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INTERVIEW

THIBAUD DUCHOSAL

L’ŒIL DU CYCLONE Texte / Laurent Belluard Photos / Stéphane Godin

IL EST DES SKIEURS PLUS EMBLÉMATIQUES QUE D’AUTRES. DES QUI RESSEMBLENT PLUS OU MOINS À CE QUE DEVRAIT ÊTRE UN FREERIDEUR. OU DU MOINS À L’IDÉE QUE L’ON S’EN FAIT. VU DE LOIN. THIBAUD DUCHOSAL N’A PAS LE CHARISME DE CERTAINS OU LE LOOK DES AUTRES. IL EST LUI. SANS EN RAJOUTER. SANS EN ENLEVER NON PLUS. IL EST SURTOUT UN EXCELLENT SKIEUR QUI, APRÈS UNE ÉPREUVE HUMAINE DIFFICILE, A DÉCIDÉ DE SUIVRE SES ENVIES, SES PASSIONS, SANS PLUS TROP SE POSER DE QUESTIONS EXISTENTIELLES. SANS ESBROUFE NI COUP D’ÉCLAT, LE SKIEUR DES ARCS EST PARVENU À SE FAIRE SA PLACE DANS UN MILIEU TOUJOURS PLUS DIFFICILE, MENANT SA BARQUE AVEC LE BON SENS DE L’INGÉNIEUR QU’IL AURAIT DÛ ÊTRE. RENCONTRE AVEC UN PERSONNAGE ATTACHANT, AUX AVIS ARGUMENTÉS…

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FICHE TECHNIQUE Thibaud Duchosal Né le 30 août 1983 (28 ans) à Bourg St Maurice Sponsors : Blizzard, Les Arcs, Arcs 1950, Rockstar, Carrera.


Né à Bourg St Maurice dans une famille installée dans la vallée - son père travaille au service technique de la commune, sa mère dans l’hôtellerie - Thibaud grandit au club des sports de Villaroger, comme tous les jeunes qui ont la chance de n’être pas loin des stations. Parcours classique entre les piquets avec une bonne propension des éducateurs à emmener leurs ouailles en poudreuse dès que l’occasion se présentait. Mais si Thibaud skie, plutôt correctement d’ailleurs, ce n’est pas là où il excelle. Le sport où il brille, c’est la natation. Eh oui, avant de devenir chamois, le gaillard a été un dauphin. À raison de cinq entraînements par semaine plus les compétitions du weekend, Thibaud engrange les titres départementaux, les coupes de France, etc., jusqu’à l’âge de quatorze-quinze ans où la piscine de Bourg St Maurice ferme pour être reconstruite, plus grande, mieux. Une chance ? Non, une catastrophe ! Pour s’entraîner, Thibaud est obligé d’aller à Moûtiers, soit au bout du monde. Sans chauffeur à disposition, impossible de faire mieux qu’un entraînement par semaine, autant dire rien, surtout à l’adolescence où la sélection sportive se mêle au timing des hormones. Combien de skieurs doués se sont fait sortir des groupes de club ou du comité à cause d’une puberté pas suffisamment précoce ? Comment se battre contre des « petits adultes » lorsqu’on est encore qu’un « grand enfant » ? Alors en s’entraînant nettement moins que les autres, autant aller directement à l’abattoir ! Ou à la poissonnerie… Sans surprise, Thibaud se fait écailler, découper en filets et, la remise en route des installations de Bourg St Maurice se faisant attendre, il retourne sur la neige. « J’aime avant tout le sport, dit-il aujourd’hui, j’adore le ski mais j’aurais vraiment pu m’éclater dans plein de sports différents. J’ai une tendance sport addict, faut que je bouge. »

