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r i e n à v o i r (le pér i - m u s é e ou la rencontre du m arc he u r et d u voye u r au c œ u r d u refoulé d e l a m é tro p o l e ) R o n a n p ro j e t ra p p o r t borderline

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K e r o u l l é fi n d’é t ud e s d e p résen ta tio n ensa nantes 2019


Ronan Keroullé - projet de fin d’études - rapport de présentation

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de2 - espaces critiques architectures et urbanités à l’épreuve de la métropolisation équipe enseignante : Sabine Guth (coord.), Petra Marguč, Kantuta Quiros, Loïc Touzé, Maëldan Le Bris Durest ensa Nantes- juin 2019


remerciements Merci à Sabine et Petra, ainsi qu’à Maëldan, Kantuta et Loïc, pour vos regards affûtés et votre bienveillance semaine après semaine. Merci aux étudiant.e.s Borderline, pour les moments d’échanges, de joie et/ou de panique, partagés autour d’un « café (ou apéro) philo  », d’une cimaise, d’une bière... Et un merci particulier à Mathilde, pour la précieuse expertise sans faille et sans langue de bois tout au long du semestre. Merci à Raphaël, aux copains, et aux copines. Enfin et surtout, merci à mes grands-parents, pour tous les moments passés au 36, rue Jean Mermoz.


« Délaissé serait ce pour qui ou pour quoi on n’a plus d’égards. L’espace de la cité est ou devrait être l’espace de l’égard, du plus grand égard possible. Étymologiquement, le régime de l’égard est lié à celui du regard, tout comme l’un et l’autre le sont avec celui de la garde et de la sauvegarde. Est gardé ou sauvegardé ce qui est regardé et le temps d’un regard est toujours celui d’un égard : selon ce schéma, les zones délaissées, échappant par nature au régime de l’égard et se retrouvant de la sorte à l’opposé des secteurs dits sauvegardés, devraient échapper aussi au(x) regard(s). »

Jean-Christophe Bailly

« Il ne faut pas montrer, mais simplement donner envie de voir. » Agnès Varda


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m a t i è r e s

avant-propos b o r d e r l i n e / p.9

introduction p é r i - m o u t o n / p.15

I / la rencontre du moche et de l’intime (du décalage entre une expérience irréductible du territoire périurbain et ses représentations)

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s a r d i n e s g r i l l é e s / p.22

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m a u va i s e p r e s s e / p.24 amalgames (24)

l a i d e u r, c o n s u m é r i s m e e t e n t r e - s o i ( 2 6 )

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p l a n s g u i d e s e t b o n n e s i n t e n t i o n s / p.28 doubles discours (28) «nouveaux regards» (30) anesthésie générale (33)

I I / l a re n c o n t re d u voye u r e t d u m a rc h e u r (La construction d’une posture, entre architecte lecteur et partageur)

01 /

a p p r e n d r e à l i r e / p.39 vo i r l a v i l l e t e l l e q u’ e l l e e s t ( 3 9 ) i t ’s h a r d t o b e d o w n ( 4 2 )

02 /

g é n é r o s i t é / p.44

l’architecture des possibles (44) i t ’s h a r d t o b e d o w n ( 4 6 )

III/le périmusée (Ou la rencontre du marcheur et du voyeur au cœur du refoulé de la métropole)

01 /

m i s e e n m o u v e m e n t / p.53

photograhies 02 /

/ p.57

e t s i . . . / p.99

Médiagraphie (de combat)

/ p.102


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J. Mendez Blake, The castle, 2007 (ou l'impact d'un livre)

« The castle (ou l’impact d’un livre) » Borderline 2019 - Consignes pour les 23 et J24 maie n d e z B l a k e , 2 0 0 7 . M

DEVELOPPEMENTS DU PROJET #1 ECRITURES FORMES MATIÈRES Il s'agit de poursuivre le développement des projets en mettant à proft les affchages de la semaine dernière, qui seront à amender au fur et à mesure de manière à approcher progressivement un état fnalisé de vos démarches aux moments des présentations fnales. La production de maquettes, prototypes, échantillons... est bienvenue. Guidelines : - mobilisation de toutes les échelles pertinentes pour concevoir et comprendre le projet - articulation de toutes les composantes d'une démarche de projet : Mais qu'est-ce 1 observation et analyse qui va faire 2 enjeux et problématique œuvre dans 3 hypothèse(s) et spéculations votre projet ? 4 développements et aussi : pour qui ? Niveau d'action / degré de réalité - faisabilité ? Avec quels moyens ? Matérialité ? Représentations clés ? Fragment ou détail signifcatifs ? S’agit-il d’edifer un batiment, d’organiser la transformation progressive d'un territoire, de concevoir un dispositif-type et reconductible, de mettre en œuvre une utopie concrete... ? La visee est-elle pragmatique, operationnelle, critique, performative, speculative... ou tout cela ? Quel produit votre projet genere/vise-t'il ? Quelle place cette chose occupet'elle dans un processus ? Est-elle revelatrice ou levier de dynamiques ? Comment votre conception articule-t-elle mise en forme materielle et tactique transformatrice ? Est-elle capable de resonner et d'agir à de multiples niveaux ? ...

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BORDERLINE le projet architectural comme posture critique et recherche en action

« penser l’impensé, désobéir à la limite, la frontière comme méthode. » 

Contexte pédagogique Le studio de projet Borderline a pour visée d’offrir le goût et les moyens d’une pratique de la conception architecturale et urbaine émancipée, consciente et engagée. Son assise méthodologique est constituée par le domaine d’étude « Espaces critiques : architectures et urbanités à l’épreuve de la métropolisation », dont l’un des principaux enjeux est l’élaboration d’une approche critique du conditionnement des acteurs, des logiques de projet et des formes architecturales et urbaines, qui sont à l’œuvre aujourd’hui (cultures professionnelles, banalisation des enjeux sociétaux, ségrégations...). Dans ce cadre sont imaginés et expérimentés des processus de projet capables de saisir et dépasser ces conditionnements, pour appréhender les enjeux de rupture et de transition qui animent et modèlent le monde contemporain.

Objectifs pédagogiques L’objet de son enseignement est le projet architectural, dont il s’agit de construire non seulement les attendus et la nature des transformations visées mais aussi les moyens et les outils qui soutiennent et servent son action. Travaillé dans sa capacité à condenser des échelles multiples et des questions parfois contradictoires, il est exploré et développé dans un

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état d’esprit de dévoilement des modes de productions actuels de l’architecture et de la ville. En ce sens, il ne s’agit pas de répondre explicitement à une demande de type professionnalisant ou de type agence, mais plutôt de mener une investigation prospective à court terme : le projet comme recherche et expérimentation permanente. Selon cette hypothèse peuvent être proposées des formes de recherche expérimentales, mobilisant des méthodologies d’écriture, d’enquête, de restitution du savoir et de formalisation issues d’autres disciplines, empruntant aussi bien à des démarches artistiques que scientifiques. C’est pourquoi cet enseignement repose sur une équipe associant des représentants des différents champs de l’enseignement, et intégrant des profils et des compétences rares dans une école d’architecture : Loïc Touzé, artiste chorégraphe, et Kantuta Quiros, critique d’art et commissaire d’exposition.

