Issuu on Google+

w

Auteurs

LA REVUE NumĂŠro 1

Novembre 2005


Edito

B

ienvenu(e)s dans la revue de l’Entre Deux Lettres, l’association littéraire de l’IEP.

Pourquoi une revue ? on s’est dit : il faudrait faire une place aux lettres à sciences po, quand même, et pas qu’entre nous. mais alors sans l’odeur de la poussière, hein, déjà qu’on nous prend assez pour des rats de bibliothèque… quelque chose de frais…et puis de la littérature au sens large…comment ça ? ni soporifique, ni élitiste, ni engagée dans un quelconque courant… Aller à notre façon contre les idées reçues, démystifier la lecture et l’écriture ainsi que leurs plaisirs. Vous nous avez dit, depuis l’année dernière…(oui c’était nous, oui on existe toujours !) : bonne idée. on aime lire, on aime écrire ! mais on n’a pas le temps, et puis les études s’y prêtent pas vraiment… d’où l’idée de ce support papier pour vous faire partager nos expériences et vous donner envie. Ni pompeux ni pompant, on va essayer. Sans se faire d’illusion, on ne fait pas non plus une revue pour être simpliste ou seulement divertissant… Ce que l’on cherche, c’est balayer un large spectre de la littérature, en mettant en avant le texte sur son commentaire… montrer aussi ce que l’on n’a pas aimé, sillonner la littérature étrangère comme le langage de tous les jours. Bien sûr nous ne sommes que de simples lecteurs, sans l’assurance ni la légitimité que d’autres peuvent avoir dans la critique…on tente seulement de donner à voir ce qu’on a lu, dans ce qu’on en a ressenti. Donner envie de passer du temps dans un livre, de prendre une plume pour créer son «espace» littéraire… Ce que l’on cherche, au fond, c’est à faire vivre les textes, quels qu’ils soient. Des paroles de Bertrand Cantat au théâtre de Beckett, des textes « pornos » de Boris Vian à ceux éclectiques des membres de l’association…on veut toucher toutes les sensibilités. Si les thèmes sont variés, les styles le sont aussi: du sérieux à l’absurde, des impressions personnelles à une démonstration moins intime, la revue veut explorer et donner à lire dans tous les sens. On en est là, et on compte bien ne pas nous y arrêter.

Avec la conviction qu’avec le temps, ce projet « sa » place, affiner sa cohérence, affirmer sa pertinence.

peut trouver

Certains articles ont été écris pour provoquer la discussion : le site web de l’Entre Deux Lettres est là pour ça. Pour avancer, on a besoin de critiques… Ce tout premier numéro renferme d’inévitables imperfections…c’est la mise en place de rubriques, de la pagination, et l’écriture dans l’urgence d’une publication fixée avant la semaine blanche etc. Il faut bien se lancer, alors nous voilà. Quant au prochain, nous comptons le réaliser dans le courant du second semestre : toutes les contributions et idées neuves sont les bienvenues. Vous savez où nous trouver. http://www.lentredeuxlettres.fr

Page 

L’Entre

Deux

Lettres, association Grenoble

littéraire de l’IEP de

Présidente : Johana Burloux Rédacteurs en chef : Pierre Saba, Hugo Latreille Directeur de la publication : Rémi Korman Trésorière : Mara Patrie Rédacteurs : Adrien Battini, Johana Burloux, Mélanie Daubanes, Geneviève Genicot, Fiona Janier, Rémi Korman, Thomas Lapanouse, Hugo Latreille, Mara Patrie, Eloise Roussel, Pierre Saba, Pauline Silvestre. Dessins : Thomas Lapanouse


S

o m m a i r e

- Dossier Beckett............................................................pages 4 et 5 - Coup de gueule : Windows on the world.....................page 6 - Dossier Littérature Japonaise.....................................page 7, 8 et 9 - ça n’engage que moi.................................................page 10 - Dossier Alessandro Baricco......................................pages 11 à 14 - Nos Textes...............................................................page 15 à 18 - Rubrique Absurde...................................................pages 19 - Littérature et musique : Morisson et Noir Désir......page 20 à 23 - Dossier Ellroy........................................................pages 24 à 26 - Langage et Idées.................................................pages 27 et 28 - La Muse l’habite..................................................page 29 et 30 - Jeux....................................................................page 31

Les Coups de Beatriz et les corps célestes

(Beatriz y los cuerpos celestes) de Lucia

de Mélanie La promesse de l’aube, Romain GARY

Extebarria

Beatriz

et les corps célestes, c’est l’histoire d’un système solaire dont les astres ne sont que des femmes. Beatriz est le satellite qui va tourner autour de plusieurs soleils, qui l’éclaireront chacun de leur lumière particulière. De la madrilène Monica, nymphomane assumée à l’écossaise Cat, lesbienne installée, en passant par deux figures maternelles aux antipodes, Beatriz suit son voyage initiatique, hors du cocon familial qui l’étouffe, à la recherche de sentiments purs, où le compromis n’a pas sa place. En une phrase, un personnage, un moment, on se reconnaît dans ce récit qui, bien que situé dans un contexte précis, l’Espagne des années 90, nous ramène à des thèmes universels, tels que le passage à l’âge adulte, la recherche d’un idéal, d’une plénitude affective, la nécessité de l’expérience du danger.

Imaginez un petit garçon qui après avoir passé les premières années de sa vie en Pologne, débarque en France avec l’ambition − ou plutôt celle désespérée de sa mère − de devenir Quelqu’un. Sa mère est la tornade à laquelle le livre rend hommage car on comprend à la lecture que le jeune Romain Kacew ne serait pas devenu Gary, ni Ajar, sans sa force et sa volonté extraordinaires. Il sera un Hugo, un D’Annunzio ou ne sera pas. La promesse de l’aube, c’est celle d’un fils à sa mère d’honorer ses sacrifices, de se montrer digne d’elle. La narration de Gary est drôle, teintée des expressions de son enfance, de celles qui ne s’oublient pas et qui inspireront longtemps l’écrivain.

« Je ne sais comment la nouvelle que j’allais tenir un rôle important dans notre représentation scolaire s’était répandue sur le trottoir, et je soupçonne ma mère d’y avoir été pour quelque chose, en tout cas, sur notre chemin à la pâtisserie, les filles nous entourèrent pour nous interroger anxieusement sur l’accueil qui m’avait été fait. Ma mère ne se montra pas inutilement modeste et pendant les jours qui suivirent, une pluie de cadeaux s’abattit sur moi (…).Ma mère m’exposa brièvement ses projets d’avenir. Enfin, nous tenions quelque chose de concret, le talent était certain, la voie tracée, il n’y avait plus q’à continuer. J’allais devenir un grand acteur, j’allais rendre les femmes malheureuses, j’allais avoir une immense voiture jaune décapotable, j’allais avoir un contrat avec la U.F.A. »

Page 


Auteurs : dossier Beckett

Samuel Beckett, romancier de l’incertitude

E

n’est rien, ne rien vouloir savoir non plus, mais ne rien pouvoir savoir, savoir ne rien pouvoir savoir, voilà par où passe la paix, dans l’âme du chercheur incurieux. Mais je ne voudrais rien affirmer à ce sujet », nous confie Molloy.

n 1951, l’époque veut que les intellectuels soient Molloy marche en attendant la mort. Comme Malone « engagés ». Que leur vie, et surtout leur œuvre, s’invente des histoires et fait l’inventaire des objets présents soient un perpétuel combat pour un idéal commun autour de lui pour attendre sa mort. Car Malone est à moitié à tous les hommes. L’individu, égoïste, est alors oublié, au mort, déjà. Il est cloué dans un lit, et n’a qu’une chambre pour profit du groupe. Apparaît Molloy. Ce roman sonne le glas de la univers. Les personnages de Beckett sont à la fois vivants et littérature militante, présente aux lendemains de la Libération. morts. Molloy a beau chercher un sens à ce qui lui arrive, il n’en trouve pas réellement. L’existence, On réduit trop souvent l’œuvre de finalement, est une impasse, mais le désir Les personnages de Beckett Samuel Beckett à ses pièces de théâtre, En de vivre semble dépasser le néant qui guette attendant Godot, ou encore Fin de partie. sont à la fois vivants et morts. chacun des personnages : « je ne savais pas Pourtant, Beckett est un romancier dont d’abord ce qu’elle voulait. Mais j’ai fini par l’écriture a pu être une révolution dans le comprendre ce langage. Je l’ai compris, je le comprends, de monde de la littérature. Certains parleront de l’auteur comme travers peut-être. La question n’est pas là. Est-ce à dire que l’« écrivain de la mort du sens dans l’univers », comme le « nouveau je suis plus libre maintenant ? Je ne sais pas. J’apprendrai », romancier de la crise du personnage », ou encore comme de celui conclue Moran dans la dernière page de Molloy. Les personnages, qui annoncera l’ « ère sans parole ». Mais tous sont d’accord aussi marginaux qu’ils soient, font face à la déchéance, et l’espoir, pour affirmer que son œuvre a atteint une portée universelle. quoiqu’on en dise, reste un sentiment récurrent chez Beckett. Molloy fait partie de ce que l’on appelle couramment la « trilogie de Beckett », c’est-à-dire trois romans : Molloy Brève biographie Samuel Beckett est né à Dublin donc, puis Malone meurt, et enfin L’Innommable. Trois romans le 13 avril 1906, dans une famille avec presque autant de personnages qui se cherchent, pour irlandaise protestante. Il étudie les parfois se perdre. Lire Molloy, par exemple, c’est se confronter langues romanes et le français, et à une écriture dense, un texte d’environ 230 pages avec très est nommé en 1928 lecteur d’anglais peu d’alinéas, et seulement deux chapitres. Mais lire la trilogie, à l’Ecole Normale Supérieure de c’est aussi se plonger dans un univers sans temporalité, où Paris. Il rencontre James Joyce et les seuls points fixes sont ces « clochards-héros », que l’on devient son secrétaire. Il écrit ses peut retrouver dans quasiment toutes les œuvres de l’auteur. premiers textes en anglais, dont un Molloy, Moran ou Malone : trois monologueurs, trois solitaires essai critique sur Proust. De 1932 qui nous accompagnent tout au long de notre lecture, et qui à 1937, Beckett voyage en Europe, se parlent, qui nous parlent finalement. Molloy se présente rompt avec sa famille et s’installe ainsi : « Je ne suis pas joli à voir, je ne sens pas bon. Ce définitivement à Paris en 1938. Durant que je veux ? […] Ce dont j’ai besoin c’est des histoires, j’ai la guerre, il est loin d’être indifférent à mis longtemps à le savoir. D’ailleurs, je n’en suis pas sûr ». la menace nazie, il se joint à un groupe de résistants, et échappe de peu à la Gestapo. Alors que son roman Murphy est édité, il Beckett a une extraordinaire vision de la solitude, de commence à écrire en français. Sa « trilogie » (Molloy, Malone l’existence, d’une existence parfois égoïste, parfois aussi cruelle, meurt et L’Innommable) mais toujours quelque part héroïque. Molloy «Ne rien savoir, ce n’est rien, ne rien vouloir savoir non plus, mais est publiée aux Editions est estropié, il boite, il ne rien pouvoir savoir, savoir ne rien pouvoir savoir, voilà par de Minuits entre 1951 et rampe même quelque fois, où passe la paix, dans l’âme du chercheur incurieux.», Molloy 1953. En 1969, il reçoit le Prix Nobel de littérature. mais toujours il avance. Il De la même façon qu’il est avance physiquement, en intervenu pendant la guerre claudiquant, mais il avance aussi dans son questionnement, d’Algérie, il prend au nom des droits de l’Homme la défense dans sa quête d’un sens, d’un but, d’une identité : « je grelottais de la douleur physique et des plaies infectées. Oui, toute ma des peuples opprimés d’Europe de l’Est et de dissidents tels vie j’ai vécu dans la terreur des plaies infectées, moi qui Vaclav Havel. Samuel Beckett meurt en 1989. ne m’infectais jamais, tellement j’étais acide. Ma vie, ma vie, tantôt j’en parle comme d’une chose finie, tantôt comme d’une plaisanterie qui dure encore, et j’ai tort, car elle est finie et elle dure à la fois, mais par quel temps du verbe exprimer cela ? ». Un point d’interrogation, une question,

toujours, enfin souvent. Car les romans de Beckett sont aussi, et surtout, des romans de l’incertitude. Pas une affirmation d’un personnage qui ne soit rapidement remise en doute. D’ailleurs, un Molloy, un Moran ou un Malone ne se font pas d’illusions: ils ne savent pas grand-chose, ni de la vie, ni de ce qui leur arrive. Molloy s’interroge sur la fonction d’un objet qui s’avère être un porte-couteau, Moran est investi d’une mission dont il ne connaît pas réellement les ressorts. « Ne rien savoir, ce Page 

Bibliographie sommaire

1930. Whoroscope, poèmes. 1961. Comment c’est, roman. 1931. Proust, essai critique. 1970. Mercier et Camier, roman. 1934. More Pricks than Kicks, 1981. Mal vu mal dit, texte en nouvelles. prose. 1938. Murphy, roman 1989. Soubresauts, texte en prose. 1951. Molloy, roman. 1951. Malone meurt, roman. 1953. L’Innommable, roman. 1952. En attendant Godot, théâtre. 1957. Fin de partie, théâtre. 1961. Oh ! les beaux jours, théâtre. ►Mara Patrie ◄


Auteurs : dossier Beckett

Beckett : En Un théâtre de

attendant Godot l’absurde où les

mots font sens.

A

ttendre, attendre, attendre, c’est ce que font Vladimir et Estragon pendant toute la pièce. Attendre avec l’espoir peut-être de voir arriver ce Godot, ou attendre parce que de toute façon il n’y a rien d’autre à faire. Se pendre? Oui, mais s’il arrivait ce soir ? ou demain matin ? Alors attendons. Le temps, les jours, les saisons rythment l’attente de Vladimir et d’Estragon, mais c’est un temps cyclique, il n’y a pas de début et il n’y aura donc pas de fin. Godot, mystérieux absent, est peut-être ce « sauveur » dont parle Vladimir, mais Estragon (peut-être le plus lucide des deux finalement) même s’il a l’air de croire son ami, oublie sans cesse qu’ils attendent quelque chose…

Estragon. – Endroit délicieux. (Il se retourne, avance jusqu’à la rampe, regarde vers le public.) Aspects riants. (Il se tourne vers Vladimir.) Allons-nous en. Vladimir. – On ne peut pas. Estragon. – Pourquoi ? Vladimir. – On attend Godot. Estragon. – C’est vrai.

Chez Beckett, dans son théâtre comme dans ses romans, les corps sont torturés, malmenés. Le corps de Lucky, le serviteur-cheval est au bord de la rupture, son cou est scié par la corde, son corps est faible, il tombe d’ailleurs à plusieurs reprises. Estragon souffre lui aussi pendant la pièce à cause de ses chaussures. Comme si le fait de continuer d’avancer lui devenait de plus en plus difficile, il arrive un moment où l’absurdité de la tâche nous apparaît en pleine face et nous condamne à l’immobilité. Vladimir et Estragon vont passer presque toute la pièce assis sur le bord de la route. Cette condition de l’homme engluée dans les corps, prisonnière de la chair est le signe de l’inévitable chute: « Lui pue de la bouche, moi des pieds », et Estragon la résume assez bien.

« Ce qui est terrible, c’est d’avoir pensé. »

Et c’est un théâtre terrible que celui de Beckett. Le théâtre désormais ne pourra plus se présenter comme une illusion de la réalité : il lui faut à présent dépasser cette réalité, l’interroger, en relever les incohérences et le non-sens. C’est bien là le seul instrument de l’homme pour faire exploser le sens et le non-sens qui ne sont peut-être pas si opposés : finalement, le sens des vies de Vladimir et d’Estragon se trouve (ou doit se trouver) dans l’incohérence même de leur conversation et de leur attente.

