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Lettre ouverte à Aslı Erdoğan Précédée de «Lettre de prison»

d’Aslı Erdoğan

Marie-Hélène Prouteau Valérie Linder

Ce

qui

reste


Lettre ouverte

à Aslı Erdoğan

Précédée de «Lettre de prison»

d’Aslı Erdoğan

Marie-Hélène Prouteau Valérie Linder

Ce

qui

reste


Cette lettre d’Aslı Erdoğan a été adressée aux journalistes et auteurEs, reçue et traduite par Kedistan (kedistan.net). Publiée le 12 décembre simultanément sur les sites du magazine littéraire ActuaLitté, de L’autre Quotidien, du magazine culturel Diacritik, et du site La Maison éclose en Suisse.


5/12/2016 Chers amis, collègues, Cette lettre est écrite depuis la prison pour femmes de Bakırköy, quelque part entre un asile de fous et une vieille léproserie. En ce moment, un nombre de “journalistes”, estimé entre 150 et 200, a été emprisonné en Turquie, et je suis l’un(e) d’entre eux. Je suis une écrivaine, seulement une écrivaine, auteure de huit livres traduits dans


de nombreuses langues, incluant le français. Depuis 1998, je travaille comme chroniqueuse en essayant de combiner littérature et journalisme dans mes chroniques. Les derniers Prix Nobel sont un signe que les “limites rigides” de la littérature sont remises en question avec justesse. J’ai été arrêtée pour la raison, ou plutôt le prétexte, que je suis un(e) des “conseillers” de Özgür Gündem, le soit-disant “journal kurde”. Même si les lois régissant le journalisme ne donnent aucune responsabilité aux conseillers d’un journal, et qu’aucun parmi les centaines de procès intentés aux journaux n’ait inclu ces symboliques “conseillers”, six de ces conseillers ont été accusés de “terrorisme” : Necmiye Alpay, linguiste et activiste pour la paix, Bilge Cantepe, fondateur du Parti Vert, Ragıp Zarakolu, éditeur et candidat pour un Prix Nobel de la Paix, Ayhan Bilgen, parlementaire, Filiz Koçali, journaliste féministe. En fait, parmi ces 150 “journalistes”, il y a plusieurs écrivains, des académiciens, des


critiques littéraires, mais ils sont tous en prison pour leur travail journalistique. La situation de la presse est alarmante. Environ 200 journaux, agences de presse, radios et chaînes de télévision ont été fermées sur ordre du gouvernement en à peine 4 mois. Une “punition collective” a aussi été administrée au journal Cumhuriyet, le plus vieux journal de Turquie, bastion de la sociale démocratie. Comme pour Özgür Gündem, tous les noms listés comme conseillers et éditeurs ont été arrêtés pour avoir approché des organisations terroristes, y compris l’éditorialiste culturel et un caricaturiste ! Le journal Cumhuriyet a il y a peu courageusement publié des rapports sur les relations entre la Turquie et ISIS (Daesh) et a fermement protesté contre les attaques d’enragés contre Charlie Hebdo. De nombreux journalistes, y compris moi, ont été poursuivis pour leur solidarité avec Charlie Hebdo, certains ayant même été condamnés à des peines de prison.


Nous avons besoin de votre soutien, de votre sensibilité et de votre solidarité. PEN, qui est à la base une organisation pour la défense des écrivains, se bat activement pour la liberté des journalistes. Quand la liberté de pensée et d’expression est en danger, il n’y a plus de discrimination (ndlt : entre écrivains et journalistes). “Liberté, Egalité, Fraternité”: ce sont des concepts que nous devons à la Révolution française ! Plus de deux siècles ont passé qui ont donné du sens, et une réalité, à ces concepts, façonnés par des siècles de raisonnement, de pensées et de développement littéraire, découlant de siècles de labeur, de combats, de guerre et de sang… Ces concepts se doivent d’être universels, aussi bien en théorie qu’en pratique, pour tous, sans exception. Mon sentiment est que la crise récente en Europe, déclenchée par les réfugiés et les attaques terroristes, n’est pas seulement politique et économique. C’est une crise exis-


tentielle que l’Europe ne pourra résoudre qu’en ressaisissant les nations qui la composent. De nombreux signes indiquent que les démocraties libérales européennes ne peuvent plus se sentir en sécurité alors que l’incendie se propage en leur proximité. La “crise démocratique” turque, qui a été pendant longtemps sous-estimée ou ignorée, pour des raisons pragmatiques, ce risque grandissant de dictature islamiste et militaire, aura de sérieuses conséquences. Personne ne peut se donner le luxe d’ignorer la situation, et surtout pas nous, journalistes, écrivains, académiciens, nous qui devons notre existence même à la liberté de pensée et d’expression. Merci beaucoup. Sincères salutations Aslı Erdoğan

