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LA REVUE

Avril-Mai Page 2006 


Manifeste technique de la littérature futuriste, Marinetti

Plus l’homme cultive les arts, moins il bande baudelaire

Dans le noir nous verrons clair, mes frères. Dans le labyrinthe nous trouverons la voie droite. Carcasse, où est ta place ici, gêneuse, pisseuse, pot cassé ? Poulie gémissante, comme tu vas sentir les cordages tendus des quatre mondes ! Comme je vais t’écarteler ! henri michaux

Le venin du serpent est son fidèle compagnon, Fidèle, et il l’estime à sa juste valeur. Frères, mes frères damnés, suivez-moi avec confiance. Les dents du loup ne lâchent pas le loup. C’est la chair du mouton qui lâche.

Avec de la fumée, avec de la dilution de brouillard Et du son de peau de tambour, Je vous assoirai des forteresses écrasantes et superbes, Des forteresses faites exclusivement de remous et de secousses, Contre lesquelles votre ordre multimillénaire et votre géométrie Tomberont en fadaises et galimatias et poussière de sable sans raison. Glas ! Glas ! Glas sur vous tous, néant sur les vivants ! Oui ! Je crois en Dieu ! Certes, il n’en sait rien ! Foi, semelle inusable pour qui n’avance pas. Oh ! Monde, monde étranglé, ventre froid ! Même pas symbole, mais néant, je contre, je contre, Je contre et te gave de chiens crevés, En tonnes, vous m’entendez, en tonnes, je vous arracherai ce que vous m’avez refusé en grammes.

Je vous construirai une ville avec des loques, moi ! Je vous construirai sans plan et sans ciment Un édifice que vous ne détruirez pas, Et qu’une espèce d’évidence écumante Soutiendra et gonflera, qui viendra vous braire au nez, Et au nez gelé de tous vos Parthénons, vos arts arabes, et de vos Mings.

Contre !

Tout progrès, toute nouvelle observation, toute pensée, toute création, semble créer (avec une lumière) une zone d’ombre. Toute science créer une nouvelle ignorance. Tout conscient, un nouvel inconscient. Tout apport nouveau crée un nouveau néant. Lecteur, tu tiens donc ici, comme il arrive souvent, un livre qui n’a pas d’auteur, quoiqu’un monde y ait participé. Et qu’importe ? Signes, symboles, élans, chutes, départs, rapports, discordances, tout y est pour rebondir, pour chercher, pour plus loin, pour autre chose. Entre eux, sans s’y fixer, l’auteur poussa sa vie. Tu pourrais essayer, peut-être, toi aussi ? henri michaux

Poésie : un aboli bibelot d’inanité sonore Hésitation prolongée entre le son et le sens. (...) Sait-on ce que c’est qu’écrire ? Une ancienne et très vague mais jalouse pratique dont gît le sens au mystère du coeur. stéphane mallarmé

« […] les écrivains n’ont jamais été faits pour subir la loi des grammairiens mais pour imposer la leur. » Paul Claudel

François Rabelais, à qui vous n’en voudrez pas de figurer dans le Larousse alors que vous n’avez pas fini d’attendre devant, fut en son temps le plus éblouissant serviteur des belles lettres françaises, et non pas malgré mais à cause de l’artisanale magie de son verbe dont les superbes jurons colorés déculottaient déjà les hémiplégiques du langage qui cachent leurs mots crus et montrent au tout venant leur langue cuite, surbouillie, sans saveur et sans images. desproges

L’espace de cette minute que dure l’illumination d’un mensonge, je me fabrique une pensée d’évasion, je me jette sur une fausse piste indiquée par mon sang. Je ferme les yeux de mon intelligence, et laissant parler en moi l’informulé, je me donne l’illusion d’un système dont les termes m’échapperaient. Mais de cette minute d’erreur il me reste le sentiment d’avoir ravi à l’inconnu quelque chose de réel. Je crois à des conjurations spontanées. Sur les routes où mon sang m’entraîne il ne se peut pas qu’un jour je ne découvre une vérité. antonin artaud

Le Poète se fait voyant par un long, im- Un coup de dés jamais n’abolira le hasard. « Chaque jour j’attache Il faut avoir un chaos en soi-même pour accoucher d’une étoile qui danse. mense et raisonné dérèglement de tous (...) Rien n’aura eu lieu que le lieu excepté Nietzsche moins de prix à l’intelligenles sens peut-être une constellation. ce. » rimbaud stéphane mallarmé Proust Tout vrai langage est incompréhensible la beauté sera CONVULSIVE ou ne sera pas. antonin artaud La réponse est le malheur de la question andré breton Blanchot

« Et ma prérogative sur les mers est de rêver pour vous ce rêve du réel… Ils m’ont appelé l’Obscur et j’habitais l’éclat. » Saint John Perse

NIETZSCHE

Si tu plonges longtemps ton regard dans l’abîme, l’abîme te regarde aussi

le soumette pas au moi de l’écrivain qui observe ou imagine. Le verbe à l’infini peut seul donner le sens du continu de la vie et l’élasticité de l’intuition qui la perçoit. 3 - Il faut abolir l’adjectif pour que le substantif nu garde sa couleur essentielle. L’adjectif portant en lui un principe de nuance est incompatible avec notre vision dynamique, puisqu’il suppose un arrêt, une méditation. 4 - Il faut abolir l’adverbe, vieille agrafe qui tient attachés les mots ensemble. L’adverbe conserve à la phrase une fastidieuse unité de ton. 5 - Chaque substantif doit avoir son double, c’est-à-dire le substantif doit être suivi, sans locution conjonctive, du substantif auquel il est lié par analogie. Exemple : homme-torpilleur, femme-rade, place-entonnoir, porte-robinet. (...)»

Peut-on appeler «écrire» n’importe quelle tentative de représentation d’une ébauche de pensée par le biais de symboles graphiques incohérents couchés dans le désordre au mépris total de la grammaire, de la syntaxe, de l’orthographe et du souvenir de mon aïeule Germaine Philippin, institutrice de l’époque missionnaire, qu’une cédille oubliée décourageait aux larmes. PIERRE Desproges Oui, voici maintenant le seul usage Je voudrais faire un livre qui dérange les hommes. auquel puisse servir désormais le (…)Une grande ferveur pensante et surpeuplée langage, un moyen de folie, d’élimi- portait mon moi comme un abîme plein. (…) L’air nation de la pensée, de rupture, le est plein de coups de crayon, des coups de crayon Mais nous devons aussi addédale des déraisons, et non pas un comme des coups de couteau, comme des stries mettre que la littérature, acDICTIONNAIRE où tels cuistres des d’ongle magique. L’air est suffisamment retourné. tuellement du moins encore, environs de la Seine canalisent leurs (…) Se retrouver dans un état d’extrême secousse, constitue non seulement une éclaircie d’irréalité, avec dans un coin de soi-même rétrecissements spirituels expérience propre, mais une ANTONIN ARTAUD des morceaux du monde réel.(…) un heurt indes- expérience fondamentale, metcriptible d’avortements.(…) Me mettre en face de la tant tout en cause, y compris métaphysique que je me suis faite en fonction de elle-même, y compris la dialecJe dis: une fleur! et, hors de ce néant que je porte.(…) Je participe à la gravitatique (...) l’art est contestation l’oubli où ma voix relègue tion planétaire dans les failles de mon esprit. (…) Et infinie. aucun contour, en tant que je crois aux aérolithes mentaux, à des cosmogonies maurice blanchot quelque chose d’autre que individuelles. les calices sus, musicalement antonin artaud se lève, idée même et suave, Et l’hélice ajouta : l’absente de tous bouquets. 1 - Il faut détruire la syntaxe en disposant les substantifs au hasard de leur naissance. stéphane mallarmé 2 - Il faut employer le verbe à l’infini, pour qu’il s’adapte élastiquement au substantif et ne


Editaphe On

n ’ a p l u s d ’ e n c r e ...

Bon, par où commencer... La sortie de ce second numéro, on l ’appréhendait beaucoup, et nos craintes s’avèrent justifiées. Bien sûr, on aurait pu vous pondre un édito bien lustré, enthousiaste et lyrique. Mais il faut l ’avouer, le cœur n’y est plus, la plume s’est enrouée. Même cette image de la plume enrouée fait figure de dernier soubresaut créatif d’une association moribonde. (Voyez un peu la tournure pesante que prennent nos phrases.) Quant à envisager un troisième numéro, voilà qui ne nous est même pas venu à l ’esprit. Feuilletez quelques pages. Rien que les titres sont éloquents. On ne sait plus quoi faire : les photos se multiplient, les extraits pullulent, et on a même dû céder une page entière aux coups de cœur de Mélanie…il faut bien meubler. Après avoir recraché nos cours de prépa sur « nos auteurs préférés », notre inculture navrante commence à transparaître, et à devenir encombrante. A ce rythme on va finir par écrire sur la littérature pour enfants…(cf. p. 8). Pour tout vous dire, on a même pensé à un roman photo. Et quant à vous donner des envies de lectures, même à nous, ça nous est passé : pas le temps. ça reste une belle aventure humaine. On recrute.

http://www.lentredeuxlettres.fr

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S

o m m a i r e

- Les livres qu’on n’a jamais pu finir ...

... page 5

- Les Coups de Coeur de Mélanie ...

... page 6

- Coup de gueule: Le Petit Prince ...

... page 7

- Auteur: Georges Perec ...

... pages 8 et 9

- Auteur: Amélie Nothomb ...

... pages 10 et 11

- Pourquoi ce n’est pas chiant de lire ... ... pages 12 à 14 - Littérature étrangère ...

... page 15

- Auteur: Milan Kundera ...

... pages 16 et 17

- Auteur: J.R.R. Tolkien ...

... pages 18 et 19

- Rubrique abvsurde ...

... page 20

- Nos textes ...

... pages 21 à 24

- Dossier: l’Uchronie ...

... pages 25 à 27

- Langage et Idées ...

... pages 28 à 32

- Littérature et Musique ...

... page 33

- Théâtre: La mort de Danton ...

... pages 34 et 35

- Dossier littérature de jeunesse ...

... pages 36 et 37

- ça n’engage que moi : Weyergans ...

... page 38

- le courrier des lecteurs ...

... page 39

- La Muse l’habite ...

... pages 40 et 41

- Les Mots Croisés infaisables ...

... page 42

L’Entre Deux Lettres,

association littéraire de l’IEP de

Grenoble Présidente : Johana Burloux Rédacteurs en chef : Hugo Latreille Directeur de la publication : Pierre Saba Trésorière : Mara Patrie Rédacteurs : Adrien Battini, Johana Burloux, Mélanie Daubanes, Fiona Janier, Rémi Korman, Thomas Lapanouse, Hugo Latreille, Mara Patrie, Juliette Pozzo, Eloïse Roussel, Pierre Saba, Pauline Silvestre. Dessins : Thomas Lapanouse

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Les

livres qu’on n’a jamais pu finir... Umberto Eco, Le pendule de Foucault, p. 428 sur 650.

Et finalement, après trop souvent avoir trébuché, je me résigne à l’abandon. Le Pendule de Foucault est sans doute un chef d’œuvre, un Da Vinci Code, mais génial d’écriture et d’érudition, de trouvailles stylistiques et formelles. Un roman sur un complot séculaire, roman sur l’ésotérisme, les Templiers…si dense que le roman en devient lui-même ésotérique. Chaque page déborde. Rapidement, sous des hectolitres de considérations ultra-savantes et qu’on sent d’une intelligence acérée, on perd le fil. On passe des Rose Croix aux Nazis, de Rome à l’Amérique du Sud, d’une équation à un rite satanique. Eco est dément. Et une certitude, alors qu’il nous a défait: il faut être encyclopédique pour l’achever sans complexe. ►Hugo Latreille ◄ Jack Kerouac, Sur la route.

George Bataille, Madame Edwarda, Le mort, Histoire de l’œil. Recueil de nouvelles.

La blancheur immaculée du volume et l’étiquette du prix encore collée, preuves accablantes du peu d’attachement qu’on peut avoir à un livre. Pourtant, pas faute d’avoir essayé. Avec tous les a-prioris positifs qui précédaient son passage entre mes mains… «Le livre clé» de la «beat generation». Ouais, scepticisme mâtiné d’enthousiasme naïf, une fois de plus. Tout tenté: le lit, la pelouse, le train. La préface à hurler de rire, quand même. Mais on ne se décourage pas! On entame LE chef-d’œuvre… L’écriture pourrait accrocher, style oral, censé être choc –on évitera les parallèles qui viennent d’emblée tant le reste vient tout gâcher– et puis, succède une certaine résistance. Le lecteur jeté dans un monde qu’il ne pourra jamais pénétrer, et qui lui vomira tous ces clichés accumulés, prétextera-t-on, par les 50 ans qui nous séparent, Jack écrivain et moi lectrice…

Je n’ai jamais pu lire Histoire de l’œil, c’était au-dessus de mes forces. Pourtant l’écriture est pure, grande, mais elle donne la nausée. Le bleu du ciel, où la perversité de l’auteur est pourtant très présente, est un livre pour enfant à côté des deux premières nouvelles de l’ouvrage. J’ai fait l’erreur de lire Madame Edwarda tard le soir, on ne m’y a pas repris pour Le mort que j’ai lu exclusivement dans le bus entre 7h30 et 8h du matin afin de sentir la présence rassurante des usagers, innocents travailleurs qui ne se doutaient pas de ce qui se tramait entre mes mains. Pour Histoire de l’œil craignant le pire, je n’ai même pas parcouru ses pages. C’est du courage qu’il m’a manqué mais Bataille va tellement loin que malgré tout l’amour qu’on peut avoir pour l’auteur, ce livre rend fou. ►Johana Burloux ◄

Jean Jacques Rousseau, Les Confessions, Livre deuxième, p.90 sur 415. Rousseau, un auteur à connaître, son autobiographie Les Confessions, un incontournable du genre: en somme le passage obligé de toute hypokhâgneuse qui se respecte. Et puis je me suis dit qu’entre presque homonymes (Rousseau/Roussel, différence minime: un signe?) on allait sûrement se comprendre (on se motive comme on peut...). Armée de bonne volonté, j’ai lu. Le livre premier seulement, celui où JJ nous fait part de ses perversités sexuelles des plus amusantes, avec quelques phrases délicieuses de sous-entendus. Mais la lecture du livre deuxième s’est achevée en avortement à la pilule du lendemain. Jean Jacques, l’est pas très drôle comme type au final. Et puis il nous échaude au début pour mieux nous refroidir ensuite. Peut-être qu’un jour je m’y remettrai mais comme dit le dicton, chat échaudé craint l’eau froide... ►Eloïse Roussel ◄

►Pauline Silvestre ◄

George ORWELL, 1984, p.56 sur 428. Je sais que ce livre est un chef d’œuvre. Que le sujet est important, grave. Qu’il va me plaire, c’est sûr. Mais pourquoi, ne suis-je pas en mesure de dépasser la page 56? Peur de la déception? Histoire déjà trop imaginée pour ressentir quelque excitation au frôlement des pages? Métaphore d’une société totalitaire érodée par l’actualité? George, ne m’en veux pas. J’y reviendrai. ►Mélanie Daubanes ◄

William Burroughs, Le festin nu (Naked Lunch), p.140 sur 335. Publié en 1959 à Paris, Le Festin nu sera condamné quatre ans plus tard aux Etats-Unis pour «obscénité». Rien que pour ça, j’aurais aimé dire que j’ai adoré ce livre, et qu’encore une fois, la censure en littérature n’est qu’une illustration de la pudeur de la société à une époque donnée, qui condamne sans ménagement tout outrage aux «bonnes mœurs» (comme pour J’irai cracher sur vos tombes de Vernon Sullivan alias Boris Vian, ou pour Tropique du cancer de Henri Miller, à peu près à la même époque). Mais là, vraiment, je n’y arrive pas… Ce n’est pas la crudité du texte qui me choque, d’ailleurs, rien ne me choque réellement dans ce livre, mais l’invraisemblable foutoir de mots qui m’empêche d’avancer dans le texte, qui m’empêche de m’accrocher à une trame, à un fil conducteur. C’est comme si le but était de montrer que l’absurde et l’abject n’ont pas de limites, que les seules frontières sont celles du lecteur. Et bien j’ai atteint les miennes… page 140… ►Mara Patrie ◄

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Coup de Coeur

Les

Coups

de

« Belle du Seigneur », Albert COHEN, 1968. Ariane vient de partir. J’attends Solal d’une minute à l’autre. Ils ont décidé de ne pas venir ensemble ce soir. Oui, ça fait quelques temps qu’ils investissent ma mémoire ces deux-là. Leurs mines présomptueuses, le retard qui devient une habitude. Je vous pardonne, va. Aimés, désirés, pourquoi n’en profiteriez-vous pas ? Vous savez pourtant mieux que moi que rien ne dure. Que je pourrais me lasser, en avoir assez, vous envoyer paître. Mais au fond, vous en ririez à vous faire fondre les amygdales et m’enverriez au diable ! Au diable celle qui ramène à la morne et inutile réalité, au diable celui qui ose vous rappeler à la mortalité, au diable ceux et celles qui spéculent et tergiversent. Oui, Ariane et Solal, mais aussi Mange Clous, Michaël, Adrien Deume, Mariette hantent mon imaginaire. Mes mots ne jurent plus que par les leurs, subtilement chuchotés par Monsieur Cohen, chef d’orchestre de ce livre choral, où chaque moment, jusque dans la minutie du détail, sonne juste. Aujourd’hui, quitte à aller contre l’esprit ancestral des « Coups de cœur », je ne vous raconterai pas l’histoire du début à la fin (il me faudrait bien plus d’une page), ni ne vous résumerai l’essentiel par un efficace « ce livre aurait pu s’intituler «Le livre de l’amour». Non. Résumer « Belle du Seigneur » serait l’insulter, lui cracher à la figure, tant la

de Mélanie puissance de l’écriture réside dans le détail, dans la tournure de phrase, dans le style et le ton adaptés à chaque personnage. Ici, point de narrateur omniscient ou si peu. Monsieur Cohen n’est pas du genre à couper la parole à ses invités. Monsieur les laisse parler. La tension dramatique qui anime l’ouvrage nous maintient éveillés, alertes, prêts à saisir l’Instant. Et Monsieur Cohen ne nous laisse pas sur notre faim. Il nous remplit de nourritures recueillies ici et là (raisins, thé, éther, chocolat noir, passion éternelle, angoisse...). On sent bien que leur histoire sera rattrapée par une force supérieure. Que le rêve n’existe que parce que le réveil du lendemain matin le lui permet. Lui offre l’existence. Est-ce qu’on se prend pour Ariane et Solal ? Non. Je ne me suis pas identifiée à eux. Je les ai regardés. Je les ai regardés évoluer dans un monde qui par bien des manières ressemble au nôtre, mais qui, habité par ces deux figurines, devient tout autre, devient le leur. Et pas question de s’immiscer. Vous m’avez bien entendue ? Pas question ! Parce que dans l’idéal d’amour, aucune fausse note n’est tolérée. Toussotements, éternuements, voix qui couine, envies pressantes au placard ! L’être aimé doit se montrer sous son meilleur jour (sa meilleure nuit...) pour être tout à fait désirable, ensorcelant. En ce sens, « Belle du Seigneur » est un rêve dont on ne se réveille pas. Complètement. ►Mélanie

«Je t’ai connue, c’était toi, l’inattendue et l’attendue, aussitôt élue en ce soir de destin, élue au premier battement des longs cils recourbés, toi, broderie aux dessins délicats, ô jardin sur l’autre rive. Solennels parmi les couples sans amour, ils dansaient, d’eux seuls préoccupés, goûtaient l’un à l’autre, soigneux, profonds, perdus. Béate d’être tenue et guidée, elle ignorait le monde, écoutait le bonheur dans ses veines. Sa joue contre l’épaule de son seigneur, elle lui demandait de dire encore, les yeux fermés, bienheureuse d’être connue, mieux que d’elle-même connue, moquée et louangée par ce frère de l’âme, le seul au monde qui la connaissait, et c’était cela l’amour adorable, l’amour d’un homme. Rejetant la tête en arrière, elle s’aperçut qu’il avait des yeux bleus et verts, piqués de points d’or, si lumineux dans le visage hâlé, des yeux de la mer et du soleil, et elle se pressa contre lui, reconnaissante de ces yeux. Murmures de leur amour en cette danse. Belle, lui disait-il, redoutable de beauté, lui disait-il, solaire auréolée aux yeux de brume, lui disait-il, et contre lui il la serrait, et elle fermait les yeux, ridicule, pleine de grâce, charmée d’être redoutable, grisée d’être solaire. »

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Daubanes ◄

« Un dimanche, alors qu’elle lui téléphonait au Ritz, sa voix s’étant soudain enrouée, elle n’avait pas osé se racler la gorge pour l’éclaircir, de peur du son ignoble qui la déshonorerait, et il l’aimerait moins. Alors, sans hésiter, elle avait brusquement raccroché, avait chassé une famille nombreuse de chats, avait prononcé quelques mots pour s’assurer que sa voix était redevenue divine, avait téléphoné de nouveau et bravement expliqué qu’ils avaient été coupés, lui avait demandé s’il avait regardé sa photographie en se réveillant, et comment était-il habillé, ah en robe de chambre, et laquelle? Et l’aimait-il? Merci, oh merci, moi aussi tellement, et savez-vous, aimé, tout à l’heure je suis allée dans une église pour penser à vous, une église catholique parce qu’on peut mieux s’y concentrer. Dites, voulez-vous que je mette ma robe roumaine ce soir ou la soie sauvage? La roumaine? Très bien. A moins que vous ne préfériez la rouge que vous avez aimée, je crois. La roumaine plutôt? Vous en êtes sûr? Vous n’en êtes pas fatigué? Bien, ce sera la roumaine. Dis, tu m’aimes?”


Coup de Gueule!

Renverser

A

le monarque absolu?

l’heure où ceux qui te dépassent de trois têtes s’attendrissent en caressant la tienne, à l’heure où les gros yeux prolifèrent artificiellement de leur hauteur, à l’heure où tu baignes dans les sirops, la dérobade est-elle, ne serait-ce qu’en songe ? Tu es un enfant, tout le monde en est passé par là, biologiquement – avant d’être échalas ou pas, des grands garçons et des grandes filles qui se débattent dans le monde où les aviateurs qui s’explosent dans le désert, personne n’en a plus rien à foutre à part pour vendre des couvertures, brader des sentiments, conforter les convenus dans une logique implacable, et face à laquelle la rébellion de pacotille s’écrase dans une démence presque poétique. Donc, tu es enfant, si, souviens toi, à l’époque, Lego, Playmobil, Zanimo, et autres marques n’avaient aucun secret pour toi, tout érigé en divinité – où la quête de quelques lettres, déjà, rythmaient le blanc inconscient – et on te jette dans les mains le Petit Prince. Toi, tu lisais quoi à l’époque ? Des B.D., ah ça oui, même si Lucky Luke est moins marrant que Boule et Bill, et puis des héros aux aventures fascinantes, qu’ils soient cinq, six, ou sept, ils étaient plein, ils étaient amis, et ils faisaient plein de trucs que toi tu n’aurais jamais fait, coincé dans ta famille, avec des parents qui, non, ne te laisseront pas te barrer à l’autre bout de la France avec ton chien Kafi. Et pas seulement parce que tu n’as qu’un chat qui s’appelle Câline. Parce que c’est des parents. Et donc, ceux-là ont décidé de te filer le Petit Prince. Quand ils te le donnent, tu en as comme déjà entendu parler, comme un arrièreplan qui a toujours été là, dont tu ne questionnes pas l’origine. Avec ce sourire protecteur – tendresse méprisante ? – ils semblent te confier un trésor, dont tu vas devoir prendre soin. Comme un imposé. D’emblée, on te dit «tu vas adorer». Un peu comme ce plat infect que ta grand-mère essaie de te faire avaler depuis des lustres, certains dimanches, sauf que toi, tu préfères les Kinder. Le Petit

Prince, Kinder.

c’est

le

contre-

Et puis, par formatage, j’imagine, pour faire plaisir, parce que l’indiscipline, tu le sais, ça ne te mènera pas au placard à gâteaux, par faiblesse, par curiosité, même, peut-être, tu te retrouves avec ce bouquin entre les mains, un soir de tes huit ans, et même si tu ne lis pas longtemps le soir… Tu n’as plus de Fantômette, et si on te dit que c’est bien, tu acceptes, pour une fois, de tester. M’aurait-on encore menti ? Espoir, espoir, naïveté de l’enfant de huit ans qui ne parvient pas encore au cynisme total, ne serait-ce que parce qu’il ne maîtrise pas le Y. La candeur égarée… Des dessins, dedans. Mal faits ? Non. Bien faits ? Non. Enfantins? Non. Faux. Faux. Faux. Ils ne débordent même

pas du tour. Et puis, ils veulent dire quelque chose ? Déjà, tu entends le «dessine moi un mouton» débité d’un air niais. Dans quelques pages, tu vas savoir qui a dit ça, et dans quelles circonstances. Quel abruti a bien pu demander à quelqu’un de lui dessiner un mouton ? Dans le désert, en plus. A quelqu’un qu’il ne connaît pas, et qui n’a pas l’air particulièrement sympa. Qu’est-ce que cet enfant fait dans le désert ? Quand tu penses que toi, l’escapade avec tes copains, tu n’y as même pas droit, et lui, là, avec ses cheveux blonds, son écharpe, cette espèce de fausse innocence insupportable, il fait ce qu’il veut. Il est libre. Il est petit, mais c’est un Prince. Et toi, la majuscule, elle est juste sur ta carte d’identité. Que d’ailleurs, ta mère ne veut même pas te confier. «Tu perds toujours tout !». Pitié. Bon, au moins, les dessins, ça prend de l’espace. Ca fera moins à lire, et puis c’est pas long, ça se lit bien, ça tu peux pas dire le contraire – sûrement dans la hâte, comme on ferme les yeux en avalant un médicament – et quand tu l’auras fini, tu pourras réclamer un Fantômette. Souffrance nécessaire ? N’exagérons rien, c’est rapide, et puis au moins, ça sera fait. Comme de se laver les dents – paradoxe ultime quand on fait de ce bouquin une pub enchanteresse, décorée de mots aux résonances douceâtres. Le Petit Prince, c’est une prison de plus. C’est un imaginaire obligatoire. Ca prétend que les enfants ne répondent pas, ça prétend les questions, ça prétend, ça ne fait que ça. Le Petit

Prince, c’est écrit par un adulte qui se prend pour un enfant, qui veut faire croire à des enfants qu’il en est un. Mais à la prétention, on ne trompe personne, surtout pas ceux qui y vivent. A la parodie salissante…

La réputation du Petit Prince inaugure le massacre. Alors, le Petit Prince, ça se suicide. Petit, le prince ? Il a sa planète, il est capable de se promener dans le désert pendant un an sans boire, sans manger, il parle aux animaux, aux fleurs, il vole de planète en planète. Et on veut me faire croire qu’il n’a pas un seul pouvoir ? Bah, à d’autres ! J’ai huit ans, merde, je suis plus un bébé ! (j’ai dit merde ?) Le Petit Prince. J’avais huit ans, ça m’a lassée dès qu’on m’en a parlé, les phrases cultes comme autant de ces jingles entêtants, dont on ne sait d’où ils surgissent, mais qui s’imposent aux cerveaux amollis. C’était bêtifiant, je me suis rebellée, j’ai trouvé ça niais. Au moins, je l’avais lu, j’étais en droit de tuer le mythe que tous adulaient. «Le Petit Prince, c’est nul !», quel âge avoir quand on balance ça, comme une certitude, au milieu d’une table, où des gens se creusent le cerveau pour bâtir un numéro deux d’une revue littéraire ? Quel âge avoir quand on le relit, et qu’on découvre avec écoeurement qu’on aime ? Ta fin est proche. Quel âge avoir ? A l’heure où toutes les certitudes s’effondrent, le Petit Prince piétine vingt et un ans. Brûlons-le.

