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Automne 2012


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Fresque de Félicie Haymoz

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Engagement

Nickel, pas chromo Carine Demange

Dossier “ Plateformes ”

Olivier Dekegel, Boris Van der Avoort, Jérôme Laffont & bien d’autres

Martine, telle qu’en elle-même Martine Wijckaert

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L’édito

L’amour, c’est bien tout ce qui compte 7 courts qui en disent long L’œil du paon Gerlando Infuso Don Christophe de la Mancha Christophe Ghislain

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Dossier “ Littérature jeunesse ” « Fureur, chouettes, sorcières ! » Kristien Aertssen, Kitty Crowther, Anne Herbauts, Rascal & bien d’autres

Monsieur Hulot s’expose David Merveille

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Une écriture scénique de haut vol Compagnie Feria Musica Philippe de Coen

Dossier “ Bonnes ondes ”

Elles/Ils ont collaboré à ce Bilan

Premières oeuvres

écritures transversales

Passion, sinon rien Jeanne Brunfaut

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Briser le cercle

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Écrire en sachant que quelqu’un attend de vous lire Régis Duqué

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Sebastian Dicenaire, Sonia Ringoot, Yves Robic, Robert Scarpa, Els Viaene & Damien Magnette

Chercheur en mutation Vincent Tholomé

Rupture

Les guérilleros du cinéma Bernard Halut

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Les journées écrites Geneviève Damas

Dossier “ Produire, c’est choisir ”

Rupture d’équilibre Le statut d’artiste

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Création connectée

Astéroïdes critiques Valérie Cordy Fake is my reality Olivia Rochette & Gerard-Jan Claes

Ultra contemporaine solitude Anne-Cécile Vandalem

Dominique Abel, Vanja d’Alcantara, Luc et Jean-Pierre Dardenne, Fiona Gordon, Bouli Lanners & bien d’autres

Hasta la vista Geoffrey Enthoven

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Notre choix n’est pas innocent

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Share’d Heritage

Prendre le monde en soi pour le conter Michèle N’Guyen

Le livre des regards Nicole Roland

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Vous avez raison ! Ours du Bilan des Auteurs

L’art de douter

Patric Jean

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Nous aimons vous rencontrer


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l’édito Élargir la réflexion des uns et des autres, affermir l’action plus nécessaire que jamais en faveur de la création et des créateurs, voilà les objectifs concrets de ce premier Bilan des Auteurs.

professionnels d’envisager l’avenir en termes de projets et de croissance.

Ce premier Bilan des Auteurs aborde de nombreuses questions qui dépassent le seul secteur du livre. Fidèles à leur projet multiUn “ bilan ” qui vient compléter les bilans disciplinaire, la Maison des Auteurs / Bela annuels, plus factuels et plus limités dans entendent croiser les réflexions, les témoileur objet, publiés par les commissions gnages et interrogations sur des pratiques consultatives de la Fédération Wallonie- de plus en plus souvent transversales… Avec Bruxelles dans les différents secteurs Anita Van Belle qui en assure la coordinaculturels (Lettres, Livre, Bande dessinée, tion, j’ai souhaité aussi que les approches Arts de la Scène, Centre du cinéma et de soient diversifiées. Il s’agit simplement de reconnaître les qualil’Audiovisuel,…) tés des auteurs francoNotre réflexion paraît phones, leurs originalialors que la Ministre tés, leurs engagements Laanan et son équipe au quotidien, leurs ont accéléré l’action questionnements, en en matière de numéreplaçant leur travail risation du livre, obtedans le contexte actuel, nant la ratification par d’éclairer les conditions matérielles et inle Gouvernement de la Fédération Wallonietellectuelles du travail Bruxelles des recommandations formulées d’auteur en Fédération Wallonie-Bruxelles dans le rapport “ Analyse prospective du en ce début du XXIème siècle. développement numérique de la chaîne du livre. ” Ce Bilan des Auteurs est une première expérience. Merci à toutes celles et ceux qui ont C’est désormais doté d’un Partenariat accepté d’y collaborer. Interprofessionnel pour le Livre et l’Édition Numérique (PILEn), regroupant auteurs, Merci déjà aussi à toutes celles et ceux qui le éditeurs et libraires, premier résultat concret liront et, s’ils le souhaitent, nous feront part issu de ce travail prospectif, que le secteur de leurs réflexions et suggestions pour les du livre évoluera. Séances d’information, éditions futures. programme de formations, outil de veille automatisé et sans doute bientôt “ portail des Frédéric Young lettres ”, rencontre élargie sur le crossmédia : de premières initiatives marquent positivement la volonté des pouvoirs publics et des


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Briser le cercle — Par Anita Van Belle

“ Je ne sais pas comment ils font... ” : l’une des phrases récurrentes lors de rencontres pour ce Bilan des Auteurs, prononcée par des artistes confirmés qui s’inquiètent de la jeune génération ou par des responsables culturels qui s’émeuvent de la condition des auteurs. Une affirmation à suites multiples : “ ... pour écrire et nourrir leur famille. ” “ ... pour boucler leurs productions. ” “ ... pour diffuser leurs œuvres. ” “ ... pour concilier la vie de maman avec un travail rémunérateur et une activité créatrice. ” Si la recette (comment faire) est à chaque fois individuelle, prouvant la créativité du secteur, elle risque, avec le gel des subventions et l'éviction de certains auteurs du statut d'artiste de se corser. Mais alors, pourquoi continuent-ils ? Est-ce que cela en vaut la peine ? Ce Bilan des Auteurs apporte une réponse solaire, un démenti coup de boule aux frileux aquabonistes. Basé sur les prix reçus par des auteurs en 2011, inspiré par le “ comment ” plutôt que par le “ pourquoi ” de la création, il livre son lot de surprises, parfois dévoilées par la plume d’auteurs qui ont délaissé un instant leur univers pour décrypter celui de leur voisin. Oui, l’un de nos courts métrages a trouvé son public en Corée. Oui, ce sont nos auteurs qui valident les prix littéraires belges auprès des éditeurs français, leur rendant par là ce qu’ils leur ont apporté. Oui, c’est un Belge qui a réalisé le dernier clip d’Émilie Simon ou le web documentaire qui fait bruisser la planète transmédia. Les auteurs belges révèlent une ouverture culturelle sans comparaison avec les pays

36 > 38 écoutes croisées

10/11 7 courts voguent vers le long

14/15 L'œil du paon

78/79 De l'art de douter


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16/17

Don Christophe de la Mancha

environnants, un imaginaire déjanté et une humilité saugrenue. Leur pensée est couplée avec l’exécution technique qui va la transcender, comme le révèlent les making off et les entretiens. Ramenés à la question du financement, ils se lancent dans le crowd funding ou se tournent vers le micro-budget. Alors, tout va bien ? Non. Les plateformes destinées à mieux diffuser documentaires et courts métrages se multiplient sans convaincre. Le prix Versele, qui a accompagné tant d’auteurs, risque de disparaitre. Surtout, les prévisions sont toutes aux avis de tempête et d’austérité. Personne n’est apaisé ou simplement tranquille, ni les créateurs, ni leurs relais.

47/48

Ultra contemporaine solitude

42/43

Les guérilleros du cinéma

74/75 Astéroïdes critiques

69/70

Une écriture scénique de haut vol

Pourtant, les auteurs belges réfléchissent avec pertinence et lucidité au contexte dans lequel ils baignent. Du coup, ils innovent. Valérie Cordy, avec ses Astéroïdes, Patric Jean et son Lazarus Mirages croisent ceux qui font voler en éclat l’idée de ne travailler qu’une seule forme, comme Vincent Tholomé, auteur, ou Philippe de Coen, qui produit des spectacles hybrides. Dany Devos et Yasmine Kherbache écrivaient dans leur article Le statut de l’artiste en Belgique : insécurité juridique et sociale : “ Le secteur culturel est l’un des secteurs dont la croissance est la plus forte, et qui génère des plus-values importantes : emploi, cohésion sociale, création d’un patrimoine culturel diversifié, force d’attraction touristique, de développement d’industries culturelles énormes. Cette croissance est en contraste criant avec la situation socio-économique encore toujours précaire de l’artiste. ” La fresque de Félicie Haymoz qui illustre cette publication forme une boucle, car le geste créatif est infini. Peut-être seraitil temps de briser le cercle vicieux de la précarité et d’accompagner le succès, plutôt que de le contraindre à percer mille couches de glace pour éclore.


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Elles/ils ont contribué à ce BdA Laurence Bertels aime les types décalés, l’air du large et le risotto aux truffes. Parfois, elle anime des ateliers d’écriture auprès d’enfants et d’adolescents. Journaliste au service culturel de La Libre Belgique, elle a dressé pour le BdA l’inventaire des prix qui font briller la littérature jeunesse en Belgique et ailleurs.

Sophie Creuz aime les livres avant toute chose. Elle est libraire, chroniqueuse littéraire pour le journal L’Echo et sur Musiq3. Le BdA lui a demandé de se plonger dans l’univers du cirque contemporain avec la compagnie Feria Musica.

Linda Lewkowicz travaille en ce moment sur un projet de fiction radiophonique autour de la question de l’illettrisme, Petit T ou comment devenir analphabète. Vous pouvez lire dans le BdA le portrait chronologique et sensible qu’elle a dressé de Martine Wijckaert.

Sarah Pialeprat parsème d’humour ses articles sur le cinéma. Depuis 2010, elle est responsable du Centre du Film sur l’Art. Pour le BdA, elle évoque les courts métrages primés, interroge la pratique du micro-budget et creuse le mystère qui entoure le sieur Lazarus et ses Mirages.

Xavier Sourdeau est un magicien burlesque speedé. Il a décodé ce que l’univers de Jacques Tati, évoqué par David Merveille, conservait de merveilleusement clownesque.

Félicie Haymoz illustratrice, a croqué les personnages de nombreux films d’animation, dont Mr Fox, de Wes Anderson. Après avoir réalisé son premier court métrage en noir et blanc, Je maudis ma nuit, elle a imaginé pour le BdA une fresque des métiers de la création, que nous vous offrons en guise d’exergue.

Lou Benesch participe au graphisme de magazines d’art, dessine, photographie, crée des hiéroglyphes imaginaires. Elle a ponctué le BdA de silhouettes fâchées, heureuses ou solitaires, de véritables exhausteurs d’humeurs.


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P R E M I è R E S

l â c h é d a n s l’ a r è n e

d r o i t a u b u t

r é v é l a t i o n

œ u v r e s


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  Premières œuvres

L’amour, c’est bien tout ce qui compte — Par Sarah Pialeprat

Sur le fil

Une histoire simple et touchante entre un sauveteur et une alpiniste perdue, que le seul lien téléphonique va étroitement réunir, a permis à Samuel Tilman de remporter un Magritte 2011 bien mérité. Mais Nuit blanche n’a pas séduit que la Belgique. Depuis un an, le film s’est promené dans plus de 80 festivals, remportant au passage des prix en Italie, en France, au Portugal, en Pologne, au Canada,...

“ Finalement, on a parfois plus de visibilité en faisant un court métrage qu’un long ”, constate le réalisateur. “ Non seulement Nuit blanche est passé partout, mais il a aussi été diffusé par 5 chaînes de télévision, ce qui fait, au total, beaucoup de spectateurs ! ” Un tremplin idéal pour passer au long sur lequel Samuel planche déjà : “ C’est un film sur le doute... sur la part secrète que les gens ont en eux... ” Secret, le cinéaste l’est aussi, évoquant du bout des lèvres un deuxième projet, un docu-fiction historique. Éclectique Samuel Tilman ? Pas étonnant, à quelques K près, qu’Eklektik soit le nom de sa maison de production.

Je t’aime moi non plus

““Les histoires d’amour finissent mal ”, chantait-on en chœur dans les années 80. Terre Nouvelle, le court métrage de Bernard Dresse, tricote en 22 minutes un joli démenti. Lux, globe-trotteur et cuistot à l’occasion, est invité à jouer les traiteurs, en compagnie de Marieke, sa fiancée. L’ambiance est un peu tendue... Il faut dire que c’est au mariage de l’ex-copine de Lux qu’ils doivent attacher leurs tabliers. Preuve que les histoires d’amour ont encore la peau dure, celle de Bernard Dresse, après avoir raflé un nombre impressionnant de prix en 2011, continue sa valse des festivals et sera prochainement en ligne sur la plateforme d’UniversCiné.

Avec son image d’une maîtrise parfaite, son scénario au cordeau, Bernard Dresse est prêt à dire oui au long métrage, projet qu’il entend bien finaliser avec le même producteur, Aurélien Bodinaux de Néon Rouge : “ Ce sera un polar au soleil ”, confie le réalisateur, “ je suis passionné par le récit et ce lien étrange et fascinant que les acteurs et les actrices tissent entre réalité et imaginaire. ” Changement de registre donc... mais sans nul doute, même virtuosité.

Les courts métrages belges primés en 2011 ont tracé leur chemin sur la planète, d’Hollywood (nomination aux Oscars) à la Corée (réservoir de fans). Du documentaire sur le catch en Belgique au polar solaire, leurs réalisateurs se préparent au long. Avec un espoir au cœur : que les dizaines de prix remportés leur servent de sésame.

Delirium tremens

À la vision de Mauvaise Lune de Meryl Fortunat-Rossi et Xavier Seron, il est permis de se demander qui des réalisateurs ou des acteurs sont les plus déjantés ! Ce faux documentaire noir et blanc, genre C’est arrivé près de chez vous version “ fantastique ”, mais pas moins alcoolique, prouve encore une fois que le cinéma belge n’a pas froid aux yeux... et ses acteurs non plus. Trois prix d’interprétation ont récompensé Jean-Jacques Rausin pour sa performance de “ loup-garou ” hululant nu attaché à un arbre. “ Ces prix d’interprétation me confortent dans ma manière de travailler, de privilégier le jeu ”, se réjouit Xavier Seron et d’ajouter, “ de la même manière, il est assez stimulant d’avoir reçu le Prix des auteurs de la SACD qui encourage l’expérimentation et l’exploration de nouvelles formes de narration ”. Le documentaire que Xavier prépare actuellement sur les catcheurs belges promet de ne pas être triste. Quant à Méryl, après le loup-garou, c’est au taureau qu’il s’attaque dans un court métrage documentaire expérimental intitulé Aparicion.

Climax

Si bien souvent les films de fin d’études, champs d’expérimentation, souffrent de lourdeurs, il n’en est rien de Without Snow du Suédois Magnus von Horn. Le jeune cinéaste tout frais sorti de l’école nationale de cinéma de Lodz (Pologne) pose là un réel geste d’auteur. Ce n’est pas du côté du scénario (les dérives d’un petit groupe de teenagers jusqu’au drame) qu’il faudra chercher l’audace, mais bien dans cette caméra légère et pesante à la fois, inscrivant le calme et le froid dans une tension permanente. Rien d’étonnant donc à ce que son futur long métrage, The Here After, ait été soutenu par la Berlinale au “ Talent Project Market ” et qu’il ait déjà trouvé un producteur (Lavafilms). “ J’ai tourné la plupart de mes courts métrages en Pologne, mais les prix qu’a reçus Without Snow m’ont vraiment permis de me faire un nom en Suède, mon pays d’origine. ” Grand Prix au Festival International du court métrage de Louvain, le jeune cinéaste s’est aussi fait un nom en Belgique et pourra peut-être compter sur l’appui d’une maison de production belge.


© DR

projets 

Nuit blanche, Samuel Tilman

Joachim Weissmann est Depuis, Na-wewe s’est transformé en arme de paix : à l’image de ses films, géné- “ Il est demandé par des associations humanitaires, reux et débordant d’énergie. religieuses, il est analysé dans les cours de gestion du Brouillant les pistes au gré conflit, explique fièrement le cinéaste, et il vient même de ses envies, le réalisateur d’intégrer la bibliothèque de la Sorbonne ”. Malgré ces et son scénariste Marc De jolies victoires, pas l’ombre d’une proposition du côté Coster nous promènent des producteurs ! Mais cela n’empêche nullement Ivan allègrement, avec Kérozène, de la comédie roman- Goldschmidt de s’atteler à la tâche et ce n’est pas sur tique au thriller palpitant. Ils nous embarquent dans un, mais sur deux projets de longs métrages qu’il trala folle aventure de Clara, engagée comme agent vaille actuellement. “ L’écriture d’un long métrage n’a d’entretien dans les avions dans le but de... soigner rien à voir avec celle d’un court : c’est quelque chose sa phobie aérienne ! de bien plus complexe au niveau de la structure et je regrette qu’une plateforme de rencontres entre réaliChose rare et précieuse, le film a séduit à la fois le public sateurs et scénaristes ne soit pas encore considérée et la profession en récoltant ici et là des prix dans les comme une nécessité. ” deux catégories. S’il a pu se rendre au Festival Media 10-10 de Namur en train, Joachim Weissmann a en revanche emprunté la voie des airs pour accompaDepuis la sortie fracassante gner son film sélectionné à l’Underground Festival de de son court métrage sur la TriBeCa et au Festival de Rochester, à New York. Et vacuité de nos existences s’il n’est visiblement pas aérodromophobe, le cinéaste et l’ennui ordinaire, Valéry semble afficher quelques tendances superstitieuses Rosier, lui, n’a plus le temps de s’ennuyer. Dimanches lorsqu’on évoque le futur. “ Je travaille sur deux longs a été sélectionné dans une bonne centaine de festimétrages : une fable poétique humoristique et une vals et a remporté plus de 20 prix dans le monde entier. comédie policière, mais tant que le montage financier Pourtant ancré dans une petite commune en région n’est pas fait, je ne veux pas en dire plus ”. Croisons les wallonne (Frasnes), au plus proche de ses habitants, doigts, touchons du bois et les deux à la fois. Dimanches a touché les pays les plus exotiques : “ Je n’arrive pas trop à comprendre pourquoi, mais beaucoup de cultures s’identifient au film. Les Coréens, par Les Oscars, Ivan Goldschmidt exemple, s’y reconnaissent totalement ! ” Même l’ultra n’en rêvait même pas lorsqu’il branché Festival de Cannes n’a pas pu résister au s’est embarqué aux côtés du scé- charme wallon, décernant au film le Prix Découverte nariste Jean-Luc Pening dans Kodak à la Semaine de la Critique et la mention spél’aventure du film Na-wewe, ciale du Petit Rail d’Or décerné par 150 cheminots. “ au Burundi. Proche voisin du Ces deux prix m’ont fait extrêmement plaisir, car ils Rwanda, ce petit pays a connu les mêmes massacres m’ont confirmé que j’avais vraiment fait un film pour ethniques, mais c’est sur le ton de la comédie que le les gens. ” Cette reconnaissance a permis à Valéry cinéaste a choisi de dénoncer l’horreur, et en forme Rosier de financer le documentaire qu’il écrit depuis de fable qu’il éreinte les absurdités de la guerre. Pari un an, un film sur la chanson française ou plutôt le porgagné. Le film a fait le tour du monde. Au total, plus de trait rural des auditeurs de radio Puisaleine, une radio 20 prix glanés ici et là. régionale. “ Je suis très heureux d’avoir pu faire ce film. En fait, je suis très amoureux de mes protagonistes. ” Et l’amour, c’est bien tout ce qui compte…

Y a-t-il un phobique dans l’avion ?

Tuer le temps

Rire pour ne pas pleurer

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Premières œuvres

Samuel Tilman

Magnus von Horn

Nuit blanche Eklektik Productions

Without snow Une production Lava Films

À la tombée de la nuit, une cordée d’alpinistes est piégée par la tempête en haute montagne. La seule personne en contact avec le groupe est un gendarme, Serge, qui tente par téléphone de les rassurer. Mais la tempête ne faiblit pas et Serge réalise progressivement qu’il n’arrivera peut-être pas à leur faire passer la nuit.

www.eklektik.be

Bernard Dresse Terre Nouvelle Une production Néon Rouge

© DR

• Magritte 2011 & autres prix

À la première neige de l’année, un fermier isolé tire sur les membres d’une bande de motards qui harcèlent son fils et sa famille depuis un moment. Deux motards sont blessés, l’un des deux survit. Quelques jours auparavant, il était tombé amoureux. Il ne savait pas jusqu’où ses sentiments allaient le mener...

Un jeune cuistot, aidé de sa nouvelle compagne, prépare le dîner de mariage de son ex-petite amie. Les amours du passé s’immiscent comme un obstacle aux amours en devenir.

• Prix des auteurs (International Kortfilm Festival Leuven) • Grand Prix (Polish Film Festival de Gdynia) • Premier Prix (Lodzia Po Wisle de Varsovie) & autres prix.

• Prix des auteurs (Festival Le court qui en dit long) • Prix spécial du Jury (Festival International du Film Indépendant) & autres prix.

www.magnusvonhorn.com

Joachim Weissmann

www.neonrouge.com

Meryl Fortunat-Rossi et Xavier Seron

Kérosène Artémis Productions

© Artemis

Mauvaise lune Une production Hélicotronc

Clara suit une thérapie pour vaincre sa phobie de l’avion. Afin de surmonter sa peur, elle se fait engager comme technicienne de surface dans un aéroport. Dans la classe affaire d’un avion en escale, elle découvre un roman oublié dans lequel elle glisse un message. Contre toute attente, elle reçoit une réponse...

© DR

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Jean-Paul est différent. Son père est sa mère. Il aime les chiens passionnément. Mais c’est la bière qu’il préfère. Quand la lune est pleine, Jean-Paul est plein. Demain, il ne se souviendra plus de rien. • Prix des Auteurs (Festival International du Film Indépendant)

www.helicotronc.com

 • Prix du meilleur court métrage de fiction • Prix du public (Festival Media 10/10) & autres prix.

www.artemisproductions.com


projets 

Ivan Goldschmidt

Dimanches Papyrus Films & Ultime Razzia Production

© DR

Na-wewe Une production Cut

Valéry Rosier

© DR

Le dimanche... Qui n’a pas connu ces longues journées d’ennui, ces repas interminables, ces heures qui s’étirent mollement, cette torpeur qui prend alors qu’on n’a rien fait et que l’on n’a rien à faire ? Comment “ tuer le temps ” ces jours-là ? Nous sommes en 1994. C’est la guerre civile au Burundi, ce pays d’Afrique centrale voisin direct du Rwanda. Un affrontement proche du génocide y oppose une rébellion majoritairement d’ethnie Hutu à une armée nationale majoritairement Tutsi...

 • Prix des Auteurs SACD/Scam (Media 10/10), • Prix découverte Kodak • Mention spéciale du Petit Rail d’Or (Festival de Cannes) & autres prix.

www.papyrusfilms.com

 • Nomination aux Oscars

www.na-wewe.com

Dans l’industrie audiovisuelle a remporté de très nombreux prix avec son court Badpakje 46. Très actif dans l’industrie audiovisuelle, il vit encore le rêve de Cannes. “ Je travaille actuellement à deux nouveaux projets : mon premier long métrage et une série télévisée. L’accueil incroyable qui a été fait à mon court m’a ouvert de nombreuses portes. D’une certaine manière, votre valeur et votre crédibilité en tant que réalisateur grandissent. Des producteurs demandent à me rencontrer pour évoquer mes projets en cours. Bien entendu, aucun d’entre eux ne va dire : “ Voici l’argent pour réaliser ton long métrage. ” Mais quand mes projets seront à un stade plus avancé, je pourrai travailler avec l’un d’entre eux. À part ce travail d’écriture, je tourne des pubs, des clips, je dirige la seconde équipe de tournage de séries télés et de longs métrages. En fait, avoir été sélectionné à Cannes et remporter le Prix du Jury, c’était pour moi bigger than life. Mon court a voyagé dans le monde entier, a remporté des prix prestigieux, et ça m’a donné une pêche d’enfer. ”

Wannes Destop

Badpakje 46

Chantal, douze ans, s’entraîne à la piscine municipale en vue d’une compétition. C’est le seul endroit où elle se sente vraiment chez elle. Dans sa famille, elle se heurte à sa mère, à son beau-frère et ne peut compter que sur le soutien de son beau-père. Et quand le besoin se fait sentir d’une nouvelle paire de lunettes de natation, rien ne se passe comme prévu et elle doit se battre pour reprendre sa vie en main. • Prix des Auteurs (Festival du Court métrage de Bruxelles) • Prix du Jury (Festival de Cannes) & de très nombreux autres prix.

www.badpakje46.be

© Piet Goethals

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Premières œuvres

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L’œil du paon — Par Anita Van Belle

MAKING OFF: Gerlando Infuso a reçu un prix des mains d’Émilie Simon pour son film de fin d’études. Séduite par son univers, elle lui a commandé un clip. À rebours de ses courts métrages précédents, il y a introduit de l’humour. On l’a comparé à Tim Burton, mais Gerlando Infuso, alchimiste de la silicone et des sentiments, trace sa propre voie.

Très vite, les traits de Sybille sont arrivés – et j’ai essayé de mettre en scène les enjeux de ce personnage dans une fiction courte.

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Les trophées

En général, je ne m’attache pas à mes décors, à mes marionnettes, mais j’ai beaucoup de tendresse pour ces cinquante animaux, les “trophées de chasse ”. En stop motion, il faut énormément de travail pour que les sujets soient aboutis. Je créais deux animaux par jour, sur une base de papier alu. Après, je les modelais avec une pâte que l’on cuit au four. Puis, il fallait les peindre et les couvrir de pelage : j’ai patiemment récolté des poils d’animaux pour conserver la vérité de la texture. Par contre, j’ai déjoué les proportions pour créer un mal être au sein de l’image. J’avais à peine installé ma salle des trophées que j’ai été contacté par la chanteuse Robert pour réaliser le clip de sa chanson Anges et démons. Cette salle se retrouve à la fois dans le clip et dans le court métrage : je n’aurais pas eu le temps de créer un nouveau décor.

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Les chaises

Les traits du héros du film se dégradent de tableau en tableau. Les deux personnages sont dévorés par la passion – et je voulais que cette dégradation se marque chez lui aussi. Quand je regarde mes marionnettes terminées, je le vis un peu comme un accouchement. Je dois tout leur apprendre : comment marcher, comment prendre un vase, comment tirer une mèche derrière son oreille. Je passe de nombreuses heures solitaires avec elles et c’est très émouvant, la première fois que je me pose en spectateur et que je vois mes enfants jouer dans leur film, ça me touche beaucoup. En même temps, la marionnette évolue tout au long du film. Je me dis : “ Qu’est ce qu'elles ont grandi ” - et c’est accompagné par une usure : elles ont été tellement manipulées qu’elles n’ont plus cet aspect lisse du début.

La salle

Après avoir croqué les personnages, j’imagine leur univers sur papier. J’essaie de conserver un trait instinctif. Je ne gomme pas les disgrâces pour les sublimer dans le décor. J’aime jouer sur les accumulations d’objets : les chaises, les montres... C’est important que mon image soit comme un tableau en volume. Beaucoup de choses peuvent évoluer sur le tournage, mais j’accorde beaucoup d’importance à la beauté du premier geste et au fait qu’elle soit retranscrite jusqu’au cut final.

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Sibylle

Je pars de mes croquis et je crée une armature métallique qui les rende le mieux possible : c’est pour ça que mes personnages ont ces traits “ taillés au cutter ”. Pour trouver le teint cireux de Sybille, j’ai travaillé la silicone, ce qui donne un aspect “ peau translucide ” qui convenait selon moi à la cruauté du personnage. Le réel challenge de L’oeil du paon, c’était de défendre ce personnage atypique, profondément mauvais, qui n’a d’autre éthique que d’assouvir ses pulsions.


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MAKING OFF 

La forêt

L’histoire s’est construite de manière très intuitive. Pour rendre l’obsession de Sybille, il fallait un point de non-retour, un cap qu’elle franchirait et dont elle ne pourrait pas sortir indemne. Mon univers est nourri de musique, de littérature (Edgar Alan Poe), de films, les Disney, Guillermo del Toro, les Gillian – et je travaille entouré de toutes ces influences, elles ont été décisives pour me diriger vers un cinéma fantastique un peu sombre. L’histoire réclamait sa mort à lui, qui débouche chez elle sur un vide. Elle dit : “ Quand il ne reste rien à perdre, alors reste à l’artiste à poser sa signature ” et cette signature, c’est sa propre mort.

Gerlando Infuso L’œil du paon

— L'œil du paon

L’oeil du Paon traite de la pas- • Prix SACD au Festival Anima sion, de l’obsession et de la destruction. Sibylle, l’héroïne, www.gerlandoinfuso.com est une femme ivre de chasse qui parcourt le monde, fusil à l’épaule, pour traquer de nouvelles espèces, et Le site de Gerlando Infuso. Liens vers le clip réalisé assouvir ses pulsions. L’auteur complète : “ Un jour, elle pour Émilie Simon, Franky’s princess et vers la page réalise qu’elle a atteint les cimes de sa collection. Pour Facebook du réalisateur. pallier son ennui, elle se fixe comme but d’accrocher un homme à côté de ses autres trophées, en s’imposant L’œil du paon, le clip d’Anges et démons, ainsi qu’un comme seule contrainte de ne pas recourir à la violence showreel du réalisateur sont visibles sur le site pour parvenir à ses fins. ” Dailymotion.

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Premières œuvres

Don Christophe de la Mancha — Par Thomas Depryck

© Charlotte Collin

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 La colère du rhinocéros  et Lost in la Hesbaye. Lost in la Hesbaye et La colère du rhinocéros . Un roman et un court métrage. Un court métrage et un roman. Deux faces d’une même quête initiatique, d’une sorte de fiction picaresque, dans laquelle le “ héros ” et le paysage dans lequel il évolue ne peuvent fonctionner l’un sans l’autre. Christophe Ghislain qui a commis ces deux œuvres, travaille l’image, l’impression, le détail qui fait décoller le pathétique du réel vers le surréel littéraire ou cinématographique. Son héros ou antihéros est un personnage ambivalent, décalé mais mou du genou, déprimé mais déterminé à trouver ce qui cloche : paysage wallon magnifié, tourné façon western et cour des miracles. “ Un décor très épuré, fait de trois fois rien. ” La colère du rhinocéros se passe à Trois-plaines, village rempli de dingos, dont le centre névralgique est un bar à putes. Trois-plaines pour trois voix, celles de Gibraltar, d’Emma et de l’Esquimau, une sorte de géant, qui seront tous percutés d’une manière ou d’une autre par un rhinocéros, ou par la colère. Meurtres, viols, relations tendues, alcoolisme complètent ce tableau d’une campagne en proie à ses démons. Paysages et personnages de la démesure.

— Lost in La Hesbaye


portrait 

Mais qui est-il ? Christophe Ghislain cite régulièrement Don Quichotte comme modèle. Ses deux créations en sont d’ailleurs en quelque sorte des déclinaisons. Lost in la Hesbaye fait immanquablement penser à Lost in la Mancha. Le phare du père et le prénom du héros de La colère, Gibraltar, renvoient aux moulins et au détroit du Don Quichotte. Christophe Ghislain lui-même ne seraitil pas un Don Quichotte, embarqué dans une quête impossible de lui-même, de ses origines, de sa terre ? Le découvrir dans Lost in la Hesbaye, mi-sérieux, loufoque, empreint de cette inquiétude qui masque mal une forme d’assurance bancale, en donne l’impression. Il a les pieds sur terre. Il tient à les garder. “ La vie d’artiste c’est bien joli, quand ça paie c’est bien, mais je ne sais pas de quoi demain sera fait. ” Et puis il faut sortir la tête de l’eau de temps à autre, voir le monde, s’en imprégner pour mieux le suer ensuite sur les pages blanches. Sa vie se partage donc en deux. D’un côté “ la vie d’ermite passée à tapoter sur le clavier de son ordinateur. ” De l’autre, il est moniteur d’escalade. Grimper. Ça lui colle bien à la peau ça. Gravir des montagnes. Il y a quelque chose de l’impossible là-dedans.

