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SOMMAIRE

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Augustin Guillot

AVANT-PROPOS

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Ropp ça ne fume plus ! Certes… mais ça travaille encore, en profondeur, la mémoire et l’imaginaire des habitants de notre ville, comme des visiteurs de passage. L’épopée Ropp a quelque chose à voir avec nombre de familles baumoises, avec l’histoire de la ville, et, sans doute, avec l’histoire industrielle et l’identité de notre département. Au confluent paradisiaque du Cusancin, dont la vallée extraordinaire est un site naturel classé, avec le Doubs, en son bassin de Gondé rendu célèbre par le Marquis de Jouffroy d’Abbans et son Palmipède, et magnifié par la puissance tutélaire de la fente de Babre, le Village Ropp ne laisse pas de fasciner. Nous sommes en face d’un site industriel centenaire, qui a fonctionné jusqu’en 1991 sur un modèle écosystémique issu en ligne directe de celui conçu par son fondateur, Eugène Ropp à la fin du XIXe siècle ; tirant son énergie d’une double turbine produisant force motrice et électricité à partir du Cusancin, et transmise dans toute l’usine par une transmission aérienne ; concentrant la totalité de la chaîne de création horizontale et verticale, de la fabrication de l’outil dans sa forge à la cosmétique publicitaire ; dirigé dans un esprit paternaliste, peut-être fécondé par Fourier et Proudhon, qui sut se maintenir jusque dans les années 1960 et dont se souviennent, émus, les derniers élèves de son école ; protégé par un improbable (et introuvable) arrêté de 1940 ; resté figé, pendant des années, dans un état quasi-archéologique qui faisait voyager ses visiteurs dans le temps et la mémoire ; symbole et témoin de ce temps labile dans lequel le tabac est passé de l’emblème d’un art de vivre aristocratique et bourgeois à celui d’un problème de santé publique… Par le hasard des devoirs municipaux de soutien à l’industrie locale, l’usine est devenue propriété de la Ville à la fin des années 80. Frappée par le projet de grand canal, puis par la politique de prévention des risques inondables, elle a bien failli disparaître, au grand désespoir de tous. Mais sourd, depuis bien des années, l’énergie de sa protection : de l’entretien jaloux et patient de l’association de La Confrérie des Craquelins jusqu’à l’entreprise de l’Association de Sauvegarde du Patrimoine Industriel de l’Ancienne Usine des Pipes Ropp, la vie secrète du Village Ropp permet aujourd’hui d’envisager un avenir. Le magnifique travail des frères Bassenne que vous tenez entre vos mains en dit la force vitale, créatrice et passionnée. Il est, comme l’usine qu’il honore, tendu entre le passé et l’avenir, entre la tradition et l’innovation, entre la mémoire et l’imaginaire, entre la racine et l’ébauchon.

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Émilie Ropp

HISTOIRE DE L’ENTREPRISE DES PIPES ROPP 7


L’INSTALLATION À BAUME-LES-DAMES LA GRANDE USINE BREVETS, INVENTIONS ET PUBLICITÉS UNE ENTREPRISE EN PLEIN ESSOR LA FABRICATION D’UNE PIPE EUGÈNE ROPP LE VILLAGE ROPP LA SOCIÉTÉ ANONYME DES PIPES ROPP UNE INDUSTRIE EN PERTE DE VITESSE 8


1869 9


En 1869, Eugène Ropp père, un Vosgien, dépose son premier brevet pour un système de pipes en bois. Avec le succès de ce nouveau procédé, il se lance dans l'industrie de la pipe en bois, alors en plein essor. Mais contrairement à ses concurrents, il va faire le choix du bois de merisier au lieu de la bruyère pour l'élaboration de ses pipes, un choix qui va faire son succès. Après avoir créé une première manufacture à Bussang, dans les Vosges, il s'établit à Cour, en périphérie de la ville de Baume-les-Dames, dans le Doubs où il construit sa propre usine. La marque de pipes Ropp est rapidement un succès et sa renommée dépasse le marché national lui permettant de se lancer vers l'exportation. L'usine de Baume-les-Dames s'agrandit, le nombre d'ouvriers employés également, et le chiffre d'affaires fait de l'entreprise Ropp l'une des plus importantes de la région

L’INSTALLATION À BAUME-LES-DAMES Après quelques années, le merisier, matériau principal de la fabrication des pipes, commence à manquer dans la zone de Bussang, obligeant la manufacture à se fournir en bois venu d'autres régions. Le cours d'eau servant à alimenter l'usine en énergie, capricieux, empêchait le fonctionnement régulier des machines. Dans ces conditions, sans production régulière et organisée, l'entreprise ne pouvait pas faire face à la concurrence et satisfaire ses clients étrangers.

LORSQUE EUGÈNE ROPP PÈRE SONGEA À S’INSTALLER AILLEURS, IL PENSA À BAUME-LES-DAMES, DANS LE DOUBS.

Proche de Besançon, Baume-les-Dames était la commune d'origine du brigadier Férréol Anguenot, qui approvisionnait la fabrique de Bussang en bois de merisier. La région de Baume-les-Dames avait des quantités disponibles en merisier nettement supérieures à celles de Bussang et avoir la matière première à proximité n'était pas négligeable. De plus, le maire de Baume-les-Dames, désireux d'attirer dans sa commune de nouvelles entreprises créatrices d'emplois, proposait une subvention aux industriels souhaitant s'y installer. 1 En attendant la construction de la future usine, vers la fabrique s'installe au bord de la rivière du Cusancin, sur la commune de Cour, dans un ancien moulin appelé Moulin Sicard, vers 1892.

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1. Club des collectionneurs de Baume-les-Dames, août 1991.


2. Plan pour la division et le partage de terrains entre les frères Sicard, archives de l’usine.

Cette installation précéde celles de deux autres fabriques importantes, les ateliers de tissage Sauvegrain en 1894 et les filatures Eireziegler en 1897, qui firent de Baume-les-Dames une ville industrielle importante de la région. Le moulin Sicard, dont les plans les plus anciens datent de 1760, servait autrefois aux habitants des alentours à moudre leur farine, il devint ensuite une papeterie, celle des frères Sicard, comme en témoigne un plan daté du 23 octobre 1847.  2 Il fut racheté vers 1880 par Charles Moechling, un tanneur, qui fit de nombreux travaux de réaménagement avant de le revendre. En 1895, pour des raisons de commodité, la commune de Cour où se trouvait le moulin est rattachée à celle de Baume-les-Dames et Eugène Ropp devient propriétaire du bâtiment le 29 mars 1895, lors d'une vente de divers immeubles et de terrains alentours. La roue motrice fut remise en état pour produire de l'énergie avec la force du cours d'eau. Le Cusancin, cours d'eau important au grand débit, permit à l'usine de s'alimenter en énergie. Le Moulin Sicard possédait, selon un document datant de 1894, une turbine et une machine à vapeur locomobile d'une puissance de cinq chevaux. Après cette installation, l'entreprise Ropp divisa sa production entre Bussang, où la fabrique continua de fonctionner, et Baume-les-Dames.

ALORS QUE SAINT-CLAUDE, DANS LE JURA, DEVENAIT LA CAPITALE MONDIALE DE LA PIPE, EUGÈNE PÈRE LUI PRÉFÉRA BAUME-LES-DAMES.

Le choix était d'abord dicté par la proximité de la matière première, mais il existait d'autres raisons. L'absence d'autres usines de pipes à proximité permettait l'installation d'une véritable unité de production autonome, sans concurrence proche, et de s'assurer ainsi de la fidélité des ouvriers. Il existait une identité distincte des pipes Ropp par rapport aux autres pipes en bois françaises.

De plus, Baume-les-Dames présentait les mêmes avantages que Saint-Claude avec la proximité des frontières suisse et allemande et était une ville suffisamment grande pour permettre de recruter et former des ouvriers spécialisés.

3. Livre de paie, archives de l’usine.

À son arrivée à Baume-les-Dames, l'entreprise Ropp vient avec quelques uns de ses ouvriers vosgiens, afin de transmettre leur savoir et leurs techniques aux employés locaux nouvellement recrutés. Le premier livre de paie conservé, daté du 8 avril 1893, mentionne un total de 90 ouvriers.  3

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La plupart des ouvriers, hormis les bussenets sont des Baumois. Certains portent des patronymes représentatifs de la région qui prouvent leur origine, d'autres ont leur lieu de naissance inscrit dans le registre. Ainsi, Émile Briot, né à Bussang le 3 août 1862, est entré dans l'entreprise le 1er avril 1892, et s'installe à Baume-les-Dames avec sa femme, Jeanne, née elle aussi à Bussang, le 3 août 1895. Ils passèrent ensuite toute leur vie à Baume-les-Dames, au service de l'usine, et Émile Briot obtint la médaille d'or du travail le 30 mars 1921. Son fils Émile, né à Bussang le 6 mai 1892 peu avant le départ pour la Franche-Comté, entra plus tard lui aussi au service de l'usine. Dans ce même livre de paie sont mentionnés Paul Colin, né à Bussang en 1870, et Félix Ropp, le frère d'Eugène père et oncle d'Eugène. L'outillage et les fournitures, bois excepté, sont envoyés de Bussang. Eugène père et son fils sont restés dans les Vosges afin de superviser la production et le transfert des activités vers Baume-les-Dames. Eugène fils s'occupe de la correspondance et assiste son père dans ses nombreuses tâches. Dans les lettres envoyées à Baume depuis Bussang, Eugène donne les instructions sur la fabrication des pipes et les défauts constatés à corriger. Il y explique les méthodes à appliquer pour une bonne fabrication, conforme aux aspirations de la marque Ropp. C'est également à Bussang que sont décidés la diffusion des modèles, et leurs ventes, les améliorations à apporter aux pipes existantes ou encore des fournisseurs et des clients à visiter. Les en-têtes de lettres et les publicités témoignent de l'existence de deux usines fonctionnant à la même époque. Une en-tête de lettre, datant de 1896, annonce que la « première manufacture de pipes en merisier » possède des usines à Bussang et Baume-les-Dames. 4 L'activité de l'usine est alors encore très variée, tant au niveau des bois utilisés que des objets fabriqués : manufacture de cannes en bois de toutes essences et provenances, fabrique spéciale de pipes en bois de violette, en coco, ébène et en racine de bruyère avec systèmes brevetés et articles de tabletterie en merisier. Un autre de ces en-têtes réaffirme l'importance de Bussang : il y est ajouté que les pipes Ropp ont la propriété exclusive des modèles Bussang et indique que l'adresse des télégrammes est encore ROPP BUSSANG. La marque de fabrique était ROPP BUSSANG et allait le rester pendant plus d'une cinquantaine d'années après sa création, malgré le déménagement. Les brevets pris à cette période signalent encore la présence à Bussang puisque l'inventeur cité est « Eugène Ropp à Bussang ».

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4. Lettre d’Eugène Ropp à Herr Ziegler & Cie, archives de l’usine.


LA GRANDE USINE Dès novembre 1895, Eugène Ropp père sollicite auprès de la Ville de Baumeles-Dames une subvention « en vue d'agrandissement qu'il se propose de faire à son usine de fabrication de pipes ». La demande resta sans suite mais un plan de juin 1896, avec une demande d'établissement d'une passerelle pour l'accès du personnel, mentionne que la nouvelle usine est en construction. Elle entre en fonctionnement dès 1896 ou 1897.

5. DRAC (Direction Régionale des Affaires Culturelles), Inventaire général, 2002. 6. Club des collectionneurs de Baume-les-Dames, 1992.

L'usine est bâtie d'une seul tenant, à l'exception du bâtiment abritant la turbine chargée de produire l'énergie, et qui se trouve au bord du canal du Cusancin. La force motrice est véhiculée vers les ateliers, grâce à une transmission aérienne. Les ateliers sont composés d'un atelier central pour la fabrication des pipes, au rez-de-chaussée, d'un magasin et d'un atelier de menuiserie à l'est, et d'une salle des machines, de deux cheminées et trois séchoirs, deux pour le merisier et un pour la bruyère, à l'ouest. À l'extérieur, trois bâtiments à étages, de petites tailles, abritent les bureaux et un autre magasin 5. L'usine et son installation furent modifiées au cours des ans, avec l'essor de la production. De 1905 à 1907, des travaux ont lieu dans la salle des machines avec des fondations pour une chaudière et la construction d'une cheminée en briques. L'usine s'agrandit en 1910 avec des « bâtiments, constructions et hangars à usage de fabrique de tabletterie, fabrique de pipes, de magasins divers et de bureaux. Ils sont construits en pierre, briques et pans de bois, couverts en dur et vitrages » 6. Suite à un incendie, d'importants travaux sont entrepris en maçonnerie et en charpente dans un des bâtiments des bureaux.

Vue de l’usine Ropp, avec le village de Cour en arrière plan, vers 1910. 7. L’Éclair Comtois, n° 4849, mardi 17 octobre 1916.

Un autre incendie, détruit le 14 octobre 1916 une partie de l'usine. Un des journaux locaux, L'Éclair Comtois 7, fit le récit de l'événement : « samedi courant vers onze heures du soir, un incendie a éclaté dans l'usine des pipes Ropp, le sympathique industriel de notre ville. Malgré les secours arrivés de toutes parts, le bâtiment renfermant les fournitures de toutes sortes a été complètement la proie des flammes. Le bâtiment voisin a été également

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sérieusement touché ». Les pertes sont importantes mais sont prises en charge par les assurances. À l'emplacement du magasin de fournitures est reconstruit un bâtiment à étage comprenant un magasin d'expéditions, des logements pour les clients et les représentants en visite, une infirmerie, une salle de spectacle et des bureaux 8.

8. DRAC, Inventaire général, 2002.

LA RIVIÈRE DU CUSANCIN FOURNIT L’ÉNERGIE À L’ENSEMBLE DE L’USINE AU DÉBUT DU SIÈCLE GRÂCE À UN SYSTÈME DE TRANSMISSION COMPLEXE ET TRÈS MODERNE.

Le bâtiment d'eau, situé au bord de la rivière, abritait deux turbines : l'une, équipée d'une dynamo, fournissait l'électricité de l'usine tandis que l'autre alimentait les ateliers et leurs machines grâce à la transmission horizontale qui traversait la rue, reliant ainsi le bâtiment d'eau à l'usine. Ces turbines, installées dès 1896, étaient un moyen gratuit pour obtenir une énergie mécanique et de l'électricité pour l'éclairage de l'usine et son site. Elles étaient alimentées en eau par un canal d'amenée ou canal de la turbine, un canal régulé par une écluse qui permettait la maîtrise du débit de l'eau lequel pouvait varier suivant les saisons. La turbine permettant la production d'énergie électrique était reliée à un alternateur qui alimentait le site avec une énergie de 110 volts. L'énergie mécanique, permettant le fonctionnement des machines de trois ateliers (fabrication de pipes, mécanique et menuiserie), était une turbine d'une puissance de 62 chevaux vapeur mis en rotation. Le système de transmission aérien par courroies obliques, traversait le passage entre le bâtiment d'eau et l'usine à une hauteur d'environ 3 mètres 50, passait à travers les ateliers grâce à des arbres de transmissions secondaires reposant sur des piliers. Il alimentait ainsi les machines des différentes parties de l'usine. Les inconvénients de ce système d'énergie provenaient surtout du bruit produit par l'installation et des variations de crues pouvant rendre la production d'énergie moins régulière. L'autre source d'énergie était la chaudière, située dans une pièce réservée de l'usine qui fut mise en place en 1915. Il s'agit d'une chaudière Scheidecker et Kohl, fabriquée en 1914 dans un des ateliers de l'usine à Lure, en Franche-Comté, ou à Thann, en Alsace. Les fondations en vue de son installation commencèrent le 20 septembre 1915 et sa mise en fonction eut lieu le 24 mai 1916. Alimentée en charbon et en bois, elle produisait de la vapeur pour le séchoir et l'autoclave mais également de l'eau chaude pour toute l'usine 9.

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9. Benoît Budaux, Jeremy Druet et Alexandre Fresse, Mémoire sur les énergies et machines dans une usine du XIX e siècle, L’Usine des Pipes Ropp, 2005.


10. Registre d’entretien des machines de l’usine, archives de l’usine.

Des documents attestent des achats et mises en fonction des divers appareils d'énergie, le système ne cessant de s'améliorer. Le 6 janvier 1896, une turbine système Valette, fondue à Clerval dans le Doubs, est mise en route. En 1907, il est signalé qu'un moteur à gaz pauvre est utilisé. Le chauffage est installé en août 1910 par la Société Chapuis & Cie de Nancy. Enfin, le 21 novembre 1911, une turbine Hercule Progrès n°30, à axe vertical, fabriquée par les Établissements Singrün d'Épinal, dans les Vosges, est achetée et mise en marche en 1912 afin de remplacer la précédente 10. Le système d'énergie devait à la fois fournir l'énergie pour la fabrication des pipes Ropp mais aussi celles d'une autre maison, les Pipes Choquin Fils à Metz.

11. DRAC, Inventaire général, 2002.

L'atelier de mécanique avait été créé dès la construction de l'usine de Baume. Eugène Ropp avait souhaité protéger la particularité de son entreprise, en concevant un outillage spécifique à la fabrication des pipes. Pour réparer et entretenir ce matériel que l'on ne trouvait nulle part ailleurs, l'usine comptait donc dans ses effectifs un forgeron et un mécanicien, aidés d'un apprenti. L'atelier de mécanique comportait une petite forge, un long établi et une vingtaine de machines-outils servant à la réparation et la production des outils des autres machines et autres ateliers. Les machines, en fonte, imposantes, étaient pour la plupart des machines américaines ou anglaises datant des années 1900 à 1910, dont on retrouve d'ailleurs des modèles dans les catalogues des Expositions Universelles aux alentours de l'année 1900 11. Cette annexe servait également d'école d'apprentissage pour de nombreux jeunes gens. La forge était considérée par les ouvriers comme la mère de la mécanique et l'enclume de l'atelier avait été placée sur une souche de chêne, reste de la forêt qui existait avant la construction de l'entreprise pour s'attirer les meilleures augures.

CHAQUE MATIN, À SEPT HEURES, LE FORGERON, TAPAIT TROIS COUPS DE MARTEAU SUR SON ENCLUME, SIGNIFIANT LE DÉBUT DU TRAVAIL.

Afin d'avoir un meilleur contrôle des produits, ainsi qu'un fini et une qualité irréprochables, Eugène Ropp avait décidé de regrouper toutes les étapes de la fabrication d'une pipe dans la fabrique : de la création en passant par l'usinage jusqu'à la confection des emballages. Une partie de l'atelier central était d'ailleurs destinée à la fabrication des boîtes et autres présentoirs pour pipes.