►Pauline

Silvestre ◄ Page 


Auteur : Perec

Ce repère, Perec...* (* Palindrome de Luc Etienne)

G

eorges Perec est né en 1936 et mort en 1982. Il n’existe pas de consensus sur la prononciation de son nom (moi-même il m’arrive encore de douter). Georges Perec est principalement connu pour ses exercices oulipiens dont La Disparition, ouvrage de plus de 300 pages entièrement écrit sans utiliser la lettre « e ». L’exercice est intéressant et mérite d’être salué (ou : sans souci, l’attrait du fait nous apparaît, saluons donc sans limitation) mais porte en lui le risque de le voir classé entre le plus gros mangeur de côtes de porcs (179 en 10 minutes) et le Chinois le plus poilu du monde dans le livre des records. Pour le dire simplement, il serait dommage que cette prouesse littéraire masque la richesse de l’œuvre de Perec. Quiconque tombe sur sa bibliographie est en effet frappé par l’extraordinaire diversité des thèmes et genres abordés. Ainsi, un des premiers ouvrages publié par Perec est un Petit Traité invitant à l’art subtil du go. On trouve également un pastiche de rapport scientifique Cantatrix Sopranica L. où Perec entreprend de mesurer l’effet du lancer de tomates sur la Soprano (résultat : « The more you throw tomatoes on Sopranoes, the more they yell’’ (la démonstration est en anglais, évidemment)). Même lorsqu’il choisit un genre établi, Perec le creuse, le traite sous différents angles. Son premier roman, Les choses est clairement sociologique, Perec y décrit l’aspiration au bonheur d’un jeune couple dans la société de consommation naissante des années 1960. Dans Un homme qui dort en revanche, l’approche est psychologique Perec analyse la dépression et l’expérience de l’indifférence absolue. 53 jours, son dernier roman est une intrigue policière, il reste inachevé. Bref, Perec disait vouloir écrire tout ce qu’il était donné à un homme d’écrire, explorer le champ littéraire dans sa globalité.

Le Perec est joueur.

Cependant, au-delà de cette profusion on peut relever des permanences. Perec aime le verbe. En cela, ses exercices oulipiens sont indispensables à la compréhension de son œuvre. La Disparition et Les Revenentes (en utilisant uniquement la lettre « e ») sont sans doute les œuvres où cela est le plus significatif. En réalité, cette dimension est omniprésente, elle prend la forme du jeu et la contrainte devient la règle. Le jeu n’existe que parce qu’il y a une règle, se délimiter un espace permet de l’investir pleinement, la contrainte stimule la création.

Si Perec a contribué à faire connaître le jeu de go en France, on peut également noter qu’il fut (et reste) un verbicruciste de renom (le verbicruciste, c’est la personne qui compose les grilles de mots croisés) (le cruciverbiste, c’est ma grand-mère). En général le jeu est masqué chez Perec. Ce n’est qu’à la fin de ma lecture de Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ? que je suis tombé sur « l’Index des fleurs et ornements rhétoriques, et, plus précisément, des métaboles et des parataxes que l’auteur croit avoir identifiées dans le Page 

texte qu’on vient de lire ». L’index mentionne par exemple la présence d’une « féminisation » page 91, on retourne donc à ladite page et on comprend alors le terme « canivache » qui nous avait laissé si sceptique à la première lecture.

L’infra-ordinaire

Perec crée une complicité avec son lecteur. En jouant sur les mots, les structures, les genres et en dissimulant ses facéties, il invite à ouvrir l’œil, ne pas rester à la surface. On touche à un autre point de sa personnalité : le refus de l’évidence. Cela prend forme dans la notion « d’infra-ordinaire ». Pour Perec le quotidien − non pas l’anecdotique mais la réalité matérielle de notre monde − nous anesthésie. Nous n’interrogeons pas l’environnement dans lequel nous évoluons. Observer la chaise sur laquelle nous sommes assis, les murs qui nous entourent, les replacer dans leur histoire, celle de l’immeuble. Espèces d’espaces est une étude de l’espace construite en zoom arrière : la feuille, le lit, la chambre, l’immeuble, la rue etc. Plus hermétique peut-être, Tentative d’épuisement d’un lieu parisien est le compte rendu d’une expérience d’observation menée depuis un café, place Saint-Sulpice à Paris. Perec « tente » (le terme « tentative » renvoie toujours à cet aspect ludique : on fait comme si…) de décrire le plus objectivement possible l’activité de la place : le passage des bus, les passants, les voitures etc.

Perec et l’identité

Perec perd son père en 1940 au champ d’honneur et sa mère est déportée en 1943. Plus tard, la rue dans laquelle il est censé avoir grandi est détruite. De son enfance jusqu’à la guerre, il ne garde aucun souvenir. On peut ainsi comprendre ce besoin de lister, de relever, d’inventorier la réalité avant qu’elle ne fuie. L’écriture est un acte de survie, elle fixe le réel et par là même l’histoire. Cet infra-ordinaire s’il peut paraître austère ou froid est en fait constitutif de notre identité. Je me souviens exprime bien cette rencontre entre l’infraordinaire et l’autobiographie. « Je me souviens que mon oncle avait une 11cv immatriculée 7070 RL2. » « Je me souviens d’un fromage qui s’appelait la vache sérieuse (la vache qui rit lui a fait un procès et l’a gagné). » « Je me souviens que Maurice Chevalier avait une propriété à Marnes la Coquette. »

Pour conclure, on peut rappeler les dernières lignes de cet ouvrage qui suffisent à résumer cette invitation permanente de Perec à entrer dans son jeu : « A la demande de l’auteur, l’éditeur a laissé à la suite de cet ouvrage quelques pages blanches sur lesquelles le lecteur pourra noter les «Je me souviens» que la lecture de ceux-ci aura, espérons-le, suscités ». ►Thomas

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Auteur : Perec La Vie mode d’emploi.

Oulipo, acronyme de Ouvroir de littérature

potentielle, désignant un groupe de recherches de littér. expérimentale fondé en 1960 par François Le Lionnais (1901 ­ 1984) et Queneau. Ce groupe comprend des écrivains et des scientifiques (mathématiciens, linguistes) qui, le plus souvent avec humour, explorent des formes anciennes d’écriture (palindrome, par ex.) ou créent de nouvelles contraintes formelles en ayant parfois recours à des terminaux d’ordinateur. Perec et Calvino furent des membres actifs de l’Oulipo. (source : Dictionnaire Hachette)

Prix Médicis 1978, La Vie Mode d’emploi est à mon sens la pièce maîtresse de l’oeuvre perecquienne. 600 pages, 99 chapitres, 1467 personnages, plus d’une centaine d’histoires mais un lieu unique : le 11 de la rue Simon-Crubellier. Le projet est simple, Perec imagine un immeuble dont la façade aurait été enlevée de sorte que l’on puisse en observer directement et simultanément toutes les pièces ainsi que leurs occupants. L’idée est en fait un prétexte pour voyager à travers les époques, les générations, faire quatre fois le tour du monde si cela permet de comprendre comment tel cendrier est arrivé sur telle table basse. Perec pastiche, reprend ses auteurs fétiches (de Flaubert à Kafka, en passant par Verne, la liste (longue) est donnée à la fin du livre), comme à son habitude il jongle avec les genres, passant du roman policier aux fiches de cuisine. A l’image de Bartlebooth, un de ses personnages (voir extrait) Perec nous livre une fresque, une mosaïque complexe qu’il morcelle à la manière d’un puzzle. Chaque élément de ce magma devient donc une pièce de ce puzzle, libre au lecteur de la scruter avant de lui trouver sa place, de ne lire qu’un chapitre si celui-ci lui permet de comprendre l’ensemble. L’intelligence de ce livre réside essentiellement dans cette approche de la littérature, à la fois totale et dilettante. Exemples d’histoires racontées dans cet ouvrage : Histoire du chef magasinier qui rassembla les preuves de la survie d’Hitler Histoire du boxeur noir qui ne gagna pas un seul match, Histoire de l’expert autodidacte Histoire de l’acrobate qui ne voulut plus descendre de son trapèze Histoire du hamster privé de son jeu favori, Histoire du peintre qui pratiquait la nécrophilie ►Thomas

Imaginons un homme dont la fortune n’aurait d’égale que l’indifférence à ce que la fortune permet généralement, et dont le désir serait, beaucoup plus orgueilleusement, de saisir, de décrire, d’épuiser, non la totalité du monde — projet que son seul énoncé suffit à ruiner — mais un fragment constitué de celui-ci : face à l’inextricable incohérence du monde, il s’agira alors d’accomplir jusqu’au bout un programme, restreint sans doute, mais entier, intact, irréductible. Bartlebooth, en d’autres termes, décida un jour que sa vie tout entière serait organisée autour d’un projet unique dont la nécessité arbitraire n’aurait d’autre fin qu’elle-même. Cette idée lui vint alors qu’il avait vingt ans. Ce fut d’abord une idée vague, une question qui se posait — que faire ? une réponse qui s’esquissait : rien. L’argent, le pouvoir, l’art, les femmes, n’intéressaient pas Bartlebooth. Ni la science, ni même le jeu. Tout au plus les cravates et les chevaux ou, si l’on préfère, imprécise mais palpitante sous ces illustrations futiles (encore que des milliers de personnes ordonnent efficacement leur vie autour de leurs cravates et un nombre bien plus grand encore autour de leurs chevaux du dimanche), une certaine idée de la perfection. Elle se développa dans les mois, dans les années qui suivirent, s’articulant autour de trois principes directeurs : Le premier fut d’ordre moral : il ne s’agirait pas d’un exploit ou d’un record, ni d’un pic à gravir, ni d’un fond à atteindre. Ce que ferait Bartlebooth ne serait ni spectaculaire ni héroïque ; ce serait simplement, discrètement, un projet, difficile certes, mais non irréalisable, maîtrisé d’un bout à l’autre et qui, en retour, gouvernerait, dans tous ses détails, la vie de celui qui s’y consacrerait. Le second fut d’ordre logique : excluant tout recours au hasard, l’entreprise ferait fonctionner le temps et l’espace

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comme des coordonnées abstraites où viendraient s’inscrire avec une récurrence inéluctable des événements identiques se produisant inexorablement dans leur lieu, à leur date. Le troisième, enfin, fut d’ordre esthétique : inutile, sa gratuité étant l’unique garantie de sa rigueur, le projet se détruirait lui-même au fur et à mesure qu’il s’accomplirait ; sa perfection serait circulaire : une succession d’événements qui, en s’enchaînant, s’annuleraient : parti de rien, Bartlebooth reviendrait au rien, à travers des transformations précises d’objets finis. Ainsi s’organisa concrètement un programme que l’on peut énoncer succinctement ainsi : Pendant dix ans, de 1925 à 1935, Bartlebooth s’initierait à l’art de l’aquarelle. Pendant vingt ans, de 1935 à 1955, il parcourrait le monde, peignant, à raison d’une aquarelle tous les quinze jours, cinq cents marines de même format (65 x 50, ou raisin) représentant des ports de mer. Chaque fois qu’une de ces marines serait achevée, elle serait envoyée à un artisan spécialisé (Gaspard Winckler) qui la collerait sur une mince plaque de bois et la découperait en un puzzle de sept cent cinquante pièces. Pendant vingt ans, de 1955 à 1975, Bartlebooth, revenu en France, reconstituerait, dans l’ordre, les puzzles ainsi préparés, à raison, de nouveau, d’un puzzle tous les quinze jours. À mesure que les puzzles seraient réassemblés, les marines seraient « retexturées » de manière à ce qu’on puisse les décoller de leur support, transportées à l’endroit même où — vingt ans auparavant — elles avaient été peintes, et plongées dans une solution détersive d’où ne ressortirait qu’une feuille de papier Whatman, intacte et vierge. Aucune trace, ainsi, ne resterait de cette opération qui aurait, pendant cinquante ans, entièrement mobilisé son auteur. Page 


Auteur : Nothomb Le

F abuleux Destin

d’Amelie

Nothomb

«L’écriture commence là où s’arrête la parole, et c’est un grand mystère que ce passage de l’indicible au dicible.»

(Hygiène de l’assassin)

Au rythme d’un livre par an depuis 1992, l’anorexique belge la plus célèbre de la littérature francophone actuelle fait plutôt figure de boulimique lorsqu’il s’agit de mots, et pas des plus indigestes avec ça. Alors que les chiffres parlent d’eux mêmes (des romans traduits en 23 langues, plus de 500.000 exemplaires de Stupeurs et Tremblements vendus et plus de 200.000 pour Antéchrista), les prix pleuvent, Albin Michel se régale et Amélie Nothomb se retrouve exposée à la lumière médiatique : prix René-Fallet et Alain-Fournier pour Hygiène de l’assassin (1992) qui sera adapté ensuite au cinéma, trois autres prix pour Le Sabotage amoureux (1993), et couronnement de tout, le Grand Prix du roman de l’Académie française pour Stupeurs et tremblements (1999), histoire elle aussi adaptée au grand écran avec pour actrice principale Sylvie Testud. Comme quoi, loin des Harry Potter et autres Da Vinci Code, il est encore possible aujourd’hui de concilier succès commercial, succès critique et qualité littéraire. Mais Amélie Nothomb n’est pas seulement une machine à écrire des bouquins qui se vendent. Amélie Nothomb c’est avant tout une écriture, vive, acerbe, drôle et cynique, qui pique là où ça fait mal. Sa phrase est courte, simple d’apparence mais maniée avec une dextérité efficace. Une pseudo simplicité dont il faut se méfier car la philologue experte en langues romanes qu’il y a en elle ressurgit dans chacun de ses romans, faisant revivre des termes savants inutilisés et inutilisables, spécialiste des associations incongrues de mots (cosmétique de l’ennemi, biographie de la faim...), et donnant à ses personnages des noms plus que «capillotractés» aux consonances certes excentriques mais qui nous rappellent à nos origines linguistiques gréco-latines. «Marie ça ne protège pas. Plectrude, ça protège : cette fin rude, ça sonne comme un bouclier.»

(Robert des noms propres)

Lire Amélie Nothomb n’est pas un acte passif, le phrasé interpelle et sitôt les premières phrases entamées, sa plume fluide et rythmée vous happe, à vous rendre aussi boulimique de mots qu’elle. «Un livre, c’est un détonateur qui sert à faire réagir les gens» (Les Combustibles). Des romans qu’on ne peut donc lire que cul sec, d’une seule et même respiration, bien profonde et qui vous réveille autant le cerveau qu’un verre de Chartreuse: les répliques entre personnages fusent avec verve, acides et drôles, afin de mieux servir des personnages et des histoires plus que spéciales, supports de réflexions sur la vie, certes particulières, parfois piquantes mais souvent très vraies, comme tout cynisme au fond... «C’est drôle ce besoin qu’ont les gens d’accuser les autres d’avoir gâché leur existence. Alors qu’ils y parviennent si

Page 10

(Cosmétique de l’ennemi)

bien eux-mêmes, sans l’aide de quiconque.»

Cependant Amélie Nothomb ne se reconnaît pas seulement à son style percutant et atypique. De tous ses romans ressortent en effet des thèmes récurrents, thèmes qui l’obsèdent et qui reviennent sous diverses formes, à travers diverses histoires et divers personnages, sans jamais, excepté peutêtre son dernier livre Acide Sulfurique (2005), tomber dans la répétition et le surplace. La beauté et son contraire, le plaisir, le rapport à l’Autre, la faim, les mots, la littérature, le crime, sont entre autres les sujets qui nourrissent sa graphomanie. «Je juge les actes à l’aune de la jouissance qu’ils donnent. L’extase voluptueuse est le but souverain de l’existence.»

(Cosmétique de l’ennemi)

S’il y a un peu de la Nothomb intime dans chacun de ses romans, la récurrence de ses thèmes fétiches se justifie pleinement à travers quatre de ces romans en particulier : Le sabotage amoureux (1993), Stupeurs et Tremblements (1999), Métaphysique des tubes (2000) et Biographie de la faim (2004). Amélie y renouvelle ce grand classique qu’est le genre autobiographique, l’enrichissant de son empreinte personnelle: s’appuyant sur un parcours hors norme (cf. biographie) et une personnalité particulière qu’elle cultive savamment (cynique et morbide, obsédée par la faim, le corps, la beauté de l’autre et la volupté), elle écrit à sa manière les différentes étapes qui ont marqué sa vie, de sa naissance et son enfance (Métaphysique des tubes, Le Sabotage amoureux), à son expérience en entreprise au Japon (Stupeurs et Tremblements), Biographie de la faim rassemblant le tout, autobiographie des autobiographies précédentes. Et si lorsqu’Amélie Nothomb se raconte elle semble mêler fantasmes et réalité, c’est simplement que sa vie et son univers littéraire ne font qu’un, comme tout bon écrivain au fond... «C’est à la faveur de cette barbarie que j’ai compris une vérité immense : grâce à l’ennemi, ce sinistre accident qu’est la vie devient une épopée. J’ai vécu l’héroïsme, la gloire, la traîtrise, l’amour, l’indifférence, la souffrance, l’humiliation. C’était en Chine, j’avais sept ans.»

Si je devais n’en retenir qu’un: Cosmétique de l’ennemi (2001) Un brillant huis clos dans le hall d’un aéroport où un homme qui attend son avion se voit accaparé par un inconnu bien collant. Commence alors un dialogue acharné entre les deux personnages, mettant en place un jeu de répliques haletant et jouissif pour le lecteur, diabolique pour les deux interlocuteurs, et dans lequel les personnalités se dévoilent au grand jour alors que s’y dessine peu à peu un crime, imparable, où le coupable n’est pas celui qu’on croit...


Auteur : Nothomb Erreur de parcours : Acide Sulfurique (2005) Avec ce titre prometteur et un sujet controversé mais alléchant, on attendait peut être beaucoup de ce dernier roman d’Amélie Nothomb qui relate le déroulement d’un jeu de téléréalité dans des camps de concentration semblables à ceux de la Seconde Guerre Mondiale. Bien que reprenant les thèmes qui lui sont chers (la beauté fascinante, le dégoût, le plaisir dans la douleur, les rapports de force et de soumission entre les individus) l’écrivaine belge perd de son piquant et son style semble s’essouffler. Les réflexions ne percutent plus comme dans ses autres romans, même si âprement bien formulées, elles échouent à renouveler ce que l’on savait déjà, à savoir que la téléréalité d’aujourd’hui n’est que le reflet de la déchéance acceptée dans laquelle nous sombrons... Petite biographie Issue d’une illustre famille bruxelloise, Amélie Nothomb est la fille d’un ambassadeur belge. Née au Japon en 1967, elle reste profondément marquée par la culture nippone. Mais les Elle n’écrivit aucune lettre, pour cette noble raison qu’elle n’aimait pas écrire. De toute manière, son acte lui paraissait si lisible qu’elle ne voyait pas la nécessité de l’expliquer. Comme elle ne se sentait aucun courage, elle décida de revêtir ses plus beaux vêtements : elle avait déjà remarqué que l’élégance donnait du coeur au ventre. Deux ans plus tôt, elle avait trouvé aux puces une robe d’archiduchesse fantasmatique en velours bleu nuit, avec des dentelles couleur de vieil or, si somptueuse qu’elle était importable. « Si je ne la mets pas aujourd’hui, je ne la mettrai jamais », se dit-elle, avant d’éclater de rire en prenant conscience de la profonde vérité de cette pensée. La grossesse l’avait un peu amaigrie et elle flottait dans la robe : elle s’en accommoda. Elle lâcha sa chevelure magnifique qui lui tombait jusqu’aux fesses. Quand elle se fut composé un maquillage de fée tragique, elle se plut et décréta qu’elle pouvait se suicider sans rougir. Plectr ude embrassa Simon. Au moment de sortir de chez elle, elle se demanda comment elle allait procéder : se jetterait-elle sous un train, sous une voiture, ou dans la Seine ? Elle ne s’était même pas posé la question : « Je verrai bien », conclut-elle. « Si on se soucie de ce genre de détails, on ne fait plus rien. » Elle marcha jusqu’à la gare. Elle n’eut pas le courage de se précipiter sous les roues du RER. « Tant qu’à mourir, autant mourir à Paris, et de moins vilaine façon », se dit-elle, non sans un certain sens des convenances. Elle monta donc dans le train, où, de mémoire de banlieusards, on n’avait jamais vu une passagère d’aussi superbe allure, d’autant qu’elle sour i a i t d ’ u n e o r e i l l e à l ’ a u t r e : l a perspective du suicide la mettait d’excellente humeur. Elle descendit dans le centre de la ville et marcha le long de la Seine, à la recherche du pont qui favoriserait le mieux son entreprise. Comme elle hésitait entre le pont Alexandre III, le pont des Arts et le Pont Neuf, elle marcha longtemps, effectuant d’incessants allers-retours pour reconsidérer leurs mérites respectifs. Finalement, le pont Alexandre III fut recalé pour magnificence exagérée et le pont des Arts éliminé pour excès d’intimité. Le Pont Neuf fut élu, qui la séduisit tant par son ancienneté que par ses plates-formes en demilune, idéales pour les réflexions de dernière minute. Hommes et femmes se retournaient sur le passage de cette beauté qui ne s’en rendait pas compte, tant son projet l’absorbait. Elle ne s’était plus sentie aussi euphorique depuis l’enfance. Elle s’assit sur le bord du pont, pieds dans le vide. Beaucoup de gens adoptaient cette position qui n’attirait plus l’attention de personne. Elle regarda autour d’elle. Un ciel gris pesait sur Notre-Dame, l’eau de la Seine frisait au vent. Soudain l’âge du monde frappa Plectrude: comme ses dix-neuf années seraient vite englouties dans les siècles de Paris !

déplacements successifs de son père l’emmènent toute jeune en Chine, à New York, et en Asie du sud-est. Amélie déménage souvent, rencontre l’horreur de la guerre et la pauvreté, se réfugie dans le monde doré de l’enfance aux côtés de sa sœur aînée dont elle reste très proche. À dix-sept ans, elle découvre l’Europe et plus précisément Bruxelles, où elle se sent aussi étrange qu’étrangère. Elle étudie la philologie romane à l’Université Libre de Bruxelles mais son nom, qui évoque dans le pays une famille de la grande bourgeoisie catholique et un arrière-grandpère d’extrême droite, ne favorise pas son intégration dans une université qui rassemble plutôt l’établissement socialiste et libéral du pays encore très divisé sur ce plan-là. Agrégée, elle retourne à Tokyo et entre dans une grande entreprise japonaise. Après cette expérience plus que déroutante qu’elle retranscrira dans Stupeurs et Tremblements, couronné Grand Prix de l’Académie française en 1999, elle rentre en Belgique et publie Hygiène de l’assassin, en 1992. C’est le début fulgurant du succès. Depuis, elle publie à peu près un roman par an, se définissant elle-même comme une graphomane malade de l’écriture. ►Eloïse

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Elle eut un vertige et son exaltation tomba : toute cette grandeur de ce qui dure, toute cette éternité dont elle ne ferait pas partie ! Elle avait apporté à la terre un enfant qui ne se souviendrait pas d’elle. Sinon, rien. La seule personne qu’elle avait aimée d’amour était sa mère : en se tuant, elle obéissait à celle qui ne l’aimait plus. « C’est faux : il y a aussi Simon. Je l’aime. Mais vu combien l’amour d’une mère est nocif, il vaut mieux que je le lui épargne. » Sous ses jambes, le grand vide du fleuve l’appelait. « Pourquoi ai-je attendu ce moment pour sentir ce qui me manque ? Ma vie a faim et soif, il ne m’est rien arrivé de ce qui peut nourrir et abreuver l’existence, j’ai le coeur desséché, la tête dénutrie, à la place de l’âme j’ai une carence, est-ce dans cet état qu’il faut mourir ? » Le néant vrombissait sous elle. La question l’écrasait, elle fut tentée d’y échapper en laissant ses pieds devenir plus lourds que son cerveau. A cet instant précis, une voix hurla, de loin : — Plectrude ! « M’appelle-t-on de chez les morts o u d e c h e z l e s v i v a n t s ? » s e demanda-t-elle. Elle se pencha vers l’eau, comme si Elle allait y voir quelqu’un. le cri redoubla d’intensité : – Plectrude ! C’était une voix d’homme. Elle se retourna en direction du hurlement. Elle le reconnut aussitôt. Ils eurent le prélude amoureux le plus court de l’Histoire. Tu as quelqu’un ? demanda Mathieu sans perdre une seconde. Célibataire, avec un bébé, ré­pondit-elle aussi sec. — Parfait. Tu me veux ? — Oui. Il empoigna les hanches de Plectrude et les retourna à cent quatre-vingts degrés, pour qu’elle n’eût plus les pieds dans le vide. Ils se roulèrent un patin afin de sceller ce qui avait été dit. — Tu n’étais pas en train de te suicider, par hasard ? — Non, répondit-elle par pudeur. Il lui roula un nouveau patin. Elle pensa : « Il y a une minute, j’étais sur le point de me jeter dans le vide, et maintenant je suis dans les bras de l’homme de ma vie, que je n’avais plus vu depuis sept ans, que je croyais ne p l u s j a m a i s r e vo i r. Je d é c i d e d e remettre ma mor t à une date ultérieure. »

Robert des noms propres Page 11


Pourquoi c’est pas chiant de lire... Emile

Zola

et les epinards

L

ire Zola, c’est un peu comme manger des épinards, on nous a tellement dit que personne n’aimait ça, qu’on s’est finalement laissés convaincre. En réalité, ce n’est pas tout à fait cela. On ne nous a pas dit clairement qu’il fallait absolument détester, mais on n’est pas si bêtes. Nous, on a compris sans avoir besoin de l’entendre formellement : dénigrer Zola et les épinards nous assure une place confortable dans un courant majoritaire, donc légitime. Mais si vous pensez que vous avez fait un choix en méprisant Zola (et les épinards), vous vous trompez lourdement. On vous a un peu forcé la main. Je m’explique. Bien trop souvent, cet auteur nous rappelle les mauvais souvenirs d’une époque, révolue pour nous, où la lecture était associée à la contrainte scolaire. Vous n’êtes donc finalement pas à l’origine du dégoût de Zola, et les programmes scolaires seraient à blâmer. Une courte démonstration de mes propos. Si je vous interroge sur vos goûts en matière de littérature, et que j’arrive à placer subrepticement le nom d’Emile Zola dans la conversation, vous me répondrez alors sûrement : «Zola ? Mais qu’est-ce que c’est chiant à lire !». En passant, je tiens à dire que l’ennui est quelque chose de tout à fait relatif. Bref… ce qu’il est encore plus important de noter, c’est que votre affirmation ne vient jamais seule. En effet, vous ajoutez de suite : «Zola, je l’ai lu au lycée, j’étais obligé…», d’un air las et vous excusant presque. Car on est désolé d’avoir lu Zola. Et bien non, ne le soyez plus, et j’affirme même (bien que cela n’engage que moi) : Emile est mort, vive Emile !

permet d’assouvir les besoins des satyres que nous sommes (pas tous… chacun voudra se reconnaître… ou pas).

Enfin, j’avancerai un dernier argument en faveur de notre bon Emile: la facilité avec laquelle ses romans se lisent. J’entends déjà certains brailler, Si on y regarde bien, ceux Car on est désolé d’avoir lu Zola. Et soutenant que, justement, c’est cette qui veulent absolument soutenir que bien non, ne le soyez plus, et j’affirme simplicité de l’écriture qui rend Zola Zola est ennuyeux, lourd et tellement même (bien que cela n’engage que moi): quelque peu simpliste. Et bien chers prévisible dans son écriture, ne sont pas amis, je ne ferai que citer Charles Emile est mort, vive Emile ! très originaux : ses contemporains le Dantzig à l’entrée «facilité» de son raillaient déjà, et sans ménagement ! Je Dictionnaire égoïste de la littérature pourrais par exemple citer Nietzsche qui française: «Facilité: Comme tout ce affirmait que le dessein de Zola, c’était «le plaisir de puer». Et qu’il y a de bien, la facilitée est calomniée. Combien de fois il ne faut pas compter sur Dostoïevski pour lui venir en aide : n’a-t-on pas dit, d’un ton méprisant, que tel écrivain «a de «J’ai pris Zola, et je n’ai pu qu’à grand peine lire une telle laideur…».