Comment travaille-t-il ? “ Se lever chaque matin. Je mets mon réveil de telle heure à telle heure. Je m’efforce d’être derrière mon écran. Et je le fais tous les jours de la semaine, chaque semaine, chaque mois. Et je le fais de façon à ce qu’il en sorte quelque chose. Si on attend l’inspiration en vaquant à d’autres choses, ça ne vient pas. ” Pragmatique et antiromantique, il cite Jack London qui recommande à ses lecteurs de courir après l’inspiration plutôt que de l’attendre bêtement , puis de la tordre jusqu’à ce qu’elle donne tout ce qu’elle peut. Il faut cinq jours de travail, de “ triturage ” de méninges pour que le sixième quelque chose sorte et que ce soit juste. “ À force

Pragmatique et antiromantique, il cite Jack London qui recommande à ses lecteurs de courir après l’inspiration plutôt que de l’attendre bêtement, puis de la tordre jusqu’à ce qu’elle donne tout ce qu’elle peut. d’écrire de mauvaises choses, ces choses qui ne sont pas les bonnes, qui ne sont pas celles qui doivent être écrites, elle permettent aux bonnes choses de surgir. ” “ Observez et vous aurez une image forte. ” Tout est là. Christophe Ghislain aime planter le décor, mettre en branle des personnages, les faire agir, se mouvoir. Les mouvements de l’âme ? C’est à travers les gestes, les frémissements qu’ils transpirent, pas au détour de descriptions interminables. Le cœur de sa pratique ? “ En littérature on parle beaucoup du style. Le style est important. Mais moi j’ai surtout été marqué par les grands raconteurs ”. On dirait que plus d’un auteur d’aujourd’hui s’accorde sur ce point. Christophe Ghislain, comme il le dit, “ a remis le couvert ” et écrit un second livre. Cela lui prendra-t-il 4 ans comme La colère ? On espère que non. On aime bien les grands raconteurs d’histoires nous aussi.

  Christophe Ghislain La colère du rhinocéros Belfond

Après avoir traversé l’Europe en corbillard avec un macchabée dans le coffre, Gibraltar percute un rhinocéros et entre dans Trois-Plaines. • Prix de la première œuvre de la Communauté française de Belgique • Prix du Premier roman de Chambéry • Prix Première de la RTBF • Prix littéraire de la Scam Belgique 2010 •  Lauréat du Prix Littéraire Gironde – nouvelles écritures •  Grand Prix du Web Cultura •  Sélection finale : Grand prix littéraire de Villepreux •  Prix littéraire de l’ENS Cachan •  Prix Biblioblog.

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La jeunesse a son prix — Par Laurence Bertels

On dit volontiers de la France qu’elle est, avec ses 8000 récompenses anuelles, celle qui compte le plus grand nombre de prix littéraires. En la matière, il est un autre pays qui se défend plutôt bien, celui de la littérature jeunesse, une contrée à part entière qui ne connaît pas de frontières et au creux de laquelle on se perd volontiers, dans les deux sens du terme. Plusieurs balises, toutefois, ont été posées pour avancer dans cette véritable forêt où poussent sept mille titres par an ! Pour s’y retrouver, pour savoir quel livre choisir dans un genre où on ne connaît en général ni le nom des auteurs ni celui des maisons d’édition, il fallait bien quelques “ Versele ”, “ Farniente ”, “ Sorcières ”, “ Petite Fureur ”, “ Libbylit ” et autres précieux labels de qualité. Qui les reçoit ? Qui les décerne ? Selon quels critères, avec quelles récompenses et dans quels objectifs ? Voilà ce que nous allons tenter d’éclaircir à la lueur des allumettes d’une célèbre petite fille.

Le label Versele

S’il est en Belgique, comme à l’étranger, un prix connu de tous, c’est bien celui qui fut créé en 1979 en souvenir du psychologue Bernard Versele, un membre de la Ligue des familles qui voulait doter les jouets et les livres d’un label de qualité. Lors de sa disparition, Jacques Zwig, alors président de la Ligue, mit sur pied une organisation qui, grâce à ses réseaux de bénévoles, a touché des milliers d’enfants appelés à élire des livres présélectionnés et à décerner leurs chouettes et labels dans cinq niveaux de lecture. Le tout pour finalement créer, avec ses soixante mille votants parfois, le plus grand jury du monde ! Plus d’un million trois cent mille enfants ont déjà participé au prix et ils sont surtout bien plus nombreux encore à avoir découvert les joies de la lecture grâce à lui. Comme le révèle ce témoignage émouvant d’institutrice de cinquième

Extrait de Oko, un thé en hiver, Mélanie Rutten, © Casterman. Avec l’aimable autorisation des Éditions Casterman.

primaire qui raconte, à l’heure où le Versele est de plus en plus menacé, comment des enfants, qui ne lisaient pas jusque-là, ont fini par dévorer des romans sous la couette, lampe de poche à la main ! Malheureusement, au cours de ses dernières années, le Versele a perdu de sa visibilité pour des raisons budgétaires et politiques. La Ligue des familles qui vit des heures très difficiles doit-elle gérer la culture ? s’interroge le directeur Denis Lambert pendant que les bénévoles continuent à porter le Versele à bout de bras même s’il n’y a plus de Fête des chouettes, plus de chèque pour les lauréats, plus d’affiche, plus d’antennes régionales, moins de personnel à la Ligue pour s’en occuper et beaucoup d’incertitudes quant à l’avenir de la manifestation. D’où la création d’une page des amis du Versele sur Facebook, un mouvement citoyen de bénévoles qui se battent pour sauver leur outil. D’où également, sur Internet toujours, une pétition venue de France initiée par les auteurs et illustrateurs eux-mêmes. Enfin jugés par leur vrai public, ceux-ci apprécient particulièrement cette récompense. Le Versele, cependant, a encore réuni 40.700 votants cette année et reste ce qu’il a toujours été, un label de qualité. Comme le confirme Anne Herbauts, primée pour La Galette et la grande ourse (Casterman, 2009), un texte ruisseau sur des images galets : “ Ce qui est très intéressant dans le Prix Versele, c’est qu’il y a une première sélection et un vrai travail de lecture avant que les enfants donnent leur avis. On arrive donc déjà à une exigence de lecture et le jury d’enfants est de haut niveau. Pour une fois, ce ne sont pas les adultes qui jugent pour eux. Des livres difficiles sortent du lot et prouvent que les enfants ne sont pas frileux. Ce prix défend la littérature de jeunesse de qualité et d’auteur, il est reconnu internationalement. Il est aussi à l’image de la richesse de la création belge. Mes livres ont souvent été sélectionnés. Cette fois, j’ai été primée et cela me fait bien sûr plaisir mais ce qui m’importe surtout,


Littérature jeunesse : fureur, chouettes, sorcières !

c’est que le Versele défend ma vision de la littérature jeunesse et ma liberté de création. Il défend donc indirectement mon travail.” Née d’une véritable obsession, celle de voir les auteurs de la Communauté française entrer dans les écoles, la Petite Fureur célèbre, quant à elle, sa douzième édition et a récompensé Benoît Jacques pour Wazo kong (Benoît Jacques Books), Rascal pour Les poètes ont toujours raison (L’Edune) ou encore De quelle couleur est le vent ? d’Anne Herbauts (Casterman). Pour n’en citer que quelques-uns, ce prix sélectionnant en tout douze auteurs à raison de trois par catégorie d’âge.

Une saine Fureur

Books for Young People) et décerné chaque année au Salon du livre jeunesse de Namur, vise lui aussi à promouvoir des livres de qualité, qu’il s’agisse de la catégorie albums ou romans. À l’origine, Franck Leglise, organisateur du Salon, souhaitait monter un prix qui y serait associé à l’instar du fameux Baobab du Salon du livre jeunesse de Montreuil, également surnommé le Goncourt de la littérature jeunesse et rebaptisé aujourd’hui “ Pépites ”. De son côté, Libbylit, la revue de la section belge de l’Ibby voulait créer un prix de littérature jeunesse puisqu’elle recense deux mille ouvrages par an pour sa revue trimestrielle ponctuée de coups de cœur lesquels arrivent sur la table du jury pour le prix Libbylit. Un des objectifs du Salon de Namur est de promouvoir la littérature jeunesse en Communauté française puisque celle-ci subventionne la manifestation et le prix. Il fallait donc avant tout distinguer un album et un roman belges. Le prix élit également un album et un roman de la francophonie et, depuis trois ans maintenant, un prix roman junior et un album petite enfance. “ Il est très difficile de comparer un album pour bébés et un album de François Roca ou de Nathalie Nova, par exemple. Voilà pourquoi nous avons décidé d’ajouter cette catégorie. En 2011, c’est Jeanne Ashbé qui l’a emporté avec “ Petites histoires ” (Pastel), un livre remarquable pour les tout-petits. Et je me réjouis que cette grande artiste, appréciée de tous, soit enfin récompensée grâce à cette catégorie ” explique Luc Battieuw, fondateur du prix et directeur du Centre de Littérature de Jeunesse de Bruxelles, tandis que l’album belge revenait à Hello Monsieur Hulot de David Merveille, et le roman à Xavier Deutsch pour Onze, épatante histoire d’hommes et, accessoirement, de football.

“ Ce qui est très intéressant dans le Prix Versele, c’est qu’il y a une première sélection et un vrai travail de lecture avant que les enfants donnent leur avis. On arrive donc déjà à une exigence de lecture: le jury d’enfants est de haut niveau.”

Comme on le dit souvent, derrière le prix - ou l’homme, le président, l’empereur cherchez la femme. Licenciée en langues et linguistique (anglais-russe), mais passionnée de littérature jeunesse depuis que les hasards de la vie l’ont menée à la librairie spécialisée Am Stram Gram à Uccle, Muriel Limbosch n’a cessé d’oeuvrer en faveur du livre pour enfants. Voilà pourquoi, après Am Stram Gram et l’asbl Littérat’eur, elle a monté en 2009, avec Anne Janssen, un projet qu’elle mitonnait depuis plusieurs années : la création du Wolf, maison de la littérature jeunesse et actuelle organisatrice de La Petite Fureur, en collaboration, toujours, avec la Fédération Wallonie-Bruxelles. “Au départ, je souhaitais surtout mettre en avant les auteurs et illustrateurs de la Communauté française et leur permettre d’être mieux connus dans les écoles, une idée qui a tout de suite séduit la Communauté française”, explique Muriel Limbosch. “ Je ne voulais pas non plus voter pour un livre mais faire passer l’idée auprès des enfants qu’un livre ouvre une série de portes. D’où l’envie de prolonger la lecture par une illustration, une chanson, un poème, une mise en scène, ou tout autre forme artistique. ” La sélection de départ, réalisée par un jury indépendant composé de bibliothécaires, de spécialistes de la littérature jeunesse, de fonctionnaires, cherche à mettre en avant des auteurs et illustrateurs de qualité et à mieux faire connaître des petites maisons d’édition belges qui font un formidable travail. Quant aux lauréats du concours, à savoir les enfants qui ont livré la plus belle suite ou déclinaison de l’histoire, ils sont choisis par les auteurs et illustrateurs euxmêmes, les mieux placés pour juger de l’interprétation de leurs livres. Ils se déplacent, en outre, pour remettre leurs prix.

Libby lit aussi

Plus récent, le prix Libbylit, orchestré par la section belge francophone de l’IBBY (International Board on

Historienne, professeur dans une école rurale, Béa Deru-Renard, pour sa part, vient de remporter le prix Québec / Wallonie-Bruxelles pour un roman commencé voici plus de dix ans. Sans le savoir, le jury a donc récompensé un travail de longue haleine. “ Regina existe. Il y a un centre de réfugiés à côté de l’école et nous avons, dans nos classes, des jeunes qui vivent dans ce centre. Quand sa sœur est arrivée, elle ne parlait pas un mot de français. J’ai compris qu’elle était russe, venait d’Ouzbékistan et que sa famille, d’origine arménienne, avait fui au moment du génocide. Mais lorsque l’Ouzbékistan est redevenu indépendant, les Ouzbeks ont dit aux Russes que s’ils n’étaient pas contents, ils pouvaient s’en aller. En fait, ce sont des réfugiés de l’ouverture au capitalisme. Ce qui était synonyme de liberté

De la Wallonie au Québec

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pour nous l’était d’exclusion et d’exil pour eux. Quand j’ai su qu’ils venaient de Samarcande, une ville qui me faisait tant rêver… J’ai romancé, certes, mais je voulais donner à cette fiction la force d’un témoignage ”, nous dit l’auteur, qui dans un premier temps, n’a pas répondu à l’appel à candidature pour le prix. “ Je me disais que l’Ouzbékistan, cela n’intéresserait personne… ” Oko, un thé en hiver (Memo, 2010) se déguste après un dernier au revoir à Madeleine, celle qui était un peu la grand-mère de tous. Tout le monde est triste et c’est normal. Savoureuse chronique de vie remarquée par le jury du Prix Sorcières, créé en 1986, dans la foulée de mai 68 et de l’ébullition culturelle des années 80, l’album de Mélanie Rutten, disciple de Kitty Crowther, a séduit le jury français. Pour les artistes, ce prix vaut son pesant d’or car il offre une belle visibilité à leur travail.

Des sorcières bien-aimées

dans le monde entier. Première lauréate du Grand prix triennal de littérature de jeunesse de la Comunauté française en 2006, prix Baobab (le Goncourt de la jeunesse) pour Annie du lac au Salon du livre de jeunesse de Montreuil en 2009 et Prix Astrid Lindgren (le Nobel de la littérature jeunesse) pour l’ensemble de son œuvre en 2010, elle a, en quelque sorte, remporté le tiercé gagnant. Née à Bruxelles en 1970 d’un père anglais et d’une mère suédoise, Kitty Crowther, malentendante, a passé la majeure partie de son enfance au milieu des livres, ses meilleurs amis, et des histoires sans lesquelles elle n’aurait pu vivre. Riche d’une intériorité singulière, elle aime les sombres forêts, les plantes grasses, les lutins, les mouettes, le désordre et les livres résistants. Elle a également une manière bien à elle de trahir et traduire la solitude inhérente à certaines enfances. Et ne craint pas les tabous comme le démontre La Visite de Petite mort (Pastel, 2004) aux tonalités parfois humoristiques et acrobatiques. Mon ami Jim (Pastel, 1996), ode à la tolérance et à la lecture fut un

 Première lauréate du Grand prix triennal de la Communauté française en 2006, prix Baobab (le Goncourt de la jeunesse) en 2009 et Prix Astrid Lindgren (le Nobel) en 2010 pour l'ensemble de son oeuvre, Kitty Crowther a, en quelque sorte, remporté le tiercé gagnant. 

S’il est une reine qui séduit particulièrement les jeunes lecteurs, c’est bien celle des bisous imaginée par Kristien Aertssen, une Anversoise née en 1953 qui ne se consacrera pas tout de suite à l’art car ses parents estimaient qu’elle ne gagnerait jamais sa vie avec des livres. Elle étudie donc d’abord les philo-romanes. Plus tard, elle se formera à l’Académie d’Anvers puis, grâce à l’obtention d’une bourse, à l’Art Center de Pasadena, aux ÉtatsUnis. Lorsque Kitty Crowther découvre son travail, elle la présente à la directrice de Pastel, Christiane Germain. Bien lui en prit... Lauréate du prix Scam 2010, elle s’inspire des arts primitifs et naïfs, des miniatures indiennes et islamiques, des dessins d’enfants et des jouets. D’une belle vitalité, ses illustrations prouvent combien elle est restée proche de l’enfance, une des raisons sans doute pour lesquelles le grand auteur Carl Norac lui demanda d’illustrer Et maintenant qu’est-ce qu’on fait ? (Pastel, 2006). Dans les albums dont elle est à la fois l’auteur et l’illustratrice se côtoient souvent la nature, la tendresse et la solidarité. Qu’il s’agisse de Petite Plume, dans lequel le professeur Plume surnomme sa femme bien-aimée “Petite plume” tant elle de ses premiers succès et continue à séduire petits et ressemble aux oiseaux qu’il observe toute la journée du haut de son arbre, ou de La Reine des bisous (Pastel, grands, Moi et rien (Pastel, 2000) s’avère poignant et 2002), l’histoire d’une princesse en mal de tendresse. Le Petit homme et Dieu (Pastel, 2010) nous dit tout sur Débordée, sa reine de mère n’a en effet pas le temps de la relation père/fils, pendant que les insectes complices l’embrasser et l’envoie chercher la reine rêvée de par le Poka & Mine parcourent les musées ou cinémas dans monde. En chemin, l’enfant croisera la reine des gâteaux, le même esprit que les célèbres Ernest et Célestine de Gabrielle Vincent. Depuis qu’elle a gagné le prix celle des chats ou celle des jouets mais jamais celle des bisous... Entremps, elle aura visité nombre d’univers dif- Lindgren (environ 516.000 € !), elle se sent plus à l’aise férents et aura peut-être fini par manquer à sa maman... financièrement certes, mais surtout artistiquement. “J’ai moins à prouver”, nous confiait-elle voici quelques Un indémodable d’une belle richesse graphique. mois. En effet.

Kristien Aertssen

Kitty Crowther

Enfin, il est impossible de rédiger un dossier sur les prix de littérature jeunesse en Belgique sans citer notre véritable star (inter)nationale, Kitty Crowther dont le talent, qu’elle a immense, est désormais reconnu


Littérature jeunesse : fureur, chouettes, sorcières !

La nuit du visiteur, Benoît Jacques, © Benoît Jacques Books

Extrait de Le petit homme et Dieu, Kitty Crowther, © Pastel. Avec l'aimable autorisation des éditions Pastel

Extrait de De quelle couleur est le vent, Anne Herbauts, © Casterman. Avec l’aimable autorisation des éditions Casterman

Chignon rouge, Béa Deru-Renard et Kristien Aertssen, © Pastel

Toute seule loin de Samarcande, Béa Deru-Renard, © L'école des loisirs

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Le Grand Prix Triennal de littérature de jeunesse Créé en 2006, il récompense un auteur/illustrateur issu de la Fédération Wallonie-Bruxelles, dont l’ensemble des publications constitue déjà une oeuvre. Il est une marque de reconnaissance et d’encouragement. Le Grand Prix est décerné par le / la Ministre de la Culture sur proposition d’un jury indépendant. Il ne fait l’objet d’aucun acte de candidature. Sa dotation est de 15.000 €. La première lauréate est Kitty Crowther suivie de Rascal et, depuis 2012, de Benoît Jacques.

Le Versele Créé en 1979 par La Ligue des familles, il compte le plus grand jury d’enfants, de 40 à 60.000 selon les années, qui votent pour des livres proposés par un comité de sélection. Il jouit d’une grande reconnaissance internationale.

Créé en 1989, réunit l’Association des librairies spécialisées jeunesse (ALSJ) et celle des Bibliothécaires de France pour mettre en avant des livres remarqués pour leur qualité littéraire, l’originalité du support abordé, la qualité graphique et plastique de l’information ou encore le respect du jeune lecteur. Des centaines de livres sont soumis aux comités de lecture pour obtenir finalement un lauréat dans chacune des catégories définies, allant des tout-petits aux romans ados en passant par les documentaires.

Créé en 2005 par l’Ibby et le Salon du livre jeunesse de Namur, il est décerné chaque année au Salon de Namur, récompense les lauréats d’un Manneken-Pis en chocolat et du titre d’invité d’honneur au salon suivant.

Le Farniente Prix littéraire créé en 2000 pour adolescents de 12 à 16 ans, il est organisé par la Ligue des familles également. Pas de jury, seulement des bulletins de vote pour des livres proposés par un comité de sélection. Proclammation des prix lors d’une journée de printemps festive où l’on peut débattre avec les auteurs.

Le prix de la Scam Le Prix Sorcières

Le Prix Libbylit

la Société civile des auteurs multimédia cherche à mettre en valeur le talent de plusieurs auteurs, à récompenser leur imaginaire et la manière dont ils le conjuguent avec le public. Le prix Scam 2010 a été remis à Kristien Aertssen à la Foire du Livre de Bruxelles.

La Petite Fureur Créée en 1999 par l’asbl Littérat’eur, son jury est composé de spécialistes de la littérature jeunesse, bibliothécaires, journalistes, membres de la Communauté française. Prix : des albums et livres jeunesse. Et des chèques-lire pour les écoles participantes.

Le prix Québec / Wallonie-Bruxelles de littérature de jeunesse Est attribué conjointement tous les deux ans à des auteurs et à des illustrateurs du Québec et de Wallonie-Bruxelles. Fruit d’une entente de coopération entre les deux gouvernements, le prix attribue des bourses de 2600 € aux auteurs ou aux illustrateurs et des subventions à leurs éditeurs.


Littérature jeunesse : fureur, chouettes, sorcières !

Les prix  attribués  en  2011 • Grand Prix Triennal de la Communauté française (2009-2012)

Pascal Nottet, dit Rascal • Prix Versele

Deux chouettes Anne Herbauts La Galette et la Grande Ourse (Casterman), Trois chouettes Benoît Jacques La nuit du visiteur (Benoit Jacques Books), Quatre chouettes Kaat Vranken Cheffie (La Joie de lire), Cinq chouettes Contes de Flandre Le fils du pêcheur et de la princesse, choisis, traduits et adaptés par Maurice Lomré (L’école des loisirs)

• Prix Libbylit

Album belge David Merveille Hello, Monsieur Hulot (Editions du Rouergue), Petite enfance Jeanne Ashbé Ton histoire (Pastel), Roman belge Xavier Deutsch Onze ! (Mijade), Roman Junior Jo Hoestland La danse de l’éléphante (Actes Sud Junior), Le prix d’Evelyne (Editions Escabelle) et Le bébé tombé du train (Oskar Jeunesse) • Prix Québec Wallonie-Bruxelles

Béa Deru-Renard Toute seule loin de Samarcande (École des Loisirs – Médium)

• Prix Sorcières & Prix de l’Illustration de la ville de Rueil-Malmaison

Mélanie Rutten Oko, un thé en hiver (éditions MeMo)

• Prix Scam

Kristien Aertssen La reine des bisous (Pastel) & autres œuvres

• La Petite Fureur

Benoît Jacques Wazo Kong (Benoît Jacques Books), Rascal Les poètes ont toujours raison (L’Edune) Anne Herbauts De quelle couleur est le vent ? (Casterman)

Tout va bien ? Un prix menacé de disparition Le Prix Versele, qui a participé à la découverte et à la reconnaissance de tant d’auteurs, est menacé de disparition. En 2012, il a lui-même été nominé au Astrid Lindgren Memorial Award (ALMA), le plus grand prix au monde de littérature pour enfants et grands adolescents. Le Prix Versele va sans doute disparaître. C’est un prix des familles belges en grande partie décerné PAR des enfants à des livres POUR enfants. Des milliers d’enfants y travaillent et y participent. Il va être supprimé. Pourquoi ?  Je ne sais pas. Et je ne veux pas le savoir. Je pense seulement : “ PAR les enfants, POUR les enfants. ” C’est ça qui me gêne, qui bloque, qui fait bôf, ça ne compte pas, les enfants ! Toujours la même chose. Les enfants, ça ne pense que quand c’est adulte, sinon, ça coûte. Le prix Versele, c’est comme si on me l’avait décerné et que maintenant on m’enlèverait mon âme. ” — Claude Ponti, Blog de l’École des lettres

Une pétition à signer www.petitions24.net/appel_pour_le_versele  Des témoignages à apprécier ou compléter  Sur la page “ Les amis du Prix Versele ”, témoignages d’auteurs-illustrateurs, d’éditeurs, de bibliothèques, de communes, de lectrices bénévoles, de mères et... d’enfants, pour défendre un prix Bernard Versele authentique et indépendant.

Il est encore possible d’agir pour soutenir ce prix.

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Mettre des mots en silence — Par Thomas Depryck

Auteur prolifique, homme d’apparence calme et posée, Rascal ne laisse pas indifférent. Il a le regard sombre, mais le sourire ou le rire qui pointe au détour d’une réflexion, d’une boutade, d’un souvenir marrant, témoigne de sa vivacité, de sa capacité à faire feu de tout bois. Rascal a de la franchise, du bagout. S’il n’est pas grande gueule, on ne la lui fait pas. Il est pragmatique et réfléchi. Il dit faire des livres avec pas grand-chose.

L’école il l’a quittée à 16 ans. Pas son truc. Mais une pointe de regret quand même. Pas eu l’occasion de se confronter à des univers différents, de s’immerger dans un cadre, avec d’autres regards que ceux, certes nécessaires, “ de son père, sa mère, sa compagne, ces trois êtres pour qui on est merveilleux quoi qu’on fasse.” Aujourd’hui, il donne quelques cours à la Cambre. Chez son fils, il voit les bénéfices que peut engendrer le cadre scolaire. “ Ces étudiants, je crois qu’ils vont plus vite parce qu’ils se retrouvent avec dix bonshommes qui font la même chose qu’eux. Il y a émulation.” Ce sont, quant à lui, les hasards de la vie, une pointe de chance et beaucoup de détermination qui l’ont conduit là où il est maintenant. Il vit de sa plume. C’est rare, c’est difficile, il pourrait faire plein d’autres choses si le désir n’y était plus, mais ça lui va bien encore, il est tout entier imprégné de son art. La seule chose qui compte, c’est d’y aller, sans concession. “ Si on envisage ce métier comme un pis-aller, ce n’est pas bon. Il faut s’y donner. C’est dévorant et nourrissant à la fois ”. Il ne fait que ça, pas de place pour autre chose, pas d’autre boulot. “ J’ai tout arrêté pour faire des livres et des enfants. À l’époque on pouvait encore vivre de pas grand-chose. On payait 150 € pour une maison. On avait un peu froid en hiver. Maintenant c’est quand même relativement compliqué. ”

Un parcours…

Le rapport à l’enfance…

Il faut garder une certaine connexion avec ce qu’on a été, avec l’enfance. “ Je trouve important de ne pas oublier les sensations premières... Si le fil n’a pas été coupé, c’est ce qui nous relie fortement à la vie. On est à l’image de ces poupées russes. C’est comme un emboitement. On reste pareil, mais les couches s’accumulent et il n’y en a qu’une qui est pleine, c’est la dernière. Ensuite, on est dans des rôles. On est dans le regard de l’autre.”

Il se nourrit de vécu, de ressenti. Tout part d’une situation concrète, d’une envie née de la confrontation avec une image, un texte, une personne. Sa création est une réaction. Il évoque son travail du moment, un texte qui s’intitule Le fils de l’Ogre. “ Je n’aurais jamais pu écrire cette histoire quand j’avais trente ou quarante ans. Mes fils ont de trente à dix-huit ans et pour certains ont déjà tué le père et pour les autres c’est en cours, ils sont en train de trouver l’arme. J’ai eu envie de raconter ça, sous forme de métaphore.” Il travaille très souvent en collaboration. Avec des illustrateurs, qui sont devenus au fil du temps des amis, tel Louis Joos. Mais aussi avec ses éditeurs. D’abord, chez Pastel, avec Christiane Germain. Maintenant avec Odile Josselin “ qui est une véritable éditrice. Ce qui est encore plus rare qu’un bon raconteur d’histoire. Un bon éditeur c’est quelqu’un qui parvient à te dire, non là tu t’égares, c’est pas toi.” Ses livres abritent, à l’image de ceux de Tomi Ungerer, des personnages complexes, entiers. Il faut que ça marque, que ça touche. “ Je trouve qu’un livre ça ne sert à rien si ce n’est pas pour mettre des mots en silence.” Le choix

Sur son travail…


Littérature jeunesse : fureur, chouettes, sorcières !

de ses sujets repose sur quelque chose qui le travaille, qu’il faut extirper. “ J’ai eu une expérience de visiteur de prison pendant une dizaine d’années, et j’ai vu des choses qui me déplaisaient. Quand j’ai commencé à faire des livres jeunesse, je me suis dit, j’aimerais en parler. Aborder ce sujet : comment on se construit quand on a un père qui est toujours vivant mais qui de par son incarcération ne l’est plus tout à fait.” Pas question d’en faire un discours moralisateur. Seul compte le potentiel sensible du livre. “ Je ne suis pas militant, alors quand je fais un livre sur ce sujet ou sur les sanspapiers, je me demande sous quel angle l’aborder. Je n’ai pas envie d’étaler des convictions. Si je parviens à dégager une seule émotion, ça me suffit .” Rascal a reçu plusieurs prix, dont le Grand Prix triennal de littérature de jeunesse de la Communauté française. Évidemment c’est important, ça fait plaisir, c’est une reconnaissance et un soutien, mais “ pour être tout à fait honnête, je préfère une parole d’enfant. J’ai fait un livre sur la prison, celui dont je parlais il y a un instant. Il venait de sortir, j’étais à Montreuil, et une jeune fille vient avec ce bouquin, je la vanne en lui disant qu’elle n’a pas choisi le plus marrant, et elle éclate en sanglots : Vous ne pouvez pas savoir à quel point vos mots me touchent parce que c’est l’histoire de toute mon enfance. Son père avait dû être condamné à une lourde peine, donc voilà.” Un oui de son éditrice, un retour de lecteur lui paraissent beaucoup plus gratifiants qu’un prix, même si, naturellement ça peut aider.

Sur les prix

Dans une interview, Rascal a parlé de la nécessité de créer des livres Max Havelaar. Le partage des droits ne lui semble pas toujours équitable. “ Quand un auteur, le mec qui raconte l’histoire, a 2% sur un bouquin, faut pas déconner. À l’École des loisirs, c’était comme ça. Puis à un moment donné, j’ai été voir ailleurs où le travail était partagé en deux, c’est-à-dire que s’il y avait huit ou six pour cent, c’était moitié-moitié, pas deux tiers un tiers.” C’est d’autant plus nécessaire que pour la génération à venir, c’est dur. “ Comment font les jeunes ? Mon fils Marius vient de terminer Saint-Luc à Bruxelles. On est sur un projet commun, et puis après, quand la porte est ouverte comment on fait pour que ça marche ? J’en sais trop rien. Je venais de la sérigraphie, j’étais travailleur indépendant, j’ai demandé des exemptions de cotisations sociales. Marius va se retrouver avec deux mille cinq cents euros pour son bouquin, avec ça, il ne peut pas être indépendant et payer 900 euros de cotisations sociales tous les trois mois. Là aussi, je trouve que dans les

Sur le statut de l’auteur…

Dans une interview, Rascal a parlé de la nécessité de créer des livres Max Havelaar. Le partage des droits ne lui semble pas toujours équitable. Quand un auteur, le mec qui raconte l’histoire, a 2% sur un bouquin, faut pas déconner. écoles, il faudrait enseigner comment on se débrouille.” Dans ce cadre, les bourses octroyées peuvent donner de l’air. “ Je leur voue une reconnaissance éternelle ”, nous dit Rascal avec beaucoup de sincérité mêlée d’une pointe de malice. “ Ça m’a sorti de la mouise financière. Quand j’ai débuté dans le métier - je n’ai jamais su vivre comme un pauvre - je tapais tout ce qui bougeait autour de moi. Un jour je rencontre Yann le Pennetier, scénariste BD, il me dit qu’il est membre du jury au Centre National des Lettres, et m’invite à envoyer un dossier, sans garantie bien sûr, ce que j’ai fait et quelques mois plus tard, j’ai reçu une bourse conséquente .” Ce qui lui permet de régler ses nombreuses dettes. Il reçoit alors ses premiers gros droits d’auteur. Sinon, il ne sait pas comment il s’en serait sorti. Et l’ordinateur ? “ Je l’utilise de manière empirique. Je peux faire tremper mon dessin dans l’évier puis le déposer sur mon scan, et je vais pouvoir arrêter le temps de sa désintégration en le scannant dix fois à la suite. Choisir par après l’instant arrêté me plaît.” Rascal a plusieurs projets en littérature jeunesse, mais aussi en bande dessinée, avec Futuropolis, une maison d’édition qu’il affectionne particulièrement. Et la suite ? “ J’aimerais bien avoir suffisamment d’argent pour prendre un ticket et partir, en Thaïlande ou ailleurs. Déjà quitter l’hiver ça j’en suis sûr. Et me dire que je suis arrivé à faire ce que je voulais faire quand j’étais petit, c’est-à-dire rien. Être promeneur. Regarder les gens passer. Dessiner et ne pas me dire: ce dessin je dois le vendre.” Il se donne encore 7 ou 8 ans de cette vie-ci. Puis sur les routes.

