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Camille ABRAHAM


This is me. Just a flower does not choose its color. We are not responsible for what we have come to be. Only once you realize this, do you become free... and to become adult is to become free.

Stoker - Park Chan-Wook

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J

’étais ce matin-là devant ma feuille, blanche. Je réfléchissais à ce que je pensais être alors mon fil conducteur, passant les images les unes après les autres sur mon ordinateur. J’avais peur je crois. La même peur que ressentent ceux qui écrivent et qui doivent écrire. Celle de la page blanche. Les images passaient devant mes yeux, j’avais mis en fond de la musique, et je me rendais compte qu’elles prenaient une toute autre dimension, pouvaient se mettre à raconter tout autre chose, une fois à l’aise, prête à livrer leurs secrets. Certaines avaient déjà leurs histoires bien encrées, comme par exemple celles issues de l’univers de BURTON, du film Coraline d’Henry SELICK, ou du Labyrinthe de Pan ; il y avait celles qui, de part leurs fort contrastes, leurs couleurs saturées, la théâtralité des personnages, leurs expressions, la mise en scène, immergeaient le spectateur dans leur univers, comme par exemple les photographies de Gregory CREWDSON, de Cerise DUCEDE, mais également les illustrations de Zak SMITH ou les graffitis de HERAKUT; et enfin il y avait celles qui avaient à l’origine une volonté peut-être plus engagées, comme le travail de Marco EVARISTTI, mais qui soudainement

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prenaient une toute autre dimension. Elles s’animaient sous mes yeux, chacune racontant ce qui était caché derrière un détail, la façon dont un personnage était arrivé là, pourquoi tel objet était posé dans ce coin-ci. Elles me racontaient ces choses et je m’empressais de les retranscrire. Certaines me surprenaient car à des années lumières de ce que j’aurai pu m’imaginé, d’autres m’émerveillaient là où d’autres encore me faisaient frissonner. Elles me livraient tout. Je compris que mon fil conducteur n’était pas celui que je pensais, mon fil conducteur c’était ça. Tout ça. Ce que je faisais depuis toujours. C’est alors que je me mis à écrire, je savais quels mots employer, ce qu’il fallait que je dise et c’est ainsi que tout commença… Je tenais enfin mon fil. « Tout a un début et tout a une fin. Un livre, un film, un jeu, un pot de peinture, un disque, la durée de vie d’un appareil ménager, une histoire d’amitié, une histoire d’amour, une graine, une plante, un arbre, une rivière, un pays, un continent, un homme, une femme, une heure, un jour, une vie. Comme une histoire. Chaque chose peut devenir un centre d’intérêt, prendre des proportions extraordinaires, ou bien, au contraire, devenir dérisoire, banal. Les choses dramatiques peuvent devenir drôles et ce qui est amusement peut être perçu comme terrifiant. L’immensément grand devient tout petit et le minuscule prend des proportions démesurées. Écouter parler un oiseau, un chat, un ours même. Un objet, un insecte, un cours d’eau. Sauter d’un pont, voler à côté des avions, nager sous les navires, lire dans les pensées, parcourir le temps, les époques, rencontrer ceux qui ne sont plus et ceux qui


ne sont pas encore. Devenir quelqu’un d’extraordinaire, vivre une aventure, être un pirate, trouver le trésor au pied de l’arc-en-ciel, rencontrer le très célèbre Oz, parcourir les contrées du roi Arthur, devenir l’apprenti de Merlin. Vivre toute une vie en deux secondes, ou connaître l’éternité. Émerveiller, toucher, horrifier, exalter, faire rêver, faire rire, faire pleurer, désespéré, rendre l’espoir. Tout ceci n’est qu’une infime proportion de tout ce qu’elle a à offrir. La narration. »

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Chapitre 1

C

’est alors que soudain, en relevant la tête, je m’aperçu qu’elles n’étaient plus là, dans leur dossier, bien rangées, classées par le nom de l’artiste qui les avait conçu. J’avais peut-être déplacé le fichier par inadvertance, aussi j’opérais ma recherche grâce à l’outil du même nom. Rien. Dans la corbeille peut-être ? Non plus. Elles s’étaient enfuies. Sans doute leur avais-je transmis trop de vie, si bien que ces dernières, dans un élan de curiosité, et sans doute aussi un peu d’effronterie, s’étaient glissées hors de l’endroit où elles étaient jusqu’alors tenue de rester. « C’est ma faute. » Pensais-je. « Je ne peux m’en prendre qu’à moi-même. Je fais confiance bien trop rapidement aux choses et aux gens ! Et voilà où ce genre de comportement vous mène… Quelle conner… » Je m’interrompis quand je remarquais que de mon ordinateur s’échappait un fil, si léger qu’il fallait se concentrer pour le voir. Ce n’était pas un banal fil, comme un fil à couture, un lacet, ce fil-ci semblait constitué de

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lumières, il rayonnait. Je me demandais d’où ce fil pouvait bien venir, s’il s’agissait d’un effet de lumière, ou peut-être même d’une hallucination, quand soudain, j’entendis un très léger bruissement. Non, c’était plus un chuchotement, et il semblait qu’il sortait du fil. Il fallait véritablement se concentrer pour entendre ces petites voix, et encore plus pour en comprendre le sens. Je me levais pour clore la fenêtre, éteignis la musique, et approcha mon oreille du fil. Sur le canapé mon chat m’accorda un regard de suffisance totale, je devais avoir l’air ridicule. Je tendis l’oreille et reconnus alors les premiers mots que j’avais écris, ce fil était donc une piste jusqu’à mes images. « Et certainement la seule piste que tu possèdes ! En avant ma fille ! » Je pris mon chapeau, et m’armais d’un petit sac dans lequel je pensais déposer les images retrouvées, lorsque je le reconsidérais la chose. Ça n’était pas des objets que je chassais, mais des images et histoires issus de ma propre imagination ! Comment allais-je les capturer ? C’est alors que j’eu l’idée la plus folle et la plus utile que j’aurai de ma vie, je saisis un carnet vierge, et quelques outils types, et déposais le tout dans mon sac. C’est bien décidée et confiante que je verrouillai la porte de mon appartement et parti à l’aventure, un œil surveillant toujours la seule piste : le fil. Le fil me conduisit jusqu’à une immense bâtisse protégée par un mur d’enceinte fait de briques. On accédait à un espace vert par un portail de fer noir, lequel était ouvert. Je rentrais dans le terrain, ne voyant aucune boite aux lettres qui auraient pu m’indiquer à qui appartenait cette demeure. Après hésitation, je poussais la porte et fût bien surprise de voir des tableaux d’affichages, diverses flèches indiquant les salles, ainsi que quelques personnes le nez dans des bouquins. J’étais dans la fac des Arts.


Je suivis toujours mon fil, qui m’amena au premier étage, dans une salle aménagée en amphithéâtre. Il devait y avoir un devoir parce que les quelques étudiants qui composaient cette classe étaient assis bien trop sagement, laissant une place vide entre eux, et certains mordillaient leurs stylos, traduisant de ce fait la nervosité ambiante. Je m’assis à une place, essayant de deviner où pouvait bien se cacher ma première image, m’attendant à la voir projeté sur un tableau, mais un professeur, à la barbe hirsute et aux cheveux mouchetés de gris, passa alors de table en table distribuant feuilles de sujet et feuilles de rédaction. Il posa les deux exemplaires sur ma table. Je retournai le sujet et eut un petit rire à la vue de celui-ci. « ANALYSE D’UNE ŒUVRE D’ART » Analyser ces deux images, en tenant compte du contexte, de la représentation, des symboles et de la figuration. Veiller à bien utiliser un langage propre aux arts plastiques, et à organiser votre dissertation. Les images proposées étaient bien évidemment celles qui s’étaient enfuies de mon mémoire. Aussi, je me prêtai au jeu, rédigeant avec soin deux analyses, récupérant ainsi mes deux premières fugitives.

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Sandy Skoglund, La Revanche des poissons Rouges

Ma première analyse porte sur une œuvre de Sandy Skoglund, une photographe américaine, « La revanche des poissons rouges », une photo de 1981 de 65x83cm. Elle s’intéresse de très près à des sujets portés sur l’actualité de son époque ou de son enfance, tels que la guerre, le nucléaire et ses conséquences, elle met le tout en scène de manière surréaliste, presque fantastique. Ses photographies se distinguent de par le choix des couleurs souvent très saturées, peu nombreuses et la multiplicité d’un élément qui a souvent lieu d’évoquer la menace ou l’étouffement. La photographie que j’ai choisie d’analyser m’apparaît plus poétique et fantastique que ses autres oeuvres.

I. Un fort impact visuel On entre directement dans l’image par la vue centrée et la perspective de la chambre, comme si nous nous trouvions debout dans cette chambre en simple spectateur. On voit un intérieur de chambre, tout bleu, un même bleu nuancé uniquement par la lumière. Au milieu de la pièce, un lit, avec une table de chevet de chaque côté et une lampe posée sur chacune des tables. Dans le lit, deux personnes, un garçon qui semble assez jeune est assis, les yeux fermés, comme s’il venait de se lever et somnolait encore ; sa tête et son dos sont voûtés vers l’avant. L’autre

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personne (il semblerait qu’il s’agisse aussi d’un garçon), est allongée et semble dormir profondément. A droite se trouve une commode sur laquelle est posée un miroir, la vitre n’est elle pas teintée de bleu et deux lampes. L’un des tiroirs de la commode est légèrement ouvert. La pièce possède deux fenêtres, toutes deux recouvertes de peinture bleue, ce qui ne laisse aucun autre espace, ni ouverture, il n’y a que la chambre. Toute la singularité de cette œuvre réside dans l’accumulation de poissons rouges (il y en a 120 !) et de cette chambre entièrement bleue. Ces derniers sont disposés un peu partout, à terre même, suspendu par des fils, comme étant en train de nager en milieu aquatique. Ils sont de différentes tailles et ne sont pas identiques, certains ont la queue courbée, la bouche ouverte, afin de donner un peu de mouvement et plus de « réalisme ». Le plafond de la chambre semble « granuleux », sa texture fait songer à une couche d’eau que l’on verrait du dessous, qui serait en mouvement, comme une eau troublée par un peu de vent. Le temps dans cette image semble figé pour les deux figures humaines, ou du moins très lent ou ralenti (comme lorsque l’on tente de se mouvoir dans l’eau), tandis que les poissons, même si l’on voit qu’ils ne sont pas vrais, semblent se déployer. Très concrètement, trois « catégories » de couleurs sont présentes dans cette photographie, il y a les couleurs « réelles », celles qui correspondent aux corps humains (les cheveux, la chair…) ; la couleur des poissons, soit des couleurs chaudes, s’étendant du rouge au jaune ; et le bleu de la chambre. On a donc un contraste chaud et froid en ce qui concerne les couleurs, mais également un contraste de complémentarités (le bleu et l’orange), ce qui dynamise clairement le rendu, mais met également de manière fulgurante les poissons en avant. La source de lumière n’est pas identifiable et non visible dans le cadre de la photo. Elle semble diffuse, comme une lumière dans l’eau. Les vitres


étant recouvertes de peinture, on imaginera que la lumière est artificielle et non naturelle, elle semble plutôt blanche et légèrement placée en hauteur (en témoigne l’ombre sous le lit qui n’est pas exactement dessous). Cette photographie comporte beaucoup d’horizontales (les lignes du lit, les lampes, les fenêtres etc…), représentées en rouge sur le croquis, qui l’emportent sur les verticales, en vertes, bien moins présentes. Ce système de verticalité/horizontalité met en avant les différents niveaux où sont les poissons rouges et les dispose en deux parties distinctes, s’étendant en masses horizontales, une masse plus dense en bas, et sans doute plus menaçante, représentée par des hachures jaunes et une partie plus légère et virevoltante en haut. Les grandes lignes (du lit, de la commode…) semblent converger vers un point de fuite situé à côté du garçon qui dort, environ au niveau de la lampe.

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Représentation des verticales/horizontales

Si l’on divise le tableau en trois parties, on retrouve centré le garçon assis 15


au bord du lit. Et dans le tiers gauche le garçon qui dort, tandis qu’à droite il n’y a aucune figure humaine, comme si la personne s’était bien levée et était déjà partie. On pourrait penser à trois états : dormir – se réveiller – se lever.

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Découpage en tiers verticaux Si l’on divise le tableau en trois parties horizontales, on obtient également trois parties distinctes, en haut les poissons semblent voler, il y a une sensation de légèreté, au milieu les poissons laissent plus suggérer un état amorphe, voir mort, il y a moins de mouvement et cela coordonne avec l’état des humains : ils dorment. Enfin dans la troisième partie, les poissons sont posés à même le sol, de manière peut-être compacte, on a une impression de grande masse, peu vive, plutôt même lente. C’est ce que l’on retrouve dans le premier schéma mettant en avant les grandes lignes horizontales et verticales du tableau. 16


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Découpage en tiers horizontaux Sandy SKOGLUND procède de la même manière pour toutes ses photographies, elle n’a recours à aucun procédé de traitement d’images, les décors sont créés, les animaux ou objets sont confectionnés par ses soins, en terre cuite ; seule la figure humaine est « réelle » puisqu’il s’agit d’acteurs. Elle revendique ainsi une image forte et sans artifice, afin de donner vie à un univers impossible, on l’a dit « convaincue de la réalité d’un monde de science-fiction ».

II. Des poissons et des hommes La première fois que l’on voit l’image, on voit une pièce avec deux personnes dans une chambre sans ouverture et avec plein de poissons, suspendu ou non.

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Comme s’il s’agissait d’une scène créée à l’issue d’une soirée par exemple sur le thème « aquatique ». Néanmoins, on pourrait aussi imaginer qu’il s’agit d’un rêve que fait l’un des garçons. Mais, on peut également évoquer la situation inverse, qu’il s’agit d’un aquarium avec des poissons et donc que ce sont les humains qui sont « décoratifs ». Ainsi le vrai devient le faux et inversement. Ce qui est très intéressant, c’est que dans cette image, ce qui est factice, ce sont les poissons, alors que ce sont ces mêmes poissons qui rendent justement la photographie « vivante ». Il y a bien entendu cette accumulation si propre à l’artiste, ici celle du poisson. Dans ses autres oeuvres, le rendu est bien plus oppressant, il s’agit de renards, de chats, de fouines et l’impression de grouillement est bien plus forte. Ici, même si la présence du poisson est gênante (la chambre est tout de même le symbole de l’intimité), le garçon a un poisson dans le visage, il y en a plein par terre, ce qui peut empêcher de marcher, de se mouvoir librement, cependant, je ne trouve pas cette présence oppressante, il s’agit d’un poisson rouge, certes à plus grande échelle que celui que l’on trouve dans nos aquariums, mais reste un être assez inoffensifs. Je ne m’imagine pas du tout en regardant cette photographie que les poissons pourraient se jeter sur les personnages par exemple. On s’imagine bien plus le personnage marcher, les poissons s’écarter de son chemin. Ils ont de plus l’air de virevolter, de se déplacer lentement, ce qui vient appuyer le fait qu’ils n’ont pas une présence « négative ». Le choix des couleurs, le choix de la mise en scène, tout cela contribue à nous proposer une vision qui tient de l’onirique, d’une vision fantastique. D’un point de vue référentiel, ce travail m’a fait penser à la bande-dessinée « Broussaille » de Frank Pé, dans le tome 1, « Les Baleines Publiques », le personnage principal rêve de poissons qui déambulent dans les rues de la ville, comme le ferait des oiseaux par exemple. Cette référence est, je crois, la plus proche du travail de Skoglund, on y retrouve la multiplicité des poissons, le rêve, la notion de sommeil etc…


Dans le même domaine, mais dans un tout autre genre, on pourrait rapprocher cette photographie à la pratique de Phoebe Rudomino qui travaille en inondant des appartements et en prenant des photographies sous l’eau. Dans les deux photographies on ne voit pas vraiment l’eau, c’est plutôt l’atmosphère que créé l’eau qui est retrouvée dans les deux oeuvres. Sandy Skoglund revendique une photographie saturée ainsi que la mise en scène, sans intervention informatique. Elle créé manuellement ce qu’elle veut voir et le photographie. Souvent, pour proposer une image onirique, cauchemardesque, fantastique, on a recours à Photoshop, à des détourages, des effets spéciaux etc… Ici, le fait que la photo soit entièrement « vraie » créé un décalage entre la volonté et le rendu. En effet, on ressent pleinement que les poissons ne sont pas de vrais poissons, on voit que les fenêtres ont été recouvertes de bleues, pourtant, la photo revendique tout de même ce côté « Sciences Fiction », car il s’agit de créer un impact visuel, suggérer des émotions et peut-être même délivrer un message.