Godot est une sorte de Christ dégradé et absent, laissant l’humanité dans une attente vaine et désespérante. Les deux personnages qui les rejoignent à la fin de chaque acte, Pozzo et son serviteur qui lui sert de cheval, Lucky, ne Vladimir. - C’est vrai, nous sommes intarissables. font qu’amplifier l’absurdité de la situation, ils sont juste deux Estragon. - C’est pour ne pas penser. Vladimir. - Nous avons des excuses hommes qui attendent de plus. Mais c’est soit cette attente soit Estragon. - C’est pour ne pas entendre. la mort. Vladimir et Estragon hésitent à plusieurs reprises à se Vladimir. - Nous avons nos raisons. pendre : la pièce a pour seul décor un arbre, comme l’ultime Ils parlent, ils parlent, ils parlent, surtout il ne faut pas tentation d’en finir, comme la dernière provocation, le dernier que ça s’arrête. Il ne faut surtout pas laisser ce terrifiant silence pied-de-nez de Godot. Estragon défait alors la corde qui lui gagner du terrain, surtout pas. Ça en devient même du théâtre sert de ceinture, mais son pantalon lui tombe sur les chevilles. sur le théâtre, comme s’ils devenaient leurs propres spectateurs: Mourir oui mais mourir dans la dignité, voilà le grand combat Vladimir : -Voyons, Gogo, il faut me renvoyer la balle de l’humanité dans ce monde où même une représentation de temps en temps. Et Estragon, qui trouve lui aussi le temps abîmée de Dieu est absente. Si long, encourage, gentiment, les efforts Estragon se pend avec sa ceinture, de son copain Didi : «C’est ça faisons on verra ses fesses, alors mieux vaut un peu de conversation». encore vivre et supporter cette attente Le langage ne sert plus à absurde. Et le plus tragique c’est que communiquer des idées, mais à cette victoire, cette dignité sauvée de maintenir ce fil fragile et ténu qu’est la justesse ne sert à rien, sinon à rester relation à l’autre, un contact dérisoire des hommes, piètre consolation… et absurde, tout pour ne pas devoir Beckett résume affronter seul, et donc en face, cette son travail comme étant « a stain condition humaine, elle qui nous upon silence » (une tache sur le pousserait presqu’à sourire tant elle est silence), et c’est exactement ce que insignifiante et vaine. D’ailleurs on rit sont Vladimir et Estragon : ils sont beaucoup dans cette pièce tantôt de bon ces taches, ces souillures sur le néant cœur à cause de ces personnages qui, du monde. Ils n’avaient pourtant par leurs gestes et leurs paroles nous rien demandé, mais ils sont là à font presque oublier pourquoi ils sont attendre, comme pris à parti par un là, et tantôt d’un rire condescendant, monde qui les ignore. Comme le dit « Mais, en cet endroit, à ce moment, l’huma- devant tant de pathétisme. Vladimir: « Mais, en cet endroit, nité c’est nous, que ça nous plaise ou non.» Et pourtant, comme eux, on cherche,

à ce moment, l’humanité c’est nous, que ça nous plaise ou non » et quel lourd fardeau sur

les épaules de ces deux pauvres types un peu paumés… Et oui, l’humanité ça nous tombe dessus alors qu’on n’a rien demandé, il faut ensuite continuer à vivre comme si de rien n’était, alors que tout a changé.

on cherche et on attend. Beckett nous renvoie à nous, spectateurs un peu moqueurs : nous sommes tous des Vladimir et des Estragon en puissance, plus ou moins seuls, plus ou moins bavards, plus ou moins conscients de ce que nous attendons. ►Fiona

Janier ◄ Page 


Coup de Gueule!

Beigbeder / StarAc,

A

même combat

la fin de l’été j’ai lu Windows on the world, le fameux roman où Beigbeder dit avoir tenté d’imaginer ce qui s’est passé dans le restaurant du dernier étage de la tour Nord du Wall Trade Center, le 11 septembre 2001. Je l’ai terminé parce que j’ai tendance à avoir foi en les choses : page après page, une petite voix (trompeuse) me disait : ça va bien s’améliorer ; ça doit forcément s’améliorer. En fait le «roman» s’enlise jusqu’à sa fin, mais même les tours avaient plus de panache à leur écroulement que ces quelque 300 longues, très longues pages. « L’enfer dure trois heures, ce livre aussi»... il ne croyait pas si bien dire. Beigbeder a produit une « chose » inqualifiable, ni roman, ni autobiographie, ni même roman de gare; chose visqueuse, larmoyante et assez bête. On pense ouvrir un livre qui nous bouleversera mais, de façon inattendue et contraire, les personnages de la fiction, stéréotypés à souhait, font avancer sans enthousiasme un récit inintéressant. Rien n’est crédible, le pire étant atteint quand l’auteur se glisse dans la peau des enfants confrontés au drame. Beigbeder reprend aussi le stratagème poétique utilisé par Benigni dans La vita è bella, où un père rassure son fils en lui faisant croire que le camp de concentration où ils se trouvent n’est qu’un grand jeu : ici, le père invente pour ses enfants une version « animation 3D des tours» de la catastrophe. Mais les rejetons n’y croiront pas longtemps puisque la fumée leur brûle les poumons. A quoi sert, alors, cette reprise ? On fait de la poésie ou l’on n’en fait pas ; il faut savoir choisir entre littérature et chiens écrasés. Mais justement Beigbeder n’a pas choisi. Nous le voyons, un chapitre sur deux, errer dans New York, pleurer sa fiancée, nous dire qu’il l’aimait mal, nous raconter sans raison apparente où il va se masturber, si et pourquoi il bande (il aimerait nous choquer, mais d’autres, tant d’autres, l’ont fait avant lui, et tellement mieux), nous raconter son enfance malheureuse de bourgeois qui n’a rien vécu et le sait et le déplore et se sait responsable de sa déploration, la laine de ses pulls-over qui lui grattaient le cou, et la difficulté de ses premières dragues. C’est là qu’on comprend que notre émotion, Beigbeder voudrait la destiner moins à ses personnages-prétextes factices, mal ficelés, qu’à leur créateur narcissique et apparemment mal remis de son adolescence. Car sinon quel but sert l’insertion dans la trame de ces chapitres personnels ? Où est passé le drame du 11 septembre ? Pire, l’auteur s’excuse tout du long, dans des pages poisseuses et pathétiques. Oui, il sait qu’il est nul, qu’il n’a rien vécu, qu’il n’a rien à raconter, qu’il est superficiel, que les gens de ma génération le détestent (enfin un peu de justesse), il sait qu’il se complaît dans l’auto-complaisance, il s’en «accuse», et s’accuse de s’en accuser pour contrer par avance Page 

les critiques... ASSEZ ! A ce stade, un bon coup de pied au cul serait salutaire! Si Monsieur n’arrive pas à écrire ce roman sur le Windows on the world, comme il le dit plusieurs fois dans ses pages d’élucubrations new-yorkaises, c’est peut-être parce que, malgré l’ampleur du drame, il n’y avait rien de si intéressant à en dire de tout près, et tant qu’à faire, si le projet s’avère mauvais en chemin, autant brûler le manuscrit et passer à autre chose ! Mais peut-être le sujet n’est-il rendu caduque, en l’espèce, que par l’incapacité de l’auteur à sacrifier son ego au vrai sujet. Le « roman sur le roman en train de s’écrire » s’est déjà cassé la gueule ailleurs. Mais si Pennac s’était pris, selon moi, les pieds dans le hamac avec son Dictateur, son roman pouvait malgré tout se targuer d’expérimenter. Et Pennac a écrit d’autres histoires. Beigbeder, lui, ne connaît qu’une source d’inspiration : LUI et ses petites passions détraquées. Si encore c’était de la mélancolie ; la mélancolie de l’écrivant... Mais la mélancolie est plus allusive, plus digne, moins plate. Son absence de distance vis-à-vis de lui-même empêche pour l’instant Beigbeder de faire de la littérature. Et devrait par dessus tout lui interdire de pondre quoi que ce soit sur lui-même en train de pondre. Il y aurait cependant une certaine générosité dans l’intention : l’homme de 99 francs croit encore à Lafayette et à la Libération, il trouve vraiment dégueulasse ce qui est arrivé aux pauvres gens qui étaient dans les tours. C’est sincère, on le sent.

Mais c’est

mal écrit.

Etre ému et révolté ne suffit pas à

faire un roman. A quoi tient le succès de Beigbeder ? La pub, le réseau, les amis sans doute... Et après tout tant de gens regardent Star Academy, programme qui repose finalement sur des ingrédients semblables. Là aussi, ce ne sont que pleurs et minauderies fatigantes : Improviser ? Hihi ! Haha ! Non mais euh... Je sais pas, euh... je sais pas quoi faire ( plus mouvement subtil de replaçage des cheveux derrière les oreilles), doutes métaphysiques sur soi étalés au grand jour du petit écran : Je

suis passée du grunge au dark au sexy, comment vais-je faire en si peu de temps pour savoir qui je

?, et même, exposition du linge sale, au sens pas très propre du terme, des participants : Oh, Machine et suis vraiment

Machin ont laissé traîner leur string et leur caleçon dans le vestiaire, c’est pas très clean. Ces jeunes gens

semblent n’avoir rien vécu. En tout cas, ils se gardent bien d’en faire quoi que ce soit d’intéressant qui dépasse la célébration de la névrose personnelle.

Est-ce que cet étalage, ces productions « culturelles» reflètent quelque chose de nous, de notre société ? (Donc de moi aussi ?) Est-ce qu’aujourd’hui l’artiste est celui qui fait le moins possible rêver le peuple, qui nous offre ses chaussettes sales en guise d’horizon? Avec quelques coups de pied au cul, StarAc et Beigbeder prendraient peut-être un peu de hauteur. ►Geneviève

Genicot ◄


Dossier : Littérature Etrangère

Le

pessimisme

japonaise du

dans

XXème

la

littérature

siècle.

L

a littérature japonaise du XXème siècle est marquée par la disparition du sens. On va trouver chez différent auteurs de ce siècle l’apparition de thèmes tous difficiles, thèmes morbides, destructeurs. Cette vision qui se développe au Japon à cette époque n’est pas si éloignée d’une certaine vision occidentale. En effet, nombre d’écrivains vont sombrer dans un pessimisme plus ou moins radical. On peut citer alors une large palette d’écrivains qui de par leurs textes expriment la déstructuration d’un monde qui ne s’explique pas lui-même. En Occident, on peut nommer le philosophe roumain Cioran (Précis de décomposition, Syllogisme de l’amertume, Le mauvais démiurge) mais aussi l’écrivain français Artaud (Van Gogh le suicidé de la société, Le théâtre et son double...). Cette vision dure de l’existence est souvent liée à la destruction du monde humain par lui-même (les guerres mondiales) mais aussi par la disparition du sens donné alors par la religion, ce qui est particulièrement le cas pour la littérature japonaise.

d’une morte que le mari découvre. On ne sait pas d’où vient le mari, ce qui est arrivé à cette femme. Il n’y a qu’un visage, crispé. Le visage de la douleur. L’homme qui vient d’arriver, caresse ce visage, le touche, le manipule. Il lui fait reprendre une forme plus douce. Toucher le visage, c’est libérer l’âme. « L’âme humaine est redoutable. Elle n’avait pas réussi à mourir complètement avant de vous voir rentrer de voyage. C’est vraiment étrange ! Il a suffi que vous vous penchiez sur elle, pour que son visage change et retrouve toute sa sérénité. ».

Ce qui marque chez Kawabata, c’est cette notion fascinante de « regard ultime » (matsugo no me). Cela correspond à la dernière image vue par celui qui va le quitter à jamais. Image qui est le plus souvent embellie, qui contraste avec la considération générale du personnage sur l’existence. Le matsugo no me est dès lors pris dans une dualité, celle d’un clair/obscur. Pour bien expliquer cette notion, on peut citer les propos d’Akutagawa avant son suicide.

« L’univers où je vis en ce moment est transparent et limpide comme un bloc de glace et dominé par une nervosité maladive. Hier soir, je Kawabata et la notion Le matsugo no me est dès lors me suis entretenu avec une putain de «regard ultime» pris dans une dualité, celle d’un à propos de son salaire ( !), et j’ai ressenti profondément notre misère clair/obscur. Yasunari Kawabata est l’un des , à nous autres humains, réduits principaux représentants de la littérature à « vivre pour gagner notre vie »…Je ne sais pas japonaise contemporaine. Prix Nobel en 1968, il fut toute sa vie marqué par une enfance difficile. Il perd son père quand il a un quand je parviendrai à avoir le courage de me an, sa mère meurt en 1904. Il est dès lors élevé par ses grands donner la mort. Seulement, dans l’état où je suis, la parents, mais sa grand-mère décède en 1906 puis sa sœur en nature [humaine] m’apparaît plus belle que jamais. 1909 et son grand-père finalement en 1914. De cette enfance Tu pourras rire de moi, de la contradiction d’aimer ressort de chez Kawabata une impression de clair/obscur, la cette nature et de vouloir me tuer. Cependant, si la sensation d’un doux contraste entre une vie dure et terrible liée nature est belle, c’est parce qu’elle se reflète dans mon regard ultime ».

conjointement à la beauté et à la douceur de celle-ci. On peut prendre comme exemple deux nouvelles que sont Ossements (Kotsuo-Hiroi) et Histoire du visage de la morte ( Shinigao no dekigoto). Ces deux nouvelles font partie de ce que l’on nomme les romans miniatures qui, selon l’expression de l’auteur, peuvent tenir « au creux de la main». Ossements relate l’histoire d’un jeune homme dont le grand-père vient de se faire incinérer. Pour lui, la formalité des rituels d’incinération n’a aucun sens. L’étrangeté du monde extérieur fait ressortir l’absurdité d’une mort organisée, cadrée, ritualisée. La douleur du jeune est prise dans une dualité, entre rejet total du comportement des autres, ceux qui ne comprennent pas ce qu’est la mort et qui ne suivent la cérémonie rituelle que formellement, sans faire autre chose qu’être là, et l’indifférence même face à tout ce qui se passe, face à cet absurde.

« Le défunt était un homme à plaindre. C’était quelqu’un qui représentait sa famille avec dignité. C’était une personnalité inoubliable pour le village… Les gens parlaient ainsi de mon grand-père sur le chemin du retour. J’eus envie de leur demander d’arrêter. Celui qui avait le cœur gros, c’était bien moi, moi seul. »

Ossements au caractère autobiographique indéniable est considéré comme le premier écrit de Kawabata. Dans Histoire du visage de la morte rédigé en mars 1925, il est question d’une histoire incomplète. Il s’agit d’un visage, celui

L’ère Meiji : la disparition du Japon féodal A la fin du XIXème siècle se produit au Japon ce que l’on appelle la révolution de l’ère Meiji. Cette période qui va de 1868 à 1912 est marquée par l’industrialisation du Japon, sa modernisation et par une certaine occidentalisation (plus ou moins forcée par l’Europe et les Etats-Unis). L’ère Meiji, aussi appelée restauration Meiji, symbolise l’industrialisation du Japon et son passage de la féodalité à la modernité (abolition de la féodalité). Au cours de cette ère, est décidée l’envoi d’émissaires japonais en Occident afin de ramener les connaissances nécessaires au développement du pays. Ce nouveau savoir va bouleverser les traditions et l’ancien Japon, le Japon traditionnel va disparaître peu à peu. Les samouraïs, l’univers guerrier de jadis fait partie des souvenirs. Pour un certain nombre d’intellectuels, d’écrivains, cette occidentalisation est destructrice. Le confucianisme et le shintoïsme se fondent difficilement avec la connaissance occidentale qui est à l’époque très positiviste. La philosophie spiritualiste japonaise se concilie mal avec une philosophie positiviste qui nie la métaphysique. La science n’apporte pas les réponses aux questions métaphysiques et on pourrait penser avec Schopenhauer (très porté vers les philosophies asiatiques) qu’il y a une « insuffisance dernière de toute

explication scientifique au regard de l’étonnement philosophique».

Page 


Dossier : Littérature Etrangère La révolution Meiji apporte donc une modernité matérielle, productive, mais cette modernité occidentale est vide au point de vue métaphysique. La philosophie occidentale se vide à l’époque de ces croyances en Dieu (cf Nietzsche et la « mort de Dieu ») et les visions spiritualistes dualistes entre corps et âme perdent de leur importance. Cette philosophie de connaissance alliée au fort développement de la science est rejetée par une partie des penseurs occidentaux mais est encore plus refusée en Orient. Les valeurs signifiantes occidentales sont non-significatives au Japon et les principes de rationalité versent dans l’irrationnel. L’absurde est dès lors à portée de main. Misao Fujimura Ce désarroi métaphysique se retrouve tout au long du XXème siècle chez une partie des intellectuels japonais. Un certain nombre restera nostalgique du Japon médiéval et pour cela sympathisera avec le fascisme à partir des années 1930. Pour bien montrer ce désarroi métaphysique, chose nouvelle en tant que telle au Japon, on peut prendre l‘exemple du poème de Misao Fujimura. Ce poème est la seule trace de ce jeune étudiant à Todaï qui se suicide en 1904. Que les cieux sont immenses, Que le passé est lointain ! Avec mon frêle corps de cinq pieds, je cherche à comprendre ces immensités, Et comment la philosophie d’Horace peut-elle avoir une quelconque valeur ? La vérité de toute chose ne me laisse qu’un unique message... Nul ne peut comprendre, embrassant ce sentiment, Je me décide pour le doute et enfin la mort ! Déjà je me dresse sur les rochers, nulle angoisse ne m’étreint. Pour la première fois je sais, Mon désespoir va croissant avec mon optimisme...

