes de terre. On sert de la Karlsson dans les restaurants de la péninsule, souvent sur de la glace avec un peu de poivre concassé. “Le cognac ne s’est pas fait en un jour.” Pendant les mois d’été, le soleil ne se couche pas avant vers 22 heures au cap Bjäre et l’heure dorée est particulièrement dorée et particulièrement longue. A la veille de la Saint-Jean, jeunes et vieux, certains les bras chargés de fleurs sauvages, se déplacent entre les villes du cap Bjäre à pied et à vélo. Le fait qu’une côte aussi sublime soit demeurée pastorale semble un miracle. La lumière commence à baisser. Je regarde depuis le sommet d’une colline le soleil plonger entre deux champs de pommes de terre dont les sillons s’étendent jusqu’à la mer. —Abby Aguirre

Quand il s’agit de déguster des alcools, l’Ukraine n’est pas en reste. Sauf que l’on n’y parle pas de vodka, mais de horilka. Le principe, lui, reste le même. Den, hebdomadaire de Kiev, rappelle que les Ukrainiens en sont d’aussi grands consommateurs que leurs voisins russes, polonais et biélorusses, et insiste sur la spécialité, la horilka au piment, “accompagnement idéal pour la choucroute”, que l’on consomme plus particulièrement dans l’ouest du pays. Tarass Chevtchenko (1814-1861), le poète national ukrainien, ne cachait pas son amour immodéré pour “cette sacrément bonne horilka”. Les alcools forts n’ont certes jamais fait peur à la population locale, et l’on trouve des boissons plus vigoureuses encore que la horilka au piment. Ainsi les Cosaques Zaporogues, dont le territoire comprenait le centre et l’est de l’Ukraine de la fin du XVe siècle au début du XVIIIe siècle, concoctaient-ils un breuvage redoutable, la krinovoukha, explique Den, “distillée à partir de radis noir et de miel. Les Cosaques [en] buvaient avant de partir au combat, et son effet tonifiant était si puissant que même les Zaporogues souffrants se levaient et s’emparaient de leurs armes.”

Cocktail RECETTE “Szarlotka”, ou “petite Charlotte”, est un des cocktails polonais les plus populaires. Inventé au début des années 1990, il porte le même nom que le traditionnel gâteau aux pommes. On le sert dans tous les bars polonais, que ce soit en Pologne ou à Londres, New York ou Chicago. Ingrédients : 100 ml de Zubrowka, 100 ml de jus de pommes (de pommes vertes si possible), quelques glaçons pilés, une pincée de cannelle. Préparation : verser les ingrédients dans un shaker, secouer, servir aussitôt “on the rocks”, avec un zeste de citron et un brin de menthe.

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Courrier international — no 1152 du 29 novembre au 5 décembre 2012

tendances.

REUMANN

!!!

Devenir un poids lourd de l’audience SPORTS. Le cricket a beau être le sport national indien, la boxe s’empare depuis six mois des programmes télévisés du vendredi soir. Et pas n’importe quelle forme de boxe : les combats en cage. Raj Kundra a lancé à Bombay le concept de “Super Fight League” en mars, qui fait la part belle au “combat libre”. Le principe : deux combattants, en cage, utilisent toutes les techniques de la boxe, des arts martiaux et de la lutte pour vaincre l’adversaire. “Le tout commenté dans un style Las Vegas, avec des filles en tenue légère qui paradent entre les rounds”, explique le correspondant du quotidien britannique The Times. Et ça marche : “En moins d’un an, nous avons déjà fait [de cette discipline] le deuxième sport en Inde après le cricket, en termes d’audience télé”, confie Raj Kundra. Quant aux combattants, ils sont recrutés notamment parmi les stars de la boxe illégale, des combats à poings nus organisés par les cercles criminels. Ils sont payés 44 000 roupies pour boxer à la télé, soit vingt fois plus que pour les combats clandestins.

