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ENCRAGE

Parfois je rêve de mon île. Je vois du sable, la mer et le mouvement des vagues ; je vois les énormes feuilles vertes des bananiers, les fruits écrasés sur le sol et il m’arrive aussi de sentir leur odeur ; enfin, je vois des seins, nus, noirs, dorés, ronds et pleins, des seins tombant sous des robes légères et colorées. Puis je me réveille. Et je ne sais plus si c’est vraiment de mon île dont je rêvais ou du fantasme de mon île. C’est que ça fait tellement longtemps.

Je me souviens d’une histoire que ma mère me contait.

Un jour, un homme avait débarqué sur l’île. Il était beau, il était grand, il portait un costume blanc. Il avait sauté du bateau et alors qu’il traversait le village dans la chaleur de midi, la rumeur avait enflé, s’était propagée le long de l’unique grande route, de maison en maison, jusqu’à atteindre les plus reculées des cahutes perchées à flanc de colline. Qui était cet homme ? D’où venait-il ? Que voulaitil ? Les femmes à leur fenêtre et les hommes sur le pas de leur porte virent entrer l’Inconnu chez Siam Dongo, le chef du village. Quelques temps plus tard, ils en ressortaient et Siam le conduisait à une cabane abandonnée. Il devait y rester trois semaines. Le matin, on le voyait sortir, pimpant dans son costume blanc, et se rendre au marché pour acheter des fruits ou un peu de viande ou sur le port pour acheter du poisson. Puis il s’en retournait à la cabane. Pas une fois il n’alla au café, à l’église ou chez Mama Lumba qui soulageait les hommes seuls en mal de caresses. Seul Siam Dongo connaissait le son de sa voix.

Puis un matin, il partit. Cette fois, sa traversée du village pour rejoindre son bateau se fit sous des regards haineux de frustration car pour tous, il restait un mystère et le mystère avait goût 1


d’amertume. Son départ silencieux et serein transforma la haine en rage, cette rage de l’imagination qui déborde et dont les flots submergent la raison. On se mit alors à affirmer ce qu’avant on ne faisait que supposer. Flaminia Soyopé était une jeune fille qui n’avait pas froid aux yeux. Poussée par la curiosité (et par celle de ses parents et par celle de ses amies), elle avait osé pénétrer dans la cabane en l’absence de l’Inconnu. Il n’y avait rien, pas même une peau de banane traînant à même le sol, à l’exception d’une chose : une petite boîte blanche au couvercle nacré posée sur une chaise. Dès que la Communauté eut vent de cette mystérieuse boîte (soit le temps que Flaminia se rende chez Mama Diamé – la principale commère du village -, que celle-ci en l’écoutant finisse d’étendre son linge mouillé, puis qu’elle aille de son pas tranquille de grosse femme à la fenêtre de chez sa voisine – Mama Aminré – pour lui faire part de cette découverte. La nouvelle suivit alors un parcours classique pour finir sa course au café où elle fut débattue, après un lourd silence qui en disait long sur l’intense activité cérébrale qui était alors en action), les langues se délièrent. Il fut envisagé d’envoyer quelqu’un voir ce que pouvait bien contenir cette fameuse boîte mais le temps qu’on se mette d’accord sur le moment opportun, la façon de procéder et surtout sur le malheureux héros du village désigné pour cette périlleuse mission, et l’Inconnu au costume blanc avait disparu à jamais.

Dès lors l’imagination survoltée prit le relais de la réalité bafouée et chacun y alla de sa propre histoire. Chez les hommes, deux variantes se faisaient concurrence. Pour les uns, cette boîte contenait les restes d’un individu (un doigt pour les plus délicats, des parties plus grivoises de son anatomie pour nombre d’entre eux) que l’Inconnu, pour diverses raisons, avait tué, puis coupé en petits morceaux avant de fuir jusque dans leur île, emportant avec lui ce macabre souvenir. Pour les autres (les Anciens principalement), cet Inconnu au costume blanc était un Sorcier, un Ange de la Mort voyageant d’île en île pour collecter les âmes des trépassés à la vie dissolue et lancer des sorts aux vivants qui ne croyaient pas suffisamment en la 2