Prison de Bakırköy C-9


Quelque chose d’important a eu lieu dans nos vies en décembre. Hier, lundi 12 décembre 2016, huit soirées de soutien à Aslı Erdoğan étaient organisées à Nantes et Toulouse, à Ajaccio, Brest ou Bordeaux, à Belfort ou Séné, à la Maison de la Poésie qui est passage Molière, à Paris. C’est important, inédit et ça ne s’arrête pas, ça continue d’autres jours à Tunis et Montréal, dans les bonnes librairies de Suisse romande et plus loin, ça s’organise à Prague et jusqu’en Roumanie, en Allemagne comme en Italie. En Turquie c’est la peur dans les rues. Les maisons d’édition sont fermées, les journaux sont aux ordres, les Forces spéciales de la police nationale turque brûlent des enfants, réfugiés au fond des caves de Cizre, dans la commune de Şırnak, sous les décombres de ces immeubles qu’elles bombardaient la veille. « Il y a des moments où la réalité est la réalité », écrit Aslı. La voix de l’écrivaine emprisonnée porte l’ultime parole, celle d’une femme qui ne veut pas se taire face aux massacres du peuple kurde.


A Nantes et Toulouse, d’Ajaccio jusqu’à Brest ou Bordeaux, à Séné comme à Paris, nous écoutons sa voix que la prison des femmes à Istanbul n’a pas suffi à endiguer. Au contraire. Ecoutons-la, sa voix de femme qui refuse l’épaisse loi du silence : « Le monde qui n’est nulle part, qui n’existe en aucun passé – qui n’est pas rêvé, qui n’est pas imaginé, qui n’est pas vaincu – voilà que le monde est ici. Il est apparu. » Tieri Briet,

article paru dans Kedistan le 14 décembre 2016


Chère Aslı Erdoğan, voici cette lettre qui part de Nantes vers vous, qui êtes enfermée dans les murs de la prison Bakirköy d’Istambul, depuis que la répression s’abat sur la Turquie.

Il y a 15 jours, j’ai découvert la campagne lancée par deux écrivains Tieri Briet et Ricardo Montserrat.

Soudain, les 50 000 hommes et femmes emprisonnés depuis juillet dernier ont pris un visage de chair. Le vôtre. Votre beau visage qui dit la fierté d’être une femme, une femme qui a entrepris d’écrire pour les anonymes qui sont pris dans les filets de la guerre, du terrorisme. Votre identité de femme et de journaliste engagée pour les droits des Kurdes vous a rendu la vie bien difficile. Vous portez en vous l’ombre terrible du destin kurde et sa part de nuit et d’horreurs.

Vous vous sentez toujours en exil intérieur partout où vous allez, vous affirmez : « j’étais étrangère au Brésil mais aussi étrangère en Turquie. Je ne me sens chez moi que


lorsque j’écris ». Manière de dire que vous n’avez pas d’autre patrie que la littérature. Nous avons repris, à quelques-uns, cette idée de « lire pour qu’Aslı Erdoğan soit libre ».

D’abord, il importait de découvrir vos livres et vos écrits de journaliste. La ville dont la cape est rouge, 2003, récit qui se passe à Rio. Puis Le mandarin miraculeux. Les oiseaux de bois, 5 nouvelles. Je t’interpelle dans la nuit, écrit à l’occasion d’une résidence à Saint Nazaire. Enfin, Le bâtiment de pierre. Et celui à paraître en janvier 2017, Le silence même n’est plus à toi. Vos livres ont connu un grand écho, ont été primés, par le prix Deutsche Welle en Allemagne, pour l’un d’eux, et sont traduits en nombre de langues.