Méthode Le point de départ du travail de projet est le mémoire de master : qu’il soit déjà réalisé par l’étudiant en Master 2, ou en cours d’élaboration pour l’étudiant en Master 1 ; et quelque soit sa filiation disciplinaire d’origine et le séminaire de mémoire dans lequel il prend ou a pris place. Cette matière donne lieu à la formulation d’une question de projet, qu’il s’agit d’inscrire dans le territoire nantais ; ce qui oblige à l’énoncé d’une pensée problématisée et au décentrement des références du mémoire qui seraient elles-mêmes situées (mais ailleurs). Développée dans un état d’esprit d’élargissement du champ des possibles, impliquant la relecture des composants

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classiques du processus de conception du projet, cette approche prend appui sur un triple protocole d’interrogation, qui incite au déplacement du regard et au choix de son propre positionnement. - La frontière comme méthode : Décentrer le regard, donc le questionnement. Etre borderline de sa discipline pour travailler avec les autres, ou envisager la frontière comme un espace physique et imaginé, comme un lieu de passage, de traduction, d’entre-deux, et comme une occasion singulière de production de savoirs et de formes. - Penser l’impensé : S’intéresser aux situations qui apparaissent négligées ou en creux de la fabrication de la ville - angles morts de l’architecture et de l’urbanisme, hors champs des habitudes de production du projet, de ses réglementations, de son cadre marketing... - Désobéir à la limite : Remettre en cause les cadres juridiques pour revenir à l’esprit de la loi, inventer des ruses et des détournements, jouer l’ambiguïté, hybrider le générique et le théorique. Tout au long du studio, l’étudiant.e se voit proposer une succession d’étapes comme autant de tests ou retours sur la démarche en cours. Il/elle fait ainsi l’expérience d’une série de mise à l’épreuve : celle d’un travail déjà réalisé par l’étudiant.e / de la dimension projective d’une question issue du travail de mémoire / et enfin d’un positionnement de l’étudiant.e dans le travail de projet.

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Organisation du studio de projet Le studio intègre plusieurs temps forts. Phase 1 : À partir du travail de mémoire en cours ou réalisé, déploiement de manière individuelle d’une question (une problématique et une programmation comme objet d’étude de cette problématique). Cette phase comprend en particulier une immersion dans le festival Dansfabrik, à Brest. Phase 2 : À partir de la double approche d’un état de l’art précis et documenté et de premières intuitions formelles, le programme/question est mis à l’épreuve du protocole d’interrogation du studio de projet : La frontière comme méthode / Penser l’impensé / Désobéir à la limite. Phase 3 : Reformulation critique de la problématique dans la projection d’un dispositif / d’une forme architecturale qui puisse condenser dans le détail les diverses occurrences de la question posée. L’articulation des positionnements théoriques, critiques et formels issus de la problématique déployée constitue le travail de PFE pour les étudiants de S10.

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Attendus A la fin du studio de projet l’étudiant.e aura su mobiliser son travail de mémoire vers une problématique de projet. Il/elle aura su identifier et proposer un territoire d’étude en cohérence avec sa problématique de projet. Il/elle aura su articuler de manière critique les acquis du mémoire, la définition de son territoire d’étude et les questions architecturales et urbaines contemporaines. Il/elle aura su initier un travail de recherche-action par le projet d’architecture.

L’ équipe enseignante.

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PÉRI-MOUTON

« L’architecture de Lacaton et Vassal, c’est celle d’un espace minimum et de son contradictoire. Ainsi dans la plupart de leurs projets s’opposent : d’un côté, un espace strictement pensé et organisé qui pourrait s’inscrire dans la continuité du projet moderne ; de l’autre, un espace supplémentaire, un espace inassignable. D’un côté, l’espace du probable ; de l’autre, l’espace de l’improbable et des possibles »1 C’est à ce concept d’architecture des possibles (et en particulier au cas de l’école d’architecture de Nantes) et à sa mise en œuvre, sa réalité tangible, que s’intéressait mon mémoire de master, « L’architecture du hors-étude – entre configurations architecturales et spatiales, l’ensa Nantes à l’épreuve des coulisses étudiantes ». Contre toute attente, il ne sera pas question de travail de mémoire de master, de sujet de mémoire de master, ni même 1. SCOFFIER Richard, «Lacaton & Vassal : l’espace et son double, manières de construire des mondes», conférence donnée le 1er mars 2014 au Pavillon de l’Arsenal à Paris.

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de problématique de mémoire de master dans les pages qui suivent, et qui s’apprêtent à installer le décor – les décors même, car ils sont multiples, desquels émerge ce projet de fin d’études (mais peut-être poursuivrez-vous votre lecture suffisamment loin pour que ledit mémoire, par surprise et sans détours, ressurgisse à la surface). Ce travail s’ancre dans une expérience d’une toute autre nature, et bien plus intime – en l’occurrence, les vacances que je passais, enfant, chez mes grands-parents dans le nord de Nantes – et qui presqu’insidieusement, s’immisça dans mes productions et réflexions depuis mon arrivée à l’école d’architecture en 2014. Ce « projet de fin d’études », vu ici moins comme la production d’un objet fini certifiant l’achèvement de cinq ans d’études que comme la présentation à un moment T de l’état d’avancement de la construction d’une posture et de sa potentielle concrétisation, comme une ouverture vers de multiples possibles ; ce projet de fin d’études donc, fut alors l’occasion de creuser, de tirer les fils de cette attraction intuitive et croissante ressentie pour des territoires que l’on regroupe communément sous une appellation :

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Un jour, il y a deux ans, alors que nous arpentions les rues de logement pavillonnaire de Brains, en périphérie de Nantes, un enseignant me dit, en citant Eric Chauvier : « Périurbain ça ne veut rien dire ! C’est mettre une chèvre à côté d’un mouton et l’appeler ‘‘ périmouton ’’ ! »

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Tout comme le souvenir des vacances chez mes grandsparents, cette phrase bien sentie s’enracina profondément dans ma mémoire, et vint conforter cette intuition latente : celle que les périphéries des villes auraient peut-être encore quelque chose à nous apprendre. En questionnant les représentations collectives des périphéries des villes, les choix actés relatifs à leur aménagement, puis en se positionnant par rapport à des travaux références en termes de regards – car c’est avant tout de regard dont il sera question - portés sur les territoires2, ce rapport de présentation verra l’émergence d’un projet : Le péri-musée ou la rencontre du marcheur et du voyeur au cœur du refoulé de la métropole.

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2. Au sens large du terme, pas uniquement périurbains.