Le numérique

Pascal Nottet, dit Rascal • Prix triennal de la Communauté française pour l’ensemble de son œuvre.

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u t o p i e

e n g a g e m e n t m e t s t u r r e l s a a t p a e b a l u e — CÊline

d ĂŠ t e r m i n a t i o n


MAKING OFF 

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Nickel, pas chromo — Par Anita Van Belle

MAKING OFF: Carine Demange a vécu en Kanaky Nouvelle-Calédonie jusqu’à ses dix-huit ans. Dans sa petite enfance, elle habitait Nouméa, la seule ville du pays. Ensuite, sa famille est partie pour Plum, la terre des moustiques, le bout du chemin. Aujourd’hui, le chemin s’est métamorphosé en route goudronnée, prolongée jusqu’aux lointaines collines pour desservir Goro Nickel, une entreprise d’extraction qui ravage le paysage, territoire de vie des tribus kanaks. Pour réaliser Derrière chez moi, une fiction radiophonique, Carine Demange a parcouru le pays jusqu'à l'usine, seule ou accompagnée. À la recherche de l’oiseau cagou et de la part d’elle-même qu’elle y avait laissée.

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fabrication des bwanjep Ma famille est allée dans la forêt pour fabriquer des bwanjep, un instrument kanak emblématique, constitué d’écorce de figuier remplie avec des écorces de niaouli. Pendant la fabrication, ils sifflaient, ils battaient du pied. J’ai enregistré ces sons, leurs conversations et même leurs disputes, que j’ai utilisées ailleurs.

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la famille Olivier Bilou Ici, nous sommes sous le manguier du jardin. Ma soeur chante “Ma nature” de Vihrin, le groupe d’Olivier Bilou, un des pionniers du kaneka. Olivier est l’un des deux compositeurs de la musique de Derrière chez moi.

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le père

Voici le père, qui s’est imposé dans le travail. J’ai eu de grandes discussions avec l’acsr (Atelier de Création Sonore et Radiophonique) à propos de sa présence dans le documentaire. La voix du père, dans la fiction, cherche à me retenir. Quand on écoute Derrière chez moi, on ne ressent pas cette difficulté, mais en réalité, là-bas, tout le monde m’a retenue. J’ai dû lutter pendant quatre mois pour aller au bout du travail.

forêt humide

La forêt est dense. Je me prenais dans les lianes avec la perche, ça faisait des klonks. J’y avais planté ma tente, pour le tournage. J’étais à la recherche du cagou – cet oiseau qui aboie. Au stade de l’écriture, j’avais décidé de le faire parler. Dans la fiction, le cagou a la voix de Jean Boissery, un comédien calédonien, descendant de Jean Mariotti, le grand auteur de Kanaky Nouvelle-Calédonie. J’aimais bien ça, pour un cagou. Par sa parole, l’oiseau me fait passer dans le monde kanak.

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Le déclic, pour Derrière chez moi, a été un incendie – et une absence d’images. J’ai entendu que la forêt était en feu derrière chez moi et je n’avais aucun moyen de savoir si la maison de mon père avait brûlé. De plus, je savais qu’on construisait dans le sud une usine chimique qui ravageait l’environnement. J’ai eu envie de retrouver le pays de mon enfance, d’écouter les gens qui vivaient là-bas, d’enregistrer leurs accents, les oiseaux et que cela me mène à cette usine qui menaçait tout cela. J’ai écrit cette quête comme un voyage fictif : je pouvais parler à la première personne et inventer des personnages.

hervé lecren

J’avais une idée très précise de la musique que je voulais : uniquement des instruments acoustiques traditionnels en matières naturelles, ainsi que des aérophones : ils produisent des sons tournants qui correspondent au chant de certaines cigales. J’ai fait appel à Hervé Lecren, ethnomusicologue, responsable de l’annexe du Conservatoire de musique qui se trouve à Koné. Toutes les musiques que l’on entend dans Derrière chez moi correspondent aux régions dans lesquelles on se trouve et les rythmes correspondent à des événements précis : fêtes, guerres,...

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Le pays de l'enfance


ENGAGEMENT

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Tournage musique

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— Derrière chez moi

l’usine Pour la prise de son des musiques, j’avais le temps d’un Je suis partie quatre mois et demi. La veille de mon départ, j'ai été vers l’usine avec Denis de la tribu des petit Nagra : 1 heure 35. Nous avons commencé dans le conservatoire de Koné parce que les instruments Goro, dans sa vieille voiture déglinguée. J’ai dû changer trois fois de micro à cause des cliquetis et par diss’y trouvaient, mais pour bien les faire sonner, il faut du sol. Au départ, nous avons travaillé sur le carrelage crétion. Nous avons passé les deux premiers barrages et sur une vieille serpillière. Le son était cinglant et - l’accès à l’usine est surveillé en permanence par des étouffé, mais il racontait quelque chose. À la fin, nous sociétés privées de gardiennage - en disant que nous avons simplement jeté ces bambous dans la pièce. C’est allions voir le lagon. Puis Denis s’est perdu et on a été le fracas que l’on entend vers la fin, quand on s’ap- repérés par une milice qui nous a obligés à rebrousser proche de l’usine. Presque toute la musique vient de ce chemin. Ce sont les sociétés belges qui construisent les tournage. routes aux alentours qui m’ont donné toute la matière pour les sons d’usine. It’s all fake ! Le parc de la Rivière Bleue. J’ai beaucoup tourné là-bas : tous les sons de forêt humide, de maquis minier, d’oiseaux, les sons de nuit, les cagous. La construction du barrage de Yaté a créé un immense lac. Des troncs noyés dépassent un peu partout. Le bois de ces arbres est imputrescible et blanc, ce qui donne cet aspect lunaire au paysage.

Carine Demange Derrière chez moi Athanor Production asbl

De retour dans son pays d’origine, en Kanaky Nouvelle-Calédonie, l’auteure entreprend une quête mystérieuse. Où se cache donc le cagou de son enfance ? Un souffle étrange la conduira dans un voyage au cœur de cette île merveilleuse. Guidée par l’inquiétude de ses habitants, elle partira à la recherche d’un bois tabou, de l’autre côté de la montagne. Car c’est làbas, sur cette terre rouge si convoitée, que se joue l’avenir de tout un peuple.

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bois noyés

•  Prix Scam de la fiction radiophonique

www. athanor-production.be Pour écouter l’œuvre : soundcloud.com/kikaplum/ derriere-chez-moi-carine-demange


ENTRETIEN 

Martine telle qu’en elle-mÊme — Par Linda Lewkowicz

différentes collaborations. Serait-ce le chemin attendu d’une nomade qui, avec le temps, a eu besoin de se poser, travaillant dans un théâtre qui possède deux salles de représentation, un bar, une cuisine, un foyer, des douches, des divans…Un TOM, quoi ! (3) TOM ! Quel vilain mot ! Non, je ne me sens pas installée. C’est chez moi ici. La Balsa, c’est mon papier et mon crayon. Tout ce que cette caserne (la caserne Dailly, à Schaerbeek NDRL) a généré dans ma pratique est resté intact. Ce lieu a été pensé avec un architecte (4) qui a respecté notre vécu entre ces murs, les mécaniques de circulation, le développement des espaces et le côté brut... Je me sens aujourd’hui encore comme dans les casernes d’antan et, ma foi, s’il y a du chauffage, ce n’est pas plus mal.

© Elodie Juan

Temps de l’errance (1974 – 1981)  Une période où la jeune metteure en scène se cherche à travers ces espaces qui lui inspirent des spectacles ou la mise en scène d’œuvres du répertoire : Ghelderode, Hugo Claus ou Witkiewicz. Un temps qui va de la première œuvre Fastes d’enfer à La Pilule verte, où pour la première fois M.W. adapte, s’inspire de… et prend des libertés d’auteur avec une œuvre assez ouverte pour le lui permettre.

“ Faire affleurer une nécessité ou une urgence exige des délais.” De Martine Wijckaert, on dit qu’elle est guerrière et insolente – libre et contestataire. Forcément, cette “ handicapée mondaine et sociale ” n’a pas sa langue dans sa poche. Sauvageonne, peut-être, mais travailleuse, minutieuse, fidèle et exigeante. Cette solitaire n’a jamais fait de concessions ou pas assez. Elle n’en serait peut-être pas aujourd’hui “ à travailler dans l’anonymat, ou presque ”. On lui compte 23 créations en 38 ans de carrière. La première, en 1974, Fastes d’enfer de Ghelderode imaginée dans une chapelle à NederOver-Heembeek ; la dernière Trilogie de l’enfer destinée, comme pratiquement toutes ses créations (1), aux espaces de La Balsamine. 1993 est l’année où Martine Wijckaert passe le relais de sa direction à Christian Machiels qui décide, en 2010, de partir vers d’autres horizons. Le conseil d’administration sélectionne alors en 2011, suite à un appel à candidature, Monica Gomes et Fabien Dehasseler. Metteure en scène confirmée mais jeune auteure (2), Martine Wijckaert poursuit son travail avec un outil qui évolue et grandit au fil des

La Pilule verte, c’est la bascule, la découverte de la liberté, de l’iconoclastie. Mon dossier ayant été débouté par le CAPT (Conseil de l’Aide aux Projets Théâtraux), je me suis retrouvée seule, dans la caserne, avec le livre de Witkiewicz en main, sans argent évidemment. Qu’à cela ne tienne, on a construit un autre spectacle traitant de l’impossibilité de réaliser le spectacle initial. Cette impossibilité ouvrant la porte à tous les possibles. On n’a jamais gagné autant d’argent. La recette a entièrement financé les salaires et les premiers travaux dans l’amphithéâtre. Recherche temps, désespérément (1982 – 1993)  Martine Wijckaert est à la fois directrice d’un lieu ouvert à toutes les audaces, metteure en scène qui a besoin d’argent pour créer des spectacles qui ne s’exportent pas ou peu et professeur exigeant dans deux écoles d’art : La Cambre et l’Insas. Une période qui va de l’Inauguration/ M.W. en 1982 à Mademoiselle Julie/Strindberg en 1993. Quelle énergie ! Je ne sais pas comment j’ai fait. J’étais jeune. Toutes les questions se sont posées en même temps, avec des réponses intuitives et sauvages. On vivait à une époque où l’institution théâtrale n’avait pas encore pris le pas sur la création. On était dans un temps d’utopie qui générait des systèmes de création et de production. Quand je suis sortie de l’Insas, il n’y avait rien, sinon le Théâtre National. C’était magnifique ce gigantesque chantier, cette terre en friche, tout était à inventer. L’institution découvrait cette nouvelle émergence et ces nouveaux mécanismes de production, dits

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du ‘’jeune théâtre’’. Ce n’est qu’après coup qu’une forme de ‘’récupération’’ s’est produite, par besoin institutionnel de classer quelque chose de relativement inclassable. Depuis, la question artistique et métaphysique passe trop souvent par une inscription dans un réseau institutionnel. Du temps retrouvé (1994 – 2012) : c’est la période où l’artiste, résolument associée au lieu qu’elle a créé, se donne le temps de créer et de publier. On lui compte 8 spectacles en 18 ans. Un spectacle tous les quatre ou cinq ans, voire parfois tous les deux ans. Ce n’est pas que je prends du temps, mais je prends “ mon ” temps parce l’expérience m’apprend que le temps de travail et le temps spectaculaire le demandent. Je ne crée pas un spectacle et puis un suivant. Il y a une méthode de regards, une autobiographie éclatée qui doit se mettre en marche. Faire affleurer une nécessité ou une urgence exige des délais. D’immenses périodes de création, faites de grandes traversées solitaires, jusqu’au moment où tout cela se met en symphonie avec les autres membres de l’équipe… C’est une seule et même œuvre (entendez une seule quête d’autobiographie éclatée) qui fait son bilan, public, régulier… Je repars toujours de la dernière “ trace ” du dernier spectacle, c’est obsessionnel, c’est là que tout (re)commence, c’est infini. Seule la mort y mettra un terme. Je n’ai donc plus de temps à perdre.  La SACD lui propose un accompagnement (2012) Le fait d’avoir reçu un prix, suite à une première œuvre éditée, Table des matières, n’a laissé aucune trace dans les pages littéraires de nos médias. J’en ai conclu que les étapes importantes (comme l’édition) de la vie d’un créateur ne font plus l’objet, aux yeux des médias, de curiosité ou de désir. Finalement, avec ou sans prix, je restais en situation de “ désert ” comme je l’ai toujours été. Il y a tout de même des moments où l’on

“ Le théâtre est un art incomparable, unique, inouï qui ne laisse de traces que dans l’émotion. ” aimerait un peu de reconnaissance, rentabiliser tout ce capital de travail jeté dans un gouffre d’anonymat. Il y aura peut-être des retombées dans 40 ans… C’est suite à cela que la SACD a décidé d’accompagner ce texte pour le faire connaître, reconnaître. Avec Anne Vanweddingen, responsable de l’action culturelle, nous avons été en Avignon et au Théâtre du Rond-Point à Paris. La lecture, au Rond-Point, s’est assez mal passée. Aux dédicaces, on n’a pas vu un chat… On est passé à

midi, ils s’attendaient comme de coutume à une lecture de 45 minutes, dès la 46ème minute, les portes grinçaient, les gens avaient faim… Il aurait fallu adapter nos lectures en fonction du cadre, mais nous n’avions pas tous les détails. Quoi qu'il en soit, pour l’handicapée mondaine que je suis, cet accompagnement m’a permis de rencontrer des gens. Et c’est précieux. Ajoutons à cela que le réseau culturel d’aujourd’hui n’est qu’un gigantesque marché où l’on s’échange des produits sous cellophane... Mais ce débat sur le marché de l’échange et sur le mécanisme des réseaux qui corsètent les émergences et les propositions alternatives est en soi l’objet d’un autre entretien. Les conditions de la création Je travaille toute l’année dans un bureau à la Balsa. Je me fixe un programme, si je suis en avance, je m’offre un cadeau (aller voir une expo à Bruxelles ou ailleurs), si je suis en retard, je me punis et je travaille le week-end. Une fois par an, je prends une pause d’un mois, un mois et demi, pendant laquelle je recharge mes batteries. Ma vie quotidienne est d’une banalité consternante, mais c’est la/ma condition pour que l’énergie se rassemble sur la création. J’ai une “ table des matières ”, je ne sais pas où je vais, mais je sais comment y aller. J’ai des lignes de forces, des directions, des couleurs, des missions à remplir… Et si je m’écoutais, je ne ferais plus qu’écrire tantôt avec des mots tantôt avec des images. La solitude me convient. Et en même temps, quand j’écris, il y a toujours 120 personnes dans mon bureau et pour obtenir le silence… Et dans la Balsa d’aujourd’hui ? Dans la Balsa d’aujourd’hui (5), je me sens à nouveau au centre d’un mécanisme d’art. Je me sens en constellation avec tous les autres et pas quelque chose “ en plus ”. Historiquement, la passation du théâtre à Christian Machiels correspondait à une nécessité d’institutionnalisation du lieu et de ses activités. L’évolution de mon travail personnel a dû se faire nécessairement en parallèle de l’activité “ contrat-programmée ”. Ce que font à présent Fabien et Monica, c’est replacer ma pratique au sein de l’énergie créatrice du lieu et en interaction permanente avec celui-ci. Le public a-t-il suivi Martine Wijckaert ? Le théâtre est un art incomparable, unique, inouï qui ne laisse de traces que dans l’émotion. Aussitôt vu, aussitôt disparu. Politiquement incorrect, allant contre toute virtualité ou zapping… Il est rituel, rendez-vous avec la pâte humaine, avec le religieux. À ce titre, il ne subit aucune concurrence. Le comportement du public a globalement changé et s’il a toujours soif d’utopie, il n’en demeure pas moins qu’une frilosité est de mise. Une tendance à caser le rendez-vous culturel dans l’agenda ; le besoin d’avoir des garanties, comme si l’art devait être une science exacte. Je me souviens avoir convoqué le public en pleine nuit pour 25 vers de Roméo et Juliette (6) et une soupe à l’oignon. Ce spectacle suivait l’évolution chronologique du lever du jour. Les gens étaient fous, émerveillés... Essayez, aujourd’hui, de convoquer des gens au beau milieu de la nuit pour vivre un lever du jour


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en temps réel, avec un spectacle ? Le goût du risque s’est quelque peu érodé. Symptôme d’une époque de déperdition/transition ? C’est relativement évident. Toutefois je demeure persuadée que le besoin de sauvagerie et d’instantanéité demeure et s’affichera progressivement non pas comme l’expression d’une nostalgie passéiste, mais à nouveau comme une réécriture possible du monde.

“ Aujourd’hui, sur le plan du montage financier, c’est plus complexe : les produits, les matières, les salaires ont augmenté sans que les subventions suivent. ” Mais des rencontres exceptionnelles avec “ votre public ” ont-elles existé ? Dans ma vie de créatrice, je pense avoir été abordée 15 fois dans la rue… Des personnes me disant qu’après avoir vu l’un ou l’autre de mes spectacles, quelque chose de leur vie avait changé… Et cet homme qui m’interpelle à l’arrêt du 54 pour me parler d’un spectacle réalisé il y a 20 ans… C’est une forme de vie éternelle, une tournée de 20 ans, combien de spectacles tournent autant ? Ce n’est ni indigne, ni insignifiant. Qu’en est-il des conditions matérielles ?

d’un spectacle tournant autour des 120.000 €. On reçoit davantage (en tenant compte des 45.000 €) pour un second ou troisième projet du CAPT (75.000 €). Mon travail est exigeant, précis et minimaliste, demande des budgets plus importants (compte tenu du fait que l’on ne peut pas comparer les besoins d’un créateur accompli à ceux d’un créateur débutant). Aujourd’hui, je ne peux pas, avec l’expérience qui est mienne, demander à mes collaborateurs de travailler au rabais ou gratuitement. Sur le plan du montage financier, c’est plus complexe : les produits, les matières, les salaires ont augmenté sans que les subventions suivent. Et pour la relève ? Je pense que le temps des utopies est définitivement terminé. La société a changé et le système institutionnel d’aujourd’hui semble plus soucieux du cadre que de la toile, forçant les jeunes créateurs à des choix qui sont souvent plus opportunistes qu’authentiquement artistiques. C’est dramatique. Ce système, à terme, conduit tout droit au formatage des œuvres et l’art vit hors de cette dynamique-là.

(1) Et de toutes mes terres rien ne me reste que la longueur de mon CORPS créé pour le KunstenFestivalDesArts au De Kriekelaar à Schaerbeek et présenté à Avignon, en 1998. (2) Deux œuvres viennent d’être publiées : Table des matières, éd. L’Une & L’autre, 2008 – prix Communauté française de la Première œuvre et Trilogie de l’enfer, éd. L’Une & L’autre en 2012. (3) TOM : Théâtre en Ordre de Marche. (4) Francis Metzger qui a collaboré avec le duo de l’époque Christian Machiels/Michel Van Slijpe. (5) Sous la direction de Monica Gomes et Fabien Dehasseler, duo de directeurs depuis 2011. (6) En 1986.

J’ai 40 ans de théâtre et je travaille avec 45.000 € par an, hors salaire personnel et infrastructure, c’est relativement inadmissible. Ainsi, par exemple, pour un budget de 200.000 €, qui est celui de Trilogie de l’enfer (c’est-à-dire trois spectacles !), je me dois de capitaliser avant de pouvoir le créer - c’est du reste ce que je suis tenue de faire pour chaque spectacle - le prix moyen

Martine Wijckaert Trilogie de l’enfer Éditions L’une & L’autre

• Lauréate du programme d’accompagnement de la SACD (2010-2011)

© Mathias Nouel

Trilogie de l’enfer se divise en trois textes : En dessous de l’enfer, l’amour , L’enfer, l’alcool et Au-dessus de l’enfer, la guerre. Repartant de la famille, via la figure de la Mère qui “ ouvre le bal ”, cette deuxième trilogie propose une navigation qui va s’en écarter progressivement pour laisser se déployer une sorte de cartographie existentielle relative aux solitudes et aux dépendances. www.martine-wijckaert.be

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Écrire en sachant que quelqu’un attend de vous lire — Par Thomas Depryck

Le théâtre c’est une histoire de collaboration, de mise en commun d’énergies, de savoir et de savoir-faire. Régis Duqué, auteur, metteur en scène, journaliste, professeur, nous le rappelle quand il souligne le fait que ce qui est au cœur du désir de l’auteur dramatique ce n’est pas tant les prix, les bourses, la reconnaissance de ses pairs – bien que ça ait toute son importance – mais la confrontation au plateau, et, in fine, au public, à travers le regard d’un metteur en scène qui envisage l’œuvre dans une perspective globale. Hors-la-loi, western théâtral, texte ludique, qui se joue du genre et du jeu, publié aux éditions Lansman, créé à l’Atelier 210, repris à Avignon au Théâtre des Doms, entame une tournée en France et en Belgique dans la mise en scène de Jérôme Nayer. Son auteur, trois fois primé grâce à ce spectacle, a la tête bien sur les épaules. Petites foulées en sa compagnie sur les terres arides du théâtre belge... Un western théâtral, ce n’est pas si courant… Avant Hors-la-loi, j’avais écrit une pièce, Dans le noir, qui travaillait l’univers du roman noir. J’avais entendu quelqu’un, un jour, dire que ce genre était la meilleure incarnation contemporaine du tragique grec. Que le roman noir, considéré comme mineur par certaines instances intellectuelles, puisse dialoguer avec ce qu'à peu près tout le monde s’accorde à placer au sommet de la hiérarchie des valeurs culturelles, ça m’intriguait. J’ai donc tenté une expérience : importer l’univers du genre noir dans celui de la tragédie et du théâtre. Comme j’avais pris du plaisir à écrire et à mettre en scène ces codes, j’ai lancé, au sortir d’une représentation de la pièce : “ Et maintenant, un western ! ” Restait à trouver une connexion profonde entre le genre et moi et ça, c’était l’aventure de l’écriture. Hors-la-loi a aussi beaucoup à voir avec le jeu, et le jeu théâtral en particulier... Lorsque j’ai commencé à écrire Hors-la-loi, j’avais très clairement en tête une image d’une bande dessinée de Blutch, Le Petit Christian, dans laquelle il représente des enfants, assis sur des bancs d’école, sous les traits de puissants cow-boys, avec cette phrase : “ Les filles, c’est pas comme nous… Nous les garçons, on est des coboyes. (Sic.) ” Ce qui dit beaucoup sur l’identification des petits garçons au western, sur leurs besoins de s’incarner dans des figures héroïques, et sur leurs jeux de cour de récréation.

“ Et si on changeait le rapport de force ? Si on donnait un peu de pouvoir à un auteur – si, par exemple, il recevait, lui, l’auteur, un subside pour que son texte soit monté ? ” Et puis quelqu’un m’avait un jour expliqué le jeu théâtral, et la distanciation brechtienne en particulier, comme un jeu d’enfant : l’enfant, quand il prend un bâton pour une arme, il croit dur comme fer que le bâton est une arme et en même temps il n’oublie jamais que ce n’est qu’un bâton. La question du jeu d’enfant me travaillait. Et Jérôme l’a bien saisi. Puis la Belgique, c’est un peu le Far West ? La Belgique, oui, justement ! Récemment, Bouli Lanners a bien montré, dans Eldorado, tout ce que les paysages de Wallonie pouvaient avoir de commun avec certains paysages américains. Tout est question de


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regard. Je pense que le paysage est double et contradictoire, dans Hors-la-loi : c’est à la fois un paysage auquel on aspire (Ripley) et un paysage que l’on rêve de quitter (Pearl et Lulu). Et on doit tous, un jour ou l’autre, rêver de quitter la Belgique. Quels impacts ont eus les prix que vous avez reçus ? Je ne sais pas trop, mais à partir du moment où l’on te met en compétition, tu te dis que, tant qu’à faire, autant gagner. Comme je ne viens pas du milieu théâtral et que je ne le fréquente pas beaucoup, ça me donne en outre l’impression d’acquérir un tout petit peu de légitimité. Vous vous considérez comme un outsider ? Disons que je ne viens pas d’une école d’acteurs ou de metteurs en scène, comme beaucoup d’auteurs en Belgique. Du coup, quand je viens avec un projet, j’ai toujours un peu l’impression de devoir me justifier. Mais bon, je pense que c’est aussi dans la tête. Tout le monde, j’imagine, doit passer par une phase de reconnaissance, même si ça peut sembler plus naturel à certains qu’à d’autres. Votre texte, mis en scène par Jérôme Nayer, va entamer une tournée cette saison, grâce, notamment au passage par le théâtre des Doms. Vous suivez ça attentivement ou vous laissez les choses se passer loin de vous ? Le passage par les Doms a été pour moi un moment essentiel dans cette recherche de légitimité. Plus encore que des prix ou des soutiens financiers. Parce que c’est une reconnaissance forte de la part d’un lieu qui s’engage sur votre travail en vous programmant (et dont la programmation est reconnue en Belgique et en France), mais aussi parce qu’il vous offre une visibilité unique dans un grand festival de théâtre, qu’il donne de nouvelles chances aux spectacles, qu’il permet des rencontres. Il était important et naturel pour moi de passer deux semaines aux Doms à partir du moment où Hors-la-loi y était programmé. Aujourd’hui, je suis la tournée de près. Avez-vous sollicité, dans votre carrière d’auteur, des bourses d’écriture, des résidences, etc. ? Quel regard portez-vous sur ces “ aides à la création ” ? Comment concrètement, selon vous, pourrait-on faire pour renforcer les liens entre metteurs en scène et auteurs belges ?

J’ai déjà reçu une bourse de la SACD. J’ai été soutenu par le Bureau d’aide aux auteurs de théâtre, une structure informelle créée par L’L, le Varia, le Théâtre National et le CED-WB (Centre des Écritures Dramatiques Wallonie-Bruxelles). Tout ça aide, financièrement et moralement, oui. Mais ce dont nous avons le plus besoin, nous, les auteurs, c’est que des metteurs en scène et des lieux théâtraux s’engagent à monter nos pièces, et cela même si elles ne sont encore qu’à l’état de projet. Je ne parle pas ici forcément de commandes. Je pense plutôt à une sorte de fidélité – je devrais dire : de confiance, de celle qu’il peut y avoir entre un éditeur et un romancier, par exemple, ou un producteur et un cinéaste. Ce ne doit pas être un engagement aveugle, évidemment. Mais écrire en sachant que quelqu’un attend de vous lire, de vous monter, de vous produire, écrire en vous projetant dans un lieu théâtral, sur un plateau, avec une équipe, ça stimule. Le problème d’un auteur, c’est que s’il ne correspond à l’univers de personne, personne ne le monte – à moins qu’il ne se monte lui-même, ce qui n’est pas toujours possible. Et si on changeait le rapport de force ? Si par exemple, il recevait, lui, l’auteur, un subside pour que son texte soit monté. Pourquoi un metteur en scène ne pourrait-il pas répondre à la commande d’un auteur ? Je me dis qu’il y a là quelque chose qui pourrait être institutionnalisé. Hors-la-loi a reçu un prix lycéen en Picardie. Plutôt qu’une simple somme d’argent, la Maison du théâtre d’Amiens m’a commandé l’écriture d’une pièce qui sera envoyée, en mars prochain, à un collectif d’artistes d’Amiens. Ceux-ci vont faire une proposition sur le texte lors de deux soirées auxquelles je serai convié. Je trouve cette idée intéressante : il y a une sorte de mise en mouvement, en projet, en compagnonnage que je trouve très belle.

Régis Duqué Hors-la-loi Lansman éditeur

Hors-la-loi nous emmène sur des chemins non balisés au théâtre… Nous partons pour l’Ouest Sauvage de John Wayne et Sergio Leone. Il y a un Bon, un Mauvais, une Institutrice provocante, une jolie Putain et un Puceau ingénu. Comment représenter un western au théâtre ? Est-ce qu'il y aura des flingues ? Des buissons décharnés qui traversent Main Street en roulant sous un vent brûlant et ensablé ? Des yeux bleus dans des gueules toutes sales, ravinées par le tord-boyaux ? I bet so, God damn'it ! • Prix de la critique (auteur)

— extrait de Hors-la-loi

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Passion, sinon rien — Par Anita Van Belle

© Grégoire Pleynet

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En la voyant, on se dit qu’enfant Jeanne Brunfaut devait être sage comme une image et puis non : trop d’énergie. Très vite, si d’une manière mystérieuse, l’enfance survit au travers de la femme, le caractère et la volonté d’excellence apparaissent. Ces termes, souvent attachés aux grands commis de l’État, lui vont comme une paire de gants de satin. Cependant, ni rigidité, ni grande solitude dans ce bureau aux fenêtres qui boivent le ciel. Même mesuré, tout est mouvement : la passion est le moteur de l’action, les atouts se forgent dans les relations aux autres et les voyages fournissent des solutions aux problèmes épineux. Le parcours de Jeanne Brunfaut ou comment les institutions européennes rendent parfois à la Belgique des technocrates engagés.


portrait 

Il arrive que les gens ne rêvent pas d’être haut fonctionnaire, y compris au service de l’audiovisuel, ils ont tort ? Ma famille baignait dans la culture : mon grandpère a été le directeur du Théâtre de la Monnaie, mon grand-oncle celui du Théâtre National. Depuis toujours, ma passion à moi, c’est le cinéma. Avoir la chance de rentrer au Ministère dans ce domaine, c’était le pied. De plus, j’aime l’administration, le service public. J’ai étudié les sciences politiques, travaillé comme contractuelle auprès de la Commission européenne, été l’assistante de Thierry de Coster chez Sokan. Là où je suis aujourd’hui, forte d’une équipe de cinquante personnes, mes responsabilités relèvent à la fois de la science politique et de la production cinéma : j’ai l’opportunité de travailler avec le cabinet sans être étrangère au terrain. Donc oui, de mon point de vue, ils ont tort ! Vous mettez en œuvre la politique de l’audiovisuel, ne craignez-vous pas que la crise entrave en partie vos activités ? Il est bon de se rappeler que, par rapport à l’étranger, le budget du Service général de l’Audiovisuel est quasiment au statu quo. Quand je rencontre mes collègues européens, ils évoquent des coupes budgétaires de 30 à 40%, parfois plus. C’est une pensée à court terme, car ce ne sont pas les cinéastes confirmés qui en souffriront le plus, mais les jeunes cinéastes qu’on ne soutient pas. Quand vous établissez une prospective pour les métiers de l’audiovisuel en Fédération WallonieBruxelles, quelle est la priorité ? Nous essayons d’être très à l’écoute des besoins des producteurs et des auteurs, de leur offrir des services dont ils ont réellement besoin. L’aspect formation est très important. Un auteur formé est mieux armé pour déployer son talent, y compris à l’étranger, ce qui peut être très bien pour tous. Comment se déploient vos services, dans quel but ? Notre rôle est de donner des impulsions. Nous offrons aux professionnels la possibilité de se former dans des secteurs d’avenir. Nos premières formations étaient destinées à les sensibiliser au web documentaire, puis à la web fiction. L’année dernière, elles portaient sur les séries télé, afin de créer un vivier de créateurs dans ce domaine. L’année prochaine, nous nous orienterons vers la comédie et j’aimerais que, dans un futur proche, nous mettions en place une formation destinée à aider les auteurs à s’ouvrir à l’écriture de

films dirigés vers un public adolescent, à voir en famille. Concrètement, nous lançons une conférence plutôt généraliste sur le thème, une master class, puis nous proposons des accompagnements plus pointus avec un expert. Ces derniers coûtent assez cher, c’est une aide bienvenue pour les cinéastes. N’y a-t-il pas le danger de créer un vivier de créateurs que l’industrie ne pourrait pas “ absorber ” ? C’est un peu une manière de mettre les politiques et la RTBF au pied du mur : on lance la machine et si ça prend, on voit ensemble comment amplifier le mouvement. Ces créateurs, une fois formés, portent des projets dont l’émergence indique la nécessité d’offrir une aide au financement dans ce secteur. À qui ces formations sont-elles destinées ? Les conférences sont ouvertes à tous, aux professionnels et aux étudiants, parce qu’il me semblait qu’il y avait une zone grise entre le moment où les gens sortent de l’école et celui où ils proposent un dossier de demande d’aide à la Commission de Sélection des Films : je pense que c’est important que les étudiants aient déjà une idée des mécanismes en place et connaissent les gestionnaires de dossiers à l’administration. Quels sont les obstacles que vous rencontrez ? Les limites budgétaires... L’organisation institutionnelle fait qu’il est parfois difficile de mettre les choses en place, mais je suis une grande adepte des réseaux - pas des réseaux sociaux, mais des contacts : quand j’ai besoin de conseils, d’appui, je cherche la personne qui croit au projet. À l’échelle de l’Europe, il s’est créé un réseau de centres du Cinéma européens qui se réunit plusieurs fois par an. Nous discutons ensemble des grands enjeux : le passage au numérique, la présence des films européens sur les plateformes de vidéos à la demande, ... Ces discussions me permettent de rapporter des solutions applicables chez nous. Quelle est la phrase que vous vous répétez le plus souvent dans le cadre de vos fonctions ? La phrase qui hérisse mes enfants quand je la prononce et qui me hérissait quand ma mère me le disait : “ Fais-le, comme ça ce sera fait. ” Cela permet de ne pas laisser moisir les choses, même quand elles sont difficiles à gérer.

