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TAMARE: Il ne m’aurait pas permis d’entrer. Tu sais, il m’a fait cadeau du parfum de sa maîtresse. Après, il m’a dit que j’étais jalouse. LA JOURNALISTE: Comment pouvais-tu le savoir? TAMARE: Aucunement. Je ne le savais pas. Te souviens-tu, dans l’Amant, de la jeune fille avec le chapeau? Elle pénètre dans la chambre où elle va faire l’amour avec son Chinois. Elle va faire l’amour pour la première fois. Elle prend le membre de l’homme dans sa main et est simplement étonnée. A ce moment, elle est encore loin de l’excitation que donne la volupté à l’odeur de mort. La fille découvre juste dans ses mains quelque chose de nouveau, d’agréable. Ecrire, aborder tout cela avec l’innocence de la première fois. Je ne le peux plus, du moins, depuis qu’il est mort. Quant au raisin, il me rappelle cette agréable nouveauté, je ne sais pourquoi. Peutêtre à cause de sa peau lisse, qui résiste à mes dents si voluptueusement. Et puis le goût du jus, la douceur qui éclate dans ma bouche. Pourquoi rougis-tu? Mon Dieu! Tu as honte! Quelle pudeur! J’aurais pu être vulgaire, je n’ai dit qu’un tas de banalités douceâtres. Et tu as honte! – Elle augmente le son de la musique et fait quelques pas de danse. – J’aime l’accordéon. Il déchire le cœur, mais doucement, sans brutalité. Aimes-tu l’accordéon? LA JOURNALISTE: Je ne sais pas. Là, ce que j’entends me plaît bien. Même beaucoup. Je pense que sa place est dans la rue, n’importe où. Le son m’emporte au-loin, quelque part… à l’intérieur… en moi. Et je n’ai pas honte. Tu as parlé avec volupté et j’ai ressenti physiquement cette luxure délicate. La jouissance. C’était beau, ce que tu as dit. TAMARE:

Le téléphone sonne. Elle fait un signe de la main à la Journaliste et

répond. – Oui… C’est moi… Non, je ne peux pas demain, ni jusqu’à la fin de la semaine. Oui… Je ne sais pas… Je ne suis pas certaine…Je ne crois pas que ce soit possible. De l’argent, vous dites une bonne somme? Je ne sais pas…Du temps? Oui, j’ai besoin de temps. Bien. Oui. La semaine prochaine… Oui! – Elle raccroche, se tourne vers la Journaliste et avec une voix pensive. – Tu as dit, luxure délicate? C’est la beauté des mots. On peut les faire briller, comme on fait briller une poêle étamée. Je ne crois pas qu’il existe quelque chose comme une luxure délicate, quoiqu’il me l’ait faite découvrir. Sa volupté m’a blessée. Ma blessure était plus profonde que celle que la femme d’Hercule lui infligea, avec sa jalousie. Elle me rongeait, me rongeait, en m’empoisonnant lentement, sûrement. Tu crois que je pouvais toujours partir? Non, je ne pouvais pas. Je vais remettre ce morceau. Je -7-

L'Interview  

piece de theatre