Page 1


Archi. n° 22 Mon. couv finale :Archi. n° 12 Mon. couv finale 19/04/11 17:48 Page1

Au pied de l’arc-en-ciel La couleur est la richesse véritable d’un intérieur de style ! Dès lors, pourquoi chercher des trésors ailleurs ? La palette des couleurs Unica Top peint votre vie dans toutes les nuances de l’arc-en-ciel. Douceur et harmonie illuminent votre intérieur. Avec une touche de classe et de raffinement qui émane des plaques de finition. Couleurs sobres et design tendance apportent chaleur, confort et caractère à votre habitation.

Grâce à la richesse de sa gamme de couleurs, Unica Top s’adaptera parfaitement à tous les styles. Une manière originale d’embellir votre vie et d’opter pour le changement, une nouvelle esthétique et l’intensité de toutes les nuances de l’arc-en-ciel.

Vert fluor / Aluminium

Bleu béryl / Aluminium

Cuivre onyx / Graphite

Schneider Electric Tunisie : Rue du Lac Winnipeg - 1053 Les Berges du Lac - Tunis - Tél. : (+216) 71 96 04 77 - Fax : (+216) 71

96 03 42


montage archibat n째22:Mise en page 1 19/04/11 16:02 Page1

E-mail : TN-Contact@schneider-electric.com - Site web : www.tn.schneider-electric.com


montage archibat n째22:Mise en page 1 19/04/11 16:02 Page2


montage archibat n째22:Mise en page 1 19/04/11 16:02 Page3


montage archibat n째22:Mise en page 1 19/04/11 16:02 Page4


montage archibat n°22:Mise en page 1 21/04/11 12:21 Page5

Sommaire

Archibat n°22 Revue maghrébine d’aménagement de l’espace et de la construction

ÉDITORIAL

7

OPINION LIBRE A Mohamed Bouazizi

10

Les évènements du 14 Janvier : révolution ou soulèvement ?

13

Réflexions sur de nouvelles perspectives

14

Lettre ouverte aux ar chitectes de Tunisie

16

L’équité territoriale : une revendication de la révolution tunisienne

18

Sidi Bou-… Zid détrône Sidi Bou-Saïd

19

ACTUALITÉ INTERNATIONALE

20

RÉALISATION : Siège de la Bourse des Valeurs Mobilières de Tunis

24

Tourisme culturel en Tunisie

DIPLÔME Le pavillon de la Tunisie à Shanghai 2010

60

CONCOURS Le challenge 2010 APERAU, AMO en Tunisie

62

URBANISME ET PAYSAGE Les marges périurbaines en Tunisie et en Méditerranée

65

26

TECHNIQUES & CONSTRUCTION Art et technique du verdissement de toiture

68

28

PATRIMOINE Main basse sur Carthage…

70

Le Kef dans l’attente d’une stratégie

34

Testour : la coopération internationale au service du tourisme culturel

36

L’INVITÉE Leïla Ladjimi Sebaï : « Je suis pour le musée spectacle »

Los Paradores : une réussite magistrale

39

Quelques mots sur les maux du tourisme tunisien

42

Provins « Si nous n’allons pas chercher les visiteurs,ils ne viendront pas chez nous »

44

Comment valoriser une ressource culturelle en produit touristique Interview de Ahmed Smaoui

46

La Médina de Tunis sur la voie du tourisme culturel

50

L’offre culturelle de la médina : pas uniquement pour les nostalgiques

54

Le projet « Ziyarates Fès » : un exemple marocain

58

Les patrimoines archéologiques et les arts traditionnels de la Tunisie sont-ils éligibles au tourisme culturel ?

