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CHINA MOUTAI 2

MOUTAI, « l’alcool national chinois », c’est l’association parfaite entre l’Homme et la Nature venus d’Orient réunie dans une bouteille. Au cœur de la Chine, dans une région protégée, se trouve Moutai une petite ville cernée de montagne, au climat sain et équilibré. C’est ici que l’on produit le spiritueux le plus réputé et le plus aimé en Chine.

VISION CHINE • Mai 2019

Le Moutai est incontournable pour trois raisons : sa longévité, sa qualité, et sa saveur. Sa Longévité, car depuis un millénaire, le Moutai est synonyme de fête pour toutes les générations de Chinois-e-s. Sa Qualité, en raison de ses ingrédients naturels locaux, le sorgho rouge, le blé et l’eau de la rivière Chishui. Sa Saveur unique,

L’ABUS D’ALCOOL EST DANGEREUX POUR LA SANTÉ


grâce un long et patient processus de fermentation et de distillation. Ensuite, le Moutai est vieillit en jarre de terre cuite ce qui lui donne son arôme typique, et sa longueur en bouche exceptionnelle. Goûter le Moutai, c’est partir pour un long voyage à la rencontre du meilleur de la culture chinoise.

CHINA MOUTAI FRANCE 164 BD MASSENA 75013 PARIS 51 rue mathurins 75008 PARIS +33 (0)9 52 65 70 50 www.chinamoutai.fr Facebook: chinamoutai 3


05/2019 No.022

VISION CHINE est édité par KEIDOS GROUP ISSN : 2609-0449 DIRECTEUR DE PUBLICATION Chun WONG REDACTEUR EN CHEF Jiong XU DIRECTEUR ARTISTIQUE Kai CHANG DIRECTEUR MARKETING Yongge Didier ZENG REDACTEURS Jérôme POZUELOS Juliet Tsao-Yin TU Xiangfei DAVID Rongli LIU Dongdong ZHU Claire ZENG Lu YAN Agnès KANTE-NextStepHub.com

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REPORTEURS Fabienne ROBIN Carole ROUSSEL Elodie MORIN

FRANCE-CHINE EXPRESS

Aurélie MERCIER Hervé MATHIEU Monique CLEMENT ASSISTANTS REDACTION Delphine GIRARD

6 / Le premier magasin chinois Tintin a ouvert ses portes à Shanghai Le PSG ira en chine pour sa tournée estivale

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Pascal DURAND ASSISTANTE GRAPHISTE Joëlle FONTAINE

ENQUÊTE 8 / Regard occidental sur la beauté des femmes asiatiques : hégémonie culturelle ou pluralité esthétique ?

ASSISTANTS COMMERCIAUX Wenjing PENG Olivier LAURENT Véronique PERRIN Nathalie LOPEZ

EN COUVERTURE 16 / Chine – UE : entre consensus et compromis 20 / Chine – UE : partenaires et rivaux

PARTENAIRE EDITORIAL China Newsweek

ADRESSE

ÉCONOMIE

26 / L’avenir pliable du smartphone 30 / Ecrans souples :

les entreprises chinoises tentent de libérer leurs capacités de production

163 rue de la république 93000 Bobigny France TEL +33 (0)1 41 83 20 23

MAGAZINES CHINOIS

ÉVÉNEMENT 34 / Mozart, l’opéra rock : 38 /

quand les comédies musicales françaises enflamment la scène chinoise Les premiers appels d’offres internationaux terminés, Xiong’an s’apprête à lancer les travaux

FINANCE

40 / Plateforme tierce de paiement, le temps de l’argent facile est révolu

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VISION CHINE • Mai 2019


SOMMAIRE P48

P54

P16 P26 CULTURE

44 / Se laisser charmer par les mélodies gracieuses de Paris en cette belle saison printanière

ENVIRONNEMENT

48 / Son écosystème en danger, l’Everest limite ses zones ouvertes au tourisme

SOCIÉTÉ

52 / Policier à Hong Kong, l’une des professions les plus respectées en Chine 54 / L’histoire de la passion chinoise pour les chats 58 / Petit guide : quel sac porter au travail ? 61 /

CONCOURS

La finale de la section Europe du Concours international d’innovation et d’entrepreneuriat du e-commerce « Zhijiang Startupeur » 2019 s’est achevée avec succès

62 /

FORUM

Forum international des femmes leaders : pour la cooperation et le developpement

ESSAI

63 / Mon chez moi est là où l’IA se trouve 64 /

65 /

LE MOT CHINOIS À LA MODE

Banzhuan Faire un travail fastidieux

LA PAROLE Le marché est une grande salle de classe

66 /

EXPOSITION Le design vu par la Chine

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FRANCE-CHINE EXPRESS LE PREMIER MAGASIN CHINOIS TINTIN A OUVERT SES PORTES À SHANGHAI

Photo d’illustration - Isopix

Le premier magasin chinois Tintin a été officiellement inauguré le 15 avril à Shanghai. Zhang Yifei, la fille de Tchang (Zhan Chong Ren), ami de Hergé qui a collaboré pour l’élaboration de l’album « Le Lotus Bleu », était présente lors de l’inauguration du magasin. De nombreuses personnalités et fans de Tintin étaient présents pour l’occasion. La fille de Tchang a apporté pour l’occasion des journaux de son père ainsi que des lettres échangées entre Chang et Hergé. Un autoportrait de son père faisait aussi partie du voyage. « Ces lettres et journaux démontrent que

mon père et Georges Remi ont beaucoup parlé de la culture, de l’histoire, de la calligraphie et des porcelaines chinoises », a indiqué Mme Zhang à la presse chinoise. Le magasin de Shanghai vend plus de 1.000 produits à l’effigie du célèbre reporter belge sur plus de 100 m2. Le personnage de Hergé est très populaire en Chine, notamment grâce au « Lotus Bleu », publié en 1934 dans le « Petit Vingtième » puis édité en album en 1936. Tchang, qui était alors étudiant en Belgique, avait participé à l’album en donnant de précieuses informations sur la vie quotidienne en Chine, avait écrit les textes en chinois de l’album, expliquer les coutumes du pays, etc. Les aléas de la vie avaient séparé les deux amis qui s’étaient finalement retrouvés en 1981, deux ans avait le décès de Hergé. Zhang est décédé en 1998. Source : sudinfo.be