Avec vos mots arrivait votre voix. Vous lire, c’est se laisser gagner par une voix convulsée, de femme en alerte qui ne dort jamais. À peine si l’on y trouve quelques visions de la nature, forêt, marécages. De ces lieux, sanatorium, asile, prison se dégage une


plongée dans un monde de solitude et de souffrance. Vos écrits, souvent habités par des héroïnes féminines sont métamorphosés par un souffle surréel. Parfois par les mythes, tel celui des Amazones antiques. Traversés aussi par vos allusions aux noms de la littérature européenne qui vous sont familiers, Kafka, Gogol, Rilke. Ce cœur qui saigne n’a cessé, malgré les risques encourus, de dire ce présent si peu habitable pour vous et vos compatriotes. C’est donc à cet appel martelé dans tout ce que vous écrivez que nous voulons répondre ce soir. Nous imaginons ces barreaux, ce temps de la cellule, ces jours de peine, qui sont votre lot quotidien depuis août dernier. Pour celle qui crée, qui écrit, ce lieu d’étrécissement de la vie carcérale ne risque-til pas d’être l’empêchement bridant toute création ? La peine encourue au procès du 29 décembre est inouïe : prison à vie. L’irrémédiable se produira-t-il, de voir emprisonner la littérature à vie ?


Nous voulons votre liberté car vous êtes le symbole de la liberté d’expression bâillonnée en Turquie. Nous pensons aux journalistes de Cumhuriyet, à tous ceux qui sont licenciés, jetés en prison pour leurs idées.

Nous allons lire vos textes, c’est notre façon d’être à vos côtés, ces textes sont des points de résistance qu’il faut porter haut et fort. Pour maintenir ouverte votre parole, si proche de ce que René Char, en d’autres temps de résistance, appelait « un état de refus incroyable ». Marie-Hélène Prouteau

12 décembre 2016 Soirée de soutien Aslı Erdoğan, Nantes


Les auteurs


Aslı Erdoğan

est une romancière turque, militante pour les droits de l’homme. Elle est engagée dans la défense des droits humains, des droits des femmes ainsi que de la cause kurde et la du génocide arménien.

Son parcours est difficile et semé d’obstacles, ses parents ont été détenus et torturés par les différents régimes turcs qui se sont succédés dans les années 1980 et 1990. A 24 ans, elle s’engage dans des études de physique et devient la première étudiante turque en physique du centre européen de recherche nucléaire à Genève. Devenue chargée de recherche en physique nucléaire, elle interrompt ce parcours scientifique pour se consacrer à l’écriture. Puis, après deux années en Amérique latine consacrées à des études d’anthropologie, elle rentre en Turquie en 1996 et reprend sa production littéraire, écrit romans, nouvelles et chroniques, notamment sur le monde carcéral. Récompensée de nombreuses fois pour ses travaux, Aslı Erdoğan est traduite dans dif-


férentes langues. Elle est particulièrement reconnue pour ses nouvelles et le style incisif de son écriture.

Le 17 août 2016, elle est arrêtée en même temps que vingt autres membres de la rédaction d’un journal d’opposition en raison de son soutien à la minorité kurde. Bien que ne cautionnant pas les violences du PKK, elle a à plusieurs reprises défendu leur droit à l’enseignement, ou à la création d’un parti politique légal ; elle avait par ailleurs dénoncé les exactions dont sont victimes les membres de cette minorité. Ce soutien lui vaut l’accusation d’« appartenance à une organisation terroriste ». Quelques jours avant son arrestation, elle avait publié sur son blog une « lettre grave et nécessaire », où elle faisait part de ses craintes sur les libertés publiques et sur la politique menée en Turquie après la tentative de coup d’État. Suite à son arrestation et à la menace d’emprisonnement à perpétuité, plusieurs appels internationaux sont lancés, dont un


en France par les écrivains Tieri Briet et Ricardo Montserrat Galindo qui vise à la soutenir en lisant ses textes.

Le 23 novembre, l’annonce de sa libération, ainsi que de celle de la linguiste de 70 ans Necmiye Alpay (traductrice entre autres de Paul Ricœur, René Girard, Lénine, Wallerstein), fait les titres de la presse turque et internationale pour être démentie dans la journée, suscitant l’inquiétude au vu de son état de santé dégradé. Le 29 décembre 2016, après plus de quatre mois d’emprisonnement, un tribunal turc ordonne sa libération immédiate sous contrôle judiciaire. Pour qu’elle puisse demeurer libre, le soutien des lecteurs et de la communauté internationale est essentiel.


Bibliographie (en français)

Le Mandarin miraculeux (Mucizevi Mandarin), 1996. La Ville dont la cape est rouge (Kırmızı Pelerinli Kent), 1998.