73

AILLEURS Une ville d’expériences : Alger la blanche

76

ARTS ET DÉCO Regards croisés : Patrimoine vivant en Méditerranée

82

LIVRES ET LIVRAISONS

85

EXPO « Objets de Revolte »

86


montage archibat n째22:Mise en page 1 19/04/11 16:02 Page6


montage archibat n°22:Mise en page 1 22/04/11 09:10 Page7

Éditorial Fort génois de Tabarka © Nicolas Fauqué ARCHIBAT : Revue maghrébine

à parution semestrielle, publiée par : ABC

Architecture Bâtiment et Communication, sa

19, Rue Abou Bakr Bekri, Imm. Luxor I, Br. M/2 - Montplaisir 1073 Tunis Tél. : 216 71 904 467 - 71 907 952 Fax : 216 71 902 485 E-mail : archibat.com@planet.tn

www.archibat.tn Directrice de publication

Amel SOUISSI TALBI

Ont collaboré à ce numéro :

Jellal ABDELKAFI Leïla AMMAR Tahar AYACHI Olfa BELHASSINE Moez BOURAOUI Marie CARMAGNOLLE Morched CHABBI Ali DJERBI Nada EDHIFI Leïla EL FANI Adnen EL GHALI Zeineb ENNEIFER Leïla LADJIMI SEBAÏ Mounir MAJDOUB Jean-François ROBIN Layla SKALI Consuelo TOMÉ VIRSEDA Hamdy ZRIBI Membres fondateurs

Leïla AMMAR Ali DJERBI Amel SOUISSI TALBI Achraf BAHRI MEDDEB Morched CHABBI Denis LESAGE Publicité :

ABC : Architecture Bâtiment et Communication : Zouhaira TALBI REBAI

Conception et réalisation graphique

Agence MIM Tél. : (216) 71 950 344 / 330 Impression FINZI USINES GRAPHIQUES

Site web : Mouna MATTOUSSI TRABELSI Les articles publiés dans cette revue, et les idées qui peuvent s’y exprimer n’engagent que la responsabilité de leurs auteurs.Tous droits de reproduction, réservés pour tous pays. Les textes et photos reçus et leurs envois impliquent l’accord de l’auteur pour leur libre publication. VISA N° 2796 Autre publication de ABC

Ce numéro d’Archibat, devait sortir en mars dernier. Or, aussi spécialisée soit-elle, notre revue reste toujours à l’écoute de l’actualité, qui agite notre pays. Nous ne pouvions point ignorer le tsunami révolutionnaire qui a fait basculer le pouvoir de l’ex président Ben Ali et ses ramifications mafieuses dans le vide. Ni l’effet domino des évènements du 14 Janvier dernier, qui ont ébranlé tous les régimes totalitaires de la région arabe. L’Histoire retiendra sûrement le rôle politique majeur qu’aura joué ce petit pays coincé au bout de l’Afrique du Nord dans le nouvel échiquier politique mondial de ce vingt et unième siècle. Comment alors ne pas bousculer la matière toute prête ? Comment ne pas participer à cet élan révolutionnaire ? A cette nouvelle prise de parole ? A cette expression qui se libère et se délie ? L’étincelle est partie des zones intérieures et elle s’est propagée ensuite sur le littoral. Pratiquement toutes les villes tunisiennes ont vécu, dans leur chair et sous une tempête de balles réelles les manifestations de la colère des populations marginalisées par un partage inéquitables des richesses. Ces désordres urbains se sont poursuivis avec une réorganisation de la géographie des quartiers par les comités d’autodéfense, formés des habitants eux-mêmes, face au relâchement sécuritaire de l’après 14 janvier 2011. Que de sujets à fouiller et à analyser pour les sociologues de la ville, ses urbanistes et ses historiens ? En attendant les résultats de telles recherches, nous avons ouvert nos colonnes à tous nos amis photographes, architectes, urbanistes, paysagistes et historiens pour qu’ils nous livrent à chaud leurs images et leurs libres opinions sur l’onde de choc, venant de traverser la Tunisie. Ali Djerbi, architecte et enseignant à l’ENAU, propose : « Objets, bâtiments et espaces aménagés, ne devront plus être des ensembles formels reflétant l’extravagance et la mégalomanie des individualités mais ils auront à répondre aux nouvelles exigences fonctionnelles, structurelles et esthétiques dictées par le modèle sociétal où l’individu est en cohérence avec l’ensemble de la communauté ». Les évènements tunisiens ont également balayé les clichés, érodé des images de cartes postales. Le monde entier découvre qu’une autre Tunisie se cache derrière les affiches de plages paradisiaques et de longues rangées de parasols fuyant vers l’horizon bleu azur. On rencontra enfin (le tourisme balnéaire ne regardant jamais vers l’arrière pays) ce peuple fier et enraciné dans une histoire, qui a connu le passage de civilisations florissantes allant des numides aux phéniciens et des romains aux arabes et aux européens.Tout ce fonds culturel mérite aujourd’hui une vraie stratégie pour rendre le produit touristique tunisien intelligent, attractif et en parfaite adéquation avec un environnement socio-économique, assaini, équitable et solidaire. Cette thématique, nous l’avons abordée dans le dossier de ce numéro, en portant un éclairage sur les expériences menées ailleurs en France, en Espagne et au Maroc, qui montrent à quel point les projets les plus aboutis en matière de tourisme culturel, sont ceux qui ont su intégrer le patrimoine à la ville et à la vie de tous les citoyens. Nous espérons que la révolution, qui entraine, généralement dans son sillage des changements profonds dans les structures socio-politiques et dans les valeurs d’un pays, ouvrira en Tunisie de nouvelles perspectives à l’architecture de qualité et à un aménagement de la ville et du territoire plus raisonné et égalitaire. Amel Souissi Talbi