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photographie : Calusa Beach, archipel des Keys, Floride, États-Unis, mai 2018


I / l a renco ntre d u m o che et d e l’ int im e du décalage entre une expérience subjective et irréductible des territoires périurbains et leurs représentations collectives


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« Pauvre banlieue parisienne, paillasson devant la ville où chacun s’essuie les pieds, crache un bon coup, passe, qui songe à elle ? Personne. Abrutie d’usines, gavée d’épandages, dépecée, en loques, ce n’ est plus qu’ une terre sans âme, un camp de travail maudit, où le sourire est inutile, la peine perdue, terne la souffrance. Paris, «le cœur de la France», quelle chanson ! quelle publicité ! La banlieue tout autour qui crève ! Calvaire à plat permanent, de faim, de travail, et sous bombes, qui s’en soucie ? Personne, bien sûr. Elle est vilaine et voilà tout. »

Louis-Ferdinand Céline (1943)

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01_SARDINES GRILLÉES

C’est la première image que j’ai toujours eu de Nantes : les concessionnaires automobiles du début (ou de la fin, c’est selon) de la route de Vannes. Nous nous rendions plusieurs fois par an chez mes grandsparents, soit comme étape de passage sur le chemin des vacances, soit pour y passer quelques jours, pour Pâques et Noël, si nous les fêtions chez eux, c’est-à-dire une année sur deux. Nous partions le vendredi soir, après que mon père soit rentré de son travail, que nous ayons tous rapidement dîné, et que mes frères et moi nous soyons douchés. Vers 19h30, nous nous glissions sur la banquette arrière de la voiture – et c’était là l’un de nos moments préférés du week-end – vêtus de nos pyjamas, et nichés sous trois couvertures jaunes que nous nous amusions à réclamer avant chaque départ. Aussi, j’étais rarement éveillé lorsque nous quittions le Finistère. Mes yeux se rouvraient 2h30 plus tard (2h45 s’il y avait eu de la circulation) alors que des lampadaires - annonciateurs d’une arrivée imminente – faisaient leur apparition sur le bord de la route.

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Passés les concessionnaires automobiles venait la ligne de tramway, puis Auchan et sa grande galerie, Mistigriff (un magasin de vêtements bon marché), un restaurant (qui a dû changer de nom et de propriétaire au moins cinq fois depuis que je le connais), enfin, passés les HLM du quartier de Plaisance, et la boulangerie aujourd’hui fermée, c’était l’arrivée au 36, rue Jean Mermoz. Il m’arrivait aussi d’y passer une ou deux semaines chaque été, seul, en compagnie de mes grands-parents. J’en garde un souvenir joyeux, de journées à lire dans le jardin bien entretenu, à humer l’odeur des sardines grillées qui emplissait régulièrement l’atmosphère calme de la rue le soir, d’aller-retours chez les voisins, de marches avec ma grandmère, qui avaient pour destination soit l’église Sainte Thérèse pour la messe du samedi soir, soit le marché des Américains le mardi matin. Des tickets de bus et de tramways que je conservais précieusement. Je n’avais alors pas conscience que j’expérimentais ce qu’on appelle communément le périurbain. Je m’amusais simplement de me trouver là, à la croisée d’immeubles et de maisons, de zones commerciales et de parcs, de petites rues où la priorité, par un accord tacite, revenait aux piétons (et surtout aux enfants) qui côtoyaient de grands boulevards où s’embouteillaient bus, automobilistes et tramways.

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02_MAUVAISE PRESSE

Il n’est cependant que très rarement question de sardines grillées et de ballades au marché dans les représentations communes des périphéries des villes françaises. Loin de moi la prétention de livrer ici une analyse approfondie des mécanismes de construction de l’imaginaire collectif auquel renvoie le périurbain – de nombreux chercheurs se sont récemment saisis de ces territoires qui semblent parfois « condamnés à une critique perpétuelle » 1 – mais il me semblait toutefois nécessaire de souligner le décalage observé et ressenti entre les représentations d’un espace, et son vécu intime, subjectif, irréductible. Amalgames Le discours médiatique joue un rôle primordial dans la construction de ces représentations collectives dont se nourrit

1. LE NECHET Florent, NESSI Hélène, TERRAL Laurent, « Changement de regard sur le périurbain, quelles marges de manœuvre en matière de durabilité ? », Géographie, Économie, Société, Lavoisier, 2016 [en ligne]

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la doxa : en 2009, Gérald Billard et Arnaud Brennetot 2 mettaient en exergue le manque de finesse voire même les jugements de valeurs qui transparaissaient dans les analyses et propos diffusés par les médias généralistes, dès lors qu’ils se sont emparés de la « question périurbaine » 3 au milieu des années 1990. Le terme en lui-même pose déjà question : « périurbain ». Comme une première sanction pour ces territoires, un refus de leur reconnaître une identité propre et singulière, une condamnation à n’exister que par rapport à une sacro-sainte ville-centre, qui serait, elle, détentrice d’un bonne façon de fabriquer la ville. Éric Chauvier (et son « périmouton ») rendait compte avec justesse de ce phénomène : « Il comprenait que l’adjectif « périurbain » ne désignait rien de précis et, au demeurant, ne désignait pas grand-chose si ce n’était, étymologiquement, la périphérie de la ville ; il s’agissait par conséquent d’une boîte noire ; par contre, affirma-t-il, ‘‘  l’usage de ce mot est tout à fait clair, il révèle une stratégie destinée à amalgamer ce qui ne saurait l’être - c’est-à-dire nousmême - afin de nous contrôler sans limite ’’. » 4

2. BILLARD Gérald, BRENNETOT Arnaud, « Le périurbain a-t-il mauvaise presse ? Analyse géoéthique du discours médiatique à propos de l’espace périurbain en France », in Articulo n°5, 2009 [en ligne] 3. CHARMES Éric, LAUNAY L. et VERMEERSCH S., « Le périurbain, France du repli ? » in La Vie des idées, 2013 [en ligne] 4. CHAUVIER Éric, « Contre Télérama », Editions Allia, 2011, 64p C’est pourquoi il sera fait usage dans ce mémoire des pluriels territoires périurbains, périphéries urbaines, ou encore périurbains (plutôt que de son singulier qui pourrait laisser croire à l’existence d’un seul type de territoire périurbain aux caractéristiques clairement définies).

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Laideur, consumérisme et entre-soi Il est alors presque comique d’observer l’imagination et la pléthore de périphrases (!) que la presse écrite est capable de déployer lorsqu’il s’agit de traiter des périphéries urbaines 5 : si Le Monde évoque des « nappes urbaines de plus en plus déstructurées », « des zones pavillonnaires tentaculaires » et « une déferlante de « ‘‘ néo-ruraux ’’ », Libération nous parle de « la France qui dit non » et de « la gangrène urbaine ». Pour Les Echos et l’Express, les périphéries des villes sont « un pays invisible », « un entre-deux anonyme », tandis que Le Figaro préférera les qualifier de « périphéries de nulle part », de « déserts français de solitude », voire même de « no man’s land ». Eric Charmes disait du « périurbain » que « lorsqu’il n’est pas renvoyé à sa laideur, à l’aliénation consumériste ou à l’entre-soi, il est présenté comme une terre de relégation, le cœur de la ‘‘  France périphérique  ’’ et le haut-lieu du vote ‘‘  protestataire  ’’  »  6 : l’analyse et les relevés de Billard et Brennetot abondent en son sens. En 2010, Télérama enfonçait le clou en titrant « Halte à la France moche ! ». Si le contenu de l’article en question7 présentait un certain intérêt (en remobilisant notamment les travaux de David Mangin8), son parti pris n’en était pas moins terriblement révélateur de la réticence – aussi bien de la part de médias aux lignes éditoriales de gauche ou de 5. BILLARD Gérald, BRENNETOT Arnaud, op.cit. 6. CHARMES Éric, « La revanche des villages – Essai sur la France périurbaine », Editions du Seuil et La République des Idées, 2019, 105p 7. DE JARCY Xavier, REMY Vincent, « Comment la France est devenue moche ? », in Télérama n°3135, 2010 [en ligne] 8. MANGIN David, « La ville franchisée », Ed. de la Villette, 2004, 398p

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droite (Télérama, Libération, et Le Figaro et Les Echos par exemple) - vis-à-vis des territoires périurbains, réduits ici à un critère purement esthétique et érigés en problème sociétal majeur.