Les Oiseaux de bois (Tahta Kuşlar), traduit en 9 langues, traduction française par Jean Descat, Actes Sud, 2009. Je t’interpelle dans la nuit (Gecede Sana Sesleniyorum) traduction française de Esin Soysal-Dauvergne parue en 2009.

Le Bâtiment de pierre (Taş Bina ve Diğerleri), traduction française parue en 2013 chez Actes Sud.

Le silence même n’est plus à toi, traduction française par Julien Lapeyre de Cabanes, Actes Sud, 2017


Tieri Briet

est né en 1964 dans une cité de Savigny-sur-Orge où il grandit à l’ombre d’une piscine municipale. Tieri Briet vit aujourd’hui à Arles, au milieu d’une famille rom de Roumanie dont il partage la vie et le travail. Il a longtemps été peintre avant d’exercer divers métiers d’intermittent dans le cinéma et de fonder une petite maison d’édition de livres pour enfants. Devenu veilleur de nuit pour pouvoir écrire à plein temps, il est aussi l’auteur d’un récit sur les sans-papiers à travers les frontières, Primitifs en position d’entraver aux éditions de l’Amourier, de livres pour enfants et d’un roman, Fixer le ciel au mur, aux éditions du Rouergue, où le narrateur raconte à sa fille anorexique la vie de Musine Kokalari, une écrivaine incarcérée à vie dans l’Albanie communiste. Père de six enfants et amoureux d’une journaliste scientifique, il écrit pour la revue Ballast et Kedistan, et voyage comme un va-nu-pieds avec un cahier rouge à travers la Bosnie, le Kosovo et


la Grèce pour rédiger son prochain livre, En cherchant refuge nous n’avons traversé que l’exil. Son blog : uncahierrouge.net


Marie-Hélène Prouteau

vit à Nantes. Elle a publié des romans et de la prose poétique : Les Blessures fossiles, Les Balcons de la Loire (La Part Commune) ; L’Enfant des vagues (Apogée). Elle écrit aussi dans les revues Recours au poème, Terres de femmes…

Elle aime l’échange avec d’autres sensibilités (plasticiens, Olga Boldyreff, Michel Remaud pour qui elle a écrit les poèmes d’un livre d’artiste, Nostalgie blanche (2016). Son dernier livre, La Petite plage (La Part Commune, 2015) est une autobiographie du lieu.

Bio-bibliographie complète à lire sur la Maison des Ecrivains et de la Littérature : www.m-e-l.fr/,ec,979


Valérie Linder

vit à Clisson. Plasticienne et enseignante en design et arts appliqués, elle partage son temps entre l’atelier, les expositions, un bureau-bibliothèque et les salles de cours. Elle accompagne en images des auteurs de poésie contemporaine et raconte aussi des histoires, pour les adultes et les enfants, à travers notamment, des livres écrits et dessinés, des cartes postales.

Bibliographie : www.valerielinder.fr/BIOBIBLIO-CONTACT


La revue Ce qui reste RALENTIR POÈME Un poème est un pont jeté en travers du temps Jean-Michel Maulpoix

Prendre le temps de lire un poème est un acte de résistance libérateur, une manière de rester dans l’instant présent, d’échapper à la fuite en avant permanente que nous impose le rythme de notre époque. C’est reprendre sa respiration avec l’inspiration des autres. La revue Ce qui reste, coéditée par Cécile A. Holdban et Sébastien de Cornuaud-Marcheteau, vous propose de marquer cette pause en vous faisant découvrir chaque semaine un auteur. La création n’étant pas que langage, la revue ouvre également son espace à des artistes plasticiens.

© Janvier 2017 — Textes d’ Aslı Erdoğan, de Tieri Briet et Marie-Hélène Prouteau, illutration de Valérie Linder. La revue Ce qui reste pour la présente édition 16, chemin des Androns 33710 Bayon sur Gironde www.cequireste.fr — revue.cequireste@gmail.com Revue numérique hebdomadaire - ISSN 2497-2363


« ...j’étais étrangère au Brésil mais aussi étrangère en Turquie. Je ne me sens chez moi que lorsque j’écris » Aslı Erdoğan

Ce

qui

reste

Lettre à Aslı Erdoğan précédée de «Lettre de prison» d’Aslı Erdoğan- Marie Hélène Prouteau & Valérie  

« ...j’étais étrangère au Brésil mais aussi étrangère en Turquie. Je ne me sens chez moi que lorsque j’écris » Aslı Erdoğan