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« La revanche des poissons rouges », ce titre évoque quelque chose « d’agressif », une revanche. Pourtant, il semblerait que la réalisation de cette revanche ne le soit pas, en effet, un aquarium est un lieu « ennuyeux », souvent assez petit, parfois rond et sans décoration. C’est un lieu sans vie duquel un poisson a très vite fait le tour. Et nous, les humains, nous regardons de temps à autre ce spectacle, jusqu’à ce que l’ennui s’empare également de nous. Il semblerait qu’ici, ce soit l’inverse, les poissons rouges ont fait de cette pièce leur aquarium. Il n’y a plus d’ouverture pouvant permettre aux deux personnages de sortir du « bocal ». Il s’agit d’une chambre, ce sont de plus deux jeunes garçons, ils n’ont aucune source d’amusement, puisque la pièce ne comporte aucun livre, tv ou autre… Ils sont seuls face à eux-mêmes, il ne leur reste plus qu’à dormir. Ce qu’ils font. Voici la revanche des poissons rouges. 19


III. Saturation, poésie, et mise en scène

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Cette photographie, comme toutes les autres appartenant à la même série propose un fort impact visuel en jouant la plupart du temps sur deux tons différents et bien souvent complémentaires. C’est ce fort impact visuel qui m’a d’abord frappé quand j’ai vu pour la première fois une photographie de l’artiste. Il s’agit d’univers colorés, saturés, que l’on ne pourrait pas retrouver dans la « vraie » vie, outre dans le spectacle, l’installation. Ce qui m’a ensuite attiré c’est cette accumulation, ici de poissons, qui a éveillé en moi des pensées oniriques puisque j’ai eu ma période « poissons » où ceuxci étaient justement représentés dans une gare, dans le ciel… Ca m’a donc touché directement de retrouver cette image, réalisé par quelqu’un d’autre, de plus en installation plutôt qu’en dessin, ce qui lui donne plus de corps. J’apprécie de voir la manière dont pourrait exister le rêve en vrai et c’est la seule manière de le rendre réel, via l’illusion, qu’elle soit cinématographique, artistique etc… Je trouve que cette œuvre n’a pas pour but de nous pousser à l’illusion puisque l’on voit les « ficelles », on voit que ça n’est pas réel, cependant, je ne trouve pas que ça soit gênant, car on entre déjà dans le visuel par l’impact coloré, l’imagination du spectateur faisant le reste, ou non. Il s’agit d’une photographie d’une installation, mais je trouverai cela intéressant et encore plus poussé de passer à l’installation pure en créant des univers dans lesquels les spectateurs pourraient marcher, vivre une expérience totale (comme le propose Beuys avec ses installations de piano).

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D’un point de vue narratif, beaucoup d’histoires pourraient se ficeler d’après cette image. Un mauvais sort infligé à l’un des personnages, les figeant dans le temps d’un aquarium, ou alors ayant traversés les époques, les humains vivraient sous l’eau avec les habitants du milieu ; on pourrait également penser à un rêve, celui que ferait l’un des deux garçons et qui s’évanouirait à son


réveil. Le fait qu’il s’agisse d’enfants, de couleurs très saturée, d’un univers ici onirique, n’est pas anodin, puisque les enfants voient le monde à travers cette excentricité. Cette même excentricité fait également penser au travail de David Lachapelle ou de Pierre & Gilles, avec leurs photos et leurs univers décalés, mais m’a également fait penser à Cerise Doucede pour sa poésie et sa fantaisie. L’originalité de Skoglund réside donc dans l’utilisation de deux techniques, la multiplicité d’un élément et l’utilisation de couleurs saturées ; elle propose à travers ces techniques des images à fort impact visuel, poétique, mais également oppressante comme dans son œuvre la plus connue, « Radioactive Cats ».

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Henry Selick, Coraline

Ces quatre images font parties d’une même séquence du film Coraline de Henry Selick (L’Etrange Noël de Mr. Jack, Jack et la pêche géante). Il s’agit à l’origine d’un conte noir écrit par Neil Gaiman et publié en 2002.

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Coraline est un film d’animation en stop motion racontant l’histoire de Coraline, une petite fille qui emménage avec ses parents dans une maison composée de plusieurs appartements. Ses parents étant toujours débordés, Coraline s’ennuie, se sent incomprise et découvre une petite porte menant à « l’Autre Monde », une réplique exact de son univers, en plus exaltant. Chacune des personnes qu’elle rencontre là-bas possède la particularité d’avoir pour yeux des boutons. Ses « AutresParents » lui demandent alors de renoncer à ses yeux, pour des boutons, si elle veut rester dans ce monde-ci. Elle s’y refuse et est alors enfermer dans le reflet d’un miroir (Une référence à Lewis Carroll ? « De l’autre côté du miroir ») et y découvre les esprits d’autres enfants prisonniers, ayant eux consentis à se coudre les boutons. C’est ici que se situe la série d’images que j’ai choisie.

I. Entre horreur et poésie Les quatre images se situent dans un lieu clos, derrière le miroir, une pièce,

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sans fenêtre, ni porte, il s’agit donc d’un espace fermé.

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Sur la première image, on voit une pièce vide, plongée dans le noir, il y a un lit qui ressemble à un vieux lit d’hôpital, avec des barres de métal à tous les bords. L’un des bords est baissé, pour pouvoir sans doute accéder au lit. Il doit s’agir d’une sécurité comme on en trouve sur les lits d’enfants, mais aussi sur ceux des hôpitaux et sans doute également des hôpitaux psychiatriques, mais également de prison. Sur le matelas du lit se trouve un drap dessinant trois « dunes » lumineuses desquelles, dans le film, s’échappe des voix d’enfants. On ne distingue pas plus de la pièce, celle-ci étant plongée dans l’obscurité, mais les murs et le sol semblent décrépis et humides. Nous nous plaçons de ¾ gauche à hauteur du regard d’un enfant, sans doute est-ce la vision même de Coraline, ce qui nous permet de nous mettre directement dans sa peau. La seconde image propose une vue rapprochée du lit. On en voit les 2/3. Sur le lit, recroquevillés, en haut à gauche, se trouve trois enfants, un petit garçon et deux petites filles, tous possèdent des boutons à la place des yeux. Ils sont également habillés très différemment, comme issus d’époque différents. Leurs corps sont blanc, bleu-pâle, fantomatique. Ils semblent apeurés. Il s’agit bien évidemment de spectres, on voit à travers eux. A leurs pieds et au milieu du lit, il y a un creux de la taille d’un corps d’enfant, remplie d’eau. On y voit se refléter les enfants et les barreaux du lit. La lumière s’échappe de leurs corps, ce qui plonge le dessous du lit dans l’obscurité. Cette vue rapprochée et en plongée, permet d’observer l’état du matelas, qui semble tout aussi décrépis et humide que le reste de la pièce, on voit d’ailleurs les murs suinter. Les barres de métal constituant l’armature et les barreaux du lit sont couverts de rouille, ce qui laisse entendre que cette pièce est dans cet état de décrépitude depuis très longtemps, ses occupants certainement également…

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Sur la troisième image, on voit, vu du dessus, les trois enfants, allongés sur le lit, les mains sur la poitrine, le visage figé. La dernière image est identique à celle-ci, à l’instar de la couverture les recouvrant jusqu’au- dessus de la tête. On retrouve bien sûr tous les éléments présents sur les autres images, le mur suintant, les barreaux rouillés et humides, la lumière semblant venir des corps. La dernière image est plus sombre, puisque les enfants sont recouverts par le drap. Intéressons-nous dès à présent à la composition, aux grandes lignes et à la perspective ; on rentre directement dans la première image par la vue et le cadre qui offre une perspective peu commune. C’est comme si nous voyons à travers les yeux de Coraline, debout, à l’opposé de la pièce. On a donc une vue en plongée sur le lit et la pièce. La composition et la perspective choisies par le metteur en scène place la pièce comme un immense cube que l’on ferait basculer, ce qui donne l’impression que le lit va tomber, ou glisser vers le bord gauche de l’image et qui renforce également l’isolation du lit dans le coin de la pièce.

Il y a dans cette image un jeu de lignes horizontales (en vert) et verticales (en jaune), formées par les lignes de la pièce et de la « carcasse » du lit. Seul vient rompre ses lignes les formes sous le drap (les enfants en rouge), qui

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proposent des lignes courbes. Et encore, ceux-ci s’élèvent aussi vers le haut (on pourrait les simplifier et dessinant de courtes colonnes) et suivent donc aussi les lignes verticales.

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Représentation des grandes lignes de l’image 1 Ce choix dans la composition et la perspective n’est pas sans rappeler le cinéma expressionniste allemand et ses perspectives volontairement déformées, proposant le même type de rendu qu’ici, sauf qu’il ne s’agit pas d’une déformation due à la prise de vue, mais d’une déformation spatiale. Dans la seconde image, on entre par le matelas au premier plan, la vue est toujours la même que celle proposée dans l’image précédente, soit une vue en plongée. On imaginera donc qu’il s’agit toujours de la vision de Coraline. Ici les enfants sont également centrés, même si leur isolement est accentué par le fait qu’ils soient placés dans la partie haute de l’image, (à la limite du premier tiers de l’image) et dans le coin du lit. On a donc une concentration de lignes fortes à l’endroit où sont placés les enfants.

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Représentation des grandes lignes de l’image 2

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Ici, il y a toujours un jeu de lignes verticales/horizontales, mais l’horizontale est plus présente, grâce aux lignes du matelas (on a donc également une masse horizontale). La vue rapprochée offre une perspective qui ne propose plus cette déformation expressionniste présente dans l’autre image. C’est une vue plus classique et « réelle » que la précédente qui serait plausible si le spectateur tournait la tête, ou était à terre en train de se relever. La « flaque d’eau » au centre du lit s’ajoute aux corps des enfants pour rompre le jeu des lignes. En ce qui concerne les images 3 et 4, à contrario des deux autres, la vue proposée n’est plus celle du personnage éponyme. Les personnages sont toujours centrés, bien au milieu de l’image. Le peu de lumière présente donne l’impression d’une déformation du lit, qui s’affinerait en bas et peut donc faire penser à un cercueil.

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Tout dans cette image semble filer vers le haut, ou sombrer dans le bas, qu’il s’agisse des corps ou des barreaux. La dernière image accentue cette impression de cercueil à cause du drap qui recouvre les enfants et n’est pas sans rappeler le drap mortuaire. La vue joue également sur ce sentiment, en effet, les lignes à gauche, qui dessine le mur, le sol donne une profondeur qui n’est pas sans rappeler également le trou de terre dans laquelle on descend le cercueil. La vue proposée n’est pas une vue que l’on a l’habitude de voir dans la vie, on ne se place que très rarement au-dessus d’un lit de manière parallèle, elle a pour but d’accentuer toute cette sensation et ce rapport au cercueil et à la mise en terre, tout comme sont placés au-dessus du cercueil les personnes qui le mettent en terre. Ce qui donne du rythme dans la première image c’est le choix de la prise de vue et du cadre ; la lumière également créé cette ambiance qui accentue ce rythme. On a quelque chose de petit, de tendue, de « lourd », qui semble-t-il, va se mettre à bouger, à glisser. Cette tension n’est pas sans rappeler le rythme des images des thrillers, films noirs, ou films d’horreurs, qui proposent le même type de prise de vue penchée, d’éloignement et de lumière. Ce qui a pour but d’accentuer le rythme, qu’il soit cinématographique ou cardiaque, on


s’attend donc à un classique du genre : le premier plan est éloigné, la tension est palpable, quelque chose peut être caché quelque part (ici sous le lit ou sous le drap) et semble-t-il va surgir ; le plan suivant est la « chose » en gros plan, un mouvement instantané, une action rapide qui doit surprendre le spectateur. Ce n’est ici pas le parti prit du réalisateur puisque la seconde image est plus posée, on ne retrouve plus cette tension présente dans la première. Le choix du cadrage et de la vue donne un rythme beaucoup plus lent. Il y a également la présence de l’eau, celle-ci n’est pas troublée, elle est plate et calme. Le plan d’avant nous présentait le lit comme un danger, quelque chose d’offensif pour Coraline, tandis que cette image change la donne, ce sont même les enfants qui semblent avoir peur.

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Les deux dernières images sont beaucoup plus denses, « lourdes », il y a cette masse noire à droite, la masse des corps au centre et ce mur à gauche. Les corps sont allongés et expriment également la staticité (ce qui accentue le sens de cette image, ce qui sera développé plus tard). L’immobilité est accentuée par la prise de vue du dessus, qui offre tout d’abord une ambiguïté dans la lecture de l’image, on aurait la même vue si les enfants étaient debout et allaient se mettre à marcher, alors que ceux-ci sont allongés, ce qui vient justement rompre cette ambiguïté ce sont les masses denses du lit etc... et surtout le drap pour la dernière image. Le rythme de ces deux images trouve sa source dans les couleurs et jeux de lumières. Les quatre images possèdent les mêmes couleurs et dominantes. En effet, chacun de ces images est très froide, les couleurs s’étendent du bleu pâle au bleu-gris, avec une forte dominante de noir (dû notamment à l’obscurité) avec lequel vient jouer le blanc froid de la lumière ; il y a également de grands jeux de clairs-obscurs.

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Ces couleurs expriment le plus souvent la mort, la mélancolie, la peur et la tristesse. Ce sont des données que l’on retrouve bien évidemment dans cette séquence. Cette ambiance donnée par la lumière et ses couleurs se retrouvent dans le film « Les Noces funèbres » de Burton qui vient reprendre ces idées de morts et mélancolie, mais les associe au monde des vivants, bien plus qu’au monde des morts.

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La première image est donc très sombre, très contrasté, le noir et le bleu « nuit » tiennent une place fondamentale. Il n’y a que le milieu de l’image, à où se trouve le lit qu’il y a de la lumière, celle-ci émerge, comme déjà précisé, des corps. Elle provient donc de sous les draps, elle n’est pas éblouissante, plutôt diffuse et blanche, peu intense. Comme la source est sur le lit, le sous le lit est donc plongé dans le noir, ce qui n’est pas sans rappeler l’angoisse des enfants qu’il y ait un monstre sous le lit, plongé dans l’obscurité. Ce sentiment est accentué par le fait que les corps sous les draps sont recroquevillés sous le drap, comme si une menace planait. Le choix de ces couleurs propose ici une atmosphère plutôt angoissante que mélancolique à l’instar des images suivantes. En effet, la seconde image est beaucoup plus clair que l’autre, la dominante ici n’est pas le noir, mais le gris-bleu que l’on retrouve notamment sur le matelas, les murs et même le métal des barreaux. On connaît maintenant la source lumineuse, il s’agit des spectres des enfants, c’est une lumière blanche, froide, qui se reflète dans l’humidité présente sur les murs et dans l’eau. L’image est clairement moins saturée que la précédente, mais les valeurs s’étendent tout de même du blanc au noir. Les couleurs ici n’ont plus une fonction qui tend à l’angoisse, mais bel et bien au drame et à la mélancolie. Les enfants sont à côté d’une grosse flaque d’eau, ce qui rappelle ces images des mélancoliques, réfléchissant, la tête entre les mains à côté d’un lac, d’une rivière. Ici encore, « sous-le-lit » est plongé dans le noir.