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03_PLANS GUIDES ET BONNES INTENTIONS

Il m’avait été donné de remarquer ce rejet presqu’unanime et décomplexé du dit périurbain bien avant de débuter mon cursus à l’école d’architecture de Nantes. Néanmoins, je n’avais jusqu’alors pas réellement conscience que les mécanismes à l’œuvre, à savoir la dramatisation du discours médiatique et les raccourcis régulièrement employés à l’encontre des périphéries des villes, avaient tôt fait de marquer les territoires périurbains comme des « anomalies condamnables »  1 non seulement dans les esprits du grand public, mais également dans ceux des responsables de leur aménagement. Doubles discours En effet, à une stigmatisation généralisée s’ajoutent des décennies de contradictions dans les discours et les annonces politiques auxquelles les territoires périurbains se retrouvent en proie :

1. DONZELOT Jacques, MONGIN Olivier, « Tous périurbains ! Tous urbains ! », in Esprit n°3-4, 2013, pp. 18-22 [en ligne]

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« Comment, par exemple, concilier l’ambition d’une meilleure maîtrise de l’urbanisation et de la dépense énergétique quand, à intervalle régulier depuis trente ans, des mesures sont prises pour aider et défendre l’accession à la propriété des ménages des couches moyennes et moyennes inférieures – que le jeu des marchés fonciers éloigne le plus des parties denses des agglomérations ? De la même façon, comment parvenir à l’objectif d’une ville plus dense alors que l’accroissement des vitesses de déplacement (et les efforts pour y parvenir) depuis 40 ans ont plutôt contribué à décloisonner les limites spatiales de nos activités quotidiennes ? […] Si les logiques d’installation périurbaines caractérisent des choix individuels, elles doivent aussi s’interpréter à la lumière de choix politiques qui, avec le recul, peuvent donner l’impression d’être allés à l’encontre des revendications actuelles pour une ville plus dense. » 2 La « gangrène urbaine » (pour reprendre les termes employés par Libération  3) pose problème à ceux qui se retrouvent aujourd’hui chargés de son aménagement, politiques, architectes et urbanistes : quid de ces villes du laisser-faire bâties suivant des logiques individualistes et consuméristes, où les zones commerciales côtoient des logements pavillonnaires en raquette, un ou deux échangeurs autoroutiers, et quelque quartier de logement social – que l’on a vidées (dans le discours du moins) de toute leur essence, sans chercher à étudier plus en détails les modes de fonctionnement, les évolutions et les

2. LE NECHET Florent, NESSI Hélène, TERRAL Laurent, op.cit. 3. BILLARD Gérald, BRENNETOT Arnaud, op.cit.

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pratiques habitantes qui s’y déploient, pour mieux s’attaquer à « ses piètres performances environnementales ou à son urbanisme faiblement régulé »4. Nouveaux regards Néanmoins, ces dernières années auront vu émerger un nouveau discours, dressant un portrait moins caricatural, plus nuancé et moins à charge des périphéries des villes, notamment à travers des publications de chercheurs de plus en plus nombreuses dénonçant l’injustice, et surtout la stérilité du procès fait au périurbain depuis maintenant une trentaine d’années. L’exemple illustrant le mieux la manière dont ces changements se traduisent est probablement la remise en 2016, à Sylvia Pinel 5 d’un rapport de près de 130 pages, «  Aménager les territoires ruraux et périurbains », rédigé sous la direction de Frédéric Bonnet6 et dont la ministre saluera l’inscription « dans les orientations politiques qu’elle défend : reconnaître les atouts et les spécificités des territoires périurbains et leur donner les moyens de concevoir leur propre modèle de développement. »7. De ces bonnes intentions (le rapport préconise une « reconnaissance des richesses et de la diversité du périurbain », « un renforcement du rôle des collectivités territoriales, des CAUE », et la mise en place, entre autres, de « moments de débats et de participation citoyenne ») naissent des initiatives qui, à l’instar du « Lab du Périurbain » mis en place par le 4. LE NECHET Florent, NESSI Hélène, TERRAL Laurent, op.cit. 5. Alors ministre du logement, de l’égalité des territoires et de la ruralité. 6. Architecte et grand prix de l’urbanisme. 7. [en ligne] URL : http://www.cohesion-territoires.gouv.fr/ amenagement-des-territoires-ruraux-et-periurbains-remise-du-rapportde-frederic-bonnet-a-sylvia-pinel

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CGET 8 en juillet 2016, visent à concrétiser cette volonté de « changement de regard » exprimée par le gouvernement. A l’échelle locale, des EPCI  9 enclenchent de grands projets et des processus de concertation et de réflexion en missionnant des équipes « pluridisciplinaires » d’architectes, de géographes, d’urbanistes, etc.10. Si on peut saluer l’évolution (en cours) des mentalités à l’égard des territoires périurbains, le fond même de certains projets qui voient le jour peut laisser perplexe : ces concertations et ces nouveaux regards semblent avoir des difficultés à ne pas tomber dans l’anecdotique ou dans des généralités consensuelles, faute d’engagement et d’affirmation d’une posture franche vis-à-vis des périphéries des villes. A Nantes par exemple, le cas du « projet global Nantesnord » lancé en 2016 illustre bien les limites d’un propos devenu politiquement correct, à savoir « redonner la parole aux habitants et reconnaître les richesses du périurbain » : les réunions où fusent les mots-clés écrits sur des post-its aux couleurs vives se traduisent par des « plans guides » une fois de plus aux intentions louables mais au goût de déjàvu : «  désenclavement », « cœur distributif du quartier », « armature paysagère inscrite dans le maillage » peut-on lire le long de flèches (où sont donc passées les « richesses du périurbain » ?), qui ont cependant le mérite d’avoir gagné en finesse depuis 2009, où les projets d’évolutions du quartier avaient été grossièrement résumés en zonages hasardeux, entre « mixité sociale » et « espaces publics de qualité ».