On retrouve dans ce rapport déstructuré à l’existence, l’idée de la Vanité de la connaissance. Tout le savoir du monde me pose devant l’infini grand comme un petit infini. Rien ne semble avec cette nouvelle modernité pouvoir donner un sens. Le suicide en tant que voie choisie face à l’incompréhension d’un monde qui est sans réponse devient alors récurrent chez les intellectuels japonais du XXème siècle. Kawabata et Mishima dont l’on parle dans cet article se sont ainsi suicidés. Que faire dès lors pour redonner un sens à l’existence ? Que faire pour redonner un ordre à la vie, ordre détruit par la série de nouvelles règles imposées par l’Occident ? Pour beaucoup, ce sera l’attrait fasciste et le doux rêve d’un retour vers un Japon médiéval. Se développa alors dans les années 1930 un vent de totalitarisme, suivant en cela finalement l’Occident. Mishima par le biais de Page 

sa nouvelle Patriotisme montre le mieux l’attrait d’un Japon perdu, par le biais d’une pratique désuète : le seppuku. Mishima ou la nostalgie d’un Japon ancien fantasmé Enfin on peut voir ce changement de mentalités dans cette nouvelle de Yukio Mishima (de son vrai nom Hiraoka Kimitake) intitulée Patriotisme. Dans cette nouvelle, il est question du seppuku d’un lieutenant pour une raison d’honneur. Le seppuku est un suicide rituel consistant dans le fait de s’éventrer, de remuer de haut en bas, jusqu’à ce que les intestins s’invitent devant vos pieds. A noter que l’on connaît plus souvent le terme argotique d’Hara-Kiri. Pour introduire cette nouvelle, laissons la place au premier chapitre : « Le 28 février 1936 (c’est à dire le troisième jour de l’Incident du 26 février), le lieutenant Shinji Takeyama du bataillon des transports de Konoe -bouleversé d’apprendre que ses plus proches camarades faisaient partie des mutins, et indigné à l’idée de voir ses troupes impériales attaquer des troupes impériales- prit son sabre d’ordonnance et s’éventra rituellement dans la salle aux huit nattes de sa maison particulière, résidence Yotsuya, sixième d’Aoba-chô. Sa femme, Reiko, suivit son exemple et se poignarda. La lettre d’adieu du lieutenant tenait en une phrase : « vive l’armée impériale ». Sa femme, après s’être excusée de précéder, en fille dénaturée, ses parents dans la tombe, terminait ainsi la sienne : « Le jour est venu qui doit nécessairement venir pour une femme de soldat… » Les derniers moments de ce couple héroïque et consacré furent à faire pleurer les dieux. »

Ce qui frappe le plus dans cette nouvelle, c’est la précision de la description de ce suicide rituel. Précision qui ne tombe pas dans l’excès et ne cherchant pas à dégoûter le lecteur, mais qui cherche bien plus à le fasciner. De même, le couple qui va vers la mort le fait dans une atmosphère heureuse, dans une certaine joie. L’honneur les fait aller vers la mort sans trop de crainte et leur amour s’affirme. Mishima décrit cette sensation que l’on nomme le Champ du cygne ou encore comme déjà nommé le matsugo no me. Ici, Takeyama et sa femme vivent leur amour pleinement, une étreinte totale avant leur mort. « Ni l’un ni l’autre ne l’exprimèrent, mais la pensée que c’était la toute dernière fois faisait battre leur cœur, dilatait leur poitrine. On aurait dit que ces mots: « la dernière fois», s’étaient inscrits en invisible sur chaque pouce de leur corps. Le lieutenant attira sa femme contre lui pour l’embrasser violemment. Leurs langues se mêlaient dans l’humide et lisse caverne de leurs bouches ; les douleurs de la mort, encore inconnues, avivaient leurs sens comme le feu


Dossier : Littérature Etrangère trempe l’acier. Ces douleurs qu’ils n’éprouvaient pas encore, ces lointaines affres de l’agonie, rendaient plus aiguë leur perception du plaisir. « C’est la dernière fois que je verrais votre corps, dit le lieutenant. Laissez-moi le regarder. » Et il inclina l’abat-jour pour que la lampe éclairât tout au long, le corps étendu de Reiko. »

Pour conclure, on peut voir que le Japon depuis le XXème siècle et l’arrivée en son sein de l’Occident a des difficultés à penser son imaginaire. Il se révèle souvent pessimiste ou relève d’une nostalgie du Japon féodal. Toutefois une part nouvelle des écrivains japonais tend à accepter l’ouverture vers l’Occident et à y chercher la source d’un nouvel imaginaire. Ainsi, Oe Kenzaburo , prix Nobel de littérature en 1994 déclare-t-il : « Je veux m’identifier à la culture minuscule des villages de montagne et intégrer ce que nous avons d’ancien à ce qui est moderne ». La nouvelle génération d’écrivains japonais, celle née après-guerre est le plus souvent rentrée dans ce souci d’universalité et nous fait découvrir un autre visage que celui d’un Japon qui se meurt. ►Rémi Korman ◄

Cinéma

et littérature japonaise : On peut faire un parallèle entre la littérature japonaise du XXème siècle et le cinéma japonais de cette même époque. Akira Kurosawa, le cinéaste qui a traversé ce siècle a de par ses films montré cette fascination pour le Japon féodal avec par exemple Les Sept samouraïs. Mais il montrera aussi par un film tel que Vivre (Ikiru) la dualité clair/obscur entre pessimisme et optimisme. Dans ce film, le personnage principal, Kenji Watanabe, apprend qu’il souffre d’un cancer incurable et qu’il ne lui reste que quelque mois à vivre. La question qui se pose à lui est de donner un sens à cette fin de vie, apprendre à vivre alors que jusque là il n’avait jamais vraiment vécu et que l’inanité de son action était totale. Nous sommes tous condamnés à mourir de l’inaction et meurt progressivement celui qui n’est pas engagé dans l’existence avec un projet (dans le film, la bureaucratie). Reste alors à vivre, vivre en particulier pour les autres afin de retrouver une pleine dignité. Dans un tout autre genre, par son premier film en couleur intitulé Dodes’kaden (Dodesukaden), Kurosawa montre l’existence terrifiante d’un groupe d’individus vivant autour d’une décharge. La misère, l’alcoolisme, la mort : tel est l’entourage de ces individus et le film fait ressortir ce malaise face à une vision déstructurante de l’espèce humaine (face à l’échec commercial de ce film, Kurosawa tenta de se suicider…). Mais il n’y a pas que la nostalgie du Japon féodal ou un pessimisme radical chez Kurosawa mais aussi cet espoir d’un lien entre l’ancien et le moderne. Ainsi après avoir tourné Dodes’kaden, il tourne Dersou Ouzala qui montre l’amour de Kurosawa pour l’ancien et la nature mais décrit aussi une conciliation de l’ancien et de la modernité par le bais d’une rencontre entre un chasseur mongol (symbole de l’ancien) et un militaire (modernité). En ressort finalement de ce film une vision humaniste qui incite les hommes à réfléchir sur la modernité et à s’ancrer dans une vision plus écologiste. Kurosawa déclara ainsi à propos de ce film : « La relation entre l’être humain et la nature va de plus en plus mal...

Je voulais que le monde entier connût ce personnage de russe asiatique qui vit en harmonie avec la nature... Je pense que les gens doivent être plus humbles avec la nature car nous en sommes une partie et nous devons être en harmonie avec elle. Par conséquent, nous avons beaucoup à apprendre de Dersou » ►Rémi

Korman ◄

Page 


ça n’engage que moi

L’engagement littéraire va radicalement plus loin que politique. Radicalement au sens : dans son essence même.

l’engagement

S’engager, c’est prendre la posture d’aller dans une direction, donner et faire sens. Le socle de pensée sur lequel repose l’IEP, comme tout établissement universitaire : à grands renforts de concepts et de théories apporte toutes sortes de réponses, sur toutes sortes de sujets. Il donne sens et propose des directions. Il est l’Esprit de Sérieux, l’Uni-versalisation de la pensée dont parlent Kundera ou Heidegger. Littérature et philosophie sont englobées comme des sous-parties de son ensemble : elles sont mises au service du politique (qui gouverne la cité, c’est-à-dire donne une direction.). Il y a là une inversion des rôles. Si cet engagement dans le politique etc. est nécessaire pour progresser, les vraies questions sont abandonnées, c’est « l’oubli de l’Être ». En ce sens l’engagement littéraire va inévitablement plus loin : il pose question sans jamais donner de réponse. Il cherche à explorer dans tous les sens, il postule l’absurde, refuse les théories, les concepts majusculés. Il permet de voir au-delà, de cerner l’Homme nu, éclaté, polysémique, de faire naître la réflexion. En ce sens, l’engagement littéraire est foncièrement amoral et apolitique (ne cherche pas l’orientation). Il va contre toutes les impostures, contre toutes les théologies, contre tout ce qui se prend foncièrement au sérieux. (Version volontairement épicée du tract affiché en mai. La version originale est à consulter sur le site web de l’association.) ►Hugo

Sortons

Latreille ◄

du tout politique!

Si on part du postulat – contestable, mais après tout, «ça n’engage que moi» – selon lequel la littérature trouve sa force en ce qu’elle est gratuite, accoler les mots «engagement» et «littéraire» semble déjà contradictoire. Certes, des siècles de littérature dite engagée ne peuvent être balayés en quelques lignes. Ceux qui sont unanimement loués aujourd’hui, les auteurs classiques, ont grandement participé à ce type de littérature, et effectivement, il est possible de trouver derrière n’importe quel écrit, ou presque, la trace d’un engagement quel qu’il soit. Même la littérature qui se prétend désengagée, par cette prise de position, s’engage, et on ne peut nier les effets de certains écrits littéraires, ou d’engagements d’auteurs, sur l’Histoire. Et pourtant, pourquoi la recherche de textes engagés ne se limite pas à des tracts ouvertement annoncés comme tels ? Le politique aurait-il quelque chose à faire en littérature ? Et inversement.

Dès lors, comment comparer l’engagement politique à la littérature ? Quand la littérature s’engage, elle perd de son caractère gratuit et peut être alors taxée de politique. La gratuité de la littérature ne peut être confondue avec une sorte d’inutilité, et donc bonne à jeter aux orties. Au contraire, c’est sûrement parce qu’elle a la capacité d’être désintéressée qu’elle a sa place. Croire en la littérature n’est pas un engagement, mais peut-être naïvement, une croyance en l’art pour lui-même, qui ne vise rien, pas même à donner une direction, ou à en indiquer une. Quand bien même ce serait le cas, il y a toujours autre chose qui devance cette politisation de l’écrit, la beauté du texte, indépendante, elle, de tout enjeu extérieur. C’est comme si celui qui écrit un texte littéraire et politique à la fois se dédoublait, et que primait toujours l’homme de lettres sur l’homme politique. Même si la frontière est difficile à déterminer…

Pourquoi toujours vouloir les mesurer ? Le politique, comme il est dit plus haut, a pour but de donner une orientation à la cité. Le littéraire a-t-il forcément quelque chose

Il ne peut donc y avoir de rapport d’inclusion entre le politique et le littéraire, qui sont deux champs à placer sur des plans différents. Et s’il semble parfois

à voir avec la cité en tant qu’entité politique?

Ne

peut-il pas au contraire être vu comme une

échappatoire bienvenue face au

«tout politique» ?

y avoir des ponts entre les deux, la question n’est pas, lequel des deux, de la littérature ou de la politique, va le plus loin. La littérature se fait sans le politique, et même quand le second intervient chez la première, il ne peut que s’effacer. ►Pauline

Page 10

Silvestre ◄


Auteurs : dossier Baricco Alessandro Baricco, qui ? Baricco, des histoires dont se

remet

on ne

pas

C

’est dans un train. Entre les mains un roman offert. un roman d’un italien. Châteaux de la colère, Alessandro Baricco. Mouaip. jamais entendu parler. Dans un train, toujours à un moment, on lit. Presque à reculons, entre le paysage et le sommeil, on lance ses yeux à la poursuite du point final. Je n’aime pas les histoires. Les romans racontent des histoires. La plupart s’en contentent même. Inventer de belles histoires, les remplir de personnages singuliers, les habiller, leur faire faire des choses jamais écrites, délivrer un message ou pas, être moral ou pas. Décondenser l’instant où quelque chose se crée, le dérouler, le construire patiemment. En quelques lignes, ce qu’on appelle poésie renferme l’intensité de 300 pages. Bref… Seulement là il y a quelque chose de dérangeant, dès les premières pages…comme si ces lignes noires absorbaient l’empreinte des yeux…qu’est ce que c’est que ce foutoir de mots ?

Du jamais écrit.

voyage, on ne sait jamais quand, on ne sait jamais où, jamais pour combien de temps et n’annonce son retour à Jun que par un mystérieux colis renfermant toujours le même bijou. Un jour il achète une locomotive. Jun, sublime et silencieuse. Pekish et Penht, Penht et Pekish : l’un est un enfant avec un veste trop grande pour lui qui scellera son destin, l’autre un musicien génial, chef d’orchestre de l’humanophone, orchestre où chacun chante SA note. Des dizaines d’êtres prennent vie. Et on est là, nous, à lire, dans ce vacarme fou. Poésie, humour, philosophie, Baricco est un conteur qui amène le rire, l’horreur, les larmes et la réflexion. Ses personnages impossibles sont en quête de l’infini, chacun à sa manière, chacun jusqu’à sa perte. Comment ces cent romans se fondent-ils en un seul ?

Baricco possède l’art le plus rare, du silence, celui de taire. Il maîtrise avec une virtuosité captivante le blanc entre les mots. Ses enchaînements de phrases cristallisent un style fulgurant et doux, où les mots s’entrechoquent, se répètent, s’appellent, se taisent. Elles nous invitent à la stagnation, à la relecture, au bouleversement des habitudes de lecture. Baricco rompt une à une les conventions de l’écriture romanesque, un peu comme un Céline, en moins violent sur l’instant, en tout aussi intense au fil des pages. Les phrases sont déconstruites, éclatées, reconstituées avec ce dynamisme et cette sinuosité de la pensée en direct. le récit ne se déroule pas, de cette façon linéaire et chapitrée dont on a l’habitude. Il se déploie, nous immerge dans un jazz textuel et dense. celui

D’abord un grand dialogue, une langue simple, comme on pense, comme on parle. et puis…et puis les mots s’imprègnent littéralement dans l’histoire. ou l’inverse. Des points de suspension plus que par trois, des majuscules car on crie… L’histoire de Baricco n’est rien sans la façon qu’il a de qu’un personnage halète, on l’entend. Les gens se répètent, disposer les mots. et l’inverse. Dans cette nouvelle dimension, les dialogues se répercutent, parfois se répondent….c’est une on est en apnée. véritable fourmilière là-dedans… que la mort survienne et on Les personnages viennent la sent arriver par les spasmes du texte. de tourner sur eux-mêmes dans Les phrases sont déconstruites, éclatées, Le texte n’est plus une médiation, c’est un champ pour imaginer la reconstituées avec ce dynamisme et cette l’immédiat de l’histoire. vitesse du train : et concrètement, sinuosité de la pensée en direct. le récit c’est une apothéose de mots, Du jamais lu. ne se déroule pas, de cette façon linéaire un tourbillon d’impressions, de et chapitrée dont on a l’habitude. Il se Et puis on plonge dans l’histoire. je déploie, nous immerge dans un jazz textuel vitesse. Soudain tout s’arrête. Puis de grands blancs qu’on doit n’aime pas les histoires, je n’aime pas et dense. combler. On reprend son souffle. les histoires. et puis on plonge dans On se laisse désorienter. Dans la l’histoire. C’est stupéfiant. nos préjugés tête de qui je suis maintenant ? D’espaces vides en espaces sont défaits…on se laisse défaire par cette profusion qui vides, des bribes des pensées de chaque personnage…puis les touche là où il faut. blancs s’écourtent, et la douce furie reprend. Les romans racontent des histoires. La plupart s’en contentent même. Il y en a d’autres, rares, qui racontent des histoires au travers des mots. C’est-à-dire que les mots sont une partie intégrante de l’histoire, ils sont leur chair, ils sont le voyage. Dans ces romans, on se laisse transporter immédiatement. Baricco n’est pas un romancier, c’est un conteur. Un conteur de l’écrit. Tout nous transporte, depuis le moindre nom d’un personnage jusqu’à ce style oral d’une poésie discrète. Et puis on plonge dans l’histoire. ces noms, cette folie, cet incroyable grouillement qui ne s’interrompt pas. Dans la petite ville de Quinnipak. Monsieur Reihl, qui part en

Baricco ne juge pas, il dévoile la folie, part à sa recontre, s’en imbibe formellement. Il est libre d’y mettre fin, comme tel personnage éphèmère qui une fois son rôle joué se suicide sans conséquence, comme ça. Et l’histoire reprend. sautille, et même l’atroce semble léger.

Aux

antipodes

du

royaume

enchanté

du

conte.

La violence, le tragique, le sexe. Baricco au fil de sa partition explore la vie humaine jusque dans ces retranchements inavouables, sans rien nous épargner, avec la force inépuisable de sa composition. sans antécédent, sa composition. Et les inventions littéraires, les trouvailles, sont Page 11


Auteurs : dossier Baricco intarissables. Le romancier brise les rigidités textuelles pour le couler dans le flot énervé et nombreux des vies qui naissent, se rencontrent, et finissent. Et jusqu’au bout, on sombre avec ces personnages, emportés par les mots simples magistralement disposés, emportés dans la complexité suffocante et ravissante de ces êtres imaginaires. qui ne nous lâchent plus. Et bientôt l’ensemble de la faune et de la flore de Quinnipak vient à nous, toute une population de destins nous subjugue. De cet univers qui happe on ne peut jamais définitivement se soustraire. Chacun des personnages incarne SA folie, SA note. Surtout, il la joue jusqu’au bout. Même les musiciens de Pekish, qui ont un rôle secondaire ? Le romancier en deux pages leur invente une histoire et une mort singulière. jusqu’au bout. Alessandro Baricco, musicologue, met chaque note en mouvement, puis toutes ensembles : les enchevêtre, les accouple, les dissone et les accorde : à la recherche de

ce que seule la littérature peut explorer.

Et puis vient le dénouement, et le train était déjà loin. qui porte bien son nom, le dénouement : il nous délie de cette folie ambiante, nous rend à la normalité. La musique est bouleversante, absolument inattendue. mais on comprend, un peu. Et on retrouve son souffle normal, enfin. Comment replonger dans les fadeurs de ceux qui se contentent d’écrire des histoires, après ? Alessandro Baricco va tellement plus loin, il les vit et nous entraîne avec lui dans les coulisses de sa création. On croit s’arrêter là. Et puis non. Dans notre stupeur la genèse du roman se révèle, nue, froide : les trois dernières pages brisent la parenthèse de Quinnipak, nous font remonter cruellement à la réalité, d’un coup. Le secret subtil et génial des Châteaux de la Colère vient de nous être dévoilé. Il y a des histoires totales dont on ne se remet pas. ►Hugo

Latreille ◄

Extrait C’est le nœud du roman. Celui qui concentre l’intensité de ce qui s’est passé avant. Des deux cotés de la rue les musiciens de Pekish. Des deux cotés de la rue ils vont jouer chacun leur morceau, se mettre en mouvement, se croiser. A y assister, les habitants de Quinnipak.