Dans les images trois et quatre, nous sommes dans un entre-deux au niveau de la lumière. L’image est plus contrastée que la seconde, mais moins que la première. Les corps sont blancs, diffusent la lumière, tandis qu’à droite s’étend une grande masse noire. Ici encore la lumière se reflète sur toute l’insalubrité de la pièce. Elle est moins intense dans l’image quatre puisque les corps sont recouverts par le drap, plongeant la pièce un peu plus dans le noir. Les couleurs et les jeux de lumières, ainsi que la pose des corps, n’ont pas de fonctions angoissantes, ni mélancoliques, elles évoquent ici le drame et le passage de la vie à trépas.

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Le film est réalisé en stop motion, il s’agit donc d’une maquette dans laquelle interagissent les personnages, on ne peut donc pas parler d’une maquette à l’échelle 1. En effet, la taille des marionnettes équivaut environ à la taille d’un avant bras. Les décors sont faits-mains, on peut donc réellement parler de sensations de matières. La première image offre une certaine ambiguïté, présentée seule, on ne peut deviner s’il s’agit d’une prise de vue réelle, d’une pièce créée virtuellement (on pourrait penser au jeu vidéo « Silent Hill »), ou d’une maquette, tant le rendu est mimétique, on ressent la décrépitude du lieu, l’humidité et le manque de chaleur. Les draps et matelas semblent être faits de la même matière que les nôtres. La seconde, de part la stylisation de ses personnages, ainsi que le thème, rompt bien évidemment avec l’illusion de mimétisme présente dans la première image. La scène a dû être tournée en deux fois, afin de rendre les corps transparents. Le décor, le lit, les murs, l’eau, semblent eux bien réels, on voit la rouille,

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le tout ne manque pas de crédibilité. Je pense que sans les corps, l’illusion perdurerait. Il en est de même avec les deux dernières images, plus centrées sur les personnages.

II. La fin de l’enfance 32

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En reprenant tout ce qui a été énoncé pour la première image dans la première partie, l’orchestration de la lumière, des couleurs, du cadre etc… on en vient à dire que cette image procure au spectateur ce que l’héroïne doit ressentir : l’angoisse. Il y a deux types d’angoisses distinctes, tout d’abord celle dont on a déjà parlé, celle que ressent l’héroïne et le personnage, ensuite celle que les enfants sous le lit doivent très certainement ressentir. En effet, le sentiment d’isolement est très fort, tout d’abord le lit, il se trouve dans une pièce vide et plongée dans l’obscurité, les enfants sont sous le drap, ce qui rappelle le réflexe de la peau : se cacher sous les couvertures. Ce qui les isole en réalité un peu plus du reste de la pièce. Le lit n’est pas sans évoquer l’univers hospitalier, qu’il soit psychiatrique, ou non, ainsi que carcéral, comme déjà énoncé dans la partie une, ces univers sont tout particulièrement ceux de l’isolement : isolement du monde, de la société, de ses propres responsabilités etc… Ces trois lieux rappellent tous le fait que Coraline n’est pas en position de décider de son sort (sa sortie ou non de ce lieu) et de sa condition de prisonnière. Cette peur réciproque de l’autre est voulue par le cinéaste et dans la continuité de l’histoire, puisque les enfants morts sont prisonniers et enfermés ici, loin de leurs univers respectifs, sans compassion aucune, tandis que Coraline elle, est ici punie et donc dans la crainte d’un piège de la part de son bourreau.


Les enfants morts semblent posséder deux fonctions, ils sont la source de lumière de la pièce entièrement plongée dans le noir et se présentent donc comme un salut pour l’héroïne, ils sont ses yeux (eux qui n’en possèdent plus), non seulement dans le noir, mais également dans la suite du film, mais aussi dans l’éclairement de la situation, ils lui apportent la vérité; mais ils sont également angoissants puisqu’en étant la seule source de lumière pour Coraline, ils l’empêchent d’être maître de son destin. Coraline, elle, se présente également comme la seule chance pour ces enfants de reposer en paix, d’être libéré. Il s’agit du moment crucial du film, là où tout se joue. Coraline est piégée et a besoin d’aide, ce qui est le cas des trois enfants également, ces enfants sont la lumière dans le noir et elle est le corps qu’ils n’ont plus. Leur union est donc nécessaire à un destin salvateur, un combat entre le bien et le mal, ce qui est la vision du monde, des enfants, d’un côté le bien, de l’autre le mal. Sans rien au centre. Cette scène propose donc un dilemme, celui d’affronter ses peurs pour aller de l’avant et se libérer de l’oppression. Cette image fait très clairement penser à un court-métrage d’animation de Paul Berry, « The Sandman ». Le personnage principal, un petit garçon, se cache sous sa couette, on retrouve également la peur du monstre sous le lit. Il guette le moindre bruit, tandis que le méchant lui, lui vole ses yeux. On retrouve donc beaucoup de similitude entre les deux histoires, la problématique de la peur des monstres et surtout celle des yeux retirés. Le dessin animé est également articulé de jeux de couleurs et lumières tournant dans un camaïeu de bleu, « The Sandman » évoque avec plus d’insistance l’expressionnisme allemand que « Coraline ». La seconde image prolonge les différentes idées émises par la première. Le drap est enlevé, les trois spectres enfants sont recroquevillés dans un coin, ils ne sont pas méchants. Encore une fois, ce qui peut paraître à priori effrayant ne l’est au final pas, ce qui revient à la problématique élaborée pour l’image 1. Ils semblent comme emprisonnés, dans la pièce mais également du lit, à cause de ses barreaux.

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Le lit avec la flaque d’eau au milieu fait également référence à l’île déserte au milieu d’un univers post-apocalyptique, dans lequel les enfants seraient reclus. C’est ce trou rempli d’eau qui est le plus énigmatique, il n’y a aucun indice quant à la signification qu’il pourrait avoir. Il passe presque même inaperçu. En ce qui concerne le contexte, il s’agit d’enfants, confrontés d’abord au merveilleux, puis au terrifiant, on pourrait donc penser à l’urination provoquée par la peur. En ce qui concerne sa forme, il rappelle la tombe, creusée dans le jardin, avec le drap dans lequel on envelopperait le corps, aussi, l’interprétation qui me semble la plus vraisemblable c’est qu’il s’agit d’un creux formé par le poids des corps, vivants, puis morts dans le lot et qui seraient restés très longtemps, subissant les atrocités du temps et de l’humidité. On a donc la présence de la mort, de la temporalité (passage du vivant à trépas, rouille, humidité…), ce creux dans le lit peut aussi signifier l’absence (l’absence du corps, l’absence des parents, de la famille, l’absence des yeux…). Cette séquence va aboutir sur la vérité : elle annonce que le drap va être retiré de sur la vérité, qui pourra alors éclater aux yeux de ceux qui en ont encore : les spectateurs et Coraline. Les trois spectres annoncent à Coraline la vérité sur ce monde et les attentes de « l’Autre-Mère ». Ils apportent des notions jusqu’ici ignorées : la cruauté, la mort. L’ « Autre-Mère » est celle qui créé, mais aussi celle qui détruit (le monde/la vie), elle est celle qui aime et celle qui haït. Il y a donc une ambivalence de l’amour maternel, trop beau pour être vrai. Il s’agit d’un conte, bien que très noir et l’on retrouve l’ambivalence de la mère telle qu’elle est proposée dans les contes classiques : la fée et la marâtre. Comme le traduit Bettelheim dans son ouvrage « La psychanalyse des contes de fée », dès que l’enfant entre en confrontation avec sa mère, celle-ci se transforme pour lui en mauvaise personne (la marâtre), pour s’expliquer pourquoi sa mère lui apparaît comme injuste et une fois à nouveau dans de bonnes conditions, elle redevient la mère salvatrice, la fée. On pourrait ici établir ce même procéder avec l’ « Autre-Mère ». Il est également judicieux de relevé que toute la séquence se situe dans la chambre et dans le noir, ce qui évoque le secret et l’intimité (ce qui a été très


largement traduit durant des siècles autour de l’union de l’homme et de la femme dans la chambre, avec par exemple Le Verrou de Fragonard, pour ne citer que lui), mais également le secret, l’ « Autre-Mère » ne sera pas au courant de cette union entre les enfants. Dans les images 3 et 4, on retrouve clairement le symbole de la mort, à travers la forme du lit en cercueil comme déjà énoncé, mais également la mort vue par les enfants, à savoir un corps allongé sur un lit, blanc, les mains sur la poitrine, immobile, le drap le recouvrant jusqu’au dessus de la tête. Étant sur le lit, les enfants semblent dormir, mais l’image 4 enlève tout doute ayant pu subsister, avec le drap relevé, ils sont bien morts. Le petit garçon est allongé au milieu du lit, soit juste au-dessus du trou, trou qui semble juste avoir sa taille et donc approuve l’hypothèse du corps creusant le lit, ou du cercueil. Une fois recouvert par le drap les corps luisent, c’est comme s’ils se refusaient à disparaître, ils ont encore à faire : récupérer leurs âmes. On retrouve les deux extrémités de la vie : le début (l’enfance) et la fin (le spectre).

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Les images se succèdent également en gradation : on passe de l’horreur (image 1) à la peur (image 2) à la mort (image 3 et 4), ce qui traduit le fait qu’on sort totalement du merveilleux pour entrer dans une situation complexe et dramatique. Il succède à la première image des images censées éveiller l’empathie chez le spectateur mais également chez Coraline, afin d’en arriver à un dénouement : l’espoir (sortir d’ici et récupérer les âmes). On met en corrélation la tragédie et la mort de manière poétique et énigmatique, en choisissant de dire « Elle a mangé nos vies. » plutôt que « Elle nous a tué. », ce qui est bel et bien le propre du conte. La principale problématique du film (du moins, de ces scènes) est donc énoncée à maintes reprises : la perte des yeux. Dans Coraline est développé le rapport de l’enfant à son imagination, ce qui s’étend donc du merveilleux au terrifiant. On nous propose un monde faisait

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référence aux mythologies celtiques dans lesquelles les fées peuvent se montrer aussi cruelles que merveilleuses (ce qui est me semble-t-il un point développé dans Peter Pan également). Comme le signifie Bettelheim dans son ouvrage, Coraline est à un âge où elle se trouve entre deux désirs distincts : celui d’être encore choyée et celui de grandir et prendre son indépendance. Ses parents dans le livre n’ont pas de noms ce qui est propre aux contes. Dans son monde, Coraline est confrontée au besoin de grandir, ses parents étant débordés, mais elle est attirée par l’Autre-Monde, un monde enfantin où chaque chose est merveilleuse. On retrouve d’ailleurs un certain contraste au niveau des couleurs entre les deux univers : le monde réel a des couleurs désaturées, grisâtres, l’ « Autre-Monde » est très colorés et très saturé, ce qui est propre également à presque tous les films de Burton. C’est un monde de non-évolution, ce qui est développé avec les boutons à se coudre à la place des yeux, pour ne pas voir ce qui est : le moment de grandir. Coraline profite de ce monde, jusqu’au moment où son autre-mère lui demande de se coudre les boutons, elle lui demande de ne plus avancer et de ne voir (à travers les quatre trous du bouton) que ce qu’elle veut qu’elle voit. Les yeux sont également le reflet de l’âme, ce qui explique pourquoi les spectres des enfants ne peuvent quitter ce monde en paix. Il y a un retournement de situation, qui intervient au moment du film où ont été sélectionnées ces quatre images, le merveilleux (l’autre-monde) devient dangereux et ce qui est terrifiant (le noir et les fantômes) devient salvateur. Coraline voit enfin les choses telles qu’elles sont, sans ne plus se fier aux apparences, elle a donc grandit. Cette évolution lui permet d’accéder à la vérité. Elle apprend alors une chose qui n’est pas inintéressante d’étudier : les enfants lui expliquent que l’autre-mère les a d’abord attiré avec des bonbons, qu’elle demandait à aimer autre chose qu’elle, peut celle-ci leur a cousu des boutons sur les yeux, a mangé leurs vies et capturer leurs âmes. Décortiqué, cette révélation parle d’un fait d’actualité : l’enlèvement et la séquestration d’enfants.


En effet, on répète très souvent aux enfants de ne rien accepter de la part d’inconnu, on parle notamment de l’exemple le plus utilisé : les bonbons. Les enfants précisent que l’autre-mère désire simplement quelqu’un d’autre à aimer, ce qui peut faire penser à un amour maternel compulsif (qui peut pousser des jeunes femmes à voler des bébés dans des maternités par exemple), mais également au viol, cette seconde idée est accentuée par la présence du lit, mais également par les mots « elle a mangé corps et capturer nos âmes ». Le vol de l’âme peut représenter le viol, le vol de la virginité et aussi de l’enfance (ces enfants ne sont plus des enfants, mais des spectres), le fait de coudre les boutons est le symbole de cacher la vérité, ainsi bien souvent l’enfant ne se rend pas compte de la gravité de la situation, trop aveuglé par les dires « rassurants » de son bourreau. Et tout cela ne s’achève pas même avec la mort, puisque leurs âmes sont prisonnières et que les enfants ne seront libérés que lorsqu’ils les auront récupérées, comme s’ils devaient redevenir purs, ou entiers. Il s’agit bien évidemment de la perte de l’innocence qui est suggérée, celle-ci ne pouvant jamais être retrouvée. Il s’agit là d’un conte, aussi on aurait pu imaginer que les enfants retrouveraient la vie, mais non, ils meurent, tout comme les victimes dans la vie restent à jamais désabusées. Un enfant violé ou séquestré ne retrouvera jamais son enfance, ni son innocence. Même si le conte ne fait que suggéré tout ceci, il émet quand même plusieurs messages : se méfier des apparences et surtout de ce qui parait trop beau pour être vrai. Coraline est donc un ouvrage, mais également un film, qui peut se lire sur plusieurs plans, c’est pour cela qu’il convient aussi bien aux adultes qu’aux enfants. Chacun est libre de s’arrêter à sa propre interprétation.