montage archibat n째22:Mise en page 1 19/04/11 16:02 Page8


montage archibat n째22:Mise en page 1 19/04/11 16:02 Page9


montage archibat n°22:Mise en page 1 21/04/11 12:22 Page10

Opinion libre

A MOHAMED BOUAZIZI A celui qui mérite de rejoindre le Panthéon des

héros légendaires,

mythiques et historiques qui ont fait

notre pays.

Comment ne pas rattacher son geste, celui du sacrifice expiatoire par le feu, à cette symbolique puissante de la naissance de Carthage et de la Tunisie ? Carthage fut fondé par les Phéniciens, et ce terme renvoie indiscutablement au mot grec phoenikos qui a, non seulement désigné la couleur rouge, pourpre, mais aussi le phénix, cet oiseau éclatant et fabuleux, au plumage rouge, bleu et or, qui avait le pouvoir, après s'être consumé sur un bûcher, de renaître de ses cendres. Pour les Anciens, il était le symbole de l'immortalité de l'âme, et plus simplement de tout ce qui renaît. Ainsi le phénix évoque t-il le feu créateur et destructeur dont le monde tient son origine, car de tous les éléments primordiaux, le feu est sans doute l’élément le plus pur et le plus subtile, le plus complexe aussi . « Il est le principe de toutes choses, l’état primordial de tous les plans de la création ». Chacun d’entre les Tunisiens, connaît le destin héroïque de la phénicienne Elisha-Didon, reine et fondatrice de notre pays qui, en 814 av. J.C, pour sauver sa toute jeune et nouvelle patrie d’un péril certain, n’hésitait pas à se sacrifier par le feu. Certains connaissent aussi ce même geste héroïque de l’épouse du dernier défenseur carthaginois Hasdrubal, alors qu’il s’apprêtait à livrer le pays aux soldats de l’ennemi : en ce fatal mois de mai 146 av. J.-C., alors que Carthage brûlait, elle invectiva son époux, et se jeta dans les flammes avec ses enfants. Ainsi le destin de l’antique Carthage, depuis sa fondation et jusqu’à sa chute, est-il singulièrement lié au sacrifice de deux personnages hors du commun.

Sacrifice sublime pour que renaisse et revive notre nation purifiée, notre belle et éternelle Tunisie !