Et plus on s’approche de l’exacte moitié de la rue, plus la foule se fait dense, avec les gens attroupés et serrés autour de ce point névralgique, le plus proche possible de cette limite invisible où se mélangeront les deux nuages sonores (comment ce sera, impossible d’imaginer), avec grande accumulation d’yeux, capelines, habits du dimanche, enfants, surdités de vieillards, décolletés, pieds, regrets, bottes cirées, odeurs, parfums, soupirs, gants en dentelle, secrets, maladies, paroles jamais dites, lorgnons, douleurs immenses, chignons, putains, moustaches, épouses vierges, cerveaux éteints, poches de gousset, idées sales, montres en or, sourires de bonheur, médailles, pantalons, sous-vêtements, illusions — tout un grand inventaire d’humanité, un concentré d’histoires, un embouteillage de vies déversées dans cette rue (et avec une violence particulière sur ce point de l’exacte moitié de cette rue) pour servir de digues à la trajectoire d’une singulière aventure sonore — d’une folie — d’un caprice de l’imagination — d’un rite — d’un adieu. Et tout ceci — tout — baignant dans le silence. Si l’on est capable de l’imaginer, c’est ainsi qu’il faut l’imaginer. Un silence infini. Ce n’est pas pour dire : mais c’est toujours un merveilleux silence qui offre à la vie la déflagration énorme ou minuscule de ce qui, ensuite, deviendra souvenir inamovible. Bon. (…) Un instant. Puis Pekisch fait un geste. Et c’est alors que tout commence. (…)Ce tout qui avançait lentement depuis les deux extrémités de la ville, remontant la rue, soulevant un voile de poussière, pas plus, mais en revanche colorant l’air de sons mobiles, itinérants et vagabonds — on dirait une berceuse, cette danse, on dirait qu’elle avance en roulant sur elle-même, faite de rien, faite de crème — on dirait des soldats, comme ça, en rangées, six devant, six derrière, trois mètres exactement entre chacun — fusiller le silence avec des armes de bois, de cuivre et de cordes — plus ils se rapprochent et plus tout se brouille dans les yeux et toute ta vie se rassemble dans tes oreilles — chaque pas supplémentaire construit dans ta tête un seul grand instrument schizophrénique et cependant précis — comment je vais leur raconter tout ça, à la maison ? ils ne pourront jamais comprendre /(…)tu aurais pu mesurer dans ta tête, pas après pas, l’étreinte de ces sons qui se rapprochaient les uns des autres — comment ça pourra-t-il tenir tout entier, dans une seule tête, dans la tête de chacun, quand ces deux marées de sons finiront l’une sur l’autre, l’une dans l’autre, exactement à l’endroit exact de la moitié de la rue / à la moitié de la rue précisément où se tenait Pekisch, au milieu des autres gens, sa tête baissée et ses yeux qui regardaient par terre — c’est drôle, on dirait qu’il prie, se dit Pehnt qui est de l’autre côté de la rue, au milieu des gens, avec sa veste noire sur le dos, juste en face de Pekisch qui cependant regarde par terre, c’est drôle, on dirait qu’il prie / l’air vient presque à manquer, tellement les gens se serrent, sans s’en apercevoir, comme aspirés par cet instrument bifide qui lentement referme ses pinces pour capturer le spasme de tous — à s’en étouffer, sauf que le cerveau est désormais emporté par les sirènes qui chantent à ses oreilles — emporté comme Jun, debout au milieu des gens, avec la sensation de tous ces corps contre elle — elle sourit, Jun, ça ressemble à un jeu — et elle ferme les yeux, et tandis qu’elle se laisse glisser dans un lac de sons agité d’une douce tempête elle le sent très bien, tout à coup, ce corps qui au milieu de tous les autres, et bien plus que tous les autres, se presse contre elle, collé à son dos et plus bas le long de ses jambes, partout, on dirait — et elle le sait, bien sûr, comment pourrait-elle ne pas le savoir, que ce corps est celui de Mormy / (…)il n’y a plus maintenant que cent mètres à peine entre la berceuse et cette marche qui ressemble à un choeur d’église — elles se cherchaient, elles se trouveront — les instruments les uns dans les autres, et les pas qui glissent parallèlement, imperturbables, exactement sur cette ligne invisible qui dessine la moitié exacte de la rue Page 12


Auteurs : dossier Baricco — précisément là où se tiennent Pekisch, la tête penchée, immobile, et Pehnt, de l’autre côté de la rue — Pehnt qui partira — Pehnt qui n’entendra jamais plus rien de ce genre — Pehnt qui brûle dans cette fournaise de sons l’instant vide d’un adieu — peut-être faudrait-il y avoir transpiré, dans cette fournaise, et on ne s’étonnerait pas alors que la main de Jun soit lentement des¬cendue jusqu’à frôler la jambe de cet homme qui était un garçon, un peu blanc et un peu noir — Jun immobile, les yeux fermés et dans sa tête la marée de sons qui entraîne dans un naufrage impossible à raconter — il n’y a rien de plus beau que les jambes d’un homme, quand elles sont belles — dans le point le plus caché de toute la fournaise une main qui remonte le long de la jambe de Mormy, une caresse qui cherche quelque chose, et qui sait où aller — mille fois il se l’était imaginée, Mormy, comme ça, absurdement, la main de Jun sur son sexe, pressant avec douceur, pressant avec rage/ (…)sauf que cette fois tout est vrai, pure et simple réalité, c’est bien Jun et c’est bien sa main qui glisse entre ses cuisses à lui — comme ce cou candide glissant vers l’épaule — si Mormy pouvait le voir, en ce moment, il saurait qu’il brille d’émotion et qu’imperceptible¬ment il tremble, d’un tremblement infiniment petit et secret/un frisson les traverse tous, plus ou moins, maintenant qu’il n’y a plus que quelques mètres, avant qu’inexorablement ils ne soient l’un sur l’autre, les deux nuages de sons — la pagaille dans la tête de chacun — coeurs qui s’affolent, milliers de rythmes intimes qui se mêlent à ces deux rythmes-là, si limpides, qui bientôt vont se rencontrer / adieu Pehnt, adieu ami qui ne seras plus là, encore une fois adieu, tout ceci est pour toi / glisse la main de Jun entre boutonnières et pudeurs, avec douceur et désir / cinq mètres, pas plus un spasme, une torture — qu’enfin ils se rencontrent, nom de Dieu — que tout explose comme un cri /MAINTENANT - maintenant — c’est maintenant, là — qui aurait jamais imaginé ça ? — un million de sons qui s’échappent affolés dans une seule et même musique — là, l’un à l’intérieur de l’autre — il n’y a pas de début pas de fin — chaque fanfare qui engloutit l’autre — la commotion dans la terreur dans la paix dans la nostalgie dans la fureur dans la fatigue dans le désir dans la fin — au secours — où est donc passé le temps ? — où a donc disparu le monde ? — qu’est-ce qui se passe, pour que tout soit ici, maintenant — MAINTENANT - MAINTENANT / et enfin le regard de Pekisch se relève et, de tous les yeux qui sont en face des siens immédiatement s’empare de ceux de Pehnt, perforant l’ex¬plosion de sons qui s’embouteille au milieux d’eux, et il n’y aura plus besoin de paroles après un regard comme celui-là, ni de gestes ni de rien / et la main de Jun enfin s’empare du sexe de Mormy, chaud et dur d’un désir qui vient de loin et de toujours /voilà c’est arrivé / voilà / c’est arrivé / c’est arrivé / voilà / c’est arrivé / c’est arrivé / c’est arrivé quelqu’un pourrait-il dire combien de temps ça a duré — un rien, une éternité — ils ont défilé les uns à côté des autres, sans se regarder, pétrifiés par l’ouragan de sons…(…) Alessandro Baricco, Châteaux de la Colère, 1995

City

Voilà pourquoi City s’est inscrit en moi comme une révolution. Un livre inracontable et pourtant j’ai essayé de n livre comme une définition, comme une nombreuses fois. Face à la froideur des buildings, à ces gens qui courent et ces milliers de visages que l’on croise chaque déambulation. Barricco nous emmène dans un univers qui jour sans même les voir, Baricco réhabilite l’individu dans ce garçon sans prétention qui ne fait se déroule comme un diaporama. Des L’esprit du garçon se pose sur toutes ces qu’exister, voir, penser et donne histoires qui a priori n’ont rien à voir entre elles, s’entrechoquent, s’entremêlent. choses dans une réflexion sur ces petits une vie à ce qui ne se dévoile Un petit garçon, un génie de treize ans, rien qui forment un tout comme un amas, un pas. Le monde de City est parfois absurde, souvent loufoque parce diplômé de physique, livré à lui-même fouillis, un grouillement. que dans ce monde la logique dans une grande ville, ses deux amis imaginaires n’existe pas. Aux rues parallèles, si Poomerang le petit chauve, Diesel le géant aux

U

grandes chaussures, et son amie gouvernante « Shatzy Shell (pas comme l’essence).» La solitude de ce garçon, Baricco n’en fait pas tout un cas, il nous la rend perceptible sans s’en repaître pendant des pages et des pages. Au contraire, il nous balade dans son imaginaire, d’associations d’idées en rêveries. D’un talon de chaussure, abandonné sur un trottoir naissent un taxi, un magasin puis un match de boxe, les nymphéas de Monet, une université, un terrain de foot entre des immeubles. L’esprit du garçon se pose sur toutes ces choses dans une réflexion sur ces petits riens qui forment un tout comme un amas, un fouillis, un grouillement. De rue en rue, des détails absurdes nous emmènent aux confins de l’esprit de ce petit garçon et nous racontent nous-mêmes, dans ces poussières qui fondent notre existence.

Aux antipodes de l’épopée et très éloigné de la forme classique du récit, City nous parle parce qu’il réussit le pari d’écrire ce qui est intrinsèquement étranger à l’écriture, tout du moins à la prose : la pensée, notre pensée.

droites, ce petit garçon, infime, est une formidable courbe.

La ville n’est plus étrangère, Baricco la raconte comme la structure de notre être, métaphore, comme elle ne peut qu’exister. Elle n’existe qu’en nous même. Je me dois pourtant de vous avertir, les lecteurs de Baricco même les plus passionnés n’ont pas tous appréciés City. Je pense que Baricco y pousse à l’extrême ce qui est sous-jacent dans ces autres livres, ce fouillis absurde. Pour moi, ce livre fait peur, justement parce qu’il est difficile de laisser une place à l’absurde comme le fait Gould… et pourtant pour d’autres ce livre est fondamental. Et alors que reste t’il une fois City fermé? Des images comme des pensées, qui rassurent et ressurgissent parfois au détour d’une rue, quand on découvre par terre le talon d’une chaussure et qu’on laisse son imagination s’y poser oubliant pour quelques secondes comme une distorsion du temps, la droiture de la rue et la logique implacable de sa signalisation. ►Johana

Burloux ◄

Page 13


Auteurs : dossier Baricco Soie, Sans Sang, Novencento Les nouvelles de Baricco « Voyageur en quête d’œufs de vers à soie, Hervé Joncour se voit contraint, pour sauver les industriels de son village, d’effectuer une expédition «jusqu’au bout du monde». Or, en 1861, la fin du monde, c’est un Japon qui sort à peine de son isolationnisme, et, qui plus est, de mauvaise grâce. Et c’est au Japon que la vie du héros prend un tour nouveau en croisant celle d’une femme mystérieuse dont le regard le bouleverse. Ce regard, il ne cessera de le croiser et de le désirer... », Soie (1997). « Né lors d’une traversée, Novecento, à trente ans, n’a jamais mis le pied à terre. Naviguant sans répit sur l’Atlantique, il passe sa vie les mains posées sur les quatrevingt-huit touches noires et blanches d’un piano, à composer une musique étrange et magnifique, qui n’appartient qu’à lui: la musique de l’Océan dont l’écho se répand dans tous les ports qui jalonnent son errance. »

Novecento: pianiste (2002). « Dans la campagne, la vieille ferme de Mato Rujo

demeurait aveugle, sculptée en noir contre la lumière du crépuscule. Seule tache dans le profil évidé de la plaine. Les quatre hommes arrivèrent dans une vieille Mercedes. La route était sèche et creusée, pauvre route de campagne. De la ferme, Manuel Roca les vit. Il s’approcha de la fenêtre. D’abord il vit la colonne de poussière s’élever au-dessus de la ligne des maïs. Puis il entendit le bruit du moteur. Plus personne n’avait de voiture, dans le coin. Manuel Roca le savait. Il vit la Mercedes apparaître au loin puis se perdre derrière une rangée de chênes. Ensuite il ne regarda plus.  Il revint vers la table et mis la main sur la tête de sa fille. Lève-toi, lui dit-il. Il prit une clé dans sa poche, la posa sur la table et fit un signe de tête à son fils. Tout de suite, dit son fils. C’était des enfants, deux enfants. Sur fond de règlements de comptes après une guerre, un médecin est abattu mais sa fille, qu’il a cachée, survit. Quarante ans plus tard, la rescapée décide de rencontrer le «dernier assassin survivant de son père», celui qui avait découvert l’enfant mais l’avait épargnée. », Sans sang (2003).

Trois courts romans, trois histoires différentes, trois histoires à part, trois histoires intenses. Qu’il parle d’amour, de musique, ou de violence, Baricco nous transporte dans chacun de ces romans au cœur même de l’être et de sa perception du monde. Trois personnages, trois destins, et pas des grands, ni même des petits, des destins, juste, et des instants de vie qu’il croque à sa manière. Un style simple, certes, mais qui reste subtil et utilise toutes les ressources de la forme textuelle (la ponctuation prend dans ses romans une réelle fonction d’effet de narration) et du récit (dialogue, monologue, lettre,...). Dans Sans Sang, il crée une tension palpable par des dialogues courts et entrecoupés de silences éloquents, dans Soie c’est à une jouissance sexuelle amoureuse pure qu’il donne vie à travers une lettre lue par une prostituée de luxe, et dans Novecento : pianiste, l’histoire du personnage se construit à travers le monologue du trompettiste ami de Novecento. Ainsi Baricco manie la ponctuation de façon telle qu’il donne à son écriture des airs de pensée tâtonnante, mais toujours spontanée et imprégnée de sens et d’émotions. La phrase est courte, directe Page 14

et percutante, elle donne à réfléchir quand elle est suivie de points de suspension ou coupe court à tout, provoque la chute, lorsqu’elle finit par un point. Pas de phrases à rallonge ni de sur-utilisation de mots alambiqués chez Baricco, juste des mots simples qui s’enchaînent successivement, légèrement, et qui vous enveloppent, comme un voile. Mais chaque mot compte, placé là, répété ici, et donne au texte cette poésie si particulière qu’on lui reconnaît. « Vous n’avez jamais peur, vous, d’exploser, rien que d’y penser, à toute cette énormité, rien que d’y penser ? D’y vivre.../ Moi, j’y suis né, sur ce bateau. Et le monde y passait, mais par deux milles personnes à la fois. Et des désirs, il y en avait aussi, mais pas plus que ce qui pouvait tenir entre la proue et la poupe. Tu jouais ton bonheur sur un clavier qui n’était pas infini. C’est ça que j’ai appris, moi. La terre, c’est un bateau trop grand pour moi. C’est un trop long voyage. Une femme trop belle. Un parfum trop fort. Une musique que je ne sais pas jouer. », Novecento : pianiste.

Ce style sert évidemment à porter les personnages de ces trois romans. Des êtres simples mais aux histoires particulières : un pianiste virtuose incapable de descendre du bateau dans lequel il est né (Novecento), une enfant témoin des meurtres de son père et de son frère qui devenue femme, recherche leur dernier assassin (Sans Sang), un vendeur de vers à soie partagé entre l’Orient et l’Occident, entre deux femmes belles et mystérieuses (Soie). Ces protagonistes sont également entourés de personnages secondaires atypiques, farfelus, attachants et marqués eux aussi par le monde qui les entoure : le trompettiste ami de Novecento, l’assassin qui se sent coupable, le directeur des filatures, imprévisible et peu bavard... C’est à travers eux que Baricco porte à nu les relations entre les êtres, dans ce qu’elles ont de plus fort, de plus pur, de plus vrai, de plus drôle et de plus con. Des rapports souvent ambigus et difficiles envers l’autre : la rescapée finira par passer la nuit avec l’assassin de son père, Novecento ne pourra quitter son bateau, désarmé par l’infinité du monde, l’infinité des hommes et Hervé Joncour comprendra à la fin de sa vie qu’il a idéalisé une femme et un amour qui n’a pas existé sans voir vraiment celui réel que lui portait la femme qui vivait à ses côtés. Ce sont eux, les personnages, la véritable histoire du roman et tous évoluent dans une atmosphère, un environnement particulier qui les porte littéralement et les révèle un peu plus: la musique et le bateau pour Novecento, une Italie d’après-guerre aux airs hispaniques dans Sans Sang, le Japon et sa culture fine et délicate avec ses hommes d’honneur dans Soie. Se crée à travers chacune un cocon mélancolique et doux qui enveloppe le lecteur, ambiances et véritables tableaux ou scènes de films où se mêlent paradoxalement humour, tristesse, nostalgie et délicatesse, tout cela dans une sorte de flottement surréel. « Parfois, les jours de vent, Hervé Joncour descendait jusqu’au lac et passait des heures à le regarder, parce qu’il lui semblait voir, dessiné sur l’eau, le spectacle léger, et inexplicable, qu’avait été sa vie », Soie.