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III. Multiplicité des lectures et poésie noire 37


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Il est à savoir que le conte duquel a été adapté ce film d’animation date de 2002, on dit qu’il évoque à travers une histoire noire des dangers et problématiques contemporaines, de manière poétiques et accessible à chacun. Cette histoire agit comme un conte classique, en parlant sans doute de manière moins directe au subconscient, mais la mise en scène reprends des caractéristiques contemporaines, telles que la simultanéité dans le temps (l’époque du film et la nôtre est à peu près la même) et dans le sujet, qui, je ne vais pas me répéter reprends des problématiques sérieuses à travers cet univers magique et horrifique. On y trouve des codes qui parlent à tous, tout comme dans le Pop Art, ou la Pop Culture et qui ne sont pas présents uniquement dans cette série d’images, mais dans tout le film, comme par exemple le fait que tout ce qui est du côté de l’ « Autre-Mère » est en rapport avec les insectes, or les insectes la plupart du temps répugne, ce qui annonce que la mère est plutôt un personnage ambiguë et méchant. On peut donc parler d’une œuvre contemporaine, dans le sujet, mais également dans la manière de le réaliser, avec cette façon très en vogue de mettre deux univers en confrontation qui proposent deux gammes colorées distinctes. C’est typiquement ce type d’univers et ce type de création aux lectures multiples, que j’apprécie. On peut choisir d’être simple spectateur (enfant ?), de se laisser mener par le merveilleux et surprendre par le terrifiant. Où l’imaginaire prend vie. Ce qui est agréable c’est que tout est en harmonie, le visuel, la musique, le thème… que l’on peut totalement s’y émerger. On retrouve notamment des symboles proposés dans « Alice au pays des merveilles » avec ce voyage initiatique débutant par le passage au travers une petite porte, l’imaginaire et l’ambiguïté entre le merveilleux et le terrifiant. Lorsque je regarde ce type d’oeuvre, la vie y est transcrite telle que je la vois : la vie de tous les jours, avec ses couleurs mornes et tristes et le monde de l’imaginaire plein de couleurs saturées. C’est exactement le même principe que l’on peut retrouver dans « L’étrange Noël de Mr Jack » (le monde humain/le monde des fêtes) mais également dans de nombreux films de


Burton comme « Les Noces Funèbres » (le monde des vivants/le monde des morts), « Charlie et la Chocolaterie » (le monde/la manufacture), « Edward aux Mains D’argents » (le château/la banlieue) etc… jusqu’au « Magicien d’Oz » de Fleming de 1939 ainsi que la version plus récente de Raimi (le monde normal/le pays d’Oz). Ce sont tous des univers qui comme dans nos rêves d’enfants, nous surprennent, que l’on a envie d’explorer pour en trouver ses plus lointaines surprises. Ce sont tous des univers où sont présents également des thèmes comme la mort, l’isolement, mais tous abordés de manière poétique. On retrouve dans tous ces films la notion du sublime à son origine, le plus beau que beau et le terrifiant et la curiosité qui nous pousse à aller vers ce sublime, c’est ce qui définit toute la complexité de ces oeuvres. J’aime décortiquer ce genre d’histoire et à comprendre ce que je regarde, mais sans doute pas aussi poussé que tomber dans des thèmes tels que le viol (parfois, j’aime garder des boutons sur mes yeux, oui.). Ca retire toute poésie et replonge dans le réel. Cette poésie est exaltante et m’aide à créer, à m’évader et trouver l’inspiration et l’espoir. Beaucoup d’images de ces films sont des images très belles visuellement, mais qui provoque une émotion haletante, comme si d’elles-mêmes, elles se suffisaient à raconter une histoire. Il s’agit de la même émotion que provoquent des écrivains comme R.C. Matheson dans leurs nouvelles. Au niveau de ma propre pratique, je pense me rapprocher de tout cela. J’avais notamment réalisé il y a quelques années, un personnage couché sur son lit et angoissé dans le noir, de ce qui peut se cacher sous son lit. On voit une main de squelette se dessiner dans le noir, sans jamais pouvoir dire s’il s’agit d’une projection de la peur du personnage, d’une main réelle, d’une illusion… La lumière avait bien évidemment une grande place dans ce travail. Je peux donc dire que ces artistes influencent énormément mon travail et qu’à mon tour j’aimerai pouvoir, grâce à mon enseignement secondaire, pouvoir un jour parvenir à créer des histoires poétiques, noires, à plusieurs lectures possibles, mêlant merveilleux et terrifiant, afin de faire rêver et de

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transporter des personnes, aussi bien adultes, qu’enfants.

« Coraline » est donc une œuvre reprenant des principes cinématographiques classiques et déjà réactualisé, mais qui proposent des thèmes contemporains et d’actualités au travers un conte et une histoire poétique mêlant fantastique, dramatique et terrifiant. C’est un œuvre d’une beauté rare et qui tient une place principale dans mon travail. 40

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Chapitre 2

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orsque j’eu fini les dissertations, je m’empressais de sortir de la salle. Le professeur ne me prêta nulle attention, je le soupçonnais de s’être même assoupi, ce qui me permit de ne pas avoir à répondre à d’embarrassantes questions. J’ouvris mon carnet mon admirer ma première victoire, les deux images étaient collées, et semblaient s’être acquis de cet état. Je poursuivis donc mon chemin, il semblait y avoir d’autres images cachées ici, puisque le fil ne me conduisit par vers la sortie, mais vers un atrium un peu spécial. En effet, il y avait tant d’arbres qu’on se serrait cru dans une forêt, il y avait au milieu de la pièce un petit cours d’eau, lequel était dominé par un petit pont de pierres. Le dessus de la pièce était en verre, ce qui permettait à la lumière du jour d’éclairer directement ce sublime endroit. Je fus surprise de voir qu’il s’était mit à pleuvoir. A côté de la porte par laquelle j’étais entrée, il y avait un petit bureau, derrière lequel se tenait une petite dame trapue, de grosses lunettes sur ne nez, fixant des yeux les pages d’un livre qui semblait bien faire la moitié

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de sa taille. Sur son bureau était éparpillés de manière chaotique ses affaires : de petites enveloppes, des timbres, quelques stylos, une plume et un pot d’encre, des registres, des dossiers, plusieurs livres aux formats bien différents s’empilaient ici et là, c’était en fait à peine si on la distinguait dans ce fouillis ambiant. « - Excusez-moi madame, mais, où suis-je ? - Eh bien… Vous êtes à la bibliothèque, bien entendu ! Vous n’avez pas vu les panneaux ? - Je… Non. Excusez-moi. - Vous recherchez un ouvrage en particulier ? - Non, pour tout vous dire, je suis un peu là par hasard et… Vous avez bien dit bibliothèque ? Mais ! Je ne vois aucun livre ! - Eh bien, il vous faudrait mieux regarder ! Vous avez à l’ouest l’aile des livre jeunesses, et de romance ou comédie ; au nord vous trouverez tout ce qui est documentation, ouvrage documentaire, géographique, bibliographique etc… ; l’aile au sud vous proposera ses livres policiers, thrillers, romans noirs, et enfin au sud il s’agit des ouvrages poétiques, fantastiques et de sciences fictions. Et pour les bandes dessinées, romans graphiques, et autres, c’est au milieu ! Surtout, veillez à bien me signaler tout emprunt ! - Je… euh… Merci. » Et c’est perplexe que je pris un petit chemin de terre, lequel suivait mon fil. « Mais où voit-elle donc les livres ? » Pensais-je, lorsque soudain, j’en vis un, et alors, je vis tous les autres. Il y avait comme des fentes dans les arbres, et ceuxci étaient soigneusement rangés dedans, la couverture ne semblant ne faire qu’une avec le reste du tronc. On remarquait très vite les ouvrages mal rangés, laissés à l’abandon par des emprunteurs peu patients. Je remarquais alors de fines gravures sur les arbres, lesquelles indiquaient les lettres de l’alphabet, et donc l’ordre de rangement des livres.


Je n’en croyais pas mes yeux. Depuis quand une telle bibliothèque, un tel lieu existait-il dans ma ville ? Pourquoi personne ne m’en avait-il parlé ? Je suivais toujours mon fil, celui m’entraînait au sud, et je vis des panneaux de bois, fixés aux branches d’arbres, disposés en allées, annoncé « Fantastique », « Sciencefiction », « Poésie » et « Horreur ». Mon fil m’entraîna dans l’aile « Fantastique », et je fus bien soulagé qu’il ne s’agisse pas de l’aile « Horreur », les arbres étant décharnés, et la lumière laissant la place à l’ombre. Mon fil me conduisit jusqu’à un arbre, « Ma-Mo » était gravé dessus. Plusieurs ouvrages étaient entreposés dessus, et le fil ne me donnait aucun indice sur celui qui semblait renfermer l’une de mes images. J’en saisis un, puis deux, puis trois et me lassait très vite de feuilleter, sans rien y trouver. Soudain un titre me sauta aux yeux, « Dystopia », de Richard Christian MATHESON. Je saisis l’ouvrage à la reliure d’un brun sombre et l’ouvrit. Je lu quelques nouvelles et tombait enfin sur mon image. Elle était là, illustrant la nouvelle La Grande Chute Je la lu rapidement, puis, d’un geste vif arracha la page où figurait mon image, veillant bien à ce que personne ne puisse me voir agir ainsi.

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Humpty Dumpty « Humpty Dumpty sat on a wall. Humpty Dumpty had a great fall. All the king’s horses and all the king’s men Couldn’t put Humpty together again. » Il s’est bien fissuré. Il s’est même brisé. Au lieu de l’existence, c’est un oisillon qui est né.

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Chapitre 3

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e poursuivis mon chemin, remontant l’allée « Fantastique » jusqu’à ce que celle-ci rencontre celle de la littérature. Et c’est à l’embranchement des deux que mon fil s’arrêtait. La recherche recommença. Je ne savais pas s’il fallait regarder à l’intérieur, ni s’il fallait plus s’attarder sur les ouvrages fantastiques ou les autres. Je remarquais alors un ouvrage à terre. Il était petit, on ne le voyait presque pas tant il pouvait passer inaperçu, je lu la quatrième de couverture, et trouvait le synopsis fort enchanteur, je retournais alors l’ouvrage et explosais de rire. C’était ici qu’elle avait décidée de s’établir, sur la couverture d’un roman de poche. Je dois bien affirmer qu’elle l’avait finement choisis : « La Mécanique du cœur » de Mathias MALZIEU, je me promis de racheter un ouvrage neuf pour la bibliothèque et surtout de lire ce dernier avant d’arracher la couverture et de le ranger à tout hasard entre « Les Confessions » de ROUSSEAU et un ouvrage de MUSSO mal rangé.

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Rouillé Le dernier râle. De son dernier souffle s’échappait son âme. Des rouages, des vis, des clous, les montres qui régulaient temps de repos et temps d’éveil, les ampoules qui lui donnaient cette lueur spéciale dans le regard, le tambourin du battement de son cœur, cette cloche vide et froide, la cage dorée qui lui servait de cage thoracique et toutes ces choses que l’on avait mises dans son cerveau et qui lui avaient donné sa créativité folle. Jusqu’au dernier instant, il pensait n’avoir été qu’un homme ordinaire. Il n’avait jamais été homme du tout.

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Chapitre 4

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e pensais en avoir fini avec cet endroit, mais le fil me guida jusqu’au centre de la bibliothèque où s’érigeait un arbre immense. Cet arbre, comme tous ceux qui constituaient cette curieuse bibliothèque, contenait des ouvrages, mais celui-ci était celui des BDs. En son tronc même était taillé un chemin qui tournait et montait le long du tronc, offrant alors la possibilité de saisir les bandes-dessinées les plus hautes. Je m’émerveillais de ce spectacle. Combien y avait-il donc d’autres merveilles comme celle-ci en notre monde ? Je montais le long du chemin, suivant le fil qui me guida cette fois-ci à une bande dessinée, que je parcouru avant de trouver l’une des images qui s’était échappée. Et pour la troisième fois depuis le début de la journée, je déchirais un ouvrage pour en saisir une page, avant de glisser celle-ci dans mon carnet.

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Sans-titre 6 Elle marche le matin sur l’trottoir, Les gens sont encore dans l’coltard, Elle n’a pas renoncé à s’faire belle, Espérant qu’un jour, on n’verra qu’elle. Elle n’sait même plus aligner deux mots, Que ce soit dans l’métro, la rue, ou au boulot, Trop longtemps qu’on n’daigne plus lui parler, Elle a pourtant toujours essayé. Alors qu’elle esquisse des sourires, Elle aimerait qu’on lui réponde avec plaisir, Parfois elle grimace, ça l’a fait rire, Personne n’répond jamais, ça l’a fait souffrir. On la bouscule, on la pousse, elle tombe, Personne ne l’aide, elle reste au sol, cloîtrée à son ombre, Elle a essayé les couleurs flash et saturées, Les bousculades n’ont jamais cessé. Elle s’pose des questions, Est-ce le monde ou elle qui n’tourne pas rond, Même ses parents ne l’appellent plus, Cosby son chat lui a préféré la rue. Alors qu’elle esquisse des sourires, Elle aimerait qu’on lui réponde avec plaisir, Parfois elle grimace, ça l’a fait rire, Personne n’répond jamais, ça la fait souffrir.

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Elle ne baisse pas les bras, Désirant vraiment qu’un jour quelqu’un la voit, Mais c’est peine perdue et risible, La pauvre femme est invisible.

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Chapitre 5

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lors que je prenais très largement goût à ce lieu, le fil me conduisit vers une sortie opposée à l’entrée qui m’avait conduit ici. Je me promis alors de revenir très vite ici, et pour rembourser les dégâts occasionnés (en remplaçant très discrètement les ouvrages dégradés par des neufs) et pour lire et profiter de ce lieu. Je vis derrière moi se dresser la bâtisse dans laquelle j’étais entrée précédemment, et pu en admirer une seconde, bien que plus petite, devant moi. Elle était composée de beaucoup de fenêtres, on y entrait grâce à un superbe escalier, taillé à même la pierre. J’entrais et compris qu’il s’agissait de dortoir. Je n’y croisais personne, il n’y avait peut-être qu’une trentaine de chambres, et les élèves en possédant une étaient soit en cours, soit déjà en route pour aller déjeuner, il était près de 11h30. Je montais deux escaliers, pour arriver au dernier étage, puis tournait à gauche avant de m’arrêter devant la dernière porte à droite. Ainsi, l’une de mes images s’était glissée dans la chambre d’un des étudiants. Je toquais, réfléchissant à quelle excuse j’allais trouver pour fouiller dans la chambre, mais je n’eus aucune

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réponse. Je tentais alors d’ouvrir la porte. Par chance, cette dernière n’était pas verrouillée. J’entrais. La pièce étaient composé d’un petit bureau, trop bien rangé pour un étudiant, aussi j’en conclus qu’il devait s’agir d’une étudiante, d’un lit dont la housse était à l’effigie de Black Sabbath et d’une petite armoire. Les murs étaient tapissés de posters et photos. Je remarquais alors une petite chaîne ainsi qu’une multitude de CD de hard-rock. J’observais les photographies sur les murs, on y retrouvait plusieurs fois la même fille, cheveux mi-longs bruns, des t-shirt prônant des noms de groupes, j’en déduisis qu’il s’agissait de la propriétaire de cette chambre. Je trouvais mon image au milieu de ces souvenirs d’étudiants, je me demandais comment elle n’avait pas fait pour s’apercevoir que cette image, pourtant pas banale, n’était pas une photo qui lui appartenait, avant de retirer les punaises qui la fixait au mur et de la mettre dans mon carnet.


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Ben & Gerbies C’était bien connu, seul un immense pot de crème pouvait alléger un peu les peines de cœurs. Mais elle n’avait jamais eu les mêmes goûts que tout le monde.

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Chapitre 6

I

l était midi et je commençais à avoir faim. Je quittais la Fac d’Art pour me diriger vers le centre ville, ravie de voir que le fil se dirigeait lui aussi dans cette direction. Je décidais de le suivre un moment, afin de savoir où me diriger une fois le ventre plein. Après deux-trois ruelles, je me retrouvais perdue, dans un coin du centre dans lequel je ne m’étais jamais aventurée. Les ruelles étaient trop hautes et trop étroites pour que je puisse distinguer quelque chose en l’air qui m’aurait permis de m’orienter. Mais, à ma grande satisfaction, le fil s’arrêta juste au niveau d’un petit restaurant. Une table était proposée à l’extérieure, les beaux-jours étant revenus, mais des fines gouttelettes perlaient encore, et les gros nuages gris qui s’amoncelaient dans le ciel ne promettaient pas un temps meilleur avant au moins demain, j’entrais alors. Personne, malgré la clochette à l’entrée. Je vérifiais que le panneau annonçait bien « Ouvert », puis m’installais à une petite table, près de la fenêtre. Après cinq petites minutes, un serveur m’apporta le menu, sans un mot. J’étudiais la carte et quand il revint je lui annonçai mon choix. Il repartit en cuisine. Malgré l’aspect un peu miteux de l’endroit, j’y mangeais les meilleurs bouchées

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à la reine que j’eux jamais mangé, et m’empressais de commander en dessert une tarte aux pommes. Le garçon repartit, toujours sans un mot. Je remarquais alors un aquarium, dans lequel d’étranges poissons tournoyaient. Je n’y prêtai d’abord pas tellement attention, quand soudain je reconnu les poissons présent sur l’une de mes images, et surtout leur particularité à être placés dans des mixeurs. « Comment as-tu pu ne pas le remarquer ?! » pensaisje. Vérifiant que le serveur ne revenait pas, je me levai et plongea ma main dans l’eau froide afin de récupérer l’image.