Leïla Ladjimi Sebaï, archéologue et historienne

10 Archibat

n°22 - 03.11

© Nicolas Fauqué / Images de Tunisie

Aujourd’hui encore sacrifice par le feu ! Faut-il s’en étonner ? Un enfant du pays choisit le chemin difficile de la liberté et nous montre la route. Sacrifice expiatoire, geste de désespoir mais aussi d’espoir, geste sans doute durablement ancré dans l’inconscient collectif.


montage archibat n°22:Mise en page 1 19/04/11 16:02 Page11

Le coupable, c’est l’autre, n’est ce pas ? La révolution a libéré la parole frustrée : « Les valeureux architectes ont été brimés par le pouvoir déchu ; le recours à l’architecte n’était pas obligatoire pour les petits projets, le décret du 26 janvier 1978 n’avait jamais pu être révisé, l’Ordre des architectes était inféodé au pouvoir, et bien d’autres problèmes encore… » Bien sûr, bien sûr. Mais avons-nous fait assez pour convaincre que l’architecture est d’intérêt public ; que les architectes embellissent la Tunisie au quotidien ; qu’ils pensent à la beauté du monde avant de penser aux honoraires ; qu’ils ne sont pas sur terre pour nous épater de leurs prouesses au service des mégalos mais bien pour nous émouvoir et enrichir notre patrimoine collectif ? L’avons – nous fait ? Aujourd’hui il faut le faire. La Tunisie mérite toujours mieux, c’est ce que nous disent ceux qui se sont sacrifiés. Denis Lesage architecte urbaniste

Paix à nos martyrs nobles et dignes


Š Nejib Chouk

montage archibat n°22:Mise en page 1 19/04/11 16:02 Page12


montage archibat n°22:Mise en page 1 21/04/11 12:22 Page13

Les évènements du

14 Janvier

Révolution

ou soulèvement ?

Depuis la chute du dictateur, les évènements se précipitent et prennent parfois différentes formes de demandes ainsi que des actes proches de l’anarchie. Selon le « Larousse », la révolution est un changement brusque et violent dans la structure politique et sociale de l’Etat qui se produit quand un groupe se révolte contre les autorités en place et prend le pouvoir. La fuite du dictateur ne correspond que partiellement à cette définition, et les derniers évènements sont loin de correspondre à une prise de pouvoir. En effet, ces particularités expliquent le développement des demandes variées d’emploi et d’amélioration de salaires, ainsi que la profusion des constructions et des commerces anarchiques. La dépolitisation de la population tout au long des 50 dernières années d’une part, la prééminence de réseaux mafieux d’autre part, expliquent la confusion qui prévaut depuis un mois. Ces évolutions mettent au second plan les véritables enjeux liés au développement socio-économique des régions intérieures, ainsi qu’au développement du pays. Dès 1960, des études ont mis en évidence les disparités en matière de développement socio-économique entre la Tunisie intérieure et la Tunisie littorale. En dépit des efforts visant à industrialiser les régions intérieures (usine de cellulose à Kasserine ainsi que d’autres établissements industriels), l’exode rural en direction des régions littorales, a eu un impact important et a renforcé les disparités régionales.

Cette inadéquation entre nouveaux diplômés et l’incapacité de l’économie des régions(1) intérieures à offrir des emplois à cette nouvelle demande, est à l’origine de l’explosion sociale qui s’est produite et a provoqué un soulèvement qui s’est développé dans les régions intérieures pour atteindre par la suite les villes et les régions littorales. Toutefois, l’enthousiasme légitime de la population après la fuite du dictateur, n’a pas été suffisant. C’est pourquoi l’Assemblée nationale et la Chambre des représentants, composées de 98 % des thuriféraires du dictateur, ainsi que la police politique, ont été dissous. En dépit de ces mesures, la volonté de certains acteurs visant à assurer le maintien de certaines composantes de l’ancien régime, risquent de faire des évènements du 14 Janvier un phénomène conjoncturel. Il est indispensable de prendre des mesures stratégiques de nature à transformer graduellement le soulèvement en une véritable révolution. Les mesures récentes visant notamment à créer un conseil de défense des acquis de la révolution doivent être renforcées. C’est à cette condition que les manœuvres et les manipulations fomentées par les anciens partisans du régime dictatorial, seront mises en échec

Morched Chabbi, urbaniste

Bien que de multiples programmes économiques et des projets de développement ont été réalisés à partir de 1980, durant les 30 dernières années, les disparités régionales ont été renforcées. Très paradoxalement, l’aggravation de cette situation a été provoquée par la création de pôles universitaires et l’impossibilité d’intégrer à l’emploi les différentes promotions de diplômés des universités des régions intérieures. Ces nouvelles demandes furent exprimées, dans des régions incapables de les satisfaire, car démunies d’activités variées.