Magie. Il ne faisait alors aucun doute que la boîte renfermait une pierre de Lune, pierre d’une blancheur éblouissante mais qui devenait noire comme la nuit quand le Sorcier invoquait ses pouvoirs. Pour confirmer cette version, on n’hésitait pas à rappeler que juste après le départ de l’Inconnu, le vieux Papa Loundo avait été retrouvé raide mort sur la plage du Gros Caillou. Peu importait que Papa Loundo approchât les quatre-vingt dix ans et que l’on ne le vît jamais sans une bouteille de rhum à la main. On se souvenait juste de la fois où il s’était oublié dans l’église et où il avait abondamment arrosé la statue de bois de Saint Pierre, la prenant pour un arbre. Il était clair que le Sorcier ne pouvait choisir meilleur débauché à emmener. Pour les femmes, il était évident que cette jolie petite boîte blanche contenait une bague. Seul différait, dans leurs versions, à qui elle appartenait et pourquoi le mystérieux et ténébreux homme au costume blanc avait fui sur leur île. Pour certaines, c’était la bague de sa bien-aimée. Le père de sa fiancée refusant ce mariage, dans un accès de rage, l’Inconnu l’avait tué. Puis il avait dû fuir, promettant à son aimée en pleurs de revenir la chercher. Pour d’autres, c’était également la bague de sa fiancée mais c’était elle qui était morte (tuée par son père, des suites d’une longue maladie, qu’importe). Rongé par la douleur, l’Inconnu avait décidé de partir, n’emportant avec lui que cette boîte renfermant le pathétique vestige de son amour défunt. Enfin, quelquesunes parlaient de cette bague comme étant celle que cet homme – un Roi, un Prince – destinait à celle qu’il prendrait pour femme. Ainsi, il allait d’escale en escale, de port en port à la recherche de celle qui la porterait et deviendrait alors Reine ou Princesse. Mais toutes les histoires, aussi énigmatiques ou captivantes soient-elles, finissent par n’être plus que chuchotements lointains pour veillées enfantines ou crachotis baveux de vieilles radoteuses. L’image de l’homme au costume blanc finit par se brouiller et son souvenir par s’estomper. Et la plupart ne surent plus très bien pourquoi, au départ de quelqu’un pour une destination inconnue, on avait coutume de dire qu’il allait « là où l’Homme au costume blanc était allé ».

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Parfois je rêve de mon île. Et comme l’histoire de l’homme au costume blanc, je ne sais plus très bien ce qui a existé ou si tout n’est que légende.

J’avais dix ans quand le sort a voulu que cela tombe sur moi. Bien sûr je savais que cela pouvait arriver. Qui ne le savait pas ? Mais pas un seul instant de ma courte enfance, je n’ai pensé que cela pouvait être moi. Je n’étais pas plus fort ou plus courageux, plus intelligent ou plus débrouillard. Je n’étais pas non plus plus faible ou plus solitaire, plus discret ou plus sauvage. J’avais dix ans. Je grimpais aux arbres, j’enfonçais des bâtons dans les fourmilières, je pêchais des poissons à la main, je m’endormais sur les seins lourds de ma mère. J’avais dix ans depuis deux jours. Comme tout le monde, je savais ce qui allait se passer mais comme tout le monde, je continuais comme si de rien n’était. Parce que l’événement était exceptionnel, il ne fallait pas y attacher d’importance. Ce qui compte, me disait ma mère, c’est ce qui revient toujours, pas ce qui n’arrive qu’une fois. Alors elle me racontait cette éclipse de lune quand elle était petite et comment personne dans le village ne s’y était intéressé, parce que cela ne durait que quelques infimes secondes alors que la lune dans le ciel, claire et épanouie, était là toutes les nuits comme le soleil brillait tous les jours que la Nature faisait. Seules comptaient les certitudes. La certitude que l’eau dévalerait toujours la colline, que les femmes mettraient toujours les enfants au monde, que les petits garçons deviendraient des pêcheurs et partiraient à la haute saison pêcher au large, abandonnant île et femmes pendant plusieurs mois, qu’ils reviendraient enfin et s’endormiraient, sereins, sur les seins lourds de leurs épouses. Seules les certitudes comptaient sauf pour un seul être, celui que le Conseil choisirait. Pour lui, il n’y aurait plus jamais de certitudes.