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Sans-titre Petit poisson rouge, Aujourd’hui ta vie commence, Tu découvres le monde de part ton errance. Lorsque ta mère te transcrivait la vie, Tu t’imaginais l’univers plus grand, Les couleurs et son ensemble, différemment. 68

Ici, rien ne pousse, Ton aquarium est tout petit, Rien ne bouge, aucun signe de vie.

Tu n’as rien à faire, Tu ne caches pas ta déception, Alors, blasé, tu tournes en rond. Petit poisson rouge, Aujourd’hui ta vie s’achève, Un homme regarde ébahi, pendant que toi tu crèves.


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Chapitre 7

J

’attendais maintenant ma tarte aux pommes depuis 10min, et nulle trace du serveur. Je tendis l’oreille, mais aucun bruit ne me parvint de la cuisine. Je me levai et toquais à celle-ci en regardant par le hublot. Mais rien. Ni réponse, ni âme visible. J’entrais et de l’autre côté de la pièce je vis le serveur, immobile, dos à moi. « Excusez-moi d’être entrée, je trouvais le temps long et vous ne reveniez pas… » Mais il ne me répondit pas. « Monsieur ? » Je m’approchais doucement, mais il ne daignait toujours ni se retourner, ni me répondre. « Monsieur ? » Je mis une main sur son épaule, et fût étonnée de la dureté de son épaule. Je me retrouvais face à lui. Ses yeux fixaient le vide, son expression était figée. Il avait dans la main une pomme, et dans l’autre un économe. La pomme déjà brunissait un peu, une lamelle de peau pendant à celle-ci. Sur le poste de travail il y avait une pâte brisée étendue sur du papier sulfurisée, elle était déjà à demie remplie de pommes brunies. Je voyais dépasser quelque chose de sous la tarte,

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je poussais celle-ci, et fit malencontreusement tomber le panier aux pommes à terre. « Oh ! Je m’excuse ! C’était un accid… ». Je m’interrompis. Le serveur n’avait pas bougé. Je m’approchai de son visage, le touchais. Il était froid. Je remarquais alors une fine entaille au niveau de la mâchoire, du cou également. J’observai alors ses mains, d’autres entailles se dessinaient au niveau des articulations, presque imperceptibles. Un automate. Il s’agissait d’un automate. Et pour une raison inconnue il s’était retrouvé en panne après que je lui ai commandé ma tarte aux pommes. Je frissonnais. Quel étrange endroit. J’en avais presque oublié ce que j’avais vu sur le papier sulfurisé. Je poussais la tarte hors de celui-ci. Oui, c’était bien l’une de mes images.


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La tarte aux pommes Elle avait voulu leur faire plaisir. Elle avait essayé de les attraper, les attacher pendant qu’elles se débattraient, enfoncer le couteau dans leur mince peau, les couper en petit morceaux, les faire cuire à 180° pendant une demi-heure, les recouvrir de liquide et les enfourner encore. Et encore. Ils seraient déçus c’est sûr. Mais tout ça n’était plus de son âge.

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Chapitre 8

J

e fis un rapide calcul de ce que je devais et déposait l’argent sur le comptoir avant de m’empresser d’ouvrir la porte et de sortir de ce restaurant. Je couru pour sortir de la ruelle, puis me remit à suivre mon fil. « Quelles bizarrerie toute cette histoire. » Je me remémorais ces lieux étranges dans lesquels le fil m’avait mené depuis le début de la journée, lorsque je me rendis compte qu’il m’avait mené tout droit cette fois dans une garderie d’enfants. J’entrais. Je m’attendais à entendre des cris, des pleurs, des hurlements de joie et de mécontentement, et pourtant je n’entendais rien. Cette garderie semblait déserte. J’avançais parmi les jouets à l’abandon, les doudous délaissés, ne remarquant pas encore que mes pas se distinguais au sol, car relevant une poussière depuis trop longtemps accumulées. J’ouvris une petite porte qui donnait sur une pièce sombre, aux volets clos. J’avançais à tâtons, me cognait contre une masse imposante et dure. J’attendis quelques instants de m’habituer au noir. La pièce était toute entière remplie de lit en tout genre : lits à baldaquin, lits à barreaux pour les plus petits, sièges à bébé etc…

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c’était la pièce réservée à la sieste. J’allais dans les allées entre les lits, regardant dans les berceaux, dans les lits, lorsque soudain, j’eux la stupeur de voir une masse sombre dans un berceau. Lentement j’approchais ma main et touchait ce qui semblait être une jambe. Elle était gelée. Un frisson envahit mon corps. Ce bébé était mort. J’y regardais de plus près avant de m’apercevoir qu’il s’agissait d’une poupée de porcelaine placée dans un berceau, oubliée depuis longtemps. Elle avait sur son ventre un doudou que je saisis. Il était vieux et plein de poussière et lorsque je le secouais, je fus bien surprise d’y retrouver l’une de mes images.


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Sans-titre 3 Ils avaient construit une cabane avec les draps, comme savent si bien le faire les enfants. Ils s’y étaient « abrités » avec joie, l’heure d’aller se coucher pour les enfants était déjà passée, mais maman acceptait que l’on veille un peu. Dehors on pouvait entendre au loin les loups affamés par cet hiver déjà bien long. « - Et là, Clochette est arrivée à temps pour sauver tout le monde. Comme quoi, une fille parfois c’est aussi bien utile. » Ils rirent ensemble. « - Hahaha ! J’aime quand tu viens ici et que tu me racontes toutes ces merveilleuses histoires. - D’ailleurs, Jean, ça fait maintenant longtemps que je viens chez toi, mais toi, tu n’es encore jamais venu chez moi. » Regards gênés de Jean. « - C’est à cause de maman. Lorsque je lui parle de toi, elle sourit, mais je vois bien que quelque chose la tracasse. - Tu sais, Jean, à 12 ans c’est bien normal d’avoir des amis. - Oui. » Silence. « - Bon alors, tu viendrais ? - Où ça ? - Ben chez moi, pardi ! - Quoi, maintenant ? - Oui, maintenant. - Mais… il est tard, comment on va y aller ? Maman sera furieuse.

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- Nous allons passer par la fenêtre. - Par la fenêtre ?! - Mais oui. Fais-moi donc un peu confiance, petit Jean. » Jean sembla réfléchir. « - D’accord. Mais alors Mr Peddington pourra venir avec nous ! - Ton ours en peluche ? Hahaha, aucun souci ! » L’ami de Jean ouvrit la fenêtre et se glissa au travers. « Allez, viens ! » Jean suivi son ami à travers la fenêtre. Il regarda sa chambre avant d’entamer son voyage. Ce fût la dernière fois qu’il la vit. Et suivi son ami. On retrouva Mr Peddington à quelques kilomètres de là, attaqué sauvagement par les loups. Le petit Jean ne rentra jamais chez lui.


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Chapitre 9

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e refermais mon carnet et sortit de la pièce. J’avançais vers la seule autre pièce qui avec celle de la sieste et la principale avec tous ces jouets, composait la garderie. C’était un bureau dans lequel avaient été conservés les dossiers des enfants, avec leurs adresses et les papiers nécessaires à leur inscription. J’en saisis un, et le parcouru rapidement. Il appartenait à un enfant nommé Joshua, 8ans, visiblement battu si l’on en croyait les photos de ses bras, qui comportaient de petites dates, soigneusement notées par les gardiennes. Je le posai et en pris un autre. Maria, 5ans et demi, mère alcoolique. Ben 3 ans, enfant non-désiré, délaissé par ses parents. Et j’en passe tant d’autres aux histoires comparables. Je trouvais alors un journal, celui relatant l’histoire de la garderie. Elle avait été fondée dans les années 50 et avait fermée sans raison dans les années 2000. Elle avait connu beaucoup de familles dans les années 60 et 70, qui avaient créées un dossier sous un faux nom, et avaient abandonné leurs enfants. La garderie s’était alors chargée de trouver de nouvelles familles, saines, pour ces enfants. Mais beaucoup n’avaient jamais eu ce bonheur,

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si j’en croyais ce qui était écrit. Soit que les maladies les avaient emportés, le manque d’argent empêchant la garderie de faire venir le médecin autant de fois qu’elle aurait aimé, soit que personnes n’en avait jamais voulu. C’est dans ce carnet retraçant cette triste histoire que je retrouvais encore, l’une de mes images.

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Venez à moi les petits enfants Venez à moi les petits enfants, Vous libérez de vos tourments, Et de tous ces châtiments, Que vous infligent vos parents…

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Chapitre 10

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e sortis de cet endroit le cœur gros. Combien étaient-ils à n’avoir pas pu avoir de mère ? Je suivis le fil, les yeux dans le vague, la tête ailleurs. Je parcouru quelques rues avant de me retrouver devant une maison de retraite. « Génial, pensais-je, après un début de vie triste, je vais avoir droit à la fin de celle-ci. » J’ouvris la porte. Comme je m’y attendais, les petits vieux et petites vieilles étaient dans leurs fauteuils roulants, les yeux dans le vague. Certains tenaient des propos incohérents, ou dialoguaient à plusieurs, sans qu’on est l’impression qu’ils ne tiennent une discussion cohérente. On pouvait compter sur les doigts de la main ceux qui semblaient montrer encore un peu d’activité. Je m’approchais de l’un de ces petits vieux. Il était assis à une table dans une sorte de réfectoire. Il était en train de faire un puzzle qui devait compter en tout et pour tout une trentaine de pièces. Mais semblait ne pas comprendre le procédé. Je me décidais alors à l’aider. Il ne disait rien, ne semblait ni s’ennuyer, ni s’amuser. Et lorsque l’on eut terminé, celui-ci se leva et me laissa seule. Je regardais l’image, et sourie.

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Sans-titre 4 Café noir. Noir et amer. Amère déception… « Revenez à moi. » … que celle d’avoir cru voir ton visage dans un vol de papillons. Ils s’envolent, se dispersent. Battements d’ailes. Empêchez-les de me quitter. Aidez-moi à les récupérer. « Qui suis-je ? » Retenez-les, mes papillons.

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Chapitre 11

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e suivis mon fil qui me mena près de la TV, allumée, autour de laquelle les petits vieux et vieilles dormaient, la tête en arrière, bouche ouverte, dentier apparent, ou pendante sur le côté. Je m’étonnai de ne voir aucun soignant. Je m’assis, une pile de magazine plus ennuyeux les uns que les autres s’empilaient sur une petite table. Je fouillais parmi ceuxci, et trouvait un magazine d’ameublement, datant des années 70, par curiosité je le saisis et le parcouru. Les images d’intérieurs étaient grisâtres, sombres, rien à voir avec nos magazines tendance à pois, à rayures, plein de couleurs vives. A la page 82, je trouvais ma douzième image.

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DE BAIN

Cette semaine, Laure vous propose de vous attaquer à votre salle de bain, fini ce lassant bleu azur, les mosaïques passées, la mode est aux couleurs et aux petites touches décos. Ravivez l’âme d’un vieux meuble, retrouvez nos conseils bricolages, ne dépensez plus des fortunes : fabriquez vous-mêmes vos décorations grâce à des déchets du quotidien, mettez la touche « In » dans votre salle de bain ! « Le bien-être se trouve avant tout dans la salle de bain. » disait ce célèbre mannequin, il est temps pour vous de faire de votre salle de bain votre lieu de prédilection. Une salle de bain est le lieu où vous prenez soin de vous, elle doit donc vous correspondre, vous trouverez ainsi dans ce dossier spécial salle de bain

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Sans-titre 10 Tapit dans le noir, il se cachait. Ils allaient revenir, les monstres, et ils lui voulaient du mal. Celui qui lui faisait le plus peur, c’était celui qui avait des griffes à la place des mains. Mais cette fois, il avait trouvé de quoi se défendre. Et il avait de quoi se donner du courage, même si ses bras en payaient le prix fort, il plongea l’aiguille dans son bras et laissa le liquide lui parcourir les veines. Il attendait seulement qu’ils reviennent. Là, tapit dans le noir. C’était le soir d’Halloween. Une grande fête avait été organisée, une fête comme il s’en fait chaque année, mais cette année, les Red Sox avaient mis le paquet. Tout un bâtiment avait été réquisitionné, offrant quelques kilomètres de couloirs, de pièces, le tout agencé de manière à perdre le spectateur : en labyrinthe. Les décors étaient plus que réalistes, chaque pièce était un véritable film d’horreur, un voyage au cœur du terrifiant, des squelettes, des citrouilles, des mauvais sorts. Chaque visiteur devait traverser ces diverses pièces plus monstrueuses et réellement immersives, où la vie de chacun semblait véritablement mise en jeu, pour arriver au lieu final : celui de la grande fête, où accueillaient avec joie les victimes les plus fragiles, l’alcool, la musique et la danse. Oui, tout cela était possible sur Terra, une version parallèle de notre propre planète, la Terre. Ellie avait amené à cette soirée son second conjoint du moment, Yann. Ils dansaient ensemble, se trémoussaient et s’embrassaient tendrement en attendant Tim, son pre-

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mier conjoint et ses amis. Ellie n’était avec Yann que depuis quelques temps, il semblait que celui-ci s’entendait assez bien avec son premier conjoint, ce qui facilitait les choses, bien qu’il était un peu… limité sur le plan intellectuel. Mais pour Ellie, la diversité était une force. Elle savait que dans la bande d’amis qu’amènerait Tim, il y aurait Viviano. Viviano était un grand noir, plutôt marrant avec lequel elle s’entendait très bien. Cela faisait plusieurs mois qu’ils s’envoyaient de petits signes et elle comptait bien en faire son troisième et dernier conjoint. Yann n’était pour elle qu’un petit plus, plutôt physique, elle ne l’aimait pas vraiment ; et si elle aimait Tim sincèrement, celui-ci était le garçon le plus respectueux et serein qu’elle connaissait et ne connaîtrait jamais, elle lui préférait pourtant Viviano, si mystérieux. Tous semblait sentir cette mystérieuse attraction qui les unissait, Ellie et Viviano, pourtant ces derniers aimaient faire durer le jeu de manière perverse, de petits signes à analyser, décrypter, des bises faites bien trop proches des lèvres pour être innocentes, mais aussi jouer la carte de l’indifférence totale, du déni et même parfois de la méchanceté. C’était ça qui était excitant. Faire durer le jeu. Tim, Viviano et le reste de la bande qui comptait entre autres Amalya et deux de ses conjoints, ainsi que Pete, éternel célibataire que l’univers polygame autorisé pour les femmes ne semblait pas intéressé, déambulaient dans les diverses pièces, échangeant cris de peur et éclats de rire. Ils se séparèrent alors que le chemin se divisait en deux longs couloirs. « - On va prendre à gauche. » dit Amalya « Qui nous suit ?» Et c’est ainsi que le petit groupe se sépara en deux, Amalya et ses deux conjoints, accompagné de Pete à gauche, Tim et Viviano à droite. Il fût convenu que les premiers à trouver la fête viendraient braver à nouveau ce monde de cauchemars pour chercher les autres.