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DOSSIER

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écoutes croisées Ils s’écoutent dans les festivals, mais se croisent peu. Nous avons demandé aux lauréats d’un prix radiophonique, que ce soit pour une fiction ou un documentaire, d’écouter en praticien(ne) l’œuvre d’un autre auteur primé. Tous n’étaient pas au rendez-vous, mais ceux qui se sont prêtés au jeu demandent à recommencer.

Canopy Beat d’Els Viaene — Par Sonia Ringoot À travers son œuvre Canopy Beat, Els Viaene invite à un voyage dans un environnement captivant : la forêt équatoriale. Des cris, des sifflements d’oiseaux, des chants d’insectes se succèdent, se chevauchent, surgissent comme si chaque animal cherchait sa place en essayant de se faire entendre. L’auditeur est en pleine immersion, livré à lui-même, cerné par un espace dense, profond et opaque. Werner Herzog, qui a longtemps fréquenté la forêt amazonienne, parle d’un pays inachevé, resté encore au stade préhistorique, dans lequel l’harmonie telle que nous l’avons conçue n’existe pas. L’arrivée des hommes et des moteurs nous sort de cet environnement envoûtant. Au bord du fleuve, des arbres tombent, évoquant inévitablement la déforestation et laissant désormais un espace vide à des insectes nettoyeurs, les mouches.

Entre les lignes d’Yves Robic — Par Ecaterina Vidick

50 min de poésie sonore composée de fragments faisant partie des choses les plus simples de la vie. Donnant l’impression que l’auteur aurait simplement et d’un geste tout à fait naturel, cueilli pour nous, auditeurs, tous ces mots, ces moments touchants qui résument son voyage initiatique en Bretagne, avec sa fille. Entre les lignes de l’apprentissage de la lecture, il y a plein de choses, plein d’histoires qui collent à la peau. Et ici, chacune a le droit de se déployer. Il s’agit bien de l’histoire d’Yves Robic, mais il s’agit surtout de celle de sa famille et de sa petite fille qui dévoile toute la beauté de sa fragilité face au passé de ses aïeux. C’est alors qu’une sorte de magie opère. Elle nous permet à nous aussi, auditeurs, de revenir sur notre passé. De nous retrouver soudainement face au poids de notre histoire familiale. De nous questionner sur ce que nous allons transmettre à nos enfants, à travers ces moments À travers une approche naturaliste, la réalisatrice “ simples ” d’apprentissage de la vie. L’auteur, tout en construit des espaces à la fois documentaires et por- prenant sa fille par la main, réussit à prendre ses auditeurs d’évasion pour notre imaginaire. Au fur et à teurs par le cœur. Dans la douceur, l’attention infinie et mesure de l’œuvre, on assiste à la disparition d’un délicate d’un père. environnement naturel, à l’appauvrissement de la biodiversité équatoriale et du foisonnement sonore. Le montage suit le même parcours que celui de la draL’atmosphère devient plus monotone et familière. Els maturgie. Il laisse les nappes d’ambiances se superViaene orchestre ainsi admirablement une perte : la fin poser doucement et de manière naturelle. Comme si d’une musique naturelle et primitive de notre monde. l’auteur avait simplement pris soin d’écouter comment fonctionne le monde, la réalité. Il s’agit d’emblée de quelque chose de clair dans sa démarche dramaturgique : se poser, s’interroger et, tranquillement, raconter. Tendre l’oreille, poser son micro, ne pas bouger et se dire: “ Ah oui. Là, les oiseaux chantent. Ici, la mer est agitée. Plus loin, les brindilles craquent sous nos pieds ”. Et l’on a l’impression d’entendre et de voir des vies, des images, des visages, de vieilles lettres défiler devant nous. Le tout est généreusement entremêlé, comme s’il s’était agi de recomposer la sonorité des éléments de l’existence.


BONNES ONDES

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Stamboom

Jacques Vandenbroucke

Adrienne Delente

Angèle Cornille

Clairon, plaine de Caen

Madame Van Eecke Toutes les photographies qui illustrent ce dossier sont l’oeuvre de Sonia Ringoot, en avant-première du livre à paraître En quête de terre, les Flamands en Normandie, un recueil de témoignages enrichi de portraits et d’images d’archive.

En quête de terre de Sonia Ringoot — Par Sebastian Dicenaire En quête de terre commence comme un western. Comme un western-spaghetti, pour être plus précis, c’est-à-dire un genre venu d’ailleurs et déjà européanisé, digéré et régurgité à notre sauce (si j’ose dire). Mais En quête de terre est bien un documentaire, et sa réalisatrice, Sonia Ringoot, ne part pas tant en quête d’aventures et de vertes prairies que de traces de sens concernant une mémoire qui s’efface : celle des Flamands qui ont quitté leurs fermes à l’entre-deux-guerres pour venir s’installer en Normandie. Mais cette quête ne mène à rien, ou presque. La terre des souvenirs est aride, les rafales du temps qui passe sont impitoyables, et seules quelques boules de paroles séchées roulent encore dans le vent. La mauvaise herbe n’est jamais loin, et même les rares souvenirs qu’on y déniche laissent ouvertement planer le doute sur leur authenticité. La moisson est maigre au final ; la réalisatrice en prend son parti. Son micro cultive, laboure

et sarcle jusqu’à la plus fine parcelle de mémoire et fait du moindre germe de parole un petit joyau de partage humain serti dans un écrin de poussière. Pendant ce temps, dans la bande-son, les saisons passent, les éléments s’expriment ; un cycle s’accomplit. Cette quête de terre est aussi une quête de père. Aussi amnésique face au questionnement de sa fille que les témoins atteints d’Alzheimer qu’elle tente d’interroger, le père répond aux abonnés absents. Et quand sa voix résonne dans le désert de la communication, c’est encore accompagnée d’une vieille rengaine à la Ennio Morricone, célébrant un mystérieux cow-boy solitaire nommé Ringo, qu’on nous excusera d’entendre également comme Ringoot. Un western en négatif, donc, puisqu’il s’agit de remonter le temps et de refaire le chemin des ancêtres à l’envers, depuis la terre d’accueil jusqu’à la terre d’origine. Le petit-fils d’exilés flamands en Normandie que je suis ne peut que vibrer à l’unisson de cette élégante quête de l’Ouest intérieure.


DOSSIER

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Kirkjubæjarklaustur (ou l’imprononçable auditif) de Sebastian Dicenaire — Par Virginie Jortay *

1960 : La grève de mon père ! de Robert Scarpa, Pascale Tison et Pierre Devalet

Kirkjubæjarklaustur commence dans un noir ima- — Par Ecaterina Vidick ginaire, mots chuchotés sur l’oreiller d’un rêve éveillé. Fiction. Ouverture de rideau sur une mélopée musée. Le personnage principal de cette fiction revient sur L’espace s’ouvre, intime, sur un horizon immaculé. l’adolescent qu’il était en 1960. Année marquée par Vent, temps. Brouillard blanc. Aperçu d’infini. Le néant “ la grève du siècle” suite à la loi unique instaurée par Gaston Eyskens. L’auditeur est embarqué dans une grouille de sifflements, de pierres et de froid. Vivant. quête d’identité sur fond de rupture familiale et de choc L’onde plate, titillée par le tressaillement des matières, politico-social profond. Le mariage du roi Baudouin et de la reine Fabiola, commenté tel un match de foot, se charge de vibrations, de battements, de crottes et de nuages. La basse creuse un tunnel acoustique peuplé de ouvre le bal, ainsi qu’une porte vers des souvenirs enfouis. Chacun sait que les événements historiques six Sven, six touristes en quête de terre, du centre de la de cette taille marquent les esprits, condamnent les terre. Éclipse. mémoires et la naïveté de l’enfance à l’amnésie. Et c’est Un seul spécimen de Sven reste en scène. Abandonné, bien là une richesse innommable que de se retrouver blanc. l’oreille tendue vers des sons oubliés. Des voix toutes autres, aux accents frappants, rythmées et parfois chantantes, qui sonnent une époque révolue. Les archives permettent une mise en abîme de la réflexion “ passé-présent” offerte par le texte. Un code vocal judicieux qui nous donne implicitement une “ idée —Brian Eno et Peter Schmidt, sonore” des époques que nous traversons, nous faisant Les stratégies obliques, 1975. chavirer entre les souvenirs enfouis de l’adolescence et la lucidité de l’âge adulte. Un présent marqué par Temps. Rupture. Autre espace, autre tableau. ce qui reste de l’Histoire, tant familiale que politique. Brouhaha de Kirkjubæjarklaustur, charabia de triph- En suivant ses lignes, nous découvrons la tentative de tongues et bourdon grave, wawawaaah étirés jusqu’à la conquête d’un père par son fils. Et, à travers elle, celle scission, aigüe, couinée. On n’y comprend rien. du monde. Le regard de l’adulte qui nous guide à travers ce récit, un regard aiguisé par l’âge et les expériences, traduit et interprète le sens de cette année 1960 et de la Les voix non plus. course désespérée d’un fils pour comprendre son père, Mise en abîme. Paroles contre paroles, pratique contre ainsi que la bataille qu’il mène. Le montage et la draexotique, blabla mix. C’est la charnière, lente, qui glisse. maturgie proposent un enchevêtrement de sentiments S’étire la banquise. Souffle. Chant. Mélodie. aigus, entre hier et aujourd’hui. L’auteur nous donne à Suite du tableau. “ toucher” un vécu personnel. Il choisit de prendre un témoin et de le dévoiler, dans toute sa jeune complexité. Ciel de Kirkjubæjarklaustur, piaillement d’explosives, Quoi de plus touchant pour prendre le pouls des soude furtives, d’incisives, tension, crescendo. Les Olafs à venirs, déchirures et autres ravages psychologiques la tierce, à la quarte, à la quinte… Le Sven frappe l’Olaf. qu’ont laissés ces événements ? Mort. Vengeance. Un tourbillon d’Olafs fond sur lui. Tous contre un ! Vengeance pointée, la cible s’esquive. Reste dix minutes avant la fin du monde. Retour à l’oreiller, à la perte, à la peur. Attente. Mémoire. Le film s’emballe, s’affole. Les bobines s’inversent, se croisent. Le sens se perd. Tout se confond entre passé et futur… Absurde, comme l’est toute cette histoire. * Virginie Jortay est conférencière à l’INSAS et professeure à l’Ecole Supérieure des Arts du Cirque (ESAC, Bruxelles).


BONNES ONDES

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Els Viaene

Yves Robic

Canopy Beat

Entre les lignes

Et si la musique des sphères était terrestre ? On pourrait la chercher dans ce morceau d’Amazonie. Captée, absorbée, puis reconstituée, la forêt primaire révèle son propre battement. Pas après pas, l’humain y fait son entrée, harassé par cette pulsation, à sa merci.

“ Ta fille commence à lire. Reconnaître, nommer, raconter... Ses butées, ses difficultés, son obstination à reconstruire le récit qu’elle a sous les yeux, réveillent en toi des pans manquants de ton histoire familiale. Qui est aussi la sienne. Tu ne sais pas tout et elle doit savoir.”

• Sélection Ars Acustica (UER) au concours Phonurgia Nova

www.aurallandscape.net : site de l’artiste. www.silenceradio.org : on peut y entendre Canopy beat, Summer rain et Friction.

Sonia Ringoot En quête de terre En quête de terre  est un voyage à la recherche d’un passé, d’une histoire qui s’éteint. Lors de la première moitié du XX siècle, de nombreux cultivateurs flamands sont venus s’installer en Normandie pour travailler la terre. Mon père, descendant de migrants belges, ne souhaite pas me raconter cette histoire. C’est ainsi que je pars à la recherche des derniers témoins, mais les souvenirs s’éteignent et la mémoire devient fragile.” • Prix Pierre Schaeffer au concours Phonurgia Nova

www.soniaringoot.com www.enquetedeterre.org : le documentaire est disponible à l’écoute sur le site.

• Premier prix de la création radiophonique du Festival Longueur d’ondes

www.acsr.be : le documentaire est disponible sur le site, dans le cadre du Salon d’écoute.

Damien Magnette Je suis Frédéric Frédéric se raconte, se livre, se décrit… On recompose sa réalité à partir d’une foule de petits fragments anecdotiques tirés de son quotidien dans lequel est entremêlée sa voix qui nous parle. On entre petit à petit dans son intimité. Il questionne notre société, notre réalité, notre “ normalité ” à travers son regard et sa différence. Nous sommes tout proches de lui, si proches que cela nous renvoie à nous-mêmes. • Deuxième prix de la création radiophonique du Festival Longueur d’ondes, Special Commendation au Prix Europa

www.acsr.be, www.silenceradio.org : l’œuvre est à l’écoute sur ces deux sites.

Sebastian Dicenaire

Robert Scarpa

Kirkjubæjarklaustur

Il y a tout juste 50 ans, la grève du siècle immobilisait la Belgique. Son motif : le projet de Loi Unique reculant l’âge des pensions, augmentant l’impôt et le prix des marchandises.

(d’après le recueil homonyme de Vincent Tholomé) Dans une Islande intemporelle en pleine déliquescence, Sven, touriste lambda, est abandonné par ses amis sur la lande désolée. Son errance furieuse et ridicule l’amènera à croiser sur sa route une nuée d’oiseaux philosophes, un bastion d’autochtones aussi hilares qu’hostiles ou encore un duo d’esprits frappeurs amnésiques, derniers vestiges vivants d’un monde qui part en couilles. • Special commendation au Prix Europa

dicenaire.com www.acsr.be : la fiction est à l’écoute sur le site.

1960 : La grève de mon père !

Robert Scarpa imagine un père italien qui se lance à corps perdu dans la bataille. Son fils, le narrateur, nous raconte la grève de son père. La fiction est irriguée par une vingtaine de voix tirées des archives (Luc Varenne, le Roi Baudouin...) • Prix Coup de cœur au Festival les Radiophonies


DOSSIER

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La première oreille L’acsr (atelier de création sonore et radiophonique) a produit et accompagné de nombreuses productions radiophoniques primées. Carmelo Iannuzzo évoque une structure parvenue à maturité. 2011 est-elle une année particulièrement riche en prix ? La Belgique, avec le Fonds d’aide à la Création Radiophonique (FACR) et le fonds Du Côté des ondes, présente la singularité d’une véritable politique de soutien à la production indépendante, aux auteurs. Cette dynamique positive pour l’essor de jeunes talents et pour le soutien à de nouvelles formes d’écritures est ressentie au sein de l’atelier de création sonore radiophonique, qui est la seule structure d’accueil subventionnée. L’acsr reçoit de plus en plus de projets et leur qualité s’accroît. Les pièces radiophoniques belges sont de plus en plus remarquées dans les festivals à l’étranger. Les créateurs qui vous sollicitent ont-il un profil défini ? Ils viennent d’horizons très différents : ils sont auteurs littéraires, cinéastes, anthropologues, éducateurs, journalistes, certains ont une expérience de radio d’antenne,… Notre spécificité est de soutenir à

la fois de jeunes auteurs et des auteurs plus confirmés. Nous favorisons les rencontres entre praticiens. Il arrive que des tandems se forment dans une complémentarité très intéressante. L’accompagnement de l’acsr est essentiellement pratique ? Nous avons le luxe de pouvoir prendre le temps de l’accompagnement, de laisser une place aux essais : une liberté très propice à la création. Nous faisons également “ parrainer ” les projets par une ou plusieurs personnes plus expérimentée(s) que l’auteur, un partenariat toujours délicat à mettre en place, car chaque production est singulière. Mon rôle est souvent celui d’une “ première oreille ”. N’étant pas réalisateur, j’apporte des outils plus théoriques, élaborés de manière empirique au fil des divers accompagnements, un plus car il n’existe pas de théorie de la création radiophonique.

Tout va bien ? Absence de statut Après la réalisation de deux Veronika Mabardi pointe l’absence de statut véritable “Je suis revenue d’une résidence d’écriture au Mali avec l’idée d’écrire une pièce retraçant la rencontre entre un homme et une femme au bord d’un fleuve. Pour la production, nous avons reçu toutes les aides possibles : FACR (Fonds d’Aide à la Création Radiophonique), Du côté des ondes,... et un prix Scam. Avec ces subventions, il fallait payer l’équipe que nous formions avec le réalisateur Quentin Jacques pour l’écriture en amont, le dérushage, dix jours de tournage, la pré-production, le montage, la post-production... Sans compter les défraiements des intervenants maliens et l’apport technique et matériel : prise de son, studio, supports de diffusion... S’il faut chiffrer le rapport, le budget a couvert 10% du coût réel de la production !

fictions radiophoniques, l’étroitesse des budgets et pour les auteurs. Aujourd’hui, je prépare ma troisième production et les mêmes questions reviennent. Si je “ ramasse le temps ”, j’aurai besoin, au minimum, de trois personnes (dont une musicienne qui composera et interprètera sa musique) pendant trois mois. Ce temps est l’essence de la création, du travail – ne serait-il pas juste de le rémunérer, de cesser le bidouillage dans la débrouille ? Ce qui nous renvoie à la question : c’est quoi, le travail d’un auteur, d’un réalisateur ? Il faut inlassablement rappeler que le créateur a besoin d’un statut, d’une sécurité sociale, d’une place concrète dans la communauté.”


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e x p l o s i o n

R U P T U R E

i n v e n t i o n

r é v o l u t i o n


RUPTURE

Les Guérilleros du cinéma — Par Sarah Pialeprat

© Cinéastes Associés 2010

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Bernard Halut, Miss Mouche

Quels sont les points communs entre Le Projet Blair Witch et C’est arrivé près de chez vous ?  Le succès, certes, mais aussi la réputation d’avoir été tournés avec des bouts de ficelle, que dalle, nada... C’est là peut-être que survit un peu de la magie du cinéma : le succès d’un film ne tenant à rien, ne dépendant d’aucune recette. Entre les superproductions et les no budgets, se glissent, aujourd’hui, ce que l’on appelle les films micro-budgets, qui tentent d’allier légèreté financière et professionnalisme. Pour se libérer des contraintes et délais imposés par les lourdeurs de la production classique, l’ARRF, l’Association des Réalisateurs et Réalisatrices de Films, a eu l’idée de créer, en 2007, une nouvelle structure, Cinéastes Associés. Action ! Vingt jours de tournage et environ 150.000 € pour réaliser un long métrage de fiction. Mission presque impossible, et c’est sans doute dans ce “ presque ” que vient se nicher toute la témérité de l’entreprise. C’est dans ce contexte particulier qu’une bestiole plus que charmante a vu le jour en 2010 : Miss Mouche, réalisé par Bernard Halut. Pour limiter les coûts, le créateur de Bla-Bla a tourné de nombreuses scènes avec un appareil photo, choix pleinement justifié par son scénario qui met en scène une pré-adolescente, Nina, armée de son téléphone portable et s’immisçant dans les coins et recoins de la maison pour filmer les secrets de ses parents... jusqu’au drame. “ Il est évident que j’ai

choisi une façon de filmer qui permettait de faire pas mal d’économie : le scénario a été totalement pensé et écrit dans ce sens. ” Karine de Villers, Présidente de Cinéastes Associés, met également l’accent sur l’importance de l’écriture : “ Les scénarios qui s’adaptent à cette façon de tourner doivent surtout être compacts. Il est impossible de tourner un film micro-budget avec de grands changements de lieux, des effets, etc. C’est une écriture particulière, concise et ramassée dans le temps. ” Un maître-mot : la cohérence, cohérence entre ambition artistique et moyens mis à disposition. Le défi consistant à passer de l’écrit à l’écran avec un budget aussi réduit a été relevé grâce à une équipe soudée et une production ultra rigoureuse dirigée de main de maître par John Engels : “ La production d’un film est par définition une série de problèmes à résoudre et il est évident qu’ils se résolvent différemment lorsqu’on possède 150.000 € plutôt qu’un million. Pour


focus

autant, chaque production de chaque film est un prototype et a ses propres besoins. Un film facile, ça n’existe pas ! Dans ce projet, Bernard Halut a été un partenaire idéal et l’expérience sur le film, vraiment fantastique ”.

© Cinéastes Associés 2010

Une expérience à ce point positive que les deux hommes pensent d’ailleurs aujourd’hui reformer une équipe pour un nouveau projet dans des conditions de production “ classique ”. “ Le micro-budget est un terrain d’entraînement et d’expérimentation, on ne peut le faire qu’une fois ”, explique le cinéaste, “ il ne faut évidemment pas qu’il devienne une norme de production ”. John Engels, en revanche, est tout à fait confiant : “ Tout le monde sait très bien ce que coûte un film. Le concept de micro-budget permet de donner du travail et de l’expérience à ceux qui en ont besoin ”.

Bernard Halut, Miss Mouche

“ Le micro-budget est un terrain d’entraînement et d’expérimentation, on ne peut le faire qu’une fois. Il ne faut évidemment pas qu’il devienne une norme de production.”

Concours et résultats Chaque année, l’Association des Réalisateurs et Quatre films ont été produits depuis Réalisatrices de Films lance un appel à projet. Les le lancement du projet : scénarios sélectionnés reçoivent un budget variant de • 2008 : Get born de Nicole Palo et Menteur 140.000 à 280.000 €. Au travers de l’action culturelle, de Tom Geens la SACD offre deux bourses de développement de scé- • 2009 : Avec ma mère à la mer d’Alexis van Stratum nario aux lauréats. La Maison des Auteurs, la SACD et et Miss Mouche de Bernard Halut la Scam soutiennent également la structure de production, Cinéastes Associés, qui mène ces films à terme.

Bernard Halut Miss Mouche

Nina filme au quotidien • Lauréat du concours Micro-budget de Cinéastes son entourage à l’aide Associés, 2009 de son téléphone portable et s’en amuse beaucoup. Jusqu’au jour où elle dé- www.climaxfilms.be couvre ce qu’elle n’aurait jamais dû voir : la déchéance de ses parents. Elle ne laissera pas pour autant tomber sa famille...

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RUPTURE

Les journées écrites — Par Maud Joiret

Vous attendiez-vous à recevoir un prix pour ce roman après avoir été distinguée pour l’écriture théâtrale (Prix du Théâtre 2004 pour Molly à vélo, Prix du Parlement de la Communauté française en 2010 pour STIB ) ? Non, je ne m’y attendais absolument pas. Ce prix est arrivé dans ma vie comme un joli cadeau. Si tu passes la rivière est-il le premier roman que vous avez essayé de publier ? Oui. Je l’ai envoyé à plusieurs éditeurs, dont Luce Wilquin, et je suis ravie d’avoir été publiée par elle. Y a-t-il d’autres tentatives qui dorment sur un disque dur ?

© Sylvie Evrard

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Geneviève Damas est comédienne, metteur en scène et auteur dramatique. Elle a fait une entrée remarquée en territoire romanesque en recevant le Prix Rossel en 2011 pour son premier roman Si tu passes la rivière , paru aux éditions Luce Wilquin. Mais comment au juste passe-t-on cette rivière-là, celle qui sépare deux mondes à l’organisation littéraire radicalement différente et où le temps ne s’écoule pas de la même façon ? Rupture de ton ou prolongement créatif, quelle est la position de Geneviève Damas par rapport à sa création ? À la pratique d’écrivain  ? Quel impact ce prix a-t-il eu sur sa notoriété/son ambition/ses projets/sa vie (soyons fous) ?

Si tu passes la rivière est mon premier roman abouti, c’est vrai. Avant, il y a eu une autre tentative, mais elle n’a pas été fructueuse. Le texte flirtait avec l’autofiction, il était dénué de grâce, on sentait le labeur. Mais cette première tentative m’a peut-être aidée pour Si tu passes la rivière : on n’apprend jamais qu’à ses dépens. Le manuscrit est toujours dans la mémoire de l’ordinateur, parce qu’on ne sait jamais, il servira peut-être de point de départ pour autre chose ou j’en utiliserai quelques bribes. À présent, je travaille sur un nouveau texte. Mais ce qu’il va devenir, mystère et boule de gomme… Comment avez-vous travaillé l’écriture de ce texte ? Comment avez-vous organisé le passage de l’écriture théâtrale à la prose romanesque ? Je n’utiliserais pas le mot travail. L’écriture de ce roman a constitué pour moi un espace de résistance, de survie au milieu de la course folle du monde. Un voyage hors de ma vie morcelée, écrasée parfois par le quotidien. Écrire ne m’a pas paru laborieux, contraignant, rébarbatif, au sens où parfois l’on entend le mot “ travail ”. J’étais heureuse de donner vie à François Sorrente, de lui consacrer mon temps et mon énergie. Je ne sépare pas l’écriture théâtrale de l’écriture romanesque. Quand je crée un personnage pour le théâtre, je cherche à donner vie à une voix, à une manière de parler ou de penser. J’ai abordé le roman de la même manière. Simplement, la structure romanesque m’a offert plus de liberté que l’écriture théâtrale : j’ai pu multiplier les lieux, les personnages, sans m’inquiéter de contraintes de production ou de réalisation. Un beau luxe.

— Si tu passes la rivière


ENTRETIEN 

Un auteur littéraire est-il très différent d’un auteur dramatique ? Il me semble que non. Sauf sur un point. Lorsque j’écris pour le théâtre, je me dis que les spectateurs qui viendront le soir, parfois après une longue journée de travail, méritent d’éprouver du plaisir, de lâcher prise, le temps d’une représentation. C’est pourquoi je travaille sur les ressorts de la comédie : l’humour, le rire, le décalage. Ce qui ne m’empêche pas d’aborder des situations terribles, mais la comédie est “ l’emballage ” dans lequel je veux faire naître mon propos. Il n’en est pas de même pour le roman. Là, j’écris la petite voix intérieure, celle qui n’a jamais pu s’exprimer et le propos me semble plus grave. Je dirais donc cela : je suis un auteur plus “ dramatique ” quand j’aborde le roman. Quel impact a eu l’obtention du Prix Rossel ? Le prix a eu un impact énorme, fantastique, inespéré. Il a donné au roman un nouveau souffle, a fait de moi, aux yeux du public, un écrivain (grâce au soutien du journal Le Soir). J’ai rencontré des gens formidables, eu des opportunités qui ne se sont pas présentées à moi auparavant. Cette distinction vous a-t-elle permis de rencontrer le lectorat étranger, français en particulier ? Non, ce n’est pas le cas. Si j’ai rencontré le lectorat français et suisse, c’est grâce à mon éditrice qui a mené un gros travail auprès des libraires et des bibliothèques et qui a soumis mon roman à divers prix littéraires étrangers. Cependant, le fait d’avoir eu le prix Rossel est une jolie carte de visite dans la francophonie. D’un point de vue à la fois personnel et professionnel, est-ce que le Rossel a modifié le regard que vous posiez sur vous en tant qu’auteur ? Je ne dirais pas cela. C’est très agréable de recevoir des prix pour ce que l’on a fait, mais la vraie question, le seul enjeu pour moi est : “ Que vais-je écrire aujourd’hui ? ” Et en ce sens, au niveau personnel, le prix Rossel ne résout rien. Le fait de recevoir un prix va-t-il de pair avec un sentiment de légitimité vis-à-vis de l’acte créatif ? Je ne me suis jamais posée la question de la légitimité. Pas par excès d’assurance, mais simplement parce que la nécessité d’écrire était, est toujours si forte. Écrire est l’air que je dois respirer pour continuer à vivre. Une journée où j’écris (je les appelle les “ journées écrites ”), peu importe le résultat, est pour moi une journée réussie, parce que je peux enfin et seulement alors reconnecter la personne que je suis au monde qui l’entoure, trouver mon rythme dans sa course effrénée. Avec l’écriture, je me mets en vacance, hors d’atteinte.

Allez-vous donner plus de champ à votre métier d’auteur par rapport à celui de comédienne ou de metteur en scène ? Écrire, mettre en scène et jouer sont pour moi une même façon d’écrire, de faire résonner les mots, de les imprimer dans ma chair. Ces trois métiers que je pratique se nourrissent mutuellement. C’est parce que je suis comédienne, que je me frotte à l’oralité, que j’ai pu donner à entendre la voix de François dans Si tu passes la rivière. C’est parce que je mets en scène des textes contemporains, que je découvre l’altérité et le mystère d’écritures d’autres artistes qui viennent ensuite nourrir ma propre création.

“ Une journée où j’écris (je les appelle les ‘journées écrites ’), peu importe le résultat, est pour moi une journée réussie, parce que je peux enfin et seulement alors reconnecter la personne que je suis au monde qui l’entoure, trouver mon rythme dans sa course effrénée.” Quelles sont vos affinités littéraires ? Vous ont-elles inspirée ? Avez-vous un mentor secret ? J’ai une admiration sans borne pour Proust. À la recherche du temps perdu est une œuvre inégalable tant du point de vue littéraire que philosophique. Il y a aussi Shakespeare, Romain Gary, Philippe Claudel, Mika Waltari, Gao Xingjan, Alain Spiess… Des auteurs qui me font voyager, qui me plongent dans d’autres peaux et d’autres vies, un beau luxe par les temps qui courent.

Geneviève Damas Si tu passes la rivière Editions Luce Wilquin

François Sorrente, “fils de la poussière et du vent”, vit dans une ferme d’un côté de la rivière. • Prix Rossel Ses seuls amis sont les cochons de la ferme. La rivière marque une frontière. Sur l’autre rive, zone interdite, une ferme brûlée. Personne ne doit franchir la rivière, pourtant Maryse, la sœur attentionnée, partira sans se retourner laissant la ferme dans le silence.