L’ombre de Siam Dongo se découpait sur le pas de la porte. Ma mère a relevé la tête. Il est entré. A ce moment précis, sans même qu’un seul mot soit échangé, j’ai su. J’ai su mais je n’ai pas compris.

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L’ombre de Siam Dongo a disparu alors qu’il reculait et s’éloignait dans le jour. Mon père, qui comme tous les hommes avait assisté au Conseil, est entré à son tour. Il s’est approché de moi et a posé ses mains sur mes épaules, légèrement d’abord, puis fortement, lourdement comme s’il voulait me faire entrer dans le sol. Il les a ôtées brutalement et ma mère s’est levée. Elle est allée dans la pièce d’à côté et en est revenue, une belle valise marron à la main. Alors j’ai compris et je suis sorti en courant. J’ai couru comme un fou à travers le village. Devant le café, devant l’école, devant l’église, devant la cabane de troc. Personne ne me regardait. J’ai couru le long de la plage. A côté des bateaux de pêche, des filets et des amas de coquillages. Personne ne me voyait. J’ai couru en grimpant la colline. Sur les arbres abattus, au milieu des herbes et des ronces, des pierres, des rires des oiseaux. Las, je me suis arrêté. Le soleil commençait à glisser lentement vers l’autre monde quand ma mère est apparue. Doucement elle se hissait jusqu’à moi, légère malgré son poids. Elle s’est assise à mes côtés et m’a attiré à elle. Elle a posé ma tête sur ses genoux et m’a caressé les cheveux pendant que je pleurais. Finalement nous sommes redescendus, elle me tenant par la main. Alors que nous atteignions l’entrée du village, elle m’a dit : « Ca ne compte pas ce qui n’arrive qu’une fois. Tu partiras une fois. Tu reviendras une fois. Ca ne compte pas. »

Siam Dongo, mon père, ma mère et quelques autres. Le soleil saigne sur la mer et va bientôt s’y noyer. J’entre dans le bateau, la valise y est déjà. Je la tire jusqu’à moi. Cette valise, c’est ma maison. Je sens le moteur vrombir sous mes fesses, dans le bois, sous mes paumes. Isiop Nyapoué m’accompagne ; Evra Dongo – le frère de Siam – conduit le bateau. Je n’ose pas me retourner alors que nous nous éloignons et pourtant… je me retourne. Ma mère porte une robe blanche. Peu à peu mais vite, très vite, elle rétrécit, diminue, rapetisse. Je vois mon père, Siam Dongo et les autres, quitter le quai ; ma mère est toujours là. A la fin, avant de disparaître définitivement, elle ne sera plus qu’une tache blanche, un point comme une étoile. Est-ce pour cela qu’elle a mis cette robe, pour que je la voie le plus longtemps 5


possible, pour qu’elle soit mon repère dans la nuit qui m’aborde ?

Parfois je rêve de mon île. Mon île comme je l’ai quittée, floue dans le crépuscule, dorée par le soleil mourant, brillante des larmes que j’avais dans les yeux.

Epuisé je me suis endormi au fond du bateau. J’ai rêvé de poissons, d’algues et d’écume. Quand je me suis réveillé, j’avais du sel sur les lèvres et nous étions amarrés à un quai. Isiop a pris ma valise et m’a aidé à sortir du bateau. Il m’a demandé si j’avais faim et je croyais que non, je croyais que je ne voulais plus jamais manger. Nous sommes entrés dans un café et j’ai dévoré ce qu’Isiop avait commandé pour moi. Evra Dongo est revenu accompagné d’un homme. Isiop m’a dit que je pouvais dormir si je voulais et qu’il me réveillerait quand ce serait l’heure. L’heure ? Je me suis endormi sur la table. J’ai senti la main d’Isiop me secouer doucement en murmurant qu’il était l’heure. L’heure ? L’heure de partir bien sûr. Juste avant de nous séparer, d’abandonner le dernier visage de mon île, Isiop m’a serré très fort contre lui. Puis il m’a tendu ma valise. Evra, les mains dans les poches, m’a dit d’être courageux et quelque chose comme de me montrer digne. Ensuite le « King of Seas » m’a absorbé, englouti, avalé.