INTER Dans la foulée, il se met au roller in-line hockey, sport d’équipe qu’il pratique à haut niveau jusqu’en 2004, année clé où il dispute le championnat écossais en parallèle de son Master effectué au pays du bon whisky. Lors d’une rencontre, par une chaleur torride, Thibaud enlève la visière plexiglas de son casque. Pas de chance, il prend un coup de crosse dans l’œil. Le coquard qu’il croit avoir se transforme en un séjour de trois mois à l’hôpital. « Au bout d’une semaine, on m’a dit que mon œil était perdu. Ça calme… La rétine était touchée, il n’y avait plus rien à faire pour sauver l’œil, si ce n’est une petite opération pour tout remettre en place. » Sauf que ça a empiré. Tension oculaire et ribambelle d’autres plaisanteries du genre. « Le chirurgien m’a dit : soit tu arrêtes le sport, soit on se revoit bientôt… Pour me recoller la rétine, on m’injectait du gaz dans l’œil et j’ai dû rester la tête dans l’oreiller, en pleine obscurité, pendant quinze jours. C’est long. Ça laisse aussi le temps de réfléchir… » Une période noire au propre comme au figuré. Les études sont mises entre parenthèses. « Il me restait un an encore pour devenir ingénieur en matières plastiques mais j’en avais tellement chié que j’ai choisi de profiter de la vie, de ne plus calculer alors qu’un accident peut tout foutre en l’air en un instant. Avant la saison de ski, j’avais signé des partenariats avec Völkl et Columbia et réalisé quelques trips, comme en Écosse, publiés dans Skieur Magazine d’ailleurs. J’ai décidé de poursuivre dans cette voie sans savoir ce que cela allait donner. » Si Thibaud ne se fait plus de plan de carrière, cherchant le plaisir de l’instant plutôt que la stratégie gagnante pour devenir une pointure du freeride, il n’en reste pas moins un compétiteur dans l’âme. Chassez le naturel, il revient au galop comme le veut l’adage. Enfin, au petit trot car il a fallu apprendre à vivre avec un œil en moins tout en tentant d’oublier la prédiction du chirurgien… « Le jour où l’on m’a ôté la coque que je devais porter sur l’œil jusqu’alors, je voyais tout en double et je n’avais plus la perception de la profondeur. Pendant longtemps, lorsque je me servais de l’eau, je commençais par tout mettre à côté du verre… » Il se cogne aussi quelques fois contre des murs tapis dans l’ombre, se prend quelques obstacles dans les pieds pour avoir mal évalué la distance, bref, il règle doucement la mire. « Au bout d’un moment, on s’habitue. Le cerveau corrige le tir et, si j’ai encore quelques séquelles en lumières difficiles, j’ai appris à faire avec. »

INTER Se lancer dans le ski, cela signifie travailler avec un photographe, trouver celui qui veut lui aussi s’investir dans l’aventure, matos en pogne, pour former un binôme qui n’est pas sans rappeler l’esprit de cordée des alpinistes.