D’où une première raison d’aimer Zola : pour briller en société et vous sentir décalés, il n’y a qu’un pas, dire haut et fort que son écriture vous bouleverse. Certains diront que les romans de Zola sont vieillots. Peut-être, mais passionnants. Passionnants parce que tellement fatalistes. Les personnages de ses livres sont humains, parfois trop tant le sort semble s’acharner sur eux, tant leur destin semble sombre. Gervaise, dans L’Assommoir, par exemple, simple blanchisseuse, parvient à atteindre le bonheur et la prospérité avec Coupeau, et leur mariage, ainsi que le repas de fête qui suit, signent l’apogée de leur réussite. Mais nous, odieux lecteurs, nous attendons sa chute, et nous ne sommes pas déçus. Après avoir assistés, passifs, à la grandeur de Gervaise, nous observons, presque voyeurs, sa décadence jusqu’à sa mort. Voilà donc une deuxième raison d’aimer Zola : sa lecture Page 12

la facilité» ? – Vous préféreriez qu’il ait de la difficulté ? – Mais oui. Nous avons tellement horreur du talent que nous ne pouvons l’excuser que douloureux». Zola se lit facilement,

et c’est tant mieux.

Mon entrée en matière vous aura sûrement un peu déstabilisés, mais peut-être aussi vous aura-t-elle encouragés à lire cet article jusqu’au bout. Pour finir sur une note plus sérieuse, Emile Zola aura été un des écrivains français les plus injustement méprisés, et il est très dommage qu’il le soit encore aujourd’hui, mais cette fois par une frange de la population bien différente. Cette tentative de plaidoyer aura-t-elle été vaine ? « Hamm : – On fait ce qu’on peut. Clov : – On a tort. »

(Samuel Beckett, En attendant Godot) ►Mara

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Pourquoi c’est pas chiant de lire...

Il

est moche à

faire

Proust

L

’air piteux, le ventre serré, les mains maladroites et tremblantes, je me dirige vers le salon. Cette fois, je ne reculerai pas, je le regarderai droit dans les yeux et je ne fléchirai pas. Je sens mon cœur qui s’accélère, mes mains qui deviennent moites, j’arrive dans le salon… Et soudain un monstrueux tyrannosaure lance un cri déchirant vers le plafond, furieux, il s’élance alors à ma poursuite jusque dans la cuisine… En fait, pas vraiment… Je ne fais que m’installer sur le canapé avec le premier tome de A la recherche du Temps perdu. Je vais m’affronter à un autre monstre : Proust (je vous sens un peu déçus là…).

de repos où les exécutants posèrent leurs instruments et les auditeurs échangèrent quelques impressions. Un duc, pour montrer qu’il s’y connaissait, déclara: «C’est très difficile à bien jouer.» Des personnes plus agréables causèrent un moment avec moi. Mais qu’étaient leurs paroles, qui, comme toute parole humaine extérieure, me laissaient si indifférent, à côté de la céleste phrase musicale avec laquelle je venais de m’entretenir ? J’étais vraiment comme un ange qui, déchu des ivresses du Paradis, tombe dans la plus insignifiante réalité. Et de même que certains êtres sont les derniers témoins d’une forme de vie que la nature a abandonnée, je me demandais si la Musique n’était pas l’exemple unique de ce qu’aurait pu être – s’il n’y avait pas eu l’invention du langage, la formation des mots, l’analyse des idées – la communication des âmes.»

L’écriture de Proust a ce pouvoir incroyable, celui de rendre compte des sensations que nous avons tous une fois dans «Longtemps, je me suis couché de bonne notre vie, déjà éprouvées. Celui de rendre palpable, sensible, la heure.», c’est rassurant de connaître la première phrase d’une violence d’une émotion qui déferle en nous sans crier gare. Nous œuvre aussi sacrée de la littérature, on a l’impression de ne pas arriver complètement en terrain inconnu. On entraperçoit avons tous été agacés quand les lumières rallumées, encore un visage amical, apaisant, dans la jungle de mots, de phrases, ensommeillés du plaisir et de la volupté de ce que nous venons de voir ou d’entendre, des rires gras de chapitres, que l’on devine se bousculer derrière. Pourquoi ces À la Recherche Temps perdu ne s’élèvent et rompent ces instants jusque là épargnés de la vulgarité du monde. trois mille pages terrifient-elles se résume donc pas à une œuvre De la même manière, nous avons tous à ce point ? Proust est présenté nos madeleines. Pour Proust, la vue du monstrueuse et indigeste qui retrace comme l’incarnation de la littérature clocher de Martinville, la sensation de l’histoire sans intérêt d’un garçon fragile, française, on brandit Proust comme on le ferait d’un étendard, d’un symbole encore amoureux de sa mère et qui se son pied dérapant sur un pavé de Venise dont on aurait oublié de demander la gave de madeleines à longueur de pages. sont autant d’expériences qui vont lui permettre de découvrir un ailleurs, un signification. On en fait l’emblème lieu coupé du monde où les souvenirs parfait de l’art du roman et pourtant, sont préservés, intacts malgré l’érosion à chaque fois que l’on prononce son nom, on entend des soupirs du sablier. Caché par l’insignifiance et le brouhaha de la vie, d’essoufflement, des haussements d’épaules (et il y en a même cet ailleurs s’invite et bouscule notre idée d’une temporalité qui se moquent de son nom (si, si…)). Pour beaucoup donc, linéaire. Proust a pressenti cet espace et nous fait pénétrer là où Marcel Proust est une grosse montagne, un sommet impossible l’art seul permet de retrouver le Temps perdu. à gravir. Il serait ravi de l’apprendre… Mais ce qui est curieux, c’est que ceux qui l’ont lu sont charmés, le relisent, s’en imprègnent. Proust impressionne parce qu’on le regarde d’en bas. Il faut s’y plonger et lui laisser sa chance face à ces épouvantails qui vident la salle avant même qu’il ne monte sur scène. Jetons-nous à l’eau. Réticent, apeuré, on commence la lecture timidement, mesquinement, tâtant la température du bout du petit orteil en faisant la grimace, puis c’est comme un flot qui vous submerge, une vague qui s’approche lentement et qui vous happe pour ne plus vous lâcher. Proust écrit au rythme de sa respiration, il suffit donc d’être docile et de suivre sa cadence. Jugez-en par vous-même, voici la première rencontre de Proust avec la sonate de Vinteuil, son premier « choc artistique», le voilà qui décrit le moment où les musiciens s’arrêtent et où les spectateurs se remettent à parler, bruyamment, trivialement, ce moment où il faudrait pouvoir se délecter de l’écho suspendu des dernières notes, se remettre lentement de l’émotion qui vous a emporté loin de ce monde ordinaire et ennuyeux : «L’andante venait de finir sur une phrase remplie d’une tendresse à laquelle je m’étais donné tout entier ; alors il y eut, avant le mouvement suivant, un instant

À la Recherche Temps perdu ne se résume donc pas à une œuvre monstrueuse et indigeste qui retrace l’histoire sans intérêt d’un garçon fragile, encore amoureux de sa mère et qui se gave de madeleines à longueur de pages. C’est la clé vers un abîme resté lointain et mystérieux. Proust nous emmène à la lisière d’un monde qui s’ouvre devant nos pieds, la gueule béante, un univers entier qui se découvre, un précipice dans lequel il faut plonger et se laisser entraîner sous peine de passer à côté de ce que l’existence a de plus excitant et de plus authentique, la création artistique. Prenez le risque.

►Fiona

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Pourquoi c’est pas chiant de lire...

Qui

a peur de

Mrs Dalloway ?

Virginia Woolf était avant tout pour moi un personnage. «La plus grande romancière anglaise du XXème siècle», une femme engagée, une intellectuelle, un esprit vif surtout mais avec sa part d’ombre, torturée, hantée… Suicidée, noyée, alors qu’elle sentait des voix revenir, l’approche d’une nouvelle crise de folie. Alors un jour, ayant encore en tête les échos des éloges d’un prof de littérature, je m’empare de la Promenade au phare. Et là… un livre qu’on ne peut plus quitter sans pour autant le dévorer avidement, un livre qu’on contemple, un livre qui donne tout son sens au mot art quand on aborde la Littérature. On le parcourt comme une galerie, s’arrêtant devant chaque tableau que nous offre l’auteur. L’écriture de Virginia Woolf est tellement juste que chaque mot s’inscrit comme une touche de couleurs, toutes formant des impressions, des sentiments, images sensibles, images vibrantes. Souffle de vie, la lumière, support de ces tableaux. Emerveillée, émue… pas encore ébranlée. Quelques mois plus tard, Mrs Dalloway. Je retrouve avec un plaisir certain le style de l’écrivain, incomparable, et pourtant, au fur et à mesure des pages un gouffre s’ouvre, c’est le vertige, tout se ternit, on est happé. Virginia Woolf a une écriture qui danse comme nulle autre ou comme celles de quelques rares autres grands. Son style est reconnaissable entre mille autres. Des mots comme des coups de pinceau oui, mais surtout qui suivent à merveille le cheminement de la pensée, qui déroulent et déroulent jusqu’à l’infini, les impressions, les échos, les appels dans l’esprit de son héroïne. Virginia Woolf conte une journée de la vie de Mrs. Dalloway comme celle-ci se la raconte à elle-même. Clarissa s’affaire en vue de la réception qu’elle donne le soir même, mais sa pensée s’échappe en souvenirs, puis en angoisses, angoisses tissées de quelques riens, des poussières du temps assombrissant cette belle journée londonienne. Les détails de la vie de Mrs Dalloway, les détails qui forment le tissu de son existence mais qui frémissent, qui chancèlent face à leur insignifiance. Des broutilles dérisoires, et Clarissa continue la danse de ses préparatifs, et se raconte toujours et toujours, met des mots sur sa vie, se crée du sens, rend son existence lisible pour elle–même, mais dans la torpeur de cette journée inexorablement, la faille est ouverte, et le vertige, s’il était imperceptible au début s’empare de la personne si assurée, si établie qu’est Mrs Dalloway. L’émotion est beaucoup plus profonde, le sentiment d’avoir découvert un chef-d’œuvre, d’avoir touché du doigt un instant de vérité absolue, ultime ébranlement. Page 14

Forte de ma découverte, je me fais prophétesse, j’en parle et j’en parle, je prêche. J’ai de la chance tout le monde connaît Mrs Dalloway grâce au film The Hours, sublime au passage, qui rend la substance du livre sans en délivrer le contenu à travers trois histoires, trois femmes liées à Mrs Dalloway dont Virginia Woolf elle-même. Sur le film la critique est unanime : excellent, mais sur le livre…. Incompréhensible, illisible, difficile, malaise… je n’ai pas aimé, je n’ai pas fini ! Stupeur, interrogation… Alors j’ai cherché, et quelque part je pense avoir compris. Comment un livre si fondamental peut comme cela être dénié? Je ne pense pas que l‘excuse de l’écriture soit valable, le mot excuse est déjà de trop. Mrs Dalloway n’est pas plus «dur» à lire que La promenade au phare. Au contraire l’écriture parle, et même hurle, à s’en cacher les oreilles parfois, à qui sait entendre, sa vérité. Le malaise devant l’écriture est celui que crée le livre dans sa substance. Le livre fait peur. L’auteur sous couvert de ne s’attarder qu’aux détails, nous offre une écriture qui ne peut tromper, même le plus aveugle des lecteurs ressentira un malaise face à l’écriture géniale de Virginia Woolf. Ce livre tout en échos, tout en trompe-l’œil, ce tourbillon d’images furtives n’offre finalement aucune porte de sortie… alors oui on tremble. Et qui a peur de Virginia Woolf ? Toute personne un tant soit peu vivante. Richard Albee, dramaturge, a fait une pièce de cette interrogation: trois actes originaux, quatre personnages, deux couples, Martha et George la cinquantaine, ivres, bourgeois et torturés qui mettent en scène leurs disputes, leurs haines et leurs rancunes comme un grand jeu pervers devant une jeune fille hystérique et idiote et son mari opportuniste insignifiant. La scène se passe entre deux et cinq heures du matin à la Nouvelle-Carthage ville universitaire. Ils se racontent leur vie, leurs travers, leurs angoisses et jouent de ce discours sur eux même créant une autre réalité et pourtant la seule angoisse la vraie, c’est quand on n’a plus la force de se raconter, quand les artifices de la mise en scène s’épuisent, qu’elle s’installe vraiment. Une chanson se répète durant la pièce «qui a peur de Virginia Woolf ?» sur l’air de «qui a peur du grand méchant loup?». Tous ont peur de ce moment de silence…de Virginia Woolf écrivant Mrs Dalloway, faisant place au vide.

►Johana

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Littérature Etrangère

Un Privé

à

Babylone, Richard Brautigan

I

l faut avouer, avant de commencer mon propos que la genèse de cet article est bien peu glorieuse. Devant l’urgence d’une fiche de lecture à rédiger dans la langue de Shakespeare, j’ai dû m’en remettre à ce livre de Brautigan, qui restait dans mon souvenir comme un très bon moment de lecture. Ce deuxième coup de foudre m’a aussitôt redonné l’envie de le mettre sur papier. Et ni une, ni deux, voilà mon coup de foudre pour ce livre que je classerais dans la catégorie «livre léger et bien drôle qui se révèle peut-être bien plus profond quand on y repense».

Ce classement bien subjectif et bâtard colle pourtant bien à la peau d’ Un privé à Babylone. Si le roman s’apparente à un roman policier, il n’en emprunte que la charpente au niveau de l’intrigue. Notre privé (comprenez détective privé) est fauché, n’a pas de boulot, se fait refouler par un sergent de police à qui il doit 84 dollars, il taxe des balles à son vieux pote médecin légiste. Et miracle, à la moitié du bouquin, une femme (fatale, forcément) le requiert pour voler un cadavre à la morgue. Devant les mille dollars proposés, le privé ne résiste pas longtemps et se lance dans son travail. Cela dit, il n’a pas trop de motivation, en branle pas une, se fait doubler jusqu’à un magnifique final dont je vous laisse la surprise. Dans sa version originale le livre s’intitule Dreaming of Babylon, et finalement correspond mieux à sa teneur. En effet le privé passe au moins la moitié de son temps dans Babylone. Babylone, c’est le monde qu’il s’est créé, c’est un paradis artificiel, une création pure et simple de l’esprit. Babylone c’est son royaume, là où il est le meilleur des détectives, des joueurs de base-ball, célébré par toutes les femmes et Nabuchodonosor himself. Babylone est omniprésente dans l’esprit du détective qui finalement, à la moindre difficulté s’y réfugie joyeusement. Superbe chimère et eldorado de l’âme, Babylone permet régulièrement au privé de fuir ses responsabilités et à l’auteur de se foutre gentiment de notre gueule, puisqu’il rompt allègrement avec la trame et ce à n’importe quel moment. Babylone arrive quand elle veut, quitte à nous laisser en plan dans l’histoire. Cette douce ironie est omniprésente dans le livre et c’est l’humour ravageur qui séduit tout de suite. Situations cocasses, personnages sarcastiques, humour absurde, langage sans concession, vulgarité assumée et affirmée, le sérieux n’a guère sa place dans les 200 et quelques pages du livre. Par exemple, voilà comment le « héros » découvre Babylone : il est jeune et est persuadé d’être le meilleur joueur de base-ball, il va dans un club et chambre l’entraîneur qui mobilise son meilleur lanceur. Et… «Il a mis un temps invraisemblable à préparer son lancer. On aurait dit un serpent qui défait ses anneaux. A aucun moment il n’a cessé de sourire. C’est la dernière chose dont je me souvienne avant de m’être retrouvé à Babylone». Oui, parce que

voilà, dès son plus jeune âge, notre détective est un sacré loser. Sérieusement, je crois que c’est le plus beau et le plus grand loser (et fier de l’être) que j’ai jamais vu dans des pages de littérature. La meilleure définition du «héros» vient de son ami médecin légiste, «Tu n’es qu’un raté de merde». La seule chose de bien qu’il ait faite c’est la guerre civile d’Espagne,

là où il reçu une balle dans les fesses. Mais la vérité est en fait peu reluisante. Se remémorant les souvenirs avec un ancien camarade de guerre : «D’où elles sont venues les balles ? Je n’ai jamais réussi à comprendre ça. Je n’allais tout de même pas lui dire que j’avais glissé pendant que j’étais en train de chier, que je m’étais assis sur mon pistolet, que le coup était parti et m’avait deux trous dans le cul en me traversant les fesses. - Il a coulé de l’eau sous les ponts, j’ai dit. Rien que d’y penser ça me fait pas mal».

Le détective est incompétent, fainéant et surtout il ne comprend pas grand-chose à ce qui lui arrive. Brautignan a cette force ici de détruire tous les codes que l’on attribue au genre du roman policier. Il n’a aucun souci pour l’intrigue qui est insignifiante, pour le suspense qui est négligé, et pour un rythme narratif bien chaotique. Brautigan n’a aussi que faire d’une quelconque étude sociohistorique de San Francisco ou d’une construction psychologique en béton pour ses personnages. Il prend le pari d’une écriture totalement libérée des contraintes, et joue à fond la carte de l’humour. Si l’on suit le préambule, un autre élément d’explication apparaît. « A mon avis, l’une des raisons pour lesquelles je n’ai jamais fait un très bon détective privé c’est que je passe trop de temps à rêver de Babylone». On comprend que le personnage

principal du bouquin c’est Babylone. J’en ai d’ailleurs montré l’importance pour le détective, pour qui c’est en quelque sorte sa seule réalité. Le monde s’écroulerait qu’il serait encore dans Babylone. Mais remplaçons dans la citation «détective privé» par «écrivain de romans policiers» et vous avez en quelque sorte la démarche artistique de l’auteur. La question est simple pour Brautignan : que préférez-vous entre une réalité pauvre dans sa banalité et la richesse de votre imagination? Dans l’écriture, l’auteur prend une jouissance certaine et visible dans la description de son délire babylonien et dans les nombreuses divagations de son personnage principal. Il prend le même plaisir à ironiser sur son intrigue policière : «Je me suis dit: c’est curieux toutes ces coïncidences ; un vrai régal pour les amateurs de polar. Pas de logique apparente…Enfin- De toute façon, c’est pas mes affaires». D’une certaine manière c’est le parti de

l’imagination et du rêve que prend Brautignan. Je pense que c’est ici que la profondeur du livre réside. Certes, d’autres auteurs, dits majeurs, l’ont fait avant (et certainement avec plus de brio), mais bon, l’intérêt est là. Voir qu’un écrivain sacrifie son récit (Attention : il y prend du plaisir, et nous aussi parce que l’humour est au rendez-vous!!) pour nous demander de garder notre capacité imaginative et créative, c’est plus profond que ça pouvait en avoir l’air. Quand on sait que Brautignan est mort de folie paranoïaque (une mauvaise Babylone peut-être), le testament et le message pour l’art n’en sont que plus forts.

►Adrien

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Auteur : Kundera

De

ou en quoi

la

Merde !?

Kundera est indépassable (pas seulement pour les exaltés du bulbe) «Là où ça sent la merde, ça sent l’être» Antonin Artaud, Pour en finir avec le Jugement de Dieu

Milan Kundera écrit simplement. trop simplement. pour tomber dans la banalité. n’évoquons même pas ici son histoire personnelle qui l’amène à s’engager en littérature. et prenons l’Insoutenable Légèreté de l’Être. C’est gênant, au début, ce trop simple, quand on sort de lire des romanciers du Dense. c’est certain, ça ne nous marquera pas. gênante, aussi, cette façon de composer son roman. Sept parties (toujours), un chapitre toutes les deux pages. et puis ça digresse. voilà qu’il parle en son nom, voilà qu’il se la joue philosophe, citant du Nietzsche et même du Parménide ! Pensez donc ! cet hurluberlu se sert de son histoire pour illustrer son concept qui lui sert de titre ! et ouvertement ! bah. malaise. au fil des pages la crudité inadmissible de l’a-moral. ni plus ni moins qu’une mise à mort de ce qu’on appelle le

Romanesque.

Pourquoi parler de merde nous choque, pourquoi avons-nous besoin de sublimer les contingences de l’existence par la beauté du nécessaire ? Qu’est ce qu’il veut dire, Milan ? c’est que dans la simplicité redoutable de sa composition se déroule un questionnement d’une amplitude considérable, atterrante, désarçonnante. Inventons pour lui un concept, celui de simplexité. Kundy est l’écrivain de la simplexité. l’efficacité de son récit nous porte bien au-delà de la lecture de même le plus grand des philosophes. si si. C’est avec cette intuition d’adolescent exalté qu’on lit l’Art du Roman. L’essentiel de la portée de la parole de K s’y trouve. Que nous dit-il, l’écrivain qui s’improvise Critique ? Qu’il n’est certainement pas un Critique, et que « le monde des théories » n’est pas sien. bien. bravo. clap clap. le point de départ : le reprise de l’interrogation fondamentale de Heidegger. « S’il est vrai que la philosophie et les sciences ont oublié l’être de l’homme, il apparaît d’autant plus nettement qu’avec Cervantès un grand art européen s’est formé qui n’est rien d’autre que l’exploration de cet être oublié ».

quoi ? vas-y Kundy, explique nous le rapport. Mais déjà violentons la pensée de Milan. remplaçons « roman » par littérature. donc. A la Littérature, il confère une portée inédite : « découvrir ce que seule la littérature peut découvrir, c’est sa seule raison d’être ». Bigre….il ajoute « sa seule certitude est la sagesse de l’incertitude ». Bigre 2. La littérature c’est donc répondre à la question : qu’est ce que l’Homme ? « Bien plus que ça, Bouffon : sans répondre vraiment », réponds Milan. la littérature, pour lui, est un questionnement sans fin. là où toutes les autres formes de la pensée humaine échouent immanquablement (politique, sciences humaines, philosophie), la littérature a lieu. Loin de toute Morale, de toute Vérité, la littérature démajuscule, relativise, azimute. quand la Réponse est autoritaire, l’interrogation littéraire est sans limite. Partout ailleurs, des réponses. (politique, sciences humaines, philosophie). Pour lui, la pensée est uniformisée, au sens où partout elle se hiérarchise selon les mêmes valeurs. Au contraire, « l’esprit du roman est l’esprit de complexité ». Seul le roman à ce pouvoir, inhérent à l’écriture, d’explorer sans œillères, et véritablement dans tous les sens. Abusons encore le brave K, faisons lui cracher ce qu’il ne dira pas. parce ce qu’il ne dit pas grand chose, le bougre. mais nous, on s’emballe pour un rien. surtout quand il nous dit écrire contre les « Agélastes » : ceux qui n’ont jamais entendu le rire de Dieu. alors là, la trame est posée, on ne recule plus. rajoutons encore un concept, celui de « l’Esprit de Sérieux ». La pensée humaine tend à s’uni-formiser, à s’uni-versaliser. (politique, sciences humaines, philosophie). Répondre, c’est faire un pas vers l’uni-voque. C’est-à-dire que l’Esprit de Sérieux, qui n’a que le SENS de l’humour, mais qui ne rit pas, est partout, en nous, ici, plus loin, ici. (politique etc.). Il s’agit de donner une direction, de faire sens, toujours, ne serait-ce qu’un niveau individuel. L’oubli de l’être, c’est ne pas voir plus loin, ne pas se confronter à l’absurde d’une existence purement accidentelle. L’esprit de sérieux, c’est ne pas admettre l’ironie de ce que nous sommes. Le CPE, la Morale, les relations sociales, Mahomet, la laideur, la télévision, un journal, une relation amoureuse, pleurer, la mort, se regarder dans un miroir, chier, le reste.

L’esprit de sérieux, omnilà. Le rire n’a pas grand-chose à voir avec le rire physique, il s’agit du sentiment immédiat et fulgurant du ridicule de l’esprit de Sérieux qui nous dirige. Alors, la littérature englobe la pensée humaine et lui montre le rire, la pousse dans ses extrémités, la met en face d’elle-même, l’interroge radicalement. Révèle l’absurdité dernière de cette soif de Sens. Rien d’autre que la littérature n’a cette portée irréductible de nous dénuder jusqu’au bout. Le roman est le seul lieu de l’irresponsabilité.

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Auteur : Kundera exemple. Si je dis : Auschwitz est le rire de Dieu. l’esprit de sérieux trouve cela impardonnable. seule la littérature à la pouvoir de tourner Auschwitz en dérision. c’est inadmissible ? ah bon. Revenons à l’Insoutenable légèreté de l’être, qui, s’il n’est pas le roman le plus percutant de Kundy, est sans doute celui qui rend compte au mieux de la parole de l’Art du Roman. Le rôle du romancier est pour lui de « dresser la carte de l’existence ». Dans chacun de ses romans, Kundera choisit un concept qu’il explorera jusqu’au bout. Les personnages sont jetés là, et jusqu’au bout, ils suivront la direction obligée par leur « ego expérimentaux ». Dans l’arène qui est le monde des pays de l’Est dans les années 1970, ensemble, toujours séparés, leurs pensées, leurs gestes s’entrecroisent, s’entrechoquent, s’opposent, sans le savoir. pourtant, ils vivent ensemble, jusqu’au bout, chacun porté par la légèreté pensée sous l’égide du Nécessaire. l’incompréhension, toujours, entre tous.

Nous, on observe. Kundera, aussi, est impuissant, ne peut qu’assister. Alors éclate, dans cet entrelacs en mesure, tout l’amoralité, et l’ironie blanche. « Unir l’extrême gravité de la question et l’extrême légèreté de la forme, c’est mon ambition depuis toujours. Ainsi se dévoilent nos drames dans leur terrible insignifiance. ».