Ce dont je me rappelle, c’est de l’odeur infecte du kérosène, une odeur écœurante qui recouvrait tout – même celle de la mer, même celle des arbres qui s’entassaient – qui pénétrait vos vêtements, qui vous pénétrait. Puis il y avait le bruit des moteurs, un vacarme infernal, une abstraction palpable qui résonnait dans vos tripes. Enfin la sensation de n’être ni arrêté ni en mouvement et d’assister, passif, à un défilé d’images et de paysages. La vie comme un décor. Pendant toute la durée du voyage, pendant ces longues semaines de morne navigation, seulement interrompue par de nombreux arrêts pour charger les arbres abattus, j’eus tout le temps de penser à ma situation. Je savais ce que l’on attendait de moi ; chaque garçon de mon âge sur 6


l’île savait, depuis le jour de sa naissance, qu’il était peut-être destiné à partir, loin, seul. Un choix serait fait et cela pouvait être n’importe lequel d’entre eux. Mais ça n’avait pas été eux. Le soir je m’appuyais au bastingage, je regardais l’eau noire glisser sur la coque. J’essayais de penser à mon île mais je sentais qu’elle aussi glissait, glissait inéluctablement dans les eaux noires de ma mémoire.

Et puis un jour ce fut l’arrivée. Dans un port qui sentait le bois. Dans une forêt d’arbres étendus échouée à marée basse. Dans la valise, une lettre me présentait et rappelait qu’on m’envoyait pour que je découvre le monde, que je m’instruise et que je rentre ensuite raconter tout ce que j’avais vu, transmettre ce que j’avais appris. Ainsi les discussions seraient closes sur ce monde qu’on ne connaissait pas, dont on se méfiait, dont on rêvait aussi ; ainsi en avait décidé le Conseil : ce jeune garçon de dix ans serait les yeux et les oreilles de l’île, le défricheur de territoires étrangers, l’explorateur de mondes inconnus. Pourquoi lui ? Parce qu’il n’était ni trop ni moins, juste comme il fallait. La lettre était à remettre à Ignam Fadrop, l’homme qui avait accepté d’accueillir l’enfant dans sa famille, l’homme que Siam Dongo avait choisi parce que c’était lui qui envoyait des médicaments sur l’île. Un homme de confiance.

Pendant longtemps j’ai vécu la bouche entrouverte, les yeux écarquillés. Tout m’était lumière, tout m’était obscurité. Et me voici sur cette première photo dans ma nouvelle famille. De quoi ai-je l’air ? Animal sauvage, apeuré ; le regard qui effleure, qui ripe, qui glisse. Animal résigné. Tous les jours, je prends le stylo pour écrire à ma mère, de longues lettres où je ne dis rien du monde qui m’entoure mais où je m’accroche à mon île. Mon île entourée d’encre. Chaque matin, je remets ma lettre à Ignam qui la place dans une boîte. Quand elle est pleine, il m’emmène au port et nous la donnons à un marin pour qu’il la transmette à quelqu’un de là-bas. Des semaines plus tard, la boîte me revient. Elle est toujours vide. 7


Je ne rêve plus. Le monde qui m’entoure m’est indifférent. La gentillesse de Mayemba Fadrop – la femme d’Ignam – et de leur plus jeune fille, Loan, n’y change rien. Elles ont beau me traîner partout, me gaver comme une oie, tenter de me faire rire, me cajoler, me câliner, dès que je peux, je m’échappe. Je file au port, je regarde les bateaux qui s’éloignent, je guette le « King of Seas ». Souvent j’escalade les tas d’arbres abattus. Je vois des pirogues, des barques, des radeaux. Je me dis que peut-être…

