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Son parfum sentait la taïga, l'orchidée, la rose et le bois vert, la fleur de prunier, le miel. Elle devait être très belle, avec des épaules rondes et des seins comme des grenades, pour avoir choisi ce parfum-là. Encore un peu de vin? LA JOURNALISTE: Et pourquoi n’as-tu pas pensé que cette odeur de miel pouvait être la tienne? Et as-tu des fantasmes? TAMARE: Juste des craintes! LA JOURNALISTE: Je ne comprends pas. Pourquoi? TAMARE: De ne pas voir écrit sur un mur «Tamare est une pute». LA JOURNALISTE: Je comprends. C’est la théorie du censeur des toilettes publiques. Et si tu voyais «Tamare l’a assassiné». TAMARE: Etre un assassin ne fait pas de toi un être que l’on écrase, qu’on traîne dans la boue, un rien, une complète nullité, usée. Il a profité de moi! Mange! Tu n’as rien mangé! LA JOURNALISTE: Personne ne peut profiter de toi, à moins de te laisser faire. TAMARE: Tu es touchante et tu me rappelles les colonies de vacances des pionniers. Au rapport, camarades! Au drapeau! Tu as tellement d’assurance, et tu as réponse à tout. Tu es attendrissante et me fait rire. Ne sais-tu pas que le pénis et le vagin sont en guerre depuis l’aube des temps? LA JOURNALISTE: Arrête Tamare! Tu vas me demander maintenant si j'ai regardé mon vagin dans le miroir. Et bien oui, je l’ai regardé. TAMARE: Mon dieu! Arrête! Tu vas me faire mourir de rire. Tu m’attaques, pleine de certitude et de crainte. Tu ressembles à un moineau, le plumage hérissé de peur. Allez, demande-moi! Demande-moi, lâche! Tu veux savoir si je l’ai tué? LA JOURNALISTE: Pourquoi as-tu quitté la maison, pourquoi n’es-tu pas revenue? Si tu étais revenue, il serait peut-être encore en vie? TAMARE: Est-ce que tu n’as pas lu mon livre? Tout y est dit. C’est juste une fiction. Tu questionnes une menteuse pathologique, as-tu oublié? Est-ce que tu sais comment on nous a initié à la féminité? À l'école, et toutes les filles en rangs. Dans la salle de gym. Il y avait un livre, puis un film. Un seul livre, sur le vagin. Dehors, les garçons de l'école ont cassé les branches des arbres, pour pouvoir voir la jeune fille nue sous la douche. Ce n’était qu’un film sur l'hygiène de la jeune fille, mais avec tout le mystère qui l’entoure, ce fut en fait une sorte d’initiation, nous plaçant à un rang supérieur. C’était le moment de nous séparer du monde du pénis. On nous a dit aussi que ceux-ci, avec les pénis, jamais, jamais ne pourraient nous comprendre, -9-

L'Interview  

piece de theatre

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