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Avec Stéphane Godin, les deux se trouvent. Au début, Thibaud finance ses trips avec des petits boulots l’été ou des semaines de monitorat de ski l’hiver. « Comme on parvenait bien à publier nos trips, j’ai rapidement voulu emmener un cameraman. Financièrement, c’est un véritable effort mais, si tu ne t’es pas fait un nom sur les contests, tu ne peux pas espérer grand-chose. » En gros, Thibaud ne fait pas encore partie de la famille… Après trois hivers au rythme des voyages, à peine interrompus par quelques apparitions sur les compétitions, la mise en place du Freeride World Tour finit de décider Thibaud à s’investir davantage dans la compétition, seul moyen d’être reconnu. « Avant, j’engageais trop en contest, je voulais trop prouver et ça finissait toujours en roulé-boulé », se souvient-il, lui qui du coup se retrouve si loin au premier classement établi qu’il ne pouvait même pas s’inscrire aux épreuves qualificatives ! Seule celle de Mammoth propose alors un open. Thibaud enfonce la brèche, passe limite au cut du premier jour, skiant en dedans, sans plaisir. « Le soir, je buvais des bières avec Stef Godin qui m’a ouvert les yeux, me disant que je devais être plus serein sur mon niveau et skier pour moi, pas pour les autres. C’est con, on entend toujours les mêmes mots partout, mais lorsqu’il s’agit de soi, c’est différent. Ça a fait tilt, j’ai franchi une étape. » Le lendemain, il termine cinquième du jour 2, troisième du jour 3 et sixième au final à cause de ce mauvais départ. Devant, on retrouve Cody Townsend, Griffin Post, Mattias Haunolder, Ville Lindberg, les quatre qui s’offrent le droit de participer à l’étape du FWT californienne. « Si j’étais plutôt content d’avoir enchaîné plusieurs runs en skiant bien, en me faisant plaisir, j’étais bien conscient que j’avais la place du con, que je regardais passer le train, de très près certes, mais bon, je restais à quai… » Rentrez les mouchoirs ! Thibaud s’est quand même offert le droit de participer au Qualifyer de Schruns, en Autriche. « J’ai dû changer de run au dernier moment. Du coup, depuis le haut, je me suis calé sur une grosse barre qui semblait marquer des points, sans l’avoir reconnue. Pas top… » Troisième du premier jour, Thibaud s’offre un rouléboulé en finale. Malgré tout, il reste dans le Top 8 du Qualifyer en partance pour une finale à Roldal, en Norvège, avec Julien Lopez, Reine Barkered, Mattias Haunolder et quelques autres. Thibaud, cinquième au classement, doit gagner une place au général pour espérer particper au World Tour l’année suivante. Cinquième en Norvège, il devance cependant bon nombre de prétendants et passe troisième au final. « Moi qui subissais trop la pression, j’avais l’impression d’avoir réalisé un truc. Ça a été un passage, au propre comme au figuré, qui a marqué la fin de ma reconstruction et le début d’une nouvelle phase. » Aujourd’hui, avec Laurent Jamet et l’excellent « Invincible » présenté l’an dernier, Thibaud Duchosal a démontré ses talents d’organisateur et sa capacité à mener à bien un projet. Blessé au genou en 2010, il repart à la conquête du ski avec le recul de celui qui a déjà tout vécu et la fougue de celui qui veut tout gagner !

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Skieur Magazine : Être sur le Freeride World Tour, ça a changé quoi ? Thibaud Duchosal : Rien. Enfin, concrètement, pas grandchose. J’espérais pouvoir récupérer davantage de moyens pour voyager mais non, on m’a dit : « C’est bien ! Continue comme ça ! » Personnellement, ça m’a permis de m’expri-

IEN DE SKIEURS DOU S SE SONT FAIT SORTIR DES GROUPES DE CLUB OU mer sur les skis autrement qu’en me mettant une tôle, de gagner en légitimité. Lorsqu’on ne fait que des images, il y a toujours une forme de suspicion, comme s’il fallait vraiment être une luge à foin pour ne pas faire de compétition. C’est humain… Ça m’a rassuré sur mon ski, sur ce qui m’avait poussé à devenir skieur aussi. Et puis, en étant passé par le Qualifyer, j’avais l’avantage d’avoir eu à survivre une guerre de tranchée à comparer des sélectionnés qui étaient protégés. SM : Rentrer dans le Saint Graal, ça fait quoi ? TD : Humainement, j’ai trouvé plus de solidarité entre


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skieurs dans le Qualifyer que dans le FWT. Nous, les nouveaux venus, on se serrait les coudes alors que certaines « stars » avaient eu des mots méprisants sur le Qualifyer. Nous, on avait traversé l’épreuve, à nos frais, et on était les survivants ! Je ne dis

IEN DE SKIEURS DOU S SE SONT FAIT SORTIR DES GROUPES DE CLUB OU pas qu’il n’y a pas d’amitié entre eux mais c’est plus superficiel qu’à l’étage d’en dessous. Il y a des skieurs qui sont poussés, mis en avant, un peu comme Ribéry avec TF1. SM : C’est quand même une chance pour le freeride ce circuit, non ? TD : Bien sûr ! Il faut rendre à Nicolas Hale-Woods ce qui lui appartient : il a beaucoup amené au sport ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a rien de discutable non plus, comme les coups de pouce qui sont donnés à des skieurs emblématiques comme Candide, qui apportent leur notoriété à l’événement, ou encore à des skieurs qui représentent des pays où le Tour a besoin de s’implanter comme l’Autriche ou la Norvège, histoire que la compétition ne se réduise pas à un duel franco-suédois… Bref, on sent bien qu’audelà de la valeur purement sportive, il y a d’autres facteurs qui interviennent dans le classement. Si le FWT a besoin de grandir, c’est dommage que ce soit parfois au détriment du sportif, comme cette année à Rordal, en Norvège, où l’on était six ou sept à encore pouvoir remonter et que le classement est apparu à tous comme farfelu. SM : J’ai entendu beaucoup de critiques sur le FWT venant des skieurs l’an dernier. Il n’empêche que la saison a été belle et que le titre d’Aurélien Ducroz ne souffre pas la discussion. N’est-ce pas l’essentiel ? TD : Si. Je veux d’ailleurs continuer les contests et tenter de revenir au top, si je le peux, simplement parce que j’aime ça. Le truc, c’est seulement que je n’ai pas une vision angélique du Tour. Je le dis aujourd’hui et on verra bien si ça se retourne contre moi, mais de toute façon, que je