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Après leur fabrication, les pipes étaient conditionnées sur place avant d'être envoyées par le service d'expédition. La taille et le style de boîte, la matière employée et les couleurs dépendaient de la qualité de la pipe et du client auquel elle était destinée. Les pipes les plus chères avaient un emballage plus soigné et plus élégant que les pipes bas de gamme. Généralement, il s'agissait de boîtes en carton, découpées et assemblées par des ouvriers. L'intérieur était ensuite tapissé de tissu ou de peau. Le même poste s'occupait également des blagues à tabac, elles aussi avec de la peau, et des boîtes destinées à la présentation des pipes en magasin. Des lettres de commandes à des vendeurs de peaux ont été conservées, témoignant du soin apporté au choix de la matière et des couleurs. Pour la création d'une blague à tabac par exemple, Eugène Ropp s'était adressé à trois vendeurs et manufactures de cuirs et de peaux de Paris, Félix Fournier, Charles Brunet et Pujalet, Avrilliers & Roger, avec l'idée très précise d'un intérieur en veau velours brun 12. Les vendeurs invoquèrent des difficultés d'importations avec les États-Unis et de prix excessifs pour l'article souhaité. Ils envoyèrent cependant des échantillons et Eugène Ropp trouva satisfaction avec la troisième de ces manufactures.

BREVETS, INVENTIONS ET PUBLICITÉS Concernant les dépôts de brevets, il faut rappeler que le critère majeur du brevetable est, selon la loi de 1844, un « objet utile à l'industrie, quelque faible que soit d'ailleurs son utilité », mais que le dépôt d'un brevet en France ne nécessite pas d'examen préalable. D'où le nom de brevet SGDG (Sans Garantie du Gouvernement), lorsque ces brevets sont cités dans les catalogues et publicités. Eugène Ropp et son fils cherchent constamment à améliorer les systèmes de pipes : le 25 novembre 1876 est déposé un brevet pour un système de pipe dit Pipe-Ropp, le 3 janvier 1880, un nouveau système de pipe en bois, le 31 décembre 1885, une pipe en bois avec tuyau emmanché à demi-tour et joint élastique et hermétique, et, le 3 mai 1890, une pipe à régulateur.

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Vue intérieure de l’atelier de conditionnement et du magasin d’expédition.

12. Lettres de juillet 1916, archives de l’usine.


Ces inventions concernent surtout la résistance de la pipe et une meilleure efficacité sur le long terme en éliminant les désagréments qui se présentent au fumeur après plusieurs utilisations de la pipe. Ils créent également de nouveaux modèles avec des systèmes particuliers : le 20 avril 1883 est présenté un nouveau modèle, la pipe-baïonnette. Le 19 mai 1888 est créé un tuyau en merisier brut et coudé, destiné aux pipes en merisier pour former un nouveau modèle, appelé « pipe moscovite ». Système de protection avec couvercle à charnière, vers 1907. 13. Catalogue des brevets, INPI.

Le 2 août 1888, ils créent une pipe en bois à tirage croisé dite la Bussennette et le 11 juillet 1891, une pipe en bruyère perfectionnée à tuyau réservoir : The Roppestos 13. Ces dépôts de brevets permettent à Eugène Ropp père d'avoir un monopole pour la pipe, surtout celle en merisier. Il pouvait ainsi concurrencer les autres entreprises, en particulier celles établies à Saint Claude, sur les marchés nationaux et internationaux. De plus, pour rester compétitif, Eugène devait se montrer toujours plus ingénieux. Certaines de ses inventions bénéficient d'améliorations par le biais des certificats d'addition qui autorisent le breveté à améliorer ses propres inventions dans les deux ans suivant le premier dépôt (loi de 1844). Enfin, le 11 août 1890, c'est dans un tout autre domaine qu'Eugène Ropp père dépose son brevet pour une navette pour métiers à tisser dite Navette Ropp. Ce brevet est également déposé en Suisse le 15 décembre de la même année. En effet, à partir de 1844, tout inventeur breveté en France a le droit de prendre un brevet pour le même objet à l'étranger afin d'en garantir l'exclusivité. Eugène en explique le principe :

14. Catalogue des brevets, INPI.

« Les navettes pour le tissage sont généralement en buis ou en bois. Or, il devient difficile de s'approvisionner en bois ayant les dimensions voulues. Et, dans tous les cas, le bois a l'inconvénient de s'user rapidement et de provoquer le détachement des fibres du corps de la navette qui la rendent rugueuse et viennent rompre les fils qu'elle traverse. Mon invention porte donc sur le choix de la matière première, puis, sur la disposition des pièces et enfin, sur les moyens de produire l'assemblage des parties composantes, leurs arrangements spéciaux » 14.

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Eugène Ropp père était un inventeur prolifique : de 1869 à 1891, quatorze brevets furent déposés à son nom dont un à l'étranger. Si la plupart de ces brevets sont pris en son propre nom, il fait appel dès 1887 à une société pour le représenter : les Frères Blétry à Paris, un cabinet de conseil en Propriété Industrielle fondé en 1866. Grâce à l'esprit ingénieux d'Eugène père et de son fils et à la protection de leurs innovations vis à vis de leurs concurrents, les produits Ropp allaient connaître le succès et les mener vers la fortune. Eugène Ropp père et son fils Eugène – qui prit le contrôle de l'entreprise peu après l'installation à Baume-les-Dames 15 – continuent années après années d'apporter des améliorations aux produits grâce aux brevets déposés, prouvant encore leurs capacités d'innovation. Dans ses publicités, le fondateur n'hésite d'ailleurs pas à préciser qu'il est inventeur avant d'être un chef d'entreprise, signant :

15. Eugène Ropp décède en 1907 mais Eugène Fils avait déjà le contrôle de l’entreprise avant cette date.

« EUGÈNE ROPP, À BAUME-LES-DAMES, INVENTEUR ET FABRICANT BREVETÉ DE 1869 À 1904 PAR PLUS DE TRENTE BREVETS EN FRANCE ET À L’ÉTRANGER »

Il dépose non seulement ses brevets en France, mais aussi à l'étranger, en Allemagne, en Grande-Bretagne et en Suisse. Il s'agit surtout de créations déjà protégées en France qui, pour davantage de sécurité, sont complétées par des brevets étrangers, la marque Ropp étant très présente sur les marchés d'exportation. La plupart des inventions concernent les pipes mais certaines portent cependant sur d'autres produits, entre 1898 et 1919 16. Parmi celles-ci, un étui pour pipe, un porte-pipes pour étalage, un fume-cigarette et une vitrine d'exposition pour commerçants. Cependant, la majorité des créations concerne de nouvelles pipes et des perfectionnements aux pipes déjà existantes.

De nombreuses pipes furent inventées après l'installation à Baume-les-Dames. En 1903, il créa une nouvelle pipe avec charnière. Le 8 juin 1907, il déposa le même jour, en France et en Grande-Bretagne, un brevet pour une pipe avec couvercle charnière, dont la nouveauté provient de la fixation du couvercle au foyer. Celle-ci fut encore améliorée grâce à un certificat d'addition le 6 janvier 1908. Le 25 mai 1908, un brevet fut déposé pour une pipe avec un réservoir en verre, le 24 juillet 1911, une pipe avec une bague métallique, le 25 juillet 1912, une pipe avec condenseur et capuchon amovible, également brevetée en Suisse l'année suivante.

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16. Catalogues des brevets déposés, INPI.


17. Publicité vers 1904, archives familiales.

18. Catalogue des brevets déposés, INPI.

Il ne s'agit pas de citer toutes les pipes inventées, mais il faut préciser que ces inventions sont continues et qu'il s'agit de pipes aux styles et aux techniques très différentes. Concernant les améliorations aux pipes existantes, il y en eut huit en France, dont cinq furent déposées aussi en Grande-Bretagne. Celles-ci portent autant sur l'aspect extérieur que sur la technique et le système des pipes-mêmes. Des perfectionnements sont apportés aux viroles, aux foyers des pipes afin de les rendre plus résistants ou aux joints du tuyau. Les buts recherchés étaient l'amélioration de l'hygiène ainsi qu'une solidité plus grande, puisqu'un usage fréquent et répété ainsi qu'un mauvais entretien des pipes contribuaient à les abîmer rapidement. De nouveaux systèmes de pipes sont inventés comme The Roppestos, qui empêchait la nicotine de se mélanger au tabac dans les foyers de pipes en bruyère et permettait un nettoyage plus efficace 17. L'aspect extérieur des pipes en merisier présentait un défaut majeur qu'il fallait également contourner. Comme nous l'avons vu, Eugène Ropp avait inventé un moyen d'empêcher les pipes en merisier de brûler trop rapidement. Mais le merisier ne résistait à l'incandescence du tabac, pouvant atteindre entre 600 et 700 degrés au centre du fourneau, que s'il était enrobé de son écorce. Cela donnait aux pipes un aspect rustique qui déplaisait à certains fumeurs qui jugeaient la forme trop grossière et le nombre de modèles trop limité. Grâce à ses inventions, Eugène Ropp créa des formes nouvelles et les brevets déposés prouvent ce souci d'amélioration esthétique des pipes en merisier. Le nombre de brevets déposés entre 1919 et 1937 est important, avec vingt-neuf inventions homologuées en France, principalement au nom d'Eugène Ropp. Certains brevets déposés d'abord en France furent ensuite enregistrés en Allemagne, en Grande-Bretagne et en Suisse afin d'éviter que les fabricants étrangers n'utilisent ces nouveautés sans autorisation. Ce sont principalement des inventions pour le perfectionnement des pipes, la création de systèmes, la matière et l'aspect des objets pour fumeurs. Il s'agit d'améliorer l'hygiène et l'entretien de la pipe par la création de mécanismes facilitant le nettoyage après usage et empêchant la nicotine et les autres substances de se fixer sur le bois. Le 27 avril 1920, Eugène Ropp proposa un perfectionnement aux pipes, en munissant l'embouchure d'une tige de forme non cylindrique qui s'étendait à l'intérieur du tuyau jusque dans la base du fourneau. Elle permettait « la désagrégation des résidus accumulés dans ces parties de la pipe, ce qui permet de rétablir instantanément le tirage à chaque fois que l'obstruction devient gênante »18. Même but recherché en 1921, avec la création d'un dispositif empêchant l'encrassement du tuyau pour maintenir un tirage convenable.

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En 1922 fut créé un filtre pour épurer la fumée, en retenant les cendres et les autres impuretés susceptibles de s'échapper du fourneau. Eugène Ropp s'intéressait également à l'invention de modèles totalement nouveaux intégrant les mécanismes d'épuration. Une nouvelle sorte de pipe, enregistrée le 2 août 1924, était munie d'un dispositif particulier servant à assurer le tirage tout en empêchant que la salive du fumeur n'arrive au fond du foyer. Le 9 mars 1925, il inventa une pipe dans laquelle les cendres étaient retenues dans le foyer, le tuyau ne recevant qu'une fumée propre dont le tirage était toujours assuré. Les dommages de la nicotine étaient déjà une préoccupation des contemporains et l'entreprise invente une pipe antinicotine, en 1929, « perfectionnée, très efficace, très simple et d'un entretien particulièrement facile». Les inventions étaient donc principalement destinées à améliorer l'hygiène des pipes mais il en existait aussi pour perfectionner le dispositif d'assemblage entre le tuyau et la tête, endroit délicat où les pipes se cassaient le plus facilement. Un brevet pour les progrès apportés « au mode d'assemblage des tuyaux de pipe avec leurs embouchures, ces perfectionnements étant d'ailleurs applicables aux fume-cigarettes, fume-cigares ou objets analogues comportant une embouchure » fut déposé le 22 juin 1923. D'autres étaient destinés à parfaire l'aspect et la coloration avec la création de striures et de rainures mécaniquement et à bas prix 19. Un aspect rugueux et mamelonné pouvait être obtenu pour les objets en bois grâce à l'invention d'un procédé rapide et économique avec de la lessive alcaline concentrée alors que cette opération ne pouvait généralement s'effectuer que de façon manuelle 20. Les inventions, toutes liées au monde du tabac, ne concernaient cependant pas uniquement les pipes, elles pouvaient s'appliquer à toutes sortes d'objets en bois. Une autre invention concernait une machine à façonner des pipes et permettait d'effectuer avec un seul montage et en une seule opération, l'ébauchage complet de la pipe 21. Enfin, des améliorations furent apportées aux fume-cigare et fume-cigarette 22.

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A�chette publicitaire pour les modèles de pipes : « La Roppestine ».

19. Brevet, 11 avril 1925, INPI. 20. Brevet, 15 mai 1920, INPI. 21. Brevet, 4 février 1926, INPI. 22. Brevet, 4 septembre 1929, INPI.


23. Brevet, 1 er février 1930.

Mais l'invention qui connut un véritable succès commercial en France fut le briquet automatique. En 1929, un premier perfectionnement fut apporté aux briquets à allumage automatique et en 1930, le briquet Ropp fut lancé. Il s'agissait d'un briquet à déclenchement automatique, par pression d'un bouton, qui, pour libérer le mécanisme d'allumage sous l'action d'un ressort, provoquait l'ouverture du capuchon et l'allumage du briquet 23. Le brevet fut déposé en Suisse l'année suivante. Lancé en 1932 sur le marché français, il fut l'un des produits les plus prisés par les acheteurs.

EUGÈNE ROPP ESSAYA DE CRÉER DES FORMES VARIÉES ET NOUVELLES, DIFFÉRENTES DES PIPES PROPOSÉES SUR LE MARCHÉ.

Des marques furent déposées pour chacune de ses créations : La Cosaque, La Pneumatic et La Norvégienne font leur apparition au début du siècle, entre 1904 et 1908. D'après les registres de l'INPI, ces marques sont destinées à être apposées sur les pipes, articles de fumeurs et de tabletterie ainsi que sur les étuis, boîtes, emballages de pipes… Les raisons des choix de la plupart de ces noms sont inconnues.

Concernant la Pneumatic, on peut y voir un rapport avec l'actualité. En effet, le pneu fut inventé en 1888 par l'Irlandais John Boyd Dunlop et le pneu démontable par Michelin en 1891. Son usage se répandit au début du XXe siècle. Une autre pipe fut nommée Pipe des aviateurs (1909) alors que, le 25 juillet 1909, Louis Blériot réussissait pour la première fois l'exploit de la traversée de la Manche en avion.

24. Publicité, archives familiales.

25. Bulletin o�ciel de la propriété industrielle et commerciale, INPI.

Chaque modèle de pipe avait plusieurs variétés de formes, de tailles et d'ornements. La pipe Pneumatic pouvait être garnie d'une virole de luxe, or argent ou métal, être en série droite ou courbée, de taille moyenne à très forte et avec des foyers ovales ou ronds 24. Ensuite, les marques de bruyère évoluèrent avec l'apparition en 1910 de la Racine Cum-mer, la Bruyère Cummer, la Bruyère Sanguine et la Racine Sanguine rappelant à la fois la matière première utilisée et son grain rouge particulier. Cependant une des spécificités de la fabrique Ropp est d'avoir joué avec le nom de son fondateur pour les marques. Au temps de l'usine de Bussang, le nom de Ropp était associé à celui de Bussang mais en 1899, le nom de �, en majuscule, entouré d'un ovale devient la marque de fabrique principale. La marque déposée sert à désigner « des pipes, cannes, articles de tabletterie… » 25.

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De couleur et de typographie variable, cette signature est également destinée à être apposée sur les étuis, les boîtes, caisses et tout autre emballage. Ce logo est celui de la marque avec des variantes comme Ropp Filter (1909), Ropp Select, Royal Ropp (1913), le nom Ropp étant à chaque fois en majuscule et entouré d'un ovale comme pour l'original. Eugène Ropp fut le premier fabricant de pipes en merisier à utiliser son propre nom pour sa marque. Il joua ensuite avec le nom de Ropp pour l'ajouter à des mots. Par exemple, il créa la marque AE-ROPPLANE, en 1908 (il déposa également le nom d'Aéroplane la même année), la ROPPSTEM, en 1909 et la ROPPSKI, en 1910, après avoir enregistré en 1908 le nom The Ski, sans ajout du Ropp. Le choix des noms de modèles était différent suivant qu'il s'adressait au marché français ou international. En 1904 sont déposées Chubby et Chubbynette, désignant de gros et larges modèles avec cependant deux tailles différentes. Ces marques étaient destinées aux marchés des pays anglophones, tout comme The Hunter, The Golfer et Old Root, en 1914. Sur le marché français le succès était plutôt pour La Grognarde, déposée en 1912 26. Pour conserver leur originalité, les marques déposées devaient être renouvelées régulièrement, tous les quinze ans. Certaines, véritables succès commerciaux furent conservées longtemps. D'autres disparurent après que leur échéance soit arrivée à son terme. Avec les nombreuses créations de marques et de modèles depuis la naissance de l'entreprise Ropp, la maison avait après quelques années ses classiques, ses nouveautés et ses séries spéciales. Parmi les classiques, La Montagnarde et La Norvégienne étaient très appréciées des fumeurs. Déposées en 1908 et en 1911, les deux marques étaient devenues une référence, un gage de qualité et de tradition comme le prouve une publicité des années 1920 : « La Montagnarde et La Norvégienne, créées par la maison Ropp depuis plus de vingt ans. Modèles robustes, épais de bois, faits des bruyères les plus vieilles, munis d'un réservoir en os, pour la nicotine, empêche le jus de tabac d'imprégner le bois de la pipe » 27. Elles étaient destinées aux fumeurs qui avaient leurs habitudes et qui avaient trouvé le modèle leur correspondant. Une des nouveautés du début du XXe siècle chez les fabricants étaient les pipes dites anglaises, du nom d'une technique privilégiant la qualité.

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Catalogue de vente, étuis et trousses des pipes Ropp’s make. 26. Bulletin o�ciel de la propriété industrielle, INPI.

27. Publicité non datée, années 1920, archives familiales.


Catalogue de vente Ropp, Modèles « Edil ».

28. Catalogue illustré, années 1920, archives familiales.

29. Catalogue illustré, années 1920, archives familiales. 30. Bulletin o�ciel de la propriété industrielle et commerciale, INPI.