Tim et Viviano avançaient dans ce qui semblait être un dortoir d’orphelinat, ou d’hôpital, c’était difficile à dire. « - Plutôt flippant non ? - A l’aise. J’sais pas toi Viv’, mais j’suis pas très fan de films d’horreur en plus. » Un bruit dans la pièce. « Merde c’était quoi ça ? » l’angoisse transperçait dans la voix de Tim. « J’en sais rien mec… Mais je sens que ça va chauffer pour nous ». Et c’était vrai, de sous les lits surgirent de petites créatures qui semblaient ressembler à des enfants, de monstrueux enfants, donc la bouche semblait parsemées de dents de requin et aux doigts crochues. « Cours ! » Tim ne cessait de se répéter qu’il ne s’agissait que d’hologrammes. Des hologrammes superbement bien faits, mais son cœur battait la chamade et semblait vouloir s’échapper définitivement de sa poitrine. Ils avaient presque atteints la porte qui les mènerait à la pièce suivante, lorsque des ténèbres surgit une nurse, sans tête. Les deux amis poussèrent un hurlement et s’enfoncèrent dans la pièce suivante. Les hologrammes s’évanouirent et ils purent souffler un peu. « - Merde, pourquoi fait-on des horreurs pareilles ? - Hahaha, j’ai bien cru que j’allais mourir de peur, ces gosses sont monstrueusement bien faits. Bluffant ! » « Bon, avançons, espérons qu’on n’ait plus à faire à des trucs pareils. » Ils fixèrent alors le long couloir, sombre bien entendu, qui s’ouvrait devant eux et s’y engagèrent. De temps à autres, un fantôme surgissait du mur pour traverser leurs corps et s’enfoncer de l’autre côté. Ils arrivèrent alors à une porte, l’ouvrirent et furent éblouis par la lumière. Ils avaient trouvé le lieu de la fête. Ils descendirent des escaliers décorés pour l’occasion de

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citrouilles, fausses toiles d’araignées. Les décors étaient ici aussi très beau, les gens déambulaient et dansaient au milieu de pierres tombales, de faux arbres avaient été dressés de part et d’autres et la célèbre boule à facette connue sur la planète Terre avait été remplacée par une fausse lune qui diffusait une lumière froide et bleuâtre. De la fumée, retranscrivant le brouillard, ne faisait pas distinguer l’autre côté de la pièce, on ne voyait que des ombres danser dans ce décor fou et des loupiotes en forme de citrouille pendre du plafond. C’était véritablement magique et funèbre à la fois. Tim aperçut Ellie et Yann danser dans la foule. « - Elle est là ! Viens, on va les rejoindre. - Au faite, tu ne m’as rien dit encore à propos de ce Yann. - Écoute, il est pas méchant, un peu abruti, j’aurai préféré qu’elle choisisse quelqu’un d’autre en tant que second. - Ah, les femmes…. » Ils venaient de les rejoindre. Échanges de regards entre Ellie et Viviano, celle-ci s’approche de Tim et l’embrasse langoureusement. « - Vous en avez mis du temps ! - Faut dire que c’est un sacré dédale de couloirs et de pièces cette année. Et tu connais mon aversion pour le monde de l’horreur. On va devoir en plus aller chercher Amalya et Pete, on s’est séparé pour aller plus vite. - Reposez-vous un petit peu avant, vous avez bien mérité un verre. » Tim acquiesça et, aidé de Yann, ils allèrent chercher des boissons pour le petit groupe. « - Alors, Yann ? demanda d’un air détendu Viviano. - Ecoute, il est pas bien futé, mais il fait l’amour comme personne. - Ah oui ? - Comme personne, fit-elle, sourcil relevé, regard entendu. » Crazy de Simple Plan venait de démarrer et sur la piste de


danse on ne comptait plus que des couples. « - Tu m’accorderais cette danse ? » Viviano tendit sa main à Ellie, surprise et enthousiaste. « Ma foi, si je ne le fais pas, tu ne danseras pas ce soir. » Il posa l’une de ses mains sur sa taille, tenant de l’autre sa main douce et fraîche. Ils se regardaient, les yeux dans les yeux. La chanson ne sembla durer que quelques secondes, leurs cœurs battaient la chamade, Viviano s’approchait du visage de la belle, leurs lèvres presque se touchait, mais Ellie tourna son visage, n’offrant qu’une large joue et déjà une autre chanson commença, plus mouvementée. Les célibataires sautèrent à nouveau sur la piste et les garçons revinrent, les boissons en mains. «- Pourquoi vous ne les appelez pas plutôt, les personnes que vous devez retrouver ? demanda Yann. - Oh ben tiens c’est vrai, je n’y avais pas pensé ! s’étonna Tim. - Oh ben non, Viviano va y aller, lui qui est si courageux ! Et seul ! se moqua Ellie. » Jeu pervers. « - Et quelle sera ma récompense, si tel est fait selon les volontés de… Madame !? raya l’intéressé. - Celle escomptée j’imagine. - Ceci sera donc mon verre de gloire ! » Il but d’une traite son verre et se dirigea vers l’escalier. Tim tenta de le raisonner, mais Viviano le repoussa, il espérait en secret que sa belle lui accorderait un baiser. Il parcouru alors à nouveau le couloir aux fantômes, se retrouva dans le dortoir où il frémit en voyant surgir à nouveau les enfants de sous les lits et retrouva enfin le croisement où les amis s’étaient séparés. « Allez mon grand, dernière ligne droite. » Dit-il pour s’encourager. Il s’enfonça dans le couloir adjacent, trouvant étrange que ses amis n’aient pas eu la simplicité d’esprit de déjà revenir sur leurs pas.

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Il traversa deux pièces avant d’entrer dans celle qui ressemblait à la chambre d’un enfant ordinaire. Une table de chevet, un petit bureau, une grande armoire, des jouets éparpillés par terre… « Quels cauchemars vont-ils encore trouver !? » Une voix s’éleva dans la pièce. « -Quel est ton pire cauchemar… ? » De sous le lit sortit d’abord un chapeau, puis une main pourvue de griffes. « Freddy Krueger !!!! » Viviano ne savait pas s’il devait rire, il restait là, paralysé. Il voulut alors s’enfuir, mais trébucha sur un des jouets parsemant la pièce. Il voyait Freddy s’approcher de lui et fût pris d’un fou rire en trouvant sur le sol le masque de Jason, l’ennemi juré de son assaillant. Il le mit sur son visage se releva et c’est avec humour qu’il voulut adresser quelques mots à l’hologramme Freddy, mais l’armoire s’ouvrit et une ombre surgit en hurlant, une hache de secours dans les mains. « DISPARAISSEZ CRÉATURES DES ENFERS !!! » Le personnage aux yeux rouges donna des coups de hache en direction de l’hologramme Freddy, en vain, il se tourna alors vers la deuxième ombre qu’il identifiait également comme étant un monstre. Viviano tenta de se protéger et ses deux mains furent coupées nettes, d’un seul coup. « DISPARAISSEZ !!!! » Viviano voulu crier, mais il tomba à terre, la douleur était atroce et le tiraillait dans tout son être. Il vit le personnage fou, à la hache s’engager dans les autres pièces en hurlant et se retrouva seul. Seul dans une pièce de cauchemars. Il repensa à la soirée, à la façon dont elle aurait pu se passer. Et à Ellie. L’enterrement de Viviano était un moment douloureux pour tous. Il était très apprécié de tous. Ellie était là, le regard dans le vide. Repensant aux dernières paroles qu’elle lui avait adressées. Sachant désormais qu’elle ne le reverrait jamais. Son favori, celui qu’elle aimait plus qu’elle n’aime-


rait jamais les autres. Et tout รงa, pourquoi ? Elle rit. Jeu pervers.

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Chapitre 12

J

’avais presque envie d’en rire tant ce magazine ne prêtait vraiment pas à l’achat. J’allais partir lorsque je vis que le fil ne me menait pas à la sortit mais à un petit vieux que le crâne dégarni passait inaperçu à côté de son épaisse moustache blanche, il portait un pull vert, et était allongé sur une banquette, profondément endormi. Je l’observais. Il semblait si paisible. Soudain, il eut un sursaut, et s’éveilla. « Ce rêve ! Haaaaaaa !!! » Il se jeta sur une feuille saisit une boite de crayons et se mit à dessiner, poussant quelques cris. Il s’approcha de moi, et me tendit la feuille. Il semblait prit d’une folie indescriptible, sachant très exactement ce qu’il faisait. « Je crois que ceci vous appartient… » Et c’était vrai.

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Sans-titre 11 « Obésité morbide. » C’est ce qu’avait prononcé le médecin le premier jour de sa naissance et ce qu’elle avait entendu pendant les trente années qui ont suivi ce jour. Elle n’avait jamais posé un pied à terre, sa masse graisseuse étant plus importante que ses muscles, que sa chair, que ses organes et que tous ceux-ci réunis. Toute cette graisse la tassait d’autant plus qu’elle n’était pas très grande, elle ne pouvait prétendre qu’à un petit mètre soixante-cinq, et encore, ça n’était qu’une supposition, comme elle n’avait jamais pu tenir debout, bien droite. Elle s’était toujours sentie comme faisant partie de ces monstres de foires, de ces gens nés « anormaux », malgré tous les efforts de ses parents qui avaient tant bien que mal essayé de lui faire vivre une enfance banale. Elle se déplaçait en fauteuil roulant, des prothèses entouraient ses membres, de telle façon à reproduire les gestes du quotidien sans trop de mal, la graisse l’entourant étant si lourde que soulever seule une tasse de café était un challenge impossible pour elle. Elle évitait tout contact avec l’extérieur, et pire, avec les transports en public, un jour, en sortant de la rame de métro, son fauteuil s’était renversé, elle s’était retrouvée à terre, incapable de se lever. Il avait fallu qu’elle attende 30min, sous les moqueries des jeunes, de couples et même de personnes âgées disant à leurs petits enfants que s’ils mangeaient trop de bonbons c’est à « ça » qu’ils ressembleraient. C’était le SDF de la cinquième avenue, qui s’était retrouvé par hasard ici qui l’avait été, lui, la misère il connaissait aussi. Elle était allée voir bon nombre de médecins, nutritionniste

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et autres, et s’ils semblaient d’abord emballés à l’aider, très vite, leur entrain retombait. Et le sien aussi. C’est comme si au fond d’eux, ils ne désiraient pas l’aider, qu’il fallait qu’il existe auprès d’eux quelqu’un de pire, de malheureux, à plaindre les jours où eux se sentiraient pris au dépourvu. Savoir que cette personne existe pour mieux apprécier ce qui nous entoure. C’était du moins son ressenti à elle. Mais cette fois-ci, les choses allaient changer, elle allait se débrouiller toute seule. Elle avait trouvé sur internet un site de coaching online, avec forum où chacun pouvait y aller de son petit conseil et bénéficier des encouragements des autres. Oui, elle allait le faire. Elle commença par éliminer de son alimentation les féculents, les réduisant à une seule dose, au petit déjeuner. Des protéines, il lui en faudrait ! Rebooster ses muscles et pouvoir enfin se lever de ce siège infernal était pour elle un premier accomplissement. « Et surtout boire beaucoup d’eau ! » lui avait conseillé Arcamia86. Les semaines passaient et il lui sembla que cela fonctionnait, déjà sa chemise de nuit, qui bien que dans une taille déjà très appréciable lui collait à la peau, la laissait désormais respirer un peu plus. Oui, elle avait enfin commencé à maigrir. Et plus les semaines passaient et plus les kilos qui lui avaient collés à la peau s’envolaient. Mais il y avait cette curieuse fatigue qui accompagnait son régime et se faisait chaque jour sentir un peu plus. En quelques mois elle tomba dans l’obésité dite sévère. Elle aurait déjà pu se lever, si elle avait voulu, mais elle se disait que ce premier triomphe devait accompagner son passage dans le palier du dessous, l’obésité modérée. Lorsqu’elle parvint à ce faire, elle se mit dans son salon. Dehors un magnifique soleil égayait cette journée, les oiseaux chantaient, on sortait de l’hiver. C’était la renaissance. Elle empoigna le bord du canapé, dans lequel elle ne s’était jamais assise, et tenta de se hisser, les prothèses à ses pieds


s’ouvrirent, laissant ses mollets libres, en équilibre sur le parquet. Sa joie fût de courte durée. Ses genoux se courbèrent dans un axe impossible et elle tomba à terre, dans un bruit assourdissant. Les prothèses qui entouraient ses bras se cassèrent, elle tenta de faire un mouvement, mais ses bras ne bougèrent pas. Elle resta étendue à terre pendant 2h, à crier, à pleurer, avant que quelqu’un ne l’entende et n’appelle les secours. Elle était dans l’ambulance et voyant les badauds qui regardaient d’un œil intéressé la scène, elle entendait leurs chuchotements, leurs moqueries. « C’était trop tôt ma grande. Trente années à vivre assise, ce sont tes muscles qui n’ont pas supportés, ils n’ont jamais été encore contraints à te porter, ils ne savent pas comment faire… D’accord ? Ne te décourage pas. » Elle ne cessait de se répéter ces paroles alors que l’ambulance s’enfonçait dans la nuit déjà naissante. Lorsqu’elle se réveilla à l’hôpital, elle trouva un médecin dans sa chambre. « Alors… Quelque chose de cassé docteur ? » Celui-ci parut gêné. « Non… Hum. Non, c’est tout le contraire à vrai dire. » Et il lui expliqua. Les jours qui suivirent, elle les passa à pleurer. Elle pleura lorsqu’on l’installa à nouveau dans son fauteuil, toujours le même. Elle pleura lorsqu’on lui remit les prothèses à ses mollets, à ses bras, à sa nuque. Elle pleurait encore lorsque l’ambulance la ramena chez elle, les badauds étaient toujours là. Et le jour suivant, elle ne pleurait plus, elle mangeait. Et plus elle mangeait et plus elle oubliait. «- Vous êtes née avec une malformation. Vous ne vous casserez jamais rien, parce que vous ne possédez pas d’os. Votre masse graisseuse vous protège et vos prothèses vous permettent de vivre à peu près normalement. Mais, vous ne

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marcherez jamais. - Pardon ? Excusez-moi, j’étais dans la lune. - Je vous disais que vous êtes passé dans l’obésité morbide. » C’est ce qu’avait prononcé le médecin le premier jour de sa naissance et ce qu’elle avait entendu pendant les trente années qui ont suivi ce jour.

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Chapitre 13

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berluée, je quittais cet hospice. Je ne savais quelle idée me faire de la vieillesse après ce que je venais de vivre… Ca ne semblait pas très différent de la folie, la perte de la mémoire, l’absentéisme… Les rues changeaient quelques peu, se faisaient moins occupées, et plus anciennes. Elles étaient désormais pavées, les maisons de part et d’autres étaient plus étroites, le toit beaucoup plus haut, et les gouttières étaient souvent cassées. La pluie battait fort, et on entendait la pluie le long des tuyaux. Je précipitai un peu mon pas et m’arrêtais devant un sublime petit bâtiment. Il portait sur la façade une pancarte de bois, vieillie et craquelée sur laquelle on pouvait encore lire « El Silencio ». Je me trouvais devant un ancien théâtre et c’est là que me menait mon fil. Curieuse, je poussais la vieille porte de bois à poignée plaquée or. Elle se referma et je me retrouvai dans le noir. De petites lumières s’allumaient les unes après les autres le long d’un escalier montant. Je dépassai ce qui devait être auparavant les caisses et montais le long du tapis rouge. On discernait à peine ce qu’il y avait devant, ce

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qui créait une ambiance fantomatique. Je repensais au fantôme de l’opéra, ce qui me donna la chair de poule, et étais à deux doigts de rebrousser chemin. Décidément je n’étais pas bien courageuse. Je me retrouvais alors devant une porte si haute que je ne discernais ni le haut de celle-ci, ni le plafond. Je la poussais et entrais dans une pièce au centre de laquelle il y avait une scène. Un projecteur l’éclairait de sa lumière légèrement jaunie et blafarde. Les sièges couverts de tissus rouges, décrépis, étaient décalés et placés plus bas à mesure que l’on s’approchait de la scène, offrant aux spectateurs une vue dégagée, sans haut de tête pour leur gâcher le spectacle. J’avançai dans l’allée, dépassant les sièges vides de part et d’autres. On aurait dit que des ombres se tapissaient dans les plus sombres de ces fauteuils, qui sait quel nombre d’yeux de spectateurs fantômes me regardaient m’avancer vers la scène ? Cette pensée me glaça les sangs, mais je ne pouvais me retirer sans l’image ou les images qui se cachaient ici. Je me hissais sur la scène, le parquet était vieux et grinçait au moindre de mes pas, mais elle était vide, mis à part le rayon de lumière très visiblement dessiné sur celui-ci. J’avançai et ouvrit curieusement le rideau. Deux mondes se distinguaient entre le devant et le derrière du rideau ; toute la sobriété et le vide du devant était largement compensé par le bordel apparent des masques, des capes, et autres objets qui gisaient derrière, comme un champ de bataille que nul n’aurait daigné nettoyer. La dernière séance. J’ouvris un peu les rideaux, afin de bénéficier du maximum de luminosité que m’offrait le projecteur, et avançait dans les débris et les costumes. Je retournai beaucoup de masques entre mes mains, leurs visages avaient brunis, les yeux avaient coulés, ou s’étaient assombris, presque tous étaient dérangeants, les capes, les robes, et les perruques étaient défrichés, troués, rongés par les mites. Quelques accessoires, pour


la plupart cassés se trouvaient aussi sous les décombres, des cannes, des baguettes, des monocles… Ce fût derrière le plus sobre des masques et accessoires qui se trouvaient ici que je trouvais mon image. Il était blanc, avait la forme d’un visage lambda, deux trous à la place des yeux, une androgynéité parfaite et une expression tout à fait neutre, et elle l’avait choisi ce masque.