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  RUPTURE

Tout va bien ? Rupture d’équilibre Le gel des subventions et l'exclusion du statut d'artistes de certains auteurs sont préoccupants. L’équilibre fragile qui a permis les créations mises en valeur dans ce Bilan est aujourd’hui brisé. Jusqu’où peut-on paupériser et précariser une population particulièrement vulnérable dans un pays dont l’exiguïté ne permettra jamais aux artistes d’envisager une rentabilité exclusivement commerciale de leurs œuvres ? La question se pose. Face à cette situation, la SACD-Scam lutte pour une politique de l’emploi artistique. Ses revendications englobent le rétablissement des anciens critères appliqués par l’ONEM, la qualité de l’emploi artistique au sein des structures de la Fédération Wallonie-Bruxelles ou encore la prise en compte par les pouvoirs publics du développement de la société numérique et de la création indispensable de contenus qui en découle, création qu’il est indispensable de favoriser dès aujourd’hui. Stéphane Olivier, auteur, scénariste, membre du collectif théâtral Transquinquennal, adosse ses réflexions sur la précarisation du secteur artistique à une question cruciale : le politique préserverat-il la part de l’emploi artistique dans le milieu culturel ?

La parole d’un auteur

“ Le problème du statut de l’artiste est en fait un problème d’emploi artistique. On nous dit que c’est l’intermittence, c’est-à-dire l’essence du statut qui pose

problème, alors que le problème réside dans l’éloignement entre les périodes de travail. Le temps de l’emploi et le temps du chômage sont disproportionnés. (...) Relisons Spartacus : la pauvreté et la précarité sont le meilleur moyen de soumettre une population. La rareté du travail, couplée au nombre très élevé de travailleurs disponibles, donne un pouvoir exorbitant aux employeurs artistiques : les salaires sont bas, les conditions de travail mauvaises. (...) ”

L’entièreté de ces réflexions, ainsi que notre position sur l’emploi artistique, le prêt public, le statut des créateurs radiophoniques,... est à lire dans notre lettre d’information bimestrielle, Dazibao. Pour ces parutions, la SACD-Scam commande à des plasticiens une œuvre originale en résonnance avec le thème traité.

dazibao N°3 septembre-octobre 2012 Lettre d’information de la SACD-Scam

d A z i B A o N°2 juin-juillet 2012 Lettre d’information de la SACD-Scam

DZ1 œuvre de David de Tscharner

DZ2 œuvre de Félicia Atkinson

DZ3 œuvre de Sébastien Bonin


MAKING OFF 

Ultra contemporaine solitude — Par Anita Van Belle

Toutes photos © PhileDeprez

MAKING OFF:  Les titres des spectacles d’Anne-Cécile Vandalem sont jalonnés de parenthèses qui évoquent le confinement mental, la possibilité de renoncer à la vie, biologique, sociale. Au long de sa trilogie, composée de Self service, Habit(u)ation et After the walls (Utopia-Dystopia), ses personnages se posent une question concrète : comment intervenir sur la réalité pour survivre à l’isolement ? Les trois spectacles répondent par une métaphore sophistiquée de l’aliénation contemporaine. Flux économiques et détresse psychologique donnent naissance à des tableaux qui évoquent autant Jérôme Bosch que Matthew Barney. Créations fulgurantes, catharsis à tous les étages.

L

es spectateurs qui voient Habit(u)ation ont le choix entre deux récits : la première histoire dit que l’enfant éteint le gaz et fait mourir la famille par asphyxie. La seconde raconte que les membres de la famille apprennent à respirer autrement et partent ailleurs. Tout commence avec Alain, le père. Suite à un accident du travail, il se retrouve avec une légère infirmité et ouvre une antenne clandestine de conditionnement de poisson. Anni, sa petite fille de sept ans, rêve de partir visiter le port norvégien d’Hammerfest, ce nom qu’elle lit sur les caisses qui s’empilent dans le salon. Elle veut faire le trajet de cette chair morte avec sa famille vivante. Mais personne ne bougera. Narrativement, toute la première partie est une partie d’exposition très réaliste, avec la volonté de prendre le temps pour que l’acte radical que va poser la petite fille apparaisse réellement comme une libération, un acte nécessaire.

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u départ de mes spectacles, j’ai un script très précis, qui décrit chaque geste. La majeure partie du travail de répétition avec les comédiens est une adaptation à la scène, on peaufine l’histoire, elle est réécrite. Comme (Self) Service, le premier spectacle de la trilogie, Habit(u)ation évoque la possibilité de renoncer à la vie, l’isolement. La troisième partie, After the walls se composera de deux volets : Utopia et Dystopia. Ce spectacle mettra également en œuvre une destruction et d’une forme de recommencement. Dans toute la trilogie, sur scène, le son prend en charge tout ce qui est du domaine du réel alors que l’image est un relai de l’imaginaire. Chaque représentation crée deux types de spectateurs : ceux qui s’attachent au réalisme (qui quittent parfois la salle) et ceux qui décollent avec le spectacle. Tous les procédés techniques sont prévus dès l’écriture : j’arrive chez la scénographe avec un carnet de croquis.

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ci, c’est Yvonne, la grande sœur d’Alain, chauffeur de bus. Ce jour-là, elle vient d’apprendre qu’elle va être changée de ligne alors que la vie de la maisonnée est organisée autour de son trajet – qui va de l’hôpital au cimetière. Elle pense : “Vingt-cinq ans de bons et loyaux services et on m’empêche de boucler les choses. ” Tout le spectacle est bâti sur le cercle, dans le sens où ce soir-là, les éternels recommencements s’interrompent : le cercle se brise.

D

ans cette seconde partie, on part dans une métaphore permanente du cheminement que font les personnages. Il s’y passe trois choses simultanément : le poisson rouge survit, la famille suffoque et à la radio, branchée sur une station de type eBay, on entend la vente aux enchères de tous les biens de la famille. Par l’intermédiaire de ces

L

a seconde partie commence au moment où l’enfant, déçue, va poser son aquarium sur le gaz pour faire bouillir son poisson. L’eau bouillonne, déborde et éteint la flamme. Visuellement, le jardin va envahir la maison (les plantes poussent 45 minutes en continu). Entre la première et la seconde partie, je demande aux comédiens un long parcours au travers de deux modes d’expression très différents. Nous créons ensemble une alchimie très précise entre le jeu et les contraintes techniques. Cette seconde partie en particulier réclame beaucoup d’énergie : il n’y a quasiment plus de texte, ni de relation entre eux, toute la communication passe par la petite fille.

objets, les spectateurs peuvent retracer l’histoire familiale. Mes titres comportent tous des parenthèses qui représentent un confinement mental. Le spectacle est le moment où ces parenthèses sont franchies. Les images peuvent paraître oniriques, mais il n’y a pas de filiation avec l’univers du conte et il ne s’agit pas d’un rêve.


MAKING OFF 

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nni est transformée en Princesse des Neiges : son père lui a sorti une robe du frigo à poisson. C’est un beau souvenir : quand j’ai découvert le spectacle le soir de la première, j’avais très peur de la réaction de l’enfant, qui jouait pour la première fois devant un public. Il y avait deux fillettes qui endossaient le rôle en alternance et j’avais parié qu’en les mettant sur le plateau côte à côte avec des acteurs chevronnés, ça allait créer un contraste, une dynamique. Pendant les répétitions, les fillettes s’étaient amusées, avaient apporté de vraies inventions, mais le résultat n’était pas garanti. Le soir de la première, au bout de deux ans de travail, j’ai vu que le pari était tenu : ces enfants étaient la clef de l’énergie de cette pièce.

ans cette scène, le geste de la tante est très ambigu : elle pince le nez de la petite fille pour qu’elle ouvre la bouche, car l’enfant est gênée par l’arrivée continue du gaz et ne peut plus respirer. On dirait qu’elle la tue, mais en fait elle la sauve. Techniquement, c’est une scène difficile : l’eau devait être chauffée au préalable, ensuite il fallait trois heures pour la pomper. Le public me pose beaucoup la question de la fin : que deviennent-ils ? Sont-ils morts ? Pour moi, c’est une grammaire de vie évidente : les choses ne se terminent pas sur scène, il est essentiel que le spectacle soit prolongé par le spectateur après la représentation – pour garder les choses en mouvement.

Anne-Cécile Vandalem Habit(u)ation

Une famille issue des classes moyennes vit repliée sur elle-même. Inna, la grand-mère, anime une radio pirate à la mémoire de son mari, un illustre chanteur wallon. Yvonne, sa fille, est chauffeur de bus pour une société de transport en commun. Alain, son fils, emballe clandestinement du saumon fumé pour une entreprise norvégienne tandis que Claudia, sa femme, est secrétaire dans un bureau d’assurances. Pour provoquer les choses, lors de son septième anniversaire, leur petite fille, Anni, vend méthodiquement — de la maison à la voiture en passant par les biens du patrimoine — chaque parcelle de l’existence de sa famille.

• Prix de la critique catégorie “ Création artistique et technique ” et “ Spectacle ”

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omme de nombreux metteurs en scène de théâtre, les images de Grégory Crawson m’aident à amorcer l’imaginaire d’un spectacle. Pour Habit(u)ation, j’ai été inspirée par une photographie “ familiale ” : on voit une petite fille par terre, sa mère couchée sur le canapé et le père qui les observe à travers la baie vitrée du salon. Pour moi, deux scénarios sont possibles : soit il les a tuées, soit il les a sauvées. On trouve un reflet de cette image dans le décor de la pièce, avec une grande différence : ici, les éléments de la scénographie se mettent en mouvement, le décor participe à l’action, c’est un personnage à part entière. 

Crowdfunding Après deux ans de travail, le troisième spectacle de la trilogie d’Anne-Cécile Vandalem, After the walls (UtopiaDystopia) pose toujours le problème de sa faisabilité économique. Malgré les promesses des pouvoirs publics et les quatre coproducteurs (Théâtre de la Place, Théâtre National, Théâtre de Namur, KunstenFestivalDesArts), le budget n’est pas bouclé. D’où l’idée d’utiliser le crowdfunding : lors des représentations d’Utopia, le spectateur pourrait acheter des parts du spectacle qui lui donneraient accès à des places gratuites pour Dystopia. Une solution à tester, cohérente avec le propos de la pièce, qui porte sur l’habitat groupé.

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RUPTURE

Hasta la vista “ Come as you are ” — Par Claude Lelouch

Shabadabada : Claude Lelouch a le coup de foudre pour un film déjanté et le distribue. Récit d’une rencontre.

© D.R.

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— Hasta la vista “ Je suis dans un multiplex au Festival du film de Montréal. En attendant de faire une master class, je rentre dans une salle de cinéma au hasard. Une projection débute, je ne sais absolument pas ce que je vais voir. Jusque-là, rien d’extraordinaire. Car quand je prends place dans mon fauteuil, je suis très loin d’imaginer qu’il va se mettre à rouler et que je vais être projeté dans le monde de ceux que je regarde rarement au fond des yeux. Et c’est le contraire qui se produit, c’est un homme aveugle que je vois me fixer à travers l’écran de mes préjugés. Prendre un tel pied en découvrant un film auquel je ne m’attendais pas, mais alors pas du tout, m’était rarement arrivé.

Hasta la Vista est un film gonflé. Au fur et à mesure que je le découvre, une seule question me taraude : comment un sujet aussi casse-gueule que le handicap peut-il être si justement abordé ? J’ai un coup de cœur. Un coup de foudre, même. Ce petit film ne ressemble à aucun autre. Il possède les vertus qui font de lui un grand film. Ses personnages nous font passer du rire aux larmes et transforment le spectateur que je suis en type bipolaire mais pas dupe. Le temps d’un road-movie initiatique à bien des titres, je finis par fredonner la chanson du film “Et si tu n’existais pas” avec les personnages. Et quand je me relève de mon fauteuil, je me dis qu’ils existent, heureusement. Et que j’ai une furieuse envie de crier sur tous les toits : Hasta la vista ! ”

Geoffrey Enthoven Hasta la vista

• Grand Prix des Amériques • Prix du Public & Prix du Jury œcuménique (Festival des Films du Monde de Montréal) • Prix d’Epi d’or & Prix de la jeunesse (Festival Seminci de Valladolid) • Prix du public (Festival de l’Alpe d’Huez 2012)

Trois jeunes d’une vingtaine d’années aiment le vin et les femmes, mais ils sont encore vierges. Sous prétexte d’une route des vins, ils embarquent pour un voyage en Espagne dans l’espoir d’avoir leur première expérience sexuelle. Rien ne les arrêtera… Pas même leurs handicaps : l’un est aveugle, l’autre est confiné sur une chaise roulante et le troisième est complètement paralysé.

www.hastalavista-lefilm.com


PRODUIRE, C’est choisir

Produire, c’est choisir — Par Anita Van Belle

Produire ses propres films : la possibilité d’une île ? Nous avons demandé aux réalisateurs qui ont fondé leur propre maison de production s’ils se sentaient plus autonomes. Et aux autres comment ils travaillaient avec leurs producteurs. Les frères Luc et Jean-Pierre Dardenne, Fiona Gordon, Dominique Abel, Bouli Lanners et Vanja d’Alcantara analysent les rapports entre production et création. Un équilibre parfois instable, parfois miraculeux, mais toujours mûrement réfléchi. Avec une touche d’humour assez élégante, Fiona Gordon et Dominique Abel ont baptisé leur maison de production Courage mon amour. Ils l’ont fondée dans la continuité d’une bonne habitude : celle de produire leurs propres spectacles. Pour leur premier film, l’ASBL des débuts fait place à une SPRL. Ils ne se lancent pas sans avoir sondé le terrain des maisons de production existantes, mais l’accès leur paraît inaccessible. “ Pour notre premier long, L’iceberg, nous avons cherché un producteur et nous n’en avons pas trouvé. Nous nous sommes autoproduits et par la suite, comme notre structure était en place, nous avons continué. Vu que nous nous occupons uniquement de nos projets, nous pouvons, comme personne d’autre, les défendre jusqu’au bout et nous sommes têtus. ”

Du solide : fonder sa propre maison de production

Les frères Dardenne, Luc et Jean-Pierre, travaillaient eux aussi dans le cadre d’une structure : l’atelier Dérives, qui gérait la production de leurs l’atelier

Dérives, qui gérait la production de leurs documentaires. Au moment de sauter le pas du cinéma, les frères constituent leur SPRL, Les films du fleuve. “ Nous avons toujours eu le sentiment que c’était mieux pour nous de produire nos propres films. Nous étions autodidactes : nous ne venions pas du cinéma, mais de la vidéo. Il y avait une certaine peur d’aller au devant des professionnels. Et puis, le milieu n’était pas très organisé à l’époque, la plupart des autres cinéastes se produisaient. ” Est-ce un hasard si par deux fois, il s’agit d’un couple, d’une paire ? Les frères Dardenne ne le pensent pas. “ On choisit un producteur pour constituer un tandem et nous sommes déjà deux. Les ménages à trois, ça ne fonctionne pas. ”

Courage mon amour comme Les films du fleuve se sont découvert des partenaires complices en la personne de leurs coproducteurs français. Pourtant, Courage mon amour comme Les films du fleuve se sont découvert des partenaires complices en la personne de leurs coproducteurs français. Denis Freyd, d’Archipel 35, est devenu le troisième œil des frères Dardenne. Dominique Abel insiste sur le fait que la collaboration avec MK2 est précieuse car leur partenaire excelle dans la recherche de financements, mais ce n’est pas tout. “ MK2 coproduit nos films depuis notre second long métrage Rumba. Il nous accompagne artistiquement d’une manière très fine. Ce sont nos premiers lecteurs. Nous sommes à l’écoute de leur retour. ” Le ménage à trois, une figure bénéfique quand les tempêtes des débuts ont été essuyées ? Pourtant, produire, ne seraitce pas un métier ? Faut-il acquérir de nouvelles compétences, alors qu’on se lance déjà avec timidité dans l’aventure du cinéma ? Fiona Gordon serre les mains sur ses genoux. “ En cours de route, nous avons dû apprendre la comptabilité. Au début, je passais des journées entières à trier

© Joss Barratt

Produire, une activité chronophage Ken Loach, La part des anges Une coproduction des Films du fleuve

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des souches. Il n’y avait pas encore l’euro et les taux de change fluctuaient tout le temps. J’avais l’impression d’être une comptable avec une activité artistique accessoire. ” Dominique Abel acquiesce. “Nous avons appris à demander de l’argent, à le gérer et à rendre des comptes. Nos premiers dossiers étaient tapés avec une machine si ancienne et si lourde qu’elle trouait le papier. ”

obtenu un prix à Clermont-Ferrand : ma carrière était lancée. Quand Jacques-Henri a monté Versus production avec son frère Olivier, il est devenu mon producteur. Nous avons grandi ensemble. ” Là encore, une complicité qui ne résume pas au budget. “ Il n’est pas seulement un financeur, il porte aussi un regard artistique sur mes films. Jacques-Henri me pousse à aller plus loin. Il m’a accompagné vers le long alors que je n’aurais pas osé à ce moment-là. Il m’a incité à jouer dans Eldorado en me disant : “ Tu es le rôle ”. Aujourd’hui, il m’incite à trouver d’autres coproducteurs. C’est tout bénéfice pour moi.”

© Christine Plenus.

Alors, Bouli Lanners peut-il décider où il met son argent ? Qui tranche, lors d’un conflit entre la production et la réalisation ? “ J’ai eu la chance de ne jamais avoir été censuré par ma production. Et, d’une certaine façon, j’aime les contraintes financières. On doit faire des deuils, mais elles permettent d’aller à l’essentiel. ”

Luc et Jean-Pierre Dardenne, Le gamin au vélo

Mais alors, quel est l’avantage de cet investissement chronophage et papivore ? Courage mon amour fournit une garantie sans prix : “ Nous produire est la garantie de notre liberté. Nous la payons par des sacrifices, car la production est dévoreuse de temps, mais c’est nous qui déterminons nos priorités. Le fait de contrôler la production nous permet de dépenser l’argent sur les postes que nous jugeons utiles, comme la création. Nous dormons bien la nuit, les erreurs que nous avons faites sont les nôtres et nous n’avons pas la sensation d’être emprisonnés par quoi que ce soit. ”

Cet engagement éphémère d’une équipe, les frères Dardenne ne le connaissent pas : leur structure est permanente. L’équipe, la tribu, les autres

Nous voilà au nerf de la guerre : la gestion des comptes. Cet équilibre, entre budget Sans le savoir, les frères Dardenne réitèrent l’argument et nécessité artistique, presque mot pour mot : “ Le fait d’être producteurs de comment Fiona Gordon et Dominique Abel le mainnos films nous permet de décider où nous mettons l’artiennent-ils ? Qui résout les gent. Avec l’assentiment de nos partenaires, nous avons choisi de l’investir dans le temps de tournage et surtout débats schizophrènes entre dans les répétitions, qui sont essentielles pour nous. ” “ eux réalisateurs ” et “ eux producteurs ” ? “ Par l’intermédiaire de la SPRL, nous engageons notre propre équipe de production. Nous tenons à notre tribu et à une égaBouli Lanners, comète lité de salaires, plutôt inhabituelle. Cela dit, cela peut bienvenue dans le ciel de la parfois polluer les rapports entre une équipe et un réacinématographie wallonne, lisateur d’être son propre producteur, mais dans notre entend le propos : “ Je peux cas, l’équipe de production est très compétente et nous comprendre ce discours dans décharge entièrement pendant les tournages. ” le sens où beaucoup de producteurs sont de mauvais Cet engagement éphémère d’une équipe, les frères producteurs : on ne sait pas Dardenne ne le connaissent pas : leur structure est pertrop où va l’argent. ” Mais bon, lui, l’original qui nous manente. “ Dans la pratique quotidienne, nous sommes a appris à déguster le Far West en restant locavores, a assez éloignés de la production. Nous lisons essentiellefait confiance à son producteur avant même que celui- ment les scénarios que nous envoient d’autres cinéastes ci ne fonde sa maison de production. “ Ma relation pro- qui souhaitent que nous les coproduisions. ” Cependant, fessionnelle avec Jacques-Henri Bronckart a démarré s’ils se sont lancés dans l’aventure de la coproducavant que Versus production n’existe. J’étais un réalisa- tion, c’était aussi pour “ la possibilité de stabiliser les teur autoproduit : je venais de terminer le tournage de emplois de l’équipe de production. ” Raison secondaire, mon premier court, Travellinckx, un road movie tourné mais importante à leurs yeux. En réalité, ils sont deveen S8 en noir et blanc. Je l’avais financé par souscrip- nus coproducteurs parce que d’autres cinéastes, dont ils tion, résultat : 120 coproducteurs ! Quand j’ai rencontré appréciaient le travail, le leur ont demandé après avoir Jacques-Henri Bronckart, il a réussi à décrocher une vu leurs films. aide à la finition à la Communauté française. Cette aide a financé le montage du film et son gonflage en 35 mm. Reste cette question : que leur apporte, en tant que réaGrâce à ça, Travellinckx a fait le tour des festivals. Il a lisateurs, le fait de coproduire un cinéaste ou un film ?

Des contraintes, oui, et des deuils aussi


© DR

PRODUIRE, C’est choisir

Vanja D'Alcantara, Beyond the steppes

“ Lire les scénarios des autres est un bon exercice. Et puis, en tant que coproducteur, vous pouvez voir les rushes : cela vous permet de découvrir comment l’autre travaille et peut vous aider dans votre propre processus créatif. ” Chacun de ces cinéastes, à sa manière, est si attentif à ne pas créer de déséquilibre dans son équipe, qu’on ne peut s’empêcher d’y voir une clef d’harmonie. Bouli Lanners insiste sur le financement équitable du travail. “ Je n’accepterai jamais que sur mon plateau un comédien reçoive un tiers du budget du film. L’important, pour moi, c’est que tout le monde soit bien payé – y compris moi. Je ne parle pas de salaires mirifiques, des délires de stars du foot ou de politiciens quand ils cumulent les mandats. Je demande à ce que tout le monde soit payé décemment, et je mets en place des choses pour que cela puisse se passer : je tourne beaucoup en extérieur, je fais mes repérages moi-même... ” Bouli Lanners a vu ses budgets de tournage augmenter, sans approcher ceux de nos voisins. “ Le budget de mes films reste inférieur à 3 millions d’euros, alors que les films français coûtent 6 à 7 millions. ”

Les petits, petits, budgets

Courage mon amour a également connu une croissance constante, mais gère serré en toutes circonstances. “ Nos budgets sont de plus en plus importants. Nous les gérons comme une mère de famille : nous sommes économes, que ce soit en temps de crise ou pas.” Précisons que budgets plus importants ne signifie pas budgets hollywoodiens : “ Nos budgets sont réduits : notre premier long a été pratiquement entièrement financé par la Belgique. ” Malgré ces financements réduits, la crise épargnera-telle le cinéma belge francophone ? Les frères Dardenne marquent un avantage pour nos cinéastes : “ Le paysage de la production change, mais il affecte davantage les cinéastes d’autres pays, qui sont obligés d’aller chercher de l’argent ailleurs. En Belgique francophone, ça a toujours été le cas. ”

Ailleurs, de l’autre côté

En Belgique, précisément, ce pays qui compte trois communautés et quatre régions, l’ailleurs peut parfaitement se situer dans l’espace national. Vanja d’Alcantara s’est lancée dans le cinéma avec non pas une, mais deux maisons de production. “ En 2006, j’ai tourné un court métrage dans le Transsibérien : Granitsa. J’avais été trouver Denis Delcampe de Need Productions, un producteur francophone. Nous avons tout naturellement cherché une coproductrice flamande. Annemie Degryse de Lunanime a coproduit le court à part égale ; les deux producteurs ont reçu le même montant des deux communautés. ” Comment une telle chose a-t-elle pu se produire ? “ J’avais envie de travailler avec des gens des deux côtés. ” Suffisait-il de le désirer pour trouver de l’argent dans cet ailleurs si inaccessible à certains : l’autre côté de la frontière linguistique ? Vanja en est persuadée et renouvelle l’expérience pour son premier long. Le tour de force se reproduit, grâce à la singularité du projet. “ Quand j’ai proposé Beyond the steppes, un film tourné en russe et en polonais au

En Belgique, précisément, ce pays qui compte trois communautés et quatre régions, l’ailleurs peut parfaitement se situer dans l’espace national. Kazakhstan, ça a parfaitement convenu aux deux communautés. Elles y ont investi le même montant, à condition d’être toutes les deux majoritaires. En somme, c’était un vrai film belge ! ”

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© Laurent Thurin-Nal

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Fiona Gordon et Dominique Abel, La fée

Ah, la Belgique, cette Kazakhie imaginaire qui s’ignore... Notre inconscient des steppes a donc favorisé la production du long métrage, mais pas sa distribution. “ Le film était un peu un OVNI, il était difficile à classer : certaines personnes croient encore que je suis un vieux réalisateur russe ! ” Deux maisons de production : doublé gagnant ou double contrainte ? La liberté se négocie-t-elle plus chèrement dans ce “ ménage à trois ” ? “ Beyond the steppes était un film à petit budget : moins d’un million d’euros. Le fait que l’on tourne au Kazakhstan a rendu les choses plus faciles. Cela reste un film fauché, mais je n’ai pas ressenti la contrainte du budget sur place. Le film a été tourné en lumière naturelle et nous avons pu respecter ce rythme : attendre les bonnes lumière, la météo qui nous convenait... Je n’ai pas dû me battre à ce niveau-là : j’ai fait le film que je voulais. ” Production maison, duo, trio : à chacun sa solution. Elle n’est jamais définitive, demande des ajustements. Le paysage audiovisuel se recompose : le tax shelter, par exemple, a amené sur nos rivages grosses productions étrangères et producteurs aux regards dollars. Qu’en pensent les réalisateurs ?

Où allonsnous ?

Les frères Dardenne tentent l’optimisme. “ Le critère économique est constitutif du cinéma depuis son origine. Aujourd’hui, il est devenu trop prégnant. On a parfois le sentiment que ce qui importe à certains producteurs, c’est d’abord de faire tourner leur boîte et que le film n’est plus prétexte. Pour nous, le film doit rester l’objet essentiel, être au centre. Nous ne pouvons espérer qu’une chose, c’est que la structuration du cinéma au niveau européen soutienne la création dans sa diversité et ne nous conduise pas à l’uniformisation. ” Bouli Lanners réalisateur échappe à la prison de la production comptable pour tomber parfois en tant que comédien dans celle du cinéma machine-à-fric. “ Entre le moment où j’ai commencé et aujourd’hui, le cinéma belge s’est professionnalisé. Les structures de financement et le tax shelter ont un rôle dans cette évolution :

ce dernier a amené des “ mercenaires ” de la production. Cela ne m’influence pas en tant que réalisateur, mais pèse sur ma vie de comédien : il m’arrive de me retrouver prisonnier d’un “ produit ”. Je porte ma croix et je me dis que je ferai plus attention la prochaine fois. D’une manière générale, le cinéma d’auteur est en train de mourir. J’espère qu’il ne disparaîtra pas tout à fait. ” Vanja d’Alcantara a vu s’éteindre les derniers feux qui brillaient sur la frontière de la coproduction communautaire à majorités égales. Une seule solution: s’éclater. “ Maintenant, tout est si balisé que les films doivent être majoritairement francophone ou néerlandophone, ce qui est dommage. Je suis bilingue et sur la production de Beyond the steppes, j’ai eu la sensation d’être respectée dans ma double identité. Aujourd’hui, ce n’est plus possible, alors je fonctionne différemment. Je morcelle mes projets : ils correspondent à différents pans de ma personnalité. Je nourris mes identités grâce à ce découpage. ” Courage mon amour soupèse la plume de l’indépendance et le glaive du producteur marketeur. Devinez qui l’emporte ? “ Nous sommes des électrons libres, nous n’avons pas de réseau, comme certains producteurs qui ont de plus grosses structures. Cela a ses avantages et ses désavantages : lorsque nous cherchons du tax shelter, nous n’avons ni relations privilégiées, ni relations antagonistes. ” Dans leur maison, une ancienne fabrique de poussettes, une très grande échelle part d’une plateforme nue pour aboutir à un rectangle sombre. Qu’y a-t-il au delà ? Les réalisateurs interrogés ont choisi de gravir les raides échelons de la production à leur manière. Avec le désir que le rectangle noir une fois franchi, ils débouchent avec leurs films sur un écran blanc. Pour les frères Dardenne, la salle est un luxe indispensable au spectateur : “ Il ne faut pas que le cinéma devienne un plaisir solitaire. C’est important que les lumières s’éteignent, que l’on regarde un film sans être perturbé par la vie quotidienne. Sans quoi il n’y a pas de rêve – ou de cauchemar. ”


PRODUIRE, C’est choisir

Six conseils à un jeune réalisateur qui cherche (ou pas) un producteur — Par Fiona Gordon et Dominique Abel

 Quand vous allez voir un producteur, ne soyez pas sur la défensive : écoutez-le et considérez son point de vue.

 Faites un film par semaine avec vos amis. Avec votre téléphone, si vous n’avez rien d’autre. Apprenez à chercher, à oser. Imposez-vous des échéances et peu importe que ce soit bon ou mauvais, vous développez votre créativité et vous soudez votre équipe.

 Ce que vous avez d’inimitable peut faire peur à vos partenaires. Travaillez-le, cette différence est une force. Trouvez les arguments  Pour les dossiers, demandez à vos lecteurs, pour la défendre. à votre producteur d’ex Ce qui peut être inté- primer leurs doutes. ressant, avec un jeune À partir de leur lecture, forgez des arguments producteur, c’est de pour défendre vos choix. pousser ensemble.

 Si vous vous passez de producteur, vous avez intérêt à avoir de l’énergie. Ça demande du temps et des sacrifices.

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Prix 2011 du cinéma

Luc et Pierre Jean-Pierre Schoeller Dardenne L’exercice de l’état

Le gamin au vélo La rencontre entre Cyril, bientôt 12 ans, et Samantha, coiffeuse au grand cœur. Elle l’accueille chez elle et l’accompagne à la recherche de son père. Il fait des conneries, elle lui pardonne. La rage de l’adolescent se frotte à l’amour et à la patience de cette femme sans fards. Où se trouve le point d’équilibre ? • Grand prix (Festival de Cannes) 

www.legaminauvelo-lefilm.com www.lesfilmsdufleuve.be

Bouli Lanners Les Géants

L’odyssée d’un homme d’État dans un monde toujours plus complexe et hostile. Vitesse, lutte de pouvoirs, chaos, crise économique… Tout s’enchaîne et se percute. Une urgence chasse l’autre. A quels sacrifices les hommes sont-ils prêts ? Jusqu’où tiendront-ils, dans un état qui dévore ceux qui le servent ? • Prix Henri Janson (SACD) • Bayard d’Or du meilleur scénario au FIFF de Namur • trois Césars & 9 autres prix

Fiona Gordon et Dominique Abel

© Versus production Patrick Muller

La fée

C’est l’été, Zak et Seth se retrouvent seuls et sans argent dans leur maison de campagne. Les deux frères s’attendent encore une fois à passer des vacances de merde. Mais cette année-là, ils rencontrent Dany un autre ado du coin. Ensemble, à un âge où tout est possible, ils vont commencer la grande et périlleuse aventure de leur vie.  • Prix de la SACD & prix Art Cinema Award (Festival de Cannes)

www.lesgeants-lefilm.be www.versusproduction.be

Dom est veilleur de nuit dans un petit hôtel du Havre. Un soir, une femme arrive à l’accueil, sans valise, pieds nus. Elle s’appelle Fiona. Elle dit à Dom qu’elle est une fée et lui accorde trois souhaits. Le lendemain, deux vœux sont réalisés et Fiona a disparu. Mais Dom est tombé amoureux de la Fée Fiona et veut la retrouver. • Prix SACD Audiovisuel

www.couragemonamour.net

 Jaco Van Dormael Mister Nobody Un enfant sur le quai d’une gare. Le train va partir. Doit-il monter avec sa mère ou rester avec son père ? Une multitude de vies possibles découlent de ce choix. Tant qu’il n’a pas choisi, tout reste possible. Toutes les vies...