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sois gentil ou pas ne change rien : les organisateurs décident de tout. SM : Ça ne doit pas être facile d’être juge non plus… TD : Il y a effectivement débat sur le critère « overall impression » d’autant que le niveau est serré. C’est clair, ce n’est pas facile de juger. Évidemment, celui qui envoie comme un porc avec quelques fautes ne doit pas être pénalisé par rapport à celui qui fait de la godille. Il n’empêche que lorsqu’il y a roulé-boulé, sauf exception, ça me paraît bizarre que le run puisse être sur le podium ! Le problème, même si c’est compliqué, c’est que les règles sont floues, très floues même… SM : Trop de règles ont enfermé le ski de bosses dans un carcan… TD : Entre passer du rond au carré, il y a sûrement un juste milieu. Le problème, c’est que les Français ont l’impression que la chasse est ouverte et donc, qu’on le veuille ou non, tous les événements sont regardés à travers ce prisme. D’ailleurs, c’est un peu la même chose chez les Suédois. Reine Barkered a créé un groupe sur Facebook afin que tous les athlètes participant au Tour puissent échanger sur les questions de règlement ou de jugement, d’abord en masqué, puis accessible à tous une fois que l’organisation du World Tour en a été informée. Par exemple, lorsque les tricks ont commencé à être pris en compte, avec Candide, les Suédois n’ont pas trop apprécié car ce n’est pas leur culture, Henrik Windstedt inclus, car ils pensent que ce n’est pas la base du freeride. Que cela soit pris en compte, oui, mais pas trop. Ça passe aussi par le choix des faces évidemment. En fait, on voudrait surtout que le Board, censé nous représenter, puisse discuter les décisions, pas seulement les valider a posteriori. SM : Comment vois-tu la suite ?

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IEN DE SKIEURS DOU S SE SONT FAIT SORTIR DES GROUPES DE CLUB OU TD : Je suis sorti du FWT et rien ne garantit que je puisse y revenir. Alors je poursuis ce que j’ai toujours fait : skier, filmer et voyager. « Invincible » a été une super expérience, nous avons été nommés au Powder Awards, à l’IF3. Le film est passé sur l’Equipe TV, est sorti en DVD, les retombées ont été plus que satisfaisantes pour les sponsors. La compétition est un passage obligé mais on peut vivre sans, une fois que l’on a montré que l’on tenait debout. Pour l’heure, la suite, c’est un nouveau film pour 2012-2013, avec un projet original. SM : Tu as déjà vécu des choses dures. Ça te permet de relativiser aujourd’hui ? TD : J’ai appris à obtenir ce que je veux sans tirer des plans sur la comète. J’ai appris que ceux que l’on considère comme des amis ne le sont parfois pas, et inversement. Un mois et demi après mon accident, le coach de l’équipe m’a appelé pour que je vienne à l’entraînement alors que j’étais toujours à l’hosto… En réalité, il n’avait jamais pris de mes nouvelles, il s’en foutait. Je me suis rendu compte que je m’étais fourvoyé, que j’avais fait fausse route en ayant confiance en des gens qui ne le méritaient pas. Ça me permet d’avoir de la distance sur ce qui se passe aujourd’hui car ça fait mal de se rendre compte que tu as donné énormément sans jamais rien construire, ou en ne bâtissant que des châteaux de sable.

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Voici notre athlète free rider Thibaut duchosal.

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