Car leurs trajectoires silencieuses sont immuables, et nous sommes les seuls à savoir qu’il suffirait de ne plus prendre au sérieux pour que. mais non, alors tout le tragique s’installe. le drôlement tragique. Et dans son roman, Kundera développe des concepts, qui ont comme relief toute la chair du récit. Ici, la philosophie de la merde, partie des problèmes gastriques d’une de ses personnages, et de la mort (fictive) du fils de Staline dans un camp Nazi (il préfère se jeter sur les barbelés électrifiés plutôt que de nettoyer les chiottes collectives et maculées…). C’est le fameux concept du Kitsch : « le kitsch, par essence, est la négation absolue de la merde ; au sens littéral comme au sens figuré : le kitsch exclut de son champ de vision tout ce que l’existence humaine a d’essentiellement inacceptable ». L’ironie, le rire, la question, sont les ennemis

du kitsch. Le Kitsch, c’est la concrétisation de l’Esprit de Sérieux. le Kitsch, c’est faire sens de l’insoutenable légèreté de l’être. L’ILE est un roman du kitsch : jetés dans la contingence pure de l’Histoire et de l’hic et nunc, chacun des personnages, a ce geste : puisque la contingence est inacceptable, il faut faire sens. Que ce soit par l’Amour, par l’engagement etc. Aux contingences de l’existence, les personnages, chacun à leur manière, selon leur direction existentielle, répondent. la légèreté est insupportable : « la planète avance dans le vide sans aucun maître, voilà l’insoutenable légèreté de l’être. ». Tomas le chirurgien libertin qui choisira (mais est-ce un choix ?) Tereza. Tereza qui croit aux hasards qui déterminent l’existence et qui choisira Tomas, pour souffrir. Tous deux également aveugles se cacheront ensemble pour mourir etc. Avec une insupportable crudité, Kundera ôte la moindre incursion romanesque dans leur vie piteuse : rien ne nous est caché. De la simplexité se dégage une amoralité d’une rare violence:

nécessairement, les contingences prises au sérieux broient les personnages un à un. les déterminismes et les accidents se croisent sans aucune gloire. Nous, de là, on sait que personne ne se comprend, que chacun interprète l’accidentel selon la gravité de son parcours existentiel. Personne n’échappe au Kitsch qui recouvre d’oubli les vies de chacun. Et finalement, nous sautent à la gueule l’absurdité, la nudité affligeante : le kitsch se fissure, et on se prend à rire. rire de l’amoralité. rire la bouche fermée. Ce rire inconnu provoqué par la véritable consternation que nous fait ressentir le Kitch, jusque dans la mort des personnages. C’est-à-dire que K nous fait passer de l’impuissance au rire : la mise en dérision de la fatalité. « Qu’est-il resté des agonisants du Cambodge ? Une grande photo de la star américaine tenant dans ses bras un enfant jaune. Qu’est-il resté de Tomas ? Une inscription : Il voulait le Royaume de Dieu sur la terre. Qu’est-il resté de Beethoven ? Un homme morose à l’invraisemblable crinière, qui prononce d’une voix sombre : «Es muss sein !» Qu’est-il resté de Franz ? Une inscription : Après un long égarement, le retour. Et ainsi de suite, et ainsi de suite. Avant d’être oubliés, nous serons changés en kitsch. Le kitsch, c’est la station de correspondance entre l’être et l’oubli. » [La marche du Cambodge : un échec navrant et stupide. Tomas : une épitaphe écrite par son fils nié, alors que Tomas, c’était l’inverse. Beethoven, qui compose « Es muss sein » en référence à une raillerie lancée à un créancier. Franz dont l’inscription est composée par sa femme honnie qui croit le récupérer dans la mort.] La nécessité du kitsch écrase tout, la légèreté de l’être est partout présente, nulle part visible. Maintenant répondez-moi, quelle façon de considérer l’existence et l’humanité peut dépasser radicalement celle apportée par Kundera ? Car n’est ce pas là la seule posture acceptable que celle de désorienter les ce qu’ « ? » advienne

« ! » jusqu’à

(?).

quoi, ça ne vous fait pas rire, la merde ? Vous n’acceptez donc pas d’être insignifiants ? nous le sommes, pourtant. et ce n’est pas grave. ►Hugo

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Auteur : Tolkien

HOBBIT OR NOT HOBBIT

«

Dans un trou vivait un Hobbit… ». La légende veut qu’un soir, alors qu’il s’ennuyait en lisant une copie médiocre, le professeur John Ronald Reuel Tolkien écrivit ces quelques lignes sur un bout de papier, ne sachant pas qu’il entamait la rédaction du « livre du siècle » selon un sondage britannique. Néanmoins dans cet article nous parlerons peu de  Bilbo le Hobbit et du Seigneur des Anneaux, les œuvres les plus connues de Tolkien. Nous attacherons en effet plus d’importance à l’univers que ce dernier a créé. « l’Unique » engendra les Valar, sorte d’êtres angéliques, qui créèrent, grâce à leurs musiques, la Terre. La suite de J.R.R Tolkien est né à Bloemfontein, en Afrique du l’ouvrage est consacrée à la quête des Silmarils, joyaux Sud, en 1892. Mais il n’y vivra que peu de temps puisque magnifiques créés par Fëanor, et dérobés par Melkor (ou lui et sa mère retourneront, dès 1895, à Birmingham, où ils Morgoth), un Valar devenu mauvais par soif de pouvoir. résideront après la mort de son père, en 1896. Toutefois huit Et c’est ce dernier qui créera les orques, les trolls etc. Le années plus tard, alors qu’elle n’avait que 34 ans, la mère Silmarillon jette, en fait, les bases de l’univers imaginé par de Tolkien décède à son tour, laissant ses enfants orphelins. Tolkien, et les références aux exploits qui y sont relatés, sont Par la suite Tolkien ira faire ses études à Oxford, et la guerre fréquentes dans Le Seigneur des Anneaux ou dans Le Hobbit. se déclenchant, il sera enrôlé dans Il faut aborder les livres deTolkien comme on On pourrait presque dire que, pour les fusiliers du Lancashire, en tant aborde L’Iliade ou L’Odyssée, en se disant les protagonistes du récit de que sous-lieutenant. Blessé après l’Anneau, le Silmarillon est une qu’ils proviennent de la nuit des temps... avoir combattu durant la Bataille de sorte de Bible. Mais le Silmarillon la Somme, il retourne en Angleterre peut aussi être vu comme un ouvrage à la fin 1916. Plus tôt, la même année, il s’était marié avec poétique, composé de nombreuses élégies comme celle de Edith Bratt, son amour de jeunesse. Par la suite, il mènera une Beren et Luthien, long lai retraçant l’amour impossible entre brillante carrière dans la prestigieuse université d’Oxford, un mortel et une immortelle, entre un homme et une Elfe, et se liera d’amitié avec C.S Lewis. Il mourra en 1973 à qui les conduira à arracher un Silmaril de la couronne même Bournemouth. de Morgoth. Ce poème en prose qui est l’un des plus beaux de l’ouvrage, fut écrit par Tolkien pour sa femme, et il fera L’ambition de Tolkien a toujours été celle de donner même inscrire sur sa tombe Luthien, alors que sera gravé sur à l’Angleterre une mythologie, en effet il rageait de voir son la sienne Beren. pays pauvre en mythes antiques. Ainsi dans sa jeunesse, avec Les Contes et Légendes Inachevés et le Livre des ses amis du « T.C.B.S » (Tea Club, Barrovian Society), il Contes Perdus sont pour la plupart des contes déjà exposés avait décidé de mettre sur pied son « entreprise ». Toutefois dans le Silmarillon ou dans les Appendices du Seigneur des cette intention fut stoppée par la « Grande Guerre », qui Anneaux, mais de manière plus complète et plus détaillée. tua presque tous les membres de ce club. Mais ce tragique Ainsi, on retrouve les tristes aventures de Tùrin Turambar, épisode de la vie de Tolkien eut aussi pour effet de le motiver l’histoire de L’île de à entamer son œuvre, car Nùmenor, on apprend aussi parmi les dernières lettres qui sont les Istari (Gandalf, qu’il reçues de ses amis Saroumane…), d’où viennent au front, l’une d’elles lui les Palantir etc… Ces livres demandait d’écrire au nom du sont destinés aux irréductibles T.C.B.S, lui, l’un des derniers et aux passionnés, et ils sont survivants:« Puisses-tu dire souvent difficiles à aborder. ce que j’ai tenté de dire longtemps après que je ne Mais ceci s’explique par le fait qu’ils ont été publiés par le serai plus là pour le dire. ». fils de Tolkien, après la mort de ce dernier, et ainsi ce sont Ainsi commença-t-il à écrire des récits que nous souvent des esquisses ou des brouillons. retrouverons dans Le Livre des Contes Perdus et dans  le Silmarillon, comme la chute de Gondolin ou les aventures de Je ne pense pas que l’on puisse cataloguer Tolkien Tùrin Turambar, et de Beren et Luthien. comme un écrivain de Science Fiction ou de Fantastique. En effet son œuvre tient plutôt du mythe, de l’épopée. Et Le monde de Tolkien est inspiré des mythologies pour les apprécier il faut oublier le fait que ces livres soient nordiques et celtiques. On y trouve des Elfes, des Nains, des ceux d’un homme du vingtième siècle, il faut aborder ces Hommes, des Trolls… La première partie du Silmarillon, récits comme on aborde L’Iliade ou L’Odyssée, en se disant l’Ainulindalë, raconte la genèse du monde, lorsque qu’ils proviennent de la nuit des temps. Il faut voir dans cet

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Auteur : Tolkien univers chimérique un monde complexe où le bien et le mal se touchent, où tout mal n’est qu’une contorsion du bien, où les héros sont faibles, et où les mauvais sont alambiqués. Cet univers est aussi d’une extrême richesse, Tolkien allant jusqu’à inventer des langues compliquées pour les différents peuples, des calendriers, et des cartes complètes et plausibles. Toutefois, on ne peut empêcher ceux qui n’ont pas lu Tolkien de le critiquer, et de le rabaisser à un petit écrivain qui ne joue qu’avec ces petits gobelins. Mais quoi qu’il en soit Le Seigneur des Anneaux reste l’un des livres les plus lus au monde après La Bible et le Petit Livre Rouge de Mao, et une fois qu’on l’a lu, on comprend pourquoi.

►Pierre

NAMÁRIË

Saba ◄

FAREWELL

Ai! laurië lantar lassi súrinen, Yéni únótimë ve rámar aldaron! Yéni ve lintë yuldar avánier mi oromardi lisse-miruvóreva Andúnë pella, Vardo tellumar nu luini yassen tintilar i eleni ómaryo airetári-lírinen. Sí man i yulma nin enquantuva? An sí Tintallë Varda Oiolossëo ve fanyar máryat Elentári ortanë ar ilyë tier undulávë lumbulë; ar sindanóriello caita mornië i falmalinnar imbë met, ar hísië untúpa Calaciryo míri oialë. Si vanwa ná, Rómello vanwa, Valimar! Namárië! Nai hiruvalyë Valimar. Nai elyë hiruva. ������� Namárië!

Ah! like gold fall the leaves in the wind, long years numberless as the wings of trees! The long years have passed like swift draughts of the sweet mead in lofty halls beyond the West, beneath the blue vaults of Varda wherein the stars tremble in the voice of her song, holy and queenly. Who now shall refill the cup for me? For now the Kindler, Varda, the Queen of the stars, from Mount Everwhite has uplifted her hands like clouds and all paths are drowned deep in shadow; and out of a grey country darkness lies on the foaming waves between us, and mist covers the jewels of Calacirya for ever. Now lost, lost to those of the East is Valimar! Farewell! Maybe thou shalt find Valimar! Maybe even thou shalt find it! Farewell! ADIEU

Ah! Comme l’or tombe des feuilles dans le vent Sans nombre, innombrable de longues années comme des ailes des arbres Les longues années ont passé comme les rapides courants d’air Des prés sucrés, des vestibules nobles. Au-delà de l’Ouest, dessous les chambres fortes bleues de Valda Là où les étoiles tremblent Dans la voix de leurs chansons sacrées et royales. Qui maintenant rechargerait la tasse pour moi? Pour maintenant la Susciteuse, Valda, la Reine des étoiles Les Hauts Blancs ont élevés lâme de leur mains comme des nuages Et tous les chemins sont noyés tombés dans l’ombre Et hors d’un gris pays, mensonge des ténèbres Dans les vagues mousseuses entre nous Et la brume couvre les bijoux de Calarcirya pour toujours Maintenant perdu, perdu de ceux de l’Est de Valimar! Adieu! Peut-être dépérissez-vous de trouver Valimar Peut-être même espérez-vous de le trouver. Adieu Poème chanté par Galadriel à la communauté de l’anneau lors de leur départ du lothlorien.

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Rubrique Absurde

Tics,

tocs et autres tracas tragiques.

D

e Nerval était fou, Verlaine alcoolique, Céline antisémite etc. On ne va pas faire la liste des malades, névrosés et psychotiques qui ont construit notre histoire littéraire. Il serait plus intéressant, de rendre hommage aux écrivains de l’ombre, aux oubliés. En marge de l’histoire officielle, il existe en effet des auteurs de qualité, parfois de génie dont la maladie a barré l’accès à la postérité. Prenons par exemple le romantique Louis de Saint Argonne (1820-1844), poète délicat dont certains vers ne sont pas -dit-on- sans rappeler Lamartine. Dit-on car en réalité, aucun de ses textes ne nous est parvenu. Un soir de mars 1844, de Saint Argonne, dans un geste de désespoir les a en effet tous jetés dans la Seine, avant de s’y jeter à son tour. On sait peu de choses sur Louis de Saint Argonne, mais il est avéré que celui-ci souffrait de daltonisme. Ainsi on raconte que lorsque le jeune homme, monté à la capitale, présenta ses premiers poèmes, les cercles parisiens éclatèrent de rire en entendant les descriptions de ses belles «aux yeux écarlates», au teint «d’un vert tendre comme celui des statues» ou encore de leurs cheveux «plus bleus que le plus bleu des soleils couchants». De Saint Argonne, renié par sa famille pour avoir voulu devenir poète ne put supporter d’être rejeté par les poètes eux-mêmes. Plus sournois peut-être est le sort de ceux qui, souffrant d’incontinence ou de narcolepsie, ne peuvent rester concentrés plus de 10 minutes sur la page qu’ils écrivent. Alain Sires (1829-1899) est un contemporain et ami de Jules Verne. Lorsqu’ils se sont rencontrés en 1861, Sires achevant Deux semaines en ballon, n’était pas content du résultat : chaque fois que la fatigue le prenait, il s’empressait de mettre fin à la péripétie que vivaient ses héros. Exemple, chapitre 25 ( les voyageurs assoiffés aperçoivent un point d’eau) « A perte de vue dans l’ouest s’étendait une longue ligne d’ossements blanchis ; des fragments de squelettes entouraient la fontaine ; une caravane avait poussé jusque-là, marquant son passage par ce long ossuaire; les plus faibles étaient tombés peu à peu sur le sable ; les plus forts, parvenus à cette source tant désirée, avaient trouvé sur ses bords une mort horrible. Les voyageurs se regardèrent en pâlissant. - Ne descendons pas, dit Kennedy, fuyons ce hideux spectacle ! Il y a pas là une goutte d’eau à recueillir. -Oui bonne idée rentrons à Londres. »

Toutes les dix lignes un nouveau renoncement. Verne, dont l’imagination était pour le moins laborieuse accepta de remanier le texte et en fit son premier roman. Cette collaboration se poursuivit, par la suite, il adapta notamment Le tour du monde en 21 jours et Sires conserva son anonymat. Le syndrome de la Tourette n’a pas toujours fait rire. Ainsi les pièces d’Henri de la Guillermine (1603-1678) n’amusèrent pas du tout la Censure qui considéra que les jeunes premiers n’avaient pas à être obscènes et à insulter leur promise sous prétexte que ses doutes quant à la pureté de leur amour retardaient une fois de plus le mariage et sa consommation. De la Guillermine fut embastillé à plusieurs reprises et mit fin à sa carrière de dramaturge pour devenir avocat. Le sort de son ami Etienne d’Irmaison (1608-1656) est tout aussi misérable, il souffrait d’une avoyellite autrement dit, il ne pouvait penser et écrire qu’en utilisant des consonnes. Là encore, l’histoire retient non le plus talentueux, mais le plus malin : ainsi c’est en tombant sur cette phrase que Corneille eut l’idée d’écrire Le Cid : «cmbn d’ctns, cmbn d’xplts clbrs Snt dmrs sns glr ml ds tnbrs». Enfin il y a ceux que le crissement de la plume insupporte. Pierre Bouchardier (1759-1785) n’écrivit qu’une pièce, une critique acerbe de la monarchie. Il eût l’idée de la dicter pour éviter tout contact avec la plume honnie, il pensa même à se mettre des mèches de coton dans les oreilles pour ne rien entendre. Ainsi tandis qu’il hurlait sa pièce, un nègre copiait. Ce fut un désastre: Bouchardier mourut d’épuisement au milieu du 5ème acte et ne put pas relire le texte, entièrement copié en majuscules ce qui le rendait beaucoup trop agressif pour les metteurs en scène qui ne comprenaient pas ce ton, mais n’osaient pas trahir la volonté de l’auteur. Pour conclure, on peut citer Paul Bremond (1894-1944) auteur de quelques uns des plus beaux textes de la langue française, inconnus car alors que tous les auteurs sont paralysés par l’angoisse de la page blanche; Bremond, lui fut toujours tétanisé par l’idée d’une page noire. ►Thomas

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Nos Textes Vertige

Je n’ai pas l’humeur joyeuse. Seule dans mon lit. Cocon. Mais pourquoi mon coeur bat-il si fort ? Je sursaute. Encore.... Oups Des bruits, bruissements, gouttes...Chut. Rats. Oui, il y a des rats partout, j’en suis sûre. Ils vont venir. Je ne sais pas quand mais dans un instant je vais sentir une caresse chaude dans mon cou, et puis... Quelle parcelle de mon visage vont-ils attaquer en premier ? Qu’est ce que prend un rat en entrée ? Et pour le dessert y a t’il une friandise préférée ? Est-ce comme pour l’amour ? S’attaque-t’il aux zones érogènes en premier ? C’est si vulgaire pourtant. Mais je ne pense pas que le rat épouse ses considérations. Sent-il les points sensibles ? Les zones où la caresse est plus douce mais où les griffes s’enfoncent plus rapidement. Pourquoi ces questions, de toute façon ? Ma poitrine va exploser, mon corps est brûlant. Ce sont toutes les parcelles de ma peau qui sont devenues érogènes, un souffle me bouleverse. La sensibilité à fleur de peau dit-on ? J’ai l’impression qu’on m’a retournée, comme pour repasser les pantalons. Ma chair est à vif, je ne suis plus que sang, artères, nerfs, ruisselants, suintants. Si seulement je pouvais bouger, attraper une lampe, je ne sais, mais trancher du moins. Si je me vide, les dents du rat ne rencontreront rien.

Thème : le suicide Rethel, c’est fait. Concours du plus gros mangeur de boudins blancs de la région. Pas été ridicule. Huitième sur quinze. C’est le gros David qui va faire la gueule. Lui qui a enchaîné barbecue sur barbecue tout l’été, sans m’inviter une seule fois. « Je suis un compétiteur », m’a-t-il méprisé un jour. Ce que je pense, c’est que quand on a vraiment envie de se barrer d’ici, on compte pas sur les autres pour être au top. C’est une discipline de tous les instants. Je commence déjà par ignorer l’infirmière et sa valise d’insuline qui sonne les 400 coups à ma porte. Peut toujours attendre celle là. Puis, le boulot, la cantine. Ah, je ne fais pas le bourgeois. Mon fidèle demi de rosé, les plats en sauce, crème anglaise par ci, crème anglaise par là. D’ailleurs, je choisis mes collègues en conséquence : gent féminine, au régime uniquement. Et qui c’est qui finit les assiettes. J’ai légué toutes mes seringues à « Toxico oui, séropo, non », une association de drogués en bonne santé. C’est honorable. J’ai pas hésité. Si cette chienne de vie excite encore des artères en chaleur. T’as beau t’accrocher, c’est pas facile tous les jours. La mort, c’est un marathon. Faut être endurant pour finir en beauté. J’ai commencé à me sentir mal en point, alors pour accélérer le processus, j’ai investi le MacDo près de chez moi. Matin, midi, soir. Je mangeais aussi entre les repas. Je n’ai plus de nouvelles de mes parents depuis six mois. Ils devenaient encombrants, à poser toutes ces questions. Je pensais que ça m’aiderait. Mais, le diabète, c’est la plaie quand on veut s’en aller. Et vite.

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Nos Textes La jouissance. L’omnipotence. Le savoir et la délice attitude. Les

mots du monde s’entourent de préfixes, d’adjectifs, de noms, de verbes, d’adverbes, d’onomatopées, de notes et de gestes. Peu à peu ils s’effacent, deviennent invisibles pour les yeux et se cachent au cœur de l’être fou. On ne voit plus qu’avec le sexe. La jouissance perpétuelle, ou celle instantanée, prise sur le vif par ce photographe qui, inquisiteur, mitraille la starlette en pose sur fond blanc, paillettes au coin de l’œil, la bouche entrouverte comme offerte à l’ondée, attendant le liquide, la respiration lente et profonde, pleine de ce désir qui monte, plaisir en mouvement, jouissance de l’instant. Et les paupières se ferment, signe de l’intensité de la chose, de la vibration, que dis-je, du signal électrique qui, fulgurant, traverse les synapses en un rien de temps et transcende l’ensemble du système nerveux. Le corps s’électrise un moment et s’échauffe comme le filament d’une ampoule : il inonde de lumière un court instant, brûle, incandescent, et l’intensité retombe comme elle est arrivée, en un rien de temps. Oh douceur des temps où les sens ne s’éveillent plus qu’au désir d’un tendre contact charnel... Quelque chose est mort. Quelque chose dans ce monde n’est plus. Mais à quoi aspire-t-on réellement aujourd’hui ? Retourner à l’origine, à l’essence, au paradis d’Eve et d’Adam, s’y emmerder un instant, histoire de dire je suis mort ; et partir par la porte des WC en laissant un god usagé à Dieu, histoire de dire je suis né. Et puis vivre. Quelque part dans ce monde, survivre. Vouloir un jour se marier, avoir des enfants, vieillir et recommencer, faire que ça recommence pour toujours et à jamais. Acheter du « profitez-de-la-vie » pour y croire, un peu. Pendant que dans les coulisses le drame éclate, pour le plaisir le spectacle doit continuer. Tous les mains en sang, alors serre-la moi mon ami et souris, plus belle la vie, qu’on dit... Mais qu’importe ça quand on jouit seul le soir dans son lit, et qu’on se relève le matin, les cheveux ébouriffés, le corps échaudé et les terminaisons nerveuses électrisées. La jouissance, voilà le but ultime, et quand elle passe par l’intellectualisation des moyens d’y parvenir ou même par l’intellect seul alors elle en est décuplée. Car elle prend là une double valeur, transcendant le charnel pour sublimer le spirituel, devenant alors pure jouissance, subtile réaction chimique de l’orgasme des sens avec l’explosion d’enivrantes pensées dans les méandres nerveux de notre cerveau. Aussi est-elle cet instant éphémère que tout être recherche par toutes les façons, toutes les déviances et tous les vices. Oui, elle est ce sommet à atteindre, vers lequel tendent tous les efforts. Et elle est cette note aigue, ce trémolo vibrant dans la voix ingénue

et soupirante de Charlotte, lorsque sur un air de tristesse de Chopin elle monte, monte, et monte encore, plus forte, plus intense, plus jouissive que jamais, et explose au plus grand, au plus troublant, au plus pur, au plus enivrant de l’amour qu’ils ne feront jamais. Et puis retombe, exquise esquisse, délicieuse enfant, dans le susurrement paternel où tout recommence et où se prépare de nouveau l’ascendance de la jouissance. Un cycle, elle est un cycle, tout comme ce giron maternel d’où nous croyons être sortis. Prison dorée qu’est ce cercle clos et aliénant de la jouissance et de sa recherche. La recherche. Voilà la fatalité de l’humanité. Nada más. Nous sommes obsédés par cette force qui fait se tendre le pied, révèle les veines du cou dans l’effort, soulève la poitrine haletante, et emballe le cœur, le souffle et fait pointer les tétons. Les raisons... qui veut les connaître ? Oui, qui veut s’embêter à comprendre pourquoi nos vies ne sont tournées que vers cette sensation ? A quoi bon se creuser la tête pour trouver le pourquoi du comment alors que se laisser porter par la jouissance sans se poser de questions c’est tellement plus simple, tellement plus facile et puis surtout, tellement plus jouissif... Ne plus penser qu’à tout ce qui peut nous l’apporter, n’en bénir que les seuls vecteurs, n’en rechercher que les causes, causes à un seul effet, Elle, la pure, la forte, l’intense, celle qui vous prend au corps et au cœur dans la tête et dans la carne. Amen. D’aucuns diront que la jouissance est une futilité à la mode, cette chose dont on nous donne à croire qu’elle fait tourner le monde et dont l’utilisation à outrance fait fonctionner la Bourse. C’est vrai. Cependant avouez que cette chaleur qui se prépare là dans le bas de votre ventre, qui commence à vous chatouiller le creux des reins et qui promet en crescendo l’extase totale, cette sensation là, avouez le, ça ne se refuse pas... Nous sommes tous drogués, tous dépendants, alors quel est le con qui nous a pensé un jour libres ? La jouissance a ce don de nous faire croire à un espace de liberté mentale infinie... Foutaise intellectuelle ! La pensée si rationnelle soit elle n’est qu’une esclave plus efficace encore de la sensation reine, la passion maîtresse qu’est la jouissance. Alors cessons d’y être rebelles, la rébellion elle-même est jouissive. Puisque nous sommes prisonniers, puisque nous sommes des êtres pervers à but uniquement passionnel alors cessons de croire en l’illusion d’une émancipation possible, n’oublions pas que nous ne sommes que des êtres humains. Ne plus penser, se laisser guider et perpétuer ce pourquoi nous sommes tous nés : jouir...

« I’m shot !». Merde ça y est. Merde, merde, merde. Putain que ça fait mal, j’arrive même plus à respirer. Merde, pourquoi moi, pourquoi aujourd’hui, pourquoi maintenant ? Je veux pas mourir, pas encore. Quel est l’enfoiré qui m’a tiré dessus ? Fils de… oh et pis tant pis, peu importe, c’est fait, c’est fait. J’arrive même plus à parler. C’est con, j’aurais bien aimer dire un dernier mot à ma femme, à mes enfants à… Merde je vois plus rien, ah si, encore un peu, c’est flou, tout va si lentement, et ces cris, ces bruits, ce silence. Merde la mort c’est pire qu’un trip, si on enlève la douleur, cette putain de doul… Tiens j’ai même plus mal, ça doit être mauvais signe. Putain ça y est j’entends plus rien, je vois plus rien et je sens plus rien, tout est si calme. Si calme. En fait c’est pas si mal la mort, si on oublie le fait qu’on va mourir. Oh merde c’est quand même con la vie, on naît, on meurt, on rit, on pleure, et puis c’est tout, quelle connerie ! Toute cette mise en scène est d’un pathétique, d’un absurde. Il a fallu que je me batte toute ma vie pour la paix, et contre toutes formes de violence, de guerre, pour que je finisse rempli de plomb comme un vulgaire GI Joe. Enfin j’aurais fait mon temps, espérons juste que je n’tombe pas dans l’oubli. Tiens ça y est je recommence à voir, tout est d’un blanc… si ça trouve j’suis au paradis ! La bonne blague ! Ah non… ce n’est qu’un l’hôpital, c’est con j’aurais bien aimé faire un p’tit coucou à Jésus. Putain, les urgentistes ils ont du boulot, il a pas l’air en forme leur gars, si ça se trouve y va bientôt me rejoin… Merde… Putain mais… Mais c’est moi ! Oh merde ça veut dire que je suis vraiment mort ! Merde, merde, merde. Mon dieu faites que ce soit un cauchemar, une mauvaise blague ! Oh et puis tant pis, espérons juste qu’il y aura une guitare au paradis…. que je me fasse pas trop chier.

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Nos Textes

« Je ne peux pas. Pas que je ne sache pas. Mais toi tu sais, tout comme l’autre, et je n’y suis pas. Il ne vous faut être que deux, et je n’y suis pas », se dit le troisième autre, l’étranger. Peut-on s’imaginer une troisième main, s’avançant lentement vers les deux autres, tentant de rejoindre cette ligne des doigts si parfaite ? Non, cela romprait votre harmonie, votre équilibre qui semble si fragile. Pourtant, vos doigts ne se touchent pas encore, ils se frôlent, se cherchent, l’un semble plus sûr que l’autre, plus tendu, plus curieux. Il ne reste à l’autre qu’un infime espace à parcourir, mais il ne semble pas vouloir franchir le pas, il reste nonchalant, on peut même penser que quelque chose l’empêche d’avancer vers l’autre, le retient vers l’arrière, comme si un fil invisible soutenait ce poignet. Pourtant, cette impression n’est qu’illusoire, parce que s’il le voulait, s’il désirait enfin toucher cet autre, on peut être convaincu qu’il lui suffirait de détendre cet index encore incertain.