1 - Les régions du nord-ouest et du centre-est ont perdu entre 1960 et 2000 suite à des migrations vers le littoral près de 250 000 personnes.

Archibat

n°22 - 03.11 13


© Nicolas Fauqué / Images de Tunisie

montage archibat n°22:Mise en page 1 19/04/11 16:03 Page14

Réflexions sur de nouvelles perspectives Le niveau profond de la révolution Au-delà de leur portée politique les événements qu’a vécu la Tunisie durant les mois de décembre 2010 et janvier 2011, ont engendré un processus socioculturel fondamental qui aura pour conséquence un changement progressif mais radical des comportements de l’ensemble des composantes de la société. Ces changements qui ont commencé à se manifester à travers divers modes d’expressions, à l’échelle individuelle et collective, ont pris leur essence dans une prise de conscience généralisée qui a permis à tout un chacun de réaliser qu’il n’était pas un individu unique, isolé, détaché mais qu’il a toujours été et sera, contre toute illusion, une partie d’un tout et que son existence dépend de l’ensemble de la collectivité comme la collectivité dépend de sa simple existence. Schématiquement nous dirons qu’avant le 14 janvier, en prenant cette date comme repère symbolique admis aujourd’hui de manière consensuelle, le comportement de la population était généralement induit par l’individualisme qui constituait la caractéristique essentielle dans le système d’évaluation sociale. Chaque individu

14 Archibat

n°22 - 03.11

devait réussir à tout prix à se distinguer des autres pour être apprécié, récompensé et accéder aux privilèges. Les trois milieux dans lesquels évoluait l’être dans son développement, la famille, l’école et l’espace public, convergeaient vers ce mode de valorisation. Il s’agissait de « tirer son épingle du jeu » ou « salakha » comme le disaient communément en tunisien, ceux qui étaient confrontés à un quelconque problème. La réussite était circonscrite à l’échelle de chaque individu peu importait la conséquence de cette réussite sur la collectivité et le contexte en général. Il s’en, suivait une tendance à l’extravagance et à l’exhibitionnisme outrancier des apparences dans tous les domaines pour montrer et démontrer ce type de réussite. Le 14 Janvier qui utilisa un concept à forte connotation, « dégage », devenu lui-même un symbole évènementiel, provoquera la transition et initiera le changement comportemental. Ce cri venu spontanément du fond de chaque être pour exprimer l’exacerbation et le ras le bol face à l’injustice, a rassemblé la collectivité autour d’un choix univoque. Il réclamait la fin du despotisme, le bannissement de la corruption, le regain de la liberté dans la dignité. Mais ce cri n’a pu avoir de portée que dans l’élan de solidarité qui a saisi la nation toute entière.


© Nadia Driss

montage archibat n°22:Mise en page 1 19/04/11 16:03 Page15

De surprise en surprise, chaque individu s’est retrouvé noyé dans la masse, enchaîné aux autres qu’il considérait pour la première fois, non comme des concurrents, voir des obstacles à sa propre réussite mais au contraire comme des partenaires, des concitoyens nécessaires au maintien de sa propre sécurité et à l’aboutissement du projet sociétal qui ne peut alors être que collectif. C’est l’avènement d’une nouvelle ère de la citoyenneté. Cela signifie qu’il n’y aura plus de place pour l’intérêt strictement individuel comme celui qui s’est exprimé à travers les demandes de certains qui se mirent, selon d’anciens réflexes, à réclamer des avantages et des compensations sans inscrire leurs revendications dans le contexte global des priorités nationales et collectives. Chacun devra désormais remplir son devoir visà-vis de la collectivité pour que celle-ci se structure et lui assure en retour la satisfaction de ses besoins et la garantie de ses droits afin de vivre dans la dignité et la quiétude morale et matérielle.