Je recommence à rêver. Et puis un jour, la réalité me rattrape. Un jour, c’est le déclic. La lumière s’est éteinte et j’ai vu de la lumière. Des papillons dansant dans la nuit ; des poussières d’étoiles en suspension. Mayemba Fadrop m’a pris la main. Quel était le film ? Je ne m’en souviens plus. Ce n’était pas ici, ce n’était pas là-bas. C’était encore ailleurs. Sur cet écran blanc, dans cette salle obscure, me sont nés les milliers de possibilités du monde, les milliers de départs, les milliers de retours, les milliers de recommencements dans chaque fin. Dès lors je les ai entendus les cris de ce monde nouveau qui disaient : « Ce sont les premières fois qui comptent ! Les certitudes n’existent pas !... Prends la vie à pleine main ! Mords la vie à pleine dent !... Danse ! Cours ! Saute !... Jette-toi à plat ventre ! Tape du pied, frappe des mains !... Cours, cours, dévale les pentes ! Secoue la cloche ! » Alors j’ai couru dans les rues, sur les trottoirs qui me brûlaient les pieds ; j’ai dévalé des pentes, j’ai gravi les marches des plus hautes tours jusqu’à aller plus haut que haut ; j’ai poussé des portes, mordu la pomme, secoué la cloche. J’avais faim, j’avais soif mais rien ne m’apaisait. J’étais ivre à tourner sur moi-même, la gorge en feu. J’étais une éponge, absorbant tout ce qui l’entourait, une éponge comme au fond des lagons, là-bas sur mon île. Mon île ? Loin, très loin. Recouverte. Engloutie. Je croyais ne plus y 8


penser et pourtant, si je grimpais plus haut que haut, n’étaitce pas pour l’apercevoir ?

Des visages. Des corps. Des millions d’yeux et de dents. Des voitures, des avions blancs comme des goélands. Des femmes aux seins serrés dans de la dentelle à armature, des jambes gainées, des talons claquant sur l’asphalte. Des lèvres fines et rouges, des paupières pour révéler les yeux, des dents blanches carnassières, à vous dévorer. Ce mondelà n’est pas primitif ; il est violent, cruel. C’est un monstre au gros appétit qui caresse ses enfants juste avant de les croquer. Flaminia, ta beauté langoureuse, instinctive, tes seins charnus, tes lèvres lippues, tes fesses rondes et pleines comme la lune ! Ici, je vois des corps mous ou durs mais jamais cette langueur propre aux femmes de mon île. Ici, je vois des femmes belles, des maîtresses femmes, des femmes fardées, fortes, fragiles mais jamais je ne vois ta douceur suave, Flaminia, jamais je n’entends ton rire venu du fond des âges.

Je deviens un homme. Mon premier baiser est pour Loan. Il paraît que cette première fois-là compte. Peu à peu, les lettres à ma mère sont devenues plus courtes, plus précises aussi et plus espacées. Finalement je ne lui envoie plus que des dessins. Des dessins de rues, de maisons, des paysages de montagne, de campagne – jamais la mer -, des femmes marchant, fumant, rêvant aux terrasses des cafés, des foules qui s’étendent, se répandent avec – parfois – des ombres dodues, généreuses. Je deviens un homme, je reste un explorateur. Je ne suis qu’yeux et oreilles, cœur battant la chamade, encre de Chine au bout des doigts. Ma valise est mon chez moi. J’y enferme des centaines de dessins, des notes au crayon. Je perds ma langue. J’ai les mots de mon île sur le bord de mes lèvres mais si je les lèche, je ne sens plus le sel.

Il est temps de partir.

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Je fais mes adieux aux Fadrop. L’université ; des études ; un exil scolaire volontaire pour découvrir l’autre côté de la Terre : l’Europe. L’avion décolle. Je vois le port, les troncs d’arbres comme des ogres morts, les oiseaux autour des bateaux. Je rêve. Je vois des visages, des corps, des millions d’yeux et de dents ; des voitures, des avions, des femmes aux seins serrés ; des talons hauts, vertigineux, grands comme des tours. Je vois des lèvres rouges entrouvertes, des dents blanches comme des pierres de Lune, des bouteilles. L’opulence. Je vois des paysages qui s’étirent et se déchirent ; des ombres comme le soleil. Flaminia. Une boîte blanche. Je me réveille en sursaut. C’est l’Europe.

