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février 2014

Pi e r r e de Ch a r e n t e nay

Les Philippines au seuil de l’indignation

n° 4202

« Les années qui viennent diront si la forte mobilisation contre la corruption est le début d’une transformation. »

« En un sens, il s’agit plus de “sauver” la raison que de sauver la foi » J e a n - Luc M a r ion

février 2014

Pi e r r e de Ch a r e n t e nay

Foi et raison J e a n - Luc M a r ion

La gestation pour autrui en question

« La GPA renforce l’idée d’une volonté de maîtrise sur le vécu corporel. » L au r a L a nge

L au r a L a nge

et aussi

12 € – 19.00 CAD – 16.00 FS 158 e année N° 4202 Février 2014

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Conjugalité en Afrique

Le tourisme chamanique

L’idée de nature

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les carnets culturels expos, cinéma, livres…

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sommaire f é v rier

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n ° 4 2 0 2

é d itoria l 04 • Mandela, l’homme qui ne pouvait plus pleurer, Véronique Albanel

i n te rnat iona l 07 • Les Philippines au seuil de l’indignation, Pierre de Charentenay

Pays en plein développement économique, les Philippines présentent une image contrastée. Un climat social calme et optimiste favorise la croissance. Le pouvoir politique peut s’appuyer sur une équipe honnête et compétente. Mais la corruption reste répandue, la pauvreté préoccupante et les menaces climatiques présentes.

21 • Conjugalité en Afrique, Annabel Desgrées du Loû

Sur le continent africain, où vivent plus de deux tiers des personnes atteintes par le VIH/sida, l’épidémie menace tout le monde et pas seulement les personnes qui ont des rapports sexuels dits « à risque », avec des partenaires occasionnels ou des prostituées. La cellule conjugale est non seulement un lieu où on peut contracter le virus du VIH, mais aussi un lieu où il faut « vivre avec ».

s ocié t é 33 • Le tourisme chamanique en Amazonie, Jean-Loup Amselle

Depuis quelques décennies, le tourisme chamanique en Amazonie est en train de devenir une véritable industrie et un phénomène de mode qui a largement investi l’espace public et les médias des pays occidentaux. Qui sont ces entrepreneurs chamaniques ? De quelle fièvre ces touristes occidentaux sont-ils en quête ?

43 • Réflexion sur la gestation pour autrui, Laura Lange

La possible légalisation de la GPA amène à s’interroger sur ce qui est impliqué en termes de rapport de l’esprit au corps. Le discours néolibéral, qui est à l’arrière-plan, privilégie l’intérêt d’individus réputés « rationnels ». Mais on peut s’interroger sur cette glorification de l’« esprit » (ou de la volonté) au détriment du corps et de son vécu.

E s sa i 55 • Insolite ou insolente idée de nature ?, Jean-Philippe Pierron

« C’est dans la nature des choses », « c’est tout naturel », « Les chats ne font pas des chiens », « les coqs ne pondent pas d’œufs » ! Dans l’ordinaire des jours, sans même chercher à philosopher, nous faisons de la nature la garantie de notre ordre du monde. Mais est-ce si simple ?

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R e ligion e t sp irit ua li té 67 • Foi et raison, Jean-Luc Marion

Foi et raison, philosophie et théologie : le monde des idées s’organise autour de ces oppositions. Le philosophe Jean-Luc Marion propose d’en comprendre le sens et les enjeux. Car il se pourrait que l’on soit confronté de nos jours à une crise de la raison dont la foi serait la première à pâtir.

A r t s e t lit t é rat u re 77 • Actualité de Marie Noël, Jeanne-Marie Baude

Dans l’œuvre de la poétesse contemporaine Marie Noël, le « spirituel » apparaît comme une exigence inapaisable qui oriente et parfois déchire sa création tout autant que sa vie. Son combat intérieur la situe aux antipodes d’une certaine image de piété naïve, ainsi que de certaines formes actuelles de « consommation spirituelle ».