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Sans-titre 7 Princesse du ghetto, Toi aussi t’as besoin d’un héros, Ne grandis pas trop tôt, La vie défile au rythme des mots. Laisse tes parents se disputer, Cours, vole, va t’amuser, Ton frère est là, il va veiller, Ton âme d’enfant, tu vas garder. Princesse du ghetto, Pourquoi ressembles-tu à une bimbo ? Il disait te protéger, Il l’avait pourtant juré.

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Chapitre 14

«O

h, je comprends, pensais-je, tu avais besoin d’un peu de véracité dans tout ce débarda de jeu de scène. Allez rejoins les autres, tu n’es plus seule. » Je poursuivis mes recherches, le fil m’indiquant qu’une seconde image se trouvait bien ici. Je soulevais une cape, et trouvait une bobine de film. Visiblement on avait essayé ici de passer de la représentation sur scène à une tentative cinématographique. Dos à l’obscurité, je tendis le film devant mes yeux. On y voyait un jeune homme assis près d’un puits, regardant lascivement à l’intérieur, du moins c’est ce que la miniature semblait traduire, on le voyait relever la tête au passage d’une jeune femme de blanc vêtu, une robe de fine dentelle lui tombant sur les genoux. La jeune marchait et là, sur l’une des prises on voyait un bout du décor dans le cadre et les acteurs de s’esclaffer. Voilà pourquoi la bobine avait été laissée à l’abandon, la prise n’avait pas été bonne. Je tirais un peu plus sur la bobine, dévoilant un film vierge, lorsqu’une dernière et unique image s’offrit à moi, dans un contexte totalement différent de celui que j’avais pu voir.

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Sans titre 8 Jenna avait toujours été très belle. Et d’une grande prestance. Nul ne pouvait l’ignorer et dès que sa voluptueuse bouche se mettait en action, tous étaient hypnotisés, comme attirés par le chant d’une sirène. Jenna avait toujours été enviée, jalousée et même ceux qui la haïssaient de si bien réussir traduisaient de cette façon l’envie qu’ils avaient d’être comme elle. Jenna était absolument parfaite. Ou presque. Elle n’avait qu’un défaut. Un seul et unique défaut, si bien dissimulé derrière tant de confiance en soi, de beauté et de charme qu’il passait inaperçu. Jenna adorait s’écouter parler. Si bien qu’en groupe, nul ne pouvait s’exprimer, nul n’était écouté, car Jenna avait réponse à tout et elle l’énonçait si bien que personne n’aurait été mieux à même de traduire ses dires. En grandissant, Jenna ne perdit pas ses dons et n’eut nul peine à se hisser au rang qui lui convenait le mieux : actrice. Elle était ainsi écoutée, et pouvait s’écouter et se réécouter à souhait. Son nouveau film était une adaptation cinématographique d’une tragédie grecque dont elle tenait le premier rôle. Celui de la femme victime de ses sentiments et des sentiments d’autrui. Lors du tournage de la scène finale, il y eut bien une tragédie, mais pas celle escomptée, Jenna mourut. On réserva les meilleurs soins à sa mise en terre, cercueil de chêne blanc, matelassé de rouges duvets de velours. On la mit en terre et l’on recouvrit le trou d’une stèle de marbre sur laquelle était gravée : « A celle dont on aurait

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aimé entendre la voix… Pour l’éternité. » Les heures passèrent et les derniers admirateurs quittèrent le cimetière. Jenna reposait paisiblement… Lorsqu’elle eut un tic nerveux. L’une de ses paupières se souleva, puis l’autre. La belle se « réveilla ». Réalisant l’endroit où elle se trouvait, elle se mit à hurler, mais ses sons étaient étouffés, ce qui faisait d’elle une captive. Prisonnière et avec pour seule compagnie le son de sa voix qu’elle allait pouvoir écouter… pour l’éternité. 122


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Chapitre 15

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e coupais le bout du film qui contenait ma photo et la scotchais dans ce qui pourrait désormais s’appeler un album. Tout à fait curieuse de ce que pouvait receler d’autre ce lieu à la fois enchanteur et très sinistre, je passais dans les coulisses, mon fil visiblement en accord avec ma démarche se poursuivait devant moi. Des mannequins portant les costumes étaient debout, ou à terre, semblant patiemment attendre la venue des acteurs. Quelques projecteurs également faisaient partie intégrante de la pièce. Je déboulais sur un couloir totalement sombre. A tâtons je cherchais l’interrupteur, et lorsque je le trouvais, l’enclenchais. Quelques lumières s’allumèrent, suffisantes pour que je puisse poursuivre ma déambulation. Quelques portes s’offraient à moi, mais toutes fermées à clef. Un petit escalier descendait au bout du couloir et je m’y aventurais, les lumières étant toujours suffisamment proches pour ne pas me laisser dans l’obscurité. Le couloir se prolongeait au sous-sol et débouchait sur une seule et unique porte. Pensant qu’elle serait fermée, je tournais la poignée sans grande conviction. Elle s’ouvrit.

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Je ne discernais rien à l’intérieur, aussi je m’empressais de trouver l’interrupteur de la pièce. Ce fût qu’à cet instant que je remarquais sur la porte les lettres « ATELIER DE COUTURE ». Je poussais la porte. La pièce était emplie de tissus, ceux-ci ornaient des étagères, s’étendaient sur des tables, étaient déjà à demicoupés, portés par des mannequins de bois. Une odeur de parfum s’élevait de la pièce et en faisait un endroit très agréable. Du lin, du coton, de la dentelle, de la tulle, de la laine… On trouvait absolument de tout, et dans un choix de couleurs très variés. Des costumes étaient presque terminés, d’autres n’étaient encore qu’un dessin, ou un patron sur un bureau sombre où se trouvaient également paires de ciseaux, bobines de fil et aiguilles de tous diamètres. On trouvait aussi beaucoup de ces petites boites colorés, faites de bois et de tissus rembourrés, dans lesquelles on rangeait tout le matériel de couture. Par curiosité j’en ouvris une. Elle ne recelait que des boutons. Par milliers, de toutes tailles, de toutes les couleurs, je les trouvais merveilleux. Et, cachée au verso de ma boite je trouvais l’une de mes images.


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Où sont passés mes yeux ? « Où sont passés mes yeux ? » Ce matin-là, au petit déjeuner, je le vis sortir de la salle de bain, quelque chose le dérangeait. « En me couchant, je voyais normalement. Mais ce matin, les choses ont changé. Il y avait déjà des choses que je ne distinguais presque plus... Mais là je ne vois plus rien. » Je le regardais, essayant de comprendre. Il était presque affolé, nerveux, se grattait sans arrêt la main gauche. « Je pense que l’on m’a mis de nouveaux yeux pendant la nuit. Pendant que je dormais. Et qu’ils veulent me faire croire qu’il s’agit des miens. Mais ce ne sont pas les miens. » A présent il criait presque, les larmes aux yeux, je restais sans voix, ne comprenant rien à cette histoire de fou. « Rien n’est pareil. Les couleurs, les proportions… Il y a des choses qui ont disparu. Et même des gens. Nikki et Chris par exemple. Je les ai appelés, plusieurs fois, rien, comme s’ils n’avaient jamais existé. Tant de choses ne sont plus… et il y en a de nouvelles. Ternes et trop « réelles ». Où sont passés mes yeux, maman ? » Il s’enfuit, claqua la porte de sa chambre. Je compris que désormais il n’était plus un enfant.

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Chapitre 16

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e reposais la petite boite, mon regard avait été attiré par un coin de la pièce entier avait été consacré à la fabrication de peluches et de poupées de tissus, qui devaient probablement servir de moyens de rémunération supplémentaire. Ils étaient tous plus beaux les uns que les autres, on se serait cru dans une fabrique de jouets, il y en avait pour tous les goûts ! Des chiens, de tissus unis, à la fabrication précise et n’offusquant aucun détail, de petites poupées aux robes de princesses, de petits monstres de tissus, chargés d’éloigner les mauvais rêves des enfants, de petits coussins en patchwork… Mais sur la table, il y avait une poupée. Elle avait une petite tête ronde, des lèvres roses, des membres plus longs que la normal et une robe simple, mais merveilleusement belle, ses cheveux étaient rougeoyant et détachés, elle aurait fait le bonheur et la fierté de n’importe quelle petite fille, mais voilà, elle n’était pas achevée. Un petit ruban vert avait été à demi cousus sur ses cheveux, le rembourrage de son ventre n’était pas achevé, et dépassait par une large fente, et ses larges yeux étaient posés à côté de ses petites mains, comme si celles-ci essayaient désespérément de s’en emparer

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et de finir le travail qui avait été commencé. Sous cette poupée je remarquais un patchwork de tissus, il s’agissait de l’étendue des tissus qui avaient été proposés pour la conception de la robe, et parmi ceux-ci je retrouvais ma 17ème image.

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Dolly Elle est là dans l’escalier. Elle a fait une bêtise et est tombée. Elle a perdu ses beaux yeux. Elle a cassé son petit nez. Ses mains ont été arrachées. Ses pieds ont été fracassés. Ses muscles démantibulés. Son ventre, déchiré. Contenu. Expulsé. Même son petit nœud est tout fripé. Oh, la pauvre petite poupée.

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Chapitre 17

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’allais quitter ces lieux quand je remarquais un mannequin habillé d’une sublime robe blanche. Elle était moulante, de petites perles blanches avaient été délicatement cousues des épaules jusqu’aux bras et un voile blanc dépassait sur la tête, cachant aux regards inconvenants l’identité de celle qui l’aurait portée. La robe me sembla d’abord unie, mais en m’approchant je remarquais toutes les broderies qui l’ornaient, d’un blanc légèrement cassé comparé au reste de la robe. Un travail d’une patiente et d’une précision infinie. Elle n’était certes pas achevée, du fil dépassait ici et là, se prolongeant parfois même jusqu’à une bobine posée à terre. Il ne s’agissait que d’une ébauche comparé à sa finalité, du moins si j’en croyais le dessin sur le bureau juste à côté. Je scrutais, éblouie, du regard les formes qui avaient été dessinées, puis brodées, avant d’y trouver mon image.

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La faiseuse d’ange La faiseuse d’ange, c’est ainsi qu’on la nomme, Elle est faite d’ombres, vous de raison, Et lorsqu’elle croise votre vie de petit bonhomme, Sa présence vous envahit de frissons. On n’ose pas la regarder en face, On a peur qu’elle ne soit pas belle, On pense qu’elle transforme votre sang en glace, Alors qu’elle vous donne une paire d’ailes.

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Chapitre 18

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e rangeais l’album dans mon sac et repartit en prenant soin de fermer la porte et d’éteindre les lumières. Lorsque je remis un pied dehors, il faisait nuit, impossible de dire quelle heure il était, mais j’optais néanmoins pour 20h-21h, au vue des bruits que faisait mon estomac. Je décidais de manger quelque chose avant de reprendre ma chasse, bien décidée à clore toute cette histoire aujourd’hui même. Je m’arrêtais dans un petit snack dans lequel j’avais l’habitude d’aller, bien à l’opposé du restaurant dans lequel j’avais pu manger aujourd’hui. Lorsque j’eus fini de manger, je ressortis, et repris le fil de mon histoire, lequel me mena tout droit vers une petite rue pavé, sombre, laquelle n’était éclairée que par les lumières des fenêtres d’une petite bâtisse. Une petite enseigne de bois, placée à mi-hauteur, indiquait « La Taverne », écrit en lettre d’or. Je regardais à travers les carreaux l’intérieur de ce bar, mais ne distinguait que des silhouettes. J’entrais, et me dirigea vers une table et m’assis sur la banquette. Il n’y avait pas grand monde, et la lumière tamisée n’offrait guère la perspective de distinguer avec précision les traits de visages des autres personnes présentes.

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Mad About You, douce, suave s’élevait du Jukebox, et il semblait que les lumières les plus vives étaient celles de ses petits boutons. Je commandais une pression auprès du barman, lorsque celui-ci s’était avancé vers ma table. Je remarquais alors que quelqu’un avait oublié sur la banquette un superbe appareil photo polaroïd, désormais rare en si bon état. Lorsque le serveur me rapporta ma bière, je le lui signalais mais celui-ci m’apprit que personne avant moi, ce soir, ne s’était trouvé à cette place, et que la liste désormais longue des objets trouvés et oubliés, et jamais récupérés, lui prenait déjà bien trop de place. Il repartit et j’eus donc le loisir de regarder de plus près l’appareil. Il semblait fonctionner parfaitement et chargé d’une pellicule. Quel gâchis d’oublier un si bel objet. Je remarquais alors un petit autel dans un coin sombre de la pièce, seules des bougies, la plupart déjà éteintes et réduites en une masse informe de cire, éclairaient la table et le divers contenu s’y trouvant. Je m’en approchais, personne ne faisait attention à moi, un homme assez imposant était accoudé au bar, les pensées plongées au fond de son verre, le barman lui, essuyait ses verres, et les rangeait sur une étagère, un petit groupe d’homme discutait de l’autre côté de la pièce pendant qu’un dernier individu battait le rythme de sa tête à côté du Jukebox. Des photos sépia, vieillies déjà par le temps, sur lesquelles pas deux fois n’apparaissaient les mêmes personnes, des bijoux, certainement en argent, étaient posés minutieusement ici et là, de petites pierres et pièces ressortaient de sur le tissus de velours rouge qui se prolongeait jusqu’au mur, je ne comprenais pas le sens de toute cette théâtralité, était-ce un autel érigé en la mémoire de quelqu’un ? Il y avait également une petite boite, noire, on pouvait remarquer sur ses flancs de petites marques prolongées sur toute la largeur. Vérifiant que personne ne regardait dans ma direction, je


l’ouvris.

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Sans-titre 9 Assis sur les escaliers de la place publique d’un petit village dans lequel je venais d’arriver, je fus surpris par la voix d’un vieil homme que je n’avais même pas vu, me croyant seul. Il était assis sur un banc de bois, le regard dans le vide, semblant scruter les faibles lueurs qui arrivaient à passer la densité des nuages. « Écoutez. » me dit-il, « Écoutez la mélodie. » Mais je n’entendais rien. « Voyez toutes ces couleurs. » Je regardais alentour. La place centrale était à présent occupée par des passants, les pavés étaient gris et le soleil peinait à présent à traverser les nuages. Lorsque je me retournais vers le vieil homme, celui-ci était toujours plongé dans ses contemplations, que lui seul semblait voir. Un sourire égayait sa triste face. Je me retirais en silence. Le soir, je contais ma rencontre à un aubergiste, lui décrivant le curieux personnage. « - Mais monsieur ! » me dit-il « Ce pauvre homme est aveugle… ! » Je revis dans ma tête le vieil homme, ses yeux scrutant l’inconnu, un sourire dessiné sur son visage.