L’Europe me parle et je l’écoute. Sa voix est douce, chantante, âpre, sifflante. Sa voix me murmure des langues que je ne comprends pas mais qui sont des promesses. Des promesses de départ, des promesses de retour. Des voyages. Chaque langue est une île. L’Europe, ce sont des sons. Des sons qui sont des mots qui sont des choses qui sont des gens qui sont moi. En Europe, ma valise se couvre d’étiquettes et se remplit d’amis comme elle se vide de mes dessins que je disperse ici et là. Je largue les amarres. L’énergie n’est pas la même sur ce continent-ci. Je ne cours plus, je marche. J’arpente de vieilles rues, des sentiers médiévaux, des places d’où partent des ruelles, au hasard. Je mange des glaces italiennes, je bois du vin, je caresse des chats ; je ne vais pas beaucoup à l’école. Le soir, je flâne, je rêvasse, je m’étire au soleil qui se couche. Mais parfois, soudainement, ce calme m’oppresse. Il me faut du bruit, des pommes à mordre, des cloches à sonner. Fébrile, je rentre dans la chambre et je dessine des pics, des ombres profondes et denses, des îles squelettiques. Je m’interroge : Quel est mon temps à moi ? Quel est mon pas ?

En Europe, je rencontre l’Amour. L’Amour a la peau brune, des yeux marron, des cheveux courts, des petits seins pointus. L’Amour chante italien et ses dents blanches ne 10


sont pas carnassières. L’Amour s’embrasse à pleine bouche. L’Amour s’appelle Gabriella. Pendant des mois, des années, j’ai cru que Gabriella était mon chez moi. Je me berçais de cette idée. Professeur de dessin, je parle avec les mains. J’entraîne mes élèves derrière moi, leur fait lever la tête dans les églises, gratter l’écorce rugueuse des arbres. J’ai l’exaltation du voyageur qui s’étonne de tout, s’émerveille d’un rien. Je leur montre leur pays comme ils ne le voient pas : avec les yeux de celui qui trébuche sur les mots. J’habite avec Gabriella un appartement en plein cœur de la ville. Le jour, le défilé des voitures, des motos et des scooters envahit la salle à manger. Le soir, sur le balcon, nous mangeons de la mozzarella, des tomates et buvons du chianti. Le soleil déclinant inonde la table, s’étale sur le sol, nous grignote peu à peu. C’est le calme plate d’une mer d’huile. Pas de voile en vue. Pas de risque d’abordage. Un jour, le ventre de Gabriella devient une île. Il enfle, grossit, s’étend au milieu de son corps qui est un océan. Et dès que je m’y attarde, mon regard ripe et glisse. Je ne parviens pas à m’y accrocher. De nouveau, je rêve. Je rêve de mon île comme d’un dédale, un labyrinthe duquel je débouche sur la mer, la mer qui d’une vague me ramène en son centre. Je rêve de l’homme au costume blanc poussant et repoussant sans cesse la porte de la cabane sans jamais parvenir à y pénétrer. Je rêve d’une boîte blanche. Quand je l’ouvre, s’y trouve un bébé mais son visage est celui d’un enfant de dix ans. Sn visage, c’est le mien. Je me réveille avec des cris dans la bouche mais aucun souffle pour les expulser. Je sais qu’il me faut partir, reprendre la route de l’exploration. Mais je ne veux pas perdre Gabriella. Je lui demande de m’épouser. C’est le seul moyen qui me vient pour la ranger dans ma valise. Puis je lui demande de me suivre. Ailleurs. Contre toute attente, elle accepte. Me voici donc avec une île dérivant à mes côtés, une île suivant ma marée.

L’île accouche d’une fille. Une fille doucement chocolatée sur la terre des polders.