Ajoutez à cela quelques bonnes réflexions sur les choses de ce monde, disséminées par petites piques percutantes ici et là dans les trois romans et vous pouvez virer la Bible et Entrevue de votre chevet...  «« Novecento, tout ceci est absolument contraire au règlement. » Novecento s’arrêta de jouer. C’était un petit garçon qui parlait peu mais apprenait vite. Avec douceur, il regarda le commandant, et lui dit : « Au cul le règlement »»,

Novecento : pianiste.

►Eloise

Roussel ◄


Nos Textes Thème : le Nu

Le vent se lève. « Foutu climat, foutu pays » marmonne-t-il en rangeant son matériel. En fait, le sculpteur inuït aurait préféré être trompettiste, seulement voilà : foutues moufles. Alors il sculptait. Des nus uniquement, dans la neige exclusivement (faire venir un bloc de marbre en plein Groenland, c’était toute une histoire). Ainsi, le campement pouvait se déplacer tant qu’il voulait, il était assuré d’avoir toujours sous la main matière et modèle, le reste lui importait peu. Ses modèles, c’était les femmes de la communauté. Au début, les hommes eurent quelques réticences à voir leurs épouses, sœurs ou mères poser de la sorte. Elles au contraire furent flattées, à tel point qu’elles s’étaient spontanément organisées pour que toutes les heures une femme prenne la place de l’autre devant le vieil homme. Il fallut peu de temps pour que cela devienne une habitude. Une heure c’était le maximum car malgré leurs vêtements chauds, tenir davantage debout et immobile sur la glace leur était impossible. Aussi curieux que cela puisse paraître, cet état de choses lui convenait parfaitement. Au fond, ce n’est pas les modèles qu’il regardait. Il connaissait bien les femmes, il avait même été marié autrefois et comme tout souvenir est création, il se souvenait de celle qu’il avait aimée et laissait ses mains raconter. A présent le vent se calme. Il n’y aura pas de tempête, d’ailleurs l’hiver touche à sa fin. Jour après jour l’aube s’impose, toujours plus rose, plus douce, plus enveloppante. La banquise elle même se réveille : elle s’étire, frissonne et se tortille. Bientôt, des pans entiers s’arracheront à elle et dériveront sur l’océan. Alors, ses Vénus se feront figures de proue. Il n’en doute pas, aussi longtemps qu’elles le pourront, elles mèneront ces navires de glaces vers ces pays lointains aux parfums épicés, terres de cuivres, de paresse et d’ivresse où il n’est nul blizzard pour contenir son art. Il y pense et s’en réjouit : le sculpteur inuït a vieilli.

Ecrire

Des images à n’en plus finir, autant de frustrations, un mot après un autre pour autant de batailles contre ce vide débordant. Tout ou rien. Un plaisir malsain à tourner le poignard dans la plaie, rajouter une virgule, un espace. Comment entretenir ce chaos sans s’y perdre ? Mes extrémités saignent de vouloir attraper ses visions, ses sensations. Et pourquoi ne pas s’abandonner après tout ? Tourner le dos et se vautrer dans les effluves d’émotions incontrôlables, se repaître de toutes ces contradictions. Laisser la folie faire sa place, enfin, prendre racine. Les mots jailliront alors, je le sais ; dévastateurs, imprécis, libérateurs, orgasmiques. Adopter cette religion, baisser les armes. La terre cessera d’être. Le sens, mon cul ! … Non ! j’aime trop sentir l’empreinte sanglante de ce monde entre mon cœur et mon estomac. Aujourd’hui je ne pourrai plus, je continuerai sur la voie de ces sursauts. Mais demain, j’enfoncerai la lame, … encore un peu plus loin. Page 15


Nos Textes

On l’a surnommé « Papi mouillé ». J’ai fini par les convaincre, tous. Eux, ils voulaient « Bagnard », je trouvais ça injuste. Il était là depuis deux heures, l’homme au bras plein de colle venait à peine de repartir, et déjà Visage Gris avait assassiné trois chefs d’Etat. En plus, il avait l’air sympa le nouveau. Pas abordable tout de suite, il faudrait peut-être passer par derrière, esquisser des sourires avant de lui demander s’il venait de loin. Il avait cette tête des mecs qui dorment pas, fatigué par la vie de naissance, mais heureux comme ça. Ca me plaisait bien. Je pensais à tous les trucs qu’on allait pouvoir se raconter. La semaine dernière, c’était une voiture accrochée au mur. J’avais pas essayé de lui parler, elle aurait rien compris. Je pensais déjà aux moyens de le garder plus longtemps avec nous. Emporter l’affiche. L’enrubanner de scotch (stupide, il ne pourrait plus rien voir). Tuer l’homme au bras plein de colle. Le convaincre que cette fois, c’était le bon. On l’avait adopté, Papi. On ferait plus de conneries, plus de dessins sur les murs. Il nous répondrait qu’il s’est encore fait engueulé et qu’y pas de raison qu’il fasse des efforts pour des microbes comme nous. Ouais. Ca allait être difficile de le convaincre. Le tuer, c’était pas mal. On demanderait aux grands de nous aider. Un de plus, un de moins, ça se remarquerait sûrement pas. Nous, de toute façon, on était libres comme l’air pollué, on bougeait dans les limites de la ville. Il y avait des tas de recoins, alors…

Alors ça c’est vraiment étrange j’irai même jusqu’à dire bizarre, non j’exagère mais en tout cas une chose est sûre c’est pas commun. Je reconnais bien Robert au loin et puis y’a Jean-Louis à côté de lui, bon ça je veux bien le concevoir, mais pourquoi est-ce que je suis là moi ? Qu’est-ce que je fous là ? Bon récapitulons hier soir je suis sorti avec Riton mais je me rappelle être rentré après la dernière tournée, à moins que…. Non il me semble que je n’ai pas rêvé, mais c’est étrange tout de même. Qui a bien pu foutre un bordel pareil ? Je ne sais même pas si je monte ou si je descends, ma moustache est un peu ébouriffée mais ça ne veut sûrement rien dire, il faudrait que je crache pour savoir où j’en suis, mais j’ai bien peur d’ennuyer Bernard qui me regarde déjà d’un air bizarre, tiens d’ailleurs il fait comme s’il ne m’avait pas vu, salut Bernard, non toujours pas… Je me demande s’il sait exactement ce qu’il se passe, bon moi, j’ai bien ma petite idée mais j’ai quand même des doutes. Tout le monde a l’air de trouver ça normal, je veux pas passer pour un con. Oh et puis merde ça pourrait me donner de l’allure un peu de m’insurger, de faire un scandale, devenir un peu rouge et postillonner (là au moins je serai fixé et puis ça embêtera pas trop Bernard….), et puis au point où on en est... Allez je me lance….. Hum hum… L’heure est grave Messieurs, ne restons pas les bras ballants et la moustache en désordre, il nous faut entreprendre quelque chose, il nous faut trouver le sens de tout ceci: crachons ! Page 16


Nos Textes

Il marchait, tant bien que mal… et puis… et puis il s’est arrêté, atterré, altéré. Oui, altéré, parce que l’image reflétée par la vitrine n’était plus la même. Parce que l’image reflétée lui sautait à la gueule… pour une fois… pour une fois que quelque chose le retenait, à quoi ? On s’en fout. On s’en fout parce qu’autour ça bouge, et vite, oui vite, vite, vite, vite… et puis STOP, on s’arrête, encore une fois, on regarde, enfin on essaie. Et on essaie aussi de les retenir, ces gens, ces vies qui vont si vite, cette foule qui a un air si supérieur, vous savez, cet air qui vous dit « NON, je ne m’arrêterai pas pour toi ». Il marchait tant bien que mal, et alors il s’est mis à courir, si vite, oui vite, vite, vite, vite… Il ouvrait les yeux tant qu’il le pouvait, mais tout semblait flou autour de lui. Il y avait bien cette enseigne, au bout, tout au bout de la rue, mais elle ne signifiait rien pour lui, il avait beau ouvrir ses yeux encore plus grand, elle NE voulait toujours rien dire, enfin pas pour lui. Alors il s’est remis à marcher, d’un pas plus lent encore que lorsqu’il marchait tant bien que mal. Et alors l’enseigne s’est arrêtée avec lui, comme figée, au bout, tout au bout de la rue. Il ne marchait plus tant bien que mal, puisqu’il ne marchait plus du tout. « A quoi ça sert, se disait-il, que je MARCHE (tant bien que mal) si je ne sais PAS où je vais ? ». Il y avait bien cette enseigne, au bout, tout au bout de la rue, mais tout allait très vite, oui vite, vite, vite, vite autours de lui… des visages, inconnus, un con nu inconnu, et puis tous les autres, assez flous à vrai dire. Mais tout cela ne le gênait pas vraiment, ce qui le tracassait, c’était plutôt l’image qu’il avait vue un peu auparavant, vous savez, l’image reflétée par la vitrine, parce qu’elle lui faisait peur, très peur. La seule façon de l’oublier, d’y échapper en quelque sorte, c’était de la fuir. Alors à cet instant présent et très précis, il s’est dit : « COURS ! ».

Olympia Lors de notre première rencontre je n’étais qu’un enfant, errant dans ce musée où dansaient les Vénus, et où toute beauté n’était que chasteté. Puis, au détour d’une salle je t’ai rencontré, tu n’étais pas Vénus, tu en avais la beauté, tu n’étais qu’Olympia, la déesse dénudée. « Viens, mon lit t’est réservé, et s’il manque une place, nous pourrons nous serrer. Viens, ce bouquet est le tiens, tu viens de l’envoyer, et je dois le régler. Viens, mon drap est trop léger et puis il fait si frais, viens donc me réchauffer ». Je ne cessais de l’entendre m’inviter, et je voulus rester des heures, pour pouvoir la toucher. Mais il n’est pas bon pour un enfant de regarder des femmes nues, même celles que l’on rencontre au détour d’un musée. Alors je m’esquivai en lui donnant rendez vous « ce soir je le promets, je serais avec vous ». Ainsi depuis ce jour elle me tient compagnie, et je sais que quand l’une vient de m’abandonner, le soir Olympia viendra me réchauffer.

Page 17


Nos Textes Le Nu ou la belle laiteur de Nur

Le Nu est un petit animal tout à fait remarquable évoluant sur les rives du Cubango. Egalement appelé le Oualpé par les indigènes locaux, le Nu se caractérise par les érections étonnantes et systématiques qu’il provoque chez ces noirs fort peu développés. Il…

la lenteur saccadée, inouïe, des faisceaux qui se rapprochent. nos mains se serrent jusqu’à la fulgurance. embrasse là. embrasse la. oui. oui.

[non. C’est inconvenant, ce serait mal perçu…dommage. oublions, reprenons. inventons un personnage, donnons lui quelque gestes, travaillons le langage.]

Plus tard. Dans une ville, à la croisée de tout une population de ferrailles, de goudrons, de viandes. Nur est assise. sur le trottoir. Nur assiste au monde qui déambule, ces fragments en recomposition permanente. Ces décombres qui tentent l’érection. Assise contre soi, blottie contre eux.

A une table. Et ça peut-être toutes les tables, deux, face à face. Deux exactement. face à face. Proches, leur deux têtes. Et dans chacune une grande brûlure d’émotions qui peuvent en être autant qu’on veut. embrasse là. embrasse la. non. non. Face à face, comme frontière la chaleur de leur corps. et la table. un espace arythmique. Le vieil homme les regarde distraitement : le cliché de ce jeune couple, immobile à se mirer l’un dans l’autre, immobile, à apprendre à s’aimer. à s’aimer. Il m’écoeure. Il a prit ma main. Je ne peux pas céder, il est le fantasme de mon orgueil. pas de moi. puis l’autre. Depuis longtemps nos regards ont adopté la furieuse plissure de guerre. Du verre pillé, un pillage, du sang, des coups, des coups que l’on s’assène

Entre temps. Nur comme elle est née. Dans sa belle laiteur. étendue, maculée, ouverte. Nur sent, rugueux et froids, des pieds tapoter ses jambes. Le vide l’entre. Leurs corps ne métaphorent pas une baise d’esprit. Leur collaboration nécessaire s’achève. Pour nous, même le décevant est magnifique, la belle laiteur de Nur, abrutie par les vestiges d’une promesse. Mais Elle, Elle aurait tant aimé se faire violer.

Pendant ce temps, la saison des amours du Nu touche à sa fin, sur les rives du Cubango.

De l’inutilité de lire et d’écrire Longtemps, j’ai cru que lire apprenait. J’espérais, j’aurais tant voulu savoir sur moi. Mais un jour disparaissent la Vanité et l’Espoir. Les pages passent, les mots blêmissent, chaque lettre est la déliquescence d’un monde en perdition. On relève la tête et on ne se voit même pas. Où suis-je ? A l’envers de moi même. Mon double refuse de me voir, de donner un sens à ce que je fais. Alors on se replonge dans le livre encore et toujours. Les lettres s’additionnent et font ces mots. Ces tendres mots au goût fruité qui nous rappellent les sensations, les émotions qu’on avait oublié. L’image était inversée, il s’agit de la redresser. Les mots ensemble font ces phrases, expressions d’une volonté aveugle. Tellement aveugle que je ne pouvais me voir. Alors lire m’ouvre les yeux. Je vois le sens, je me vois. Je trouve ma voie. Les phrases se mêlent et font paragraphes, chapitres, autant de groupements théoriques prenant un sens pratique. J’ai vu, alors je repose le livre et relève doucement la tête. En regardant le miroir, je vois mon double. Il ne m’observe pas. Tranquillement assis, il lit, espérant lui aussi recouvrer la vue. Lire est inutile, écrire l’est tout autant. Mais par ces mots découverts, j’ai rencontré la vie, et finirai celle-ci [en rêvant]

Page 18


Rubrique Absurde

non à la ponctuation chers amis il me tardait de prendre la Mesplume pour soulever un point (pardon) un

sujet des plus importants la ponctuation en effet pourquoi nous bornons nous avec tout ces . ces , ces ; et j’en passe pourquoi laisser notre esprit ô combien créatif (du moins le mien) être cloisonné par ces formes incongrues qui obligent de ce fait le lecteur (vous) à lire ce texte comme l’auteur (moi) veut qu’il soit lu pourquoi devrais je imposer mon style aux autres camarade lecteur révolte toi

j’en entends dire (bien sûr ceci est impossible puisqu’en ce moment je suis seul mais bon c‘est moi qui écrit alors zut je fais ce que je veux) que la ponctuation sert tout bonnement à faciliter la lecture à rendre celle-ci plus souple plus agréable et bien messieurs si vous pensez pouvoir lire ce que j’écris comme on lit un tract pseudo révolutionnaire (vous savez ceux du matin que l’on vous distribue à la sortie du tram) et bien vous vous trompez la lecture ça demande de la concentration de l’investissement (oui monsieur) et puis en plus la ponctuation (ouh le vilain mot) peut avoir des dérives dangereuses ainsi il vous suffit de tomber sur un auteur atteint d’un strabisme divergent pour vous retrouver devant un sérieux problème de lecture exemple (car je fais aussi des exemples) d‘une phrase écrite par l‘auteur cité ci-dessus hieR ; lucien mangeait un gâteaU ! quand soudain son frère arrivA ? eT. lui volA,

Tapons

du

point

sur

les

“i”

trouver ci-à-gauche une attaque Veuillez infâme contre la ponctuation à laquelle

je me dois (d’autant que je suis grassement rémunéré pour cela (pour ceux qui se demandent encore ce qu’il advient des subventions…)) de réagir. Enfin quoi merde ! Non virgule point d’interrogation possible virgule la ponctuation n’est ni frivolité virgule ni luxe insensé point L’écriture n’est pas rafale : elle est inspiration, elle respire. Samuel Finley Breese MORSE (1791-1872) ne s’y est pas trompé : consonnes et voyelles sont d’une futilité blême (pour peu qu’une futilité puisse être blême)(mais la couleur des futilités est un sujet bien vaste et il me semble raisonnable d’en reporter l’étude à un autre article). Exemple, mon bateau prend l’eau : pourquoi hurler SOS sur la radio alors qu’un . . .- - - . . . est tellement plus clair, plus simple ? Sans parler de la poésie… Regardez le i du titre, avec ses ailes en forme de guillemets, ne diraiton pas un ange ? Et songez un instant à ces points acrobates, seul . en tandem : (et hop !) ou même trio … (bon là, ils sont tombés mais croyez moi, à trois c’est plus dur), la comparaison avec un cirque de puces s’imposera à tous. Qu’il me soit permis pour finir d’évoquer la volupté des parenthèses ( ), à laquelle notre voisin d’à côté ne semble pas avoir été insensible, si on en juge à l’us et l’abus qu’il en fait. Bref, en un mot comme en cent, notre monde serait bien triste sans ponctuation. Un point c’est tout.  ►Thomas

Lapanouse ◄

outre le fait que notre auteur connaît un manque d’originalité certain (il faut dire aussi que cette phrase est sortie de son contexte) remarquons que celui ci pourra me servir d’exemple pour mon prochain essai pourquoi ne mettrions nous pas la majuscule non pas au début mais à la fin de la phrasE ainsi la ponctuation n’est pas indispensable à tout écrit et reconnaissez comme preuve le fait que vous soyez parvenu jusqu’à ces mots (c’est à dire à cette parenthèse que je viens d’ouvrir et que je ne vais pas tarder de refermer) sans décéder du fait d’un manque terrible d’oxygène (du moins je l ‘espère car cela serait dommage de perdre des lecteurs aussi charmants que vous)

►Pierre

Saba ◄ Page 19


Littérature et Musique

JIM MORRISON, A « RIDER ON THE STORM ».