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Chapitre 19

J

e retournais à ma place. Cheer’s Darlin entonnait ses premières notes sur le Jukebox, pleine de mélancolie, et soudain, c’était comme si tout le bar ralentissait sa cadence, les gens s’étaient tus, leurs gestes étaient ralentis, seule la musique semblait désormais « vivre ». Les lumières scintillaient, semblaient grésiller, et sans doute sur le point de s’éteindre brusquement, lorsqu’elle apparue. Elle n’était au début qu’une silhouette fantomatique à travers laquelle, le reste de la pièce devenait floue, mais elle apparaissait peu à peu, dansant suavement sur l’air de la musique, ses cheveux flottant dans l’air de la pièce. Personne ne sembla remarquer cette étrange présence, personne ne semblait plus vivre dans cette pièce, mis à part elle et moi. Ses yeux étaient clos, c’était comme si elle naissait sur cet air, née d’un sentiment troublant, d’une mélancolie sans fin. Sa poitrine se souleva pour la première fois, respirant sa première bouffée d’air, ses traits se clarifiaient, sa présence était presque achevée, on ne voyait plus au travers elle, les lumières s’étaient éteintes, comme soufflées par une énergie trop puissante, et seul le Jukebox encore la rendait visible, mais enfin je la reconnue.

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Je saisie le polaroïd, cadrait l’apparition et appuyait sur le déclencheur. Un « clic » se fit entendre, une photo sortie par la fente de l’appareil, noire. Et au fur et à mesure qu’elle apparaissait, les lumières se rallumaient. Ses traits se redessinaient sur la matière brillante de la photographie, elle cessa de vivre, de respirer et redevint ce qu’elle avait toujours été, image.

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Cheers’ Darlin Je nage… En eau trop profonde. Si bien que je m’y noie. Je me noie dans mes pensées. Celles que j’avais oubliées. J’avais presque tout oublié. Il y a des choses que même au plus profond des eaux je ne trouverais plus. Même là où la lumière ne filtre plus, là où il fait froid. Je suis allée trop loin, mes yeux se sont fermés, ils ne veulent plus voir, il n’y a plus rien à voir si bas. Mes membres sont engourdis par le froid, même mon esprit ne trouve plus la force, ni l’envie de remonter à la surface. Je vais rester là, après tout, je n’y suis pas si mal. Entourée de souvenirs, il ne fait même plus froid.

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out dans le bar redevint normal, et j’allais au comptoir payer ma consommation. Je fermais la porte derrière moi, laissant l’appareil là où je l’avais trouvé. Je marchais dans la rue, sans savoir où j’allais, les yeux rivés sur les pavés. La pluie s’étaient faite battante, mais c’était comme si je ne sentais pas celle-ci s’abattre sur moi, sur mes épaules, couler le long de mon échine. J’avais donné vie à une image, et je venais de la lui retirer… Cette idée m’était désagréable, et au plus profond de moi, je ressentais de la culpabilité. Encore un pas, un second, et mes jambes flanchèrent, je tombais à genoux, à terre, les larmes coulaient sur mes jours, se mêlant à la pluie. Et personne, personne à qui parler, j’étais seule, probablement l’est-on toujours, avec ce poids sur mes épaules. Je baissais la tête, en signe de résignation, mes mains posées au sol, mais elles ne rencontrèrent pas la texture froide et dure de l’asphalte, mais un petit tas de papier déchiré, et un peu plus abîmé encore par la pluie. Les yeux embrumés, je les dépliais, tentais de les assembler, et la reconnue. La curieuse n’avait pas fait attention, elle avait été maintes fois piétinée, elle avait même été déchirée par

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des gamins qui jouaient par là, et la pluie avait fini par faire gagner le désespoir grandissant en elle. Je pris la pauvrette, et la reconstituait dans mon album, prenant bien soin à ne pas l’abîmer d’avantage.

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Sans-titre 5 Laisse-moi voler, Que je puisse m’abandonner, Du coton, de la tulle, des froufrous, Une jolie robe, jusqu’aux genoux. De douces lumières caressent mes pupilles, De nulle part s’élève une mélodie, Il n’y a plus de temps, Je suis à nouveau enfant. Main glacée, pourquoi m’agripper ? Qu’ai-je encore à te donner ? Les lumières s’éteignent, la musique s’est tue, Capricieux, me re-voici dans ta rue. Ailes toutes cassées, Mécaniques rouillées, Mes yeux, aveugles pour l’éternité, Ne viens plus jamais me sauver.

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Chapitre 21

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u moins, il y en avait eut une qui avait été soulagée de me retrouver. Cette pensée me fit du bien, et me donna l’élan nécessaire. Je me relevais, il venait de cesser de pleuvoir, mais j’étais trempée. Mon fil se prolongeait toujours, incessant, interminablement. Je le suivis jusque dans une ruelle, je crus qu’il y finissait, comme ça, au milieu de rien, avant de remarquer cet angle, presque droit, qu’il marquait. Elle était au sol, et il semblait émerger d’elle, comme tenu par des forces invisibles.

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Moire. Insomnie. Il était tard, les rayons de lune parsemaient ma chambre d’éclats colorés ; des jeux de lumière se formaient, dévoilant des recoins oubliés, agrandissant les ombres. Et c’est là que je le vis pour la toute première fois. D’abord un éclat, puis, comme quelque chose qui gênerait votre vision. Pensant qu’il s’agissait d’un cheveu dressé devant ma pupille, je tentais de le repousser sur mon large front. Sans y parvenir. Il restait impassible devant ma vision. Je me redressais sur mon lit, mais il était toujours là, en travers de mon regard. J’avais beau remuer mes mains, tenter d’arracher ce cheveu impossible, en vain. Je me précipitais alors vers la porte, alluma la lumière du couloir et couru jusqu’au bureau. Je saisis ma plus belle paire de ciseau, celle des grandes occasions, et tentais de retrouver mon « poursuivant ». Il avait disparu. Je parcouru ma chambre, en vain. J’avais trouvé l’arme absolue. Je décidais de retourner me coucher, cachant celle-ci sous mon oreiller. Lorsque je rouvris les yeux, après avoir feint de dormir, je retrouvais le fil. D’un geste assuré, je saisis la paire de ciseau, la brandis et d’un geste sec, coupa le fil. Plus de fil… Mais plus rien.

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Chapitre 22

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e fil avait maintenant disparu et je n’avais pas retrouvé la totalité de mes images. Il manquait une. Une seule. Ne sachant donc pas où aller, je pris le chemin de mon appartement. J’ouvris la porte d’entrée, mon chat m’accueillit d’un miaulement grognon, il n’avait pas encore eut sa pâté quotidienne. Je me hâtais de la lui donner, pour ne pas avoir à supporter sa face bougonne, et déposais l’album à mon bureau. Je m’enquis d’aller prendre une douche, après toutes les épreuves et bizarreries du jour, je méritais bien de m’accorder ce plaisir. Je retournais à mon bureau, feuilletant l’album de ma journée, celui de mes images, j’en arrivais à la dernière que j’avais recueillie. Je tournais la page. « Que … ! Mais, comment est-elle arrivée là !? »

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Möbius Je repense à mon enfance. Jeune oisillon libre… Dans une cage. Encore dépendant de ses parents, ne rêvant que de liberté. Alors qu’elle est là. Plus forte que jamais, plus forte qu’à jamais. Se lever le matin, sans aucune pensée que celle de regarder des dessins animés, aller à l’école, et s’amuser à la récrée, jouer avec les couleurs, les crayons de couleurs, les couleurs des peintures. Il n’y a pas à penser à économiser, à trouver une voiture, à payer les factures, déposer le courrier, sortir les poubelles, faire la vaisselle, faire ses devoirs, se lever, faire à manger, regarder le temps dehors, encore morne, comme chaque jour, chaque année, voir ses rêves s’ébranler, avec de moins en moins de choses qui réjouissent et cette envie de dormir qui se fait plus forte chaque jour. Penser, et penser toujours, sans un moment de répit. Plus un instant de liberté. Et garder un masque chaque jour, celui qui semble dire que l’on tient le coup. Si le temps n’était pas qu’une notion, alors je m’en achèterais. Je donnerais tout mon argent, celui de la voiture, celui du loyer et je m’achèterais encore ce temps si précieux qu’est l’enfance. Mais aujourd’hui, je n’ai plus le temps. Je me meurs et les seules pensées de la fin de ma vie sont tournées sur celles de son commencement.

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e ne sus jamais comment elle était arrivée là, probablement était-elle revenue d’elle-même. J’allais me coucher, soulagée d’avoir retrouvée ce que j’avais égaré.

Au matin, lorsque je m’éveillais afin de mettre mon mémoire en forme, je rouvris l’album, jetant un coup d’œil aux images, me remémorant où je les avais trouvée, quels lieux elles m’avaient fait découvrir. Je décidais d’y retourner, d’acheter les livres que j’avais dégradés, mais je ne retrouvais jamais ces lieux, ni le théâtre, ni le petit restau’, ni même la fac d’Art. Seuls les images et mes propres souvenirs me resteraient de cette aventure. Il fallait que je retranscrive tout ceci, avant que je ne l’oublie, comme les dernières voluptés d’un rêve qui s’éparpille quelques secondes après le réveil. Et c’est ainsi qu’est né l’ouvrage que vous tenez entre vos doigts, vous n’êtes pas forcé de croire à toute cette histoire, bien sûr qu’elle doit paraître folle, le seul fait que vous la lisiez me suffit, car je sais désormais que parfois, les histoires prennent vie.

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n ne sait jamais par où commencer lorsqu’il s’agit d’écrire ses derniers mots. On y pense, à chaque instant, sans doute pas au début, puisque le commencement est si loin de celle-ci (sauf en de tristes circonstances) qu’elle ne semble pas même envisageable. Doit-on être drôle ? Synthétiser tout ce qui a fait la richesse de ce temps passé ? Expliquer nos choix, ce qui nous ont conduits jusque là ? Faire un dernier signe, comme une dédicace à ceux et celles qui nous auront marqués plus que les autres ? Doit-on d’ailleurs réellement écrire avec véracité l’intégralité de ce qui s’est réellement passé ? La relation avec ces images m’a permis de véritablement m’abandonner à ce que je pense faire depuis toujours de manière plus ou moins consciente : imaginer des histoires. J’ai réalisé qu’il était beaucoup plus difficile de devoir écrire, qu’écrire simplement, même si j’ai pris beaucoup de plaisir à imaginer tout ceci, et c’est vrai qu’au fond, je ne peux pas regarder une image sans voir derrière une histoire prendre vie ; je ne peux à dire

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vrai, rien voir sans imaginer une histoire. Une chaussure sur l’autoroute, une personne qui pleure, un animal rencontré au détour d’une ruelle, une chanson à la radio etc… tout cela s’engrange dans ma tête de manière narrative. C’est ce que j’aime faire et ce que j’ai besoin de faire, faire prendre vie un monde, lui instaurer des règles, faire émerger des personnages du fond de mes abysses et entraîner un lecteur dans cet univers naïf et cruel, merveilleux et terrifiant. Je me suis rendu compte également que la musique joue un grand rôle dans la façon dont je travaille. Elle m’aide à créer une histoire, à savoir quel est le sentiment que j’ai envie d’y mettre, mais aussi de la percevoir de manière différent parfois ! Je pense réellement essayer de me tourner vers le cinéma pour réaliser tout cela pleinement, et toucher de manière plus « forte ». Ces images m’ont un jour touchée, parce qu’elles étaient puissantes au niveau visuel, forte en ce qu’elles pouvaient évoquer en moi, m’ont fait vivre des aventures par l’imagination, et c’est pour cela que je les ais choisie elles. J’ai choisi de jouer le jeu jusqu’à la dernière ligne. Alors, les voici les mots. Ceux de la fin. »


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Sommaire Introduction..............................................................................................................................................................................p.5 Chapitre 1...................................................................................................................................................................................p.9 La revanche des poissons rouges - Sandy SKOGLUNG............................................................................p.12 Coraline. - Henry SELICK...........................................................................................................................................p.22 Chapitre 2................................................................................................................................................................................p.43 Humpty Dumpty (Gregory CREWDSON)....................................................................................................p.46 Chapitre 3................................................................................................................................................................................p.49 Rouillé (Cerise DUCEDE).........................................................................................................................................p.50 Chapitre 4 ...............................................................................................................................................................................p.53 Sans-titre 6 (Zak SMITH)............................................................................................................................................p.54 Chapitre 5................................................................................................................................................................................p.59 Ben & Gerbies (Cerise DUCEDE)........................................................................................................................p.62 Chapitre 6................................................................................................................................................................................p.65 Sans-titre (Marco EVARISTTI)................................................................................................................................p.68 Chapitre 7................................................................................................................................................................................p.71 La tarte aux pommes (Cerise DUCEDE)...........................................................................................................p.74 Chapitre 8................................................................................................................................................................................p.77 Sans-titre 3 (HERAKUT).............................................................................................................................................p.80 Chapitre 9................................................................................................................................................................................p.85 Venez à moi les petits enfants (GOREY)..............................................................................................................p.88 Chapitre 10.............................................................................................................................................................................p.91 Sans-titre 4 (Les Noces Funèbres - BURTON)................................................................................................p.92 Chapitre 11.............................................................................................................................................................................p.95 Sans-titre 10 (Gregory CREWDSON)................................................................................................................p.96 Chapitre 12..........................................................................................................................................................................p.105 Sans-titre 11 (Calacas - ZINGARO)..................................................................................................................p.106 Chapitre 13..........................................................................................................................................................................p.113 Sans-titre 7 (HERAKUT)..........................................................................................................................................p.116 Chapitre 14..........................................................................................................................................................................p.119 Sans-titre 8 (Gregory CREWDSON)................................................................................................................p.120 Chapitre 15..........................................................................................................................................................................p.125 Où sont passés mes yeux ? (Princesse Mononoké - MIYAZAKI)......................................................p.128 Chapitre 16..........................................................................................................................................................................p.131 Dolly (Hans BELLMER)..........................................................................................................................................p.134 Chapitre 17..........................................................................................................................................................................p.137 La faiseuse d’ange (Chloé PIENE).......................................................................................................................p.138 Chapitre 18..........................................................................................................................................................................p.141 Sans-titre 9 (Faust - MURNAU).............................................................................................................................p.144 Chapitre 19..........................................................................................................................................................................p.147 Cheers Darlin (Desiree DOLRON)...................................................................................................................p.150 Chapitre 20..........................................................................................................................................................................p.153 Sans-titre 5 (Cosmic Love - Florence & The Machine)..........................................................................p.156 Chapitre 21..........................................................................................................................................................................p.159 Moire (Edward aux mains d’argent - BURTON)..........................................................................................p.160 Chapitre 22..........................................................................................................................................................................p.163 Möbius (Zak SMITH).................................................................................................................................................p.164 Chapitre 23..........................................................................................................................................................................p.167 Conclusion..........................................................................................................................................................................p.169

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Mais cela ne donna rien. Juste la suggestion d’une petite mélodie étouffée, audible seulement pour ceux qui y croyaient.

Cache-Cache - R.C. Matheson

Achevé d’imprimer à Épinal. Mai 2013


I became the color I became the daughter and the son When the feast is over Welcome to another one I lay my body down, down Down upon the water Wrapped up in the clothes of My mother and my father Oh this is longing And I wanna be complete I was waiting around my little girs seat I had hunger, a mouthful of M&Ms You’d do anything just to get rescued I had longing isn’t it the key? Take take Taste taste taste taste Tastes sweet They say I’d gone south I’d gone asunfer They don’t know hunger What I been under You are all laughing Thought I was ... I was just free We were ready to behave But there’s no freedom without ... Oh no no take me from my mysery There’s no such thing as living comfortably There’s no such thing as going home I’m not home, found myself alone We were ready to behave But there’s no freedom without ...


From my misery