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Le dimanche, j’accroche ma fille dans mon dos comme une presqu’île et nous partons tous les trois, avec Gabriella, marcher dans la plaine qui ronge la mer. Le vent s’engouffre en nous, gonfle nos joues, courbe les herbes sur le chemin, fait tourner les ailes des moulins. Le vent apporte le sel du large, chasse les dernières traces de pluie, lave nos yeux. L’île a accouché d’une fille. De moi est née une bande dessinée. Sombre, opaque, aux cases tranchantes comme des rasoirs. Des planches comme les lames d’un radeau ballotté, secoué, submergé par les courants contraires. Des pages noires comme des eaux profondes, blanches comme l’écume. Des ombres, des figures d’ivoire, des visages d’ébène, des pierres de Lune aux pupilles dilatées. Et puis, de case en case, le fantôme d’une île : dans un soleil, dans une flaque, dans un mouvement de robe, dans l’esquisse d’une silhouette. Pas une parole, pas un mot. Des bouches ouvertes, nul cri ; seulement un cercle noir, profond, une autre île. Cet ouvrage est un succès d’estime et me vaut la reconnaissance de mes pairs. Le deuxième tome se vendra mieux. Le premier sera réédité. Ma fille aura eu le temps de s’emparer de mes fusains et de gribouiller des moulins, des papas, des mamans, des soleils et des chats (sa façon à elle de marteler qu’elle en veut un). Le temps de renverser la bouteille d’encre de Chine sur le parquet et de créer une petite mer, noire, dans laquelle elle surnage. Le temps que le charme de la mélancolie tranquille des espaces infinis ne s’efface, pour faire place au désir d’autre chose. Encore.

De nouveau une île a poussé et Gabriella se traîne comme une baleine. Ma fille s’attend à ce que de l’eau sorte du nombril de sa mère parce que j’ai eu le tort de faire cette plaisanterie tout haut. Dehors il fait froid. Le jour et la nuit se confondent. Ici, on touche au bout du monde, au bout du Temps, au bord des repères de l’espace. A minuit il fait jour, un jour étrange, un jour comme la nuit. C’est le décalage horaire permanent. Ca me rappelle le « King of Seas », la vie ni arrêtée ni en mouvement. Une nuit j’ai rêvé. J’ai rêvé dans ma langue natale. Au matin, à mon réveil, je me suis assis dans mon lit et suis resté 12


là sans bouger pendant de longues minutes. Hébété. J’ai su que les mots m’étaient revenus. Je me suis tourné vers Gabriella qui me regardait d’un air drôle. Elle m’a dit qu’elle venait de perdre les eaux. Retour aux sources. La marée ramène toujours ce que l’on croit perdu.

Les mots ont coulé de moi comme des larmes, goutte à goutte salé tranquille et silencieux. Ils ont inondé le papier, se sont mêlés à l’encre pour donner de nouvelles formes aux dessins. Ma fille criait dans l’appartement : « Regarde, Maman ! La femme dans l’histoire de Papa, elle porte le même prénom que moi ! », sans savoir que Flaminia existait réellement. Soudain Flaminia a ouvert la bouche pour dire des mots qui faisaient rire ma femme, ma fille et mon fils, puis qui les rendaient graves, puis qui les faisaient pleurer en silence. Des mots étranges, inconnus, des mots primitifs, les mots issus d’une île pour dire l’inexprimable : l’amour, la haine, la souffrance ; l’exil, l’enfance, l’errance ; le rêve ; le doute. Ce troisième tome connut un succès retentissant. Des prix, des questionnements, des débats, toute chose qui ne me concernait pas. L’histoire, peu à peu, m’échappait, voguait loin de moi, éparpillait dans le monde les noms, les visages, les lieux de jadis. Puisqu’elle partait de son côté, il était temps peut-être de reprendre la route.