8. Commissariat Général à l’Egalité des Territoires 9. Etablissements Publics de Coopération Intercommunale 10. A titre d’exemple, on peut citer l’atelier « Mieux vivre ensemble dans le périurbain de Caen »

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«Les principales transformations à l’oeuvre dans le secteur Bout des Landes Bruyères du quartier Nord», CETE Ouest, 2009 [en ligne] URL : http://www. pays-de-la-loire.developpement-durable.gouv.fr/IMG/pdf/Atlas-Nantes-QuartierNord-Juillet-2009_cle06b91d.pdf

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Anesthésie générale Le décalage avec mon expérience personnelle ne se ressent pas uniquement au niveau des représentations collectives et de la stigmatisation dont les territoires périurbains sont victimes. Il est également palpable dans les manières dont les pouvoirs publics, les aménageurs s’en saisissent. Ces derniers ont toutefois compris que la question du regard que l’on porte sur les espaces sur lesquels on souhaite agir est primordiale. « Délaissé serait-ce pour qui ou pour quoi on n’a plus d’égards. L’espace de la cité est ou devrait être l’espace de l’égard, du plus grand égard possible. Étymologiquement, le régime de l’égard est lié à celui du regard, tout comme l’un et l’autre le sont avec celui de la garde et de la sauvegarde. Est gardé ou sauvegardé ce qui est regardé et le temps d’un regard est toujours celui d’un égard : selon ce schéma, les zones délaissées, échappant par nature au régime de l’égard et se retrouvant de la sorte à l’opposé des secteurs dits sauvegardés, devraient échapper aussi au(x) regard(s). » 11 Mais s’il est nécessaire d’accorder ces regards et par extension ces égards aux périphéries urbaines, il n’en est pas moins important (et c’est ce qui, à mon sens, manque cruellement dans les projets à l’œuvre) de se laisser toucher, habiter par ces territoires : Beatriz Preciado considérait qu’il était « nécessaire de mordre ou d’être mordu pour savoir […] de

11. BAILLY Jean-Christophe, « La phrase urbaine », Editions du Seuil, Fiction & Cie, 2013, 288p

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prendre le risque de l’alchimie ».12 Que ce soit dans la manière dont les territoires périurbains sont perçus et représentés par ceux qui y sont étrangers, ou bien dans les décisions et dispositifs mis en place relatifs à leur aménagement, point de morsure, mais plutôt une anesthésie générale : si l’esthétique, au sens premier du terme (du grec aisthêtikós) stimule les sens, l’anesthésie, elle, (anaisthêsía) les oublie et les éteint : aussi, les regards sur les périphéries des villes - constamment renvoyées à leur prétendue laideur, mises à distance (physiquement et mentalement) – auraientils été anesthésiés ? A aucun moment, au cours de mes recherches, je ne retrouve ce qui me trouble, me touche personnellement dans ces territoires mal-aimés : c’est ce contact qui serait alors à (re) trouver. Faire en sorte que l’on soit avant tout touché par ces territoires. Il ne s’agirait pas de tomber dans une apologie naïve ou cynique pour éviter la critique méprisante (pour paraphraser Bruce Bégout13), mais plutôt d’accepter cette ambivalence : celle d’être à la fois, parfois tenté de se moquer, peut-être, et soudain d’être ému par la vie quotidienne qui s’organise dans les périphéries urbaines. Par le moche dont parlait Télérama (les échangeurs autoroutiers, les lignes haute-tension, les grandes surfaces et leurs parkings, les logements pavillonnaires) qui rencontre l’intime, l’échelle 1, celle de l’individu. Par les pratiques ordinaires qui côtoient le monumental des

12. PRECIADO Beatriz, « Savoirs_Vampires@War », in Multitudes n° 20, 2005, pp. 148-157 [en ligne] 13. BEGOUT Bruce, « La découverte du quotidien », Editions Allia, 2005, 506p

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infrastructures de la ville diffuse, ces espaces refoulés de la métropole, non codifiés et source de nombreux fantasmes (dont ceux des journalistes de Télérama). Par une odeur de sardines grillées d’un soir d’été. En tant qu’étudiant en architecture (qui plus est mordu par les territoires périurbains) et dans ce cadre de projet de fin d’études, quelle réponse apporter, non pas comme solution, mais comme pas supplémentaire dans la « réflexion périurbaine » à l’œuvre ?

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Photogramme: R O H M E R É r i c , « L’ a r b r e , l e m a i r e , e t l a m é d i a t h è q u e » , Les Films du Losange, France, 1992


II / l a renco ntre d u voyeur et d u marcheur la construction d’une posture, entre lecture du texte urbain et générosité architecturale


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01_APPRENDRE À LIRE

Voir la ville telle qu’elle est « Tout amateur de musique voulant démontrer l’universalité de ses goûts, fera entendre le même soir à ses amis, des morceaux de Scarlatti et les chansons des Beatles. Pourquoi ce même amateur acceptera-t-il de mettre dans son séjour – là même où il n’accepte aucune atteinte à sa sensibilité – ce qui le choque dans le paysage ? Pourquoi, s’offusquant de la vulgarité des paysages commerciaux, soutiendra-t-il toute action tendant à restreindre la taille des panneaux d’affichage, pensant par là même que toute défense d’une « bonne architecture » passe par le contrôle de l’esthétique commerciale ? Un tel amateur est-il connaisseur en matière d’Architecture ? Pourquoi accepte-t-il la musique pop quand il rejette l’architecture pop ? »1

1. IZENOUR Steven, SCOTT BROWN Denise, VENTURI Robert, « L’enseignement de Las Vegas », Architectures + Recherches, 1977, 190p

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Robert Venturi, Denise Scott Brown et Steven Izenour ne sont pas étrangers au changement de paradigme, aux « nouveaux regards » que l’on veut aujourd’hui poser sur des territoires longtemps méprisés comme les périphéries des villes. (Peutêtre même est-il devenu plus compliqué d’accepter la musique pop que l’architecture pop : alors que, après lecture de l’extrait ci-dessus (et une journée sans doute un peu trop longue), je faisais part à une amie du parallèle qui me venait en tête, à savoir mon intérêt pour les périphéries des villes, et le fait qu’il m’arrivait d’être aussi bien touché par Ariana Grande, une chanteuse de pop américaine, que par Beethoven, elle me corrigea aussitôt : « Oui mais tu vois, écouter Ariana Grande à l’école d’archi c’est pourri, c’est hyper mainstream. Alors que le périurbain c’est stylé, underground, urbex, alternatif tout ce que tu veux, ça part en photos Instagram sur des comptes un peu hipster pour avoir le plus de likes possibles. C’est presque une mode maintenant »). Mais même si porter un « nouveau regard sur le périurbain » se rapproche désormais de l’injonction, et que les démarches alternatives plébiscitées par une majorité d’étudiants en architecture ne le sont, de fait, plus vraiment, il convient de souligner l’origine même de ce qui fait la force, aujourd’hui encore, des travaux de Scott Brown et Venturi. « L’enseignement de Las Vegas » propose avant tout un nouveau rôle pour l’architecte, un nouveau rapport à la société dans laquelle il évolue. En 1968, alors qu’ils enseignent à l’école d’architecture de l’université de Yale aux Etats-Unis, Denise Scott Brown et Robert Venturi décident d’emmener leurs étudiants non pas à Rome comme la tradition le voulait, mais sur le strip de Las Vegas, une route commerçante qui traverse la ville, où ils se livrent alors à des relevés et à une analyse précise et méticuleuse, une documentation soignée de l’organisation