31. Registre des marques internationales, INPI.

32. J. W. Cole, The GBD Saint-Claude Story.

Dans un de ses catalogues publicitaires, l'entreprise Ropp les définissait ainsi : « les pipes anglaises que la maison Ropp a su propager avec tant de succès en France sont en racine de bruyère. Choisies parmi les plus vieux bois, elles sont ébauchées puis triées de nouveau. Une quantité minime seulement de ces têtes extra sont sélectionnées pour monter les pipes séries anglaises. Leurs bois, serrés et très durs, sont sans aucun défaut »28. Elles étaient fabriquées en bruyère de qualité supérieure. Les ébauchons étaient d'abord séchés à l'air libre puis mis en séchoir pendant une longue période, sans activer la température, pour donner une pipe bien plus résistante. Plusieurs modèles de séries anglaises remportèrent un grand succès sur les marchés français et étrangers, comme la Super Ropp, la Réserve Ropp et surtout la Ropp's Make, la plus connue. Ces séries étaient considérées par l'entreprise comme ses plus soignées et ses plus perfectionnées. La Ropp's Make était au centre des publicités, décrite comme une pipe appréciée des « amateurs les plus raffinés », des « fumeurs élégants », la « pipe des connaisseurs », avec plus de mille modèles différents 29. L'entreprise lança plus de quarante nouvelles marques de 1919 à 1937 30. Le 15 mars 1924, la SA et Eugène Ropp se partagèrent les marques de la fabrique. Eugène Ropp conserva toutes les marques portant le nom Ropp avec leur variation, au nombre de huit : Ropp, en majuscule et entouré d'un ovale, Ropp en écriture liée, Ropp Bussang, Réserve Ropp, Ropp Select, Super Ropp, Royal Ropp et Ropp Filter. La Société Anonyme avait la propriété des cinquante-quatre marques restantes. Parmi les marques à succès, celles des séries anglaises côtoyaient sur les marchés, Yeco, Edil Grand Luxe et Moroco Grand Chic, créées en 1921, Filbi et Ylem, en 1924 ou encore Le Rallye en 1935. La marque continuait de jouer avec le nom de Ropp : Miss Ropp (1928), Ropp Six (1930), Ropp Nationale et Ropp Mondiale (1933) et également des écritures et des ornements différents pour décorer le nom de Ropp. Certains dépôts de marques, comme ceux des brevets, étaient aussi faits à l'étranger. La Société déposa Bosca et Ator Extra en 1924 et 1925, en Suisse au Bureau des Marques Internationales à Berne, tandis que Eugène Ropp protégea sa marque en enregistrant Ropp dans le monde entier en 1930 31. Enfin, l'un des succès des pipes en merisier fut lancé par Louis Chapuis dans les années 1920 avec la Ropp-de-Luxe, une pipe de qualité polie, avec une sélection sévère des bois et qui se distinguait des autres modèles par des panneaux sur les côtés et le dessus du fourneau 32.

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33. Catalogue des brevets, INPI.

Publicité Pipes Ropp « Yeco », 1925.

L'entreprise continua de déposer brevets et marques après 1945, même s'ils étaient moins nombreux qu'au temps d'Eugène Ropp. Le 27 janvier 1947, la SA dépose un dispositif pour retenir la nicotine dans les tuyaux de pipe. Ce dénicotiniseur avait la forme d'un petit vilebrequin et formait avec le tuyau de la pipe une série de chambres dans lesquelles la nicotine se déposait 33. Cette invention était destinée à protéger les fumeurs des méfaits du tabac, alors que les médecins s'inquiétaient davantage des risques du tabac sur la santé, comme nous l'avons vu précédemment.L'entreprise poursuivit donc ses recherches dans l'amélioration des filtres à nicotine et fit breveter, le 12 avril 1950, une pipe comportant un filtre, destiné à absorber la nicotine. Ce dispositif donnait également un meilleur goût à la fumée du tabac. Le filtre consistait en un petit tube en bois de merisier, disposé dans une enveloppe cylindrique métallique puis, placé à l'intérieur de la pipe. Outre les brevets d'invention, Jean Ropp, fils d'Eugène, et successeur à la direction de la fabrique, fit déposer plusieurs nouvelles marques, en son nom, afin de renouveler les plus populaires, dont les échéances arrivaient à terme. Il conserva donc le nom de Ropp, inscrit en noir dans un ovale, les Royal Ropp, Super Ropp et Ropp Select. Les nouvelles marques des pipes avaient, pour la plupart, également le patronyme de Ropp inséré dans leur nom. En 1946, les marques Ropp Fils et Jean Ropp furent déposées 34. Les sortes d'écriture, les tailles et les ornements variaient d'une marque à l'autre. Comme par le passé, certaines marques faisaient référence à l'actualité. La marque Everest fut déposée le 18 juin 1953 alors que Edmund Hillary et Tensing Norgay achevaient la première ascension de la montagne le 29 mai 1953. Une pipe fut donc créée à l'occasion de l'événement. Enfin, les créations ne concernaient pas seulement les pipes. Denicotonic, en 1952, servait à désigner des fume-cigarettes.

34. Bulletin o�ciel de la propriété industrielle et commerciale, INPI. 35. Jacques Cole, article sur les pipes en merisier, octobre 2002.

L'entreprise inventa également plusieurs modèles, avec de nouvelles matières, comme le cuir, ou avec les traditionnels bruyères et merisiers. Après la guerre, trois nouvelles séries basiques apparurent : la Ropp Junior, qui comme son nom l'indique, était un modèle léger et petit, la Ropp Extra, sélectionnée dans les meilleurs bois35. De nouveau, certains modèles étaient destinés spécialement à l'exportation. La mode était, dans les années cinquante, aux modèles géants, comme la Big Jean, la Baby Ropp

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et la Papa Ropp. Pour les modèles en merisier, les fumeurs étrangers pouvaient choisir entre la Ropp Churchwarden, avec un très long tuyau, la Ropp Cherry Nipper, très grande et à l'aspect rustique, la Ropp One Piece Cherry, dont le tuyau et la tige étaient fabriqués dans une même pièce de bois ou enfin, la Ropp Alpine, à la base plate pour la poser facilement et une forme dite « tyrolienne »36. Enfin, pour les modèles en bruyère recouverts de cuir, très populaires aux États-Unis, les clients choisissaient entre les modèles élégants, comme la Ropp Black Gazelle, avec du cuir de gazelle de la plus haute qualité, ou la Ropp White Calf. La Ropp Pig Grain était la plus populaire de toutes, avec un fond plat 37. Pour diffuser les modèles et soutenir les ventes, les campagnes de publicité se poursuivaient. Dès la fin du XIXe siècle, les publicités de la marque Ropp se présentaient, sous plusieurs formes : catalogues, panneaux, diffusions dans les journaux et objets promotionnels. Cherchant à promouvoir avant tout la qualité des produits, chaque publicité mentionnait en bas de page :

36. Catalogue Comoy’s of London, 1965, archives familiales. 37. Description des catalogues Comoy’s of London, archives familiales.

« TOUS LES PRODUITS PORTANT LA MARQUE ROPP SONT GARANTIS DE TOUS VICES DE FABRICATION ».

Cette qualité supérieure se traduisait par des prix souvent plus élevés que ceux de la concurrence mais se justifiait par le choix élaboré des matières premières, le soin du travail et une hygiène irréprochable. Ainsi, dans un catalogue du 1er mars 1899 38, comportant une liste de tuyaux avec leurs prix, la « Manufacture générale de pipes Ropp » explique la différence de prix par un « fini et des soins donnés qui compensent largement la différence de prix qui existe entre nos tuyaux et ceux de nos concurrents ». Une autre publicité de 1904 indique que les produits Ropp ont acquis « une réputation universelle » qui s'explique par le soin apporté à la fabrication et au choix des matières premières 39. Les pipes fabriquées en bruyère sont « des plus perfectionnées ». Souvent des conseils sont apportés aux fumeurs pour l'entretien de leurs pipes, ainsi que les précautions permettant au fumeur de « garder une pipe bonne, saine et de longue durée ». Pour la Roppestine, il était conseillé de ne pas pousser le tuyau trop fort, afin de la démonter plus facilement pour le nettoyage et de bien vider la pipe après chaque utilisation, afin d'empêcher le jus nicotineux et le tabac d'imprégner le bois 40. Usant souvent d'originalité dans ses publicités pour se démarquer des concurrents, voici un exemple écrit sous la forme d'un poème faisant l'éloge des pipes Ropp :

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38. Club des collectionneurs de Baume-les-Dames, juillet 1992.

39. Publicité, 1904, archives familiales.

40. Publicité pour la Roppestine, 1904, archives familiales.


« CES ÉLOGES, QUI SAURAIT MIEUX LES MÉR SU ÉTENDRE SA RENOMMÉE DANS TOUS LES GRANDES VARIÉTÉS DE FORMES ET DE SYSTÈM LES PLUS DÉLICATS. LA FUMÉE ÂCRE ET IRRI PAR LA PIPE ROPP COMME PAR UNE FÉE MAG DE L’ARTISTE, DU TOURISTE, DE L’ARTISAN, E FIDÈLE ET L’IMAGE DU FOYER. DANS CES CON DEVIENDRA RAPIDEMENT UN FERVENT DE LA P SANS PRÉJUDICE POUR SA SANTÉ. BIENTÔT I CE CREDO DES FUMEURS : RIEN NE VAUT ENC


RITER QUE LA PIPE ROPP ? N’A-T-ELLE PAS PAYS DU MONDE ? TOUTES AVEC LEURS MES HYGIÉNIQUES, EXHALENT LES PARFUMS ITANTE DE LA CIGARETTE EST TRANSFORMÉE GIQUE. CHOYÉE DU PÊCHEUR, DU CHASSEUR, ELLE EST DEVENUE PARTOUT LA COMPAGNE NDITIONS, LE FUMEUR, D’ABORD INDÉCIS, PIPE GRAND FORMAT, SANS AUCUN MALAISE, IL TRADUIRA SON PLAISIR PAR 41 CORE UNE BONNE PIPE ROPP ». 

41. Publicité pour la pipe Ropp, antérieure à 1919.


Pour montrer le sérieux et l'importance de la fabrique, celle-ci était souvent représentée dans les publicités ou les courriers par une illustration qui exagérait la taille de l'usine vis à vis de la réalité : des bâtiments supplémentaires et imaginaires y étaient ajoutés. Les publicités étaient différentes selon qu'elles étaient diffusées sur les marchés français ou étrangers. En France, plusieurs catalogues et affiches vantaient les mérites de la marque Ropp. Trois qualités étaient principalement mises en avant : « des matières premières sans rivales, un fini irréprochable des articles, une variété infinie des modèles »42. Les catalogues étaient souvent illustrés avec des images en couleur, pour séduire les clients. Il fallait prouver que les pipes Ropp étaient supérieures à celles de la concurrence, le nom de Ropp étant devenu, avec les années, incontournable sur le marché de la pipe et auprès des amateurs de tabac. Papier à lettre « Pipes Ropp », 1904. 42. Catalogue, années 1920, archives familiales.

43. Préface d’un catalogue des années 1920, archives familiales.

Mais il fallait également convertir les non-fumeurs et les fumeurs de cigarettes ou autres aux plaisirs et avantages de la pipe. En prônant la qualité de ses produits et l'élégance des modèles, Eugène Ropp souhaitait faire de la pipe un accessoire de luxe. Ainsi, dans un catalogue des années vingt, il expliquait que durant de nombreuses années la pipe avait été d'un usage populaire : « il n'était pas de bon ton de fumer la pipe dans la rue et dans les endroits publics où seuls étaient admis la cigarette élégante et le cigare aristocratique ». Mais il ajouta : « il n'en est plus ainsi : l'homme élégant ne cache plus sa pipe comme un vice qu'on n'ose avouer » 43 Pour expliquer le changement des usages, la maison Ropp évoquait trois raisons principales : l'évolution des formes des pipes, plus fines, le choix de la matière première et les perfectionnements apportés aux différents systèmes. Ces évolutions avaient fait de la pipe un accessoire « propre, pratique et élégant ». Le fait que la marque cherchait à se moderniser sans cesse, tout en se montrant à l'écoute des attentes des clients, était également un argument de vente décisif. Les publicités parlaient de « l'important service technique de recherches » qui permettait à l'usine d'obtenir chaque jour de nouveaux procédés de fabrication ou des modèles inédits. Le système Pneumatic, mis au point lors de l'installation de l'entreprise à Baume-les-Dames, était l'un des procédés de fabrication le plus apprécié des fumeurs.

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Il était souvent cité dans les publicités comme un des exemples de perfectionnements constants apportés aux pipes. Ce système permettait de retirer facilement le tuyau de la tige sans risque de casser la pipe pour un nettoyage plus aisé. De même, le couvercle breveté avec une monture sur le foyer empêchant le contact entre le fer et le tabac, était l'une des nouveautés des années vingt dont la marque se vantait non sans fierté. Les efforts de modernisation étaient consacrés par les nombreux brevets pris par l'usine depuis plusieurs années. La variété des bois et des formes utilisées, ainsi que les nombreuses marques mentionnées dans les catalogues visaient à prouver la supériorité de Ropp sur ses concurrents. La multitude de modèles proposés ainsi que la qualité des matières premières permettaient au fumeur d'avoir un choix très large. Il pouvait donc trouver l'objet qui lui correspondait le plus. Concernant la qualité, il était précisé dans chaque publicité que toute pipe reconnue défectueuse à l'usage serait remplacée gratuitement. Enfin, fabricante de pipes de longue date, la marque avait acquis une expérience qui inspirait la confiance des clients. Elle insistait sur sa longue expérience des objets pour fumeurs et sur l'essor pris par l'entreprise. L'ouverture de nouvelles usines et le succès remporté à l'étranger faisaient de Ropp « la marque mondiale ». L'entreprise diffusait ses publicités également à l'étranger. Elle faisait paraître des annonces et des encarts publicitaires dans les journaux, comme par exemple en Irlande, dans le Belfast Evening Telegraph 44. De même, lorsqu'elle lançait ses produits sur un nouveau marché, elle investissait dans d'importantes campagnes publicitaires, comme en 1930 aux États-Unis. Les actionnaires avaient été informés d'une hausse des dépenses publicitaires pour l'exercice 1933, après le succès remporté par l'Exposition de Chicago. Celle-ci avait permis aux Américains de connaître la marque franc-comtoise 45. L'entreprise cherchait alors des débouchés sur de nouveaux marchés pour contrer la crise des années vingt et les difficultés rencontrées par l'entreprise. Les arguments publicitaires des années quarante à soixante étaient très semblables à ceux utilisés par Eugène Ropp au début du siècle. La qualité des produits, l'expérience et l'hygiène étaient ce qui rendaient les produits Ropp supérieurs à ceux des concurrents. Jean Ropp aimait rappeler qu'il était la troisième génération de dirigeants de l'entreprise, la longévité étant la preuve du succès et de la qualité des pipes Ropp. Il lança donc une publicité, sous forme d'affiche, des « trois générations de Maîtres-Pipiers ».

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44. Lettre du responsable des ventes pour Ropp Pipes, Lambert Maher, 18 septembre 1928, archives de l’usine. 45. Rapport des conseils d’administration, archives de l’usine.


46. Publicité, archives familiales

Les photographies d'Eugène Père (appelé Eugène Léon), d'Eugène, avec chacun leurs dates de naissance et de décès, et de Jean Ropp, « directeur depuis 1927 » y figuraient. Il était ajouté que le premier brevet avait été pris en 1869 46. Cette tradition familiale de fabrication de la pipe et le succès des trois entrepreneurs faisaient la fierté de la maison Ropp et était l'un de ses principaux arguments de vente. L'histoire de l'entreprise et les débuts d'Eugène Père, à Bussang, étaient racontés dans tous les catalogues. Sur le marché français, il était souvent précisé que la marque Ropp était une marque mondiale, universellement reconnue. À l'étranger, c'était le succès des pipes Ropp en France qui était mis en avant. Dans un catalogue de Comoy's of London, en 1966, destiné au marché américain, il était dit qu'en France, « la pipe la plus populaire de toutes est la Ropp. On y trouve partout les pipes Ropp, même dans les plus petits villages. Si vous voyez un fumeur français avec une belle pipe, il y a des chances qu'elle ait été fabriquée par Ropp. Cinquante millions de Français ne peuvent pas se tromper »47. Enfin, l'une des particularités des pipes Ropp restait l'utilisation du merisier.

Publicité représentant les trois générations de Maîtres-Pipiers Ropp. 47. Catalogue Comoy’s of London, 1966, archives familiales.

48. André Burnat, Est Magazine, 9 juin 1949, archives familiales.

Même si celui-ci était peu à peu délaissé au profit de la bruyère ou d'autres matières, il restait l'emblème de l'entreprise. Dans les publicités, ces pipes étaient appelées les « aristocrates des pipes en merisier ». Elles étaient les seules pipes en merisier, d'après les catalogues, à être vendues avec les même garanties que les pipes en bruyère de la plus haute qualité. L'entreprise assurait aux revendeurs qu'ils pouvaient les recommander et les conseiller à leurs clients avec confiance. Les pipes Ropp étaient synonymes de qualité. Pour la présentation des modèles, les photographies et illustrations étaient accompagnées d'une notice descriptive, expliquant à quel genre de fumeur chaque pipe était destinée. Par exemple la Ropp Black Gazelle était parfaite pour les fumeurs en tenue de soirée, la Ropp Pig Grain idéale en toute compagnie tandis que la Ropp Cherry Nipper pouvait devenir le sujet d'une conversation entre collectionneurs. Pour diffuser les produits, l'entreprise de Baume-les-Dames disposait de trois représentants, les frères Crelerot, Jean, Gabriel et Pierre 48. Comme les voyageurs et les représentants du temps d'Eugène Ropp, les responsables commerciaux jouaient un rôle important dans la diffusion des produits.

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UNE ENTREPRISE EN PLEIN ESSOR Les ventes se faisaient à la fois sur le marché national et vers l'étranger par le biais d'agents et de grandes maisons de commerce, pour la plupart londoniennes. De grandes quantités de pipes furent envoyées vers la Grande-Bretagne, l'Australie et la Nouvelle-Zélande en particulier grâce aux efforts des sociétés S. Hecht Sons & Prag, Salmon & Gluckstein et Adolph Frankau & Co. Ltd., toutes trois installées à Londres. Dans un catalogue de 150 pages paru en 1899, la grande chaîne de magasins de vente au détail Salmon & Gluckstein proposait des collections de pipes en bruyère à leur nom mais aucun produit présenté dans ce catalogue ne portait de marque anglaise ou étrangère n'appartenant pas au groupe Salmon & Gluckstein. Il y avait cependant une exception : sur une page présentant les prix de Salmon & Gluckstein pour les pipes en terre et merisier, une pipe dont le modèle était classé n°498 avec la légende Ropp Cherry 9d. était mise en vente. Quelques années avant la guerre de 1914, et suite à une brouille avec Joseph Prag, directeur de S. Hecht Sons & Prag, qui avait préféré des pipes en merisier venues d'Autriche, Adolph Frankau & Co. Ltd. deviennent les seuls agents Ropp pour le Royaume-Uni et les colonies. Cette importante maison de commerce, qui était déjà cliente de Ropp au temps de Bussang, possédait des bureaux à Londres, Manchester, Glasgow, New York, Montréal et Shanghai. Elle produisait également dans une usine de Londres ses propres pipes sous la marque BBB, créée en 1847 et incorporée à la société en 1889. Dans un catalogue de plus de quatre cents pages, diffusé peu avant la Première Guerre Mondiale, dont plus de 250 pages étaient consacrées aux pipes, quelques pages présentent des « pipes extra fines marquées Ropp Bussang », à 4 shillings la douzaine, et d'autres de 10 à 15 shillings la douzaine. Après la guerre, la compagnie S. Hecht Sons & Prag refait des affaires avec Ropp. Dans une lettre datée du 18 novembre 1918 et signée Joseph Prag, des expéditions entre la France et la Royaume-Uni sont mentionnées. Établie en 1853, la société était dirigée par Joseph Prag, Philip Hecht et Jacob Prag et avait ses bureaux à Londres et à Saint-Claude 49.