Même si leurs corps ne se sont pas encore trouvés, leurs yeux se sont découverts. Dans ce regard, on comprend mieux maintenant pourquoi un troisième autre serait l’étranger. D’ailleurs, ils ne lui laissent aucune chance de s’approcher, car il n’y a déjà plus de place. Et quand bien même il y aurait un espace laissé libre, croyez-vous que leurs regards puissent dévier, se poser ne serait-ce qu’un instant sur cet autre étranger ? On peut en douter. Il serait plus sage de les laisser seuls. Mais alors que cela vient d’être dit, on s’aperçoit que le troisième autre est déjà présent, il semble même déjà installé, il paraît soutenir son autre, mais ne le tire-t-il pas plutôt en arrière ? Il cherche à prendre part à cet échange, ses yeux tentent d’appréhender ceux d l’autre, mais il est déjà trop tard, les esprits des deux autres sont ailleurs. Alors le troisième autre s’agrippe à ce bras, comme pour ne pas le perdre, et il se dit, abattu, amer et attristé : « parce que le jour où tu partiras... ».

***

Mon enfant ma douleur si petit tu m’échappes déjà. Petit être qui n’aspire qu’au repos, d’autres en ont décidé autrement. Il a été décidé que tu sauverais les hommes. Mais que reste-t-il à sauver ? Tout a été jeté en pâture au soleil lorsque l’humanité a été créée et depuis on attend que cela finisse de pourrir. Cela finira-t-il d’ailleurs un jour ? Quand il n’y aura plus d’hommes, il restera les mouches. Je ne vois que de la charpie, que des lambeaux qu’on essaie délibérément de recoudre avec du mauvais fil, de celui qui casse dès que l’on tire trop, de celui qui cède quand on sert trop fort. Toute cette faiblesse humaine, ça me donne envie de vomir. Et de savoir que ta chair encore si douce, encore si blanche ne fera que grossir cet amas puant… Mon enfant ma douleur comment alléger ton fardeau ? Qui a donc eu la cruauté de lier ton destin à celui de ces chiens, haletant dans l’ombre, recroquevillés entre la peur de mourir et la terreur de vivre. Tu l’ignores encore mais tu nous ressembles bien plus que tu ne le crois, toi aussi ta vie est vaine, ton destin douloureux et ta mort absurde. Toi aussi tu viens grossir le rang de l’inutile, de la comédie dont quelqu’un, peut-être, se rit là-haut. Et moi ai-je eu raison de t’enfanter, de t’offrir en pâture à ces monstres, à ce monde ? Ai-je eu raison de ne pas te rendre, dès ta naissance, là où tu appartiens? Je ne sais qu’une chose : je n’en ai pas eu le courage. Comment encore taché de mon sang, aurai-je pu faire couler le tien ? Mon enfant, ma douleur, tu me pardonneras un jour je le sais je l’espère. Si tu pardonnes à tous ces charognards, tu pardonneras à celle qui leur fournit la viande. Mais cela n’a déjà plus d’importance, je te sens déjà partir, tu es loin et moi je suis morte. Page 23


Nos Textes

Arthur griffonne, rature, parvient à. enfin. quelque chose de glaciernal d’imprégné sur ce papier quelconque. (…) Brusques maintenant, les radiations de l’effroi. l’imminence du danger, le Terrorisme de ces mots désarticulés, si jamais. Arthur, juste là, peut-être, était le plus grand des poètes. juste là, avant le bannissement des mots. juste là, la coïncidence de l’abysse sur ce papier quelconque. sauf que. une trouille vertigineuse. l’estomaque. rudement. D’une main machinale, écrabouille le papier quelconque mais noirci. le transfigure drôlement : d’un geste sonore, la boule inaboutie étrenne sa vie nouvelle. Rejoignant le monde des ordures, les fragments d’encre s’abolissent. Plus jamais la compression d’Arthur dans les mains de l’Homme. On fuit les choses foutues, ou c’est l’inverse. Les déchets sont soustraits à l’humanité décente. les mots d’Arthur aussi, désormais. les objets agoniques, terminés, nous aveuglent. les mots d’Arthur nous échappent. On se décharge rondement des immondices qui sourdement menacent notre aplomb. Au mouroir des choses, les mots d’Arthur imbibent le sol en un humus de pensées déchues. Au mieux, par ingestion, les mots d’Arthur ont tué un chat chétif.

*** Quasiment tous charmés par elle avaient cédé. Tout avait été facile. Chaque vœu avait toujours été exaucé. Sans rien faire. Sans même avoir à en effleurer le désir. Sans avoir à compenser l’attente. Sans en savoir le sens, sans en avoir le goût. Rien à reprocher, ni à chercher : c’était court. Mais Sur un quai Un départ solitaire Et l’illusion de la permanence Elle en effet sous l’emprise de l’endorphine Que les choses se transmettent naturellement d’un lieu à l’autre Sûre L’envie d’une cigarette Réminiscence adolescente Un sourire pour l’obtenir Les concessions avaient commencé. Page 24


Science Fiction

Qu’est-ce

L

que l’Uchronie?

a définition

de l’uchronie se résume à ceci:

«Reconstruction de l’histoire d’une période, à partir

de données supposées, hypothétiques, fictives; en d’autres termes, conception de l’histoire qui prétend la reconstruire ou réécrire, non telle qu’elle fut en réalité, mais comme elle aurait pu ou dû être.»

Assez simplement, l’uchronie est une Histoire imaginée, une Histoire réinventée. C’est une Histoire alternative. Le terme «Uchronie» – assez ressemblant au terme d’utopie- est composé du grec «U» et «Chronos» signifiant respectivement «non» et «temps» et pouvant se traduire par «un temps qui n’existe pas» (utopie : un lieu qui n’existe pas). L’expression fut inventée par Charles Renouvier en 1857. L’uchronie qui est aussi appelée histoire alternative, et désigne un récit où l’Histoire a été réécrite à partir d’un fait plus ou moins historique. En pratique, l’on peut inclure dans l’uchronie certaines formes de voyages temporels. On distingue alors différentes sortes d’uchronies. Il y a des uchronies que l’on peut qualifier de «pures» par rapport à la définition initiale. L’uchronie pure se déroule dans un monde dans lequel le récit a ses propres fondements historiques. Il ne change de celui du lecteur qu’en raison d’une altération plus ou moins éloignée dans le passé et que l’on nomme élément fondateur. L’uchronie «impure» est, elle, introduite entièrement par des éléments extérieurs –voyageurs temporels ou transdimensionnels- qui viennent modifier le passé. Il y a alors choc entre deux lignes temporelles, il y a interférence de Temps et d’Univers. Enfin, les récits qui décrivent soit des voyages temporels, soit des mondes parallèles, ont été baptisés récits à caractère uchronique. On retrouve des trames similaires dans les uchronies. Il y a ainsi à chaque fois la date de l’événement fondateur ou du point qui diverge et la date de l’action du récit. L’uchronie touche toutes les branches de la Sciencefiction même si le Steampunk s’intègre particulièrement bien dans l’uchronie. Le Steampunk ou «futur à vapeur» est une branche du Cyberpunk et s’attache à représenter de la science-fiction écrite de nos jours mais qui se déroule au XIXe siècle. Le film Wild Wild West étant un exemple d’un 19ème siècle où la vapeur aurait connue un développement bien plus important que ce qu’il n’a été. Aux vues de ces définitions, on voit donc des uchronies historiques mais aussi des uchronies politiques, des voyages temporels.

 Il présente l’Uchronie comme une «utopie dans l’Histoire» ou une «histoire apocryphe.  Car comme le sait tout étudiant de l’IEP, «il n’y a pas une uchronie, mais des uchronies».  Et diverge, c’est énorme !  Genre littéraire issu de la science-fiction décrivant un monde anti-utopique

L’exemple le plus connu d’uchronie historique est celui de l’ouvrage de Philippe K.Dick,un des auteurs majeurs de la SF, The Man in the High Castle (Le Maître du Haut Château). Ce livre s’inscrit dans l’éventualité d’une victoire de l’Allemagne et du Japon lors de la Seconde Guerre mondiale (19391945). L’histoire se déroule dans les États-Unis occupés pour moitié par les Allemands et pour moitié par les Japonais, et met en scène un écrivain qui imagine comment les ÉtatsUnis auraient pu gagner la guerre (on peut voir qu’il y a alors une uchronie au sein de l’uchronie). Le point de changement dans ce livre est lié à la mort précoce du président Roosevelt. Finalement les Etats-Unis sont dominés et K.Dick imagine une guerre froide entre les deux anciens alliés que sont les Japonais et les Allemands. Pour ce qui est des uchronies politiques, il y a La Véritable Histoire du dernier roi socialiste. La première publication en anglais a eu lieu en 1990 sous le titre The Extraordinary Reign of King Ludd (en français : Le règne extraordinaire du roi Ludd). Le point de divergence entre cette uchronie et l’histoire réelle est placé par l’auteur en 1848. Il imagine le 20ème siècle dans le cas où les révolutions de 1848 avaient réussi et si, à partir du Premier ministre Disraeli en Angleterre, les monarchies avaient été sauvées par des socialistes luddites. Dans ce livre, le jeune George Akbar Ier devient roi d’Angleterre et Empereur des Indes en 1929. L’Angleterre est dominée par un socialisme qui limite le progrès technique ; ce progrès est perçu comme trop dangereux pour les masses laborieuses s’il n’est pas contrôlé. L’Impatco isole donc toutes les inventions dans ses camps retranchés et ne les rend accessibles au public que lorsque l’on est sûr qu’elles ne créeront ni chômage, ni surpopulation. Il y a donc des uchronies historiques, politiques mais on peut aussi inclure les voyages temporels. Les voyages temporels peuvent ainsi s’inscrire dans l’uchronie dans le sens où le voyage dans le passé est altération d’une Histoire existante qu’est le présent (avec tous les paradoxes temporels que cela entraîne). Ainsi Barjavel dans Le Voyageur imprudent met en avant le fameux paradoxe des voyages temporels et en particulier le paradoxe du Grand-père: «si, retournant dans le passé, je tue un de mes ancêtres avant qu’il n’ait eu  Le luddisme est un mouvement ouvrier des années 1811-1812 en Angleterre connu pour ses destructions de machines (métiers à tisser notamment). Ces ouvriers sont appelés luddistes ou luddites.

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Science Fiction d’enfants,

je ne peux pas exister, donc je ne peux pas le

tuer».

On en déduit alors soit l’impossibilité totale de retours dans le temps soit –et c’est souvent le subterfuge utilisé en Science-fiction– on explique qu’il existe alors plusieurs lignes de temps : une où mon grand-père est mort et où je n’ai pas vécu et une où je ne l’ai pas tué et donc je vis. Parfois l’uchronie se mélange donc aux Voyages temporels et c’est le cas dans une nouvelle de Marcel Aymé intitulée Le Décret et extraite du Passe-muraille. Cette nouvelle commence pendant la seconde guerre mondiale. La France est occupée par les nazis et une solution est recherchée afin de terminer le conflit. Les experts en tout genres, scientifiques, philosophes etc..., se rendant compte de la facilité avec laquelle on arrive à avancer le temps d’une ou deux heures (l’heure d’été) décident d’avancer le Temps de 17 années. On passe ainsi de l’année 1942 à l’année 1959 en un instant. Le Temps s’est déroulé mais sans qu’il ait été visible. Les individus continuent leur vie comme si de rien n’était, ayant les souvenirs de choses qu’ils n’ont finalement pas vraiment vécu. Toutefois, ils s’interrogent sur la possibilité d’un tel changement de Temps. Ce qui fait la particularité de la nouvelle tient non dans ce changement de temps, mais dans la complexité de la situation qui suit. Le personnage principal décide alors qu’il est temps en 1959 (et donc après le décret) d’aller voir un ami longtemps oublié. S’y rendre est bien difficile et au cours de son périple -à bicycletteil tombe sous une pluie orageuse et s’évanouit. Il reprend conscience et va se rendre compte progressivement qu’il est revenu en 1942 et est le seul à savoir ce qu’il se passe. Il croit tout d’abord que seul l’endroit où il se trouve est resté en 1942 («peut-être que le décret n’est pas passé ici»). Mais en cherchant à rentrer à Paris, il se rend compte que les Allemands occupent Paris et donc que tout le Temps est revenu en 1942. Lui par contre comprend tout ce qu’il fait et il vit par avance. Il a déjà vécu. Il voit se dérouler en spectateur de sa propre vie un rôle absurde : rejouer son propre vécu. Le personnage principal ainsi enfermé dans son passéprésent s’écrie : «Illusion, pensais-je. La Jeunesse qui n’a rien à espérer n’est pas la jeunesse. Avec ce champ de dixsept années qui s’ouvre devant moi, mais dix-sept années déjà explorées, connues, j’ai plus d’expérience que tous les vieillards de France et de Navarre. Je suis un pauvre vieil homme. Il n’est pour moi ni lendemain ni hasards. Mon cœur ne battra plus de l’attente des jours à venir. Je suis un vieux. Me voilà réduit à la triste condition d’un Dieu. Pendant dix-sept ans, il n’y aura pour moi que des certitudes. Je ne connaîtrai plus l’espoir».

Toutefois, il en vient à oublier au fur et à mesure le passé et les souvenirs de ses dix-sept ans à venir. Il finit ainsi par lâcher: «Il me semble et c’est peut-être une illusion, que ma mémoire de l’avenir est déjà moins sûre».

Une question peut être posée: pourquoi cette fascination pour les Uchronies? Tout simplement parce que nous nous en inventons tout le temps. Le regret trouve d’ailleurs sa source dans ce type d’imaginaire. On se demande par exemple ce qu’aurait été une relation amoureuse si l’on avait pas dit telle ou telle chose («Pourquoi ai-je raconté cette passade d’un soir alors qu’elle ne signifiait rien de spécial»). On regrette d’avoir agi ainsi. Mais ce regret s’il se comprend est le plus souvent stérile. Il est supposition sur quelque chose qui ne s’est pas passé, l’uchronie n’est donc que ce que l’on en fait. Par exemple, celui qui en plein hiver ne court pas pour avoir son tramway le matin et le rate pestera contre lui-même. «Si j’avais couru, je l’aurais eu». Mais rien ne dit que si cette personne avait couru, il ne se serait pas passé autre chose que le fait de prendre le tramway. La personne aurait pu glisser sur une plaque de glace. Autrement si j’avais couru, j’aurais peutêtre pu avoir mon tramway mais j’aurais pu aussi me fracasser la tête contre le sol. Il aurait pu se passer nombre de choses. Comme le dirait Paul Valéry: «la Vie est un cimetière de possibles».

Mais l’Uchronie peut aussi se baser sur l’espoir. En effet, on peut espérer que le passé eut été différent et donc que le présent et le futur soient différents. Cela peut être source de réflexion sur ce qu’il faut faire pour éviter de retomber dans les mêmes travers. Nombre d’uchronies politiques ont alors pour but –non pas de changer le passé, car il est toujours trop tard- mais de changer notre présent et donc notre futur. Le «Et si» se pose donc tant au niveau du passé que du futur. Bernard Werber fait ainsi partie d’un cercle nommé le Club des Visionnaires, dont les membres réfléchissent sur les futurs possibles. Il s’agit alors d’étudier non le cimetière des possibles mais «l’arbre des possibles». Les possibles sont bien sûr infinis et c’est à chacun de choisir sa branche et sa vision: pessimisme, optimisme, doute etc. Cet arbre des possibles contient évidemment le laboratoire des utopies tant anciennes que nouvelles. Et s’il s’agit de déplacer dans le temps ce qui s’est passé, s’il s’agit d’imaginer un autre passé/présent, on peut penser que l’on peut autonomiser le temps et créer des zones autonomes temporaires. C’est ce que fait Hakim Bey dans son livre T.A.Z. The Temporary Autonomous Zone. Ontological Anarchy, Poetic Terrorism. (TAZ : Zone Autonome Temporaire). Hakim Bey par ce concept –difficilement définissable- parle d’un système dont la forme éphémère garantie l’indépendance. Il se base sur les utopies pirates pour décrire une formation permettant d’accéder à l’indépendance et l’anarchie. L’Uchronie est en tout cas l’une des bases principales de l’imagination et un des thèmes les plus appréciés en Sciencefiction. Le film The Butterfly Effect en est un bon exemple. ►Rémi

 Michel Onfray, L’anti-manuel de philosophie.  «Si j’avais su, j’aurais pas venu».

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Science Fiction

L’effet papillon (The Butterfly

effect):

L’effet papillon n’a pas eu un «effet» fou au cinéma –puisqu’il a fait un véritable bide- mais est devenu une véritable réussite commerciale depuis sa sortie en DVD. La théorie de l’effet papillon prétend que si l’on pouvait retourner dans le passé et changer quelques détails de notre vie, tout ce qui en découle serait modifié. Dans le film, le personnage principal, Evan Treborn a cette faculté. Il écrit sa vie dans des journaux intimes et est capable à la lecture de ceux-ci de se transporter dans le passé. Ayant oublié une partie de son passé car sujet à des troubles de la mémoire, il redécouvre parfois un vécu tragique en relisant son journal intime. Il se décide alors à intervenir dans sa vie antérieure et à changer chaque acte qu’il considère comme devant être changé. Mais à chaque fois qu’il modifie son passé, il aggrave la situation et sa vie en même temps. Rapidement, il perd le contrôle de la situation et l’on se perd aussi dans les repères spatiotemporels. Ce film au-delà de son intérêt du point de vue des uchronies et du voyage temporel est intéressant sur la question du choix. Selon l’acte que je vais effectuer, la nature de mon futur mais aussi du monde dans son ensemble en sera influencée. Il n’y a pas de choix anodin, ce qui bien sûr est une terrible charge à porter mais c’est aussi une formidable liberté car un simple acte de ma part a une conséquence sur n’importe quel individu de la planète. Sartre dirait alors que le seul choix que nous ne faisons pas, c’est celui de la liberté. Elle s’impose à nous. De fait et qu’on le veuille ou non, nous sommes engagés quoique nous fassions et nos actes quels qu’ils soient ont leurs conséquences. Ainsi comme dit Sartre dans L’Etre et le Néant, «En voulant la liberté nous découvrons qu’elle dépend entièrement de la liberté des autres et que la liberté des autres dépend de la nôtre». Nous sommes donc à chaque instant obligés de faire des actes exemplaires -ce qui semble bien dur à assumer- mais nous avons aussi la possibilité de changer la vie des autres en agissant conformément à nos idéaux, à notre désir d’humanité, ce qui est un bien grand espoir. Il ne reste donc aux hommes qu’à assumer leur liberté pour que se mette en route un effet papillon vertueux.

Et

pour aller plus loin:

- http://www.uchronia.net/: Anthologie de nouvelles, romans, essais et textes en tout genre sur le thème de l’Uchronie. «What might have been is an abstraction Remaining a perpetual possibility Only in a world of speculation.» —T.S. Eliot

- L’Histoire revisitée, panorama de l’Uchronie sous toutes ses formes, de Eric B. Henriet. - The Butterfly Effect (L’Effet Papillon), sorti en Mars 2004. Avec Ashton Kutcher, Amy Smart, Elden Henson. Film américain. Durée : 1h 53min, Année de production : 2003. ►Rémi

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 «Un battement d’aile de papillon à Paris peut provoquer quelques semaines plus tard une tempête sur New-York». Cette image décrit l’effet papillon tel qu’il a été mis en évidence par le météorologue Edward Lorenz.

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Page 28 ou l’anti-revue littéraire

L’ I n c e s t e

de la

Trinité

la posture de se contenter de lire est inacceptable.

«Un inexprimable exprimé par des œuvres qui ne sont que des débâcles présentes.» Antonin Artaud L’Ombilic des Limbes

dès lors que l’on franchit l’autre hémisphères. qu’on l’envisage. qui parle de l’autre hémisphères ? chut. bah, à la limite, on le publie, dans une improbable revue littéraire. mais Foutre Dieu, n’osons pas le métalangage sur l’écriture. ah non, c’est prétentieux. et puis qu’en sais-tu ? un peu de respect pour les Démiurges ! donc, osons. alors même que le métalangage sur la Littérature la glue, la camisole, la constipe. qu’en ordre serré, ça rapace, charogne, décortique maladivement l’encre bien sèche des pages numérotées. Weyergans, le Monde Littéraire, Critiques, Cours de Lettres, Associations Littéraires. Glose ! Glose ! Glose ! Gloses, Glosent. est-ce que c’est ça, la littérature ? ces Salauds qui gravitent autours de l’espace qu’on appelle littéraire. l’érigent, le monumentent, le sérieusent, l’austèrent, le tristent. Sur le Monolithe, trois impérieuses inscriptions. Grammaire, Syntaxe, Orthographe. Le Respect du Dogme fait les Ecrivains. Il y a un sens moral dans écrire. des lois, des miradors, des statues, des interdits, des fautes, des fautes. La Sainte Trinité veille aux incursions illicites. Ecrivez donc quelques lignes. Majuscule, construction stable, ponctuation convenable. et l’orthographe, s’écarter, c’est fauter. Intolérable. scrutez donc vos impressions rien qu’à la lecture d’ « hémisphères ». les bavures orthographiques annulent les onces d’Intelligence, de Beauté, de Sens ! qui écrit enfin pour l’inceste de la

Trinité ? en fin.

la littérature est insoutenable de lois, de règles, de Critiques, de discours etc. Le langage est un système légiféré comme aucun autre, les œuvres sont ankylosées, enSensées, univocisées de Commentaires épais et obstinés. Combien de Salauds ont osé l’exégèse, l’interprétation de ne serait-ce que Rimbaud. Le moindre critique est un Salaud infini. et puis la Cosmogonie, c’est indécidable, on s’en fout. Pourquoi il a écrit, Rimbaud ? Chut ! C’est-à-dire qu’on pense trouver les clefs de la parade sauvage sans même la toucher du doigt : le négationnisme de l’instant créateur. Il s’agit de faire Sens. Et si ? et si ce qu’est la littérature, l’écriture, la lecture ne résidait que dans cet espace de la création. dans ce Pourquoi ? qu’aucune Glose ne peut même effleurer. Considérons ce moment, n’accordons qu’à lui une quelconque valeur. comme le moment de l’engagement littéraire. Blanchot Maurice entre dans l’âtre. « Dans le défouloir se retrouvent, trio magique et infernal, le fou, le parloir, et l’indicible désir de transgresser l’immédiat au moyen d’une parole

aliénée et limitée à son seul écho ». Avant même tout geste de la main qui écrit, il y a une violence infinie, celle de l’indicible, du pressentiment. d’un trop plein ou d’un trop vide. qui exhorte le poignet à écrire et l’engourdit d’effroi. c’est là et pas ailleurs que se joue la recherche de ce qu’on peut appeler Être. c’est-à-dire cet innommable qu’on sent là, qu’on sent terriblement, incessamment, et qui murmure en nous à perpétuité. et à perpétuité se dérobe, nous moque, nous embarrasse. C’est dans l’intimité du silence que celui qui écrit impose à cette parole sans fin et sans langage qu’il la rend sensible, trace des mots, « note l’inexprimable, fixe les vertiges ». le langage est l’outil inadapté et unique qui nous convoque à saisir ce murmure, à le suspendre. le moment où la coïncidence toujours avortée se fait avec ce qu’on ne parviendra jamais à

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fixer. Puisque toujours inconfortable, l’écriture est cette violence de dire toujours la même chose dans cette trajectoire douloureuse de le dire autrement, au plus près de ce centre pas racontable, comme l’intuition de l’origine. Ecrire, c’est un exil définitif vers ce centre. Ce qui s’écrit est alors tout à fait secondaire. Dans l’intensité de l’exil, les insoumis du langage bafouent la Trinité. Artaud, Michaux, Céline. l’irruption d’une langue propre. nous indiquent l’écriture totale, qui va au-delà de raconter une histoire, qui engage l’existence. Comment alors ne pas comprendre les territoires illimités qui s’offrent à nous dès que l’on tord un mot ? dès lors que l’on s’attache non plus à son sens, mais au champ des possibles, derrière. c’est ça qu’ils nous disent : mais Foutre Dieu, fouillez les méandres ! Alors, dans se contenter de lire, loin de l’extase, la stase. Imbibés de Littérature, a-t-on le DROIT de quitter le langage commun, dictionnarisé ? et COMMENT, bordel, COMMENT. Ce brave Husserl invite le philosophe pré-pubère à la « méditation cartésienne ». mais qu’est-ce qu’il dit, l’abscons bonhomme ? que rien de telle que l’annihilation pour exnihiler. bah, il est trop collet monté pour l’avouer, mais c’est à un autodafé dionysiaque du moindre livre, qu’il appelle, presque. rajoutons : avec comme amorce les dictionnaires. alors se vider des diktats faramineux qui obligent nos poignets et qui nous biaisent sans relâche. Comment atteindre ce que c’est qu’écrire, que penser, en se faisant enculturer avidement ? s’il le dit autrement, Nietzsche ne dit pas autre chose, Arthur non plus d’ailleurs. mais achevons-les, aussi, ces persécuteurs capitaux.

Sur ce territoire nouveau, ça peut avoir lieu :

rire. rires. rirent

ratés, ratures, bafouilles, gribouilles. renversements, convulsions, anarchie pure, intensité, violence. s’arroger les mots, les plier à nous, néologismes, incestes. les débarrasser enfin de leurs croûtes du langage courant. qu’il court. le rire et l’oubli de la moindre grammaire : il s’agit de dire au plus vrai du néant, d’atteindre la « presque disparition vibratoire ». de perdre tout respect, de désamorcer les Univoques. violer le langage rigide qui conjugue le verbe être. disloquer, écarteler, imposer le silence aux bavardages. le langage doit être malmené : défiguré. une archéologie irrévocable des mots. Innerver l’existence, la désorienter, subvertir les concepts jusqu’aux soubassements. exciter l’élan radical de vivre plus que ça. allez, plus que ça ! dévoiler ce qu’habilement on a nommé l’inconscient. bien sûr, les pharisiens de la langue érigent en virtuosité le bel usage des techniques littéraires. dans les règles de l’art. mais là il ne s’agit pas d’écrire des histoires, mais de l’engendrement de sa langue propre. Au cul les pharisiens ! Il ne s’agit pas d’apprendre à écrire, mais d’une déconstruction furieuse. le langage est ce que nous sommes. le seul lieu de sa possible désarticulation est ici, dans cet exil. le langage est ce qui nous fait. notre seul pouvoir est de pouvoir le défaire. écrire, c’est la régression, en avant, vers l’amniotique. c’est atteindre l’entre deux lettres. QUOI ?! CE NE SONT QUE DES MOTS ! mais, alors...cette revue ?

►Hugo

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Langage et Idées

Et

ta place a l’Academie ? De l’usage du mot de plus de trois syllabes…

T

out un art, celui du choix du mot. Les professeurs de lettres apprennent ça, méprisants, à leur foule d’élèves qu’ils voient d’une ignorance crasse. Non seulement ces buses ne savent pas écrire – «dilemme, pas dilemne!» – ni lire, mais en sus, leur écriture est affligeante. Vocation irrépressible? Paternalisme bienveillant? Les voilà investis d’une mission qui les dépasse mais qu’ils s’appliqueront à tenter de remplir, même vainement. Se repaissent-ils alors de l’évolution de leurs disciples quand ceux-ci se fendent d’un

«gironde» ou un «antépénultième» sur leurs copies ? Ils ne le barrent en tout cas pas d’un trait vengeur, ni ne le margent d’un implacable «mal dit». Est-ce cette quête de la satisfaction professorale qui déclenche une passion malsaine pour le langage châtié ou bien une propension beaucoup plus ancrée à l’exacte fioriture, au mot qui fait flèche? «Il n’y a pas de synonymie parfaite». Certes, sinon, pourquoi ces milliers de pages de dictionnaire, pourquoi ces dizaines d’éditions, pourquoi cette poignée d’édiles du langage, décatis par une promiscuité immodérée d’avec les mots? La course au mot idéalement adapté ne relèverait pas uniquement d’un perfectionnisme confinant à la psychorigidité, même si certainement, l’ami Freud nous en livrerait une exégèse réprobatrice. Et si, derrière un simple mot, placé à un endroit on ne peut plus adéquat, se cachaient tout bonnement de méphistophéliques velléités de pouvoir? Si, par un fallacieux raisonnement, l’orateur, en plus de se gargariser de ses propres circonlocutions, se figurait benoîtement maîtriser ses auditeurs, comme défaits sous le glaive lexical de ses propos? L’hypothèse tient pour l’officiel détenteur du savoir. D’abord rétif, l’élève avide d’élévation intellectuelle, finira par céder aux sempiternelles imprécations de celui dont son sort dépend. Hélas, que ne seront craintives les premières tentatives d’égaler, ou du moins de gagner la seule approbation de ce dernier! Et puis, de la maîtrise progressive d’un langage vernaculaire, transparaîtra une marotte, qui se transformera malheureusement en dangereuse monomanie.