Donner vie à la résine Si vous croyez voir de véritables poissons rouges nageant paisiblement dans une bassine en bois, vous PHOTO vous trompez. Il s’agit d’une peinture en trompe-l’œil, intitulée Muses, du Japonais Ryusuke Fukahori. Ce plasticien l’avoue lui-même, il joue avec les mécanismes de la vision. “Quand vous regardez une piscine d’en haut, vous avez l’impression qu’elle n’est pas très profonde, alors que celle-ci est bel et bien remplie d’eau. Le cerveau humain n’est pas capable de percevoir le relief des choses lorsque celles-ci se trouvent dans un liquide”, détaille-t-il, interrogé par le Tokyo Shimbun. Alors, pour donner du relief à ses poissons, Ryusuke commence par couler une fine couche de résine transparente dans un quelconque récipient, puis il dessine amoureusement, au pinceau, chaque détail des nageoires. Une nouvelle couche de résine, de nouveaux traits de pinceau… et les poissons prennent corps, strate après strate, grâce à la magie de l’artiste. Malgré l’extraordinaire réalisme de ces Carassius auratus, le but de M. Fukahori “n’est pas de faire des trompe-l’œil mais des objets d’art”, confie-t-il au quotidien nippon. Des objets d’art, mais à motif exclusif : les poissons rouges, symboles classiques de beauté dans l’archipel.

Marketing

RASER LES PÂQUERETTES

Que font les publicitaires suisses en mal d’inspiration ? “Ils testent un nouveau sillon : le slogan bas de gamme”, dénonce Vigousse. Le journal satirique suisse a recensé quelques slogans “très, très nuls, voire carrément incompréhensibles”. Du concours organisé par une marque de déodorant qui permet de “gagner le jour le plus rapide de sa vie” à cette pub pour voiture qui conseille de “rallumer sa flamme en l’arrosant d’essence”, le jeu de mots tourne à l’ineptie. Restait une étape, qui visiblement n’avait pas encore été franchie en Suisse, celle de la vulgarité.

Une marque d’après-rasage montre ainsi “un footballeur torse nu, qui indique ‘après le match, c’est l’avant-match’, avec une blonde en petite culotte à l’arrière-plan”, raconte l’hebdomadaire. Ou encore, cette campagne d’utilité publique pour inciter les jeunes à parler des maladies vénériennes à leur médecin. Le conseil qui leur est donné est clair : “Peu importe comment, mais parles-en.” Peu importe comment, en effet, au vu des exemples proposés par le très digne Office fédéral de santé publique : “J’ai un feu de brousse”, ou “J’ai la tuyauterie qui fuit.”

DR

PONCTUATION. Aux Etats-Unis et ailleurs, les internautes sont submergés de points d’exclamation. Dans le moindre mail, dans la moindre phrase apparaît ce signe. Et la pression se fait toujours plus forte sur ceux qui rechignent à mettre un point d’exclamation final à leurs écrits. “On craint [si l’on n’en met pas] d’être pris pour quelqu’un de froid, de sarcastique, ou tout simplement de passer pour un goujat”, explique la chroniqueuse Rebecca Greenfield sur le site américain The Atlantic Wire. Mais pour se débarrasser de cette addiction et cesser d’affadir ce pauvre point par un usage abusif, il faut pouvoir faire le tri entre le bon grain et l’ivraie. Les points utiles et les superflus. Et pour cela, il faut savoir ce qu’ils signifient, avance Rebecca Greenfield. Car les différences sont subtiles : entre le point d’exclamation qui permet de clore une phrase sur une note positive, celui qui trahit une peur de vexer et celui qui marque l’ironie, difficile de s’y retrouver.

DR, RYUSUKE FUKAHORI

Cesser de s’exclamer


Courrier international — no 1152 du 29 novembre au 5 décembre 2012

Echanger des idées

ASSAAD CHBEIR

RENCONTRES. Beyrouth a organisé le 20 novembre sa première conférence TEDx, soit une déclinaison des conférences gratuites proposées depuis 1984 par l’association américaine TED, qui propose à des invités prestigieux d’échanger autour d’un thème transversal. Le thème “All we need is ?” (Tout ce qu’il nous faut, c’est ?) a attiré plus d’un millier de personnes, venues discuter avec le Dr Charles Elashi, directeur du Jet Propulsion Laboratory de la Nasa, Israa Haida, blogueuse et créatrice d’entreprise, ou encore Suzanne Talhouk, de l’association Feil Amer, qui a parlé de l’importance de préserver la langue arabe… Mais au-delà des interlocuteurs, cet événement a “comblé un grave manque au Liban, en ouvrant un espace pour échanger des idées dans un esprit non partisan et non sectaire”, écrivait le soir même le site Internet Your Middle East.