« LES PIPES ROPP SONT CONNUES ET APPRÉCIÉES DANS LE MONDE ENTIER »

Les affaires avec ces sociétés diffusant les produits Ropp à travers le monde permettaient aux publicités d'affirmer la notoriété de l'entreprise.

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49. Archives de l’usine.


De leur côté, les maisons de commerce envoyaient régulièrement leurs représentants à l'usine de Baume-les-Dames afin de visiter les locaux, voir le mode de production et discuter en personne avec les directeurs. Eugène père et son fils eux-mêmes se rendaient en Angleterre fréquemment. Pour la vente des produits en Europe, la maison Ropp avait fait appel aux Frères Matter, à Lausanne en Suisse, qui étaient acheteurs de pipes en gros et les revendaient en Europe de l'Est et dans les pays scandinaves.

50. Laurent Poupard, Inventaire Général 1992, DRAC.

51. Sous la direction de Martine Plouvier, Le bois, l’os, la corne, l’ivoire, la nacre, Aspects de la tabletterie en France, 2001.

Cependant la concurrence était forte, notamment avec Saint-Claude dont les nombreuses fabriques produisaient principalement des pipes en bruyère. Celles-ci avaient une réputation et une popularité nettement supérieures à celles des merisiers. Si la maison Ropp fabriquait aussi des bruyères, sa spécialité restait le merisier, un marché plus réduit. Aussi, il fut décidé d'investir dans une usine à Saint-Claude afin de se trouver au centre de la production et du marché de la pipe. Un atelier est ouvert vers 1904 – 1908 au 8 rue du Plan du Moulin, à la même adresse que la société londonienne Dreyfus & Cie. Il est destiné à la fabrication exclusive de pipes en bruyère et est dirigé par Charles Miesch, parent d'Eugène Ropp. Sa production, qui ne débute véritablement que peu avant 1914, est exclusivement destinée aux pays scandinaves, au Danemark en particulier 50. L'industrie de la pipe à Saint-Claude est alors en pleine expansion : en 1892, on y compte 2300 pipiers pour 70 fabriques, et en 1912, 4000 pour 50 fabriques. Pour cette même année, plus de 29 millions d'unités sont fabriquées dans la capitale de la pipe 51. Dans un contexte de dynamisme de l'industrie pipière, la maison Ropp voit ses affaires progresser et ses dirigeants sont des personnalités connues des fumeurs. Tout un réseau de revendeurs avait été créé en France, avec des représentants dans plusieurs villes. Les revendeurs étaient soit des magasins d'articles pour fumeurs, soit des acheteurs de pipes en gros qui revendaient eux-mêmes à des magasins de détail en France. Pour mettre en valeur les produits Ropp dans les commerces, Eugène Ropp n'hésitait pas à proposer gratuitement des supports. Par exemple pour les fume-cigares et fumecigarettes, un pied réclame était offert «  gracieusement pour l'étalage des mes fume-cigares et fume-cigarettes » avec le nom de Ropp gravé, surmonté de la mention « 1ère manufacture française de pipes, plus de quarante fois brevetée ». De même, dans une publicité pour La Norvégienne, la manufacture offre un pied en métal pour la présentation en devanture avec chaque douzaine de pipes. Outre les commerçants des différentes villes,

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Eugène Ropp avait également fait appel aux grands magasins comme Le Bon Marché, situé rue de Sèvres à Paris et fondé en 1852 par Aristide Boucicaut, dont les anciens catalogues mentionnent les produits Ropp. Un des livrets sur les pipes et articles de fumeurs antérieurs à 1914, présente des modèles de « pipes Ropp (de Bussang) ». Il y était proposé plusieurs sortes différentes en vente au détail : une forme vendue de 65 centimes à 1,95 francs suivant la taille, une pièce courbée dans six tailles différentes, de petite à monstre, de 1,75 à 4,75 francs ainsi qu'un élégant modèle orné d'une plume d'oie de 0,65 à 0,95 francs. Il y est aussi fait mention de pipes en bruyère portant le nom Ropp. Des étiquettes d'envoi entre le magasin et l'usine ont également été conservées 52. Enfin en 1911, la maison Ropp décida de faire elle-même ses ventes à Paris en louant des locaux « destinés au commerce de représentation des produits de la maison Ropp »53. Il s'agissait de la location d'un local composé de trois pièces situé au premier étage et en sous-sol d'une maison au 14 rue NotreDame-de-Nazareth. Le propriétaire était un certain Gustave Rouzé et l'affaire fut traitée par un des représentants de la manufacture Ropp, « Robert Rudolph, agent de la maison ». Cette présence sur place d'un vendeur des produits Ropp permettait une plus grande influence sur le marché et affirmait l'importance de l'entreprise, alors que les clients disposaient d'un choix de pipes de plus en plus varié. Au début du XXe siècle, les pipes à système et autres inventions visant à une meilleure hygiène connaissaient un réel engouement auprès des fumeurs français. Les préoccupations sur les méfaits du tabac et de la nicotine étaient au goût du jour ainsi que les soucis d'hygiène : les pipes étaient parfois difficiles à nettoyer et à entretenir. Celles-ci étaient différentes des pipes à filtre puisque l'élément inséré dans le tuyau n'absorbait pas les produits de condensation mais les arrêtait seulement. Ces pipes à système, avec des variations très différentes, paraissaient plus saines et plus hygiéniques. La Pneumatic est une des pipes à système que la maison Ropp mit sur le marché et dont la création fut brevetée. Une virole indépendante était logée à l'intérieur du tuyau tandis qu'un liège élastique procurant un frottement permettait de séparer plus facilement le tuyau de la tête et facilitait le nettoyage.

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Magasin parisien, 1911. 52. Archives familiales.

53. Contrat de location, 8 novembre 1911, archives de l’usine.


54. Publicités, archives familiales.

La Roppestine comportait un deuxième réservoir retenant les impuretés, absorbant le jus nicotineux, et était facilement démontable pour le nettoyage. The Roppestos avait à l'intérieur du tuyau un système « empêchant le dépôt de nicotine tout en permettant au tabac d'être consumé jusqu'à la dernière parcelle »54. En étant à l'écoute des exigences de la clientèle française et en s'adaptant aux besoins du marché étranger, les pipes Ropp devinrent appréciées de nombreux fumeurs et l'activité de l'usine progressa.

LA FABRICATION D’UNE PIPE

55. Lettres de 1915 à 1917, archives de l’usine.

L'approvisionnement en merisier se faisait dans les environs de Baume-lesDames et de Quingey (Doubs). Chaque année, à l'époque de la coupe, de novembre à mars, des agriculteurs ou des propriétaires de terrains où poussaient du merisier proposaient d'en récolter pour l'usine. Ils envoyaient des lettres offrant leurs services à Eugène Ropp et devaient ensuite demander une autorisation de l'Inspecteur des Eaux et Forêts, contre paiement d'une taxe 55. Certains ouvriers de l'usine allaient également couper le bois sur les terres appartenant à l'usine et le rapportaient dans des wagons tirés par des bœufs ou des chevaux au début, puis en camion. Chaque achat de merisier avec le nom du vendeur et chaque quantité récoltée étaient consignés dans un livre appelé « Merisier » et qui a été conservé dans les archives de l'usine. La proximité de la matière première ainsi que son abondance dans la région furent des atouts pour l'usine dès son installation dans la région.

Coupe du merisier dans les environs de Baume-les-Dames.

Une fois les branches livrées, elles étaient placées dans un entrepôt couvert pour une durée de trois à cinq ans. Après ce premier séchage naturel, un premier tri était effectué pour enlever les branches inutilisables. Celles-ci étaient brûlées dans la chaudière, avec les déchets de sciage et les pipes inutilisables. Le merisier passait dans un autoclave pour un deuxième séchage, à une température de 70° C, qui permettait également de le durcir. Le bois était ensuite mis en repos, appelé « postage », pendant deux à trois semaines avant

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d'être entreposé, pendant trois à douze mois, dans un séchoir à vapeur fermé, à une température de 30° C. Il était enfin prêt à être travaillé. Les pipes en merisier étaient constituées principalement de trois parties (contrairement par exemple aux pipes en bruyère comme nous le verrons ensuite) : le fourneau et la tige, qui ensemble formaient la tête de la pipe, et l'embout ou tuyau. Il existait parfois aussi des pipes en merisier en un seul morceau, lorsque des pousses plus fines situées sur la branche formaient un angle permettant de créer une tige naturelle. Ces pousses étaient soigneusement sélectionnées et les embouts posés comme sur une pipe normale 56. La tête de la pipe comportait en général deux sections de branches de diamètre différent, une pour le fourneau et une pour la tige qui étaient ensuite assemblées entre elles par un emboîtement ou par un pas fileté. Le sciage était la première opération. Avec une scie circulaire, l'ouvrier coupait les branches les plus fines destinées à devenir des tiges et les plus grosses des têtes. Les branches plus petites étaient redressées durant le processus vapeur, puis percées et enfin vissées dans le fourneau à un angle en-dessous de la moitié de la taille totale. Les fourneaux, taillés dans des branches de 30 mm de diamètre, étaient tournés, varlopés et arrondis.

PUIS UN OUVRIER ENTOURÉ DE PLUSIEURS PANIERS SÉLECTIONNAIT LES MORCEAUX APTES À DEVENIR DES PIPES.

Le foyer devait être façonné de façon à laisser de larges bords. Le merisier devait garder son écorce pour conserver ses capacités à résister aux fortes chaleurs du foyer. Ainsi seuls le cul de la pipe et les bords du trou du foyer étaient polis et les parties dépourvues d'écorce étaient vernies. Il ne manquait alors plus qu'à ajouter un tuyau pour achever la pipe et la rendre prête à la vente. La racine de bruyère était le deuxième bois le plus utilisé par la marque Ropp et les pipes en bruyère étaient les plus nombreuses sur le marché. Elles avaient une fabrication et un traitement différents du merisier. Contrairement au merisier, abondant dans les Vosges et le Jura, les ébauchons de bruyère provenaient en bloc du pourtour du bassin méditerranéen et devaient être acheminés en train jusqu'à l'usine. Eugène Ropp envoyait des représentants sur place pour choisir la meilleure qualité de bois possible, comme Eugène Helffer, son beau-frère et proche collaborateur.

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56. Académie Internationale de la pipe, Jacques Cole, 2002


57. Lettres de mai 1919, archives de l’usine.

58. Club des collectionneurs de Baume-les-Dames, 1992. 59. Substance d’origine végétale qui rendait les cuirs imputrescibles. 60. Revue des tabacs, octobre 2004, n°513.

Celui-ci partit en 1919 à Livourne, en Italie, pour voir les conditions d'importation d'ébauchons de bruyère et s'informer sur les ébauchons de Corse 57. La bruyère blanche (erica arborea), arbuste d'un à quatre mètres de haut, poussait tout autour de la Méditerranée, en Europe comme en Afrique du Nord, à l'état sauvage uniquement et devait avoir au minimum cinquante ans d'âge avant d'être exploitable. La racine avait en sous-sol une excroissance en forme de boule, pouvant atteindre cinquante à soixante centimètres de diamètre et pouvant peser jusqu'à cinquante kilos. Cette partie, plus forte et plus compacte que les branches, capable de s'opposer au feu et à la pénétration de la nicotine, était utilisée pour la confection des pipes 58. Après extraction, les broussins sont nettoyés et débarrassés des cailloux incrustés. Ils sont ensuite débités en plateaux puis, tronçonnés en ébauchons, petits parallélépipèdes triés ensuite selon leurs grosseurs. Après un ébouillantage d'une journée dans un bain de tannin 59, les ébauchons sont triés selon leur taille puis mis dans des sacs en balles de vingt-quatre à soixante-douze douzaines. Livrés au fabricant, ils sont séchés à l'air, parfois plusieurs années, ou par étuvage, pour être ensuite travaillés 60.

LA FABRICATION D’UNE PIPE SE FAIT EN DOUZE ÉTAPES, APPELÉES « PASSES ».

À la différence de la fabrication des pipes en merisier, celles en racine de bruyère sont ébauchées dans un seul bloc de matière et demandent également plus de temps. L'ébauchon passe une première sélection, le calibrage pour amener les ébauchons d'une même catégorie à une dimension exactement égale. Ensuite, c'est l'ébauchage ou tournage et le forage du foyer, puis le varlopage qui est celui de la tige.

La passe suivante est le fraisage pour enlever les irrégularités qui n'ont pas pu être réduites au tournage et au varlopage et ôter l'excédent de bois entre les deux parties tournées. Puis, la tige est percée pour rejoindre le forage du foyer avant un deuxième forage, le râpage. La pipe, avec sa forme définitive, arrive ensuite entre les mains d'un choisisseur qui fait le tri entre les différentes qualités de bruyère, avec des écarts importants entre le premier choix et le modèle courant de pipe. La pipe pouvait alors être assemblée au tuyau, au cours du montage. Enfin, la pipe passe aux étapes dites de finissage, pratiquées surtout par des femmes : le masticage, le polissage au papier de verre, la vérification,

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l'affleurissage, la teinture, pour colorer les pipes à l'aide d'un morceau d'ouate imbibé de teinture, brune, bleue ou même verte, le ponçage, le vernissage, l'éclaircissage, pour les dernières améliorations apportées à la couleur et le marquage. La pipe est alors prête à être emballée et à être vendue. De même que la qualité de bois utilisée influait sur la qualité de la pipe, la matière utilisée pour les tuyaux avait une incidence sur l'aspect final de la pipe. Jusqu'à la fin du XIXe siècle, la corne, l'ambre, l'os et l'ivoire étaient les matériaux les plus répandus pour la création des tuyaux, peu à peu remplacés par des tuyaux en ébonite et caoutchouc, appelés également « para ». Sur un entête de lettre, l'usine expliquait que les pipes étaient « montées sur corne, caoutchouc monté et à la main. Ambre et Ambroïde »61. Le tuyau tout en bois n'était pas recommandé, l'action des dents et de la salive l'amollissant et gâchant son goût et son aspect. La qualité du montage et du choix du tuyau étaient essentiels à la qualité de la pipe, ce que la fabrique Ropp avait compris. Une publicité du 1er mars 1899 présente différents tuyaux disponibles, tous en corne du Brésil, dans plusieurs formes différentes. L'ambre jaune, résine fossile dure et cassante, de couleur jaune à rouge, se trouvait surtout vers la Baltique et était rare et coûteuse. L'ambroïde était un dérivé moins coûteux que l'ambre, produit avec les débris de travail de l'ambre et du copal.

Vue intérieure de l’atelier de fabrication de pipes depuis le sud-est.

Mais peu à peu, le caoutchouc vulcanisé ou ébonite va se substituer à ces matières. Le tuyau en ébonite, de couleur noire brillante, avait un aspect lisse surtout lorsqu'il était de premier choix, comme le para, dont le nom provient d'une région du Brésil qui produisait le meilleur caoutchouc.

61. Lettre du 5 avril 1904, archives de l’usine.

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Vue intérieure de l’atelier de finissage des pipes (dit « les Anglaises »).


« NOUS CROYONS QU’UNE TÊTE DE PIPE BIEN FAITE SE TROUVE DÉPRÉCIÉE PAR UN MONTAGE GROSSIER AUSSI PENSONSNOUS QUE LE FINI ET LES SOINS DONNÉS COMPENSENT LARGEMENT LA DIFFÉRENCE DE PRIX QUI EXISTE ENTRE NOS TUYAUX ET CEUX DE NOS CONCURRENTS ».  62 62. Publicité, 1 er mars 1899, archives de l’usine. 63. Machine à ramollir, dite plaque chau�ante, conservée dans l’usine des Pipes Ropp.

Le para comportait cependant des problèmes de vieillissement puisque, après un usage prolongé, le calcaire de la salive pouvait provoquer un blanchissement voire un verdissement du tuyau. Il restait cependant le meilleur produit pour les tuyaux mais également le matériau le plus complexe à fabriquer. Il était le résultat d'un mélange de soufre concassé et broyé, mélangé à du caoutchouc, avec une faible quantité de matière plastique. Fondu, le mélange était coulé dans un moule pour former douze à vingt tuyaux droits selon les tailles. Pour les incurver, ils étaient placés sur une table de fonte remplie d'eau à 50°C, dite plaque chauffante ou machine à ramollir. Pour éviter d'abîmer la matière, ils n'étaient pas disposés directement posés sur la table mais sur une toile de jute étalée sur la plaque. L'ouvrier les plaçait ensuite dans des moules incurvés puis les plongeait dans l'eau froide afin de fixer la forme obtenue 63. Après le montage, la pipe avait enfin son aspect définitif, prête à être emballée et expédiée.

EUGÈNE ROPP Dès 1907, Eugène Ropp était seul à diriger, donnant à son usine l'impulsion qu'il souhaitait. Cette liberté d'action était une des raisons du succès de l'entreprise. Eugène n'était pas seulement chef d'entreprise, mais il était aussi inventeur, créateur, s'informant sans cesse des nouveautés en mécanique, cherchant l'amélioration constante de ses produits et de leur mode de production. Il tenait ces multiples compétences de son père qui ne souhaitait pas limiter le rôle d'un industriel à la gestion de l'entreprise, mais au contraire apporter une participation à chaque étape de la fabrication. Dès sa jeunesse, Eugène avait été associé à son père, et peu après l'installation à Baume-les-Dames, il semble qu'Eugène père ait rapidement laissé son fils gérer seul l'entreprise. Il garda cependant jusqu'à sa mort, en 1907, un rôle de conseiller. Eugène père reçut de son vivant plusieurs témoignages de reconnaissance pour la qualité de son travail.

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Lors du départ de Bussang, comme nous l'avons vu précédemment, le maire de la commune rendit hommage au travail accompli par Eugène père, puisqu'il occupait la fonction de conseiller municipal de Bussang tout en dirigeant la fabrique 64. Le 23 août 1897, « Monsieur Ropp Eugène, Industriel à Baume-lesDames (Doubs), est nommé Officier d'Académie » par le Ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts. Rapidement, Eugène fils reçoit lui aussi des éloges pour son travail et sa gestion de l'entreprise. Ainsi, dans l'article de L'Éclair Comtois consacré à l'incendie de l'usine en octobre 1916, plusieurs personnalités locales font le déplacement jusqu'à l'usine signifiant l'importance d'Eugène Ropp, qualifié dans l'article de « sympathique industriel de notre ville » : « Ont été remarqués sur les lieux du sinistre : M. le Sous-Préfet, M. Bougeot, maire de Baume-les-Dames, MM. les magistrats et de nombreuses notabilités de la ville ». En créant des emplois et en faisant en France et à l'étranger la promotion de la ville de Baume-les-Dames, Eugène Ropp était devenu très apprécié des Baumois. Un autre exemple le démontre lorsque, le 7 février 1918, le maire de Baume-les-Dames délivre un certificat pour assurer que « Monsieur Eugène Ropp possède tous les moyens d'existence voulus pour subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille ». Il y est ajouté que « Monsieur Ropp fait beaucoup de bien à ses ouvriers et est très estimé de toute la population »65. À l'écoute des ouvriers et persuadé que le bon fonctionnement de l'entreprise ne pouvait se faire sans employés fidèles et dévoués, Eugène père se lança dans une politique paternaliste poursuivie par son fils. Dans la bibliothèque du bureau du directeur se trouvait d'ailleurs un livre d'une certaine Madame Razous intitulé Le devoir social des patrons et les obligations morales des Ouvriers et des Employés décrivant l'application idéale d'un système paternaliste pour le bon fonctionnement de l'entreprise 66. Ce principe d'application d'une politique sociale en faveur des ouvriers se développa chez de nombreux patrons de la seconde moitié du XXe siècle, prenant le nom de patronage, avant que le qualificatif de paternalisme lui soit associé. Le chef d'entreprise se trouvait investi d'un devoir social qui lui permettait d'améliorer la qualité du travail et de le rendre plus productif.