• Magritte du cinéma : Meilleur scénario/Meilleur film/ Meilleur réalisateur

Bavo Defurne NoordZee, Texas

© DR

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Pim vit avec sa mère, Yvette Bulteel (mieux connue comme accordéoniste virtuose sous le nom d’Yvette Mimosa). Enfant, il rêve d’une vie meilleure, peuplée de princesses et de reines de beauté. Mais lorsqu’il atteint ses quinze ans, Pim rêve surtout de Gino, son jeune voisin, motard intrépide. Ainsi va la vie de Pim, de petits riens en humiliations quotidiennes, traversée de petites bulles d’espoir. • Zénith d’argent & Prix Fipresci (Festival des Films du Monde de Montréal) & trois autres prix

www.noordzeetexas.be www.bavo.org

Vanja D’Alcantara Beyond the steppes En 1940, Nina, une jeune femme polonaise, est déportée par l’armée soviétique en compagnie de son bébé dans une région lointaine et hostile de l’URSS. Elle est mise au travail forcé dans un sovkhoze gardé par la police politique russe. Lorsque son enfant tombe malade, elle s’enfuit et part à la recherche d’un traitement, avec un groupe de nomades kazhaques. • Prix du jury & Best Director Award (Japon), • film nominé (Magritte) & autres prix

beyonthesteppes.com


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c o n j u g u e r

s h a r e’ d

l e s t e m p s

a r c h i v e s p r o l o n g e r

h e r i t a g e


SHARE’d heritage

Prendre le monde en soi, pour le conter — Par Veronika Mabardi

© Jeanne Bidlot

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Un soir d’été, tandis que je marche sur la plage entre Ostende et Koksijde, une scène arrête mon regard. À quelques mètres de l’écume, une femme danse dans le vent, les cheveux dénoués. Une petite fille l’observe, les pieds nus enfoncés dans le sable. Rien ne s’interpose entre la silhouette libre, ondulant au bord de l’eau, le mouvement des vagues, et l’immobilité attentive de l’enfant. Un moment parfait, comme dit la chanson, un de ces moments qui donnent l’envie d’écrire, de fixer l’instant pour le garder en soi. Je m’approche. Michèle me reconnaît et vient vers moi, sans se reprendre comme on le fait parfois quand on passe d’un moment intime de présence à soi au rapport quotidien d’une conversation. La femme qui dansait face à la mer est exactement pareille à celle que je croise parfois sur le chemin de l’école et celle qui conte sa mémoire sur le plateau de théâtre – la mémoire des racines, profondément enfouie dans la danse et le chant, la mémoire transmise qui nous fonde et la mémoire toute proche, d’un regard croisé dans un square, d’une conversation avec un chat, d’un visage.

Les pépites trouvées sur le chemin

“ J’ai l’impression que les choses viennent à moi”, ditelle. “ Au début, je marchais dans Bruxelles et les personnages arrivaient, il n’y avait qu’à prendre. C’est une Pourtant, Michèle sait être plusieurs. Elle sait la vigilance, un état d’éveil. On regarde autour de soi, on vieille femme assise sur le banc qui attend une lettre est attentif à tout ce qui nous entoure ”. L’écriture se et l’homme qui parcourt le monde. Elle sait la petite fait, comme un rituel quotidien. “ Écrire c’est chez fille qu’elle a été et celle qu’elle a mise au monde. Elle moi, dans ma maison. Je n’ai pas l’angoisse de la page sait le facteur et l’homme blessé par les éclats de verre. blanche, j’écris... La main écrit, c’est tout. Ça coule, ça Ils sont en elle, parce qu’un jour elle les a rencontrés, s’enchaîne, chaque chose trouve sa place, les mots font comme on rencontre une odeur, une saveur. leur travail. C’est comme un cercle magique. Il y a ces


portrait 

petits événements qui me donnent des clés d’écriture, ces rencontres qui deviennent des histoires. Le soir, je m’assieds à ma table et quoi qu'il arrive je me mets à écrire. Le matin, je relis.” La conteuse devient écrivain, et l’écrivain prend la route. Elle emporte, dans sa valise, ce qui lui est nécessaire à conter. Elle emporte en elle une multitude de gens, de mots, de paysages, de sonorités, et se pose un instant face aux autres pour re-dire.

La partition de la vie Michèle ne représente pas le monde : elle le conte. Une manière de traverser le temps en se laissant imprimer, impressionner par les lieux où la vie l’a déposée, afin qu’une histoire arrive, traverse le corps et poursuive ailleurs son chemin. “ C’est un processus organique”, dit-elle, “ entre rêve et réalité, mémoire et imagination. Ça se promène.” Ce qui compte, ce n’est pas de témoigner de ce qui s’est réellement passé, ce qu’on nommerait réalité et qui existerait quelque part, figé et immuable. Le travail de la conteuse est ailleurs. “C’est une quête”, dit-elle, “ des couches que j’enlève, à chaque fois”. Ré-inventer l’histoire, pour atteindre une forme de “ vrai” - une sensation en mouvement qui permet la transformation à l’intérieur de ceux qui écoutent. Le conte prend racine

Michèle N’Guyen Vy

Michèle Nguyen ouvre grand le livre du passé et interprète, on ne peut plus librement, son enfance bercée par la féroce présence de sa grand-mère. Elle nous parle de sa maladresse, de son besoin de silence, de sa passion des mots, de son secret amour qui la mènera vers ses origines.

dans l’autobiographie, les peines profondes, les étonnements, les apprentissages. Ces choses qui nous arrivent, que l’on ne saurait éviter. Ce qu’on appelle la vie et qui peut faire très mal. Mais tout arrive ensemble : la douleur et les éclats de lumière, les questions sans réponse et les musiques apportées par le vent, les souvenirs rêvés et les légendes vécues, les accidents d’autobus et les lettres qu’on ouvre en tremblant, les voix aimées, les pays parcourus. Ce qui est vrai, c’est ce que l’on choisit de retenir, et de transmettre. Et le travail du temps. Recommencer les gestes, patiemment, peaufiner les mots, assembler, dire et refaire le chemin pour partager l’histoire. Loin des belles phrases et des ornements littéraires, chercher à l’intérieur du langage de tous les jours, comprendre que la poésie est là, tout près, entre le regard et ce que l’on voit. Se tenir au plus près de ce qu’on l’on a vécu, perçu du monde, ce qui nous revient aux confins de la nuit, quand le silence efface l’anecdote pour nous plonger hors du temps, là où ça tâtonne, là où ça bat – petit mouvement d’ailes, affolements du coeur, rythmes sourds de commencement du monde. Entre l’expérience et ce que l’on en fait, il y a l’écriture, un endroit précis où Michèle se tient, labile, en équilibre sur le fil qu’elle tend entre entre elle et nous. Sur ce fil elle danse. Les mots y sont des actes : ils lient, éveillent, frappent, caressent, ouvrent l’être pour y chercher ce qui, dit-elle, nous permettra de “transformer l’insupportable en vivable et le banal en merveilleux”.

• Molière Jeune public, • Prix de la critique, catégorie “ Seul en scène”

www.michelenguyen.com

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  SHARE’d heritage

Le livre des regards — Par Anita Van Belle

L’auteure Nicole Roland s’est révélée à travers une image d’archive entrevue : celle d’un jeune pilote japonais, kamikaze promis aux opérations suicides poétiquement nommées Vent Divin. Depuis, d’autres corps scrutés sur l’écran de télévision ou certains visages peints il y a des siècles d’ici l’ont habitée, matière à dérouler une fiction qui, de roman en roman, accompagne une lente remontée hors du deuil. L’équilibre est une lutte, l’écriture une sublimation. Est-ce qu’un regard vous a fait naître ? Oui, comme auteur. L’origine de Kosaburo a été une photographie entrevue dans le journal Le Monde. Cette photographie – que je ne possède plus, car je travaille de mémoire, pas face au document – a été le point d’accroche autour duquel le roman s’est construit. Il s’agissait du portrait d’un jeune pilote japonais kamikaze. Je l’ai remarquée pendant une interruption de cours ; les élèves de terminale auxquels j’ai fait face ensuite avaient le même visage. Un aspect du réel se greffait sur l’Histoire. Peu après, ma fille ainée est morte brutalement d’une rupture d’anévrisme et en la regardant, j’ai repensé à ces pilotes, à ces vies fracassées. Quel est le lien entre cette image originelle et le déploiement de l’imaginaire ? À partir du fil rouge que représente l’image-déclencheur, je peux tirer/greffer de l’imaginaire. C’est la partie consciente du travail – le nœud. Pour Kosaburo, par exemple, en cherchant à quoi ressemblaient les chasseurs Zéro, j’ai découvert que ces avions étaient très légers, de véritables cercueils volants. Cette information a étoffé la fiction : elle rendait la mission des kamikazes plus pathétique. Les images qui me nourrissent sont de véritables points d’appui. L’imaginaire s’entrelace autour d’elles. En me mettant à ma table, habitée par elles, le texte surgit. C’est un processus maîtrisé, ce passage de l’image au texte ? Ce n’est pas une décision que je prends. J’ai découvert que le processus narratif est déclenché par une image ou un ensemble d’images que je découvre par hasard, que je n’ai pas cherchées. Pour

“ J’ai découvert que le processus narratif est déclenché par une image ou un ensemble d’images que je découvre par hasard, que je n’ai pas cherchées. ” mon second livre, Les veilleurs de chagrin, j’ai vu un jour dans Le Soir la photographie d’un homme qui mangeait à même un poêlon, son chien à ses pieds. La scène se passait en Bosnie. À ce moment-là, j’ai commencé à regarder sur Arte “ Une minute à Sarajevo ” et je me souviens avoir vu un autre poêle en fonte dans lequel il y avait des poules – les habitants de la maison n’avaient plus de quoi se chauffer. Ces images témoignaient pour moi d’un aspect indiscutable du réel. Puis le Kosovo a éclaté. Je suivais le conflit tous les jours. Ce que je voyais sur l’écran m’impliquait, comme si j’étais là-bas. J’ai fait des recherches sur Internet sur les missions du TPI. J’ai découvert des clichés très sommaires de charniers, de terrains qu’on balisait parce qu’on pensait y trouver des corps. À partir de ces petits clichés, la narration s’est progressivement mise en place. À ce moment-là, la narration est fécondée par la recherche ? Je vérifie pour ce qui est des points d’ancrage de la fiction dans le réel. J’ai fait des recherches sur les méthodes de fouille, par exemple. Parce que, malgré le fait qu’il s’agisse de fiction, il y a aussi quelque chose de l’ordre du témoignage. Ces recherches ramènent le réel dans la fiction – jusqu’à quel point ? Le psychiatre, l’un des personnages des Veilleurs, je l’ai rencontré. Il voulait me mettre en contact avec un médecin légiste et j’ai refusé parce que je ne voulais pas tomber dans le reportage. La ligne est très fine, il faut faire attention. J’essaie de garder - au travers de la prose - une vision poétique. Le réel, la démarche scientifique, m’intéressent, s’ils débouchent sur une hypothèse imaginaire. Pour Les veilleurs de chagrin, j’assistais à un colloque sur le Moyen Âge, et j’ai entendu une communication sur les os, les dents et les informations que l’on peut tirer des lignes de Harris, ces traces que l’on décèle dans les os et qui témoignent d’une mauvaise alimentation, d’un sevrage brutal... J’ai pensé qu’un personnage du roman pourrait émettre l’hypothèse que ces lignes pouvaient également témoigner de chocs psychologiques, d’angoisses profondes... Au départ, il y a l’imagerie scientifique, les radiographies de ces os, ensuite une hypothèse imaginaire.


entretien 

Tout ce travail autour de la mort, choisie, subie, c’est une traversée ? Kosaburo, qui traite d’une mort injuste, politiquement imposée, a engendré les Veilleurs de chagrin. Ici, la mort est dépassée puisque représentée dans sa phase la plus ultime : l’enfouissement. La mort est scrutée et transcendée, parce qu’après la découverte de leurs cadavres, on rend leur nom aux victimes. Ce fil est doublé par la psychanalyse que poursuit le personnage principal : quand la mort est dépassée, on peut aller vers l’enchantement de la vie. Ces romans sont des voyages qui m’ont constituée sans que je m’en rende compte.

Peut-on écrire de manière aussi investie en exerçant un autre métier ? L’écriture m’habite entièrement aujourd’hui, je me trouve en face de mes classes et je pense à la page, au livre que je suis en train de rédiger. J’ai le projet de quitter l’enseignement car j’ai la sensation de voler quelque chose aux élèves. Ce n’est pas correct envers eux. Le Prix Première a-t-il eu un impact dans votre vie ?

Il est terrible, le changement que ce prix a introduit dans mon existence. J’ai été portée – parrainée Chez vous, le regard a un rôle déclencheur – - par la RTBF. Au départ, quand le prix a été décerné, mais aussi narratif. j’ai eu beaucoup d’invitations de librairies, de journalistes... J’ai pensé que cela s’arrêterait là. Mais non. La Dans mes deux premiers romans, le personnage vente des livres a été propulsée, la mention du prix est qui porte l’action est celui qui est regardé. C’est égale- apparue sur la quatrième de couverture des Veilleurs ment vrai dans celui que j’écris aujourd’hui : un person- de chagrin – et mon éditeur, qui au départ considérait nage regarde et cela déclenche quelque chose. Il y a deux que ce prix était inconnu, s'est aperçu qu'il avait un réel différences, cependant : dans ce dernier roman, mon impact - et par contagion, le prix a attiré l’attention sur point de départ n’est plus la photographie, mais deux ce second roman. Maintenant, Kosaburo est étudié expositions - de peinture et de dessin. Et elles amènent dans les lycées. Le livre a également reçu des prix de le personnage à porter son regard vers l’extérieur, sur lecteurs, comme le Prix des lecteurs des pays du Gois les autres et sur ce qui est tout à fait banal, quotidien. (Noirmoutier-en-l’île) et, tout récemment, une distinction dont je suis très contente, car ce sont des spécialistes qui la décernent, le Prix de la première œuvre de Vous avez écrit le Japon, le Kosovo ; tant de créateurs belges s’inventent des filiations la Fédération Wallonie-Bruxelles. Je suis persuadée lointaines. Les Belges sont-ils tous des que le Prix Première a entraîné tous les autres. exilés qui s’ignorent ? Le pays est petit, peut-être que nous allons plus rapidement que d’autres vers l’ailleurs ? Et puis, chez nous, ça bouge tout le temps : les paysages, le ciel... Cela nous ouvre à d’autres territoires. C’est quelque chose qui joue pour moi, certainement. La Belgique est un pays de strates. Nous sommes confrontés à tant de sensibilités que cela nous pousse à aller vers l’autre. Sans cette ouverture, on deviendrait vite un écrivain régional. Et puis, c’est fascinant de se glisser dans un autre imaginaire.

Nicole Roland Kosaburo, 1945 Actes Sud

Afin d’éviter le déshonneur de sa famille, une jeune Japonaise se travestit pour devenir kamikaze à la place de son frère déserteur. C’est au côté de Kosaburo, son modèle et son amour d’enfance, que Mitsuko se prépare à accepter la mort. • Prix Première • Prix de la première œuvre de la Fédération Wallonie-Bruxelles (2012) • Prix des lecteurs des pays du Gois (Noirmoutier-enl’île) & autres prix.

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Plateformes — Par Anita Van Belle

La diffusion des documentaires bénéficie-t-elle de l’apparition de plateformes de Vidéo à la Demande (VàD) ? Au manque cruel d’offre de contenu légal sur Internet, les documentaristes répondent par la nécessité d’une réflexion pointue, car le terme “ documentaire ” recouvre des réalités très variées. En Belgique, trois plateformes proposent des films documentaires. Une seule d’entre-elles, UniversCiné, est destinée au grand public. Une grande partie des films mentionnés dans ce Bilan y est répertoriée, mais pas encore accessible. Plateforme.be, destinée aux opérateurs socio-culturels, aux professeurs et éducateurs, “ promeut les documentaires de la Fédération WallonieBruxelles vers le secteur non-marchand. ” Elle est réservée aux professionnels, tout comme la plateforme WIP/CBA, qui se présente comme “ un site de distribution numérique de films documentaires pour les diffuseurs. ” Le responsable des ventes du CBA, Thierry Detaille argumente : “ Nous pouvons envoyer par mail aux acheteurs une liste taillée sur mesure. L’existence de la plateforme permet de déclencher plus facilement un visionnement. ” Il arrive que la plateforme du WIP/ CBA cède les droits de diffusion des documentaires “ à d’autres plateformes de VàD, ce qui nous permet de rendre disponibles au grand public des films qui n’intéressent pas des chaînes de télévision. ” Il s’agit souvent de plateformes spécialisées : DOC Alliance ou REAL EYZ, réservée à la musique, mais Tierry Detaille négocie également avec des sites d’opérateurs en PayTV, comme Voo ou... UniversCiné.

Trois plateformes, un manque

Du point de vue des auteurs, l’apparition de chaînes thématiques ou de plateformes de VàD représentent-elles une source de revenus supplémentaire, qui irriguerait leurs futures créations ? La réponse est non. Si le passage d’un documentaire en télévision reste rémunérateur, les résultats des ventes et locations en ligne restent pour l’instant anecdotiques. Comme le confirme Thierry Detaille, “ notre but est de générer des revenus pour pouvoir les injecter en production, mais ce n’est pas encore le cas. ”

de mettre en place des outils qui fonctionnent – et c’est urgent. En musique, les plateformes payantes se sont multipliées au point qu’il n’est plus nécessaire de pirater. ”

Ce qu’en pense Olivier Dekegel...

Olivier Dekegel, le réalisateur de Gnawa, documentaire expérimental consacré à des musiciens marocains membres de cette confrérie singulière, estime que les plateformes représentent “ un moyen de diffusion de plus dans la mesure où les passages en salle et en télévision sont rares ”. Pourtant, il a limité la présence de son film sur la Toile : quelques jours sur UniversCiné durant le festival “ Filmer à tout prix ”, après avoir demandé la permission des protagonistes. “ Gnawa présente des moments de transe, des sacrifices d’animaux. Ceux qui m’ont permis de les filmer dans ces états particuliers m’ont fait confiance. Je leur ai promis que le film ne se retrouverait jamais sur Internet. Cette position tient à la nature particulière de ce film : je n’agirai pas de la même manière avec d’autres réalisations ”

© DR

Cherche accès légal, urgent

Olivier Dekegel, Gnawa

Le nom des choses de Boris Van der Avoort a connu un parcours de diffusion qui a surpris son réalisateur, plus habitué aux parcours en festivals qu’au passage Malgré cela, bouder ces nouveaux modes de diffu- en télévision. Son film, qui plante la caméra dans une sion ne serait pas intelligent, car le besoin d’une offre classe de primaire et restitue son ouverture à la philégale sur Internet est impératif et les auteurs en sont losophie, a été diffusé par la RTBF dans l’émission conscients. Vanja d’Alcantara, jeune réalisatrice, “ Quai des Belges ”, puis repris par Arte. “ Idéalement, ” constate un manque criant. “ En Belgique, il y a telle- précise Boris Van der Avoort, “ j’essaie de ne pas m’ocment peu de plateformes, d’accès légal au contenu, que cuper de la diffusion de mes films parce que c’est très le piratage sévit. Je fais partie d’une génération qui frustrant pour un cinéaste de se retrouver face à un attend d’avoir accès à tout sur Internet : c’est à nous refus. ” Le nom des choses est entre les mains du CBA.

Boris Van der Avoort...


Plateformes

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En France, les professeurs d’histoire ont constitué une chaîne de diffusion pour le documentaire Algérie, images d’un combat de Jérôme Laffont qui, au-delà de ce conflit particulier, questionne l’engagement du cinéaste face à la guerre et à sa représentation. À partir de deux pôles de lancement : le festival de Lussas et le FIPA à Biarritz, le documentaire a été demandé et projeté dans de nombreux festivals à travers la France. Il a également fait l’objet d’une diffusion sur TV5 Monde. Jérôme Laffont estime “ qu’il est très important et utile que le documentaire soit présent dans le monde numérique. ” Lui aussi est représenté par le CBA.

Jérôme Laffont

© DR

Dans le même état d’esprit, même si le documentaire est présent sur le site www.plateforme.be., le cinéaste ne s’est pas encore inquiété de ses résultats. “ Pour le moment, je n’ai aucun retour. ” Ces plateformes lui semblent-elles utiles pour autant ? “ Je pense que ce serait une bonne idée de créer des plateformes qui s’articulent autour de thèmes très précis, qui puisse toucher des publics spécialisés. ”

Jérôme Laffont, Algérie, images d'un combat

Thierry Detaille, qui joue donc un rôle clef dans cette histoire, insiste sur la prospective. “ Nous nous attendons à un grand boom au moment où les films pourront, non seulement être visibles sur un écran d’ordinateur, mais aussi sur un poste de télévision. Nous préparons activement à cette étape. ” Il estime que l’apparition des plateformes a changé la chronologie des médias : “ Le fait que le film ait bien marché sur une plateforme peut déclencher un passage en télé. ” L’écran télé, encore incontournable pour l’économie du documentaire.

RTBF : grilles et envies — Par Anita Van Belle

À quoi pense le responsable de la coproduction du documentaire à la RTBF lorsqu’un projet atterrit sur son bureau ? Pourquoi la Trois peut-elle se permettre de programmer du documentaire en prime time ? Ces questions (et quelques autres), nous les avons posées à Wilbur Leguebe et Jean-Frédéric Laignoux. Pensez-vous déjà à la diffusion d’un documentaire lorsque vous recevez son dossier de demande d’aide à la production ? Wilbur Leguebe : En tant que responsable de la coproduction de documentaires à la RTBF, je me pose deux questions lorsque je reçois un projet : quel est son intérêt, sa qualité ? Et : dans quelle grille se placeraitil ? J’ai conscience de notre rôle en matière d’aide à la création, mais la possibilité d’une diffusion à la RTBF est prioritaire pour déterminer si je vais coproduire le documentaire ou pas.

la cohérence naît du fait que l’on retrouve de semaine en semaine des auteurs. Wilbur Leguebe : D’où la volonté d’orienter les productions vers des logiques de programmation. Nous avons eu une première expérience d’incitation à la création qui allait dans ce sens : en 2007, nous avons lancé un appel à projets pour des documentaires sur la Belgique, d’où sont issus les six films de la collection To be or not to be. Aujourd’hui, nous lançons un appel pour des films de société.

Jean-Frédéric Laignoux : En général, il y a Jean-Frédéric Laignoux : Il y a deux cases à de grandes commémorations auxquelles les producla RTBF où l’on peut programmer du documentaire teurs pensent. Et bien évidemment, si le producteur d’auteur : Fenêtre sur Doc et Quai des Belges. En tant “ pense ” télé et si l’on est dans le cadre d’un de ces anque programmateurs, nous prêtons attention à la cohé- niversaires, c’est un plus en termes d’opportunités de rence des grilles, à leur lisibilité, d’où la contrainte du programmation. formatage, la composition de collections... Je suis responsable de la Trois. Depuis que cette chaîne existe, Wilbur Leguebe : Le problème avec le documennous avons plus de souplesse : elle nous permet de pro- taire, c’est la fidélisation du public, extrêmement diffigrammer un documentaire en prime time. Fenêtre sur cile car ce sont le plus souvent des productions uniques. Doc est une ouverture sur le documentaire de création :


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Avez-vous constaté une évolution dans l’écriture du documentaire ? Wilbur Leguebe : Il y a des vogues : le docufiction, puis la réalisation d’une partie du documentaire en animation... Aujourd’hui, je vois arriver des dossiers où l’on trouve des écritures qui se rapprochent du web. Jean-Frédéric Laignoux : Le terme documentaire – et donc leur écriture - recouvre des réalités très différentes : ce peut être l’art d’utiliser des archives, dans le documentaire historique, et cela va jusqu’à la faculté de livrer une production très forte, immédiatement lisible par tout le monde. Chaque écriture évolue, ne fût-ce que grâce à l’apparition de nouvelles techniques. © DR

Envisagez-vous de coproduire du web documentaire ? Marie Mandy Mes deux seins. Journal d'une guérison

Si les grilles sont contraignantes en matière de diffusion, peut-on les manipuler ? Wilbur Leguebe : Le dispositif des trois chaînes permet à la production de ne pas être ghettoïsée parce qu’il y a l’accès à la Une vers le grand public et celui, plus ouvert au niveau du style, que représente la Trois. Il y a toute une gamme de productions entre le documentaire d’auteur et celui destiné à une plus grande audience qui est couverte grâce à ce dispositif. Jean-Frédéric Laignoux : Pour la Une et la Deux, la stabilité des grilles est un atout. Avec la Trois, nous avons pris le contrepied : le format peut être de deux minutes comme de deux heures. La Trois est une grande chance pour les trois chaînes : elle nous permet à la fois de remplir notre mission de service public et d’organiser des soirées thématiques. Cette souplesse accroît l’audience d’une dizaine de milliers de spectateurs, ce qui n’est pas négligeable. Y a-t-il d’autres moyens d’accroître l’audience, de prolonger l’intérêt du public ?

Wilbur Leguebe : Nous l’avons fait pour Mirages de Patric Jean. Comme le film passait tardivement à l’antenne, sur le web, il y a eu une diffusion en prime time avec un chat en direct. Le secteur des nouveaux médias à la RTBF n’avait pas cela dans son cahier des charges au départ, mais pour l’instant, nous mettons en place conjointement des opérations, comme Le prince charmant, à l’initiative d’un journaliste venu du Soir. Ensemble, nous avons défini une thématique commune : le nouveau modèle amoureux, familial. Il y aura un documentaire linéaire et une plateforme web. Jean-Frédéric Laignoux : N’y a-t-il pas une contradiction dans les termes ? La lecture d’un web doc est papillonnante alors que le documentaire cherche à structurer un propos. Wilbur Leguebe : On peut se poser la question : l’interactivité est-elle une forme qui convient au documentaire ? La fragmentation en capsules n’est pas le mode de narration le plus évident. Regardez Prison Valley : le temps de lecture global du site était infiniment plus long que la durée moyenne des visites.

Wilbur Leguebe : Sur le site de la RTBF, les spectateurs peuvent revoir un documentaire qu’ils ont raté jusqu’à 7 jours après sa diffusion, c’est le catch up. Sur les sites de VOO et de Belgacom, il existe une page RTBF avec des films à louer ou à acheter.

Wilbur Leguebe : En ce sens, on pourrait dire qu’on diffuse de plus en plus, alors que les conditions de production sont de plus en plus difficiles. Je tire mon chapeau devant les gens qui font du documentaire. Ils sont courageux, je ne sais pas comment ils font.

© DR

Jean-Frédéric Laignoux : On aurait pu espérer que les chaînes thématiques allaient constituer un débouché intéressant, mais leurs tarifs sont dérisoires.

Tahleh Daryanavard, Safar


Les documentaires primés en 2011

Niko von Glasow Nobody’s perfect Le photographe Niko von Glasow interroge onze personnes nées handicapées par la faute des effets secondaires du Thalidomide, un médicament prescrit durant les années 1950 et 1960 aux femmes enceintes comme sédatif et anti-nauséeux. Il souhaite qu’elles posent nues, comme lui, pour un calendrier, pour qu’on puisse enfin, les regarder longuement, en face, et non furtivement, comme le font si souvent ceux qui les croisent.

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Talheh Daryanavard Safar (Le voyage)

• Prix des Auteurs SACD-Scam au Festival Extra & Ordinary People (EOP)

Amina, Fatoma et Asma sont trois amies, qui sont parvenues à faire des études universitaires à Téhéran. Elles prennent le train qui va les ramener vers leur village natal. Le film les accompagne tout au long de ce trajet dans l'espace intime d'un compartiment. Ce voyage se transforme au fil des heures en un retour sur soi où chacune évoque son parcours et en fait le bilan. Tandis que défilent les paysages par la fenêtre, se dévoilent trois trajectoires de vie faites tant de rêves et de désirs que d'hésitations et d'incertitudes.

www.nikovonglasow.com www.palladiofilm.de

• Prix de la Scam, première œuvre au Festival Filmer à tout prix

Steve Thielemans L’île déserte Mamebou, dix-sept ans, vit à Bruxelles dans la dernière maison d’une rue en cul-de-sac. Depuis l’âge de douze ans et sa première condamnation, il se bat contre son addiction, le manque d’estime de soi et la pauvreté endémique. Sa famille et son entourage sont impuissants à trouver une solution. Le portrait sombre et sans compromis d’un adolescent brillant qui tente de lutter contre son destin. • Prix des Auteurs SACD-Scam au Festival Docville • Meilleur documentaire de création au Fipa (Fipa d’or)

www.iledeserte-film.be

José-Luis Penafuerte Les chemins de la mémoire Espagne, 1975 : mort du dictateur Franco, au terme de 40 ans d’un régime répressif qui a fait des centaines de milliers de victimes. Aujourd’hui, plus de 30 ans après, l’Espagne commence à lever le voile sur cette période et à rendre justice aux victimes du franquisme. Pour la première fois, un documentaire rend compte de ce processus de reconnaissance et de deuil, qui devrait permettre à l’Espagne de vivre en paix avec son terrible passé.

www.iotaproduction.com : pages films et bio du réalisateur sur le site de la maison de production

Elias Grootaers Not waving, but drowning Ce documentaire retrace l’expérience de réfugiés indiens lors de leur arrestation et de leur détention par la police des frontières du port de Zeebrugge, en Belgique. Dans le contexte tendu et fantomatique du port et du bord de mer, le spectateur perd avec eux, lentement, toute notion de temps et d’espace. Cette analyse subtile de l’exclusion humaine et de la réduction des êtres humains à leur corps physique soulève en nous la question de savoir si l’on peut véritablement considérer des êtres humains comme “ illégaux ”.  • Prix de la Scam pour le documentaire audiovisuel

Marie Mandy, Virginie Langlois, Vincent Fooy Mes deux seins. Journal d’une guérison La réalisatrice apprend qu’elle a un cancer du sein. Sa vie bascule. Cinéaste, elle entreprend alors de suivre au plus près ce mal qui la ronge, seule façon d’échapper au naufrage. D’où vient ce cancer et jusqu’où ira-til ? Que peut le cinéma en pareille circonstance ?  • Étoile de la Scam

www.mesdeuxseinslefilm.com • Magritte du meilleur documentaire

www.lescheminsdelamemoire.com


DOSSIER

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Lotte Knaepen

Olivier Dekegel

Na Vespera (Au crépuscule)

Gnawa

Nadine, une adolescente de 14 ans, vit avec sa mère et son grand-père sur une colline au sein d’une nature désertique et primaire. Nadine entretient une relation particulière avec sa mère, Vera, qui avait 14 ans lorsqu’elle est née. Ce n’est pas toujours facile de démêler qui prend soin de qui, qui est la femme et qui est l’adolescente. Na Vespera est le résultat de huit années d’amitié, d’observation et de respect mutuel entre la cinéaste et ses personnages.

Olivier Dekegel fait le récit de son expérience aux côtés de Gnawas du Maroc. Caméra super8 et micro à la main, il suit ses amis membres de la confrérie. Le film offre une plongée dans leur univers et permet de côtoyer leur monde occulte et mystérieux grâce à un montage rythmé. On y retrouve un cinéma documentaire expérimental, intéressé par les expériences mystiques et leurs possibles représentations visuelles. • Prix Henri Storck au Festival Filmer à Tout Prix

 • Prix de la Fédération Wallonie-Bruxelles au Festival Filmer à Tout Prix

Le film est visible sur Vimeo.