“L’amour ne peut vous sauver du destin.” C’est lors d’une balade en famille que James Douglas Morrison, encore enfant, fit sa première rencontre avec la mort. C’est en effet durant une excursion dans le désert, que la famille Morrison croisa le lieu d’une récente collision frontale entre une voiture et un camion rempli d’Indiens Pueblo. Par la suite Jim Morrison affirmera que l’âme de ces Indiens était entrée en lui, pour prendre place dans son esprit.

« Indians scattered on dawn’s highways, Bleeding ghosts crowd the young child’s fragile eggshell mind » Jim Morrison était un drogué souvent saoul, jamais à l’heure lors des enregistrements, et toujours accompagné par de nombreuses adolescentes. Ses prestations scéniques étaient soit exécrables, soit prodigieuses. Jim Morrison était un poète, un fils de Dionysos, un sex-symbol, un roi Lézard. C’était aussi un lecteur boulimique, connaissant par coeur ses livres préférés comme Voyage au bout de la nuit de Céline, ou toute l’œuvre de Rimbaud. Il aimait aussi les tragédies grecques, comme celle d’Œdipe-roi, qu’il chantera même dans l’une de ses chansons, créant un immense scandale dans une Amérique puritaine.

« The killer awoke before dawn, he put his boot on, he took a face from the ancient gallery, and he walked on down the hall. He went to the room where his sister lived, and the he paid a visit to his brother, and then he walked on down the hall. And he take to a door, and he looked inside, « Father ? » « Yes, son ? » « I want to kill you. Mother, I want to fuck you. » »  «Indiens éparpillés sur la grand-route de l’aube, les fantômes sanglants encombrent l’esprit du jeune enfant, fragile coquille.» Peace Frog, MORRISON HOTEL.  « Le meurtrier s’éveilla avant l’aube, il chaussa ses bottes, il emprunta un visage à la galerie antique, et il marcha le long du

Page 20

Les textes de Morrison étaient aussi souvent très engagés, ainsi « The Unknown Soldier » fut la toute première chanson virulemment engagée contre la guerre du Viêt-Nam.

« Make a grave for the unknown soldier, nestled in your hollow shoulder. The unknown soldier practice as the news is read, television children dead, bullets srtike the helmet’s head. It’s all over, the war is over. »

vestibule. Il alla dans la chambre où vivait sa sœur, et puis il rendit visite à son frère, et puis il marcha le long du vestibule. Et il parvint à une porte, et il regarda à l’intérieur, « Père ? » « Oui, fils ? » « Je veux te tuer, Mère je veux te baiser. » » The End, THE DOORS.  « Creuse une tombe pour le soldat inconnu, blotti au creux de ton épaule. La coutume du soldat inconnu tandis que l’on donne des informations, enfants de la télévision morts, les balles frappent la tête casquée. C’est fini, la guerre est finie. » The Unknown Soldier, WAITING FOR THE SUN.


Littérature et Musique

Mais le vrai combat que Jim Morrison menait, était celui contre les règles de la société, il ne cessait de prôner la révolution, ce qui transformait certains de ses spectacles en émeutes. En effet, Morrison avait le don de mener les foules, et d’en faire ce qu’il souhaitait

« The old get old and the young get stronger, may take a week and it may take longer, they got the guns but we got the numbers. Gonna win, yeah, we’re takin’ over, come on ! »

« Riders on the storm, riders on the storm, into this house we’re born, into this world we thrown like a dog without a bone, an actor out of loan. Riders on the storm. There’s a killer on the road, his brain is squirming like a toad. Take a long holiday, let your children play. If you give this man a ride, sweet family will die Killer on the road…. Girl, you gotta love your man, girl, you gotta love your man, take him by the hand, make him understand, the world on you depends, our life will never end. You gotta love your man.

Toutefois Morrison ne supporta vite plus cette vie d’excès. Le succès des Doors lui fit peur, et épuisé, obèse, rongé par l’alcool, il se retira à Paris en 1971, pour y vivre la vie qu’il aurait toujours souhaité vivre, une vie faite de lectures, d’écritures, et de promenades. Il laissait ainsi aux autres membres du groupe le soin de terminer leur dernier album. Et c’est donc à Paris qu’il décédera au début du mois de juillet de la même année, sûrement d’une overdose d’héroïne. Il avait 27 ans.  « Les vieux deviennent vieux et les jeunes deviennent plus forts, ça peut prendre une semaine et ça peut prendre plus longtemps, ils ont des fusils mais nous avons le nombre. On va gagner, oui on va prendre le dessus, allons-y ! » Five to One, WAITING FOR THE SUN.

Riders on the storm, riders on the storm, riders on the storm, riders on the storm. »

Écrits, Morrison, Christian Bourgeois Éditeur. Jim Morrison, Stephen Davis, Flammarion.

►Pierre

Saba ◄ Page 21


Littérature et Musique Noir Désir : La Rage... et Aprés?

B

ien sûr, Noir Désir, c’est de la parole engagée, de la contestation, du cri de colère et de putain de société. un discours pseudo anticonformiste un soir de Victoires de la Musique en Prime Time, un mouvement de jeunes fidèles qui gobent. Un engagement qui fait tube : Un jour en France, l’homme pressé etc. Des tubes ressassés, quand le groupe bordelais est devenu réellement populaire : à ton étoile, le vent l’emportera, Aux Sombres héros de l’amer etc. … Des vagues de fans, vive le rock français avec des couilles, les 2 doigts protestataires en l’air, pendant des concerts où on saute, mort aux cons ! Bertrand Cantat en prison, fini tout ça. et c’est tout ? Non, il y a un autre Noir Désir. Un Noir Désir qui ne vient pas à nous. qu’il faut aller chercher.

Page 22

Septembre, en attendant Juste le temps de battre des cils, Un souffle, un éclat bleu, Un instant, qui dit mieux, L’équilibre est fragile J’ai tout vu Je n’ai rien retenu Pendant que ton ombre En douce te quitte Entends-tu les autres qui se battent A la périphérie Et même si tes yeux Dissolvent les comètes Qui me passent une à une Au travers de la tête J’y pense encore J’y pense A cette époque on n’écoutait qu’à peine Le clic-cloc des pendules A l’heure où je te parle Sans entraves... il circule En septembre, en attendant la suite Des carnages il se peut, qu’arrivent la limite J’y pense encore J’y pense Ensemble, maintenant On peut prendre la fuite Disparus, pfffuit Avant qu’ils aient fait ouf J’y pense encore J’y pense

A lire, à bien tendre les oreilles, ce Noir Désir là est jubilatoire. Mieux: il n’a aucun équivalent sur la scène française. Tellement plus puissant que ce que l’on appelle « la nouvelle chanson française ». Quand la contestation consensuelle se transforme en fougue poétique inouïe. Dans les textes. dans la voix. L’évolution des paroles du groupes est nette D’où veux tu qje rgarde à Des Visages des figures. De la révolte postadolescente au travail du texte. au travail la plume trempée de tripes. Et la certitude que le combat est là, quelque part entre texte et voix. Il y a le texte. puis la voix. et là pour comprendre, il faut entendre. entendre ce qu’il peut faire des mots, Cantat. ce qu’il peut faire passer. Du cri au chuchotement, du chuchotement au cri. Jeux de mots, recherche de langue et de sens. Fondamentalement équivoque. D’o�� la force de ces mots. la force poétique. Il y a une poésie aussi travaillée, féroce, touchante, que chez celle de ceux qu’on appelle « Les Grands Poètes ». A écouter, on ne les comprend sans doute pas, ces textes. ou bien on comprend ce qu’on veut. on est libre de les modeler. c’est simplement beau cette façon qu’aucun autre n’a de faire, de laisser sonner les mots, sonner les mots entre eux. Quelque chose de déchirant, de sinueux, de complexe dans cette recherche obscur dans le désir. Qu’on le lise, qu’on l’écoute, qu’on l’entende. Noir Désir est dense, grand, beau. Bouquet de nerfs Journée de la pleine lune Au sommet de la dune A caresser de loin ton chien T’oublies or not t’oublies Les ombres d’opalines au rendez-vous suivant, j’attends Au fond d’une autre limousine Qui ne vaut pas plus cher Que ce bouquet de nerfs A frôler la calanche Les étendues salines A perte de vue on s’imagine en Chine Trompe la mort et tais-toi Trois petits tours et puis s’en va J’opère tes amygdales Labyrinthiques, que dalle Ne m’est plus rien égal Je sais je n’ai offert que des bouquets de nerfs Rubis de Sade et jade, déjà je dis non Diamant, c’est éternel

Des fleurs, des bouts du ciel immense La liste des parfums capiteux Capitalistes c’est bien bien Mais olfacultatif Liste en boule, au panier Finalement j’ai offert quelques bouquets de nerfs Agendas donnez-moi De vos dates à damner Tous les bouddhas du monde Et la Guadalupe S’il arrive qu’un anglais Vienne me visiter Dans la métempsychose Je saurai recevoir je peux lui en faire voir de la sérénité Et même lui laisser un certain goût de fer Et ce bouquet de nerfs

L’exemple le plus représentatif est sans doute le concert unique donné à l’initiative de France Culture en 2002. A cette occasion Cantat compose un long poème de 55 minutes pour un concert hors normes qui a donné lieu à un recueil « Nous n’avons fait que fuir ». Pourquoi il chante, contre quoi il écrit, Cantat ? «Il

y a que tout ou presque se passe au bord de l’ombre, à demi-mot perdus, au carrefour des mystères, confluent souterrain. Nous n’avons fait que fuir, nous cogner dans les angles. Entre les lampadaires, à des années lumières, du salut éternel. Salut comment vas-tu ? moi ça va, toi ça va ? C’est très bien, c’est très bien. On a presque compris les murs sont familiers. Tu perds ta langue enfin ? tu as perdu ta langue? »


Littérature et Musique En ce sens beaucoup plus radicalement engagé dans les mots que dans la politique. Dans cette mise en chair des textes, des phrases déconstruites parcourues de trouvailles syntaxiques, incarnées dans une musique furieuse et calme. Et cette voix qui crache et souffle. On peut détester, mais pas le nier. D’urgence, Noir Désir est à redécouvrir. Des visages, des figures Des visages, des figures Dévisagent, défigurent Des figurants à effacer des faces A, des faces B Appâts feutrés Attrait des formes Déforment, altèrent Malentendu entre les tours Et c’est le fou Qui était pour Premier abord Homme à la mer Hommage amer Un chat viré Par dessus bord Désert, des grands airs Doute entier, doute entier Auquel peuvent s’ajouter Des oiseaux mazoutés J’ai douté des détails, jamais du don des nues J’ai douté des détails, jamais du don des nues Des corps, des esprits me reviennent

Des décors, des scènes, des arènes Hantez, hantez, faites comme chez vous, restez Si tout devient opaque Ma reine, ma reine J’ai bien aimé ta paire de claques Et surtout ton dernier baiser Des visages, des figures Dévisagent, défigurent Des figurants à effacer des faces A, des faces B J’ai douté des détails, jamais du don des nues J’ai douté des détails, jamais du don des nues du don des nues du don des nues

Lolita nie en bloc elle navigue au loin sous Les cils a cent lieues de se douter que les Silences et la jalousie la guettent elle oublie La liste et l’allonge encore elle veut s’isoler Et alors elle s’absorbe dans la contemplation De ses pieds Un ange passe Un ange passe Et puis son doigt décrit dans l’air des étoiles Ou bien des éclairs elle ignore si superbement Les sentiments les aléas de l’amour elle s’avance Vers la fenetre abandonnée lascive et elle Couvre le ciel de mille signes étranges et inconnus de tous Un ange passe Un ange passe Desolé lola je n’ai pas su dechiffrer le sens Secret de tes gestes lents aérés, simulacres ou Magie futile a moins que le vide et l’ennui Ne s’emparent de toi Lolita et si cette bulle pleine De rien voulait se crever enfin Un ange passe Un ange passe ►Hugo

Latreille ◄

Les

cantateries Il y avait le Cantat écorché vif, anarchiste pratiquant, préférant donc se tromper seul qu’avoir raison avec les autres. Non, ce Cantat-là ne caressait pas le public dans le sens du poil : il s’attaquait tour à tour au Front national, aux multinationales ou encore à la télévision, enfin toute sorte de sujets sensibles. Une écoute plus attentive permit de découvrir le Cantat poète, et quand le poète se fit maudit, on comprit qu’on n’avait pas fait fausse route. Mais durant toutes ces années, anarchie et poésie n’ont été que la face émergée de l’iceberg. Qu’il me soit permis d’évoquer un autre Cantat, moins connu, et pour cause : le Cantat blagueur. Au début on a mis cela sur le compte de la jeunesse alors forcément Aux sombres héros de l’amer, on l’a laissé passé. Et puis un jour ça a recommencé. Il y eut notamment des « hématomes crochus »(Les écorchés) ou bien « moralité, il est mort alité » (Si rien ne bouge). Alors dans l’entourage de Bertrand, l’inquiétude a grandi, doucement. C’était des conversations qui s’interrompaient à son arrivée, des regards qui fuyaient. Lui, faisait comme si de rien n’était ; parfois quand même, une allusion au mal qui le rongeait perçait dans ses textes: « soyons désinvoltes, n’ayons l’air de rien » (Tostaky) résonne aujourd’hui comme un aveu. De fait, à chaque sortie d’un nouvel album les angoisses des proches étaient ranimées.« Y avait Paul & Mickey, on pouvait discuter, mais c’est Mickey qui a gagné ( Un jour en France) fut un vrai coup dur pour le groupe, on a réalisé qu’il ne remontrait jamais la pente » confira plus tard SergeTeyssot-Gay, guitariste de Noir Désir. Il y eut alors un accord tacite avec la presse, rien ne devait filtrer. Ainsi en 2001, à la sortie de Des visages des figures, Télérama devait renoncer à faire sa Une sur « c’est le raz de marrée, les rats peuvent plus se marrer » (Le grand incendie). Une fois de plus, on évita le scandale. Mais au-delà du drame humain, ne faut-il pas voir dans ces « cantateries » une des clefs du succès de Noir Désir ? Car au fond, ni l’engagement, ni la poésie ne peuvent suffire à produire du bon rock. La puissance doit venir de la fougue certes, mais aussi de l’immaturité voire de la maladresse. Le rock n’a jamais rien gagné à se croire intelligent. ►Thomas

Lapanouse ◄ Page 23


Auteurs : Ellroy ELLROY : LE CHIEN FOU DU POLAR AMERICAIN

Il y a des écrivains qui transcendent leur genre, qui parviennent à une maîtrise totale des codes qui le régissent et qui marquent définitivement l’histoire de la littérature. James Ellroy fait partie de cette catégorie. Cette affirmation est bien évidemment très subjective mais le fait est bien que la fin du 20ème a vu la naissance de ce trublion de la littérature américaine. La question se pose alors dans ces termes : qu’est-ce qu’un maître du polar ? (et pourquoi Ellroy en serait un ?). Entendons-nous bien d’abord sur la définition du polar, policier, roman noir. Il faut oublier, écarter, balayer, le style littéraire qui ne prend appui que sur l’intrigue strictement policière. Je vise ici autant le scientisme de Conan Doyle (faut-il rappeler qu’il est le créateur de Sherlock Holmes ?) que le dynamisme narratif d’une Agatha Christie, ou que le foutage de gueule annuel de Mary Higgins Clark. La force, le dynamisme du genre policier a été d’intégrer de plus en plus une dimension psychologique et sociologique au récit. De ce point de vue, on n’a pas assez insisté sur le génie d’un George Simenon qui dans chacun de ses romans décrypte, analyse, souligne soit un milieu social soit un patelin de la France des années 50. Il est important de faire aussi un petit point biographique sur Ellroy. Sa mère meurt quand il est enfant, il passe son adolescence à boire et à se shooter avec toutes sortes de drogues. Adulte, il est alcoolo, vit comme un clochard et se fait régulièrement ramasser par les flics. C’est à cette époque qu’il manque de mourir et de devenir fou, qu’il vole des romans de Wambaugh (un ancien flic qui écrit des polars). Et là c’est le choc, il arrête l’alcool, travaille dans un golf et se met à écrire. Voila deux éléments nécessaires pour comprendre Ellroy : un gars qui a vécu pas mal de temps dans la merde, un gars qui a lu Wambaugh et qui a particulièrement aimé l’aspect technique sur les démarches propres à l’administration policière. Forcément la rencontre de ces éléments avec l’écriture ne pouvait être neutre. Au niveau bibliographique, je retiendrai pour montrer l’évolution et le génie du bonhomme la Trilogie Lloyd Hopkins, le Quatuor de Los Angeles, Ma part d’ombre, la Trilogie Underworld USA (dont il manque le dernier volume). Page 24

Le chien enragé fait ses dents Après avoir publié  Brown’s Requiem , Ellroy s’engage avec la Trilogie Lloyd Hopkins, qui relate trois enquêtes du sergent du LAPD, Lloyd Hopkins dans  Lune Sanglante (1984), A cause de la nuit  (1984),  La colline aux suicidés  (1986). Ellroy fait ici ses premières armes. Il reste très classique dans le sens où c’est l’intrigue policière qui reste au centre de ces trois romans. L’intrigue reste aussi très classique puisqu’elle suit un cheminement somme toute très linéaire : Hopkins se trouve face à des détraqués (un poète fou, un psychiatre barge et manipulateur). Ce qui est intéressant c’est la profondeur de son personnage, brillant, inconstant, plus ou moins à gauche, violent. Au cours de la trilogie, sa femme et ses filles le quittent, il est en proie à toute sorte de démons, devient de plus en plus incontrôlable ce qui pose certains problèmes au sein du LAPD. C’est d’ailleurs ce qui enrichit le troisième volet, soit les forces qui s’opposent au sein de la police, voir comment une bureaucratie peut s’entredéchirer mais tout autant se couvrir avec la plus grande des mauvaises fois. Cela dit Ellroy ne fonce pas à fond dans ce filon et reste au coup d’essai. Ce qui accroche par contre tout de suite c’est le langage (quoiqu’une traduction encore plus hardcore relèverait le niveau). Ellroy veut de la violence, et elle est tout d’abord verbale, les insultes fusent, l’argot est de rigueur et le choc est immédiat. La violence se trouve aussi dans les situations (le viol est un terme relativement récurrent chez Ellroy, qu’il soit masculin ou féminin), les traumatismes que les personnages ont de la peine à s’avouer. Ex : « c’était Dave. Mais il ne m’a pas libéré. Il a mis en marche tous les postes télé et radio de la cabane et a placé un couteau contre ma gorge pour m’obliger à le toucher et le prendre dans ma bouche. Il m’a brûlé avec des électrodes à tester les tubes et a branché des fils électriques pour me les enfoncer dans le derrière (…) après deux jours de torture, il est parti. Il n’a jamais arrêté le bruit. Ça grossissait, ça grossissait à n’en plus finir. Finalement, ma famille est rentrée. Ma mère m’a enlevé l’adhésif de ma bouche (…) en me demandant ce qui s’était passé. Mais je ne pouvais plus parler. J’avais hurlé si longtemps que mes cordes vocales étaient en lambeaux.»(Lune Sanglante, Hopkins raconte

le viol qu’il a subi enfant et pourquoi il ne peut plus laisser un poste radio allumé).