Fi g u re lib re   : 87 • Françoise Le Corre : Échos de l’île, des arbres et du matin

C h roniqu e 95 • François Cassingena-Trévedy : De la fragilité

97 • Carnets aléatoires

113 • Revue des livres

les carnets culturels

Antoine Lachand • Une culture née sur le web

99 • Expositions

Laurent Wolf • Le surréalisme, l’objet et les formes symboliques

105 • Cinéma

Charlotte Garson, Raphaël Nieuwjaer, Michelle Humbert, Arnaud Hée, Jérôme Momcilovic • 1 2 Years a Slave, de Steve McQueen •L  e Vent se lève, de Hayao Miyazaki •L  ’éclat du jour, de Tizza Covi et Rainer Frimmel •L  e Péché suédois, Elvira Madigan et Adalen 31, de Bo Widerberg, etc.

Notes de Lecture : Abdennour Bidar • La paille dans l’œil de mon prochain Jean-Michel Besnier • Le phénomène numérique Laurence Devillairs • Retour aux métaphysiques Laurent Wolf • Manet 1863, l’attentat symbolique de la modernité Franck Adani • Un Montaigne ultramarin Recensions : Les 39 livres de ce mois Littérature : V. Goby, P. Pelot, K. Tuil, C. Guillebaud, A. Porchia, etc. Essais : F. Brugère, M. Godelier, R. Casati, J. Diamond, etc.

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édito r i a l

Mandela : l’homme qui ne pouvait plus pleurer Véronique Albanel

I

l se défendait d’être un prophète ou un messie, et se présentait comme l’ « humble serviteur » de son peuple ou encore comme un « homme ordinaire qui n’était devenu un leader qu’en raison de circonstances extraordinaires1 ». Il fut pourtant un mythe voire davantage. Comme le dit si bien André Brink : « le plus remarquable fut qu’il s’est montré à la hauteur, voire plus grand encore que son propre mythe. Il a habité son mythe et son mythe l’a habité.2 » Mandela vient de nous quitter. À l’aube d’une nouvelle année, l’Europe vieillissante, usée et désabusée, cherche une issue à la crise. Qu’une lueur d’espoir puisse venir de la lointaine Afrique semble difficile à croire. Pourtant, la vie de Mandela, son long combat pour la libération et la réconciliation, peuvent nourrir l’espoir. Sans doute était-il impossible d’imaginer que l’enfant xhosa, formé pour être conseiller du roi des Thembus dans le Transkei, atteindrait une telle stature nationale et internationale. Mais si l’on se souvient que l’homme devenu adulte pratiquait la boxe et jouait au théâtre, qu’il était attaché à la discipline du sport et à la littérature antique, à sa tradition de l’ubuntu et à son Église méthodiste, à Tolstoï et à Steinbeck ; si l’on se souvient encore qu’il considérait Antigone – « défiant la loi parce qu’elle était injuste3 » – comme le symbole de son combat pour la liberté, tout en faisant l’éloge du système parlementaire occidental ; alors il devient possible de comprendre que cet homme, si enraciné dans le particulier et si soucieux d’universel, avait reçu un don exceptionnel, le don d’un « cœur intelligent pour gouverner son peuple, pour discerner entre le bien et le mal » (1 R 3,9). 1. Mandela, Un long chemin vers la liberté, Fayard, « Le livre de poche », 1995, p. 681. 2. Entretien publié dans Le Monde, 7 décembre 2013. 3. Mandela, op. cit., p. 552.