Achat de dictionnaires divers, fichage de mots inconnus, émerveillement de béotien à chaque rencontre du moindre mot de trois syllabes, ce violon d’Ingres, les premiers temps innocent, se change en une dévorante passion. Sans cesse en quête de nouveaux renseignements sur l’objet du désir, le souffle coupé à chaque découverte, le sujet est définitivement classé comme psychotique dès lors qu’il fait l’acquisition d’un dictionnaire étymologique. Car, non! Nous n’en sommes plus à ce stade à un simple intérêt… et chacun sait que ça ne mènera nulle part! Faut-il soigner le patient, dès lors, ou le laisser s’enfoncer encore et encore dans son chimérique bouillonnement? Examinons la situation. Encombrement d’étagères, qu’on pourrait remplir d’ouvrages utiles. Premier inconvénient. Encombrement de l’esprit, inapte désormais à ingurgiter la moindre connaissance autre que langagière. Second inconvénient. Voilà notre hère dépossédé de lui-même, et surtout, devenu asocial… Comment réintégrer un individu qui ne parlerait que par mots incompréhensibles du tout venant? La scène sociale transformée en arène où rétiaires et mirmillons s’affronteraient dans de sanglantes échauffourées lexicales dont nul ne saisirait véritablement les enjeux...

Cette apocalyptique anticipation doit à tout prix être empêchée! Bigre, il faut intercéder! La conjuration ourdie contre la paix sociale ne saurait avoir lieu! Emportements pardonnables, au regard de l’ampleur du cataclysme conjecturé… Réintégrer l’inadapté lexical? S’y évertuer ne fait qu’épuiser le prétendu rédempteur, tandis que le pécheur, encore plus rongé par un vice grandissant et dévastateur, se rapproche du néant. Ironie que la luxuriance discursive conduise à la mortification sociale. La pertinence aux origines de l’impertinence… Diantre! Si le traumatisme prétendu était bien vécu? Et si, et si, et si… et si merde, tout simplement? En une seule syllabe.

►Pauline

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Giacomo Leopardi

«

Les Italiens sont des losers». C’est cette phrase lancinante que je retiendrais de la bouche de mon professeur d’Histoire hypokhâgnesque. On ne parle pas des Romains qui n’arrivant pas à copier les Grecs, à produire un art et une philosophie aussi développés qu’eux, s’évertuèrent à conquérir tous les territoires possibles (afin d’avoir le plus de terrain possible pour planter des vignes, mais ça, l’Histoire ne le dit pas). Il n’est pas non plus question des duchés de la Renaissance qui produisirent entre autre Léonard de Vinci, Arcimboldo, Machiavel. Et l’on passera aussi sur les Palais de Florence, Venise… Non, il est question des Italiens, ce peuple qui arrive a en être un seulement grâce à une aide extérieure (Napoléon), peuple qui aura bien du mal à construire quelque chose sur les deux derniers siècles. Si, si réfléchissez et sauf si vous êtes Italiens –dans ce cas attendez avant de fulminer– l’on a peu à dire sur l’Italie du 19ème et 20ème siècle. Peu de choses nous viennent à l’Esprit au mot Italie : le Pape, le fascisme des années 1920, la défaite de l’Italie face à l’Ethiopie en 1896, la Mafia et Silvio Berlusconi. Alors quoi, n’y aurait-il pas au moins un penseur, un poète, un philosophe, qui mériterait d’être connu? (Qu’on ne me dise pas Umberto Eco, personne n’a véritablement réussi à le lire, le dictionnaire abdiquant le plus souvent dès l’introduction). La réponse est oui, et ce quelqu’un s’appelle Giacomo Léopardi. Léopardi est un peu le Mozart de la pensée. Il passe sa jeunesse à lire, écrire et se détruire les yeux dans la bibliothèque de son père. Il apprend le latin, le grec et le français tout seul avec ses livres. A quinze ans, il écrit des travaux philologiques. À 16 ans, il annote La Vie de Plotin par Porphyre de Tyr et écrit un essai sur «les erreurs populaires des anciens» puis ensuite divers poèmes. Il a cette facilité littéraire qui théoriquement doit aider les Hommes en Amour. Le hic, il a un «physique disgracieux» comme dirait ses amis (concrètement, il est presque nain et bossu à force de se pencher pour lire…). Sa vie amoureuse n’est dès lors qu’une suite de désillusions. S’ensuit alors chez Léopardi une vision du monde qui s’appuiera sur cette désillusion. Tout d’abord bon petit catholique, il s’éloigne au fur et à mesure de la religion pour devenir complètement non croyant et tomber dans le pessimisme le plus sombre qu’il soit. Il est vrai qu’il ne semble y avoir échappatoire chez Léopardi et tout semble être illusion. Rien ne semble avoir d’intérêt, il y a cette «infinita vanita dell tutto» (l’infinie vanité de tout). Ce pessimisme sans borne, ce désespoir sont selon Rémy de Gourmont, un écrivain du début du 20ème siècle, liés entièrement à son physique et son incapacité à entrer dans la vie elle-même. C’est un pessimisme presque pathologique en cela qu’il s’oppose à un pessimisme de raison comme le  Cette liste est totalement arbitraire : les mots auraient très bien pu être : football, pâtes, glace, la Ciciolina…  Nous sommes en 2006, alors comme tout le monde, je cite Mozart.

fera Schopenhauer avec son ouvrage majeur: Le Monde comme Volonté et comme Représentation. Mais on peut penser que Léopardi est aussi dans son Temps. En effet, le 19ème siècle est en grande partie celui de la philosophie pessimiste. Léopardi, Schopenhauer ainsi que Hartmann sont considérés comme les «Trois plus grands penseurs pessimistes du 19ème siècle». La question qui se pose est simple : que faut-il attendre d’un tel penseur? Quel intérêt à lire du Léopardi s’il n’y a que pessimisme? Il ne faut pas s’attendre à lire des vérités chez Léopardi –il exècre d’ailleurs cette vérité– mais un ressenti. Leopardi n’écrit pas pour propager ses idées, il le fait en poète pour chanter son mal de vivre et en tire une conception philosophique de la condition humaine Comme tout poète, il arrive alors par l’écrit à toujours renouveler son ressentiment, expliquer ses affects et décrire avec le plus de beauté possible sa pensée. Il ne faut donc pas s’enfermer dans la pensée de Léopardi mais la survoler, aller au hasard de ses pensées. Ce sont en effet ses pensées qui sont sa plus grande œuvre. Le Zibaldone, son recueil de pensées, est impossible à appréhender. Il n’y a pas ici quelques centaines de pensées comme chez Pascal mais plus de 5000. On y trouve tous types d’écrits, des courts essais sur les anciens aux ressentis de désespoir couchées sur quelques lignes. Le Zibaldone deviendra plus tard le livre de chevet de Nietzsche, celui-ci se passionnant pour le côté aphoristique de certaines pensées ainsi que pour l’importance donnée au tragique chez les anciens. Nietzsche sera aussi complètement influencé par le pessimiste de raison qu’était Schopenhauer mais s’émancipera de cette pensée pessimiste pour s’inscrire dans une réflexion sur le tragique et chercher à dépasser cette pensée inutile -car stérile- qu’est le pessimisme. Pour revenir à Léopardi, on peut donc s’intéresser à ses poèmes et à son Zibaldone. Il écrit un recueil d’une quarantaine de poème: Les Chants (Canti). L’un de ces poèmes les plus connus est celui de l’infini. Les Chants, Canti, est un recueil composé de 41 poèmes et fragments, publiés en 1831. Les Chants sont découpés en quatre parties, sans suivre l’ordre chronologique, parmi lequel Les Idylles, dans lequel L’infini trouve sa place. L’Infini est un poème du désespoir. Issue de la poésie lyrique, c’est également un poème né des méditations nocturnes de Leopardi. Il nous communique cette solitude emplie de douleur. Sa souffrance est toutefois universelle et l’Infini s’adresse à la douleur des Hommes de tout temps et tous lieux. Ce concept d’Infini est fondamental chez Léopardi. L’infini est contradiction, il est absence totale de limites mais l’être à besoin de limites qu’il peut créer lui-même. On voit ce concept d’Infini dans le poème avec l’ultima orrizonte et avec l’exemple de cette horizon sans limites. C’est au travers de ce voyage qu’il essaie alors de poser les limites, c’est une véritable quête spirituelle. Dans ce poème, Léopardi fait encore référence à la pensée antique par le biais du mythe d’Ulysse. On retrouve l’idée d’une quête humaine et spirituelle passant tel que le fait Ulysse par les mers. De même, à l’instar d’Ulysse, on retrouve dans ce poème un sentiment de mélancolie lié à la nostalgie et l’envie de retourner chez soi. Page 31


Langage et Idées

Sempre caro mi fu quest’ermo colle, e questa siepe, che da tanta parte dell’ultimo orizzonte il guardo esclude. Ma sedendo e mirando, interminati spazi di là da quella, e sovrumani silenzi, e profondissima quiete io nel pensier mi fingo; ove per poco il cor non si spaura. E come il vento odo stormir tra queste piante, io quello infinito silenzio a questa voce vo comparando: e mi sovvien l’eterno, e le morte stagioni, e la presente e viva, e il suon di lei. Così tra questa immensità s’annega il pensier mio: e il naufragar m’è dolce in questo mare. Toujours tendre me fut ce solitaire mont, Et cette haie qui, de tout bord ou presque, Dérobe aux yeux le lointain horizon. Mais couché là et regardant, des espaces Sans limites au-delà d’elle, de surhumains Silences, un calme on ne peut plus profond Je forme en mon esprit, où peu s’en faut Que le cœur ne défaille. Et comme j’ois le vent Bruire parmi ces feuilles, cet Infini silence-là et cette voix, Je les compare : et l’éternel, il me souvient, Et les mortes saisons, et la présente Et vive, et son chant. Ainsi par cette Immensité ma pensée s’engloutit: Et dans ces eaux il m’est doux de sombrer.

Mais Leopardi au delà de cette pensée pessimiste et bien que connaissant le latin ou bien le français, va s’évertuer à écrire en Italien. Léopardi a cette fierté italienne, il se refuse à voir en la France et l’Allemagne des destinations obligatoires, des cultures indispensables. Et avec Léopardi, l’Italie trouve son défenseur le plus poétique. Léopardi est volontiers nationaliste à travers ses poèmes tel que All’ Italia. Il est subjugué par le passé italien. Mais parce qu’il est cet être pessimiste, il sera finalement oublié et considéré comme un symbole de l’Italie du 19ème siècle, un symbole d’une Italie tournée vers le passé. Léopardi reste toutefois un penseur actuel. Avec son Discours sur l’état présent des moeurs en Italies écrit en 1824, l’actualité brûlante en Italie apparaît de manière évidente: l’Italie souffre d’un manque de cohésion nationale, du cynisme généralisé, de la mise en doute de son existence, car la patrie rassemble anarchiquement des individus. Son pays est plein de souvenirs, mais vide de réalité, et comme l’humanité, incapable de survivre au massacre des illusions... Alors Léopardi s’enfonce dans une passion pour l’antiquité. Il développe un véritable mythe de l’âge d’or, en particulier dans le Zibaldone.

«Il est arrivé aux familles, aux corporations, aux villes, aux nations, aux empires, ce qui est arrivé au genre humain. A l’origine, les ennemis naturels de l’homme furent les bêtes sauvages et les éléments: les premières étaient à la fois haïes et redoutées, les seconds n’étaient qu’un objet de crainte (à moins que les primitifs ne se les soient déjà représentés comme des êtres vivants). Tant que ces menaces subsistèrent, l’homme ne versa pas le sang de l’homme ; au  Bien plus poétique qu’un défenseur de la Lazio de Rome faisant un salut fasciste évidemment.

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contraire, il aima et rechercha les rencontres, la compagnie, l’aide de son semblable, sans qu’il soit question de haine, d’envie ou de défiance, comme le lion qui ne se défie pas du lion. C’était réellement l’âge d’or. L’homme vivait alors en sécurité au milieu des autres hommes, pour cette simple raison qu’il avait tout à redouter des êtres et des phénomènes étrangers au genre humain. Les passions ne laissaient aucune place à la haine, à l’envie, ou à la crainte envers nos semblables. De même, plus tard, la crainte et la haine des Perses, tant qu’elles durèrent suspendirent les dissensions entre les Grecs. C’était là une espèce d’égoïsme humain (comme on connut, dans la suite, un égoïsme national) qui pouvait, étant donné les circonstances, s’accommoder de l’égoïsme individuel. Mais une fois qu’on eut découvert ou creusé les cavernes pour se protéger des fauves et des éléments; qu’on eut inventé les armes et les arts défensifs; qu’on eut construit les villes où les hommes demeuraient ensemble à l’abri des attaques des animaux ; qu’on eut apprivoisé quelques bêtes sauvages, qu’on eut empêché d’autres de nuire, et qu’enfin on eut modéré la crainte des éléments et atténué leurs ravages, la nation humaine, victorieuse de ses ennemis, mais corrompue par sa fortune, retourna ses armes contre elle-même, et l’on entra alors dans l’histoire des différentes nations. C’est là que selon moi, commence le siècle d’argent; car le siècle d’or, sur lequel l’histoire ne peut rien dire, et qui reste du domaine de la légende, n’est autre que l’époque précédente, telle je l’ai décrite» (4 mars 1823).

Finalement Léopardi s’impose comme un penseur littéraire, comme un esprit penseur. Il n’est pas à l’instar d’un Pascal un homme de connaissance, il n’est pas un homme de Science. Peu importe la vérité, la raison. Léopardi s’oppose aux mathématiques et les voit comme un danger pour sa pensée. «Homère et Dante savaient beaucoup de cho ses pour leur époque, et plus que n’en savent la plupart des hommes cultivés d’aujourd’hui, non seulement relativement à leur époque, mai dans l’absolu. Il faut distinguer la connaissance matérielle de la philosophie, la connaissance physique de la mathématique, la connaissance des effets de celle des causes. La première est nécessaire à la fécondité et à la variété de l’imagination, à la propriété, à la variété, à l’évidence et à la force de l’imitation. L’autre ne peut que porter préjudice au poète. L’érudition rend les plus grands services au poète lorsque l’ignorance des causes lui permet devant les autres et même à part soi, d’attribuer les effets qu’il voit ou qu’il connaît, aux causes que se représente son imagination» (5

septembre 1820).

Léopardi reste et restera donc ce poète italien du 19ème siècle, inactuel comme trop pessimiste, trop irrationnel. Mais son œuvre se découvre actuellement en France tout simplement car tout n’avait pas encore été traduit. Le Zibaldone avec ses 2400 pages vient d’être traduit en Français dans son intégralité. N’hésitez pas à vous perdre dans cette mine d’or, cette caverne d’Ali Baba remplie de pensées sur l’illusion, la Nature, l’espoir et le désespoir, les Anciens, la langue, la poésie. Nietzsche avait parfaitement raison, le Zibaldone est un parfait livre de chevet.

►Rémi

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Littérature et Musique

E

Ecrire

sur la musique sonne faux

crire sur la musique sonne faux. C’est une arnaque. Liliane Kulainn, une claveciniste qui vient juste d’entamer un La musique s’écrit mais on ne peut pas décrire la concert sur les « Variations Goldberg » de Bach. Ses pensées musique. Ce serait la rabaisser à un trop-plein de sens. Ce serait se fixent sur l’ambiance de la salle et se fondent avec la musique prendre parti. Ce serait mal la transposer et surtout, la vider de sur laquelle elle tente de se concentrer. La musique donne son universalité. Seule l’interprétation musicale peut enrichir naissance aux pensées, les pensées agissent sur la musique. et traduire justement les partitions d’origines. Mais décrire ce Les mots remplacent les notes, les notes sont lues à travers des que l’on entend, c’est favoriser une version entre mille, c’est mots. Tantôt claveciniste, tantôt narratrice, Liliane Kulainn prendre une variation pour l’aria. joue des notes et des mots. Elle est la propre matière de son Des tâches blanches et noires s’agglutinent, se liquéfient, histoire. Musicienne observée et narratrice observatrice. dégoulinent en sauce infâme, muant soudain en des caractères Les « Variatio », ce sont les trente invités qui assistent au plus rassurants, des lettres, des mots. Ca y est. Les petites cerises concert débutant à peine. Ce sont trente versions d’une même sont passées sous l’horrible donneuse-de-sens. Beaucoup sont histoire, ce sont trente unités à la fois indépendantes les unes mortes, certaines des autres et toutes estropiées, d’autres reliées au même défigurées. Le sale thème : la vie de quart d’heure. Bientôt Liliane Kulainn et elles iront apaiser la « cérémonie » à les angoissés de laquelle ils ont été l’inexplicable et de conviés. Au-delà de l’inexpliqué. Elles l’histoire, ce sont Aria finiront leur vie sur des pages plus aussi trente et une visions d’un Basso Continuo petites, passeront du chevalet à la Maintenant c’est commencé et ça ne pourra plus s’arrêter, c’est concert qui peut laisser indifférent, table de chevet, seront caressées irrémédiable, un temps s’est déclenché, a été déclenché par moi et passionner, donner faim, ou faire par d’autres regards. Face aux doit être soutenu par moi pendant sa durée obligée. Je suis à la rire par son conventionnalisme. merci de ce temps désormais, je n’ai plus le choix, il faut que je le sentiments, la raison. Ouf. parcoure jusqu’au bout. Une demi heure et des poussières. ça n’a Musique classique ou musique Imaginer un instant que la musique rien à voir avec une de classe ? Musique rigide ou pourrait se raconter, c’est déjà la trahir. On désenchante, on génie libéré ? Musique occidentalisée ou universelle ? A qui de rationalise, on désaccorde. Forcément. Elle est un langage l’interprète ou du compositeur revient le plus grand mérite? Le unique que tout le monde perçoit. Pourquoi devrait-on la niveau de création est-il égal durant l’interprétation et au cours traduire ? Feu Harraps, feu Duden, feu Collins. Bach, lui, c’est de la composition ? un classique, une langue vivante comprise à Paris comme à Nancy Huston dresse une partition où musiciens et auditeurs se Tokyo, sans dictionnaire. retrouvent. Claveciniste elle-même et linguiste de formation, Et pourtant. Il est des livres que l’on aime malgré soi. Par elle transpose ce langage universel avec beaucoup de justesse. exemple : « Les Variations Goldberg ». Avec un titre comme A la lecture, on ne peut s’empêcher d’écouter la musique de ce ça, ça partait bien. Le culot. Nancy Huston se prendrait-elle qu’on est en train de déchiffrer. Faisons le test. Glenn Gould, pour Bach...Tant pis, elle l’aura cherché. Je le prends et elle va enregistrement de 1955 à New York. Nancy Huston, «Variatio voir ce qu’elle va voir, l’arriviste ! Trente et un petits chapitres I ». Contre-chant de la partition ou dissonances? La surprise numérotés sur 250 pages, intitulées comme par hasard sera préservée en ces lignes : ne brisons pas l’universalité du «Variatio». On se fout de moi, tout ça va mal se terminer. langage musical. Il faut l’entendre, le vivre, pas le lire. Allez, allez...Première page. L’ « Aria », c’est le narrateur : ►Juliette

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Romancière canadienne, Nancy Huston est née en 1953 à Calgary et vit entre Paris et le Berry. Après des études aux Etats-Unis, elle arrive à Paris et prend part aux manifestations étudiantes de Mai 68. Durant ses années d’étude à l’EHESS, elle s’intéresse surtout au problème de la langue et prépare un doctorat sous la direction de Roland Barthes (Dire et interdire: éléments de jurologie, 1980). Elle suit le séminaire de Jacques Lacan, et participe au lancement du journal féministe « Histoires d’elles». Après la mort de Barthes, elle se détache peu à peu du raisonnement structuraliste et psychanalytique, et publie « les variations Goldberg », son premier roman, en 1981. Attachée à l’essai plus qu’au roman, elle qualifie ses « variations » de « petit truc d’été ». Elle s’inscrit en faux contre le mouvement nihiliste et parle du désespoir comme d’un luxe de nantis, fustige les « enfants de Schopenhauer », le père du néant. Nancy Huston a notamment publié «Mosaïque de la pornographie», «Histoire d’Omaya», «Tombeau de Romain Gary», «L’Empreinte de l’ange», «Dolce Agonia», «Professeurs de désespoir». « les variations Goldberg », Nancy Huston, édition du Seuil, coll Babel 250p.

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Théâtre

Danton est mort, vive le theatre !

L

a Révolution, de loin, ça ressemble à une grande machine lancée sur les rails de l’Histoire. On a pris la Bastille, on a accroché des têtes en haut des piques, puis on a guillotiné le roi qui l’avait bien mérité, on s’est habillés en rouge et on ne s’est pas arrêtés de gueuler. Et puis finalement, tout semble s’être mis en place, l’idéologie, le politique, bien rangés, comme par magie. Rien de tel que la littérature alors pour rendre cela plus vivant, plus humain, plus bordélique.

Rien de tel que le théâtre pour nous faire toucher du bout des doigts le destin unique de ces hommes qui voulaient changer le monde à coups de guillotine. Et enfin rien de tel que la troupe de Jean-François Sivadier pour nous entraîner dans ce que le théâtre a de plus mordant. Georg Büchner écrit La mort de Danton, il vient alors d’avoir tout juste 22 ans. Cette pièce est d’une vitalité inouïe, les mots, les phrases se succèdent dans une exaltation, une ferveur presque religieuse. Tout semble être prononcé pour la première fois : les mots ont retrouvé leur pouvoir originel, ils deviennent à nouveau de la pensée en acte. D’un mot, on chante l’amour, on proclame la toute puissance de l’art mais d’un mot aussi, on tranche une tête. La vie insuffle son énergie désespérée à ces tout jeunes hommes qui ont pris part à la Révolution.

«La Révolution est comme Saturne, elle dévore ses propres enfants» En 1794, Danton, Camille Desmoulins, Hérault de Séchelles, Lacroix, Philippeau apprennent qu’ils sont convoqués devant le Tribunal révolutionnaire, accusés de haute trahison par les membres du Comité de Salut Public, avec à leur tête Saint-Just et Robespierre. C’est ce dernier qui les entraîne à l’échafaud, avant d’y être conduit lui-même quatre mois plus tard. Commence alors un long doute sur l’intégrité de cette lutte contre les privilèges qui se noie peu à peu dans un vaste bain de sang. Le peuple est une girouette dans le vent qui gronde et qui tourbillonne, il se retourne petit à petit contre ceux qu’il adulait quelques semaines auparavant. Saint-Just accepte et se soumet à la terrible loi de l’Histoire : «Les pas de l’humanité sont lents, on ne peut les compter que par siècles, derrière chacun s’élèvent les tombeaux des générations»,

mais Danton la questionne et la vide de son sens, à quoi bon changer le monde si c’est pour l’éviscérer, lui enlever toute sa substance? Que faire de cette vieille carcasse poussiéreuse, une fois qu’on en a vidé les tripes, qu’on a gratté jusqu’à l’os traquant le moindre lambeau de vie? Cette folie dévastatrice s’éternise et semble avoir oublié qu’il faut reconstruire sur ces décombres. Büchner prend le parti de nous montrer ce qu’on ne lit pas dans les livres, les déchirures et les doutes, érodés par Page 34

l’Histoire. Au contraire de l’idéalisme qui dominait le théâtre allemand à l’époque, l’auteur nous donne à voir des hommes, pas des héros, des hommes, ces pantins perdus qui tentent de s’accrocher, de résister, d’imposer leur empreinte dans la tornade de la Révolution. Il s’agit là d’une véritable mise en scène de la déréliction, de ce sentiment de la créature abandonnée : «Le néant s’est suicidé, la création est sa blessure, nous sommes ses gouttes de sang, le monde est la tombe où il pourrit».

Il n’y a plus de Dieu, le peuple prend sa place, élève certains hommes, les sacrifie ensuite.

Mais,

Danton, tout cela sent trop la ; l’absurde est trop palpable laisse prendre au jeu. C’est comme

pour

mascarade, la comédie pour que l’on se

un spectacle de marionnettes où les ficelles seraient trop visibles, on en rit mais on s’insurge aussi, on aurait voulu plus de tragique, un peu plus d’illusion pour qu’on puisse y croire encore. Danton est lucide, trop sûrement, il sait que «la vie est une putain», qu’ «elle fornique avec tout le monde», il est désabusé et il a compris depuis longtemps que cette folie de la purification, que ce désir débridé de faire table rase le raflerait lui aussi. Mais La mort de Danton ne se résume pas à la querelle entre un Robespierre vertueux et sûr de lui et un Danton désinvolte et insoumis, c’est toute une réflexion sur la vie, la mort, l’absurdité d’une lutte qui détruit ce qu’elle engendre, c’est aussi une réflexion sur la création et l’art. C’est un théâtre total, un théâtre qui questionne l’existence autant que l’art sans doute parce que l’on ne peut pas penser l’une sans l’autre.

L’art est le seul moyen de rendre la réalité digne d’intérêt, de lui accorder la moindre valeur, mais aussi de la rendre soutenable. Quand Danton et ses acolytes passent leur dernière nuit dans un cachot, en attendant la mort, on ne leur apporte pas la Bible mais de la littérature, elle seule a le pouvoir de donner un sens à ce qui nous dépasse, la mort. Comme une mise en abyme, la pièce de théâtre de Büchner éclaire aussi nos vies parce qu’elle en questionne l’absurdité. C’est en cela qu’elle ne se résume pas à une simple peinture sociale mais se hisse bien au rang d’œuvre de littérature. La mort de Danton, c’est un cri à la fois déchirant et lucide de l’homme devant sa fin. Elle est pour lui inconcevable: «Cette proposition maudite : Quelque chose ne peut pas devenir rien ! Et je suis quelque chose, voilà la misère !».

Et si encore on pouvait se débattre... Il faut se contenter de voler quelques instants à la vie, à ce néant délimité. C’est ce que fait Danton, au moment d’être guillotiné sur l’échafaud: d’un geste de la main, il interrompt le bourreau juste avant qu’il ne l’exécute. Ces deux secondes gagnées, épargnées, hors du temps et de l’espace, ces deux secondes inutiles, qui ne sont que le dernier sursaut de la vie devant l’imminence du néant, sont finalement la plus grande liberté que l’homme pourra jamais conquérir. ►Fiona

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Théâtre

Mercredi 11 Janvier, à la MC2 de Grenoble. Au programme: La mort de Danton, mise en scène de Jean-François Sivadier.