Qu’en est-il de l’architecture ? Comme pour toutes les activités, cette nouvelle ère constitue une espérance pour le développement de l’architecture et exige une nouvelle architecture cohérente pour exprimer ses propres espérances. En effet si nous définissons l’architecture en tant que configuration de l’espace qui permet à l’homme d’habiter selon son mode de vie, tout changement relatif à ce mode affecte obligatoirement son architecture. Par

configuration de l’espace, nous entendons toutes les formes matérielles qui expriment les entités de notre environnement dans toutes ses échelles. Cela concerne les plus petits objets nécessaires au confort ergonomique de notre corps, et généralement conçus dans le cadre conceptuel du design, les enveloppes nécessaires aux pratiques de nos différentes activités privées et publiques, que l’on classe dans la catégorie des bâtiments architecturés, l’organisation et l’aménagement du territoire, ou urbanisme, qui permet l’articulation, la distribution et la mise en cohérence de l’ensemble des activités humaines dans l’espace et dans le temps. Objets, bâtiments et espaces aménagés, ne devront plus être des ensembles formels reflétant l’extravagance et la mégalomanie des individualités mais ils auront à répondre aux nouvelles exigences fonctionnelles, structurelles et esthétiques dictées par le modèle sociétal précité où l’individu est en cohérence avec l’ensemble de la communauté. C’est un vaste programme qui demande une véritable mobilisation, une coordination tout azimut, une collaboration de l’ensemble des protagonistes privés et publics et un nouvel état d’esprit au niveau de la formation et de la profession. Le jeu vaut la chandelle, car cela demandera beaucoup d’innovation et contribuera au développement économique et culturel du pays Ali Djerbi, architecte et maître de conférences à l’ENAU

Archibat

n°22 - 03.11 15


montage archibat n°22:Mise en page 1 19/04/11 16:03 Page16

Lettre ouverte aux

architectes de Tunisie

En ces temps accélérés d’apprentissage brutal de la démocratie et de la liberté d’expression, en ces moments révolutionnaires qui se poursuivent dans notre pays, le corps des architectes tunisiens se doit dès aujourd’hui de prendre acte des transformations radicales en cours et de mener son combat au sein de la société civile et des instances démocratiques naissantes. Nous avons aujourd’hui unechanceinespérée de faire parvenir notre voix vis-à-vis des citoyens et des instances gouvernementales pour jouer notre rôle pleinement et participer en ces moments historiques au renouveau de l’architectureet des villes dans notre pays. Etudiants en architecture, jeunes architectes sans travail, jeunes architectes au travail, architectes chevronnés ayant pignon sur rue, doivent se rassembler dans des organismes adéquats et efficaces. Nous devons réclamer la création d’un syndicatd’architectes affilié à l’UGTT qui défende les intérêts de la profession et notamment l’accessibilité des jeunes au marché du travail, nous devons aussi refondre l’ordre des architectes qui dans les années précédentes s’est résumé à un club de privilégiés, une agence de voyages et des cérémonies avec petits fours… cela doit cesser, nous n’avons pas de temps à perdre mais nous devons aussi nous mettre à réfléchir urgemment, patiemment et longuement pour trouver des solutions au chômage technique des jeunes architectes, pour participer pleinement aux débats principaux sur l’architecture, l’environnement et le cadre de vie et pour jouer nôtre rôle de phare dans la pensée intellectuelleet opérationnelle sur l’architecture et les programmes architecturaux et urbains décisifs dans notre pays. Nous devons prendre attache avec les autres corps des professionnels de l’espace et notamment celui des urbanistes car la coupure voulue entrearchitectes et urbanistesa été accentuée précédemment, elle reste nocive par excès de corporatisme et ne permet pas de répondre aux enjeux communs de la question socio-spatiale. Notre responsabilitéest grande, soyons à la hauteur, exigeons un atelier public d’architecture et d’urbanisme dans chaque ville de Tunisie et dans chaque région, atelier public constitué d’architectes et d’urbanistes rémunérés décemment qui se consacre à la refonte des politiques régionales, des politiques des villes, de l’aménagement urbain et rural, de l’architecture, des programmes de logements sociaux. Ces ateliers publics devraient avoir un rôle de décision opérationnelle ainsi qu’un rôle de réflexion, de conseil et de recherche. Exigeons, une revue de l’ordre des architectes qui soit à la hauteur des enjeux qui se dessinent pour nous aujourd’hui, une revue qui reflète les idées et les idéaux de ceux et celles qui entendent œuvrer au renouveau décisif du métier entendu comme un service à la société, à l’accroissement des compétences réelles, au mieux être des citoyens tunisiens qui auront tous droit à un logement décent, au travail, à la liberté de circuler et de s’exprimer. Manifestons nous, manifestez vous, en route pour un présent et un avenir meilleur grâce à notre travail et à nos compétences réunies au service de la citoyenneté et de la démocratie.