Exploiter la nostalgie soviétique Economie. La vogue des objets vintage datant de l’époque de l’URSS a ouvert un juteux marché aux Estoniens, dont les greniers regorgent de bibelots démodés. —Eesti Päevaleht Tallinn

DR / BORIS KLINCHENKO- ITAR-TASS

A

votre avis, combien peut coûter un thermos jaune à l’effigie de l’ourson Micha, mascotte des Jeux olympiques de Moscou (1980) ? Vous savez, un de ces thermos qui étaient remisés, chacun s’en souvient, sur la plus haute étagère des placards de nos cuisines ? En tout cas, sur le site Internet Etsy, qui vend des produits vintage essentiellement destinés au marché américain, un astucieux vendeur estonien en propose à 96 euros. Pour une lampe soviétique en métal, le prix monte jusqu’à 140 euros. Et sur le site américain eBay, un homme originaire de Tallinn a mis en vente un vrai bric-à-brac soviétique, près de 5 000 articles dont la plupart nous sont familiers et dont nous cherchons ici, en Estonie, à nous débarrasser. Dans cette boutique en ligne, la bonne vieille poupée en plastique soviétique [un “culbuto” qui pleure, le premier jouet de toute une génération] coûte par exemple 105 euros et une autre, en costume traditionnel de Muhu [île estonienne], se vend à 60 euros. Il n’y a pas que des jouets, on trouve aussi des masques à gaz (17 euros), des sacs en plastique (20 euros), des services à thé (à partir de 60 euros)… Martin (son nom a été changé) est le seul trafiquant sur Internet à avoir accepté de raconter comment il opère : il récupère ces produits partout où il peut, il fouille dans les greniers de ses connaissances, s’approvisionne sur le site estonien de vente en ligne osta.ee, dans les magasins de seconde main et sur les marchés. Il photographie ensuite ces objets récupérés gracieusement ou à un prix très bas, pour les mettre en vente sur les sites étrangers, notamment américains : “C’est là que l’on trouve les prix les plus élevés”, dit-il laconiquement. Il a déjà mis en vente près de 300 objets. Martin a mis

sur pied ce petit commerce en parallèle à ses études universitaires, et cela lui permet de vivre sans devoir chercher un emploi. [En Estonie, la plupart des étudiants travaillent.] Il fixe ses prix en fonction de la demande et surveille les propositions de ses plus gros concurrents, qui se trouvent en Russie. Katriin Jüriska est la directrice exécutive d’Uuskasutuskeskus [Centre de réutilisation] un magasin d’objets d’occasion de Tallinn. Selon elle, les objets soviétiques, considérés il n’y a si pas longtemps comme des rebuts en Estonie, sont aujourd’hui très prisés. “Quand on reçoit une tenue de sport ou des verres décorés des anneaux olympiques datant de l’ère soviétique, on peut être sûr de les vendre dans la demi-heure”, dit-elle. Ce magasin où les produits rétro sont vendus à des prix très raisonnables est l’une des sources d’approvisionnement pour les trafiquants, qui les revendent plusieurs fois le prix payé. En dehors de ces grossistes, ce centre est également bien fréquenté par les touristes finlandais. Comparés à ceux que pratiquent les commerçants sur le Net, les prix d’Uuskasutuskeskus sont très bas. “Certes, par rapport aux jouets chinois, nous vendons les soviétiques un peu plus cher. Quand un jouet chinois coûte 60 centimes, l’équivalent soviétique coûte 1 euro. Mais, globalement, on garde nos prix bas”, confirme Katriin Jüriska. C’est la raison pour laquelle les commerçants sur le Net viennent constituer leurs stocks dans ce magasin. “Il y a énormément de grossistes qui viennent chez nous pour nos prix : soit pour des livres, soit pour de la vaisselle”, reconnaît Katriin Jüriska, qui promet de contenir ses tarifs à des niveaux raisonnables. —Tuuli Jõesaar