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spatiale, physique du « phénomène que constitue cet archétype de la rue commerçante » 2. Les critiques furent nombreuses, leur reprochant notamment de s’être fondés sur l’esthétique de la culture populaire pour développer les bases de projets architecturaux n’en étant que des « imitations ou des copies de deuxième ordre »3. Il n’est pas question ici de débattre de la qualité de la production architecturale de Scott Brown et Venturi. Mais force est de constater la richesse ainsi que l’inventivité de leur réflexion, qui, loin d’être une adoration candide de l’esthétique commerciale américaine et de son système capitaliste, accepte de regarder et de se laisser toucher par les territoires tels qu’ils sont, au contraire des pères de l’architecture moderne qui « tels des dieux, ne se considéraient plus comme engagés par rapport à la réalité urbaine mais par rapport à une utopie sociale et architecturale à réaliser »4. L’empreinte d’une telle étude fut déterminante sur la recherche en architecture, à l’image de travaux qui virent le jour par la suite, comme le non moins célèbre manifeste « New York Délire » de Rem Koolhass 5 : « Dans un cas comme dans l’autre, l’architecte se voyait en tout premier lieu dans le rôle de lecteur et d’interprète d’un agrégat culturel et urbain existant,

2. IZENOUR Steven, SCOTT BROWN Denise, VENTURI Robert, op.cit. 3. STIERLI Martino, « L’enseignement de Las Vegas : histoire d’une controverse critique », 2010 [en ligne] 4. Ibid. 5. KOOLHAAS Rem, « New York Délire », éditions du Chêne, 1978, 262p

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auquel on faisait appel ‘‘ rétroactivement  ’’ comme point de départ pour la constitution d’une théorie urbanistique. […] Venturi et Scott Brown ne s’intéressaient pas à la ville telle qu’elle doit être, mais à la ville telle qu’elle est effectivement. »6 It’s hard to be down Cette position d’architecte-lecteur est inhérente à la question de l’ordinaire, à l’échelle humaine : « Lire, c’est apprendre, apprendre à exprimer ce que l’on sait et, à partir de là, créer le désir d’affronter des éléments plus complexes. La lecture [du texte urbain] ne se réduit pas à une simple observation de la ville : elle permet de la décrypter, de l’interpréter, de l’analyser et de créer un vocabulaire et des notions partagées. Elle permet d’appréhender la ville en tant que construction à taille humaine, pour en déchiffrer l’organisation, l’histoire physique et sociale. »7 Ce rapport à l’échelle de l’humain, au quotidien n’est pas sans rappeler celui qui l’a inventé (le quotidien) : en effet, cette posture de lecteur résonne tout particulièrement avec le récit que Michel de Certeau livre dans le premier tome de « L’invention du quotidien »8, alors qu’il se souvient de son ascension du World Trade Center à Manhattan.

6. STIERLI Martino, op.cit. 7. NE PAS PLIER (association), « L’observatoire de la ville », 1998, URL : http://www.nepasplier.fr/citoyens/observatoire/observatoire.htm 8. DE CERTEAU Michel, « L’invention du quotidien – 1. Arts de faire », Editions Gallimard, 1990, 349p

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« Au 110e étage, une affiche, tel un sphinx, propose une énigme au piéton un instant changé en visionnaire : It’s hard to be down when you’re up. […] L’immense texturologie qu’on a sous les yeux est-elle autre chose qu’une représentation, un artefact optique ? C’est l’analogue du fac-similé que produisent, par une projection qui est une sorte de mise à distance, l’aménageur de l’espace, l’urbaniste ou le cartographe. La ville-panorama est un simulacre « théorique » (c’est-à-dire visuel), en somme un tableau, qui a pour condition de possibilité un oubli et une méconnaissance des pratiques. […] C’est « en bas » au contraire (down) à partir des seuils ou cesse la visibilité, que vivent les pratiquants ordinaires de la ville. Forme élémentaire de cette expérience, ils sont des marcheurs, Wandersmänner, dont le corps obéit aux pleins et aux déliés d’un « texte » urbain qu’ils écrivent sans pouvoir le lire. Ces praticiens jouent des espaces qui ne se voient pas ; ils en ont une connaissance aussi aveugle que dans le corps à corps amoureux. » A travers ce court extrait, De Certeau esquisse ce que pourraient être les limites d’une posture d’architecte comme seul lecteur de la ville. S’il faut prendre le temps de « lire » le territoire, il n’en est pas moins important de prendre garde à ne pas s’enfermer uniquement dans une position de « voyeur  » démiurge que rien ne touche, ou bien de « marcheur » aveugle sans accès au texte urbain dans lequel il s’inscrit, mais de trouver des moyens de lier habilement les deux, pour sortir de l’anesthésie évoquée plus tôt dont les périphéries urbaines sont victimes.

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02_GÉNÉROSITÉ

L’architecture des possibles Cette double posture, je l’évoquais déjà lors de mon travail de mémoire de master : à travers l’étude du bâtiment de l’école d’architecture de Nantes et des pratiques des étudiants qui s’y déroulent, se dévoilait la mise en relation de l’espace conçu, l’espace représenté dont parlait Henri Lefebvre1, et l’espace vécu, l’espace de représentation. Autrement dit, la configuration architecturale (les interactions entre les éléments d’un ensemble architectural, des espaces matériels et de leurs fonctions prévues par un plan selon un certain type d’architecture) et la configuration spatiale (le processus et résultat des interactions entre les sujets et les emplacements matériels ou virtuels qui créent des espaces en réponse aux besoins humains, une configuration changeante car elle dépend des expériences, actions et interactions des sujets)2. 1. LEFEBVRE Henri, « La production de l’espace », Anthropos, 1974 2. ALBERO Brigitte, GUERIN Jérôme, YUREN Teresa (dir.), « Modèles de formation et architecture dans l’enseignement supérieur. Culture numérique et développement humain », Editions Raison et Passions, 2018, 359p

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Ce qui se jouait dans ce travail de recherche, c’était donc la rencontre d’une expérience de marcheur (les 4 années d’études que j’avais alors passées dans le bâtiment, ainsi que celles d’autres étudiants) avec des concepts, des intentions d’architectes (les voyeurs), comme une tentative de donner à voir, de donner accès à ce que je nommais les « coulisses étudiantes » (au sens Goffmanien du terme3), aux pratiques quotidiennes des étudiants qui ont lieu dans l’immensité de l’architecture manifeste de Lacaton et Vassal : l’architecture des possibles. Dans ce travail de mémoire émergeaient déjà les prémices d’une posture d’architecte : être lecteur, oui, mais également partageur, pour donner aux autres, pour donner envie de voir (sans montrer du doigt). Une dimension généreuse donc, qui résonne avec les travaux de Lacaton et Vassal, et « l’appétit d’usages » qu’ils entendaient susciter, et également avec une de leurs références de toujours, le Fun Palace (un projet (qui ne vit pas le jour) du début des années 1960, de Cedric Price et Joann Litllewood, d’un immense espace où littéralement tout serait possible, ni plus ni moins : rêver, faire la fête, organiser la révolution, ou ne rien faire du tout), des démarches s’attachant tout particulièrement à la recherche de la bonne dose d’intentionnalité : comment en faire assez sans en faire trop ?