On s’installe dans la salle, et malgré le bourdonnement d’usage, on ne peut s’empêcher d’être intrigué, intimidé presque, par ce personnage sur scène qui mange ; il dérange notre intimité de spectateurs d’avant-spectacle. Il n’a pas l’air de faire beaucoup cas de notre présence et il n’a pas l’air de jouer non plus, il est là, quoi. Il y a beaucoup de va-et-vient sur la scène, les acteurs se promènent, ils ont l’air occupés ou nonchalants. Les lumières se tamisent légèrement, et les acteurs se regroupent sur le devant de la scène, timidement d’abord, puis avec de plus en plus d’assurance, ils s’adressent à nous avec des phrases qui commencent toutes par «Imaginez si…», ces propositions sont plus ou moins farfelues, plus ou moins humoristiques, plus ou moins philosophiques. Sans qu’on ne s’en aperçoive, on se laisse glisser hors de la réalité, entraîner dans l’imaginaire. Sans nous bousculer, ce sont eux qui viennent nous chercher. On est sur le point d’être projetés dans le tourbillon qui va prendre place sur scène, dans la tourmente d’idées, dans la tornade de mots et d’enthousiasme auxquels les brillants acteurs de cette troupe vont s’adonner. C’est en effet, un spectacle de haut vol qui prend place sur la scène, tant du point de vue du texte que sur celui de la performance des acteurs ou encore celui de la mise en scène. Pour accompagner cette exaltation, il fallait une mise en scène rythmée, audacieuse, et Jean-François Sivadier a réussi. Toute la pièce se déroule à la cadence de panneaux que l’on peut tourner, emboîter, démonter, il en fait la façade d’une ruelle, le mur d’une prison, l’échafaud d’une guillotine. L’espace se dessine, se modèle comme de la terre glaise, peut se transformer à l’infini. Les acteurs, quant à eux, sont animés d’une ardeur collective, ils incarnent leur personnage à la perfection et surtout, surtout ils s’amusent. Comme la Révolution qui ressemble de plus en plus à un spectacle de marionnettes, le théâtre apparaît ici comme un jeu, un jeu où, ayant atteint une telle virtuosité, on peut prendre certaines libertés, s’adresser directement au public, leur demander si eux aussi ils sentent cette tension sexuelle dans la salle (parce qu’au fond nous ne sommes pas grand-chose de plus que des animaux) sans que jamais, l’illusion ne s’effondre. Quoi qu’il se passe, quoi qu’il se dise, ce sont toujours Robespierre, Danton, Camille Desmoulins et sa Lucile, ou encore Saint-Just qui nous parlent et nous racontent leur histoire. Plus de deux heures plus tard, les lumières se rallument et il est difficile de se rappeler où on est, que nous ne sommes que des spectateurs et que cela n’était finalement qu’une pièce. On en sort à peine qu’on en redemande déjà. Danton n’est pas mort ce soir, il n’a jamais été plus vivant, je n’avais jamais assisté à une pièce qui anime avec une telle fougue ce qu’elle touche. C’est la première fois que j’ai ressenti ce qu’Artaud recherche au théâtre: «cette espèce de morsure concrète que comporte toute sensation vraie», c’était une des expériences artistiques les plus marquantes de ma courte expérience, longue vie au théâtre. ►Fiona Janier ◄ II 3 UNE CHAMBRE. Danton, Camille, Lucile. CAMILLE. Je vous le dis, s’ils ne reçoivent pas tout en copies grossières, classées en « théâtres », « concerts » et « expositions », ils n’auront pour ces choses ni yeux ni oreilles. Qu’on sculpte une marionnette dont on voit pendre la corde avec laquelle on la secoue et dont les articulations couinent à chaque pas en pentamètres iambiques – quel caractère, quelle cohérence ! Qu’on prenne le plus petit senti¬ment, une sentence, une idée et qu’on l’habille d’une veste et d’une culotte, qu’on lui fabrique des mains et des pieds, lui colore le visage et le fasse se tourmenter trois actes durant jusqu’à ce qu’enfin il se marie ou se tire dessus – quel idéal ! Qu’on racle un opéra imitant l’envol et la chute dans l’âme humaine comme un sifflet à eau le rossignol – ah quel art! Sortez les gens du théâtre et asseyez-les dans la rue – oh quelle pitoyable réalité ! Ils oublient leur Bon Dieu pour ses mauvais copistes. De la création, ardente, écumante et lumineuse, qui se réenfante à chaque instant, en eux et autour d’eux, ils n’entendent ni ne voient rien. Ils vont au théâtre, lisent des poèmes et des romans, font des grimaces d’après les figures qu’ils y trouvent et disent des créatures de Dieu : quelle vulgarité ! Les Grecs savaient ce qu’ils disaient quand ils racontaient que la statue de Pygmalion était certes devenue vivante mais qu’elle n’avait pas eu d’enfants. DANTON. Et les artistes traitent la nature comme David, qui dessinait froidement les victimes

de Septembre pendant qu’on les jetait dans la rue depuis la prison de la Force et qui disait : «Je saisis au vol les dernières convulsions de la vie chez ces scélérats. » Danton est appelé au dehors. CAMILLE. Que dis-tu, Lucile ? LUCILE. Rien, j’aime tant te regarder parler. CAMILLE. Et tu m’écoutes ? LUCILE. Oh, bien sûr. CAMILLE. Ai-je raison ? Sais-tu au moins ce que j’ai dit ? LUCILE. Non, vraiment pas. Danton revient. CAMILLE. Qu’as-tu ? DANTON. Le Comité de Salut Public a décidé mon arrestation. On vient de m’avertir et de m’offrir un asile. Ils veulent ma tête, soit. J’en ai assez de leurs bricolages. Qu’ils la prennent. Qu’est-ce que ça fait ? Je saurai mourir avec courage ; c’est plus facile que de vivre. CAMILLE. Danton, il est encore temps ! DANTON. Impossible – mais je n’aurais pas pensé CAMILLE. Ton inertie ! DANTON. Je ne suis pas inerte, je suis fatigué. La plante des pieds me brûle. CAMILLE. Où vas-tu ? DANTON. Ah, celui qui le saurait ! CAMILLE. Sérieusement, Où ? DANTON. Me promener, mon garçon, me promener. Il sort. LUCILE. Ah Camille ! CAMILLE. Calme-toi, chère enfant. LUCILE. Quand je pense que cette tête, ils vont... ! Mon Camille ! C’est absurde, dis, je suis folle ?

CAMILLE. Calme-toi, Danton et moi, ce n’est pas la même chose. LUCILE. La terre est vaste et il y a plein de choses dessus, pourquoi justement celle-ci ? Qui voudrait me la prendre ? Ce serait cruel. Qu’estce qu’ils veulent en faire ? CAMILLE. Je te le répète, tu peux rester calme. Hier j’ai parlé à Robespierre, il a été amical. Nos rapports sont un peu tendus, c’est vrai, des avis différents, rien d’autre ! LUCILE. Va le trouver ! CAMILLE. Nous étions sur le même banc à l’école. Il était toujours sombre et isolé. J’étais le seul à aller le trouver et parfois je le faisais rire. Il m’a toujours témoigné un grand attachement. J’y vais. LUCILE. Si vite, mon ami ? Va ! Viens ! Seulement cela – elle l’embrasse – et cela ! Va ! Va ! Camille sort. C’est une époque méchante. C’est comme ça. Qu’est-ce qu’on y peut ? Il faut s’en arranger. Elle chante. Les adieux, les adieux, les adieux Qui donc a inventé les adieux ? Pourquoi est-ce justement cela qui me vient en tête ? Ce n’est pas bien que ça trouve son chemin tout seul. Quand il est sorti, il m’a semblé qu’il ne pourrait plus revenir, qu’il devrait s’éloigner toujours plus loin de moi, toujours plus loin. Comme cette chambre est vide, les fenêtres sont grand ouvertes, comme si un mort y avait reposé. Je n’y tiens plus, ici. Elle sort.

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Littérature Jeunesse Les livres pour enfants

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idées. Il faudrait revenir à Sartre qui, dans Qu’est-ce que la littérature?, écrivait: «l’écrivain a choisi de dévoiler le monde litterature bordel et singulièrement l’homme aux autres hommes pour que ceux-ci prennent en face de l’objet mis à nu leur entière responsabilité». l n’y a pas si longtemps, j’étais dans une librairie, C’est bien de cela qu’il est question ici, de cet «objet mis à nu» et je me suis arrêtée au rayon jeunesse. Je suis par l’auteur, afin de le livrer aux jeunes lecteurs. tombée sur un album intitulé L’île, écrit et illustré Les termes de «littérature de jeunesse» ou de «littérature par un auteur suisse émigré en Australie, Armin Greder. Face pour enfants» sont maintenant couramment employés pour aux illustrations si sombres et si violentes, face à cette histoire qualifier ces albums imagés pour les plus jeunes, et souvent d’un étranger échoué sur une île, qui doit supporter le rejet des très jeunes lecteurs. En effet, il n’est jamais trop tôt pour lire, et habitants et qui finalement se suicide, je me suis demandée universitaires et professeurs de lettres se penchent depuis peu sur comment on pouvait offrir ce livre à un enfant. Cela revient en l’étude de cette forme particulière de littérature. De manière qui fait à penser qu’un enfant n’est pas capable de se confronter à peut sembler précoce, l’enfant peut ainsi se créer une première certaines réalités, et de se poser les bonnes «culture littéraire» en parcourant les textes questions avec assez de recul… Si, c’est De manière qui peut sembler illustrés. Je ne parle pas ici de Martine à possible, et c’est d’ailleurs ce que cherchent précoce, l’enfant peut se créer la plage ou du Petit Chaperon rouge, mais à provoquer les livres de jeunesse. une première «culture littéraire». de textes souvent très poétiques, parfois plus graves, qui amènent le jeune lecteur à «Pourquoi s’imaginer que les réfléchir, à son niveau de compréhension, et à se poser toujours enfants sont des petits imbéciles ! Ils peuvent très bien plus de questions. comprendre les choses… Il faut toujours mettre les enfants Le but n’est pas d’asséner une morale aux enfants, au-dessus de leur niveau. Ne pas les rapetisser. L’essentiel mais de leur proposer une histoire rappelant certaines valeurs est de lire des livres où il y a des mots que l’on ne connaît connues et communes, et, par construction, de leur en faire pas, pour que le mystère du vocabulaire agisse», rappelle partager de nouvelles. Ces valeurs, ou thèmes, abordés Tomi Ungerer, un auteur et illustrateur français majeur de la semblent peut-être un peu simplistes, mais ils sont en réalité littérature de jeunesse (voir l’encadré). L’enfant en lisant, même livrés comme «bruts» aux lecteurs, ce qui permet de laisser libre s’il ne comprend pas toujours tous les mots, se construit un cours à l’interprétation de chacun. On univers textuel particulier, fait l’apprentissage d’un vocabulaire peut citer pour exemple le livre, très écrit. Pourquoi considérer l’enfant comme un être dépourvu connu des lecteurs de livres pour d’intelligence ? Certes, il ne verra pas une histoire de la même enfants, de Léo Lionni, intitulé Petitfaçon qu’un adulte. Mais, en lui donnant l’opportunité de se bleu et Petit-jaune, et paru en 1970. confronter à un texte appelant à son intelligence, on lui permet C’est l’histoire de deux taches de de réagir, et non plus de rester passif devant le livre. Car c’est la peinture, l’une bleue, l’autre jaune notion d’échange qui est au cœur de la littérature de jeunesse: qui en s’embrassant mélangent échange avec les adultes, mais aussi échange entre le livre luileur couleur, et perdent ainsi leur même, l’enfant et son monde propre. identité. Le schéma narratif est Les textes de littérature de jeunesse ne sont pas un d’une simplicité extrême, mais auprétexte mais un moyen de faire penser l’enfant, de lui donner delà, on retrouve des axes de lectures multiples : la tolérance, à penser. En écrivant cela, on se situe déjà dans une perspective la peur de l’abandon, le racisme ou encore la recherche d’une philosophique. Ces livres sont porteurs d’un sens qui nous identité perdue. parle, qui nous interroge dans notre existence. Ils nous offrent Certains soutiendront, à ce stade encore, que cette un point de vue sur le monde, ils nous permettent de réfléchir littérature n’est pas sérieuse, puisqu’elle s’adresse, par aux valeurs. Finalement, ils s’adressent à nous sous forme définition, à des lecteurs peu sérieux, les enfants. Pourtant, d’idées, et pour toutes ces raisons ces textes nous permettent quelques auteurs «classiques» se sont essayés à cette écriture «d’entrer en dialogue avec eux». Il suffit de regarder plus si particulière. C’est le cas, par exemple, d’Umberto Eco qui a précisément les thèmes abordés par certains livres. Prenons par écrit avec l’illustrateur Eugenio Carmi l’album intitulé Les Trois exemple Loulou de Jean-Luc Fromental et Grégoire Solotareff, Cosmonautes : trois cosmonautes qui raconte l’histoire d’un loup qui peine à s’intégrer dans américain, russe et chinois font sa société. Ils définissent ainsi leur la course pour arriver sur Mars. livre : c’est «l’histoire de la raison Ils arrivent en même temps et triomphant de l’instinct. Dépasser manquent de se déclarer la guerre. ses pulsions archaïques, surmonter sa violence, la canaliser vers des buts A moins qu’ils ne se liguent plutôt contre le premier Martien aperçu, plus élevés. Apprendre à vivre dans si différent. Encore une histoire la société de l’autre. Viser l’harmonie. C’est l’expérience que fait notre jeune de tolérance, me direz-vous… En loup au fil d’une aventure qui évite effet, mais si bien écrite! Si l’on soigneusement le prêchi-prêcha et la y réfléchit bien, le lecteur adulte morosité». recherche moins dans ses lectures On pourra objecter que ces textes des schémas narratifs extrêmement ne sont pas à proprement parler des textes philosophiques compliqués, que de beaux textes, avec une force particulière, une puisqu’ils se présentent sous la forme d’une histoire. Plus écriture propre à l’auteur. «Un pasteur marié d’un petit pays du près de nous, des écrivains engagés comme Albert Camus ou Jura recueille chez lui la jeune Gertrude, aveugle de naissance. Jean Paul Sartre se sont servis du récit pour faire passer leurs Pendant plusieurs années, le pasteur fait au mieux pour élever

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de la


Littérature Jeunesse cette pauvre jeune fille. Jusqu’au jour où il comprend qu’il est amoureux d’elle». Cette trame n’est pas celle d’un livre pour enfants, mais bien celle de La Symphonie pastorale d’André Gide. On pourrait s’attarder plus sur l’écriture en elle-même, mais aussi sur les illustrations. Car les albums pour enfants sont un des rares genres littéraires où dessin et écriture forment un ensemble indissociable. Ainsi, certaines illustrations sont des œuvres à part entière. Je pense ici au travail que réalise l’auteur et illustratrice Nadja, et en particulier à son livre, Chien Bleu: «elle entendit de drôles de craquements tout près d’elle. Elle se mit à courir mais les bruits se rapprochèrent. Il faisait sombre, elle ne voyait pas les pierres sur le chemin et buta contre l’une d’elles. Elle tomba de tout son long. Terrifiée, elle vit une immense silhouette se précipiter sur elle. Lorsque l’animal fut tout près, Charlotte poussa un cri de surprise : c’était Chien Bleu, qui l’avait suivie à la trace et retrouvée dans la forêt ! Elle l’enlaça de toute ses forces». Parfois, les auteurs de

livres de jeunesse sont d’abord des illustrateurs, et le texte ne fait qu’accompagner les images. Pourtant, cela n’enlève rien à la poésie des ouvrages, et les albums de Tomi Ungerer sont là pour le rappeler, comme par exemple Les Trois Brigands, livre culte de la littérature jeunesse, mêlant la fantaisie et l’absurde.

Ce n’est pas avec nostalgie que j’évoque ces livres, mais avec un réel intérêt, persuadée que leur lecture par des enfants ne peut qu’ouvrir un nouveau champ des possibles, et ainsi provoquer une réflexion, certes précoce, mais réellement constructive, à un âge où l’enfant reste quelque peu «modelé» par son univers proche. Et puis les livres pour enfants, c’est de la littérature, bordel ! Bibliographie sélective (très sélective): - Maurice Sendak, Max et les maximonstres, L’école des Loisirs, 1967. - Tomi Ungerer : Les trois brigands, L’école des Loisirs, 1968. Le géant de Zéralda, L’école des Loisirs, 1971. - Léo Lionni, Petit-bleu et Petit-jaune, L’école des Loisirs, 1971. - Grégoire Solotareff : Ne m’appelez plus jamais « mon petit lapin » !, L’école des Loisirs, 1987. Loulou, L’école des Loisirs, 1989. Mathieu, L’école des Loisirs, 1990. Moi, fifi…, L’école des Loisirs, 1992. - Nadja : Chien bleu, L’école des Loisirs, 1989. L’enfant des sables, L’école des Loisirs, 1992. - Armin Greder, L’île, Compagnie Créative, 2005. ►Mara

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Tomi Ungerer Né le 28 novembre 1931 à Strasbourg, Tomi Ungerer est un humaniste engagé. Dessinateur, auteur, sculpteur, cet Alsacien à la double culture franco-allemande s‘est d‘abord fait connaître en Amérique, en Angleterre, en Allemagne et en Suisse avant que les Français ne l’adoptent. Au cours de sa carrière débutée à New York en 1957, il n’a cessé jusqu’à aujourd’hui de laisser libre cours à sa créativité ; cent quarante livres, édités dans une vingtaine de pays, témoignent de cette intense productivité artistique. Ses livres pour les enfants, comme Les Trois Brigands, The Mellops, Rufus, Le Géant de Zéralda, La Grosse Bête de Monsieur Racine, réalisés au cours des années 60 et 70, sont devenus des classiques du genre où se mêlent la fantaisie et l’absurde. Mais Tomi Ungerer reste avant tout un grand dessinateur satirique. Les «cartoons» de The Underground Sketchbook, The Party, Babylon, Rigor Mortis et Symptomatics critiquent avec férocité la société contemporaine, les problèmes du couple, les injustices sociales, la vie politique. Das Grosse Liederbuch, qui demeure son plus grand succès en librairie à ce jour, est un recueil de chansons populaires allemandes paru en 1975 et illustré de dessins romantiques inspirés des paysages et des scènes d’Alsace. La création publicitaire constitue également un aspect important de son œuvre : des campagnes prestigieuses comme celles qu’il a réalisées dans les années 60 pour le quotidien The New York Times ou les spectacles de Broadway, et les années 70 pour les conserves Bonduelle ou l’entreprise Nixdorf ont obtenu un vif succès à New York ou en Allemagne. Après avoir été reconnu par de multiples récompenses internationales, son parcours a été couronné en 1995 par le Grand Prix National des Arts Graphiques, décerné par le ministère de la culture en France et en 1998 par le Prix Hans Christian Andersen, la plus haute distinction mondiale du livre de jeunesse. Tomi Ungerer a jusqu’à ce jour publié plus de 140 ouvrages, près de 500 affiches et des milliers de dessins. « Du livre pour enfants à la satire ou à la publicité, du dessin érotique au dessin d’observation, l’ampleur et la diversité de l’oeuvre graphique d’un artiste au talent foisonnant, mais d’une profonde cohérence. »

Thérèse Willer, Conservateur de la collection Ungerer

„Kunstkritiker sind Spezialisten, die haben Normen, das sind Mitmacher. Ich bin ein Zerstörer, ich gehe gegen die Mode.“ [Les historiens d’art sont des spécialistes, qui ont des normes, qui suivent la mode. Moi je suis un destructeur, je vais

contre la mode.]

Tomi Ungerer

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ça n’engage que moi

J

e hoche la tête. Bien entendu, aligner des références érudites, aussi perspicaces soient-elles sur un ton vif et alerte n’est pas preuve de Haute Littérature. En aucun cas cela ne peut se contenter d’être… au risque de badinage ou autre poésie bourgeoise sans intérêt, etc. Pour autant, est ce un délit littéraire? Voilà la question qui me taraude ; aisje aimé Weyergans parce qu’il m’a titillé, amusé, réjoui… ou pour son sens littéraire… Ais-je été coupable ? J’ose répondre non. Oui, l’écriture de Weyergans est bel et bien ponctuée de références à des intellectuels de toutes sortes, peintres, écrivains, modernes, anciens mais aussi de sexe et d’érotisme comme leitmotiv et tout cela lié par un égocentrisme à la hauteur de celui de Woody Allen de qui il se rapproche assez aisément, tout du moins si l’on se met à lire Trois jours chez ma mère à toute vitesse et avec l’intonation s’il vous plait ! On y retrouve le même amour pour Freud et le même regard

fasciné porté sur ses propres névroses… Agaçant… tout dépend. Expliquer en long en large et en travers que l’on n’arrive pas à écrire un livre, de la même façon que l’on ne se décide pas à aller passer trois jours chez sa mère ne donne pas de la profondeur à l’ouvrage… Les multiples personnalités de l’auteur en autant de personnages et d’histoires différentes qui se juxtaposent ou s’imbriquent les unes aux autres non plus. Alors quoi ? La qualité de l’ouvrage ne vient pas de son côté ludique, non, ce qui fait aimer Weyergans c’est la justesse de ses mots, la justesse de ses phrases, de ses constructions. Il y a un vrai rythme dans Weyergans, des mots qui tombent, un sens de la phrase, l’harmonie des sons. La limpidité du roman n’est pas faite de simplicité, bien au contraire, elle fait sens, et c’est ce qui nous emporte. Tous ces éléments qui déplaisent tant à certains auraient pu être utilisés par un homme ne sachant pas écrire, je vous

et

Weyergans

J

« mais tu ne comprends donc pas ? il ose l’ironie sur lui-même, et avec quelle lucidité, quel courage ! » bâillements. « Mieux que personne, François Weyergans mêle la profondeur et l’humour, l’émotion et le rire, dans ce roman qui affirme avec force les pouvoirs de la littérature. » pas mieux. je m’y suis rudement emmerdé. pourquoi ? parce que c’est de la littérature inoffensive, bénigne. Loin des tripes, le miroir. (mettez un miroir sur un miroir, oh ! , une mise en abîme…en voilà une idée…). et puis cette écriture pas poreuse, douce, sans heurts. Si, quelques fois on se surprend à quelques trouvailles de mise en page. c’est dire. Page 38

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une

n’abîme rien

tous

non. ce que je sais, c’est qu’il ne me touche pas. il me caresse ! de bout en bout. pire : il s’érige en romancier, à écrire un roman sur lui-même, doté d’une pseudo trouvaille qui est une mise en abîme « géniââââââle ».

Burloux ◄

mise en abyme qui

contre

e ne sais pas qui est François Weyergans. Sauf à dire que comme la plupart des Goncourisés, il est « dans le milieu », comme il se doit. mais là n’est pas le propos, ce serait d’une bêtise crasse.

saisissent les perches tendues par l’auteur lui-même, qu’il est agréable de plonger dans Weyergans, faisant fi de tout préjugé, tenter de sentir ce souffle, moderne et savant, porté par les mots, oui les mots s’il vous plait. ►Johana

Weyergans, envers

assure le résultat aurait été bien différent. Je vous en prie arrêtez de confondre Weyergans avec Dan Brown, il n’a pas inventé une recette il a écrit un roman. Vous l’aurez compris, j’ai entendu un nombre de critiques impressionnant concernant ce livre, hormis les éloges des jurés du Goncourt, (voix qui somme toutes ne sont pas non plus signes de qualité littéraire,) il m’a été difficile de trouver des lecteurs ayant aimé le livre sans y ajouter un «mais» et ceci dans le meilleur des cas. Entre autres critiques, le nombrilisme, l’élitisme ou la comparaison avec la nouvelle littérature pseudo-éroticomoderno-révolutionnaire en fait juste commerciale. Entre ces bataillons de hurleurs qui

Comme si le bourgeois mal dans sa peau se satisfaisait d’être un écrivant. au moins, c’est de la littérature échoteuse (égoteuse) de la masturbation autobiographique d’aujourd’hui. Bien sûr que toute littérature porte la médiation de soi. mais là, c’est d’une indolente tiédeur… « mais ce sont les coulisses de la création, ce livre, tu comprends, c’est comme un témoignage du manque d’inspiration. c’est d’une violence ». insipide. bavarde. délayée. auto-dérisoire. Voilà exactement le roman consensuel d’aujourd’hui : on ne brusque surtout pas le langage, on est banal, et bien sûr, on s’égocentre, mais attention, avec ironie. Sans doute ça à du lui faire du bien, quand le brave se pavanait sur tous les plateaux télés, jubilant « maintenant on sait qui je suis ». c’est donc ça, il écrit pour être lu. mais n’est ce pas affligeant de banalité que de se raconter, qui plus est que l’écrivain qui raconte sa douleur face à la page blanche, et puis qu’il aimerait passer du temps avec sa maman, et puis qu’il n’arrive pas à écrire (ah, ça, il l’a pas déjà dit ?), et puis qu’il est cultivé, bourgeois, apathique, et sa sœur à une

Volvo. attention, sont même présentes des choses du sexe. c’est sale, un peu, parfois, voire. Il est divertissant, Weyergans. bref. qu’il soit publié chez Grasset, bien. mais qu’on lui décerne un Goncourt ! oui c’est rigolo, oui c’est correctement écrit, oui l’idée est amusante, même si pas originale. mais quand on sait les centaines de nouveaux romans à chaque rentrée littéraire…les traces de Weyergans se perdent vites. où est la rupture. est ce que c’est ça la norme social de l’usage des mots, l’innocuité ? c’est reléguer la littérature à l’édulcoré, à l’inodore, à la disparition. « mais ne comprends tu pas que c’est ça, la littérature, la fragilité, la vanité ? Weyergans, c’est une interrogation sur le Je pris dans la piège de la précarité de l’être-au-monde, c’est ce souffle, moderne et savant, porté par les mots… ». d’acc ord, on ne peut pas juger la littérature. on peut juste juger les émotions qu’elle nous procure. Trois jours chez ma mère…la littérature éphémère, tranquille : sans danger. Weyergans, une caresse quand on voudrait de la littératurefoudre. bref, un livre parfait à ranger dans une bibliothèque, alphabétiquement ordonnée. ►Hugo

Latreille ◄


Le Courrier des Lecteurs

Le problème du Mois

Tout d’abord, un grand merci pour votre journal, c’est avec une grande joie que je le reçois chaque semestre, avant j’étais abonné au journal de Mickey, c’était bien aussi, j’étais content aussi de le recevoir mais c’est quand même pas pareil, enfin, je m’égare (et vous l‘aurez sans doute remarqué, j’ai tendance à faire des phrases un peu longues, veuillez m’en excuser, je ferai attention à ce que cela ne se reproduise pas de sitôt, vous pouvez compter sur moi, ah ça pour sûr que je ferai attention…). En passant chez le marchand de journaux, je me suis fait un petit cadeau, pas que je l’avais mérité, mais j’ai craqué, je me suis acheté le numéro un de la collection «Vous aussi devenez écrivain», alors je m’y suis mis hier, après le goûter. Je vous donnerai des nouvelles dès que j’aurai gribouillé quelques pages, En attendant, bonne continuation.

Marcel P.

Ecrivain en herbe, je tente d’écrire un livre, j’ai presque trouvé le titre (ça serait quelque chose comme le scientifique ou le magicien…) mais le problème, c’est que plus je me relis, plus je trouve cela très mauvais (la dernière fois j’ai vomi). Donc j’ai voulu le réécrire, j’ai eu la faiblesse de le faire lire à mon éditeur qui lui est enchanté, il est sûr de s’en mettre plein les poches. En tant qu’artiste à part entière, ma conscience me torture, je me sens piteux quand je me lève et déprimé quand je me couche, j’ai perdu l’appétit et je ne suis pas très fier de moi, que feriez-vous à ma place ? Bien à vous,

Paolo C.

Je jetais un coup d’œil sur la Terre quand je suis tombé sur votre revue et je profite de l’espace qui nous est imparti, à nous lecteurs, pour enfin vous révéler la vérité. Tout le monde connaît notre histoire, qui est devenue le symbole de l’amour parfait. Et pourtant depuis, nous aussi on a eu nos petits soucis, on a dit des choses qu’on ne pensait pas, qu’on a regretté ensuite, les mots ont dépassé la pensée comme on dit chez vous. Alors, on a dû faire des concessions comme dans tous les couples, mais ça ne lui a pas suffi. Juliette en voulait toujours plus. On n’était pas là depuis trois semaines qu’elle faisait déjà les yeux doux à Saint-Pierre, puis elle est passée à la vitesse supérieure, une vraie maladie, il les lui fallait tous. A mon grand dam, ses préférés, ce sont les militaires et on ne peut pas vraiment dire qu’il n’y ait jamais pénurie ici. Et merci pour le XXème siècle, belle contribution ! Je sais vous devez être déçus, Juliette est une traînée, j’ai mis du temps à l’accepter, c’est à votre tour aujourd’hui.