Boris Van der Avoort Le nom des choses Le nom des choses est une réflexion sur l’implication du langage dans notre manière de percevoir et de concevoir le monde. Au sein d’un atelier de philosophie dans des classes d’écoles maternelles et primaires, des enfants, âgés de 4 à 11 ans, s’interrogent sur la relation qu’il y a entre un mot et une chose. C’est à travers des mots d’enfants que ce film nous questionne sur le rapport qu’il y a entre les mots et la réalité, sur la relation entre les mots et la pensée. • Prix des centres culturels au Festival Filmer à Tout Prix

www.borisvanderavoort.be

Jérôme Laffont Algérie, images d’un combat Comme tous les conflits modernes, la guerre d'Algérie a posé des enjeux en termes de représentation par l'image. Face à l'abondance de films tournés par l'armée française, quelques cinéastes, dont René Vautier, se sont engagés aux côtés des combattants algériens pour garder trace de leur lutte. Dans ce premier film, Jérôme Laffont s’interroge sur la nécessité de l'engagement cinématographique. Il dresse également un portrait de René Vautier, qui pense, comme l'écrivain algérien Kateb Yacine, qu'il "ne faut pas laisser seuls les gouvernements raconter l'histoire". • Prix des Ateliers d’accueil WIP-CBA au Festival Filmer à Tout Prix • Prix ex aequo du meilleur documentaire aux Journées Cinématographiques d’Alger

olivier.dekegel.over-blog.com

Sven Augustijnen Spectres Cet essai de film documentaire évoque l’une des pages les plus sombres de la période de décolonisation du Congo belge : l’assassinat de Patrice Lumumba, le premier Premier Ministre élu démocratiquement. Le personnage principal de Spectres est le chevalier Jacques Brassinne de La Buissière, ancien haut fonctionnaire et acteur du “ thriller ” politique et humanitaire qui se déroula depuis la décision hâtive de décolonisation jusqu’à l’emprisonnement et l’exécution de Patrice Lumumba. Nous le suivons à travers de multiples sites historiques révélateurs de moments symboliques. • Prix de la Communauté flamande à Filmer à Tout Prix.

www.augusteorts.be Sur Vimeo, extrait du documentaire, suivi d’un entretien avec Sven Augustijnen.

TéLéVISIOn

Lode Desmet War is not a game (À la guerre comme à la guerre) Essai cinématographique à propos de la possibilité (ou non) de “ civiliser ” la guerre ou de la réguler par des traités, à la guerre comme à la guerre livre le témoignage de huit soldats sur le terrain et les mêle avec des images d’archives, de films et de jeux vidéos. Le résultat est une interrogation poignante sur la faculté et la volonté d’exercer nos valeurs au sein de ces conflits. • Étoile de la SCAM

www.simpleproduction.be


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h y b r i d a t i o n

E c r i t u r e s

c o n f l u e n c e

t r a n s v e r s a l e s d e s t r a j e c t o i r e s

U n i v e r s e n p a r t a g e


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  écritures transversales

Monsieur Hulot s’expose — Par Xavier Sourdeau*

David Merveille, après avoir prolongé le comique de Jacques Tati au travers de deux albums, dont Hello, monsieur Hulot , a scénographié une exposition en hommage au personnage à la pipe. Peuplée d’objets et de références à l’œuvre du cinéaste, elle invite également d’autres illustrateurs à se joindre à la “ Tatimanie ”. L’écriture gestuelle de monsieur Hulot, telle que redécouverte au fil des cimaises, est décryptée par Xavier Sourdeau, magicien burlesque. Qui ne connait pas monsieur Hulot, son chapeau, sa pipe, son parapluie et sa fameuse silhouette ?

Monsieur Hulot n’est pas que dans le temps de l’action efficace. Il réagit au monde qui l’entoure : il sera aussi, bientôt, et pour notre plus grand plaisir, dans le temps de l’action inefficace.

“ Monsieur Hulot s’expose ” présente des dessins de David Merveille et des témoignages de maîtres de l’humour et du spectacle qui ont prolongé l’œuvre de Tati. Monsieur H. éprouve des difficultés avec les objets C’est un bel hommage. Dans l’univers des comiques (et leur manipulation). Ces difficultés deviennent, dans visuels, Tati est une référence. C’est un grand clown, certaines scènes, le cœur de l’action. Malgré ces catasun éternel enfant. Il joue de la vie comme elle se joue trophes, le personnage cherche une façon de s’en sortir de nous. Son personnage porte un autre regard sur le – et provoque de nouvelles catastrophes. quotidien : celui de la naïveté, de la découverte et de l’émerveillement. Monsieur H. peut présenter une menace pour les bonnes mœurs et la convenance. Il lui arrive de ne pas Jouer tout un film sans presque mot dire. Donner à comprendre les conventions sociales, les règles d’autovoir, à entendre, à sentir. Être compris de tous, petits et rité et de moralité ; c’est un électron libre, un poète. grands. Faire en sorte que ce qui est joué soit drôle, sensible et évocateur. Quelle leçon pour les “ comiques ” ! Monsieur H. a des conduites inadaptées : il réalise Car ce n’est pas facile de faire rire ; un bon gag ne se ce qui n’est pas attendu (principe d’inversion). monte pas en deux coups de cuillère à pot. C’est un rythme, une cadence, des effets bien placés dans le Monsieur H. est indestructible : malgré les accitemps, une crédibilité du personnage… C’est presque dents, les manipulations et les drames qu’il traverse, lui, mathématique, comme le disaient Buster Keaton et sa pipe et son Solex s’en sortent toujours. Pierre Etaix. Tati avait ce don, couplé à une grande faculté d’observation et de rigueur dans le travail. Par sa naïveté face aux événements, monsieur H. va à l’encontre de l’image de l’adulte sûr de sa maîtrise, Comme le clown, le personnage de monsieur Hulot est de ses pouvoirs, via l’accident ou le bide, son humanité toujours aux aguets, il suit tout ce qui se passe autour sera toujours omniprésente. de lui, prêt à fondre sur une situation, à en rire et surtout à partager ce rire avec nous qu’il transporte dans * Xavier Sourdeau est un magicien burlesque version son monde, dans son jeu. speed. Vous saurez où le trouver sur le site www.trucetcie.be Dans ma pratique de magicien burlesque, j’essaie moi aussi de porter un autre regard sur la magie. Le magicien possède le pouvoir de FAIRE : il est dans l’efficacité, le démonstratif, la production de miracles incroyables. À l’inverse, le clown, lui, prend le bide : il rate son numéro et, de ce fait, place le spectateur dans un état de supériorité. Par cet échec, il nous dévoile sa faiblesse très humaine, qui nous émeut et nous fait David Merveille rire. Il doit être brillant dans cette inefficacité, sinon Hello, Monsieur Hulot il verse dans le tragique. Editions du Rouergue David Merveille prolonge ce comique au travers d’illustrations où nous retrouvons la “ posture ” de Jacques Tati, sa silhouette longiline prise dans un éternel rebond. J’y retrouve les grands principes du jeu clownesque :

• Prix Lillybit, catégorie “ Petite enfance ”

Le catalogue de “ Monsieur Hulot s’expose ”, publié conjointement par les Éditions du Rouergue et Racine est disponible en librairie.


transversales

Une écriture scénique de haut vol — Par Sophie Creuz

Le Prix SACD du spectacle vivant a été décerné en décembre dernier à la compagnie de cirque Feria Musica pour son spectacle Infundibulum . Reconnaissance d’une écriture singulière qui convoque tous les arts scéniques : acrobatie, danse, musique, scénographie. Et le texte dans tout ça ? Infundibulum, terme médical pour une cavité reliant l’hypothalamus, responsable de nos émotions, à l’hypophyse, siège des hormones de la vie. “ Entonnoir qui collecte des informations pour les guider vers des émotions. ” C’est donc cela. “ En science-fiction ”, ajoute Philippe de Coen, directeur de la Compagnie Feria Musica, “ c’est un espace dans lequel le passé, le présent et le futur sont mêlés. ” Nous y voilà. “ Tous nos spectacles depuis quinze ans découlent l’un de l’autre, et tournent autour de notre humanité confrontée à des événements. ” De l’errance à l’aventure, de la démesure à la folie humaine, de la grâce des corps élégants, aériens, à la contrainte. “ Le corps de nos acrobates est soumis à la répétition continuelle, au dépassement des limites et des forces, à l’obligation nécessaire et libératrice quand la technique est parfaitement dominée, mais pesante car elle enferme et dévore le temps de vie. ” Infundibulum explore tous les aspects de la condition humaine par l’image, le son, la lumière, le rythme, l’espace architecturé. Étonnant, éloquent spectacle qui densifie le rapport entre l’infiniment petit et l’infiniment grand. Une scénographie partenaire de jeu - elle est, à son sommet, à 7m50 du sol et à sa base à 2 mètres - sur laquelle court la vie, reliée à un fil mais sans filet.

Une théâtralité à géométrie variable

se disloque, les lames de bois se désolidarisent les unes des autres. Fin de partie, dans un amoncellement de vêtements à la Boltanski, que chacun dans le public interprète selon sa mémoire, sa culture, son histoire. Descente de croix ou holocauste.

Faire du cirque, qui ne soit plus simple divertissement mais art porteur de sens, perméable à la danse, au théâtre, à l’image, aux arts du spectacle qui, eux-mêmes, en retour, se nourrissent du cirque. Pas une ligne écrite, mais bel et bien un travail préliminaire à la table, avec des idées jetées par Philippe de Coen et Anne Ducamp, sa complice, des propositions de séquences, des lignes de forces, une trame, et un point de focale autour duquel tout devra converger. Revoilà le cirque, et sa piste en rond. “ J’aime le cercle qui ramène le regard au centre. Une fois l’idée bien ancrée derrière la tête, nous passons en atelier, pour vérifier d’abord sur la maquette grandeur nature comment le dispositif reçoit ces corps projetés au sol par une balançoire, comment ils s’y déplacent. Ensuite, nous créons des scènes autour du propos. ” Sans l’énoncer. Le public n’entendra pas une parole, mais des rires, des cris et des sons frappés, glissés, retenus, lâchés, soutenus par une musique originale interprétée en direct.

Symbolique qui fait texte et sous-texte. Le plateau est vertical, suspendu, incliné et bascule à 60 degrés le mouvement et l’imaginaire, emportés par cette immense voilure de bois, sorte de xylophone, de métronome géant, véritable clavier bien tempéré que martèlent les corps des voltigeurs, projetés sur cette sculpture tout à la fois tremplin et mur qui les fracasse, les réceptionne, leur permet de rebondir, leur fait perdre pied, les voit dévisser et tomber. À l’image de notre modernité entre quête d’ascension, de conquête, de nid, de filin, de radeau suspendu au-dessus du vide. Nécessité de jouer à “ comme si ”. “ Comme si les agrès de cirque, mâts, poulies, balles Chacun ici est créateur, partie prenante du spectacle de jonglage, étaient autant de pièges tendus à la rêve- et pourtant il ne s’agit pas d’une création collective. rie des uns, à l’obstination des autres. Toute tentative “ À certains moments, cela peut poser problème quant de fuite ou d’ouverture serait un échec. Jusqu’à l’envol à la répartition des droits d’auteurs, les acrobates ne ultime. ” Ou la chute. Dans un craquement, le plateau comprenant pas pourquoi ils sont rétribués au titre

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écritures transversales

d’interprètes alors qu’ils amènent de la matière pendant un long moment, puisqu’un spectacle prend six mois à se former.  ” Retour à la table, cette fois pour une mise à plat, pour trouver les points d’accords, points d’appui, pour repartir apaisés. Il faut parfois jongler avec les sensibilités, les égos. De la haute voltige, en somme, encore.

la place, alors qu’impeccable, elle se fait oublier. ”

Cirque, musique, danse... théâtre aussi ? “ Oui, théâtre, par l’utilisation du silence, du rythme, de l’arrêt sur image et de la signification du geste. Et par la présence d’un narrateur, bien que muet. Danse également Feria Musica, Infundibulum Restons à la table, rien parce qu’il y a déplaced’écrit donc, pas même un ment sur le plateau, canevas de commedia dell’arte ? “ Non ”, dit Philippe De travail au sol. ” Une horizontalité, peu familière aux Coen, “ l’image et l’émotion, la lumière et la partition mu- voltigeurs... “ Travailler avec des chorégraphes nous a sicale forment une écriture multiple qui s’écrit par appris à être plus à l’écoute du corps des autres, moins étapes. Dès le départ, Feria Musica a été co-fondée solitaires, à être constamment présents, investis par avec Benoit Louis, musicien. La partie sonore est pour l’action, même au repos. Et puis, la danse se fonde sur nous essentielle. La musique pour Infundibulum a été le déséquilibre quand l’acrobate bâtit son art sur l’équicomposée par Olivier Thomas, qui est aussi comédien libre. Jouer avec ces deux notions est passionnant : oser et sait lire, soutenir, annoncer, prolonger une scène le déséquilibre pour un acrobate, ce que nous considépour envelopper élans et suspensions dans une même rons comme un échec, c’est oser se mettre en danger, en bulle, avec la précision qu’impose la technique acroba- situation de fragilité. ” tique. À la mise en scène, j’ai voulu Mauro Paccagnella, chorégraphe, pour son art de composer un tableau sans Comment mieux dire notre époque, où la performance le laisser s’installer. Hop ! Il passe à autre chose en côtoie le risque du dévissage, la faiblesse des corps restant sur le fil entre narration et abstraction. Toute vieillissants, la blessure narcissique ? La machinerie, la difficulté de notre travail est là, rester dans l’his- les cordages apparents mettent en lumière dans un toire sans tomber dans l’anecdote, pas plus que dans espace sculpté des contacts éphémères, mais solidaires. l’enchaînement gratuit de numéros. Je crois que nous Tout un symbole. Et puisque nous sommes au spectacle y parvenons à 80%. ” de la vie, la chute ici est voulue, maîtrisée. Le nouveau cirque rejoint le spectacle total cher à Antonin Artaud et au metteur en scène et théoricien anglais Gordon Craig qui en 1910 prophétisait la métamorphose des arts scéniques : “ Je crois que le temps viendra où nous pourrons créer des oeuvres d’art au théâtre sans nous Faire du cirque, qui ne soit plus simple divertisse- servir de la pièce écrite. ” ment mais art porteur de sens, perméable à la danse, au théâtre, à l’image, aux arts du spectacle qui, eux- “ Il reste beaucoup à découvrir ”, prophétise Philippe de mêmes, en retour, se nourrissent du cirque. “ La Strada Coen qui entame un nouveau défi avec Feria Musica : de Fellini, Les Ailes du désir de Wim Wenders, la danse “ créer la saison prochaine un opéra sur une musique de acrobatique de Wim Vandekeybus ou d’Alain Platel Chris Defoort et un livret original de l’écrivain Laurent pour n’en citer que quelques-uns empruntent au cirque Gaudé. ” Roulement de tambour, attention Mesdames la prouesse, la magie, l’illusion. ” Échange de bons pro- et Messieurs, le texte entre sur la piste du cirque. cédés. Pour le trapéziste Philippe De Coen, le déclic est venu du spectacle de théâtre-danse Caméléon, œuvre du chorégraphe Josef Nadj. Et du cirque traditionnel, que conserve-t-il ? “ Sa rigueur absolue pour une maîtrise parfaite. Une technique hésitante prend toute © DR

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Rendre visible sans tout donner à voir

Philippe de Coen Infundibulum Feria Musica

Happés par “l’infundibulum”, entonnoir géant aux parois de bois, acrobates et musiciens s’engouffreraient dans les méandres d’un inconscient vestimentaire et sensoriel. Un homme aurait étalé là toute sa garde-robe de souvenirs, hantée par une galerie de

personnages mystérieux, fantômes aimés et rejetés, pantins complices et manipulés. Ils se lieraient, s’effaceraient, se rapprocheraient, posant pour des tableaux éphémères, unis dans une quête indéfinie. • Prix SACD Spectacle vivant


PORTRAIT

Chercheur en mutation

© DR

— Par Anita Van Belle

Vincent Tholomé se voit comme un chercheur en blouse blanche, une sorte de Gaston Lagaffe qui triturerait la langue sans savoir ce qu’il en adviendra. Inspirée par une ville islandaise inaccessible ou par les pratiques des Indiens anthropophages, son écriture pulse sur scène ou se découvre en recueils, littéralement haletants.

Big Band de Littératures Féroces Vincent Tholomé est membre du Big Band de Littératures Féroces (avec ou sans dent), ce qui pose son poète. Dans une salle à manger meublée de bois, il glisse sa silhouette nerveuse derrière l’écran d’un ordinateur portable, seul témoin d’écriture dans la pièce. À le lire, on se pose inévitablement la question de son débit de parole : est-il aussi haché que ses textes ? On découvre l’inverse : le verbe est fluide, il se déroule comme un long solo de danse. Première curiosité : qu’est-ce qui a fait de lui un performer ? “ Ma génération est partie dans la lecture publique avec l’envie de toucher le plus de monde possible. Avec le Big Band de Littératures Féroces, on a fait des lectures en rue, dans les stades de foot... C’est une tradition du XXe siècle : la poésie est sortie des livres. Mais au contraire de nos prédécesseurs, qui lisaient dans des lieux institutionnels, nous étions invités par d’autres poètes dans des lieux plus underground. Puis, avec l’accompagnement de la musique, nous avons touché de petits centres culturels. Des festivals de poésie se sont créés en France, au Québec et ils ont fait appel à nous. Des galeristes aussi : les opportunités se sont élargies. ”

Voler la parole Avec son t-shirt à l’effigie des Who, Vincent Tholomé se décale d’une majorité d’auteurs contemporains. Question de génération, pense-t-il. “ On a été nourris au rock, à la bd, on a regardé la télévision et on a intégré tout ça. ” “ Tout ça ” a amené un travail sur le rythme, un battement de la syntaxe qui freine la coulée de la langue et empêche le livre d’être un système clos. Pour le lire pleinement, il faut animer le corps, parler le texte. Cette phrase qui a besoin de notre gorge, est-elle la conséquence d’une écriture qui passe par l’oreille ? “ Je suis quelqu’un de très perméable aux voix, à ce que je lis et pendant longtemps, ça m’a freiné dans l’écriture. L’image que j’avais du poète, c’était quelqu’un qui avait justement un socle très solide : J’ai une voie, je la trace. Pendant longtemps, j’ai hésité à proposer mes textes à l’édition parce que je ne sentais pas cette solidité en moi. Je suis parti avec peu de certitudes : envie d’écrire, de raconter. Quand j’écris, voici ce que je fais : je vole la parole des autres, je me la réapproprie, comme s’il n’y avait pas une identité de départ, mais juste une forme, que je triture. ”

john cage sans faux pli Dans la pièce, deux chats se déplacent en silence sur fond de pavement géométrique. Silence que, pendant un temps, personne n’effleure. Dans le dernier recueil de Vincent Tholomé, The John Cage Experiences, John Cage, figure mythique de la scène artistique new yorkaise, circule au volant d’un bolide rouge dans le désert d’Arizona. Perfusion d’art contemporain ? Nostalgie des jeux, des contraintes, que se posaient l’amateur de champignons et son complice, Merce Cunningham ? “ J’ai fait partie d’un quatuor d’improvisation sonore et verbale, KWAD, avec Sebastian Dicenaire. Il fallait être attentif à ce que l’autre proposait. Quand je me suis

 Vincent Tholomé est membre du Big Band de Littératures Féroces (avec ou sans dent), ce qui pose son poète. retiré, je me suis retrouvé devant la feuille blanche et ce qui me manquait, c’étaient les autres, la surprise, la proposition devant laquelle il fallait se positionner .” La figure tutélaire de John Cage, ses pratiques de composition qui font appel au hasard, à pile ou face, au lancer de dés, lui inspirent un “ réseau de contraintes que j’appelle le piège à rêve, une série d’outils qui me permettent de sortir de ma routine, de mes casseroles. J’ai considéré la contrainte comme un apport extérieur et cela a relancé mon l’écriture. Depuis le Cage, chacun de mes livres part de contraintes différentes.”

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  écritures transversales

— The John Cage Experiences

Kirkjubæjarklaustur Ce qui laisse intacte la question de l’origine de Kirkjubæjarklaustur, le poème au nom imprononçable. Vient-il réellement d’un piège à rêves ? Ou d’une réalité réquisitionnée ? “ Kirkju est venu d’une friction avec le monde. En Islande, les roches, les volcans, les étendues d’herbe... On a l’impression qu’on est soit à la fin du monde, soit au début d’un autre. Kirkju, c’est le nom le plus long d’un village là-bas. Nous n’y sommes jamais arrivés. C’est resté un lieu mythique que j’aurais voulu voir et que je n’ai jamais vu. Quand j’ai commencé à travailler le texte, sous les images d’Islande, des souvenirs d’enfance sont apparus. Les champs, la boue, le paysage très plat, le contact primaire avec la terre. La prairie. La prairie, c’est mon paysage intérieur. Le monde, si on le réduit, si on pèle les couches, pour moi, c’est ce paysage-là. ” C’est le décor. Il est planté. Reste le tempo. “ Chercher un rythme, accélérer le temps, ralentir, jouer avec les blancs : la manière dont le Kirkju est ponctué sert à créer une déstabilisation dans la lecture à voix basse. Certaines personnes ont abandonné le recueil, d’autres ont accepté ce côté bancal. Quand nous entendons des morceaux à 9 temps, nous trouvons que ça boîte. Cela m’intéresse de recréer ça dans l’écriture. ” Le poète boit une gorgée de café et risque un œil avant de replonger en lui-même. C’est un spectacle étonnant de le voir revenir à la surface après une question, puis repartir d’un seul trait vers ses lointains, en nage vive, comme si l’exercice de l’imagination ayant parfois lieu en public avait engendré une gymnastique, une pratique plus rapide, une possibilité de raccourci vers les abysses de son imaginaire.

Cavalcade, poème anthropophage À propos d’abysses, d’où surgit l’énergie sèche qui parcourt Cavalcade, le dernier paru ? “ Cavalcade est soustitré poème anthropophage. J’ai emprunté cette idée aux Indiens brésiliens, qui se livraient à cette pratique d’anthropophagie. Ils capturaient un prisonnier, le regardaient vivre et ne le mangeaient que s’il possédait une force qu’ils souhaitaient ingérer. Après le Kirkju, je me suis intéressé à des narrations très anciennes. Quels récits existaient chez les Mayas ? Comment transmettre une épopée lorsqu’on ne possède pas l’écriture ? Cela m’a mené aux chamans et à la manière dont ces narrateurs partaient d’un patrimoine commun pour créer de nouvelles formes. Je me suis aperçu que les cultures traditionnelles ne sont absolument pas figées, comme on le croit souvent. Du coup, je me suis demandé quel était mon patrimoine à moi, ma genèse : quels écrivains m’avaient influencés ? J’ai accumulé

des extraits de leurs livres, des fragments, et je me suis laissé guider par eux. Dans ce travail, il ne s’agissait pas de reprendre un modèle ancien. J’ai réinventé ma propre langue primaire. ”

Mutations Les textes de Vincent Tholomé mutent. Du papier, ils passent au micro, à la scène, chaque fois remis en jeu, adaptés, réinitialisés. Avec Sebastian Dicenaire et Maya Jantar, il a réalisé une performance à partir du Kirkju au Centre Pompidou. De cette réécriture sonore du poème (un road movie entièrement réalisé à la bouche !) a émergé un second avatar du poème, une création radiophonique. “ Après la performance, Sebastian s’est lancé dans une adaptation du texte pour la radio. Il a choisi de repartir de ce que nous avions fait sur scène en nous proposant des pistes pour retravailler. À la radio, les écarts de dynamisme sonore, du murmure au cri, sont impossibles. Il y avait des moments de silence dans la performance que nous ne pouvions pas répéter non plus. Ce sont ces contraintes qui nous ont amenés à un réel basculement vers autre chose. ”

 Les textes de Vincent Tholomé mutent. Du papier, ils passent au micro, à la scène, chaque fois remis en jeu, adaptés, réinitialisés. La métamorphose incessante des textes souligne une recherche qui se nourrit de la transformation, forme jamais figée, langue jamais morte. Vincent Tholomé se décrit en Gaston Lagaffe de la littérature “ qui mélange des trucs sans trop savoir où il va ”, avec une seule précaution : il ne faut pas que ce travail “ devienne trop laboratoire personnel, que les autres soient largués. ” Écriture secouée, expériences revendiquées, hybridations bienvenues. “ Je travaille avec Maya et Gaétan Saint-Rémy sur le projet multimédia de Cavalcade. Nous essayons d’en faire un poème vidéo d’une quarantaine de minutes. Ce que j’aime, c’est faire muter l’écriture au travers de la performance, puis poursuivre cette mutation. Je ne sais pas ce que cela donnera en image, mais je sais que le texte changera encore. Il y a déjà deux éditions de ce poème, dont aucune n’est définitive. ”


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C r é a t i o n

n u m é r i q u e V i r t u e l

n o u v e a u x

t e r r i t o i r e s

c o n n e c t é e


création connectée

Astéroïdes critiques

spectateur du début à la fin de la performance en lui donnant l’impression de l’improvisation. Puis l’ordinateur est préparé – comme il y avait les pianos préparés de John Cage. Quinze pages sont ouvertes sur l’écran quand la performance commence : diaporamas, pages Facebook, comptes Twitter... Vous remixez ? Je remixe intellectuellement. Mais le maîtremot des Astéroïdes, c’est “ agréger ”. Comment la recherche thématique s’opère-t-elle ? Je tiens à jour une liste de liens documentés par un paragraphe descriptif. Ma matière provient du chemin que j’ai tracé sur Internet  et des liens que les internautes m’envoient : il n’y a pas d’exhaustivité. J’ai également en stock des créations sonores de Guillaume Istace, de Nios Karma, et un texte d’Alain CofinoGomez : “ Nous ne voulons pas perdre. ” J’agrège le tout pour faire apparaître au spectateur un cheminement à travers le chaos des données. Au fil des années, j’ai acquis de la virtuosité : je ne pense pas que quelqu’un d’autre puisse faire la même chose que moi, à moins de s’être entraîné autant. La machine ne se laisse pas faire – pour moi, l’ordinateur est comme un instrument de musique.

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Valérie Cordy explore le cyber espace, passionnée par le sens qui jaillit des collisions d’écrans, de tweets, d’images, qu’elle organise en direct dans ses Astéroïdes. Le spectateur, hypnotisé par le ballet des données, ouvre les yeux sur la matérialité du monde dit virtuel. Portée par l’humour et la poésie de cette geek virtuose, sa dernière création, Les astronautes immobiles, est soutenue par l’Observatoire de l’Espace. Qu’est-ce que je vois quand j’assiste à un Astéroïde ? Il y a une constante : moi, devant mon ordinateur. À côté de moi, il y a un grand écran sur lequel est projeté le tableau du Mac. Ce que l’on voit pendant la performance, c’est le résultat de mon travail en direct. Souvent, je commence par lancer des tweets. J’aime bien l’idée qu’il y ait un temps de lecture au départ, que le public sache quel sujet je vais traiter. Qui choisit le thème ? Je pars, soit d’un sujet qui m’intéresse, soit d’une thématique qui m’a été proposée par ceux qui m’invitent. Il y a une préparation énorme : chaque Astéroïde est une création. Elle se fait en deux temps : il y a une semaine de veille et d’écriture narrative – j’amène le

Sur l’écran, le spectateur vogue de lien en lien ? J’accorde une grande importance à la visualisation des données, à la matérialisation du tourbillon du cyber espace. Pour Twitter, par exemple, j’utilise Visible Tweets : le tweet apparaît puis, de manière assez esthétique, il se met à tourner et la page semble un peu infinie. J’utilise également des plugins qui n’existent que sur Firefox : sur la marée noire, j’avais un plugin qui chaque fois que je tapais “ BP ” créait une coulure noire sur toute la page. J’en ai un autre qui permet de représenter la page Facebook en 3D : on voit clairement les informations qui se superposent : plus il y a de commentaires, plus il y a de couches. Cela introduit une distance critique ? C’est une manière ludique de faire apparaître un univers dans lequel nous nous plongeons tous les jours sans forcément avoir conscience de sa nature. J’utilise aussi ce que j’appelle la “ Google poésie ” : quand vous tapez un mot dans Google, il vous propose une suite de suggestions absurdes. Nous ne le remarquons pas quand nous l’utilisons, mais lors de la performance, le public rit beaucoup. Comment introduire de la narration dans ce flux ? Pour moi, l’Astéroïde fonctionne sur le mode du collage. Je peux prendre une vidéo sur YouTube et lui coller une autre bande son : de cette rencontre-là naît un nouveau sens. Ensuite, de ces collisions incessantes de sens surgit une narration maîtrisée avec un début,


entretien 

un milieu, une fin. Le fil narratif, lui, naît du sujet : “ À partir de quel endroit vais-je parler aujourd’hui ? ”  J’ai été invitée par l’association féminine de HEC Paris qui m’a demandé de réaliser un Astéroïde pour leur dixième anniversaire, célébré au Palais Brongniart : il m’a fallu trouver un autre type d’entrée dans la narration. J’ai travaillé avec Google Street View et je me suis intéressée aux passants dont le visage est effacé – avant d’entrer dans le Palais. Le hasard peut-il jouer un rôle ? Que se passe-t-il par exemple si un visage n’est pas flouté ? Quand on trouve un visage qui n’est pas flouté, c’est magnifique. Certains artistes ont trouvé des scènes de violence ou des gens qui se promenaient nus – ils vont glaner des choses que le grand public ne trouverait ou ne verrait pas. C’est la force du regard artistique. Que se passe-t-il si la violence surgit dans l’Astéroïde, dans la narration ? Quand cela devient dramatique, je me mets à jouer à un jeu vidéo. J’écris également des mails à ma maman imaginaire, c’est un moment très important parce qu’on est dans l’écriture pure. J’écris. “ Maman, je ne vais pas bien. ” J’efface. “ Je vais bien. ” J’efface. “ Maman, je suis à Enghien les Bains, il fait gris. ” J’efface... À travers Tweeter ou Facebook, les spectateurs peuvent intervenir... Dans l’Astéroïde, il y a un lien réel entre la salle et la performance. L’interactivité avec le public est possible. Je suis dans le présent en permanence, en “ danger ” puisque seule sur scène. Si jamais un problème technique surgit, je dois pouvoir le résoudre immédiatement.

C’est cette expérience que j’essaie de faire revivre. Il y a également un côté politique – par la mise à distance avec l’outil, qui introduit la possibilité d’une critique – mais aussi littéralement, parce que je reviens souvent sur l’actualité, même si elle n’a rien à voir avec le sujet. Vous refusez de dupliquer un Astéroïde ou c’est impossible ? Souvent, si je cherche un lien que j’ai utilisé deux ans auparavant, il n’existe plus. C’est une statistique personnelle : en deux ans, 80% de mes liens sont morts. Et des données disparaissent. Sur le sujet de la crise économique, beaucoup de vidéos Fortis ont disparu. Vous réalisez également des conférencesperformances, quelle est la différence ? La conférence-performance est davantage de l’ordre de l’écriture traditionnelle : la matière utilisée se trouve sur Internet – visible par tous. Cette année, j’ai créé Les astronautes immobiles. Six hommes ont passé 520 jours enfermés dans une navette simulant un aller-retour vers Mars. Comment ont-il vécu cette année et demie ? Diego Urbina, l’Italo-Colombien a fait semblant d’écrire des tweets : ils les envoyait sur terre tous les cinq, six jours. C’est quelqu’un qui est plutôt drôle, qui se dévoile par instant, qui a un regard sur les autres et sur ce qu’il vit. J’ai récupéré 900 pages de tweets en anglais, italien, espagnol, que j’ai traduits. Puis, j’ai cherché sur Internet des photographies qui y correspondaient. Il y avait deux parties à ce projet Constellations : l’aller et le retour. L’astronaute français Romain Charles est venu assister à la première. Je l’entendais rire dans la salle, c’était un moment très étrange. Nous avons parlé à l’issue de la performance et là, l’idée nous est venue de tourner ensemble : après la performance, une vraie conférence !