3. GOFFMAN Erving, « La mise en scène de la vie quotidienne » Tomes 1 et 2, ed. Minuit, 1973, 255p

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Prendre de la hauteur Dans un registre aux liens plus évident avec les regards portés sur les périphéries des villes, où il serait alors question de susciter un appétit non pas d’usages (quoique) mais de (re-) découverte des territoires périurbains, on peut penser au précurseur Patrick Geddes (biologiste et sociologue écossais du début du XXe siècle) et à ses outlook towers, ces tours d’observations pédagogiques visant à éduquer (sans aucune condescendance) le regard du grand public sur son territoire, en donnant accès à ce qui n’était alors réservé qu’aux architectes, urbanistes, et autres cartographes. L’association Ne Pas Plier, plus récente (très active dans les années 1990-2000), s’inscrit également dans ce courant presque humaniste consistant à offrir au regard de nouvelles lunettes pour regarder la ville, et ce, presque littéralement dans le projet d’« observatoire de la ville » à Ivry sur Seine et ses « lunettes d’altitude » : « Dès que l’on n’est plus au ras du trottoir, la ville dessine un plan, des quartiers, des lieux structurés, des réseaux de transports. De mille manières, différentes à chaque occasion, en fonction des questions des participants, l’Observatoire donne à voir la ville non plus comme un indéchiffrable enchevêtrement de voies et de constructions, mais comme un système organisé que l’on peut comprendre et sur lequel on peut agir. Il n’est question que d’apprendre à « lire la ville ». L’idée n’est pas de transformer les habitants en experts mais de leur donner les outils nécessaires et les moyens d’expression indispensables à la formulation des questions qui les concernent, afin de pouvoir revendiquer et agir sur leurs vies citadines. C’est au niveau municipal que se trouvent d’abord nos vies et

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c’est là aussi que nous avons la possibilité d’exprimer nos rêves et de trouver les formes d’organisation pour les réaliser. »4 Face à la stigmatisation du périurbain bien ancrée dans l’opinion commune et aux « nouveaux regards » consensuels souhaités par les pouvoirs publics, il est donc plus que nécessaire d’affirmer une posture franche (ce qui ne l’empêche d’être bienveillante, et inversement) vis-à-vis des périphéries urbaines. Tout en s’inscrivant dans une histoire d’architectes lecteurs, partageurs, une posture se dessine, émerge. Donner accès. Donner à voir. Donner à lire. Prendre de la hauteur pour (re) trouver un contact. Prendre le temps de regarder les territoires périurbains. Ne pas avoir peur de s’en moquer. Ne pas avoir peur d’en être ému. S’étonner. Susciter un appétit nouveau chez ceux qui y sont étrangers, ceux qui les aménagent, et ceux qui y vivent.

4. NE PAS PLIER (association), op.cit. Photographie :« Les lunettes d’altitude » © Gilles Paté - 1998

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Photogramme: V E R T O V D z i g a , « L’ h o m m e à l a c a m é r a   » , Studio Dovjenko VUFKU, Union soviétique, 1929


III / l e p érim usée la rencontre du marcheur et du voyeur au coeur du refoulé de la métropole


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« - Quelqu’un a dit, c’est pas moi : ‘‘ il faut supprimer la peine de mort, sauf contre les architectes. ’’ - Mais, ce n’est pas la faute de l’architecte, c’est plutôt celle du maire. - Non mais de la part du maire c’est normal, c’est un politicard, mais un architecte devrait être un homme de goût. - Mais attends avant de juger ! Le projet est sans doute très respectueux du site. - Respectueux, tu as dit le mot ! Mais c’est ça qui est grave ! Au nom du respect on peut tout faire  ! On justifie le pire vandalisme ! J’aurais mieux aimé qu’on construise une tour en béton, un hangar en tôle ondulée, là les gens auraient pu se révolter, mais voilà c’est respectueux ! Alors on peut rien faire, on peut rien dire, c’est le moindre mal... Pourquoi le mal ? Pourquoi pas le meilleur bien ? » Eric Rohmer, « L’Arbre, le Maire et la Médiathèque » (France, 1993)

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01_MISE EN MOUVEMENT

Ce projet de fin d’études, est donc avant tout – vous l’aurez compris - l’occasion de tirer les fils d’une intuition, d’un trouble initial. « L’émotion est le signe même de la mise en branle de la pensée » écrivait Stéphane Delorme1. Des vacances au 36, rue Jean Mermoz au strip de Las Vegas, en passant par les articles de Télérama et les observatoires de Patrick Geddes, l’émotion jusqu’alors latente de ce souvenir d’enfance me met en mouvement. Elle me permet d’à la fois saisir ce qui se joue – une stigmatisation des périphéries urbaines, une anesthésie des regards qui leurs sont accordés, et par extension un manque d’égard sincère dans les projets qui leurs sont réservés - et ce qui pourrait être joué – « donner à voir, donner à lire les territoires, susciter un appétit nouveau chez ceux qui y sont étrangers, ceux qui les aménagent, et ceux qui y vivent ». Mais la mise en mouvement ne saurait être uniquement mentale. 1. DELORME Stéphane, « Paris brûle-t-il ? », in Cahiers du Cinéma n°755, 2019, p. 5

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J’ai eu l’occasion, au cours de mon cursus, d’explorer les périurbains nantais à plusieurs reprises : les maisons de la Bugallière nichées derrière le périphérique à Orvault, le quartier de Ragon à Rezé, son école maternelle et sa grande surface E. Leclerc, les pylônes électriques en bord de Sèvre à Vertou, ou encore les logements pavillonnaires de Brains, au sud de Nantes. Tant d’expériences comme tant de tentatives (inconscientes, fortuites ou parfois volontairement provoquées), déjà, de comprendre un peu mieux ce désir, cette volonté de traverser ces paysages étranges, d’arpenter ces territoires refoulés, diffus, mystérieux (voir carte ci-contre). C’est dans cette optique exploratoire que je décidai, au début de ce semestre exigeant l’inscription de notre réflexion dans la métropole nantaise, de profiter d’un rendez-vous qui m’amène à emprunter la ligne 2 du tramway, pour m’aventurer jusqu’à son terminus, aux alentours de la porte de Rennes, un territoire (des territoires plutôt) où je n’avais encore jamais mis les pieds. Pendant plusieurs semaines, je réitère le voyage, j’arpente, je relève, je dessine, je photographie ce qui m’interpelle, m’amuse, me trouble : « Décrire relève d’une construction d’une connaissance, une construction qui opère selon une volonté implicite, fondée sur l’horizon d’attente du sujet, à sa culture personnelle, à son intuition. […] « Dans la méthode de penser propre aux concepteurs dans l’exercice de la description, penser signifie enquêter, tâtonner, croire que l’on a trouvé et faire comme si, pour un temps, avant de recommencer le processus. »2 2. LELOUTRE Géry, « Le projet par la recherche – Décoder la méthode de pensée de la description comme projet », in « Recherche et projet : productions spécifiques et apports croisés », LACTH, ENSAPL, 2018, pp. 85-93

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De ce processus itératif, de ces tâtonnements, je retiens une collection de photographies. A travers elle, le territoire se réécrit, des correspondances apparaissent entre les images, et par ce biais, des détails qui n’en sont pas révèlent les richesses des territoires périurbains, et notre regard, parfois, atteint cette ambivalence, cette tentation du rire railleur, mais également l’apparition d’une émotion plus profonde, face à quatre statues d’aigle en pierre fièrement installées sur un muret protégeant le jardin non moins décoré d’une maison dans le quartier du Bois-Raguenet. A des chaises de jardin en plastique blanc et un pied de parasol, dans les jardins familiaux des Églantiers, semblant attendre le retour du soleil en une morne journée de mars. A un château d’eau imposant avec, à son pied, l’annonce austère d’une « salle festive ». A des pylônes électriques au loin. A une maison recouverte d’un bleu et d’un jaune vifs au milieu de la zone commerciale Grand-Val.

