Page 47

LIBÉRATION JEUDI 8 SEPTEMBRE 2011

nalité» engendré par un des aspects de la culture américaine. Mais laissant la psychologie de côté, et tenant pour acquises les explications «marxistes» ou «néomarxistes» de la War on Terror, soit en tant que stratégie de retardement du déclin dans le «systèmemonde capitaliste», soit en tant que moyen d’accélérer la mise en place d’une «police mondiale» des dissidences et des violences «subalternes» adaptée aux besoins du néolibéralisme. Je voudrais encore insister sur une autre dimension, proprement théocratique, de

L’élection d’Obama, en 2008, a montré qu’il est certes possible d’interrompre une aventure autodestructrice, mais il se peut aussi que cette interruption intervienne trop tard. la réaction américaine aux attentats. Ce qui implique aussi qu’il y ait eu entre l’ambition d’Al-Qaeda et celle de la Maison Blanche comme un phénomène mimétique de défi et de surenchère. Cette dimension n’est pas la moins surprenante, compte tenu de l’énorme disproportion des forces réelles entre les deux adversaires. Ou plutôt elle nous «dit» quelque chose, obscurément, de l’inadéquation des instruments intellectuels dont chacun disposait pour percevoir la nature de l’autre dans son référentiel propre. Et du même coup elle nous questionne quant à nos propres lunettes interprétatives. Je pense qu’elle ne se confond ni avec le fond messianique du nationalisme

11 SEPTEMBRE américain, qui d’ailleurs ne lui appartient pas en propre (c’est-à-dire la conviction, périodiquement réaffirmée et officialisée de la Manifest Destiny qui charge les Etats-Unis d’éclairer le monde et de le libérer, fût-ce par la force), ni avec l’influence variable, aujourd’hui en hausse, des courants fondamentalistes religieux dans la société et la politique américaines. Même si, bien entendu, cette influence joue à plein dans le déni de réalité et l’obsession de discipliner la nation américaine elle-même. Mais je crois qu’elle se voit en toute clarté dans ce qui, doublant les calculs stratégiques, a caractérisé au premier chef les intentions de la guerre d’Irak, et dont il est si difficile aujourd’hui aux Etats-Unis de s’extraire: ce qu’on a appelé le nouvel unilatéralisme. En réalité, il s’agissait bel et bien de faire reconnaître une transcendance par rapport à l’ordre politique commun, de se situer non seulement au-dessus des autres nations (ce qui est une tradition: les Etats-Unis n’ont jamais pensé que les règles qu’ils cherchaient à imposer à d’autres, par exemple en matière de contrôle des armements, dussent s’appliquer à eux-mêmes), mais même au-dessus de ce qui, théoriquement, «gouverne» les nations : les règles du droit international et, par conséquent, l’autorité des organisations chargées de le faire respecter, au premier chef les Nations unies. Réduire l’ONU à une fonction subalterne était l’objectif oblique, mais fondamental, de l’invasion de l’Irak, Colin Powell dût-il y perdre son

Pour le philosophe Etienne Balibar, la séquence ouverte par les attentats du 11 Septembre marque le déclin irrémédiable de l’hyperpuissance américaine et pose la question de la «souveraineté».

honneur de militaire et de diplomate. Tout ceci, en vue du «bien», naturellement, mais débouchant sur cette sorte de jihad inversé que fut (et demeure ?), à bien des égards, la War on Terror.