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64. Lettre du 26 mars 1897. Eugène Ropp (1859 – 1937).

65. Archives familiales.

66. Mme J.-P. Razous, Le devoir social des patrons et les obligations morales des ouvriers et employés, Paris, Société des Éditions Techniques, 1908.


Par l'application d'un tel système, qui donnait satisfaction à chacun, Eugène père et fils étaient appréciés à la fois des notables et des employés et créèrent un ensemble de structures regroupées autour de l'usine qui prit le nom de Village Ropp.

LE VILLAGE ROPP

67. Registre, archives de l’usine. 68. Livret d’apprenti à l’usage des enfants et filles mineurs, loi du 2 novembre 1892, archives de l’usine. La classe des Pipes Ropp, et l’institutrice Angèle Curty, vers 1952.

C'est par familles entières, hommes, femmes et enfants, que les ouvriers travaillaient à la fabrique Ropp. Les enfants effectuaient leur apprentissage au sein de l'usine et étaient considérés comme de futurs employés. L'usine possédait un registre d'inscription des enfants au-dessous de 18 ans, réalisé par le Ministère du commerce, de l'industrie et des colonies. Il fut délivré par l'Inspecteur Départemental le 9 avril 1895 et établi au nom de « Monsieur Eugène Ropp, fabricant de pipes, Cour. Pour se conformer à la loi du 2 novembre 1892, tout patron ne doit employer des enfants âgés de moins de 18 ans que s'ils sont munis d'un livret »67. Aussi, chaque enfant qui travaillait au sein de l'usine devait avoir en sa possession un livret personnalisé nominatif comportant les nom, prénom, date et lieu de naissance ainsi que les périodes passées chez les différents employeurs et les postes occupés 68. Eugène Ropp souhaitait également une éducation plus classique pour les enfants du personnel, et avait demandé au maire de Baume la construction d’une école à côté de l’usine pour éviter que les enfants n’aient à se déplacer tous les jours jusqu’à la ville, Beaucoup d’entre eux étaient également employés comme apprentis dans les ateliers, mais sa demande fut refusée. Il décida alors de créer lui-même sa propre école et engagea une institutrice, à laquelle il proposa un salaire trois fois supérieur à celui de l'État. Claire Jacquin, entra en fonction en juin 1915 et resta jusqu'en 1919, remplacée par Mademoiselle Angèle Curty qui y enseigna jusqu’à la fermeture de l’école vers 1961. Avant le début des cours à huit heures, les enfants étaient autorisés à se rendre dans les ateliers. Le travail y commençant à sept heures, ils pouvaient y travailler durant une heure auprès de leur famille.

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De même, la politique de Eugène père puis de son fils fut de vivre en autarcie et d'avoir les ouvriers à proximité. Il créa ainsi le Village Ropp, hameau appartenant à l'usine et qui comprenait l'usine, la maison abritant la turbine, les logements ouvriers, l'école et la ferme. Les ouvriers et les employés vivaient coupés du monde et avaient le sentiment d’appartenir à une même famille, celle des Pipes Ropp. Les tâches des hommes et des femmes étaient différentes : les femmes travaillaient plutôt aux opérations de finition des pipes, tandis que les hommes travaillaient avec les grosses machines de façonnage. Les ouvriers étaient tous payés à la pièce et non à l'heure, les rémunérations étaient donc calculées sur le rendement personnel. La comptabilité se faisait grâce à des fiches individuelles, identifiées par un numéro que l'ouvrier recevait lors de son embauche et qu'il conservait durant la durée de son travail à l'usine. La fiche était rouge pour les pipes en bruyère et jaune pour les merisiers 69. Chaque ouvrier relevait régulièrement les chiffres de sa fiche, l'unité de quantité étant la « grosse », le lot de douze douzaines, et recopiait ces chiffres sur un carnet de paye nominatif.

69. Exemplaires conservés dans les archives de l’usine.

LES PRINCIPES DU PATERNALISME À LA FIN DU XIXE SIÈCLE S’ARTICULAIENT AUTOUR DE QUATRE DOMAINES : ÉDUCATION, LOGEMENT, ASSISTANCE, ET FORMATION MORALE.

L'avantage de ce mode de recrutement familial résidait surtout dans l'autodiscipline qui en résultait. Chaque ouvrier était lié aux autres, l'ouvrage était collectif et la responsabilité des écarts de conduite engageait chacun. Ainsi, si un ouvrier commettait une incartade, ses proches s'empressaient de le réprimander, avant même qu'une sanction ne soit prise, pour rattraper la faute sans en avoir à subir les conséquences. Avec un personnel toujours plus nombreux, ce système permettait de garantir la paix sociale et le bon fonctionnement du travail dans les ateliers. Le premier livre de paie de 1893 mentionne 90 employés; en 1906, ils sont 110, et 140 en 1912. Il devenait désormais nécessaire de créer des infrastructures pour le bien-être et l'accueil de tous. Ainsi les industriels construisaient des ensembles de logements individuels, immeubles, qu'ils louaient ensuite aux ouvriers qui pouvaient même en devenir propriétaires après quelques années 70. Les logements n'étaient occupés que par des ouvriers de l'entreprise. Ils étaient de trois types différents : des habitations louées par l'usine à des propriétaires, des logements bâtis acquis par Eugène père et enfin, des maisons neuves construites aux frais de l'usine.

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70. Patrick Verley, Entreprises et entrepreneurs du XVIII e au XX e siècle.


71. Bail, archives de l’usine.

72. Contrat de location enregistré à Baume-lesDames le 1 er février 1906, archives de l’usine.

Ouvriers de la Fabrique Ropp revenant du travail en barques, sur les berges du village de Cour.

73. Club des collectionneurs de Baume-les-Dames, juillet 1992.

Dès son installation à Baume-les-Dames, Eugène père chercha des logements. Le 15 mai 1898, Eugène père loue pour 840 francs par an une maison d'un groupe de logements ouvriers situés sur la route proche de l'usine et appartenant à l'usine de filature Herr Ziegler et Cie 71. Durant l'année 1907, la politique de création de logements s'accélère, Eugène Ropp loue à un certain Charles Grammont, une petite maison au village de Cour comprenant « une cuisine, deux chambres, un petit cabinet, grenier, cave et jardin » ainsi qu'un « logement de trois pièces au rez-de-chaussée de la maison habitée par M. Grammont », pour un loyer annuel de 336 francs par an 72. Le 9 avril 1907, il s'agit d'une maison comprenant deux pièces au rez-de-chaussée et deux à l'étage ainsi que plusieurs prés, que les ouvriers pouvaient utiliser comme jardins pour cultiver leurs produits. Le contrat de location est signé le 6 avril 1907 entre le propriétaire, Alcide Grosperrin, et Eugène Ropp. Enfin, le 1er août 1907, l’usine loue une maison au village de Cour, avec trois pièces au rez-de-chaussée et trois à l’étage, ainsi qu’un logement dans la maison du propriétaire, Eugène Pauthier, dit Meunier, pour la somme de 396 francs par an. La plupart de ces logements se situait sur la commune de Cour et les ouvriers utilisaient deux barques pour se rendre à leur travail, évitant ainsi un détour de quelques kilomètres s'ils allaient à pied. Le dimanche, au contraire, les ouvriers habitant les alentours de l'usine allaient à l'église par ce moyen. Mais la fabrique ne louait pas seulement des logements, elle en bâtissait aussi. Au début du siècle, Eugène Ropp fait construire un logement collectif, appartenant à un ensemble appelé cité ouvrière de Gondé, auquel furent ajoutées deux maisons individuelles jumelles construites entre mai et août 1918. Pour compléter cet ensemble de logements, Eugène Ropp eut l'idée de créer une ferme, à proximité de l'usine, où les ouvriers pouvaient s'approvisionner. En 1909, l'usine acquiert une partie d'une ferme appartenant à Albert Pauthier et l'année suivante la totalité de la propriété « à des fins d'habitation et de culture »73. Des fermiers sont engagés pour cultiver les champs, entretenir les arbres fruitiers et s'occuper du bétail. Les arbres fruitiers, dont un décompte a été fait le 1er mars 1911, sont nombreux : 2 531 dont 1 005 pruniers, 614 cerisiers, 306 pommiers et 220 poiriers.

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Les responsables de la ferme ne pouvaient cependant pas disposer de tous les produits de la ferme comme ils le souhaitaient, ni les vendre au marché de Baume-les-Dames. Ils étaient soumis à un contrat de bail qui régissait le fonctionnement de la ferme. Plusieurs familles se succèdèrent pour son entretien.

GRÂCE À LA FERME, LES EMPLOYÉS POUVAIENT S’APPROVISIONNER EN LAIT, ŒUFS, LÉGUMES, FRUITS ET FROMAGE.

Le 1er février 1912, Eugène Ropp achète à Florentin Chagrot, à sa femme Marie Emilianne et à leur fils Henri, leur bétail et leur matériel de culture pour 1650 francs. L'ensemble est désormais « situé sur la ferme de Gondé dont Monsieur Chagrot à la garde pour l'exploitation de ladite ferme »74. La famille Chagrot, chargée de l'entretien du domaine de Gondé, laisse la place l'année suivante à la famille Vauthier. Le cahier concernant l'exploitation de la ferme pour l'année 1913 nous éclaire davantage sur le fonctionnement du bail. Chaque page de ce cahier comporte le détail d'un mois d'activité à la ferme avec, pour chaque jour, les quantités et les prix du lait, des œufs, du beurre, de la crème, des lapins, des fromages, ainsi que les naissances d'animaux et les quantités de fruits vendus. Il y est inscrit ensuite le total des ventes du mois et la répartition des recettes entre les fermiers et l'usine puisque la ferme est exploitée sous forme de bail. L'usine reverse une partie des recettes aux exploitants, les Vauthier tandis que les frais sont également divisés en deux parties : les dépenses en sucre, en café, en pommes de terre ou encore en terrine sont payées pour moitié par les Vauthier et pour l'autre moitié par Eugène Ropp 75. L'usine change de fermiers en septembre 1918. Eugène Ropp cède à titre de bail la ferme des Pipes à Flavien Baudrey et sa femme Berthe, née Pierre, cultivateurs à Heymondans, dans le Doubs, la ferme de Gondé ainsi qu'une deuxième ferme acquise peu avant, la ferme de Breuillot sur La Lavenne, proche de la fabrique. Comme précédemment, les fruits et leurs produits sont partagés entre l'exploitant et l'usine avec la charge pour le fermier de les récolter tandis que Flavien Baudrey s'engage à fournir le lait aux habitants du Village Ropp. Le fermage annuel est fixé à 1 700 francs. Ce système contentait ainsi à la fois le fermier, les employés de l'usine, qui pouvaient se procurer à proximité, à des prix avantageux des produits essentiels; et l'usine, qui en donnant satisfaction à ses ouvriers s'assurait de leur soutien tout en recevant des bénéfices des ventes du bétail et des récoltes.

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74. Cahier portant le titre de Pipe Ropp, Ferme, archives de l’usine.

75. Cahier Ferme 1913, archives de l’usine.


EN INSTALLANT SON USINE À BAUME-LES-DAMES, EUGÈNE PÈRE AVAIT ASSURÉ LE SUCCÈS ET LA CROISSANCE DE SON ENTREPRISE.

La petite fabrique de pipes de Bussang avait rapidement fait la fortune de son créateur. Eugène Ropp sut s'entourer de gens de confiance, efficaces, sachant le seconder et permettre l'essor de la marque Ropp, tandis que son fils suivait intelligemment et dans un même esprit d'entreprise les traces de son père. Lorsque Eugène père mourut en 1907, la continuité de la manufacture était garantie par la gestion d'Eugène. Comme son père, il avait compris qu'il était essentiel d'avoir un personnel d'ouvriers très qualifiés et fidèles pour le bon fonctionnement de la production. La politique d'acquisition foncière et la naissance du Village Ropp sont les fruits de cette logique paternaliste. Cependant, après la Grande Guerre et ses conséquences financières sur les industries, il devenait de plus en plus avantageux de créer des sociétés anonymes garantissant des capitaux et améliorant les ressources financières.

Photo des ouvriers et de la direction de l’usine, vers 1900.

Le 24 novembre 1919, les statuts de la Société Anonyme des pipes Ropp furent déposés devant le notaire, Maître Ricklin, à Besançon. Quelques jours plus tard, le 11 décembre 1919, se tint la première assemblée constitutive de la SA. La fabrique des pipes depuis son installation à Baume-les-Dames s'était considérablement agrandie et les affaires étaient prospères. Le marché de la pipe était alors en pleine expansion ce qui permettait à l'entreprise d'étendre encore davantage ses activités. Jusqu'en 1937, année de la mort d'Eugène Ropp, l'entreprise connut des changements considérables, tant au niveau de sa direction, avec la perte progressive de pouvoir de la famille Ropp au sein de la société anonyme, que de sa production, avec la diminution de la fabrication de pipes en merisier au profit de la bruyère. Avec le succès des ventes des pipes Ropp, en particulier sur les marchés étrangers, la SA pouvait poursuivre les innovations et la recherche de nouveaux débouchés pour ses produits.

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LA SOCIÉTÉ ANONYME DES PIPES ROPP La libéralisation de la loi de 1867 relative aux sociétés anonymes permit à davantage de petites et moyennes entreprises de se transformer en SA. Plusieurs avantages poussaient certaines affaires familiales à faire ce choix : l'accroissement des ressources de l'entreprise, la conservation du pouvoir par la famille, une procédure de succession simplifiée grâce au simple transfert de titres et une limitation de la responsabilité financière de la famille en cas de problèmes. Le montant moyen du capital des sociétés créées en 1920, en période d'inflation, était de 4 268 000 francs 76. La société créée par Eugène Ropp avait un capital de 2 000 000 de francs, divisé en deux mille actions de 100 francs chacune. Le siège était situé à Besançon, avenue d'Helvétie, où il demeurait. La dénomination exacte de l'entreprise était « Société anonyme des Pipes Ropp », selon l'article 3 du titre premier des statuts, et avait pour objet « la fabrication en France et la vente, tant en France qu'à l'étranger, de tous articles de fumeurs et de toutes matières quelconques se rattachant à la fabrication et la vente de ces produits »77. La durée de la Société est fixée à cinquante années. Concernant le transfert des biens d'Eugène Ropp à la Société, les modalités sont décrites dans le titre 2 des statuts, intitulé « Apports ». Eugène Ropp apportait les immeubles situés sur le territoire de la ville de Baumeles-Dames et de Villers-le-Sec, constitués de l'usine et des bâtiments industriels, mais aussi des constructions pour les logements des directeurs, contremaîtres, employés et ouvriers, les chemins alentour, le réseau complet d'égouts et les bâtiments d'exploitation agricole, les fermes de l'usine, avec leurs prés, champs et broussailles. Le total de la surface était de 35 hectares 29 ares et 10 centiares. Outre les immeubles, il cédait aussi les fonds d'industrie et de commerce de Baume-les-Dames et de Saint-Claude. Ceux-ci comprenaient les éléments corporels, comme les machines, l'outillage et les marchandises, et les éléments dits incorporels avec la clientèle, les créances, les titres et les diverses marques de fabrique, à l'exception de la marque Ropp sur les marchés étrangers. Il est précisé dans la partie consacrée au transfert à la Société des éléments incorporels que celle-ci avait le droit d'utiliser la marque Ropp pour les produits vendus en France mais sur le marché de l'exportation, les articles ne pourraient être frappés de cette marque qu'après autorisation de Monsieur Ropp. D'après les articles des statuts, celui-ci souhaitait « expressément que la marque ROPP reste sa propriété personnelle » avec liberté de l'exploiter à l'étranger.

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76. Patrick Verley, Entreprises et entrepreneurs, 1994.

77. Titre premier, article 2 des statuts, archives familiales.


Eugène Léon Ropp (assis à l’arrière de sa voiture), devant l’usine, vers 1900.

En rémunération de tous ces apports et d'un commun accord avec les actionnaires, un montant de 200 000 francs lui avait été remis, en espèces ou en billets de la Banque de France, lors de la constitution définitive de la Société Anonyme des Pipes Ropp. D'autre part, pour le surplus de ses apports, mille huit cents actions de 1 000 francs lui furent également attribuées. La Société, comprenant un total de deux mille actions, et après cette attribution de mille huit cents actions, avait encore deux cents actions de 1 000 francs à octroyer. Les titres, nominatifs et établis après inscription sur les registres, avec une possibilité de transfert d'un porteur à un autre 78. Ces actionnaires étaient, à la création de la SA, des membres de la famille ou des proches d'Eugène Ropp.

78. Statuts de la Société, titre troisième, « Fonds social, articles et versements ». 79. Compte-rendu des assemblées, archives de l’usine.

80. Liste des actionnaires, archives de l’usine.

La première assemblée constitutive de la Société Anonyme des Pipes Ropp se réunit le 11 décembre 1919, un jeudi, dans la maison d'Eugène Ropp, au cours de laquelle furent approuvés les statuts 79. Le bureau de l'assemblée était composé de Madame Helffer, présidente, de Messieurs Miesch et Crelerot, les plus forts actionnaires présents à ce moment, scrutateurs, et de Eugène Helffer, nommé secrétaire. Les Helffer, étaient liés à la famille Ropp par le mariage de la fille d'Eugène père, Marie-Caroline, avec Auguste-Charles Helffer, un militaire. Eugène Helffer, le frère d'Auguste-Charles, était ensuite devenu un proche collaborateur d'Eugène Ropp et occupait le poste de directeur de Besançon, peu avant la fondation de la Société Anonyme. La feuille de présence des actionnaires de cette première assemblée constitutive révèle que les familles Ropp et Helffer étaient à l'origine les principaux actionnaires de l'entreprise. Marie-Caroline Ropp, la sœur d'Eugène, appelée Maria Ropp pour se différencier de sa fille Caroline, possédait à elle seule cent-deux actions. Elle était alors rentière à Lons-le-Saunier, dans le département du Jura, et « veuve non remariée de monsieur Auguste Helffer »80. Charles Helffer, frère d'Auguste-Charles et « capitaine-élève à l'École de Guerre à Paris », Eugène Helffer, Jeanne Helffer, sœur des précédents et mariée à un certain Charles Bonnefoy, médecin à Casablanca, et enfin Caroline Helffer, elle aussi rentière à Lons-le-Saunier, possédaient douze actions chacun.