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Étendue des territoires photographiés aux alentours de la porte de Rennes

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02_ET SI ...

Rapidement, une idée apparaît de manière récurrente dans mes réflexions. L’idée– saugrenue de prime abord – d’un musée du périurbain, accompagnée de cette maquette conceptuelle rapidement produite : une extraction d’un fragment de territoire, monumentale, surplombant le nord de Nantes, une compression de tous les savoirs accumulés sur le sujet qui viendrait nourrir et se nourrir du territoire. Hors de question de muséifier les territoires périurbains, non, alors quoi ? Un péri-musée ? Qui serait au musée ce que le péri-mouton d’Eric Chauvier est au mouton ? Je repense alors à Jean Christpohe Bailly, qui, dans « La phrase urbaine », avait su trouver les mots pour parler de ces territoires délaissés, en évoquant la question du regard, de l’égard, de la sauvegarde. Il ajoutait : « Une gestuelle accordant à la ville des écarts où elle se retrouve, et où elle se réconcilie avec une image d’elle-même qui n’est ni celle de la grande dévoreuse d’énergies ni celle d’un combinat résidence-musée

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entièrement packagé, mais celle d’une ressource de surprises continue, d’un work in progress conscient de soi et lucidement ouvert à ce que l’avenir aura toujours d’inconnu. Transformer les actuels délaissés en postes d’observation de cette venue du temps, tel serait le programme d’un urbanisme non seulement réfléchi mais aussi pensif, un urbanisme auquel pour le moment nous ne pouvons toutefois que rêver. »1

1. BAILLY Jean-Christophe, « La phrase urbaine », Editions du Seuil, Fiction & Cie, 2013, 288p

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M é d i a g r a p h i e ( d e c o m b a t ) *

Livres BAILLY Jean-Christophe, « La phrase urbaine », Editions du Seuil, Fiction & Cie, 2013, 288p BEGOUT Bruce, « La découverte du quotidien », Editions Allia, 2005, 506p CHARMES Éric, « La revanche des villages – Essai sur la France périurbaine », Editions du Seuil et La République des Idées, 2019, 105p CHAUVIER Éric, « Contre Télérama », Editions Allia, 2011, 64p DE CERTEAU Michel, « L’invention du quotidien – 1. Arts de faire », Editions Gallimard, 1990, 349p GOFFMAN Erving, « La mise en scène de la vie quotidienne » Tomes 1 et 2, ed. Minuit, 1973, 255p IZENOUR Steven, SCOTT BROWN Denise, VENTURI Robert, « L’enseignement de Las Vegas », Architectures + Recherches, 1977, 190p

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m é d i a g r a p h i e

KAKLEA Lenio, « Encyclopédie pratique », Les Laboratoires d’Aubervilliers, 2018, 196p KOOLHAAS Rem, « New York Délire », éditions du Chêne, 1978, 262p LEFEBVRE Henri, « La production de l’espace », Anthropos, 1974 MANGIN David, « La ville franchisée », Ed. de la Villette, 2004, 398p MANTZIARAS Panos, VIGANÒ Paola (dir.), « Ressource et projet : Le sol des villes », MétisPresses, 2016, 254p OBRAS, Collectif AJAP 2014, « Nouvelles richesses », éditions Fourre-Tout, 2016, 417p PETITEAU Jean-Yves, « Nantes, récit d’une traversée – Madeleine Champ-de-Mars », éditions Carré, 2012, 284p SIETY Emmanuel, « Le plan au commencement du cinéma », Cahiers du cinéma, SCEREN-CNDP, 2001, 94p

* Articles et publications BILLARD Gérald, BRENNETOT Arnaud, « Le périurbain a-til mauvaise presse ? Analyse géoéthique du discours médiatique à propos de l’espace périurbain en France », in Articulo n°5, 2009 [en ligne] URL : https://journals.openedition.org/articulo/1372 CASANOVA Vincent, CONFAVREUX Joseph (dir.), « La France pavillonnaire », in Vacarme n°42, 2008, pp. 13-46

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CHARMES Éric, LAUNAY Lydie, VERMEERSCH Stéphanie, « Le périurbain, France du repli ? » in La Vie des idées, 2013 [en ligne] URL : https://laviedesidees.fr/Leperiurbain-France-du-repli.html DE JARCY Xavier, REMY Vincent, « Comment la France est devenue moche ? », in Télérama n°3135, 2010 [en ligne] URL  : https://www.telerama.fr/monde/comment-la-franceest-devenue-moche,52457.php DELORME Stéphane, « Paris brûle-t-il ? », in Cahiers du Cinéma n°755, 2019, p. 5 DONZELOT Jacques, MONGIN Olivier, « Tous périurbains  ! Tous urbains ! », in Esprit n°3-4, 2013, pp. 18-22 [en ligne] URL : https://www.cairn.info/revue-esprit2013-3-page-18.htm?contenu=article LELOUTRE Géry, « Le projet par la recherche – Décoder la méthode de pensée de la description comme projet », in « Recherche et projet : productions spécifiques et apports croisés », LACTH, ENSAPL, 2018, pp. 85-93 LE NECHET Florent, NESSI Hélène, TERRAL Laurent, « Changement de regard sur le périurbain, quelles marges de manœuvre en matière de durabilité ? », Géographie, Économie, Société, Lavoisier, 2016 [en ligne] URL  : https://hal-univ-paris10.archives-ouvertes.fr/hal-01640756/ document PRECIADO Beatriz, « Savoirs_Vampires@War », in Multitudes n° 20, 2005, pp. 148-157 [en ligne] URL : https://www.cairn.info/revue-multitudes-2005-1-page-147. htm?contenu=article

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m é d i a g r a p h i e

STIERLI Martino, « L’enseignement de Las Vegas : histoire d’une controverse critique », 2010 [en ligne] URL : https:// www.academia.edu/4775170/LEnseignement_de_Las_ Vegas_histoire_dune_controverse_critique

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Sites internet NE PAS PLIER (association), « L’observatoire de la ville », 1998, URL : http://www.nepasplier.fr/citoyens/observatoire/ observatoire.htm CGET, «Lab du périurbain», URL : http://periurbain.cget. gouv.fr/

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Films BENOOT Sofie, COTON Gilles, « La (Archibelge) », Playtime Films, Belgique, 2015

chaussée

ROHMER Éric, « L’arbre, le maire, et la médiathèque », Les Films du Losange, France, 1992 VERTOV Dziga, « L’homme à la caméra », Studio Dovjenko VUFKU, Union soviétique, 1929

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Je n’ a va is a lor s pa s conscie n c e q u e j’ e x pé rimenta is ce qu’on ap p e l l e com m unément le pér i ur b ai n .

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RIEN A VOIR - Ronan Keroullé  

Rapport de présentation de Projet de Fin d'Etudes - Ecole Nationale Supérieure d'Architecture de Nantes - 2019

RIEN A VOIR - Ronan Keroullé  

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