Auteurs : Ellroy Ellroy a trouvé son credo et son leitmotiv anthropologique : l’humanité est pourrie jusqu’à la moelle, et dès lors autant jusqu’où peut-elle aller dans l’horreur ? Le quatuor de Los Angeles apporte certaines de ces réponses. Le chien devient le maître Le quatuor de Los Angeles est un faux quatuor : le premier tome relate une affaire célèbre qui a traumatisé l’Amérique en 1947  l’Affaire du Dahlia noir , les trois autres se comportent comme une suite dans les services du LAPD : le Grand nulle part ,  L.A Confidential, White Jazz. Le premier volet en soi ne fait que confirmer la maîtrise d’écriture et d’évolution psychologique des personnages par Ellroy, mais n’est pas un grand bouleversement. La première révolution arrive avec  le Grand nulle part. Le roman est en soi un pavé, en taille mais aussi et surtout dans l’histoire du roman noir. Ellroy nous balance pas un mais trois protagonistes, tous très différents, aux motivations différentes et qui se retrouvent dans la même galère. C’est une évolution importante car : Ellroy utilise un style plus méthodiste, plus haché, plus froid mais parfaitement en adéquation avec l’univers policier omniprésent. Autre cause très liée à la première : Ellroy se jette à corps et âmes dans les différents services administratifs de LA (LAPD, LASD, procureur) et montre à froid les machinations politiques, les petits business, le racisme policier, l’incompétence, le tout avec un relatif détachement ce qui fait qu’on se sait jamais auprès de qui Ellroy prend position. Troisième cause : Ellroy pond une intrigue très complexe avec trois volets (meurtres en séries, surveillance de communistes, meurtre racial historiquement vrai) et dans un deus ex machina hallucinant réunit tous les bouts de son intrigue. Vertigineux. L.A Confidential est une claque encore plus grande, tout est PLUS. Les personnages (encore trois protagonistes) encore plus travaillés et différents, l’intrigue encore plus complexe, les services du LAPD encore plus montrés du doigt dans leurs magouilles multiples et variées, l’ambiance glamour/pourriture du Los Angeles des années 50 encore plus vraie et scabreuse. La plume d’Ellroy est aussi très travaillée et ne laisse rien au hasard surtout dans le champ sémantique policier : « et tu

Rolls du roman policier. Le dernier tome est une innovation, reprend certains des personnages de  L.A Confidential, relate leurs affrontements mais pour la première fois chez Ellroy, c’est la première personne du sujet qui est employée, et c’est un tout nouveau style littéraire qu’il cherche. C’est d’ailleurs à ce niveau que se situe la principale richesse du livre puisque Ellroy a conscience qu’il ne peut pas faire mieux dans le même style de « L.A ». EX :« Réfléchis- fièvre- passion pédé pour un mec belle gueule- Johnny le psycho hait Glenda, celle qui fait battre les cœurs. Le temps a passé, cinglé, givré. Mes côtes me faisaient mal. »

A la conclusion du quatuor, Ellroy est devenu un maître du polar à qui l’on reconnaît ces qualités : travail sur l’écriture, sur les persos, sur l’intrigue. On doit aussi rajouter la qualité de travail et d’exactitude historique de l’écrivain : tous ses livres prennent place dans un Los Angeles parfaitement retranscrit, avec des évènements historiques vrais (Bloody Christmas, le meurtre de Sleepy Lagon, le meurtre d’Elisabeth Short) avec des personnages ayant réellement existés (Mickey Cohen, Johnny Stompanato, Lana Turner, Jack Dragna,…) Ellroy n’est pas fainéant et s’applique à nous immerger totalement dans son univers pour faire de sa lecture une expérience totale. Le chien devient racé Après avoir écrit  Ma part d’ombre  qui constitue sa dernière enquête mais aussi sa plus personnelle et touchante (le meurtre en question est celui de sa mère), Ellroy quitte le polar pur et dur et s’attaque au roman noir historique avec la trilogie underworld U.S.A. L’histoire suivie par Ellroy, dans les deux premiers tomes ( American tabloïds , Amercian death trip) est l’arrivée au pouvoir de John Kennedy jusqu’au meurtre de son frère Bobby. Ellroy mêle moments connus de l’histoire : Castro, la Baie des cochons, le début du Vietnam, assassinat de Martin Luther King, en mêlant avec brio le milieu mafieux américain, le FBI (le personnage réel de Hoover y est assez effrayant), Howard Hughes et sa folie. Les thèmes chers à Ellroy sont omniprésents : sexe, violence, pognon, pouvoir. L’Amérique n’est pas épargnée et tout le revers de la médaille

veux le Bureau des Inspecteurs ? Dans ce cas pour commencer, il faut que tu comptes un minimum pour qu’apparaisse une bonne ouverture ; ensuite il faut que tu comprennes que ce sera probablement une ouverture aux Patrouilles ; et ensuite, il faut que tu comprennes qu’un transfert au Bureau prendra des années et beaucoup de culs à lécher » La violence est

encore à son rendez-vous, dans la langue et dans la psychologie des persos (Bud White, un des trois « héros », raconte comment il a vu son père tabasser à mort sa mère devant lui). Le climax du livre est là encore énorme, et les dernières pages probablement les plus belles de la littérature. Ce livre est la Page 25


Auteurs : Ellroy d’une société dont c’est l’underground qui mène réellement la danse est dépeint avec un cynisme et un plaisir qui sont des plus réjouissants. L’évolution se trouve là aussi au niveau du style et ce qui avait été pressenti dans White Jazz prend totalement forme dans American Death Trip puisque Ellroy se borne à un style robotique, froid ne dépassant que rarement le triolet Sujet-Verbe-Complément (hormis dans les dialogues). Petit exemple : « Elle regarda dans sa direction. Elle vit que Littell avait les yeux sur elle. Elle se leva. Elle manoeuvra sa canne. Elle souleva une hanche. Elle planta sa canne. Elle se mit à boiter con brio. Littell tira une chaise. Il froissa sa serviette. - Il vous a frappé avec sa cravache Janice fit tourner la canne. - Cela faisait partie de l’accord de divorce. Un million sans raclée, deux millions avec. »

A l’heure où l’article est écrit, Ellroy doit finir son troisième tome qui constituera selon les dires de l’auteur ses adieux avec le livre noir, pour se pencher de plus en plus vers l’histoire romancée. Avec la fin de la trilogie c’est toute une évolution de style, de passions que l’on pourra photographier chez Ellroy bien que ses thèmes soient récurrents. En tout cas cet auteur ne laisse pas indifférent, et je ne conseillerai que trop ce genre de littérature coup de poing pour tout étudiant qui se fait rigoureusement chier dans la lecture du dernier Oberdorff ou du dernier Ihl pour ses exposés à la con. A bon entendeur salut.

A lire d’Ellroy :

- le quatuor de Los Angeles (surtout les trois derniers tomes) - la trilogie de underworld U.S.A - Ma part d’ombre Tout ce joli monde est édité chez Rivages/noir

A lire autour d’Ellroy

- Wambaugh , enfin si quelqu’un le trouve puisque c’est plus édité. - Auncune bête aussi féroce  d’Edward Bunker  (c’est le premier tome d’une trilogie culte pour Ellroy). - Libra  de Don Delillo (faut vérifier l’orthographe, autre roman culte d’Ellroy sur l’assassinat de Kennedy, perso j’ai lu et c’est intéressant). - la vérité sur le Dahlia Noir de Steve Holden (préface d’Ellroy) , où le meurtre d’Elizabeth Short semble enfin résolu, et c’est une sorte de « part d’ombre » encore plus noire.

A voir : deux adaptations de bouquins d’ Ellroy 

- Cop , de James Harris, avec James Woods. Adaptation de Lune Sanglante assez fidèle mais il manque une petite demiheure (certains comportements psychologiques sont bâclés). L’auteur n’est pas d’accord avec le choix de James Woodds en Lloyd Hopkins. - L.A Confidential de Curtis Hanson, avec Kevin Spacey, Russel Crowe. Bon, voire très bon si on n’a pas lu le bouquin, pas mal quand on l’a lu. L’auteur a plutôt été bluffé, mais n’est pas d’accord avec le choix de Russel Crowe en Bud White.

►Adrien

ELLROY, Ma

part

Battini ◄

d’ombre

Tout commence quand des gamins aperçoivent un corps de femme, sur le bas-côté. Elle est rousse, belle et sa robe est retroussée. Elle a été étranglée avec un bas. Quand on découvre la belle Jean Ellroy morte, abandonnée sur cette route, James a alors dix ans. Il va pouvoir enfin aller vivre avec son père, loin de ce bled paumé de El Monte, loin d’une mère qui collectionne les amants et les bouteilles vides. Elle pourtant qui tentait au mieux de préserver son fils unique des vicissitudes d’une vie modeste, fut reléguée sans appel dans la catégorie des putains alcooliques. James Ellroy entame ensuite le récit d’une adolescence perturbée et hantée par ces fantômes de femmes mortes, toutes ces victimes de crimes sexuels qui le fascinaient et le fascinent encore. Ce n’est que trente ans plus tard qu’il osera revisiter le souvenir de sa mère autrement que par le fantasme. Il plonge sans retenue dans les dédales du passé avec l’aide d’un ancien flic à la retraite qui deviendra plus qu’un ami : Bill Stoner. Ils sillonnent tous les Etats-Unis à la recherche de ce qui a échappé aux flics de l’époque qui n’ont jamais trouvé le coupable. C’est l’histoire d’une quête, d’une profanation de la tombe maternelle, d’une réconciliation entre un fils et sa mère, d’un cri d’amour désespéré que lance James Ellroy à sa mère qu’il n’a appris à connaître et à aimer qu’après sa mort. Pudiquement, il se met à nu, il se donne à voir, il nous prend, nous lecteurs, comme témoins de ce qu’il n’a pas su voir, de ce qu’il n’a pas compris. Quand il se trompe, quand il bafouille, quand il se perd dans la vie de sa mère et dans la sienne, nous sommes avec lui, derrière chaque pas. Et c’est sans doute la force de ce livre, à la fois excitant et dérangeant : nous faire plonger au plus profond d’une relation passionnelle, au plus près de ses joies et de ses hontes, on se frotte alors contre, tout contre Jean et James Ellroy non sans égratignures… ►Fiona

Page 26

Janier ◄


Langage et Idées

Pour éviter d’enfoncer les portes ouvertes… de l’usage abusif des expressions toutes faites Les expressions toutes faites, voilà un bien beau sujet qu’on vous propose là. Me direz-vous, moi pas, ah non, moi j’échappe au fléau, moi je parle bien, moi je ne réutilise pas, moi je ne reproduis pas les mêmes fautes de goût que les autres. C’est du joli. Parce que, oui, vous êtes aussi coupables que les autres. Déjà, clamer son innocence est toujours louche, et puis, oui, votre bouche souille vos propos avant même que vous ne vous en rendiez compte. Votre discours est déjà pétri de lieux communs, déjà pourri de clichés, déjà transformé en théâtre du recyclage langagier le plus immonde. L’expression toute faite est fourbe, elle s’infiltre dans la bouche avant même qu’on ait décidé d’y goûter. Tentation inévitable… Succombez, succombez… Par conséquent, vous me répondrez : «Je n’ai pas le choix !». D’accord, mais la présomption d’innocence, ce n’est pas ma tasse de thé, alors, je vous conseille de plaider coupable. Tout le monde est coupable. Tous, sans exception, et n’allez pas me chercher de blanche colombe qui échapperait maladie

à

cette

contagieuse.

Car, oui, c’est bien de contagion dont il s’agit. «L’expression toute faite, l’épidémie éternelle !», titreraient les journaux s’ils n’avaient rien d’autre à raconter, d’ailleurs, ils feraient peut-être mieux, entre nous soit dit. Cependant… Bon, revenons-en à nos moutons. D’abord, vos grands-mères, adeptes de la proverbialisation systématique, ensuite, vos parents, qui tentent, en vain, de vous distiller leurs schémas de pensée à travers leurs expressions que vous jugerez anachroniques, et puis vous, vous, petits inconscients de votre hideur, et puis moi aussi, hein, je vous rassure, (rendons cet article ludique par un petit jeu fort à propos: cherchez-les dans ce texte) – au cas où. Les expressions toutes faites qui m’attirent un certain attendrissement, c’est celles dont on peut déterminer la source – autant, le légendaire «j’ai envie de dire»

me laisse pantoise quant à son origine plus ou moins énigmatique – comme celles que vous employiez à tort et à travers quand vous étiez au lycée, mais si, souvenezvous, vous les connaissiez sur le bout des doigts, à la grande époque du Loft et autres Star Academy, encore fraîches de leur naissance si récente… Les «tranquiiiille», «je t’emmerde avec un grand A» pullulaient dans les cours de récréation… On n’est pas obligé, pourtant, de procéder à toute cette récupération verbale, on pourrait innover, mais toujours est-il qu’on cède, au prêt-à-penser. Et ça ne s’arrête pas en vieillissant… Alors, pourquoi? Le voilà, le nœud gordien de l’affaire, le cœur du problème, c’est qu’on retrouve dans notre propre bouche tout un

flot de

de

paroles

celles

finalement,

sorties

d’autres, c’est

et

comme

si on s’embrassait tous,

dans une espèce d’orgie gigantesque, langagière, inconsciente et socialement acceptée. Une sorte de règne ultime et sublimé de la passion physique. Merci, Freud, d’être descendu jusqu’ici, et de m’avoir légué une propension à la psychologie de comptoir… «Comme tu y vas !», «C’est fort de café !», «Minute, papillon !», me direz-vous… Oui, peut-être que je me fourre le doigt dans l’œil, peut-être qu’en fait, tout le monde s’en fout des expressions toutes faites, peut-être que ça n’intéresse et n’amuse que moi de les compter, de les répertorier, mais quand on n’a rien à faire en exposé… Et puis, pour tout vous dire, ça m’ennuierait bien, qu’elles n’existent pas, sinon sur quoi aurais-je écrit ? Sur les tics de langage ? Ah, ben puisqu’on me le demande… NB : Je ne saurais pas ailleurs trop vous conseiller la collection «Le souffle des mots» consacrée aux fantaisies de vocabulaire et autres, chez Larousse, et ses ouvrages aux titres aussi alléchants que Turlupinades et tricoteries, A bouche que veux-tu, ou Qu’importe le flacon… ►Pauline

Silvestre ◄ Page 27


Langage et Idées

,

Dieu

D

un

simple

mot

?

ieu n’est plus mort. Il faut s’y faire, ça saute aux yeux, dès que l’on regarde le monde de làbas jusqu’ici. Dieu est partout. C’était pourtant tentant de reprendre Nietzsche, et d’écrire Dieu est mort dans les dissertations de philo, il y avait quelque chose de subversif, quelque chose d’excitant. Mais voilà, Nietzsche s’est planté.

Mais c’est quoi Dieu ?

« Dieu : principe d’explication de l’existence du monde, être unique, suprême… ». Merci Petit Robert.

Mais c’est quoi Dieu ? Un mot. merci ! avec une Majuscule. Tout est là. un mot qui trouve sa force dans les excès humains. C’est qu’il faut lui donner une stature, de la contenance, qu’elle soit bien légitime la divinité. qu’on ne puisse plus reculer.

jamais les fins dernières de l’homme et du monde. On se contente d’y mettre un peu d’ordre, d’y faire sens, de l’aiguiller vers quelques idéaux exutoires. Il faut bien occuper l’animal.