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Les cinquante actions restantes furent réparties entre Édouard Miesch, directeur de l'usine de Baume-les-Dames, trente actions, et Paul Crelerot, chef du service commercial, vingt actions. Il apparaît donc que la famille Helffer, très proche des Ropp, fut un important soutien financier pour Eugène Ropp dans la création de la société anonyme et le développement de l'entreprise. Édouard Miesch et Paul Crelerot étaient quant à eux les collaborateurs auxquels il accordait toute sa confiance en les laissant participer à la direction de l'entreprise. Lors de la deuxième assemblée générale, Paul Crelerot fut d'ailleurs nommé commissaire aux comptes. Les modalités de la participation des actionnaires à la gestion de l'entreprise sont expliquées dans le titre sixième des statuts avec notamment la réunion d'assemblées générales. Chaque année, l'assemblée générale devait se tenir, dans les six mois après la clôture de l'exercice, et représenter tous les actionnaires. Elle se composait des actionnaires possédant au moins dix actions, avec possibilité pour les absents de se faire représenter par un mandataire. Au début de la réunion, l'administrateur unique ou le conseil d'administration, présidant l'assemblée, donnaient lecture du résultat de l'année ainsi que des rapports sur les comptes, du bilan et de la situation générale de la société. L'assemblée des actionnaires discutait et approuvait ou non les rapports. Puis, elle fixait les dividendes et bénéfices à répartir et nommait le ou les administrateurs. Elle délibérait et statuait souverainement sur tous les intérêts de la société 81. Enfin, sur l'initiative de l'administrateur unique ou du conseil, elle pouvait modifier les statuts et décider de la dissolution, en cas de perte des trois quarts du capital social. Les délibérations étaient prises à la majorité des voix. Concernant la répartition des bénéfices, il était prélevé 5 % pour la réserve légale et 10  % pour l'administrateur unique. L'excédent était ensuite réparti à 75 % aux actionnaires et à 25 % aux porteurs de parts bénéficiaires : Eugène Ropp en disposait de deux cents, créées spécialement pour lui 82. Même si les actionnaires étaient un soutien financier et participaient à la gestion de l'entreprise :

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81. Statuts de la société anonyme, Titre sixième, « Assemblées générales, article 43 », archives familiales. 82. Titre neuvième, Bénéfices, article 48, archives familiales.

LE VÉRITABLE DIRIGEANT DE LA SOCIÉTÉ ANONYME DES PIPES ROPP ÉTAIT EUGÈNE ROPP, QUI OCCUPAIT LE POSTE D’ADMINISTRATEUR UNIQUE.


83. Loi du 24 juillet 1867 relative à la constitution des SA.

84. Statuts de l’entreprise, titre quatrième, « Administration de la société, article 27 », archives familiales.

85. Statuts, titre deuxième, « Apports, article 6 ».

Il était prévu dans les statuts de la Société Anonyme, au titre quatrième, « Administration de la Société » (cf. Apports page 45), des modalités de direction de l'entreprise. La société devait être administrée par un conseil, composé de trois à cinq membres, choisis parmi les actionnaires et nommés par l'assemblée générale. Mais celle-ci pouvait également choisir un administrateur unique pour gérer la société, en vertu de l'article 22 de la loi du 24 juillet 1867 83. Ce système de direction avait cependant l'inconvénient d'être difficilement applicable aux entreprises de grandes tailles, où toutes les tâches ne pouvaient être assurées par un seul homme. C'était pourtant cette direction que choisit l'assemblée. Eugène Ropp fut désigné administrateur unique à l'unanimité pour une durée de six ans, lors de la réunion de la deuxième assemblée constitutive, le 20 décembre 1919. La rémunération était de 24 000 francs par an pour cette fonction. Les statuts fixaient les pouvoirs et les devoirs de l'administrateur. Il devait être en possession de trois cents actions au moins pendant la durée de son mandat. Il était investi des pouvoirs les plus étendus pour la gestion et l'administration de la société, sans aucune limitation ou réserve, et en conséquence, « gérait et administrait, tant activement que passivement, toutes les affaires de la société »84. Ses champs d'action étaient donc très vastes : il représentait la société vis-à-vis des tiers, dictait les règlements de la société, nommait et révoquait tous les agents et employés de l'entreprise, et fixait leurs salaires. Il concluait également tous les traités et marchés, prenait les décisions commerciales liées aux activités de l'entreprise et était chargé de la gestion des biens appartenant à l'usine, lorsque la dépense était inférieure à 5 000 francs, de toutes les actions judiciaires et pouvait, sur simple décision, transférer le siège de la société dans tous autres lieux à Besançon. Eugène Ropp gardait enfin une certaine autonomie en conservant l'exploitation de la marque Ropp à l'étranger, « sans que la Société puisse soulever aucune difficulté ni élever aucune contestation à ce sujet »85. En qualité d'administrateur unique, Eugène Ropp présidait les assemblées générales et donnait la lecture des rapports. Malgré l'adoption de la forme de la SA, Eugène Ropp conservait de nombreux pouvoirs et tâches. Cependant, dès la rédaction des statuts, il était prévu que Jean Ropp serait associé à son père à la direction et que plus tard, il serait à la tête de l'entreprise. Après avoir assuré sa formation, Eugène Ropp décide en 1926 de déléguer des pouvoirs plus importants à son fils. En 1925, il cède cent-cinquante de ses actions à Jean, puis cent-cinquante supplémentaires au début de l'année 1926, lui permettant ainsi de posséder les trois cents actions nécessaires pour accéder à la fonction d'administrateur unique.

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Le 30 mars 1926, en tant qu'administrateur unique, Eugène Ropp décide d'associer son fils à la direction. Cette procédure était rendue possible par l'article 28 des statuts de la Société qui autorisait, pour un temps limité, à l'administrateur unique ou au conseil la délégation de « tout ou partie de ses pouvoirs pour l'administration des affaires sociales à un ou plusieurs mandataires ou directeurs, même pris en dehors de la Société »86. Désormais Jean Ropp représentait la société vis-à-vis des tiers, était chargé du règlement de la société, pouvait nommer et révoquer les employés, et fixer leurs salaires. Il était chargé de fixer les dépenses générales d'exploitation, de toucher les sommes dues à la société et payer celles qu'elle devait. Enfin, il signait tous les traités commerciaux et se chargeait des affaires judiciaires. Cette délégation était valable pour une durée d'une année 87. Elle permit à Jean Ropp d'être confronté directement aux problèmes liés à la gestion de l'entreprise, et de franchir une nouvelle étape avant de devenir effectivement administrateur de l'entreprise.

86. Statuts, titre troisième, « Administration de la Société, article 27 ».

AVANT DE LAISSER SON FILS DIRIGER L’ENTREPRISE, EUGÈNE ROPP, AVAIT SOUHAITÉ ENSEIGNER À SON FILS TOUTES LES SITUATIONS AUXQUELLES IL POUVAIT ÊTRE CONFRONTÉ.

Un an plus tard, Eugène considéra son fils, alors âgé de vingt-sept ans, prêt à assumer la direction de l'entreprise. Lors de l'assemblée générale extraordinaire du 22 mars 1927, il déclara aux actionnaires qu'il avait prévu l'administration de la société par un conseil de deux ou plusieurs membres, « dont son fils et collaborateur, Monsieur Jean Ropp ». Mais cette modification ne pouvait avoir lieu sans une modification de l'article 21 des statuts, qui eut lieu au cours de l'assemblée 88. Jean Ropp devint peu après administrateur, aux côtés de son père. Lors de l'assemblée générale ordinaire du 26 mars 1928, relative aux résultats de l'exercice 1927, le rapport fut lu par les deux administrateurs, Eugène et Jean Ropp. Il fut procédé à une nouvelle répartition statutaire des bénéfices. En effet, les membres de la famille Helffer s'étaient peu à peu désengagés de la gestion de l'entreprise. Les affaires en 1924 devinrent difficiles et le chiffre d'affaires était en baisse constante. Ils abandonnèrent alors rapidement leurs parts et leurs fonctions au sein de la société. Eugène Ropp était seul à diriger l'entreprise aux côtés des deux actionnaires restants, Paul Crelerot et Édouard Miesch. La répartition des bénéfices de l'entreprise avait alors été modifiée, mais l'arrivée de Jean Ropp rendait nécessaire un nouveau changement.

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87. Compte-rendu des assemblées générales, décision de l’administrateur unique, archives de l’usine.

88. Article 21 des statuts relatif à l’administration de la SA.


L’INFLUENCE DE JEAN ROPP DEVINT PLUS IMPORTANTE AVEC LES ANNÉES, TANDIS QUE SON PÈRE SE RETIRA PETIT À PETIT DE LA DIRECTION, CONSERVANT NÉANMOINS UN RÔLE DE CONSEILLER D’HONNEUR. 89. Compte-rendu des assemblées générales, archives de l’usine. 90. Archives familiales.

91. Lettre du gouverneur de la Banque de France à Eugène Ropp, archives familiales.

Il fut décidé lors de cette assemblée du 26 mars 1928 que la moitié des bénéfices iraient à Eugène Ropp, un quart à son fils, et un huitième chacun à Paul Crelerot et à Charles Miesch 89. Malgré une participation moins importante aux affaires, après l'arrivée de son fils au poste d'administrateur puis, de directeur en 1927. Il était connu des fumeurs de pipes et ses qualités de chef d'entreprise faisaient l'admiration de chacun. Plusieurs fonctions, en dehors de l'entreprise, lui furent confiés en témoignage de ses mérites. En 1926, il fut nommé Conseiller du Commerce Extérieur de la France pour cinq ans par le Président de la République 90.

L'Office national du commerce extérieur avait été créé en 1898 par les pouvoirs publics pour développer la présence des produits français à l'étranger. Il nommait des conseillers du commerce extérieur, choisis individuellement pour leur aptitude à pouvoir renforcer la place de leur pays au niveau international. Le succès sur les marchés étrangers des pipes Ropp était un exemple de réussite d'exportation des produits français, ce qui faisait d'Eugène Ropp un parfait conseiller. Il fut également un des administrateurs de la succursale de la Banque de France à Besançon dans les années vingt 91 et ses activités le rendirent très apprécié des autorités publiques : il permettait de promouvoir Baume-les-Dames, et plus largement le Doubs, la France-Comté et leurs savoir-faire en France et à l'étranger. La France devint rapidement la première productrice mondiale de pipes en bois. La consécration de cette reconnaissance fut la nomination au rang de Chevalier de l'Ordre National de la Légion d'Honneur en 1930. Sur l'initiative d'un certain monsieur Brelot, originaire de Franche-Comté, la demande parvint à George Pernot, lui aussi franc-comtois, député du Doubs de 1924 à 1936, et ministre des Travaux Publics entre 1929 et 1930. Il s'agissait de récompenser Eugène Ropp pour toutes ses années de travail. Les lettres de recommandation et de soutien pour cette nomination ne tarissaient pas de mots d'éloges, comme ce témoignage de Monsieur Brelot à Eugène Ropp :

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« Je cherchais l'occasion favorable d'intervenir pour vous faire donner par le gouvernement la Croix de la Légion d'Honneur que vous méritez tant. Pour les grands modestes et les très méritants comme vous, il faut bien que les amis interviennent et vous ne savez pas combien vous êtes estimé, aimé par la population baumoise toute entière, vos ouvriers compris bien entendu. Je tiens à vous répéter quels grands services vous avez rendu non seulement à notre région mais au pays tout entier en favorisant l'expansion économique de la France, je puis dire dans tous les pays du monde car partout la Pipe Ropp a su pénétrer grâce à ses qualités propres, grâce à la fabrication soignée, grâce à la grande énergie et aux inlassables efforts de Monsieur votre Père et de vous-même »92. Il s'agissait de récompenser « une vie de labeur, de loyauté, d'honneur et de bonté » et « le gouvernement avait le devoir de décorer un des industriels les plus méritants de notre région comtoise » 93. Lors de la cérémonie de remise de la Légion d’Honneur à l’usine, l’ouvrier Laurent avait dit d’Eugène : « Nous savons combien il vous a fallu de travail et de ténacité et que le labeur a été le vôtre, sans cesse à la tâche parmi nous, réalisant dans la journée les projets que vous conceviez pendant vos longues nuits sans sommeil. De ce dur et incessant labeur, vous avez su pourtant distraire une bonne part de temps, que vous consacriez au bien-être de votre personnel et vos nombreuses initiatives à ce sujet témoignent de la sollicitude dont vous nous avez entourés, notre attachement vous en est une reconnaissance » 94. Travaillant sans cesse au succès de son entreprise tout en restant proche de ses employés, Eugène Ropp était admiré et respecté. Dans son discours de remerciement, il rappela qu’il poursuivait le travail de son père, le fondateur, et qu’il espérait servir d’exemple à son fils et à ceux qui suivraient. De plus, il cita comme une des raisons du succès de l’entreprise « le concours dévoué et la bonne entente » des employés et du patron. La famille des pipes Ropp était une réalité. Eugène Ropp y jouait le rôle de père, soucieux du confort de ses employés et cherchant à s’assurer leur fidélité et leur soutien. La preuve de la satisfaction des ouvriers était la succession des générations au service de l’entreprise. Cependant, sa santé le contraint à partir régulièrement se reposer à Nice, où il logeait à l'Hôtel d'Angleterre et de Grande-Bretagne, au bord de la mer 95, et à l'Hôtel du Luxembourg sur la Promenade des Anglais.

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92. Lettre de Mr Brelot à Eugène Ropp, 27 novembre 1928, archives familiales. 93. Lettre de Mr Brelot à Eugène Ropp, 18 janvier 1930, archives familiales.

Lettre du Ministère du Commerce et de l’industrie. 94. La Dépêche, 21 février 1930, archives familiales. 95. En-tête d’une lettre, 10 janvier 1934.


Cérémonie en l’hommage d’Eugène Ropp, 1937.

96. Séance du conseil du 10 juin 1937, archives de l’usine.

Eugène Ropp décéde à Nice le 7 février 1937. Louis Chapuis, au cours de l'assemblée qu'il présida le 10 juin 1937, rend hommage à Eugène Ropp pour le travail qu'il avait accompli : « Le nom de Monsieur Eugène Ropp demeure indissolublement lié à notre entreprise. Il en fut de longues années durant l'animateur grâce à qui notre marque a connu la faveur du monde entier. L'entreprise qu'il a édifiée sur le terrain solide des méthodes de saine gestion industrielle et commerciale a résisté avec facilité aux assauts des crises économiques. Nous qui sommes ses continuateurs ne manquerons pas de nous inspirer des ces sages et honnête traditions de labeur et de persévérance »96.Au cours des années, vingt, l'entreprise allait être confrontée à de graves problèmes économiques mais sa direction chercha tous les moyens pour y résister.

UNE INDUSTRIE EN PERTE DE VITESSE L'usine possédait une maison de vente à Paris, au 14 rue Notre-Dame-deNazareth, mais c'était surtout grâce à ses voyageurs de commerce que l'entreprise parvenait à diffuser ses produits en France et à l'étranger. Paul Crelerot, entré à l'usine comme voyageur, était désormais le directeur du service commercial, tandis que ses fils, étaient eux à la tête d'un réseau de représentants couvrant la France entière. Les voyageurs étaient envoyés en France et à l'étranger auprès des revendeurs des pipes Ropp ainsi que des clients potentiels, afin de connaître la situation du marché et l'appréciation des produits livrés. Toutefois les rencontres avec d'importants clients étrangers, comme Joseph Prag à Londres, étaient directement assurées soit par Eugène Ropp et Paul Crelerot, soit par Eugène Helffer et Édouard Miesch.

97. Livre des voyageurs, 1923 - 1926, archives de l’usine.

À ces occasions, les clients exprimaient leur satisfaction ou leurs critiques sur les produits reçus précédemment et passaient leurs commandes pour de nouvelles séries. Tout était ensuite consigné dans un rapport daté, avec mention du pays et du nom de la maison visitée, ensuite étudié par les services techniques et commerciaux afin d'améliorer la demande des représentants 97.

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Les remarques portaient sur les différents défauts découverts lors des livraisons : des teintures et des vernissages défectueux, des délais de livraisons trop longs, des genres supprimés que les clients auraient souhaité voir revenir sur le marché, des taches découvertes sur les tuyaux, des perçages qualifiés de « mauvais et sales », des prix trop élevés ou encore des emballages qui ne conviennent pas aux modèles.

LES CHOIX DES FUMEURS DE PIPES, VIS À VIS DES MODÈLES, DU TABAC À FUMER OU DES COULEURS, VARIAIENT SELON LES PAYS ET LES RÉGIONS.

Le client pouvait également réclamer un modèle ou une couleur nouvelle lorsqu'une pipe lui plaisait. Ainsi, Monsieur Eisinger, client des pipes Ropp pour l'Allemagne, passait des commandes destinées au goût spécifique de la clientèle de son pays. Il demanda pour la série Edil des teintes plus foncées et pour la série Phugos, qu'elles soient le plus rouge possible, comme les pipes fabriquées par le concurrent Dunhill 98. De même, lors d'une visite à Londres le 22 janvier 1924, Monsieur Prag chargé de la vente en Grande-Bretagne et dans les colonies, exprima sa satisfaction pour les nouveaux modèles récemment livrés mais les aurait voulus plus foncés « comme le veut la mode actuelle »99. Il se plaignit également du tarif excessif d'un modèle qu'il trouvait cependant « superbe ». Les remarques de Prag étaient loin d'être négligées compte tenu de l'étendue internationale de sa sociéte. En s'assurant de la fidélité de ses représentants et en satisfaisant leurs exigences, l'entreprise Ropp souhaitait leur garantir une réputation de sérieux et de qualité, à l'écoute de ses clients. Le choix des commerces chargés de représenter la marque Ropp se faisait après de longues études sur le sérieux des maisons. Une enquête se faisait sur place sur l'histoire de l'entreprise, le travail des propriétaires et sa réputation auprès de la population. Lorsqu'en 1925, Eugène Ropp décida de lancer ses pipes sur le marché italien, des voyageurs furent envoyés afin de faire une recherche sur les clients potentiels. Ils visitèrent la maison Febbio Macchi, fabricant aussi ses propres pipes, et enquêtèrent sur le nombre d'ouvriers employés, la qualité du travail et les ventes effectuées.

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Jean Ropp au centre, entouré d’un de ses directeurs et de Monsieur Roughton, un client, archives familiales. 98. Livre Visite clients, 1924 – 1925, archives de l’usine. 99. Livre des voyageurs, archives de l’usine.


Forte d'une expérience de plus de soixante-dix ans, la direction assurée par les trois frères Macchi sembla satisfaire le service commercial de la fabrique Ropp. Les choix des représentants était primordiaux dans le succès de la marque puisque l'entreprise axait la vente de ses produits particulièrement vers l'étranger, et ce davantage encore après leur entrée au sein du groupe Cadogan. L'une des solutions proposées par la société Cadogan lors de sa reprise de l'entreprise Ropp avait été d'accroître les exportations et de développer leur présence sur les marchés étrangers. Des visites étaient déjà organisées depuis plusieurs années dans les pays où la marque était encore inconnue, afin d'étudier le mode de vie des habitants et le marché. Cela permettait de faire le choix des produits susceptibles de satisfaire la clientèle et les revendeurs.