Roméo, lucide et pacifiste.

J’ai beau lire, lire et lire encore, je reste sur ma faim, n’y a-t-il de vrais hommes qu’en Grèce Ancienne ? Où sont donc passés nos mâles valeureux ? Je regarde autour de moi et il n’y a vraiment pas de quoi se pâmer, tout ce que je vois ce sont des Julien Sorel, des Bel-Ami, des Tintin ou encore des Petit Nicolas…Vous me parlez de Dom Juan ? Laissez-moi rire ! Il n’a de l’étalon que l’apparence, je ne vois aucune fougue, aucune force, aucune noblesse. Thésée, lui, il parcourait les mers, affrontait des monstres, et Hyppolite, mon bel Hyppolite, lui il s’y connaissait en amour, me perdre dans ses yeux, respirer au rythme de son cœur, défaillir sous son souffle chaud,… (soupir lascif). Vous, piètres auteurs ne comprenez décidément rien aux femmes, rendez-nous nos hommes !

Phèdre

Réquisitoire contre les raccourcis hâtifs : Avant d’être frères, nous sommes d’abord et avant tout trois individus très différents et nous voudrions que les gens en prennent conscience. Nous voulons être distingués, nous avons droit à notre individualité ! (C’est vrai que nous aurions pu écrire chacun une lettre mais nos propos étaient sensiblement les mêmes, attention, cela ne signifie en aucun cas que nous n’avons pas de personnalité). Déjà, petits, on était toujours invités chez les mêmes copains, maman nous habillait pareil et les gens se trompaient toujours de prénoms. Ce message est donc un cri désespéré qui reflète une véritable souffrance. Assez ! Nous en avons assez ! Si vous étiez plus nombreux à avoir lu le livre, nous ne serions pas aussi perturbés. Dimitri, Ivan et Aliocha Karamazov

Ca fait un petit moment que ça me turlupine c’te histoire, du haut de mon mont Olympe, je m’permets, M’sieurs Dames, de pousser un gros coup de gueule. Que j’mette tout de suite les choses au clair, Antigone, c’était ma voisine, j’la connaissais bien la p’tite, elle était mignonne, pas futefute, mais butée comme un minotaure. J’étais pigiste à la Gazette du coin à l’époque et ils avaient besoin de quelqu’un pour la rubrique faits divers. J’étais pas clean à l’époque, j’ai pris l’job mais j’l’ai bâclé sur le coin d’une table, à la Taverne de Dionysos, j’avais un peu trop picolé, j’en ai fait une pièce de théâtre, ah, qu’est-ce que je me suis marré ! Alors vous voyez déjà de ce temps-là, c’était pas l’œuvre de l’année, alors faudrait arrêter. Vous comprenez que 2500 ans plus tard j’m’interroge. Mais c’est qui ces types Anouilh et Bauchau, et tous ces minables metteurs en scène qui ont qu’ça à foutre de reprendre mon «œuvre»? Tu parles d’une originalité ! Vingt-cinq siècles et pas de quoi pondre le moindre bouquin ?

Sophocle, président de l’association ARRRDDM (Auteurs Ressassés Rabâchés Remâchés Durant Des Millénaires)

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La muse l’habite

Libido

ergo sum, épisode

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Soudain, un son de corne retentit, rompant le rite ancestral qui allait s’accomplir. La belle, comme manœuvrée par une force souveraine, sortit de la pièce laissant Delannoye interloqué. Débuta alors une marche ondulante, où elle se vit rejointe par une ribambelle de jeunes innocentes entamant des priapées suggestives. Devant ce défilé, la pointe de déception de VDL s’évanouit, pour faire place à de folles espérances, celles d’anges précurseurs de son éducation imminente. Mû par sa curiosité, il se rapprocha pour laisser ses yeux profiter de l’émerveillement qui s’offrait à lui. Par myriades, par kyrielles, que dis-je par pléthores, les beautés s’échappaient de toutes parts pour rejoindre la danse mystérieuse qui devait les conduire vers un destin impérieux. Car oui, mystérieux il l’était, cet essaim ! Leur démarche aérienne les apparentait à quelque fantomatique créature qui peuplait ses cauchemars d’enfant. Mais pourtant, leurs tenues diaphanes, qui, dans cet étrange ballet, rappelaient des robes virginales, les faisaient plus ressembler à des êtres éthérés surgis d’un autre monde, appelant le jeune Victor à les rejoindre pour enfin rencontrer le sort qui devait être le sien. Captivé par ce spectacle, notre héros resta sur place, et avant qu’il ne reprenne ses esprits, les actrices de son fantasme avaient disparu, happées par ce futur en train de lui échapper. Dans l’instant, jaillissant d’une anfractuosité, un jeune page, à la nubilité énigmatique, le saisit par un phallus rendu gourd par la surprise. Vêtu d’un costume originel, il le guida à travers les couloirs interminables de l’endroit. Les majestueuses colonnes de porphyre défilaient tandis que le chemin se faisait de plus en plus sombre, l’éclairage bientôt réduit à d’inquiétantes torchères. A l’issue d’un parcours dans les lacis du manoir, une monumentale porte ornée de ferrures ouvragées. Le page s’effaça, quand, dans un seul instant, un gong résonna, la porte s’ouvrit dans un gémissement plein de promesses. Le tableau foisonnant qui se dévoila alors avait pour acteurs des centaines de protagonistes pénétrés du culte de la déesse Copula. Au fond de la pièce, sur un trône chryséléphantin, la Reine alanguie se repaissait de voir ses courtisans acquis à la cause du stupre. Aux pieds de Delannoye, deux délicieuses créatures, qu’il allait découvrir jumelles, se livraient à un loisir fort délectable. La première, se désaltérant à la source de la seconde, prenait un plaisir mutin à satisfaire sa sœur complice, dont les soupirs étaient autant d’échos à la réussite de cet entretien. Saisissant un phallus d’ébène et de nacre, elle plongea sa compagne au cœur de la jouissance. Sous les coups de boutoir de l’objet, un râle puissant ne tarda pas à se faire entendre, scellant cette passion incestueuse. La dernière image que vit Delannoye fut un baiser langoureux entre les deux Sapho, avant de tourner son attention vers son hôtesse. Levant la tête de son œuvre délicate et buccale, celle-ci en congédia le bénéficiaire et s’adressa à Lord D en ces termes : «Approche toi, jeune ingénu, et écoute la légende de Copula, la déesse qui bientôt sera tienne.» Sur ces mots, une vieille prêtresse à la fesse rebondie et à la mamelle fatiguée jeta une poudre colorée dans une vasque de marbre. Un instant éblouie, l’assistance fut témoin d’un jaillissement de fumée, prélude à l’apparition de formes excentriques se transformant au gré des dires de la Reine. «A l’époque des dieux de la mythologie, des seigneurs de la guerre et des rois de luxure, un pays en plein désordre demandait un héros. Alors survint Copula, une prestigieuse princesse, aux atouts indéniables. Combats, passion, orgasme ! Par ses formes, Copula allait changer la face du monde...» La fumée dissipée, les mots furent trop forts et vainquirent l’éducation très cinquième arrondissement de Victor, qui se dirigea vers sa walkyrie. Celle-ci le conduisit à un palanquin porté par quatre nègres musculeux, qui leur servirait de véhicules licencieux. Leur trajet les mena dans une galerie aux exhalaisons intrigantes qui aiguisèrent la curiosité de notre jeune héros. Soulevant un des pans du riche damas qui recouvrait le palanquin, Delannoye risqua un œil à l’extérieur. Les parois du tunnel offrirent à son esprit le plus saisissant des spectacles : en une exhibition obscène, c’étaient des organes coupables, ceux du sexe et de la débauche, qui s’étalaient. Le jeune innocent tenta de détourner les yeux mais le goût de la luxure était désormais trop fort. Son regard était comme hypnotisé par les formes incongrues qui paraissaient surgir de quelque mer ou jungle : des cavités pareilles à des huîtres ouvertes, des jaillissements comme des troncs, en proie à des grouillements obscurs et dévorants. Ce magma représente en fait, car il est l’œuvre de l’homme et non celui de la nature, vagins et ithyphalles en nombre, rattachés à des bouts d’hommes et de femmes difficilement reconnaissables tant les ouvertures et les proéminences sont encombrées d’un monde de bourreaux. Fentes femelles géantes, à l’intérieur desquelles poussent et se développent des arbres aux fleurs vénéneuses, aux épines acérées, aux racines tentaculaires. Ces sillons ne sont que les antres de serpents enlacés sortant leur tête pour mordre ou s’enfonçant dans les entrailles, ne montrant que leur queue. Des commissures où des diables, des monstres, des bêtes enfoncent des dards énormes, certains comme des pieux qui font éclater, d’autres comme des épées qui coupent, d’autres encore, comme des fouets qui lacèrent. Et que de verges de fer introduites, tels des phallus réels mais transformés en instruments de torture, semblables aux érections phénoménales d’hommes aimés, mais de la grosseur d’une poutre et de la température d’une fournaise. Autour de ces excroissances vengeresses, des femmes réduites à des écartèlements de jambes, projetées dans des positions qui pourraient être celle du plaisir, mais qui sont celles de la souffrance. Autant les vagins sont béants, évidés, autant, avec frénésie, les verges des hommes sont détruites, concassées avec les mêmes instruments, par les mêmes officiants. Tout un monde ailé ou rampant qui, dans ses étirements, concurrence le sexe mâle, et vient le détruire par déglutition et déchiquètement. Epuisé par cet art, Victor Delannoye repoussa le rideau et, toisant sa compagne, il lui fut donné de contempler une scène toute aussi fascinante. (A suivre...) ►Les

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Petits Fripons ◄


La muse l’habite Les Onze mille verges (1907) Tout à coup le prince perçut une rumeur bizarre, on eût dit des pleureuses irlandaises se lamentant sur un mort inconnu. En s’approchant le bruit se modifia, il devint rythmé par des claquements secs comme si un chef d’orchestre fou tapait de son bâton sur son pupitre pendant que l’orchestre jouerait en sourdine. Le prince courut plus vite et un spectacle étrange se présenta devant ses yeux. Une troupe de soldats commandés par un officier frappaient à tour de rôle avec de longues baguettes flexibles sur le dos de condamnés nus jusqu’à la ceinture. Mony, dont le grade était supérieur à celui qui commandait les fouetteurs, voulut prendre leur commandement. On amena un nouveau coupable. C’était un beau gars de Tatar ne parlant presque pas le russe. Le prince le fit mettre complètement nu, puis les soldats le fustigèrent de telle façon que le froid du matin le piquait en même temps que les verges qui le cinglaient. Il était impassible et ce calme irrita Mony ; il dit un mot à l’oreille de l’officier qui ramena bientôt une serveuse de brasserie. C’était une plantureuse kellnerine dont la croupe et la poitrine remplissaient indécemment l’uniforme qui la sanglait. Cette belle et grosse fille arriva, gênée de son costume et marchant à pas de canard. — Vous étes indécente, ma fille, lui dit Mony, quand on est une femme comme vous, on ne s’habille pas en homme ; cent coups de verge pour vous l’apprendre. La malheureuse trembla de tous ses membres, mais, sur un geste de Mony, les soldats la dépouillèrent. Sa nudité contrastait singulièrement avec celle du Tatar. Lui était très long, le visage émacié, les yeux petits, malins et calmes ; ses membres avaient cette maigreur que l’on prête à Jean-Baptiste, après qu’il eut vécu quelque temps de sauterelles. Ses bras, sa poitrine et ses jambes héronnières étaient velus ; son pénis circoncis prenait de la consistance à cause de la fustigation et le gland en était pourpre, couleur de vomissement d’ivrogne. La kellnerine, beau spécimen d’Allemande du Brunswick, était lourde de croupe ; qu’on eût dit une robuste cavale luxembourgeoise lâchée parmi les étalons. Les cheveux blonds filasse la poétisaient assez et les Nixes rhénanes ne doivent pas être autrement. Des poils blonds très clairs lui pendaient jusqu’au milieu des cuisses. Cette tignasse couvrait complètement une motte rebondie. Cette femme respirait une santé robuste et tous les soldats sentirent leurs membres virils se mettre d’eux-mêmes au port d’armes. Mony demanda un knout qu’on lui apporta. Il le mit dans les mains du Tatar. — Cochon de prévôt, lui cria-t-il, si tu veux épargner ton cuir, ne ménage pas celui de cette putain. Le Tatar sans répondre examina en connaisseur l’instrument de torture composé de lanières de cuir auxquelles adhérait de la limaille de fer. La femme pleurait et demandait grâce en allemand. Son corps blanc et rose tremblait. Mony la fit mettre à genoux, puis d’un coup de pied, il força son gros cul à se soulever. Le Tatar secoua d’abord le knout en l’air, puis levant fortement le bras, il allait frapper, quand la malheureuse kellnerine qui tremblait de tous ses membres, lâcha un pet sonore qui fit rire tous les assistants et le Tatar lui-même dont le knout tomba. Mony, une verge à la main, lui cingla le visage en lui disant :

— Idiot, je t’ai dit de frapper et non pas de rire. Puis, il lui remit la verge en lui commandant d’en fustiger d’abord l’Allemande pour l’habituer. Le Tatar se mit à frapper avec régularité. Son membre placé derrière le gros cul de la patiente s’était quillé, mais malgré sa concupiscence, son bras retombait rythmiquement, la verge était très flexible, le coup sifflait en l’air, puis retombait sèchement sur la peau tendue qui se rayait. Le Tatar était un artiste et les coups qu’il frappait se réunissaient pour former un dessin calligraphique. Sur le bas du dos, au-dessus des fesses, le mot putain apparut bientôt distinctement. On applaudit vigoureusement tandis que les cris de l’Allemande devenaient toujours plus rauques. Son cul, à chaque coup de verge, s’agitait un moment, puis se soulevait ; les fesses serrées, aussitôt se desserraient ; on apercevait alors le trou du cul et le con en dessous bâillant et humide. Petit à petit elle sembla se faire aux coups. À chaque claquement de la verge, le dos se soulevait mollement, le cul s’entr’ouvait et le con bayait d’aise comme si une jouissance imprévue venait la visiter. Elle tomba bientôt comme suffoquée par la jouissance, et Mony à ce moment arrêta la main du Tatar. Il lui remit le knout et l’homme, très excité, fou de désir, se mit à frapper avec cette arme cruelle sur le dos de l’Allemande. Chaque coup laissait plusieurs marques saignantes et profondes, car au lieu de soulever le knout après l’avoir abattu, le Tatar le tirait à lui de telle façon que la limaille qui adhérait aux lanières emportait des lambeaux de peau et de chair, qui tombaient ensuite de tous côtés, tachant de gouttelettes sanglantes les uniformes de la soldatesque. L’Allemande ne sentait plus la douleur, elle se lovait, se tordait et sifflait de jouissance. Sa face était rouge, elle bavait et lorsque Mony commanda au Tatar de cesser, les traces du mot putain avaient disparu, car le dos n’était plus qu’une plaie. Le Tatar restait droit, le knout sanglant à la main, il semblait demander une approbation,

mais Mony le regarda d’un air méprisant : — Tu avais bien commencé, mais tu as mal fini. Cet ouvrage est détestable. Tu as frappé comme un ignorant. Soldats, remportez cette femme et apportez-moi une de ses compagnes dans la tente que voici : elle est vide. Je vais m’y tenir avec ce misérable Tatar.» Il renvoya les soldats dont quelques-uns remportèrent l’Allemande, et le prince s’en fut avec son condamné dans la tente. Il se mit à le frapper à tour de bras avec deux verges. Le Tatar, excité par le spectacle qu’il venait d’avoir sous les yeux et dont il était le protagoniste, ne retint pas longtemps le sperme qui bouillonnait dans ses couillons. Son membre se redressa sous les coups de Mony, et le foutre qui jaillit alla s’écraser contre la toile de tente. À ce moment on amena une autre femme. Elle était en chemise car on l’avait surprise au lit. Son visage exprimait la stupéfaction et une terreur profonde. Elle était muette et son gosier laissait échapper des sons rauques et inarticulés. C’était une belle fille originaire de la Suède. Fille du directeur de la brasserie, elle avait épousé un Danois, associé de son père. Elle avait accouché quatre mois auparavant et nourrissait elle-même son enfant. Elle pouvait avoir vingt-quatre ans. Ses seins gonflés de lait — car elle était bonne nourrice — bombaient la chemise. Aussitôt que Mony la vit, il renvoya les soldats qui l’avaient amenée et lui releva la chemise. Les grosses cuisses de la Suédoise semblaient des fûts de colonne et supportaient un superbe édifice; son poil était doré et frisottait gentiment. Mony ordonna au Tatar de la fustiger pendant qu’il la gamahucherait. Les coups pleuvaient sur les bras de la belle muette, mais la bouche du prince recueillait en bas la liqueur amoureuse que distillait ce con boréal. Ensuite il se plaça nu sur le lit, après avoir ôté la chemise de la femme qui était en chaleur. Elle se plaça sur lui et le vit entra profondément entre les cuisses d’une blancheur aveuglante. Son cul massif et ferme se soulevait en cadence. Le prince prit un sein en bouche et se mit à téter un lait délicieux. Le Tatar ne restait point inactif, mais faisant siffler la verge, il appliquait des coups cinglants sur la mappemonde de la muette dont il activait la jouissance. Il tapait comme un possédé, rayant ce cul sublime, marquant sans respect les belles épaules blanches et grasses, laissant des sillons sur le dos. Mony, qui avait déjà beaucoup travaillé, fut long à jouir et la muette, excitée par la verge, jouit une quinzaine de fois, pendant qu’il courait une poste. Alors, il se releva et voyant le Tatar en bel état d’érection, il lui ordonna d’enfiler en levrette la belle nourrice qui paraissait inassouvie, et lui-même prenant le knout ensanglanta le dos du soldat qui jouissait en poussant des cris terribles. Le Tatar ne quittait point son poste. Supportant stoïquement les coups portés par le terrible knout, il fouillait sans relâche le réduit amoureux où il était niché. Il y déposa cinq fois son offrande brûlante. Puis il resta immobile sur la femme encore agitée de frissons voluptueux. Guillaume Apollinaire

(1880-1918)

Max Ernst, Marie corrige l’enfant Jésus

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Jeux

Les Mots Croisés infaisables de Monsieur Burloux «Autour

de

Horizontalement : I- Elles font toutes comme ça. II- Indice d’érotisme en France, d’enthousiasme en Espagne - Limites entre l’ombre et la lumière. III- Rien à Rome, tout en Egypte - Parfois abonné. IV- Toute une vie - Epithète souvent utilisé à Sciences Po. V- Pour les partager, il faut une ligne - Mercure - Berceau de la Grosse Bertha (inversé). VI- On peut l’utiliser pour faire du VTT - Aunée pas tout à fait inutile - 1050 ou 1 millième. VII- Plus grand que le 10 vertical 2 - Très utilisé par X. VIII- Jacta selon César (inversé) - Ce qui peut arriver à une porte. IX- Suit un jour chez X - Parfois mat, sans que ce soit un échec. X- Beaucoup de bruit chez X - X était celui de Nannerl. XI-X l’a été en 1791 - Objet de trafic. Verticalement : 1- Dans le titre d’une des plus belles œuvres de X. 2- Peut qualifier le IX.2. Dans le titre d’une des plus belles œuvres de X. 3- Utile dans la conservation et la conversation - Définit à quoi ça sert. 4- Cœur de lion - Un peu de sexe - Dans une acception est noir, dans l’autre peut être rouge, vert etc. 5- Visible même si l’on n’est pas nyctalope - Pronom Expédie des poulets. 6- La grande demoiselle. 7- Chez X, une reine l’atteint facilement et va même au-delà. 8- Parfois prétexte - En un mot chasse dans l’eau, en deux mots, reçoit de l’eau. 9- Ne lanterne pas pour partir de la vessie - Etre grand ouvert (inversé). 10- Un domestique qui s’est rebellé (inversé) - Evoque à la fois les amis et les claques. 11Pronom - On imagine que c’est à sa lueur que X a produit ses plus belles œuvres. 12- Et. Page 42


Y en a marre des discours culs pincés des soi-disant détenteurs de la culture qui se vautrent sans vergogne sur les cadavres de Molière, de Marivaux, d’Hugo, de Zola ou de Maupassant dont ils sucent le sang séché jusqu’à nous faire vomir, après quoi, pédants et pontifiants comme de vieux marquis trop poudrés ils courent pérorer dans les gazettes expliquant leur vampirisme en s’offusquant hypocritement de ce qu’ils appellent le désert culturel de cette génération, merde quoi ! desproges

Les vrais voyageurs sont ceux-là qui partent pour partir. baudelaire

Qui cache son fou, meurt sans voix. michaux - Bonjour, dit le petit prince. - Bonjour, dit le marchand. C’était un marchand de pilules perfectionnées qui apaisent la soif. On en avale une par semaine et l’on n’éprouve plus le besoin de boire. - Pourquoi vends-tu ça ? dit le petit prince. - C’est une grosse économie de temps, dit le marchand. Les experts ont fait des calculs. On épargne cinquante-trois minutes par semaine. - Et que fait-on de ces cinquante-trois minutes ? - On en fait ce que l’on veut... « Moi, se dit le petit prince, si j’avais cinquante-trois minutes à dépenser, je marcherais tout doucement vers une fontaine... Antoine de Saint-Exupéry

Le regard indifférent est un perpétuel adieu. « J’avais tout débité d’un trait, de peur qu’elle ne m’inJeune goinfre J’ai toujours eu un respect proterrompe, de peur que je ne trébuche sur les mots. Je ne Malcolm de Chazal, extrait du Sens plastique. fond, presque craintif, pour la l’avais pas regardée une seule fois. Et quand je m’étais tu, Casquette, langue, la grammaire, la synje ne l’avais pas regardée non plus. J’avais peur de voir De moire, dans ses yeux ce qui pourrait ressembler à de l’indiffétaxe, le vocabulaire et toutes ces Quitte ta langue Paolo Uccella, quitte rence, ou à de la compassion. Quéquette conneries : ta langue, ma langue, ma langue, (…) D’ivoire, - Papa, on s’a fait violer. merde, qui est ce qui parle, où es tu ? «Oui.» « Je suis un homme qui pense - On s’est fait violer. Elle avait dit «oui». Outre, outre, Esprit, Esprit, feu, lanà autre chose. » Toilette C’était la réponse la plus belle, la plus simple, et pourtant desproges gues de feu, feu, feu, mange ta lanVictor Hugo c’était celle que j’attendais le moins. Très noire, gue, vieux chien, mange sa langue, Elle aurait pu se lancer dans des formules contorsionnées Paul guette mange etc. J’arrache ma langue. pour expliquer que, dans ces circonstances, il ne lui semJ’ai vu ses yeux de fougère s’ouvrir L’armoire, blait pas possible que… Je l’aurais interrompue brutaleantonin artaud le matin sur un monde où les battement, pour lui dire : «N’en parlons plus !» Elle m’aurait fait ments d’ailes de l’espoir immense se promettre que nous resterions tout de même bons amis, Projette Pendant que je lui parlais, ses doigts graciles tremblaient à peine j’aurais dit : «Bien sûr», mais je n’aurais plus jamais voulu distinguent à peine des autres bruits Languette pour faire frissonner un peu le mince filet de fumée bleue montant la revoir ni entendre prononcer son nom. qui sont ceux de la terreur, et, sur ce Sur poire, de sa cigarette. (...)J’avais presque envie de lui demander : «Oui, quoi ?» monde, je n’avais vu encore que des Parce qu’elle pouvait simplement avoir voulu dire : «Oui, «- Ne dites rien, Madame. Je ne veux pas vous importuner. Je ne yeux se fermer. j’ai entendu» ; «Oui, je prends acte» ; «Oui, je vais réS’apprête, cherche pas d’aventures. Je n’ai pas de pensée trouble ou malsaine. fléchir». ANDRé BRETON Baguette, Je ne suis qu’un homme prisonnier de sa haine, qui cherche un peu Je l’avais regardée, inquiet, incrédule. Et foire. d’amour pour réchauffer son coeur glacé à la chaleur d’un autre C’était le vrai «oui», le «oui» le plus pur. Avec des yeux en larmes et un sourire de femme aimée. » coeur. Ne me repoussez pas. Allons marcher ensemble un instant Novencento : «Au cul le réglement!» Arthur Rimbaud Amin MAALOUF, Les Echelles du Levant dans la ville. Ouvrez moi votre âme l’espace d’un sourire et d’une Baricco coupe de champagne. Je ne vous demanderai rien de plus.» Alors cette femme inconnue s’est tournée vers moi, et son regard Par un mot tout est sauvé. Par un mot tout est perdu. C’est Boris Vian qui m’a dit il n’est pas malheureux il a de la triste et lointain s’est posé sur moi qui mendiais le secours de son breton peine. C’est Boris Vian que je voudrais trouver. J’ai des choses à coeur, et elle m’a dit, et je garderai à vie ses paroles gravées dans lui dire, oui vraiment tout un tas. Ce qu’il se passe ici, ici en ce ma mémoire : moment, dans ce sale espace-temps du produit culturel. Lui dire Les œuvres d’art sont toujours le résultat d’un «- Je peux pas, je garde le sac de ma copine qui est aux waters, et combien c’est dur, oxydant, harassant de lutter pour de vrai dans danger couru, d’une expérience conduite jusqu’au le Champagne ça me fait péter.» le monde inversé. […] Que le monde tourne tellement qu’il fait bout, jusqu’où personne ne peut aller plus loin. Je vous hais tous. J’en suis malade. Plus on va loin, plus le vécu devient singulier, pervomir les anges et qu’on n’a plus l’espoir ni en l’immédiateté, ni desproges sonnel, unique et l’œuvre d’art est enfin l’expresen la moindre trace que nous pourrions laisser tant nous devons sion nécessaire irrépressible, aussi définitive que lucides assister aux méfaits gommage décervelage. Je ne sers à possible de cette singularité… Chaque fois que je lève la tête et que je reprends mon carrien, Boris. Je voulais te le dire. Rainer Maria Rilke net, la faiblesse de ma voix et la pauvreté de mes moyens Il est terrible Chloé Delaume, Les juins ont tous la même peau. me semblent une insulte à tout ce que j’essaye de dire, à le petit bruit de l’œuf dur cassé sur un comptout ce que j’ai aimé. toir d’étain Romain Gary, La promesse de l’aube il est terrible ce petit bruit kré Il faut que tout puc te quand il remue dans la tête de l’homme qui kré soit rangé puk te a faim pek à un poil près li le elle est terrible aussi la tête de l’homme kre dans un ordre pek ti le la tête de l’homme qui a faim e fulminant. kruk quand il se regarde à six heure du matin pte dans la glace du grand magasin antonin artaud un tête couleur de poussière ce n’est pas sa tête pourtant qu’il regarde dans la vitrine de chez Potin il s’en fout de sa tête l’homme il n’y pense pas il songe […] Jacques Prévert, «La grasse matinée» Gardien des immatérielles masures du repos bouteille sur la vague enceinte de monstrueuses immortalités tu portes enfermée dans le secret de tes entrailles la clé des immenses coïncidences tu ne laisses pénétrer aucune convoitise par les craquelures remuantes de la tribu des fruits mais l’éternelle agitation nous est lumière commune et d’âge en âge nous enchaîne à ses rêves constellés d’épis paix sur le dehors de ce monde renversé dans le moule des unanimes approximations et sur tant d’autres et sur tant d’autres Tristan Tzara, L’Homme approximatif.


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