Une autonomie et autorité politiques ruinées L’élection d’Obama, en 2008, a montré que les Américains, dans leur majorité, avaient compris quelle impasse, grosse de catastrophes, représentait cette politique imaginaire qui se paye très cher matériellement, et qui a coûté encore plus cher, humainement, à ceux qu’elle a visés, à commencer par le peuple irakien. Mais ce qui s’est passé depuis illustre deux choses: il est certes possible d’interrompre une aventure autodestructrice (ou comme disait Derrida, «auto-immunitaire»), mais il se peut aussi que cette interruption intervienne trop tard pour que les conséquences de l’événement soient intégralement réversibles. Obama et son équipe ont tenté d’en revenir à une certaine combinaison traditionnelle (rooseveltienne) de politique sociale et de leadership international, en l’adaptant aux nouveaux rapports de forces dans le monde de l’après-guerre froide. Ils ne sont en rien comparables moralement et politiquement à leurs prédécesseurs. Il n’empêche que, dans toute une série de domaines interdépendants –qu’il s’agisse de la poursuite des guerres engagées, donc du niveau des dépenses militaires, ou des modèles de «régulation» du capitalisme financier– ils s’avèrent incapables de renverser le cours de la politique Bush et d’en effacer les traces (ce qui impliquerait aussi, il est vrai, de remettre en cause une longue série d’orientations prises auparavant, dont Bush n’avait fait que précipiter les conclusions). Les observateurs politiques les plus modérés, aux Etats-Unis mêmes, en ont conclu qu’Obama est désormais un président impuissant à impulser une politique autonome, quelles que soient ses intentions ou ses qualités personnelles. C’est ici, bien entendu, que «la crise» vient tout surdéterminer. Mais la crise ellemême, pour une part, est impossible à maîtriser parce que les dix dernières années ont ruiné l’autorité politique internationale des Etats-Unis, et fait exploser leur endettement. La question se pose alors : le monde dans lequel nous sommes entrés, dix ans après le 11 Septembre, est-il un monde «sans souverain», c’est-à-dire à la fois sans maître, sans orientation – serait-elle négative –, sans autorité –serait-elle contestable–? Tout dépend du sens que l’on donne à ce terme, ou plus exactement tout dépend de la façon dont on analyse l’interaction des rapports de puissance économique, mais aussi militaire ou culturelle, et des rapports symboliques qui se cristallisent depuis des siècles dans la représentation de la souveraineté. Aucune des deux dimensions, bien entendu, ne peut exister indépendamment de l’autre: pour prétendre à la souveraineté, il faut exercer la puissance, et pour prétendre à la souveraineté universelle, il faut disposer d’une surpuissance. Mais inversement la puissance de dominer s’enracine, intérieurement et extérieurement, dans la représentation de la souveraineté. Or je crois – sans pouvoir le démontrer ici– que celle-ci,

47

au terme de ses dernières vicissitudes, est destinée à décliner elle aussi, bien que non peut-être sans violentes réactions de «défense» : que ce soit au niveau local, celui des nationalismes (à ne pas confondre avec les nations, du moins pas immédiatement), ou au niveau global, celui du nomos de la Terre. Les Etats-Unis, en réalité, si hégémonique que fût leur position dans le «système-monde», n’ont jamais exercé qu’une quasi-souveraineté, dont n’approchera aucun des candidats à leur succession dans la position de puissance économiquement (voire militairement) dominante, en particulier la Chine. Mais, d’autre part, le marché (ou plus exactement le marché financier –dont les «jugements» font aujourd’hui découvrir leur impuissance à tous les Etats du monde, y compris les Etats-Unis et a fortiori les Etats européens) ne représente qu’une pseudo-souveraineté : à la fois parce que ses «décisions» ne sont jamais que la résultante des rapports de forces entre différents types d’acteurs institutionnels (dont les Etats eux-mêmes, mais aussi les banques, les spéculateurs, les consommateurs pris en masse) qui ne forment pas un «sujet», et parce que ses fluctuations, contrairement au discours du libéralisme, ne sont en tant que telles susceptibles d’aucune régulation autonome. Le roi est donc nu, ou plutôt il n’y a plus de roi. C’est aussi cela, qu’au prix de violentes convulsions, dont nous ne sommes pas sortis, auront démontré les dix années écoulées depuis l’effondrement des Twin Towers de Manhattan •

www.liberation.fr 11, rue Béranger 75 154 Paris cedex 03 Tél. : 01 42 76 17 89 Télex : 217 656 F Edité par la SARL Libération. SARL au capital de 8 726 182 €. RCS Paris : 382.028.199 Durée: 50 ans à compter du 3 juin 1991.

Directeur de la publication et de la rédaction : Nicolas Demorand. Directeur délégué de la rédaction:Vincent Giret Supplément 11 SEPTEMBRE Responsables des suppléments : Sibylle Vincendon et Fabrice Drouzy. Rédaction: Marc Semo, JeanPierre Perrin, Fabrice Rousselot, Leana Hirschfeld-Kroen. Direction artistique : Alain Blaise. Edition : Thierry Thirault, Madjid Zerrouky et service édition de Libération. Edition photo: Luc Briand et service photo de Libération. Documentation: service documentation de Libération. Prépresse: Brigitte Bertrand, Didier Billon et Perla Ohayon. Rédacteur en chef technique : Christophe Boulard. Fabrication : Graciela Rodriguez et Daniel Voisembert. Impression: POP Membre de l’OJDDiffusion Contrôle. CPPP : C80064. ISSN0335-1793. CCP 2240185 Paris.

Hors série Libération 11 septembre  

48 pages , numéro hors série, 11 septembre 2001 2011

Read more
Read more
Similar to
Popular now
Just for you