100. Voyage dans les pays scandinaves du 9 au 25 mars 1924, Livre des clients, archives de l’usine. 101. Rapport de Miesch et Hel�er, 1924, archives de l’usine.

102. Voyage en octobre 1923 en Italie, Livre des voyageurs, archives de l’usine.

En 1924, l'entreprise souhaita d'abord élargir sa présence dans les pays scandinaves. Eugène Helffer et Édouard Miesch partirent en Europe du Nord pour une grande enquête sur le marché de la pipe 100. Ils eurent le temps de visiter deux pays, le Danemark et la Norvège. En effet, la production ne permettait pas pour le moment d'élargir au-delà le marché. Le but du voyage était d'« étudier le marché scandinave tant au point de vue de la mentalité que de l'importance et du genre d'affaires pouvant y être traitées et de déterminer la place que nous occupons et celle tenue par la concurrence » et la façon dont les produits Ropp étaient représentés 101. Il apparaît, au terme du voyage, que le problème majeur de l'entreprise était de ne pas avoir une production capable de suivre la demande. S'il devenait possible de fabriquer davantage, l'entreprise pourrait satisfaire la demande des clients et faire des affaires plus importantes. Les clients semblaient très satisfaits de leurs échanges avec la maison Ropp, qui était assurée de leur fidélité. L'étude sur la clientèle et la population était très détaillée : la clientèle danoise apparaît comme « bien réfléchie et qui garde longtemps une impression aussi bien bonne que mauvaise, elle est très susceptible et demande des ménagements ». Les Italiens « aiment la fantaisie et beaucoup les belles pipes »102, tandis que la clientèle anglaise a des goûts plus classiques. Les études de marché étaient donc essentielles pour réussir l'implantation et le développement dans les pays étrangers. Par exemple, l'enquête sur les pays scandinaves fit apparaître un marché intéressant, où la présence des produits Ropp devait être développée. L'entreprise conclut un contrat en 1926 avec la société suisse

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FUMA SA qui se vit confier la représentation exclusive des articles Ropp pour les pays scandinaves, l'Allemagne et la Suisse durant cinq ans et un mois 103. Les pipes Ropp étaient également représentées en dehors d'Europe par Adolph Frankau & Co. : dans un catalogue de 1924, deux pages en anglais sont consacrées aux pipes en merisier Ropp 104. La maison de commerce londonienne avait des représentants au Japon, en Inde, en NouvelleZélande, en Afrique du Sud ou en Argentine et était donc un client essentiel de la fabrique Ropp pour la diffusion des produits.

103. 16 juin 1926, Lausanne, contrat entre Eugène Ropp et Monsieur Matter, administrateur de FUMA SA, archives de l’usine. 104. Archives familiales.

Le développement de l'exportation posa cependant des difficultés financières importantes, en particulier à l'époque de la crise des années 1920, avec les problèmes liés au change et aux lois protectionnistes. L'entreprise Ropp accordait de longs délais de paiement à sa clientèle ce qui la rendait vulnérable aux dépréciations du change, comme il fut constaté au cours d'une assemblée générale de l'exercice 1925. Même constat l'année suivante pour l'exercice 1926. L'inquiétude des administrateurs persista pour l'exercice 1928 avec toujours de gros découverts mais la volonté de « ménager la clientèle étrangère, qui deviendra utile dans le futur. Cependant les clients sont suivis de près, il faut redoubler de prudence ». L'entreprise eut recours au système de renseignements, pour déterminer si ces clients avaient la possibilité de payer leurs dettes un jour ou si leur situation financière était trop grave. Aussi devint-il nécessaire de trouver de nouveaux débouchés et des solutions pour faire face à la crise 105. Après le grand succès commercial de l'exposition, la fabrique Ropp décida d'ouvrir un bureau de ventes à NewYork en commun avec la maison Comoy. Le succès s'avéra mitigé puisque la dévaluation du dollar, décidée suite à la crise de 1929, vint entraver le développement des ventes aux États-Unis 106. Outre les difficultés du marché et les lois défavorables aux échanges, l'entreprise était évidemment confrontée à la concurrence des autres marques, en particulier celles de Saint-Claude et des industries londoniennes dont la qualité et le sérieux étaient reconnus dans de nombreux pays.

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105. Compte-rendu des assemblées générales des 30 mars 1926, 22 mars 1927, 25 mars 1929 et 2 mai 1933, archives de l’usine. 106. Assemblée générale du 12 mai 1934, archives de l’usine.

EN PARTICIPANT À L’EXPOSITION INTERNATIONALE DE CHICAGO EN 1933, LA MARQUE ROPP SOUHAITA S’ATTAQUER AU MARCHÉ AMÉRICAIN, DANS LE BUT D’Y SÉDUIRE LA CLIENTÈLE POPULAIRE.


Après la Première Guerre Mondiale, l'industrie de la pipe de Saint-Claude, jusqu'alors très prospère, rencontra ses premières difficultés. Beaucoup de pipiers ayant été mobilisés, l'activité des fabriques fut réduite et le marché perturbé. L'industrie sanclaudienne perdit peu à peu son monopole mondial avec l'essor des entreprises britanniques qui utilisaient les techniques des ouvriers français, tout en bénéficiant d'une place stratégique pour l'exportation à des prix défiant toute concurrence. L'entreprise Ropp dut faire face à ces concurrents et choisit de privilégier la qualité au prix.

107. Tarif 1922, archives familiales.

En janvier 1922, l'entreprise publia pour la première fois un tarif destiné à ses clients et revendeurs, justifiant cette première en ces termes : « En établissant le tarif de 1922, nous avons tenu pour la première fois à déterminer le prix de vente des pipes Ropp aux fumeurs. Notre but est double : faciliter à nos clients un prix de vente sur une base unique, parer aux dépréciations de prix qui tendraient à priver nos vendeurs du bénéfice raisonnable qui leur est dû pour couvrir leur frais. En agissant ainsi, nous pensons avoir rendu service à nos fidèles vendeurs des Pipes Ropp. Nous serons heureux d'en être récompensés par le dévouement à notre marque ». Eugène Ropp tenait également à rappeler à ses clients que, durant la guerre, ses tarifs avaient toujours été inférieurs à celui « de nombreuses imitations »107. La guerre des prix était lancée. Elle s'aggrava avec la crise des années 1920. Lors de l'assemblée générale du 26 mars 1928, les administrateurs firent part de leur inquiétude pour l'année suivante avec l'aggravation de la situation économique et les prix ruineux pratiqués par certains fabricants.

LORS DE L’ASSEMBLÉE DU 25 MARS 1929, IL EST QUESTION DE « CHÔMAGE ET DE VENTE DES PRODUITS À N’IMPORTE QUEL PRIX », DANS LA PROFESSION. 108. Rapport des conseils d’administration, archives de l’usine.

La baisse des prix se généralisa avec les années au lieu de disparaître. Le 12 avril 1930, il fut constaté que les difficultés de l'usine s'aggravaient avec la concurrence de certains fabricants en raison des prix bas pratiqués. Ils empêchaient la maison Ropp d'équilibrer ses tarifs proportionnellement aux coûts des matières premières et des fournitures, également en hausse 108.

Le 22 juin 1940, la France signe l'armistice avec l'Allemagne avec la création d'une zone sous contrôle allemand, dans laquelle se trouve Baume-lesDames, et d'une zone libre, dirigée par le gouvernement Pétain. L'entreprise est confrontée, durant l'année 1942, à de nouveaux problèmes avec

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l'occupation de l'Afrique du Nord qui prive la fabrique d'un approvisionnement important en matière première, la racine de bruyère. Jean Ropp réussit à sauver la fabrique de la fermeture : elle continua de fonctionner durant toute la période de guerre. L'entreprise dut également sa survie à la création, peu après l'occupation, de la SARL Jean Ropp. Celle-ci, implantée en zone libre à Saint-Claude, était étroitement liée à l'entreprise de Baumeles-Dames et permettait de poursuivre ses activités commerciales. Alors que les entreprises pipières qui avaient survécu à la Guerre reprenaient peu à peu leurs activités, elles furent confrontées à une nouvelle période de crise de 1947 à 1953. Les effectifs des ouvriers à Saint-Claude chutèrent et les exportations s'effondrèrent. Plusieurs pays avaient bloqué leurs importations et la production pipière française était essentiellement destinée aux marchés étrangers. De 1953 à 1957, la situation s'améliora mais, en 1956, les entreprises enregistrèrent une nouvelle baisse des exportations. La diminution de la production et des ventes de pipes françaises se poursuivit, même si Saint-Claude demeurait la capitale de la pipe : les marques françaises restaient une référence mondiale pour les fumeurs 109. Plusieurs raisons peuvent expliquer la crise des pipiers français. La concurrence étrangère d'abord se fit plus importante. À la fin des années quarante, les pipes italiennes, avec une qualité des produits inférieure mais très abordables, se firent plus présentes. À la fin des années soixante, la place des producteurs français diminua encore avec les firmes anglaises qui écoulaient avec profit des produits de luxe et de bonne qualité, et les maisons italiennes et suédoises qui, imbattables, déversaient sur le marché une production médiocre mais à bas prix. En outre, les firmes anglaises contrôlaient la plupart des grandes manufactures françaises. Par sa filiale Cadogan, le groupe financier Oppenheimer regroupait Ropp, Chacom et GBD, les trois marques les plus vendues à travers le monde. De manière directe ou indirecte, les Anglais contrôlaient plus de cinq-sixième du commerce de la pipe 110. Outre la concurrence, la pipe était devenue avec les années moins appréciée des fumeurs. Alors qu'au début du XXe siècle, la pipe était un accessoire très répandu, à la fois chez les classes dirigeantes et populaires, elle devint peu à peu démodée.

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Des soldats américains et français posant devant l’usine Ropp, 1945.

109 – 110. Adrien Billerey, Saint-Claude et ses industries, 1966.


111. André Burnat, Est Magazine, jeudi 9 juin 1949, archives familiales. 112. François Decaux, directeur de la revue de Phytothérapie et médecin-consultant à Vittel.

Les campagnes de publicité vantant les avantages de la pipe sur la cigarette se multiplièrent. Cependant, si Jean Ropp, dans un article paru dans Est Magazine, affirmait n'avoir jamais essayé la cigarette et être toujours resté fidèle à la pipe, « ses collaborateurs et ouvriers avouaient préférer les roulées »111. D'autre part, les études des médecins et des scientifiques sur les méfaits du tabac, et plus particulièrement de la nicotine, se répandirent, alertant la population sur les risques pour la santé. Jean Ropp avait conservé, dans ses affaires personnelles, un rapport du Docteur François Decaux 112, intitulé « Tabac et Longévité ». Cette étude fut publiée suite au Congrès de la longévité, en 1948 à Vittel. Si le médecin affirme dans cette étude que fumer n'est pas seulement un plaisir ou un passe-temps mais une véritable toxicomanie, il s'enquiert des bienfaits possibles du tabac sur la santé.

MAIS CHEZ LES FUMEURS, LA PRÉFÉRENCE ALLAIT VERS LA CIGARETTE, PLUS PRATIQUE ET PLUS ÉCONOMIQUE QUE LA PIPE. 113. Publicité non datée des années 1960, archives familiales.

114. Lettre, archives de l’usine.

Il parle ainsi de « précieuses propriétés thérapeutiques » et s'interroge sur les moyens de diminuer la nuisance de certaines substances contenues dans le tabac afin de ne garder que le plaisir de fumer sans danger. Ce souhait de diminuer les méfaits du tabac, et plus particulièrement de la nicotine, chez les fumeurs devint l'une des préoccupations des fabricants. Dans les années cinquante, Jean Ropp lança la Ropp Sublime 113. Selon la publicité, il s'agissait d'une « nouveauté miracle » avec un « puissant filtre dénicotiniseur actif à 90 % ». Cette nouvelle pipe offrait une « garantie médicale contrôlée, en conservant l'arôme tant recherché d'une pipe Ropp ». L'entreprise recherchait tous les moyens possibles pour relancer ses ventes.

Le choix des marchés et de la production se modifia dès le début des années 1950. Le nombre d'employés de l'usine fut en baisse constante après la Seconde Guerre Mondiale. Le nombre de postes de travail passa de 34 en 1930 à 17 en 1968, tandis que le nombre d'employés passa de 60 en 1956 à 53 en 1967. En 1966, selon une lettre du Ministère du travail concernant l'emploi obligatoire des chefs de famille, l'usine employait 59 personnes, dont 22 hommes et 37 femmes 114. Cette même année, l'entreprise avait fonctionné durant un total de 232 jours. La moyenne d'âge du personnel était en hausse, l'entreprise ne pratiquant plus d'embauches. Les employés étaient toutes des personnes d'expérience, spécialistes dans la fabrication de la pipe, pratiquant le métier depuis plusieurs années.

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Il faut préciser que le titre de maître pipier était réservé aux patrons des entreprises de pipes et non aux ouvriers, appelés ouvriers-pipiers. Dans son article consacré à l'usine, le journaliste André Burnat évoqua cet attachement des ouvriers à l'entreprise. En 1949, Jules Gauliard comptait cinquante ans de présence, Francine Bernaud cinquante-trois, Marthe Laurent cinquante-deux, Marius Doutey vingt-neuf et Diss treize 115. Les employés se succédaient sur plusieurs générations et ce à tous les échelons, des ouvriers aux commerciaux. Les fils de Paul Crelerot, Jean, Gabriel et Pierre, avaient ainsi succédé à leur père comme représentants. Outre le personnel de Baume-les-Dames, l'entreprise avait des employés à son usine de SaintClaude. Celle-ci était chargée, de la fabrication des tuyaux et fume-cigarettes. Plus tard, les premières opérations de travail des pipes en bruyère furent transférées également à Saint-Claude. Enfin, pour le gainage des pipes, six personnes étaient employées à domicile. Jean Ropp poursuivit la politique paternaliste de ses prédécesseurs. L'entreprise disposait toujours, jusque dans les années soixante, d'une ferme, d'un verger et d'une école. Les logements des ouvriers étaient tous éclairés et disposaient de tout le confort moderne. Il était toujours question de la « Grande famille des Pipes Ropp », créée par Eugène Ropp. Dans une lettre concernant la création d'une retraite pour les employés, Jean Ropp s'adressa à ses ouvriers comme un père à ses enfants : « la SA des pipes Ropp a décidé qu'a partir de 1943, elle constituerait de ses deniers exclusivement une retraite qu'elle se réserve d'attribuer aux membres de son personnel qui l'auront bien servie. Généreusement votre patron s'intéresse à vous… Fidèlement soyez attachés à lui… Et, par les efforts conjugués de tous vivra toujours unie, plus forte et plus heureuse, la grande famille de l'usine des pipes Ropp »116. Alors que le paternalisme était devenu une pratique de moins en moins répandue, avec l'évolution des lois sociales, Jean Ropp tentait de maintenir un système traditionnel. Il dut pourtant rapidement s'adapter aux mesures réglementant les conditions de travail, apparues après la guerre et dont l'application était contrôlée par les Inspecteurs du Travail. Plusieurs nouvelles lois sociales furent créées après la guerre, auxquelles la SA dut s’adapter. Chaque année, les inspecteurs du travail visitaient les ateliers, vérifiaient l’application des normes de sécurité, d’hygiène et de travail des employés. Ils rédigeaient leurs conclusions et informaient le directeur des éventuelles mesures à prendre. Leurs actions se concrétisaient de trois manières : la simple observation, la mise en demeure et enfin, le procès-verbal, transmis ensuite à la justice.

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115. André Burnat, Est Magazine, ibid.

116. Lettre du 15 mars 1943, archives de l’usine.


117. Rapport du 17 juin 1949, archives de l’usine.

118. Source orale, Jean-Claude Ropp.

Concernant la sécurité, il fut signalé plusieurs manquements. Plusieurs fois, l'inspecteur demanda d'améliorer la protection des machines, en particulier celle des différentes scies. Les problèmes liés à l'hygiène étaient la seconde priorité des Inspecteurs. Les cabinets de toilettes communiquaient avec les ateliers, ce qui n'était pas autorisé selon l'article 4 du décret du 10 juillet 1913 117. Ce décret imposait des normes fondamentales d'hygiène, de sécurité et de prévention des incendies dans les locaux de travail. Le 15 juin 1951, l'inspecteur rappela à Jean Ropp qu'il devenait urgent de déplacer les cabinets de toilette, car cela constituait désormais une « infraction ». Toujours concernant l'hygiène, il fut constaté, lors d'une visite du 17 décembre 1954, que les murs et les plafonds n'étaient pas régulièrement nettoyés. Il fut également rappelé, que selon cette même décision du 10 juillet 1913, les sols devaient être eux aussi nettoyés régulièrement. Enfin, le décret imposait l'installation de lavabos et de vestiaires, dans un local chauffé distinct des ateliers, pourvu d'armoires individuelles et de bancs. Un délai de six mois à partir du 2 mars 1952 fut accordé pour cette installation. L'inspecteur vérifiait ensuite, lors de sa visite suivante, que ses observations avaient bien été prises en compte. Même si le système paternaliste connaissait un certain essoufflement au début des années cinquante, Jean Ropp poursuivait ses actions en faveur des ouvriers et des Baumois, desquels il était très apprécié. Chaque année à Noël, les employés, leurs enfants et les dirigeants se réunissaient dans la salle des fêtes du premier étage de l'usine pour une cérémonie. Un spectacle était présenté, organisé par l'institutrice avec les élèves de l'école des Pipes. Un repas rassemblait ensuite l'ensemble du personnel et des cadeaux étaient distribués aux enfants 118. Jean Ropp quitta son poste de Président Directeur Général en 1967 mais conserva sa place d'administrateur jusqu'à sa mort, en 1984. L'entreprise connut donc de graves difficultés durant et après la guerre. Elle sut cependant trouver des solutions avec l'investissement dans de nouvelles machines, l'électrification des ateliers et un changement de production. De plus, elle s'adapta aux nouvelles modes pour fumeurs et accrut sa présence sur les marchés étrangers. La personnalité de Jean Ropp, dynamique et héritier des traditions familiales, permit de développer la marque. L'entreprise continua de fonctionner jusqu'en 1991. Mais l'usine ne sut pas se renouveler et s'adapter aux nouvelles exigences du marché laissant à jamais l'image des trois générations de dirigeants Ropp indissociables de l'entreprise. La concurrence étrangère et la baisse générale des ventes de pipes au profit de celles de cigarettes plongea l'industrie pipière française dans une crise durable.