Encore nous avons voyagé. Partout, ailleurs. Faisant des boucles, des cercles, entrecroisant nos chemins. Rêvant de futurs voyages, de terres à déchiffrer. Faisant tourner les mappemondes et danser les pages des atlas. Sautant des pays, traversant des espaces et soudain, posant nos bagages sans trop savoir pourquoi ici et pas là-bas. Sur la route, souvent, nous retrouvions des amis et nous étions pour eux, famille nomade et vagabonde, leur île exotique. Et puis ce fut l’heure des retrouvailles avec les Fadrop. Avant de monter les marches qui menaient à leur appartement, je suis resté un moment les mains sur les hanches à contempler la façade. De quoi avais-je l’air alors ? D’un animal, d’un homme ou d’un enfant ? Avais-je encore, 13


après tout ce temps, le même regard qui ripe, qui effleure, qui glisse ? Gabriella s’est tournée vers moi et nous avons grimpé l’escalier en nous donnant la main. Finalement ce que je craignais (ou ce que j’attendais) ne s’est pas produit. Ignam ne savait plus rien de l’île. Cela faisait bien longtemps qu’il n’en avait plus de nouvelles. Mon père et ma mère étaient-ils encore vivants ? Je n’eus même pas à poser la question. Il n’en avait pas la moindre idée. L’aurais-je seulement posée cette question ? La réalité était-elle faite pour dissoudre mes illusions ? La vérité devaitelle toujours gagner ?

Parfois je rêve de mon île et je sais désormais que c’est du fantasme de mon île que je rêve. C’est mieux ainsi.

Depuis quelques années, Gabriella, Flaminia, Antonio et moi habitons à quelques mètres de notre tout premier appartement, lorsque nous n’étions qu’à deux. J’ai publié quatre autres tomes et on m’invite à donner des conférences un peu partout. Je voyage donc souvent, seul, ma valise marron à la main. On me pose beaucoup de questions sur la langue que j’utilise dans mes ouvrages. On me demande fréquemment pourquoi je refuse toute traduction. On essaie à tout prix de me faire dire quelques mots. Même si je le voulais, j’en serais bien incapable. Bien sûr ils ne me croient pas. Et pourtant, cette langue ne peut plus sortir de ma bouche. C’est une langue de doigts à présent que seuls parlent les personnages de mes dessins. Je ne suis pas leur interprète ; je suis leur scribe. On m’interroge sur cet enfant que je dessine de page en page et sur cette île fantomatique qui le suit, le précède, l’entoure. On me dit que c’est ma conscience. On décline les symboliques. Puis, finalement, on me dit que ce petit garçon, c’est moi, que c’est mon histoire que je raconte. La dernière question est toujours : « Qu’y a-t-il entre les cases ? » Que répondre à cela ? Il n’y a rien entre les cases ou il y a tout mais ce n’est pas à moi de le dire. Tout est là. Rien de plus, rien de moins. Juste ce qu’il faut, comme il faut. Je ne cherche pas à expliquer, encore moins à décrypter. J’écoute 14


mes voix profondes, intimes et je raconte. Je raconte comme ma mère le faisait pour moi. Elle n’inventait rien, ma mère. Elle transmettait. Parfois elle brodait un peu, mettait de la couleur, elle ôtait ou elle ajoutait mais elle n’inventait rien. Les légendes ne s’inventent pas ; elles naissent. Je rentre retrouver ma famille avec le vague sentiment d’avoir à la fois déçu et contenté mon auditoire. C’est que tous veulent savoir et que tous veulent ignorer.

Flaminia et Antonio me questionnent de plus en plus sur mon île, leurs grands-parents, mon enfance. Difficile de les botter en touche en les renvoyant à mes bandes dessinées. Gabriella me dit qu’il va bien falloir y retourner un jour, là-bas. Affronter la réalité. Mais ce n’est pas la réalité que j’ai peur d’affronter ; c’est mon rêve. Tout le monde me pousse dans cette direction. Et pourtant je sais que si je remets les pieds sur cette île, j’arrête de dessiner, et j’ai encore des dessins qui poussent en moi. Le petit garçon n’a pas fini d’explorer, Flaminia de percer le secret de la boîte blanche. Ma mère m’avait dit que ça ne comptait pas ce qui n’arrivait qu’une fois. Je partais une fois de l’île, j’y reviendrais une fois. Elle avait raison. Je retournerai une seule fois sur mon île et n’en partirai plus. Il n’y aura pas de deuxième départ.

Parfois je rêve d’une île. Je rêve de mon île, de toutes les îles. Je rêve d’une île sublime et sublimée. La quintessence d’une île. Je rêve de toutes nos îles, nos îles dans nos mers intérieures. SabrinaMessing.

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