Vive la Tunisie libre et démocratique. Hommage à la révolution populaire du peuple tunisien et à sa jeunesse. Leïla Ammar, architecte et enseignante à l’ENAU 16 Archibat

n°22 - 03.11


Š Amine Landoulsi / Images de Tunisie

montage archibat n°22:Mise en page 1 19/04/11 16:03 Page17


© Nejib Chouk

montage archibat n°22:Mise en page 1 19/04/11 16:03 Page18

L’équité territoriale :

une revendication de la révolution tunisienne Depuis que la révolution du peuple tunisien a connu sa pleine expression et son véritable aboutissement sur l’Avenue Habib Bourguiba, l’espace public le plus connu de la Tunisie, les accusations se multiplient et les mouvements de revendications, de protestations et de réclamations s’intensifient. Ces mouvements, qui aspirent à un idéal politique, social et économique encore peu structuré, n’ont pas pour seule cause la répression qui a accablé les Tunisiens tout au long de la période dite du « Changement », mais aussi une politique d’aménagement du territoire qui a toujours été particulièrement inégalitaire. Longtemps accaparées par la famille du président déchu et quelques promoteurs immobiliers et spéculateurs fonciers complices, la gestion du territoire tunisien et les politiques d’aménagement qui lui sont associées, ont totalement échappé aux véritables pouvoirs publics. L’objectif de ces acteurs peu scrupuleux était de faire des territoires urbains et périurbains du cordon littoral, le théâtre de leur empire financier en multipliant les grands projets touristiques, commerciaux, industriels, manufacturiers ou immobiliers. Les exemples d’implantations de résidences privées, d’ensembles immobiliers, de centres commerciaux, etc., sur les sites protégés de la colline de Sidi-Bou-Saïd, dans la zone archéologique des villas romaines de Carthage, ou sur les terres fertiles en principe strictement protégées de la plaine de Bourj Etouil (partie intégrante de la basse vallée de l’oued Medjerda), sont à cet égard particulièrement démonstratifs. La multiplication des zones d’activités économiques (industrie, tourisme, etc.) sur la bande littorale des grandes villes tunisiennes en est également une illustration. L’arrière-pays paupérisé, mal desservi et sous-équipé n’a, quant à lui, jamais suscité l’intérêt des acteurs privés mercantiles ni de ceux d’un secteur public tantôt insoucieux et tantôt complice (déclassement de sites protégés, révision des Plans d’Aménagement Urbain pour des objectifs inavouables, etc.).