En définitive, à travers l’écran et vos manipulations, qu’est-ce qui est donné à voir ? Amener les spectateurs à visualiser les données, c’est donner à voir leur matière. Pour moi, avec les nouvelles technologies, on n’est pas dans le virtuel. C’est un monde que nous avons construit. Souvent, aujourd’hui, l’internaute entre dans ce flux de données et s’y perd.

Valérie Cordy Les astronautes immobiles

Entre juin 2010 et septembre 2011, durant 520 jours, six hommes ont fait l’aller-retour vers la planète Mars. Une expérience sans précédent qui n’était qu’une... simulation.

témoignages glanés sur Internet, retrace avec poésie et humour l’histoire de ces astronautes immobiles.

Valérie Cordy, à partir des tweets de Diego Urbina, l’un des six astronautes, et à l’aide d’images, de sons, de

www.asteroide.sitew.com

Un projet produit par le Cri asbl et soutenu par l’Observatoire de l’Espace du Centre National des Études Spatiales (CNES-France) et Transcultures.

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  création connectée

Fake is my reality — Par Maud Joiret

Documentaire expérimental, Because we are visual dévoile les pratiques et l’intimité des vloggers. Sommes-nous tous des voyeurs en puissance ? Maud Joiret s’est glissée parmi ces inconnus qui jouent leur vie devant l’oeil d’une caméra solitaire. Elle en a ramené une fiction en miroir au parfum US. Mensonge numéro 1 : I’ve really missed you guys ! Mensonge numéro 2 : I’m going to be giving my precious xxxxx away. Mensonge numéro 3 : I’m working on a project that you guys are going to love !

Mensonge numéro 4 : Sorry I haven’t made a video in so long. I’ve been so busy. Mensonge numéro 5 : I love you guys ! (You stupid ass viewers)

(TOP 5 LIES THAT VLOGGERS TELL YOU.) De Kiki756 www.youtube.com/watch?v=yKfncLbKfww

V

iens, baby, viens, traverse les cieux virtuels jusqu’à moi il faut glisser sur les ondes invisibles de Youtube et prendre d’assaut ce cadre étroit où tu me regardes depuis deux mois sortir du langage et creuser sous la surface des mots voir si on y est je crois qu’on y est enfin je pense je lipsticke tout moi pour ça depuis deux mois aussi pour que la communication s’établisse pour que tu me voies en fait que tu me distingues bien j’ai deux lèvres scintillantes comme les N de mon prénom c’est Anna pas SugaPop même si tu aimes bien ce pseudo barbapapa qui pétillait dans ma tête quand je me suis baptisée pour entrer dans la communauté des vloggers j’avais les jetons je paniquais mais j’ai posé ma bouche glossé mes postures devant la webcam arrondi les oeillades au point d’en tomber amoureuse de moi-même ça m’a fait un bien fou ça cachait le décor pourri je ne peux pas dire ça mais de toute façon on dirait une tapisserie de vomi avec le dégradé de l’ennui sur les murs visuellement la lumière ne peut rien pour cette pièce qu’on ne m’a pas donnée puisque tout le monde y passe ma mère mon beau-père mes soeurs mon oncle ma grand-mère ne sont pas beaux non plus quand a-t-on cessé d’être joli ici j’ai hérité d’un brun moyen tacheté de gris et de jaune mon poussin je déteste qu’ils m’appellent comme ça et puis sale conne mais toi qui vas venir te connecter et recevoir mon message à paillettes tu vas transcender le purgatoire où je me baigne par l’écoute que tu m’offres en Wi-Fi et tu m’enlèveras en petit poney ça sentira bon le tabac pas froid je courberai l’échine sous tes attentions délicates portées à mon corps potelé sauf quand je me mets comme ça on ne voit plus mes bourrelets on ne voit pas la pancarte 66 en cristal sur la cheminée la tour de cd à quinze dollars s’écroulera sans doute un jour dessus apocalypse rêvée bébé et puis plein de fric quand on atteindra le nirvana avec une méga connexion Internet pour regarder à travers les autres ce qu’il reste d’humanité accessible après tout c’est pour ça que c’est fait non parce qu’on est trop nombreux pour exister en dehors à la télé dans les bureaux dans nos salons à s’emmerder sec en attendant que les ongles sèchent que la décoloration des jours atteigne nos cheveux que tout le monde se taise bien qu’on en ait peur le silence des vivants vaut moins que la danse des morts sur Katy Perry j’aime bien le mouvement de mon épaule vers le clavier la courbe du rimmel fait le tour de mon âme dessine un grand <3 sur la vidéo ma plus belle réussite esthétique c’est cette chorégraphie cybernétique où le monde entier me sourit je crée l’illusion et je la sens qui me fait du bien là dans le ventre pousse un épouvantail à désespoir je crie trois fois dans mes entrailles Bloody Mary tu apparais pour me sauver de l’anonymat total comme une présence amie tu me tends le miroir d’un amour légendaire.

Olivia Rochette et Gerard-Jan Claes Because we are visual Une production Savage Film

Le virtuel a envahi les chaumières même les plus réfractaires et a redéfini notre manière de voir et de donner à voir. Le vlogger ou vidéo blogger participe de cette révolution technologique. Exhibitionniste à souhait, il attise la pulsion voyeuriste de tout un chacun en se confessant sur la grande toile. Voilà qui pose question sur la notion d’intimité et de limite des espaces privés et publics.

• Mention spéciale / pour un travail expérimental sur une réalité qui se cache dans ce territoire chaotique qu’est le net (Festival Filmer à Tout Prix), Mention spéciale du Jury (VideoEx) • Grand Prix (Festival des Cinémas Différents et Expérimentaux, Paris) • Autres prix et nombreuses projections dans les musées et espaces d’art contemporain

www.claes-rochette.be


fiction

V

raiment, il faut que vous assistiez à ça. J’ai fait trois fois le tour de la ville avec Cassie, ma bécane, ça m’a pris la moitié d’une après-midi sous un soleil chargé à la térébentine, j’y ai rien vu de pareil en toute une vie (et là j’ai dépassé l’âge de mourir sur la croix - ça veut dire quelque chose). D’abord je me suis levé. Le réveil était cramé parce que je l’ai balancé sur le mur un jour où ça n’allait pas trop. Vous voyez. Je suis du genre impulsif, plutôt spontané, pour ce qui est de l’intime. Alors j’ai regardé le plafond, en tentant de garder les yeux de plus en plus ouverts pour que le jour rentre complètement dedans. Tout en faisant gigoter mes orteils, parce que sinon je me rendors trop facilement. C’est comme si le mouvement que ça crée actionnait le store des paupières. Faut faire gaffe à pas relâcher l’attention sur le bas du corps. On est mécanique, en fait. Donc j’ai repoussé les draps, d’un coup, je me suis retourné vers le bord droit de mon lit – je dors toujours à droite, vers la porte, je tiens mieux mes réflexes dans cette position et puis si quelqu’un arrive ça permet de pas être coincé entre le lit et le mur, je préfère. C’est le sentiment de sécurité que ça procure qui me conforte dans ma bonne position. Après, il n’y avait personne d’autre que moi ce matin, ça facilite.

J’ai pas baillé, je me suis juste mis debout. J’ai marché vers la porte mais ne suis pas descendu puisqu’il n’y avait que moi. C’était faire fausse route. Il valait mieux que j’aille directement dans la salle de bain - ce que j’ai fait. Là, je me suis cogné à l’étagère à droite, un petit peu tant mieux ça m’a permis de voir qu’elle ne servait à rien à prendre autant de place pour un essuie et un bac en plastique avec des restes de gels douche et de shampoing d’hôtels, quelques lames de rasoir que je n’utilise pas souvent et un gant de toilette séché. J’ai frotté à l’endroit où mes muscles ont été touchés. Je suis rentré dans la douche sans lancer l’eau avant pour qu’elle se réchauffe. Ça raffermit. Mon corps était comme d’habitude. Mais comment être sûr quand on se voit tout les jours de haut comme ça. Je me suis séché, me suis rhabillé vite fait, en sautillant c’est pas facile sinon de se voir dans le miroir, j’avais faim alors je suis descendu. J’ai pris un coca, quatre tranches de pain avec de la moutarde et du jambon et du fromage. On roule mieux l’estomac pas tout seul. J’ai regardé mon téléphone pour avoir l’heure et je suis sorti dans le jardin – 10h23 – pour aller conduire Cassie. J’ai pris la grand-route, puis deux fois pareil en sortant au nord et à l’est. Il n’y avait personne là-bas. J’ai fait un plein. En solitaire avec le boa d’essence. Vous auriez dû voir ça… Pas une âme pour me voir suer. Je vais aller prendre une douche. Ça vous donnera l’idée.

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création connectée

De l’art de douter — Par Sarah Pialeprat

Déconstruire les croyances, les superstitions, les pseudo-sciences et les manipulations de toutes sortes, tel est le pari fou et un brin paradoxal de LazarusMirages, un projet transmédia où se combinent films documentaires, site web, vidéos, blog, jeux, et débats sur les réseaux sociaux. Derrière cette aventure, un nom bien connu du cinéma belge, le documentariste Patric Jean. Devant la caméra, en revanche, un personnage anonyme et masqué, mi-prestidigitateur, mi-monsieur Jack, tentera de vous prouver que l’on peut marcher sur des braises sans se brûler ou que vous n’êtes pas du signe astrologique auquel vous pensiez appartenir. Remballez vos histoires et légendes urbaines et laissez-vous convaincre par le sieur Lazarus. Mais qui se cache derrière ce masque noir ? Dans quel sabir s’adresse-t-il à nous ? Pourquoi cette canne au pommeau doré ? Est-il le justicier qui viendra nous punir de notre crédulité ? Il y avait, dans toute cette histoire, tant et tant de questions que nous avons essayé d’y voir plus clair avec Patric Jean. Avec ou sans masque ? Comment l’aventure Lazarus a-t-elle commencé ? J’ai été contacté par un homme, anonyme et masqué, qui m’a proposé un projet sur la raison et la pensée sceptique. Cela peut paraître étrange, mais c’est la vérité… Comment pourrait-on expliquer ce projet à quelqu’un qui n’en aurait aucune idée ? Il s’agit d’apprendre à utiliser un certain nombre d’outils intellectuels pour ne pas tomber dans les pièges,

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les mirages de l’esprit. Ces pièges peuvent être dressés par d’autres, comme dans le cas de la manipulation médiatique, mais aussi par nous : perceptions faussées ou mauvaises interprétations. Lazarus Mirages est une tentative de comprendre le monde et la place qu’on y occupe de manière rationnelle, dans un but progressiste et humaniste. C’est un projet infiniment politique, qui donne des outils pour résister à la pensée dominante. Dès le départ, le projet a été pensé pour intégrer un système transmédia, c’est-à-dire qu’on ne s’exprime plus au travers d’une seule plateforme, mais qu’on en utilise plusieurs qui se complètent. Les différents éléments de l’histoire sont répartis sur des plateformes connectées entre elles pour créer un univers. On entre dans le processus par différentes portes avec lesquelles il est possible d’interagir. C’est donc un univers non linéaire. Exactement. Il n’y a pas de plateforme centrale, il y a un propos qui va utiliser différentes plateformes, sans qu’il y ait de hiérarchie entre les films, le blog, les réseaux sociaux ou le site Internet. Par quoi faut-il commencer quand on se lance dans ce genre d’écriture ? On commence comme toujours par avoir un propos, quelque chose à raconter. La question du point de vue est la seule chose qui ne change pas. Si l’on n’a pas ça, on ne commence rien du tout ! Ensuite, il faut réfléchir à ce qui sera le meilleur vecteur pour nous permettre de divulguer ce que nous avons à dire. Chaque forme d’expression va, de manière privilégiée, être adaptée à un contenu. C’est une autre manière de penser et une nouvelle manière de dire. Quel a été votre rôle ? Je suis le producteur, l’architecte du projet et le réalisateur de presque tout. Je devais valider tout ce


entretien 

qui était réalisé dans les différentes équipes : l’équipe classique de production, mais aussi celle qui gérait l’ensemble. Je validais la partie programmation, la 3D, etc. Au total, je gérais le travail d’une quarantaine de personnes. Maintenant que cette expérience est terminée, je sais que je ne travaillerais plus de cette façon. Mes journées ne suffisaient pas pour simplement valider ce qui se faisait ! Si je devais recommencer, je ne réaliserais pas les films. Qui a financé le projet ? Nous avons été aidés par la RTBF, France télévision, Wallimage - qui a pris beaucoup de risques, le WIP, le programme Media et le CNC, qui a donné le plus gros financement jamais octroyé pour un projet transmédia. La production de ces programmes est très complexe, car elle vous contraint à mélanger les pratiques et les métiers. Il faut une passion folle pour s’y lancer, c’est bien plus difficile que de monter un documentaire. Les partenaires autour de la table ont des savoirs très différents ; ils ne parlent pas du tout le même langage. Il faut encore tout inventer ? Inventer un nouveau métier ? Oui, celui d’architecte transmédia. Architecte parce qu’on dessine les structures, on choisit les formes, mais ce sont d’autres équipes qui décident de la couleur des portes ou de l’endroit où poser les prises de courant. Dans une écriture comme celle-là, la notion d’auteur est totalement bouleversée. Lorsque je réalise un film documentaire, je suis l’auteur de l’ensemble des images, de la première à la dernière. Dans une expérience transmédia, on n’est plus du tout dans ce schéma. L’œuvre, c’est le bâtiment, mais aussi tout ce qui se passe à l’intérieur, les circulations, les actions. Cela veut dire que l’architecte transmédia donne des directions possibles, mais il ne sait pas comment les internautes vont réagir. Pour ce genre de projet, la notion de droits d’auteur doit être totalement repensée. Pour les deux films qui sont passés à la télévision, nous sommes restés dans un système classique, mais pour tout le reste, personne ne touche de droits d’auteur. C’est une question difficile, la propriété intellectuelle sur Internet. Le risque, c’est que des gens reçoivent des sommes folles en filmant leur caniche qui joue du piano et que d’autres, qui feront des choses intéressantes avec moins d’audience, ne gagnent rien.

Peut-on évaluer la participation des internautes ? Il y a eu quatre millions de pages vues en quatre mois. Je sais aussi que le projet a été suivi par de très gros comptes Twitter, un public de spécialistes de la culture numérique, plus politisé et plus pointu que d’habitude et ça, c’est très intéressant. Aujourd’hui, il n’y a plus d’interaction avec les internautes. En effet, Lazarus a dit qu’il se mettait en veille. Lorsqu’on lit le nombre de commentaires sur Facebook, c’est très émouvant. Beaucoup d’internautes sont déçus de son départ. Pour en revenir à ce personnage mystérieux, il parle un langage étrange : création ou langue existante ? Il parle une langue d’Europe de l’Est. L’important, c’est que Lazarus soit la métaphore de la question “ qui parle ? ” Et ce qu’il nous dit, c’est qu’il faut être capable, face à ce que l’on voit, à ce que l’on entend, de suspendre son jugement. Que répondriez-vous à ma vénérable grand-mère qui disait que pour avoir un but dans la vie, il était nécessaire de croire. Pas nécessairement en Dieu, croire tout court… Je suis d’accord avec elle, mais pas avec sa formulation : je pense que l’expression qu’elle aurait dû employer, c’est : “ avoir des convictions”, ce qui n’est pas la même chose que croire. La foi est le fait d’adhérer à un système de pensée sur l’organisation du monde. Croire, c’est ne pas remettre en question. La conviction, elle, admet la remise en question. Vous seriez partant pour une deuxième expérience transmédia ? Oui, j’ai envie de continuer à creuser cet aspect non linéaire, les univers interactifs. Il y a encore beaucoup de choses à découvrir au sujet de cette forme et, notamment, je pense que personne n’a encore trouvé une manière d’utiliser le transmédia qui soit aussi forte d’un point de vue émotionnel que l’impact d’un film. Il faut continuer à chercher, même si le média fait encore résistance.

www Pour découvrir cet univers de vos propres yeux et si vous osez y entrer, vous pouvez vous rendre sur : www.lazarus-mirages.net (le site) http://lazarus.owni.fr (le blog) www.lazarus-jeu.net (une énigme casse-tête)

www.facebook.com/LazarusMirages twitter.com/#!/lazarus_mirages www.dailymotion.com/lazarusmirages (entretiens, chroniques, films) www.youtube.com/user/LazarusMirages

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  L’accompagnement aux auteurs

Notre choix n’est pas innocent… — Par Anne Vanweddingen Responsable de l’action culturelle de la SACD-Scam Belgique

Parmi toutes les actions culturelles de la SACD et de la Scam, la plus ancienne et la plus permanente est constituée des prix qui sont décernés aux auteurs, que ce soit directement à travers les choix des comités belges ou indirectement dans les festivals partenaires. Chaque année depuis 1956 pour la SACD et 1988 pour la Scam plusieurs auteurs sont en effet mis en lumière dans les différents répertoires dans lesquels ils créent. Et dans ce Bilan tout entier consacré aux auteurs “ primés ” quoi de plus naturel que de retourner le projecteur pour éclairer un acte pas aussi évident qu’il ne semble et les réflexions qui l’entourent. Chaque année les comités belges de la SACD et de la Scam, qui sont composés d’auteurs élus pour représenter leurs pairs, décernent des prix. Ils le font dans le cadre du budget d’action culturelle dont ils ont la responsabilité et qu’ils gèrent en fonction des missions de l’action culturelle et des priorités de l’année. Mais bien qu’ils fassent partie d’une “ offre ” de programmes et d’actions variées toutes tournées vers les mêmes missions, les prix y occupent une position particulière. Parmi les différentes actions mises en œuvre, les prix annuels sont en effet les seuls où s'affirme le choix “ subjectif” des auteurs. Dans toutes les autres actions ou programmes qui mettent en évidence des auteurs ou des œuvres et qui, donc, supposent un choix, les comités travaillent en fonction de critères objectifs ou via des comités de lecture qui opéreront les sélections. Les bourses, par exemple, sont traitées de la manière la plus objective possible pour éviter de transformer leur attribution en une commission d’avis supplémentaire dans le parcours de l’auteur. Dans d’autres programmes, où il s’agit de sélectionner des œuvres ou des auteurs sur une base qualitative, on met en place des comités de lecture professionnels : pour sélectionner les scénaristes qui se rendront à l’Atelier Grand Nord, pour choisir les œuvres qui bénéficieront du programme Du Côté des Ondes, etc.

individuelles, les coups de cœur pour des œuvres à l’écriture neuve, aux propos courageux, aux richesses scéniques ou visuelles audacieuses… Car remettre un prix, c’est aussi affirmer un point de vue et assumer sa subjectivité, une subjectivité “ collective ”, celle du groupe d’auteurs réunis dans ces comités et qui s’exprime dans leurs choix. Les auteurs réunis dans nos comités proviennent de répertoires et d’horizons différents, ce qui les réunit c’est leur qualité d’auteurs : scénaristes, chorégraphes, réalisateurs, metteurs en scène, auteurs de théâtre, écrivains. Ils viennent du monde du documentaire, du cirque, de la littérature, de l’illustration. Et audelà de leur multiplicité d’horizons, ils récompensent ensemble une démarche originale : création d’un univers personnel, élaboration d’un style particulier, forme visuelle en adéquation avec le propos, exploration de formes nouvelles de narration… En parcourant la longue liste des prix décernés par la SACD et la Scam en Belgique depuis leur existence, on est frappé par une forme de cohérence qui s’en dégage et combien les noms d’auteurs aujourd’hui consacrés dans leur pratique y ont été mis en lumière à l’avant-garde de leur carrière.

En Belgique, pays du chicon, les créateurs naissent et grandissent dans l’ombre…

Distinguer une œuvre, consacrer le parcours d’un auteur, mettre en lumière une individualité, faire reconnaître la spécificité de l’écriture dans les différents secteurs de la création,… Autant de motivations qui peuvent inspirer les auteurs lorsqu’ils décernent des prix. Auxquelles s’ajoutent les motivations

Le prix de la reconnaissance Décerner un prix à un auteur, pour distinguer une de ses œuvres ou consacrer son parcours, voilà une action qui n’est donc pas innocente et qui occupe une place particulière dans le travail des comités belges. Bien entendu, remettre un prix c’est aussi mettre en lumière et vouloir faire connaître. Et cette mission n’est pas toujours aisée. Car à l’absence de reconnaissance dont


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peuvent souffrir les auteurs et les créateurs en général (et dont ce Bilan est un écho) répond la difficulté de rendre visibles les prix et distinctions qu’ils reçoivent. Mises à part quelques exceptions médiatiques, les prix des sociétés d’auteurs, les distinctions dans les festivals, les prix remis par des professionnels réunis dans des jurys, des commissions, des associations, ne reçoivent que peu d’échos. Et, à l’exception d’un public de professionnels avertis, il n’est pas sûr que ces prix et distinctions diverses servent réellement à consolider la renommée d’un créateur.

dans les grands, on avait bien invité les journalistes…). Le problème est ailleurs. Plus vaste et plus insidieux, il est à chercher du côté de cette (fausse) modestie typiquement belge, ce vieux masochisme qui a fini par tourner au sadisme… Lorsqu’il remit son prix à Henri van Lier, Benoît Peeters a dit de lui : “ S’il avait été français, il aurait eu l’aura d’un Michel Serres ou d’un René Girard. Mais belge, il reste dans l’ombre, surtout en Belgique ”. En Belgique, pays du chicon, les créateurs naissent et grandissent dans l’ombre…

Comment alors donner de la visibilité aux prix et aux auteurs qu’ils couronnent ? Voilà, en parallèle du travail de sélection que réclament les prix, une question qui ne cesse de traverser nos comités au fil des générations d’auteurs qui s’y succèdent. Nous avons expérimenté plusieurs stratégies pour attirer les projecteurs sur ces auteurs et ces œuvres. Avec peu d’effets et beaucoup de déception, il faut bien l’avouer. Et pourtant !

Les prix : la fin ou le début d’une histoire ?

Imaginez un déjeuner réunissant Hugo Claus, Jeanne Ashbé, Lieven Debrauwer, Michel Boermans, Linda Lewkowicz, Stanislas Cotton, Annik Leroy, Ingrid Von Wantoch Rekowski, Eddy Devolder, Roberto Olivan, tous lauréats des prix SACD Scam 2001. Ou encore Michèle-Anne De Mey, Harry Cleven, Jacques Delcuvellerie, Thomas Gunzig, Michèle Noiret, Pascale Fonteneau, Patrice Toye, Yves Hanchar, Fernando Martin, Jean-Claude Pirotte, Dan Alexe, Eric Durnez, Dominique Derruderre, Jean-Marie Piemme, Yolande Mukagasana, Antoine Pickels en 2000.

Mais qu’à cela ne tienne, la SACD et la Scam n’ont jamais cessé de s’enthousiasmer pour les auteurs, pour leur créativité, leur humour, pour leur contribution à l’écriture du monde d’aujourd’hui. Et à imaginer les moyens de leur rendre hommage tout en contribuant à valoriser leur parcours. À faire en sorte que la remise d’un prix soit le début d’une histoire et non sa fin ! C’est dans cet esprit que depuis 2004, la SACD a assorti ses prix annuels d’un accompagnement de l’auteur durant un an. Un accompagnement jalonné d’actions “ sur mesure ” imaginées avec l’auteur pour le soutenir dans l’élaboration d’un nouveau projet. Une façon de donner une vie à la distinction reçue et de rendre concrète la valorisation du parcours des auteurs. Pour établir le “ menu ” de cet accompagnement, il s’agira d’abord de réfléchir avec l’auteur et de distinguer avec lui les moments dans le parcours de son projet où il se trouve seul, sans l’appui d’un producteur, d’un diffuseur, d’un éditeur et où nous pouvons imaginer avec lui des actions ciblées et à notre portée. Il s’agit alors de mobiliser toutes les ressources de la Maison, en s’appuyant sur les différents services et les personnes de l’équipe, leur expérience, leurs idées, leur réseau… Audelà du soutien financier qui peut être activé, l’accompagnement s’appuie aussi sur la collaboration qui s’établit entre les auteurs et les équipes de la Maison des Auteurs. Plusieurs auteurs ont bénéficié de cet accompagnement, à des degrés variables, en fonction de leurs attentes et de leur disponibilité. Si la plupart des actions ont été simples à imaginer et mettre en place, parce qu’elles s’inséraient dans un programme de bourses ou de rencontres existant, par exemple, d’autres furent plus complexes à organiser car les attentes des auteurs étaient moins précises ou parfois hors de notre portée. Mais dans tous les cas, l’accompagnement a permis de donner une suite vivante et dynamique à un moment trop souvent fugitif, celui de la remise du prix à un auteur et de la célébration de son parcours !

Décerner un prix à un auteur, pour distinguer une de ses œuvres ou consacrer son parcours, voilà une action qui n’est pas innocente et qui occupe une place particulière dans le travail des comités belges.

Savez-vous que la Scam a été la seule à consacrer l’œuvre de Henri Van Lier, auteur multimédia par excellence ? C’était en 2003, et la SACD et la Scam remettaient aussi des prix à Thierry Michel, Ana Torfs, François Emmanuel, Luc Dumont, Guillaume Istace, Marijs Boulogne et Manah Depauw, Charlie Degotte, Louis Joos, Charlotte Vanden Eynde, Anne Deligne et Daniel Devalck, Jean-Paul Raemdonck. À cette liste, il serait injuste de ne pas ajouter celle de tous les auteurs qui ont pris la plume et la parole pour formuler les “ éloges ” de la part des comités belges : Benoît Peeters, Jacques De Decker, Sophie Bruneau, Marie Wabbes, Richard Kalisz, Micheline Hardy, Francis Dannemark, Alexandre Wajnberg, Gabriella Koutchoumova, Paul Pourveur, Luc Boland, Jean Louvet, Caroline Lamarche, Dominique Maes, Xavier Lukomski, Pascale Tison, Bud Blumenthal, Thomas Gunzig, Violaine De Villers,… Impossible de tous les énumérer !

Ce n’est pas un “ problème de communication ” (à moins d’une malédiction, on ne voit pas comment un tel défaut se répéterait au fil des décennies) ou un manque d’imagination des remettants (on avait mis les petits plats


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Nous aimons vous rencontrer Que ce soit à l’occasion d’une projection, d’une leçon de littérature ou au détour d’un pixel, nous aimons vous rencontrer, trinquer et entendre ce que vous avez à nous dire. Petits rendez-vous incontournables.

Les rendez-vous du Mercelis Chaque mois, depuis 2005, la Scam vous invite au Petit Théâtre Mercelis pour découvrir un auteur ou une œuvre. Initialement réservés au documentaire, ces rendez-vous se sont ouverts à l’ensemble du répertoire de la Maison des Auteurs : fiction, animation, création radiophonique, installations audio ou vidéo. Les écoutes ou les projections sont suivies d’une rencontre avec l’auteur. Venez (re)découvrir ce qui se crée autour de vous !

Les leçons de littérature Un hommage à la Paris Review Fondée à Paris en 1953 par Harold Humes, Peter Matthiessen et George Plimpton, la Paris Review est réputée pour laisser les écrivains s’exprimer euxmêmes à propos de leurs œuvres. Les entretiens publiés dans la revue sont devenus des classiques et ont fait l’objet de deux anthologies publiées chez Christian Bourgois. La SACD-Scam a décidé de réactiver les questions très concrètes posées à Jim Morrison, Nabokov ou Borges et de les poser à des auteurs belges contemporains. Ces Leçons de littérature itinérantes exploreront le “ comment ” de la littérature plutôt que le pourquoi et se tiendront tout au long de l’année. Dix exemplaires d’ouvrages dédicacés par l’auteur invité seront offerts à la fin de la leçon.

LES DU NUMÉRIQUE

Pixels, tapas et p’tit godet Les Apéros du Numérique, un concept de la Maison des Auteurs et de Bela. Un nouveau cycle de dialogue entre les auteurs, leurs partenaires et les amateurs, pour irriguer la création utilisant les nouvelles technologies. Une première soirée a été organisée le 26 juin 2012 en association avec le PILEn (Partenariat Interprofessionnel du Livre et de l’Edition numérique). François Schuiten, Xavier Löwenthal, David Meuleman, Benoît Dupont et Pierre de Mûelenaere y étaient invités à présenter leur rapport aux nouvelles technologies dans le monde de la création et de l’édition. Retrouvez les auteurs cités dans ce Bilan sur le portail des auteurs Bela www.bela.be et notre actualité sur le site www.sacd-scam.be.


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Vous avez raison ! Il manque des prix.

Lui, il a une photo plus grande, pourquoi ? 

Il y en a d’autres qui innovent et qui ne sont pas dedans.

Ils auraient pu parler de ça, c’est incroyable !

Vous avez raison ! Cependant nous voulions faire paraître ce Bilan des Auteurs, même s’il est aussi imparfait que nous-mêmes. Des réactions ? Vous avez nos mails. En attendant, bonne lecture et bonne vie !

Adresse Le Bilan des Auteurs : est une publication de la SACD-Scam Rue du Prince Royal, 87 1050 Bruxelles Tél : 02 551 03 20 info@sacd-scam.be

Rédacteurs invités : Laurence Bertels, Sophie Creuz, Linda Lewkowicz, Sarah Pialeprat, Xavier Sourdeau. Auteurs associés : Sebastian Dicenaire, Virginie Jortay, Veronika Mabardi, Sonia Ringoot, Ecaterina Vidick.

Graphisme Direction artistique et mise en page :  Facetofacedesign www.facetofacedesign.com

Routeur

Direction de la publication : Frédéric Young fyo@sacd-scam.be Conception, coordination, secrétariat de rédaction :  Anita Van Belle avanbelle@sacd-scam.be

Illustrations

Access Parc industriel des Hauts-Sarts Rue d’Abhooz,25 - 4040 Herstal

Pour la fresque de couverture et les en-têtes de chapitres : Félicie Haymoz. Illustrations intérieures : Lou Benesch.

Frédéric Young Rue du Prince Royal, 87 1050 Bruxelles

Rédacteurs : Thomas Depryck, Maud Joiret, Anita Van Belle, Anne Vanweddingen.

Thomas Depryck, Maud Joiret, Josette Nisot, Nathalie Springael.

Rédaction

Corrections

Éditeur responsable

Les textes publiés peuvent être reproduits après autorisation écrite de la rédaction.


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Les prix SACD-Scam en 2012 Prix SACD cinéma décerné à Vincent Lannoo Prix SACD de la fiction radiophonique décerné à Sebastian Dicenaire pour Kirkjubæjarklaustur Prix SCAM du documentaire radio décerné à Christophe Rault et Fabienne Laumonier pour J’aime pas l’école Prix SCAM “Textes et Images” décerné à Jean-Claude Servais Prix SACD Spectacle Vivant décerné à Ingrid Heiderscheidt, Jean-Michel Frère et Nicolas Buysse pour Trop de Guy Béart tue Guy Béart & décerné à Alain Moreau (Tof Théâtre) Prix SCAM d’hommage décerné à Pierre Mertens Prix Scam documentaire décerné à Jérôme Le Maire pour Le thé ou l’électricité


Ils créent, ils innovent ! Voilà de quoi ne pas passer à côté repérer les tendances prendre la mesure des élans et brasser les audaces. Le Bilan des Auteurs est un livre en forme d’invitation. Car il y a tant d’auteurs talentueux, d’univers fantasques et si peu de temps à perdre avant de les rencontrer.

Une publication

Bilan des Auteurs SACD-SCAM 2012  

Cette publication de 80 pages, abondamment illustrée, célèbre sous forme d’entretiens, de portraits, de making off et de dossiers les auteur...

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