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1967 62


Romain Bassenne

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Voilà bien longtemps que la fumée s’est étouffée à l’usine Ropp. Depuis, le temps a fait son œuvre, il s’est engouffré dans les couloirs, en a fragilisé l’architecture et couvert les ateliers d’un épais voile de poussière. C'est cette notion du temps qui influait sur l'usine et qui s'imposa comme élément déclencheur d'un long travail photographique, une course contre le présent et contre son incidence sur les lieux et les objets, faisant partie intégrante de cette mémoire industrielle. Cette série documentaire, réalisée entre 2009 et 2013, s’inscrit dans un travail de sauvegarde d’un patrimoine qui est aujourd’hui l’unique témoin d’une époque révolue. Elle a pour objectif de montrer hors des murs ces fragments de passé, encore présents de nos jours, et qui ont à voir avec cette histoire locale, commune à de multiples générations. Ces captures saisies au fil de déambulations dans les allées de l’usine présentent les ateliers, les bureaux… des pièces chargées d’histoire dont le temps et l’inactivité n’ont fait que figer cette épaisse couche de poussière jusqu’à en masquer la couleur. L’état des lieux du site, traité en noir et blanc évoque le passé et témoigne du vécu de ce patrimoine industriel baumois. Révélées par un procédé de développement argentique, les prises de vue se veulent également mettre en avant l’évolution technique de la pratique photographique de ces dernières décénnies. Capturées à l'aide d'un appareil moyen format (6 Æ 6) Hasselblad 500 CM (1986), puis développées en bain chimique et ensuite numérisées à l'aide d'un scanner à tambour virtuel Hasselblad Flextight X1, les images sont enfin imprimées avec un traceur jet d'encre pigmentaire à encres à charbon (Piezo Tone). Ce processus assure qualité et conservation des tirages et affirme la complémentarité des procédés photographiques argentiques et numériques, trop souvent comparés, voire même dissociés. L'inventaire montre quant à lui des objets, issus de ces espaces photographiés, extraits de leurs contextes pour en montrer la patine du temps passé. Ces images numériques couleurs, prises à l'aide d'un studio mobile, monté sur place, révèlent alors l’éclairage naturel du site, qui a depuis toujours traversé les baies vitrées de la toiture à redans. La poussière déposée sur la blancheur du papier, vient petit à petit marquer le présent des années passées, et laisse apparaître la véritable couleur d’une époque jusqu’alors dissimulée. Cette dualité s'affirme dans ce livre, comme dans l'exposition par la confrontation des images, et permet par le choix des associations (formelles, conceptuelles…) de recréer un dialogue et des liens étroits entre lieux et objets.

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ÉTAT DES LIEUX Cheminée......................................... 65 Stock du merisier ............................... 67 Séchoir à vapeur clos ........................... 69 Magasin de fournitures ........................ 71 Mur, magasin de fournitures .................. 73 Stock de solides en merisier .................. 75 Machine à durcir (autoclave) .................. 77 Tiroirs, magasin de fournitures............... 79 Atelier mécanique............................... 81 Établi, atelier mécanique ...................... 83 Vestiaire.......................................... 85 Bureau du directeur ............................ 87 Bureau du chef d'atelier ....................... 89 Présentoir, bureau du chef d'atelier .......... 91 Atelier principal ................................ 93 Poste n°61, atelier principal .................... 95 Graffiti sur un établi ........................... 97 Marche-pied sous un établi .................... 99 Mur, atelier de gainerie ....................... 101 Shed, toiture à redents ....................... 103

Magasin de fournitures ....................... 105 Étagères, magasin de fournitures ............ 107 Guichet, magasin de fournitures ............. 109 Atelier de gainerie............................. 111 Escalier, 1er étage .............................. 113 Salle de spectacle .............................. 115 Salle de bain, appartement.................... 117 Lettres émaillées, grenier .................... 119 Étagères, salle des archives ................... 121 Salle des archives .............................. 123 Coffre-fort, service administratif ........... 125 Service administratif ......................... 127 Tableau de clefs, bureau du magasinier ..... 129 Meuble, magasin de fournitures ............. 131 Atelier principal ............................... 133 Sol, atelier principal ........................... 135 Service des expéditions ....................... 137 Atelier de vérification......................... 139 Appartement des actionnaires ............... 141 Sol, magasin de fournitures .................. 143

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INVENTAIRE Papier de verre .................................. 66 Tour à bois....................................... 68 Fiche de suivi de fabrication................... 70 Ébauchon, phase primaire...................... 72 Ébauchon, phase avançée ....................... 74 Bouteille de vernis ............................. 76 Bac à bec ......................................... 78 Masque de protection........................... 80 Cotes des fraises ................................ 82 Blouse d'ouvrier ................................ 84 Horloge ........................................... 86 Machine à écrire « Remington »................ 88 Moule............................................. 90 Polissoir ......................................... 92 Carte postale..................................... 94 Vignette « Le grand marcheur Hubert »...... 96 Lampe individuelle ............................. 98 Carte postale « Bonjour Eu-Ropp » ........... 100 Ampoule ........................................ 102 Marques métalliques........................... 104

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Filtre ............................................ 106 Bloc de résine................................... 108 Page de « Podium », Gérard Lenormand...... 110 Engrenage ...................................... 112 Présentoir....................................... 114 Peigne ........................................... 116 Lettre émaillée ................................. 118 Perforatrice .................................... 120 Livre de factures............................... 122 Bulletin de Loto ............................... 124 Carnet syndical ................................ 126 Clé ............................................... 128 Tampon dateur ................................. 130 Affiche de prévention ......................... 132 Bouteille de Cointreau ......................... 134 Carnet de commande .......................... 136 Pipe .............................................. 138 Papier peint .................................... 140 Fougère ......................................... 142 Paquet de cigarettes « Gauloises » ............ 144


Franรงois Gauliard

UN PATRIMOINE

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L’ Association de Sauvegarde du Patrimoine Industriel de l’Ancienne Usine de Pipes Ropp a vu le jour le 3 Février 2011 (JO du 17 septembre 2011 – p. 4132). Elle a été créée à l’initiative des descendants d’anciens ouvriers, ainsi que d'ouvriers à la retraite qui se sont manifestés auprès des membres fondateurs de l’association, dans le cadre d'une convention signée avec la ville de Baume-lesDames (propriétaire des lieux), et encouragée en cela par Monsieur le Maire, Augustin Guillot. Depuis sa création, une cinquantaine d’adhérents (dont la famille de Jean Claude ROPP, fils de Jean ROPP) s’est manifestée autour du notre association et un grand nombre d’entre eux nous rejoint sur le site pour : Dans un premier temps et dans le courant de l’année 2012 : – Faire l'inventaire des stocks, de l’outillage, et des machines. – Déblayer les ateliers intéressés par les travaux de toiture financés par la ville (ateliers de menuiserie, de gainage, des « anglaises », d’étuvage du merisier, ainsi que d’une partie de l’atelier principal), au nettoyage et rangement des archives.

LE BUT DE L’ASSOCIATION EST DE PARTICIPER, À LA RÉHABILITATION ET À LA VALORISATION DU SITE DE L’ANCIENNE USINE DES PIPES ROPP.

Puis depuis mars 2013 : – Poursuivre le nettoyage de l’atelier principal de fabrication. – Transférer progressivement l’atelier de mécanique sur la partie des locaux mis hors d’eau… ce qui demandera du temps et beaucoup d’efforts pour mener à bien ce projet. – Enfin elle a imaginé un projet de réhabilitation du site, présenté à Monsieur le Maire et ses adjoints le 17/Décembre 2012, ainsi qu’aux membres de l’association présents à l’Assemblée générale le 18 janvier 2013. Cette étude prévoit : – Sur la partie ouest du bâtiment (en RDC, anciens bureaux, et magasins, au 1er étage l’appartement, les archives et salle de spectacle, au dernier étage, les combles) création d’une résidence d’artistes. – Sur le reste du bâtiment mis hors d’eau, la création d’un espace dédié à la fabrication de la pipe, avec la réhabilitation partielle des différents ateliers, ainsi qu’une évocation du patrimoine industriel de Baume les Dames (filature…). – Sur la partie non réhabilitée, le maintien de la structure, la conservation de la façade sur rue et la création d’une ombrière qui permettra l’entrée du public au site.

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PROPOSITION ET SUGGESTIONS ARCHITECTURALES La réalité architecturale qui s'offre à nous aujourd'hui est l'empreinte d'une activité industrielle passée, celle de l'usine ROPP située entre montagnes et rivières sur un site classé. Les murs et leurs ouvertures identifient bien l'emprise du bâtiment et l'usage du lieu. Les toitures de l'usine et sa cheminée sont l'identité de l’architecture industrielle du XIXe siècle et le témoignage d'un patrimoine encré dans cette vallée du Cusancin, au cœur de la cité ouvrière.

[  CONTEXTE + FONCTION = FORME ] La conservation du lieu, passe par une dynamique en développant de nouvelles possibilités d'occupation de l'espace, au cœur d'une réalité urbaine existante.

L’IDÉE MAJEURE DE LA PROPOSITION ARCHITECTURALE S’INSCRIT DANS UNE VOLONTÉ DE SÉDIMENTATION HISTORIQUE OÙ CHAQUE GÉNÉRATION APPORTE SA PIERRE À L’ÉDIFICE.

La trame bâtie « industrielle » étant la colonne vertébrale du lieu, l'idée pourrait être de la pérenniser en allégeant ce « squelette structurel », là où le temps à endommagé l'édifice : Une couverture semi-ouverte, suggérant les sheds disparus aujourd'hui, proposerait des espaces sous des ombrières végétalisées  : un préau, des espaces de jeux pédagogiques pour les scolaires, de pique-nique pour les usagers de la vélo route…

Une première partie du bâtiment, dans les ateliers actuels, dont la toiture vient d'être refaite, pourrait abriter un espace muséographique dont le thème serait « ROPP et le patrimoine industriel Baumois ».. Une seconde partie du bâtiment, dans les anciens bureaux, magasins, archives, salle de représentation théâtrale et combles existants, pourrait offrir des ateliers pour artistes en résidence, avec la création de chambres dans les combles.

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L'utilisation de la halle de séchage, pourrait convenir à un lieu d'exposition, de performances et de spectacles. Cette proposition répond à l'idée de mutualiser les espaces existants avec les moyens actuels afin de pérenniser le site des Pipes ROPP autour de nouvelles occupations. En optimisant l'utilisation du bâti existant grâce à la création d'espaces socioculturels : musées, ateliers pédagogiques, résidences d'artistes, espaces de spectacles intérieurs et extérieurs… l'identité du lieu, incontournable dans l'histoire de l'usine ROPP, serait conservée. Une deuxième vie s'offrirait ainsi à ce lieu et permettrait de présenter le travail de mémoire industrielle de Baume-les-Dames aux générations futures, tout en s'ouvrant au milieu artistique contemporain.

CE SOUCIS D’INNOVATION ET D’ÉLAN VERS L’AVENIR, FAIT ÉCHOS AUX FONDATEURS ROPP, PIONNIERS DANS LE DÉVELOPPEMENT DE LEUR INDUSTRIE AU XIXE SIÈCLES.

Ce projet autour du site existant, est le fruit des réflexions des membres de l’association, il a le mérite d’apporter une touche innovante à l’ensemble en valorisant le patrimoine, sans le dénaturer ; il n’a fait l’objet d’aucune étude financière, il n’engage absolument pas la ville de Baume-les-Dames qui reste seule maîtresse de la suite qu’elle souhaite donner au site des Pipes Ropp. Nous restons à l’écoute des remarques que susciteront nos réflexions et vous invitons à nous les faire partager en nous contactant à l’adresse de notre association : Siège Social : 7 rue des Pipes, 25 110 Baume-les-Dames.  – Chez le Président : 22 bis rue du Château Gaillard, 25 110 Baume-les-Dames.

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Jean-Charles Bassenne

UNE FAMILLE DE CARACTÈRES 153


Eugène Ropp a toujours été ingénieux, en développant sans cesse de nouveaux modèles, et en déposant de nombreux brevets. Un besoin constant de création et d'évolution des produits qui permis à la marque de toujours rester novatrice et compétitive vis à vis de la concurrence. Il n'hésita pas à proposer des formes variées, différentes des pipes distribuées sur le marché. Ces créations sont toutes étroitement liées à des noms emblématiques et très caractéristiques tels que les séries « Supérior », « Suprême », « Super-Luxe ». Ce soucis d'innovation se traduit dans ce projet par la conception d'un caractère exclusif : le Ropp. Cette typographie accompagne l'ensemble des supports imprimés créés pour l'exposition : « Ropp, ça ne fume plus ». Elle se veut illustrer le soin apporté aux détails, à l'échelle de la lettre… presque imperseptibles mais qui soulignent pourtant la dimension artisanale de notre projet. Inspiré d'un tracé humanistique imprégné de calligraphie, le Ropp est un caractère de labeur empreint d'un certain classicisme qui s'affirme par des détails comme les empattements asymétriques, rappelant le mouvement de la plume, tout en arborant quelques aspects plus contemporains (sorties, courbes brisées…) La structure des lettres est définie par un axe légérement oblique, une chasse importante, des ascendantes et descendantes relativement courtes ainsi qu' un faible contraste entre les pleins et les déliés, assurant une bonne lisibilité du texte dès le corps 7 points. Son usage est principalement adapté à l'édition, pour du texte courant comme pour du titrage. Le Ropp est décliné en trois graisses : Bold, regular et light, allant de très gras à très fin et lui confèrent ainsi trois caractéristiques différentes : Robuste, classique et élégant. Des variations au niveau des empattements qui peuvent faire penser aux trois familles de la classification typographique Vox : Mécanes, Humanes et Didones. Une version italique complète cette famille, et adopte un style plus doux et moins anguleux que le Romain. Tracé à la plume puis développé sur ordinateur, le dessin des lettres est enrichit de nombreux glyphes comme des chiffres élzéviriens ou encore plusieurs ligatures, accentuant ainsi la référence à l'écriture scripturale. Est également inclu à cet alphabet, le logo Ropp, réajusté d'un point de vue typographique, de manière à rendre l'ovale en harmonie visuelle avec le lettrage 1, pleins et déliés (parties les plus épaisses et les plus fines d'un caractère) d'origine étaient jusqu'alors inversés  2.

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1.

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ROPP BOLD, 95 PTS

supérior ROPP REGULAR, 95 PTS

suprême ROPP LIGHT, 95 PTS

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ROPP REGULAR, 30 PTS

ABCDEFGHIJKLMN OPQRSTUVW XYZ abcdefghijklmnopqrstuvwxyz 0123456789&@?!⁄«»“”,.;:…� ctfi���fl����()[]–%©®* ROPP ITALIQUE, 30 PTS

ABCDEFGHIJKLMN OPQRSTUV W XYZ abcdefghijklmnopqrstuvwxyz 0123456789&@?!«»“”,.;:…� ctfi� fflflfrft���stty()[]–%*

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Romain & Jean-Charles Bassenne

REMERCIEMENTS

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Nous tenons à rendre hommage à tous ceux qui nous ont soutenu et qui ont contribué chacun à leur manière à faire exister ce projet. – Nous remercions tout d'abord Claude Jacquard, Conservateur des musées de Baume-les-Dames, qui nous a fait découvrir l'usine Ropp il y a maintenant dix ans, et sans qui nos regards vers ce lieu n'auraient pas été ceux que nous vous proposons aujourd'hui, nous lui adressons notre sincère reconnaissance. – Augustin Guillot, Maire de Baume-les-Dames, pour sa contribution éditoriale, Jean-Claude Maurice, 1er Adjoint, Marie-Christine Durai, Adjointe à la Culture, Marie-Ève Perrin, Attachée à la communication et l'action culturelle ainsi que l'ensemble des élus et des agents municipaux pour leur accompagnement et leur aide si précieux, tout au long de ce projet. – Nous adressons tous nos remerciements au Conseil Régional de Franche-Comté, ainsi qu'au Conseil Général du Doubs, pour le soutien qu'ils nous ont apporté. – François Gauliard Président de l'Association de Sauvegarde du Patrimoine Industriel de l'Ancienne Usine des Pipes Ropp, ainsi que tous les membres de l'association qui œuvrent pour la préservation et la réhabilitation du site. – Merci à Émilie Ropp, petite fille de Jean Ropp, dernier directeur de l'Usine, pour son travail documentaire retraçant l'histoire de l'entreprise. – Romuald (AMSD Chaudonnerie, Tolerie, Mécano, Soudure) et Caroline Gaillard (Archi Concept), qui ont conçu les éléments scénographiques de l'exposition. – Merci à Steve Seiler et Élise Calame de l'Atelier Affiche Moilkan, pour leur contribution à l'impression des a�ches, colophons et cartons d'invitation. – Mme Naïma Cottin, Directrice administrative, Mr Éric Duval, Directeur de fabrication, et Mr Laurent Roubey, Responsable commercial de l'Imprimerie Moderne de l'Est (IME), qui ont œuvré pour que cet ouvrage se concrétise. – Merci à Frédéric Struyve (Canon France), pour nous avoir mis à disposition une imprimante tout au long de l'exposition. – Nous exprimons notre gratitude envers Mme Christine-Noëlle Baudin, PDG, Mme Anna Generet, Responsable commerciale de la Société Baumoise de Cartonnages et d'Impression (SBCI), ainsi que leurs employés pour avoir apporté leur savoir-faire et leur innovation à la fabrication du coffret. – Pour terminer, nous tenons à associer Christian Bassenne, Mireille Bassenne, Viviane Durai, Ava du Parc, Julie Tyrlik ainsi que tous nos proches qui nous ont toujours encouragé dans nos démarches.

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« Cordonniers coordonnés » Photo : © Steve Seiler, 2009


Crédits Histoire de l'entreprise  – © Archives de l'usine (p. 12, 16, 23, 24, 40, 42, 46, 57)

Ropp ça ne fume plus  – © Romain Bassenne (p. 65 – 144)

Un patrimoine  – © Caroline Gaillard (p. 150 – 151)

© Archives familiales, Ropp (p. 28, 30, 33, 34, 39, 44, 51, 52, 53 ) © Yves Sancey, Région Franche-Comté, Inventaire du patrimoine, ADAGP, 2002 (p. 15, 19, 21, 37)

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Colophon Catalogue publié à l'occasion de l'exposition : « Ropp, ça ne fume plus » 13 Juillet – 25 Août 2013 Abbaye de Baume-les-Dames  – Il a été tiré cents exemplaires de tête, numérotés de 1 à 100 avec reliure suisse, réunis dans un coffret réalisé par SBCI (Société Baumoise de Cartonnages et d'Impression). Chacun de ces exemplaires est accompagné d'une photographie originale au format du livre, signée par Romain Bassenne, d'un specimen typographique du caractère Ropp, et d'un colophon signé par l'ensemble des participants à cet ouvrage.

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Éditorial Augustin Guillot Émilie Ropp François Gauliard  – Photographies Romain Bassenne  – Design graphique Jean-Charles Bassenne  – Impression IME, Baume-les-Dames  – Coffret SBCI, Baume-les-Dames

Typographie Ropp bold, regular & italic Jean-Charles Bassenne Titling Gothic Skyline David Berlow  – Papiers Magno natural 110 g Condat silk 150 g Cocoon offset 350 g  – ISBN 978-2-9545510-0-5


Partenaires

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Ropp, ça ne fume plus