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INSOLITES

Vous mourrez le matin l L’éternité, c’est long, surtout

vers la fin, comme disait l’autre*. Et ça ne fait pas rêver grand monde. Seuls une poignée d’individus souhaiteraient être immortels, rapporte The New York Times. Un journaliste américain a demandé à près de 30 000 personnes jusqu’à quel âge elles aimeraient vivre, en proposant quatre options : 80 ans – la longévité moyenne dans les pays industrialisés – 120 ans – l’âge maximal atteint par les humains –, 150 ans – ce qui nécessiterait une percée scientifique majeure – ou pour toujours. Seulement 1 % des membres du panel consulté par David Ewing Duncan avant ses conférences sur l’évolution des biosciences aspiraient à l’éternité. La plupart des sondés craignaient les indignités de la vieillesse et de l’infirmité, d’autres l’ennui, le coût d’une vie plus longue, l’impact d’un surplus de population sur les ressources et l’environnement. A défaut de pouvoir prédire quand vous passerez l’arme à gauche, il est désormais possible de savoir si vous mourrez le matin ou le soir. L’heure de votre décès est une affaire d’horloge biologique, indique le site de la Harvard Medical School. En planchant sur les rythmes éveil-sommeil d’une kyrielle de sexagénaires, le professeur Andrew Lim, de l’Université de Toronto, et ses collègues de Harvard ont découvert une variante génétique qui détermine le moment de la mort. Si vous vous levez naturellement aux aurores (génotype A-A) ou assez tôt (génotype A-G), vous claboterez probablement avant 11 heures du matin, comme la majeure partie de l’humanité. Si l’on n’arrive jamais à vous tirer du lit (génotype G-G), la Grande Faucheuse passera sans doute vous chercher juste avant 18 heures. Elle est pas belle la vie ? * Woody Allen (et Kafka avant lui ?).

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70.

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Courrier international — no 1152 du 29 novembre au 5 décembre 2012

Les Alains, ancêtres des chevaliers médiévaux Ve siècle Europe Ces cavaliers venus du Caucase auraient donné naissance au mythe du roi Arthur.

—Oukraïnski Tyjden (extraits) Kiev

↑ Débarquement des Alains en Afrique du Nord. Illustration Angus McBride/Barbarians, éd. Concord.

ls conquirent l’Occident grâce à leur culture militaire et à leur discipline exceptionnelle. Leur cavalerie, bardée d’acier et en rangs serrés, était la plus redoutable de l’époque. Les rois germains étaient toujours prompts à les recruter dans leurs armées. Ils impressionnèrent tant l’arrogante noblesse romaine que l’empereur Gratien (359-383) en fit ses gardes du corps, s’inspira d’eux pour réformer sa cavalerie et se vêtit à leur façon. Qui étaient-ils ? Ils étaient connus sous le nom d’Alains, un groupe de tribus sarmates [peuple iranophone occupant l’équivalent de l’Ukraine moderne entre le IIe et le Ve siècle de notre ère] qui vivaient de l’élevage dans les steppes du sud-est de l’Europe. Leur société était tout entière tournée vers la guerre et les jeunes garçons apprenaient très tôt à monter à cheval. D’après l’historien romain Ammien Marcellin (v. 330-395), les guerriers alains considéraient comme infamant de se déplacer à pied. L’élevage de chevaux était leur occupation favorite. Leurs montures étaient réputées dans toute l’Europe pour leur formidable endurance, et leurs terribles chiens de guerre étaient eux aussi renommés. Ces derniers auraient d’ailleurs donné naissance à une race de dogues qui existe encore aujourd’hui, l’alano español. Mais les Alains ne se contentèrent pas d’importer en Occident un nouveau type d’armure et d’équitation, ainsi que des races de chevaux et de chiens. Leur contribution à la culture occidentale est beaucoup plus importante que cela, car ils ont également apporté avec eux un code de comportement chevaleresque et l’idéologie d’une caste militaire supérieure. Les Alains, nous apprend Ammien Marcellin, “plantaient une épée nue dans le sol, conformément à un rite barbare, et ils la vénéraient comme le dieu Mars”. Aux yeux de ce peuple de cavaliers, l’élite guerrière était l’élue des dieux, et les nobles ne s’embarrassaient d’aucun travail physique. Leur irruption dans l’histoire de l’Europe semble avoir posé les jalons de la tradition occidentale de la chevalerie, en particulier la relation entre le chevalier et la religion. Ils eurent un impact profond