Dieu,

plus qu’un mot Majusculé, une métaphore. La plus terrifiante et titanesque de toute. Bon Dieu ! quand on y pense ! Elle englobe tout ce qui ne peut pas se dire autrement, l’imprononçable, l’indicible. Rien que ça ! agglutiné dans un seul gros concept. D’où la définition comme l’ultime, l’être unique etc. Dieu, c’est l’inexplicable expliqué. C’est dire son immortalité. A la frontière de la Pensée-Métaphore s’arrête la connaissance qu’à l’homme de ce qui le dépasse. Donc. Dans la métaphysique, tout est une question de métaphore : on y pense à coup de métaphores : Platon et la caverne, Nietzsche et le marteau etc. sans exception. Et dans la poésie, pour certains la recherche la plus intense de ce qui est derrière, les métaphores ont un royaume. Leur roi est Dieu. Dieu est le nœud dernier du système

«pensée humaine». Enfin, c’est moins simple : il porte de nombreux Dieu, c’est presque 1 milliard de noms. Pour les athés philosophes, réponses dans Google. là, on ne peut Dieu n’existe pas, mais l’Être est la plus reculer. clef. Exactement pareil. non ? On en arrive sur les rives du On reprend au début, avant, langage, à se dire que chaque mot est quand il n’était qu’un gamin pas encore un concept qui cerne un petit bout de propre sur lui et imberbe. Après les chose, le nettoie, le définit une fois idoles etc. On entend poindre (brrrrrrrrr pour toute. Et entre les mots ? Et l’entre deux lettres ? Dieu, l’Être, le rrrrrrrrrrrrrrrr…il poind !) L’esprit de grand tout, le néant insondable. On Sérieux : quand l’Homme a perdu le est prit au piège. Qu’on le nomme ou sens de l’humour face à ses créations: Dieu n’est pas mort. parce que la mort pas, toutes les explorations poussées il n’y a qu’un seul Dieu et c’est tout. de Dieu implique l’effondrement de nos y passent. ça ne peut pas être autrement, non je tunnels de pensée. Bah, que la vie danse, on n’y peut déconne pas, dit le prophète. L’Homme rien, « un astre qui tourne dans n’a plus entendu le «rire de Dieu», nous dit aujourd’hui monsieur K. Avec la suite que l’on sait, l’Histoire, on l’appelle. Dieu est le vide sans aucun maître» dit monsieur K.. Tellement un personnage de roman qui a eu trop de succès, un outil bien absurde, c’est-à-dire dépourvu de tout sens, de pratique de simplification des choses. et efficace. toute direction, qu’il faut en inventer, recourir à Aujourd’hui rien n’y fait, Dieu s’accroche, y compris chez ceux qu’on appelle les intellectuels et qui ont toutes les clefs pour le décortiquer, le violenter, le violer, le laisser pour mort. Mais voilà, il est adhésif. Même si on sait que «l’Homme fabrique des Dieux» : mais non, faut qu’il reste sur ses positions, tenace comme une greffe. Le mot n’y est pour rien dans l’Histoire, c’est le sens qu’on lui a donné…et Dieu sait qu’il est un véritable aspirateur de sens. Et si ce n’était qu’un mot « recouvre tout », le mot tapisserie, le dernier territoire connu avant le grand vide d’où personne n’est jamais revenu ? Un simple mot. Voyons. voyons. on avance. on affirme : ce qu’aucune science n’arrive à expliquer, l’homme ne peut le comprendre sans métaphore (étymologiquement « transposition », merci encore, Petit Robert). C’est la métaphysique : au-delà de la vérité absolue ou relative, l’épouvantail. Prosternons nous devant l’impossible-à-connaître-qui-est-sans-doute-terrible ! Abdiquons nos jugeotes molles ! Faisons autre chose, soyons raisonnables, sensés. Philosophie et littérature sont vouées au même échec: l’impossible démonstration. Pfuit, du vent. On ne connaîtra Page 28

la métaphore, tracer et consolider sans cesse des galeries de pensée. Il faut bien faire sens et avancer.

Vers là où on y verra plus clair. Expressions toutes faites, métaphores, images. Posséder le langage, on le sent, c’est accepter d’être dépossédé de ce qu’il y a derrière, de ce qu’il y a de non dit, de ce langage incessant que personne ne parle. Dieu n’est pas mort. parce que la mort de Dieu implique l’effondrement de nos tunnels de pensée. Il y a une frontière après laquelle il faut accepter d’être sans réponse. simplement remettre en question jusqu’au bout. rien que ça. Avec ce langage qui bute sur Dieu, la littérature (et aussi ce qu’on appelle l’art) s’emploie à débusquer ce qui se dérobe, l’insaisissable, le derrière de Dieu. Elle le chatouille, le fait rire, et nous on peut l’entendre, son rire. La fin de la métaphore est de démasquer les métaphores, celles du Grand Livre-qui-est-irrévocable. Bref, une consolation. Bah, tout ça ce ne sont que des mots. Bon Dieu, on en arrive toujours là, c’est indépatouillable. Oublions... ►Hugo

Latreille ◄


La muse l’habite

Libido

ergo sum, épisode

1

Par une chaude soirée d’août, lourde et orageuse, Lord D fit résonner le battant du manoir d’une main fiévreuse. Au moment même où il empoignait la patte de lion en bronze, une déflagration déchira le ciel et les premières gouttes s’attardèrent sur sa nuque musculeuse : un frisson lui parcouru l’échine provoquant chez lui une sensation pécheresse. Gêné, il remonta le col de sa gabardine. Pressé de gagner un intérieur plus accueillant que le parc lugubre qu’il venait de traverser, il fut prit d’une soudaine pulsion et se jeta lascivement sur la porte. Le bruit sec d’un judas que l’on entrouvre se fit entendre et il fut immédiatement suivi du son d’une voix suave : « Mot de passe », susurra celle-ci. Immédiatement, Lord D lui répondit : « Libido ergo sum »… La lourde porte tourna sur ses gonds, laissant échapper un flot de lumière dorée et des senteurs capiteuses. Incapable de prononcer un mot, il réussit néanmoins à suivre son hôtesse dont les formes généreuses étaient à peine dissimulées sous les plis d’un déshabillé diaphane. L’entraînant à travers des couloirs sinueux, la matrone le mena au travers de salles aux relents sardanapalesques. La pénombre qui régnait l’empêchait toutefois de distinguer le décor avec précision, et seul le bruissement des tissus luxueux lui donnait une indication quant au théâtre dont il serait le héros les heures suivantes. Des rires féminins dégoulinaient de temps à autres, résonnant dans le palais dont on devinait les dimensions incroyables. Parfois, un feulement mâle surgissait de nulle part mais il était tout de suite suivi d’un soupir de soulagement. Au fur et à mesure qu’il s’enfonçait dans l’antre, Lord D sentait l’excitation monter en lui. Ses sens mis en branle le perdirent dans de coupables pensées, et lorsqu’il revint à une raison bien temporaire, son Ariane avait disparu, le laissant décontenancé face à une scène à laquelle il ne s’attendait pas. En effet, l’apprenti Adonis découvrit, derrière des volutes de fumée libérées par des vasques en marbre garnies de riches encens, deux êtres allongés sur un tapis de roses. L’homme portait pour seul apparat un simple loup, orné de plumes noires, mettant en exergue son anatomie flatteuse. Quant à la femme, elle ne semblait pas encore s’être rendue aux charmes du bel étalon, mais ses dernières résistances allaient être levées sous les yeux subjugués du spectateur indiscret. L’homme, mû par une inspiration soudaine, se mit sur le flan. Elle, charmée par son amant du moment, sentit du bas de son dos, se déplacer agilement le vit de son compagnon le long de sa colonne vertébrale. Se croyant venue à bout de son partenaire, elle resta coite lorsque celui-ci renchérit en la suppliant de lui tourner le dos. Lentement, se rapprochant, il vint coller son torse contre ses omoplates frémissantes. Soudain, son sexe en érection vînt titiller sa fesse droite avant d’atteindre son entrecuisse. Son vagin, dans un flou existentialiste, se laissa délibérément accoster par le membre déluré. Pris par une culpabilité toute naturelle au vu de son éducation aristocratique et chaste, le jeune Delannoye quitta les lieux avant de s’adonner à un onanisme mal à propos. Une jeune fille à peine sortie de la puberté l’interrompit d’un sourire entendu, et le conduisit dans une autre pièce tout aussi animée, et où il jouerait un rôle autrement plus central. Son arrivée semblait ne troubler personne et le commerce entamé continuait dans le boudoir. Gêné par une intimité qu’il semblait pénétrer de façon impromptue, le jouvenceau sortit de la pièce pour rejoindre, derrière un rideau de velours bordeaux, un salon dont l’atmosphère lui semblait rassurante. Et pourtant, dès son entrée, la perspective luxurieuse d’une voluptueuse créature lui fit perdre ses résolutions. Elle était lascivement étendue sur un sofa recouvert d’étoffes fastueuses. D’un regard provocant, elle se saisit d’une grappe de raisin qui était là, dans une coupelle de bronze richement décorée. Alors lui apparut le reste de la scène : plusieurs nymphettes à demi dévêtues hantaient les lieux, indolentes et fascinantes à la fois. Lord Delannoye fut extrait de sa rêverie quand les adolescentes apparemment innocentes s’approchèrent de lui, dans une danse suggestive. Déjà décontenancé, il sentit alors de nouveau son braquemart sous son habit. Une chaleur exquise mais inquiétante l’envahit mais la tentation était trop forte, et il ne pouvait que céder à l’envie. Dès lors, toute l’influence de son éducation stricte et chaste s’estompa et il semblait revenir à sa nature primitive de mâle. Il se sentait succomber à des intentions inavouables à mesure que les déesses aux boucles blondes s’avançaient vers lui, leurs ondulations découvrant un peu plus à chaque pas leurs délicieux corps nubiles. Les chemises s’entrouvraient, laissant pointer un téton érectile, comme une invitation à une promiscuité coupable. La distance entre elles et lui ne cessait de se réduire tandis que la reine, au loin, continuait de le fixer d’un regard provocant, et lui sentait sa respiration s’accélérer, alors qu’une des jeunes filles commençait son œuvre initiatrice. Lui, tremblotant, mais déjà proche de l’extase, se laissait totalement faire par ces mains faussement innocentes mais en réalité expertes. Une dansait lascivement devant ses yeux, l’autre lui léchouillait les lobes d’oreille tandis que la troisième, plus audacieuse, s’était agenouillée, et s’apprêtait à lui lécher le membre viril. Au comble de l’excitation, le garçon se réjouissait manifestement de cette perspective, quand la femme, levée de son sofa, les congédia soudainement, condamnant Lord D à une frustration incommodante. Frissonnant encore du souvenir des trois Grâces, il revenait lentement à la réalité, réalisant le malaise ambiant. Son organe ne l’aidait pas, puisqu’il avait malheureusement déjà rendu sa semence, marquant son pantalon d’une marque disgracieuse. Pourtant cette déconvenue ne fut que temporaire, puisque, quand il leva les yeux, il vit la femme debout, ouvrir sa robe de chambre qui descendit lentement le long de ses courbes avantageuses. (A suivre...) ►Les

Petits Fripons ◄ Page 29


La muse l’habite La marche du Concombre J’avais ach’té un beau concombre Ben gros, ben long, ben vert Et je revenais sans encombre Du marché de Nevers Comm’ je transpirais sur la route En portant mon panier J’m’arrêtai pour casser la croûte Au pied d’un peuplier V’là que j’déball’ mes p’tit’s affaires Mon pain et mon couteau Et l’bout d’lard que j’avais d’hier Il était pas ben beau

On finit nos jours sur des tables Coupés en ch’tits morceaux Salés, poivrés, sort détestable Pour l’estomac des sots Le dram’, ça vien d’not’ couleur verte À fair’ tourner les sangs C’est point normal, ça déconcerte Et ça fait impuissant

Alors pendant qu’on tass’ la terre En r’muant tout autour Ces cochons-là i crach’ en l’air Malgré tous les mamours Vous croiriez p’tête alors qu’on s’venge À grands coups d’brosse à dents Ou qu’on les batte ou qu’on les mange ? On fait juste semblant !

Vraiment, le sort est donc ben bête Qui nous a fait verdir Moi j’en connais dans des braguettes Qui n’ont point à pâtir

Mais nous, qu’on est verts comme des arbres Et qu’on est aussi beaux Not’ sort attendrirait un marbre On nous crève au couteau !

Crénom, que jais, si ma patronne N’était point si rapiat J’ai là des chos’ qui sont ren bonnes Dans mon p’tit panier plat

Pourtant i sont parfois malingres Ils sont point lourds ni gros Ils ont la salive un peu pingre Et la peau sur les os

En écoutant causer c’concombre J’étais apitoyée C’est vrai qu’ son sort était ben sombre I valait mieux l’noyer

M’en voilà bentôt que j’soulève L’couvercle de c’t’engin Rien que d’voir ça j’ai eu la sève Qui m’coulait sur le groin

I s’cach’ le cul dans la broussaille Et s’fourr’ le nez dans l’noir Et c’est pas souvent qu’i travaillent À peine un p’tit peu l’soir

Comm’y avait pas d’eau sur la route J’ai rel’vé mon jupon Et j’me l’ai fourré dans les soutes Crénom, c’que c’était bon

Pour sûr j’avais l’air d’un gendarme Avec mon grand couteau Car le concombr’ qui voit cette arme Il éclate en sanglots

Mais c’est ceux-là qu’on les dorlote Avec des noms d’oiseaux On les taquine, on les chochotte On leur bis’ le museau

Je l’ai r’tiré avant qu’i n’meure Pour le récompenser Et j’me suis r’mise à batt’ le beurre Histoir’ de l’amuser

Moi, pour vous dir’, je troue’ ça drôle D’voir ce bestiau pleurer Mais voilà qu’i prend la parole Et qu’il me dit pitié

On les caress’ dans tous les sens Afin d’les fortifier Et on leur done’ des bains d’jouvence Pour mieux les fair’ pousser

Une heure après j’étais fort aise Et le concombre aussi Viens là mon gros que je te baise C’est ça que j’y ai dit

Ma bell’ Suzon, soyez sensible Et ne m’éventrez point Car c’est écrit noir dans la Bible Faut pas tuer son prochain

Si i regimb’ on les câline On les caresse encor Jusqu’à c’qu’i sing’ les aubergines Tant qu’i sont roug’ et forts

Et quand j’ l’ai vu j’ai pas eu crainte Qu’on l’mange au r’pas du soir Car il avait pris une teinte Rouge comme un homard

J’vous assur’ que d’être concombre C’est un sort très affreux Y a rien au moud’ qui soye pus sombre Et qui soye moins glorieux

Et là quand i sont ben en forme On les r’piqu’ dans des trous Pour qu’i grandiss’ pus haut qu’des ormes Sans s’fatiguer du tout

Voilà l’histoir’ de ce concombre Ben gros, ben long, ben vert Que je ramenais sans encombre Du marché de Noeud Vert.

Boris Vian (1955-1956)

La muse l’habite...

Page 30


Jeux

Les Mots Croisés infaisables de Monsieur Burloux 1

2

3

4

5

6

7

8

9

10

11

12

I II III IV V VI VII VIII IX X XI XII

Horizontalement : I- Patronyme d’un écrivain mieux connu par ses prénoms (1857-1924). II- lieu de bal, pour un hussard - Jamais entendue ou inattendue. III- Etain - Gourmand à courte vue - Précis. IV- Support - Parfois pronom. V- On avait dû ne pas assez les travailler - Parfois triomphales. VI- Sucre - A son conseil. VII- Féminin ou affirme que Do est soviétique. VIII- Font voir jaune - Révolution. IX- Début d’épithète - Aubenas mais pas Vals-les-bains. X- Un album chez Rimbaud - Morgue chez Edgar Poe. XI- Professeur aux Bauhaus - «Soutiennent» leurs thèses. XII- Initiales inversées de l’auteur du «Coup de Grâce» - On doit à l’un d’eux «La Guerre du Feu» - Station. Verticalement : 1- Patronyme d’un écrivain mieux connu par ses prénoms (1880-1918). 2- Enluminées - Réalise le rêve d’Icare. 3- Curieux professionnels - Philosophe stoïcien. 4- Saint-Pierre - Son coup n’abolit pas le hasard (inversé) - Mater. 5- Théâtre de sanglantes querelles de famille. 6- Outrageux - Ne cèdent pas. 7- Deux rouges, un vert chez Rimbaud Se succèdent depuis la fin des temps - C’est pas net. 8- Pronom - Evoque Danton - Champagne. 9- Un point commun aux deux Corées - Auteur du «Roman d’un Tricheur» (1885-1957). 10- Reçoit le Prix Nobel - Chimiste autrichien, qui est tombé sur un bec. 11- C’est à monter - Demi-sommeil - A la Havane pour Graham Greene. 12- Poète russe (1895-1925) - Thallium.

http://www.lentredeuxlettres.fr

Solution sur le site à partir de janvier!

Page 31


Jeux!!

Trouvez qui sont les auteurs de la Une ( ce sont les personnages principaux de la revue)... Trois livres -évoqués dans les articles- offerts aux premiers gagnants... Envoyez votre réponse par mail à lentredelettres@neuf.fr http://www.lentredeuxlettres.fr


L'EDL#1