18 Archibat

n°22 - 03.11

La gestion du territoire fut ainsi placée sous tutelle privée, la notion d’équité territoriale, garante de la cohésion sociale à l’échelle nationale, ne fut plus respectée et la politique de décentralisation fut sans cesse reportée. L’injustice spatiale entre les différentes régions de la Tunisie s’est vue ainsi fortement exacerbée. Et voilà que la révolution du jasmin, portée par les habitants de Sidi-Bouzid, de Kasserine, de Thala et de bien d’autres villes isolées de l’arrière-pays dénigré, vient ruiner les ambitions cachées des grands projets de la tutelle privée. Voilà que les Tunisiens s’approprient enfin leur territoire ! Pourtant, aujourd’hui, les mouvements d’esprit libre naissant de la révolution semblent à leur tour ignorer les questions de gestion du territoire et de son aménagement. Les partis politiques, fraîchement émancipés, centrent leurs préoccupations sur la condamnation de l’Etat policier du passé et sur la surveillance de l’Etat providence d’union nationale actuel. Les médias, considérés comme le « quatrième pouvoir » de la Tunisie démocratique, semblent encore hésiter entre traitement objectif de l’information, inflexion de l’opinion publique et manipulation politique. Enfin, les deux gouvernements de transition ont, quant à eux, tout bonnement « évacué » la notion d’aménagement du territoire dans la constitution des nouveaux ministères. Bien sûr, on pourrait penser que les urgences sont pour l’instant ailleurs, mais parviendra-t-on à construire durablement cet « idéal » politique, social et économique, qui est l’essence même de la révolution tunisienne, sans réfléchir dès maintenant à la mise en place d’une stratégie méthodique, raisonnée et équitable en matière d’aménagement du territoire ? Moez Bouraoui, paysagiste et maître de conférences en urbanisme à l'ISTEUB


© Nadia Driss

montage archibat n°22:Mise en page 1 19/04/11 16:03 Page19

Sidi Bou- … Zid

détrône Sidi Bou-Saïd Le beau village de Sidi Bou-Saïd avec son mausolée, son phare, son café des nattes, son jasmin, son contraste bleu et blanc et ses vues imprenables sur Boukornine et Ressas, a toujours été l’emblème de la Tunisie « touristique ». Présent dans toutes les campagnes médiatiques, les spots publicitaires, les œuvres d’art et les chansons, y compris étrangères, Sidi Bou est manifestement le site le plus célèbre de la Tunisie, probablement plus que Carthage, Dougga, Hammamet et Djerba. Rares sont les visiteurs de la Tunisie, depuis des siècles, qui n’ont pas fait la montée du village, traversé le souk et dégusté le thé aux pignons sur les terrasses de ses cafés maures. Et la célèbre cage à coupole, aux couleurs de Sidi Bou-Saïd, jamais démodée, qui n’a pas vue ou connue ? Les beaux canaris et autres oiseaux exotiques s’en souviendront… Mais voilà qu’en ce soir du 14 Janvier 2011, la cage de Sidi Bou a ouvert ses portes vers le ciel bleu azur de la belle Tunisie, enfin libre, enfin émancipée du joug de la dictature qu’on croyait éternelle et invincible ! Le souffle de la liberté, poussé par le feu d’une révolution populaire et noble, est venu de loin, du fin fond de la Tunisie profonde, la Tunisie de Sidi Bou, mais cette fois-ci, … Zid. Ce village, ville et gouvernorat de l’arrière pays, longtemps marginalisé, comme ses semblables,

délaissé dans la misère, des décennies, voire des siècles durant, vient ainsi de monter en scène pour nous interpeller et nous dire haut et fort que la Tunisie n’est pas, et ne sera plus seulement celle de Sidi Bou-Saïd, mais désormais aussi celle de Sidi Bou Zid. Alors, vous artistes, créateurs, poètes et designers de pub, à vos plumes et à vos pinceaux pour dessiner et promouvoir le nouveau Sidi Bou de la Tunisie libérée, Tunisie de l’espoir, de la démocratie et de l’équité sociale. A vous aussi, promoteurs agricoles, industriels et touristiques, d’aller investir le nouveau Sidi Bou et autres régions semblables, ces régions riches en terres fertiles, en sites naturels et archéologiques, mais surtout riches de leurs femmes et hommes, dignes et combien généreux… Enfin, qu’un grand hommage soit rendu aux martyrs de la révolution que Dieu ait leurs âmes pour ce service, mieux que ça, sacrifice, qu’ils nous ont offert pour que nos enfants et les futures générations de notre belle Tunisie vivront en paix et dans la dignité Mounir Majdoub, spécialiste en développement municipal et en environnement à la coopération technique allemande à Tunis

Archibat

n°22 - 03.11 19


Archibat n°22  

Revue Tunisienne d'architecture

Read more
Read more
Similar to
Popular now
Just for you