sur la vision du monde de l’Occident médiéval, y compris sur ses mythologies, ses épopées et les rites de son aristocratie militaire. Les légendes du roi Arthur et des chevaliers de la Table ronde, incarnations de l’idéal chevaleresque dans la civilisation européenne, puiseraient leur source dans la culture des Alains. On retrouve en effet des mythes comparables dans les épopées ossètes sur les Nartes, peuple héroïque de chevaliers légendaires [les Ossètes, qui vivent aujourd’hui dans le Caucase, seraient les ultimes descendants des Sarmates et des Alains]. La vie et la mort du roi Arthur ont beaucoup en commun avec l’épopée de Batradz, héros narte qui, aux yeux des Ossètes, présente toutes les qualités qui devraient être celles d’un chevalier : le courage au combat, la retenue à table, la modération dans la boisson et un grand respect des femmes. On y trouve plusieurs autres analogies, comme celle de l’épée enfoncée dans la pierre, qui n’est pas sans rappeler la lame fichée dans le sol que les Sarmates et les Alains adoraient. A l’époque des grandes invasions, les Alains se joignirent un temps aux Huns et, avec eux, déferlèrent sur l’Europe. Ils atteignirent les Pyrénées, et certains les franchirent pour aller, associés à d’autres barbares, les Vandales, s’établir en Afrique du Nord. Ceux qui restèrent en Gaule négocièrent avec Rome le statut de fœderati, accordé aux tribus alliées de l’Empire. Ils fondèrent deux royaumes, un autour de Toulouse, l’autre ayant Orléans pour capitale, et furent chargés par le général romain Aetius de protéger ces territoires des Huns et des Wisigoths. Son successeur, Sangiban, emmena sa cavalerie lourde aux côtés des Romains et des Francs contre les forces d’Attila à la bataille des champs Catalauniques, qui, en 451, donna un coup d’arrêt à l’expansion du “fléau de Dieu”. L’éthique et les traditions chevaleresques des Alains se retrouvent également chez les Cosaques zaporogues, dont le mode de vie semble tout droit surgi des chroniques d’Ammien Marcellin. Comme les Alains, les Cosaques répugnaient à mener une

EDOUARD BERNAUX/GAMMA.

I

vie pacifique et à s’adonner aux travaux des champs. Pour les uns comme pour les autres, il était prestigieux de mourir au combat et louable de prendre la vie d’un ennemi. Et, d’après certaines sources, au début du XXe siècle, il arrivait encore que des descendants de Cosaques dans la région d’Ekaterinoslav [Dnipropetrovsk] prient devant de vieilles épées plantées dans le sol. Il est ainsi probable que les peuples de la steppe ont eu une influence plus importante qu’on ne le pense habituellement sur la culture ukrainienne, qui comporte bien des traces de celle des Alains, les premiers chevaliers d’Europe. —Kostiantyn Rakhno

Compléments ILS SONT PASSÉS PAR ICI Si la part des Alains dans l’origine du cycle arthurien est difficile à confirmer, et quoiqu’ils ne nous aient légué que peu de vestiges archéologiques, leur passage en Gaule semble bien avoir laissé des traces. Certains toponymes remonteraient en effet à leur installation aux alentours d’Orléans et de Toulouse. En tout, près d’une centaine de noms de localités françaises seraient liés à ces cavaliers nomades venus des steppes d’Ukraine, comme Allainville, près de Dreux, ou encore Alaigne, dans le Languedoc-Roussillon. En revanche, le prénom Alain viendrait, lui, des langues celtes.

À LIRE Les Alains - Cavaliers des steppes, seigneurs du Caucase, Ier-XVe siècles apr. J.-C., de Vladimir Kouznetsov et Iaroslav Lebedynsky, éd. Errance, 2005.


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