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L’héritage laissé par Mandela est immense. De son long chemin vers la liberté, je retiendrai quatre enseignements. Le premier fut formulé avec force lors du procès de Rivonia, en 1964. C’était son « idéal le plus cher, celui d’une société libre et démocratique dans laquelle tous vivraient en harmonie et avec des chances égales4 ». Cet idéal démocratique basé sur le principe « une personne, une voix », pour lequel Mandela disait qu’il était « prêt à mourir », n’est plus le nôtre aujourd’hui. Nous boudons les urnes et nous délectons de sondages mais nous pouvons encore vibrer à l’évocation de cette lutte pour des droits politiques entiers, sans lesquels l’impuissance est permanente. C’est encore à Rivonia que fut énoncé un deuxième enseignement au nom de la dignité humaine : « La pauvreté et la destruction de la vie familiale ont des effets secondaires. Les enfants errent dans les rues des townships [...]. Cela conduit à un effondrement des valeurs morales, à une augmentation inquiétante de la délinquance et de la violence qui se manifestent dans tous les domaines et pas seulement en politique.5 » Cinquante ans plus tard, le constat transposé des townships aux banlieues reste d’une terrible actualité, sans être pour autant une fatalité. Les deux derniers enseignements sont le choix de la non-vengeance et le désir de vivre ensemble. Tous deux sont des nécessités qui découlent des leçons tragiques de l’histoire. Après avoir franchi les portes de la prison, Mandela s’était assigné une mission : « libérer à la fois l’opprimé et l’oppresseur ». Car il en était convaincu : « Un homme qui prive un autre homme de sa liberté est prisonnier de la haine, il est enfermé derrière les barreaux des préjugés et de l’étroitesse d’esprit […]. L’opprimé et l’oppresseur sont tous deux dépossédés de leur humanité.6 » Mandela voulait « unir tous les peuples et toutes les races7 » de son pays pour en faire la nation arc-en-ciel. Si son rêve n’est pas encore devenu réalité, il nous laisse la preuve tangible et irréfutable qu’il est possible de vivre en faisant le choix résolu de la réconciliation et de l’unité. Après 27 ans de prison, de travaux forcés, de privations et d’humiliations, le sourire de Mandela nous invite à partager son espérance de vivre un jour ensemble en tant qu’hommes responsables et libres, libres de tout esprit de vengeance. 4. Ibid., p. 447. 5. Ibid., p. 446. 6. Ibid., p. 755. 7. Ibid., p. 649.

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En relisant les écrits de Mandela, ce qui frappe encore c’est son intelligence politique et sa capacité d’adaptation aux changements du monde. « Le danger, disait-il, c’était que ses idées se soient figées.8 » Aussi demeurait-il à l’écoute de la jeunesse extrémiste, celle qui qualifiait sa génération de « vieux intellectuels bourgeois9 ». S’il aimait le dialogue, il ne renonçait pas pour autant à ses convictions. Ce sont ses fortes convictions qui expliquent que « pendant toutes ces années de prison, l’espoir ne l’avait jamais quitté.10 » La force d’esprit de Mandela, la noblesse de son combat ne doivent pas faire oublier que c’était aussi un homme de questionnements, qui n’a cessé de s’interroger sur ses choix, ses décisions, et sur les sacrifices familiaux qu’il a dû consentir. Alors que le pénible travail dans les carrières de chaux avait brûlé ses yeux, le privant de la grâce des larmes, il écrivait : « J’ai gardé en mémoire pendant longtemps l’image de Winston Churchill en train de pleurer après avoir appris la perte d’un navire britannique : elle m’a enseigné qu’un responsable peut parfois montrer son chagrin en public et que cela ne le diminue pas aux yeux de son peuple.11 » L´image que Mandela nous lègue est celle d’un homme qui ne pouvait plus pleurer mais qui, à force de combat intérieur, est demeuré « en ce lieu de colère et de pleurs », « le capitaine de son âme12 ». Véronique ALBANEL Philosophe, Centre Sèvres

8. Ibid., p. 606. 9. Ibid., p. 605. 10. Ibid., p. 598. 11. Ibid., p. 605. 12. Extraits du poème de W. E. Henley qui a inspiré Mandela.

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Etudes Février 2014 - Sommaire  

Editorial : Mandela : l’homme qui ne pouvait plus pleurer. Par Véronique Albanel + Sommaire du numéro 4202 - Février 2014

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