LE PSG IRA EN CHINE POUR SA TOURNÉE ESTIVALE

En préparation de la saison 2019/2020, le Paris Saint-Germain va se rendre en Chine dans le cadre de sa traditionnelle tournée estivale. Le club de la capitale a annoncé dans un communiqué que l’équipe première s’envolerait du 23 juillet au 3 août prochain. Dans le cadre de cette tournée, les Rouge et Bleu affronteront l’Inter Milan au Centre Olym6

VISION CHINE • Mai 2019

pique de Macao le 27 juillet, avant une rencontre face à l’Espanyol Barcelone au Centre Olympique de Suzhou le 30 juillet. Pour rappel, c‘est la deuxième année consécutive que les Parisiens effectuent leur tournée en Asie. Et comme la saison précédente, les champions de France essayeront de conserver le trophée des Champions à Shenzhen, face au Stade Rennais FC, vainqueur de la Coupe de France, le 3 août prochain. Maxwell, ancien joueur parisien et aujourd’hui coordinateur sportif de l’équipe première s’est exprimé sur cette tournée asiatique : « Tous les joueurs sont très enthousiastes à l’idée de se rendre en Chine. Ce sera notre troisième venue, après nos tournées couronnées de succès en 2014 et 2018. Nous sommes particulièrement enchantés de nous rendre pour la première fois dans deux villes dans lesquelles le Paris Saint-Germain n’a jamais joué et de revenir à Shenzhen, une ville et un stade que nous avons découvert l’an dernier, raconte l’ancien latéral gauche. C’est une période passionnante. L’engouement pour le football n’a jamais été aussi fort en Chine et nous voulons nouer des liens solides avec les fans locaux ». Source : canal-supporters.com


MAGAZINES CHINOIS

REMISE À NEUF DU MADE IN CHINA Caijing magazine

De plus en plus d’entreprises manufacturières chinoises, qui étaient jusqu’à lors de simples fabricantes pour le compte de grandes marques internationales, sont tentées de proposer leurs propres créations sur le marché. Pour éviter de devoir Le 03 avril 2019 faire d’énormes investissements en communication et marketing sur les plateformes de vente en ligne reconnues, où la concurrence est déjà féroce, ces retardataires de l’e-commerce s’associent à des plateformes de nouvelle génération telles que biyao.com, Netease Yeation et xiaomiyouping.com, rendant ainsi leur fabrication de haute qualité directement accessible aux consommateurs dont la capacité financière est en phase de mise à niveau. Pour faire face au coût accru de la fabrication en petite quantité destinée à répondre aux demandes personnalisées de certains clients, des usines ont transformé en profondeur leurs chaînes de production et mis en place de nouveaux processus permettant d’obtenir une capacité de production flexible et ainsi de s’adapter à l’évolution de la demande de leur clientèle. Cette flexibilité a non seulement apporté de nouvelles opportunités à l’industrie manufacturière, mais elle a aussi permis de faire émerger de nouvelles idées de développement pour l’e-commerce, secteur qui compte de nombreux magnats en Chine.

LE RETOUR À LA MAISON DU TRÉSOR PATRIMONIAL Xinmin Weekly

La disparition massive d’une importante partie des trésors culturels chinois a commencé dès le début de la guerre de l’opium de 1840, mais c’est surtout en 1860, lorsque les forces britanniques et françaises de la coalition ont occupé Pékin, et 10 avril 2019 mis à sac l’ancien Palais d’été qui fut incendié et pillé, que le patrimoine chinois a été volé à grande échelle. Ces trésors ont été principalement installés à l’Abbaye de Fonthill dans le Wiltshire, au Victoria and Albert Museum de Londres et au Château de Fontainebleau, en France. Ces dernières années, le gouvernement chinois a dû déployer des efforts considérables pour obtenir le retour de 5 000 pièces du trésor national. Dernière opération en date, en mars 2019, lorsque le gouvernement italien a restitué près de 800 pièces d’antiquité à la Chine lors de la visite officielle du président Xi Jinping. Cependant, par rapport aux plus de 10 millions d’objets d’art du patrimoine national partis à l’étranger selon la statistique de la China Cultural Relics Academy, le nombre d’antiquités restituées est négligeable et le chemin à parcourir pour le retour du trésor national reste encore long et tortueux.

L’AVÈNEMENT D’UNE SOCIÉTÉ DE L’INDIVIDU South Reviews

Le développement des technologies de l’information et de l’intelligence artificielle ont anéanti le paradigme industriel en place depuis plus de 200 ans. La perte d’emplois causée par l’essor des nouvelles technologies, et une concurrence accrue Le 12 avril 2019 sur le marché de l’emploi, ont entraîné l’apparition de plus en plus d’entrepreneurs indépendants : e-commerçants, blogueurs, influenceurs Internet ou livreurs express... Ces derniers dépendent pourtant totalement des technologies de l’information et des plateformes Internet qui sont la propriété de capitaux internationaux de plus en plus oligarchiques. La coûteuse intelligence artificielle renforce encore la concentration du pouvoir économique détenu par très peu de personnes manipulant vie et survie de la masse consommatrice. À l’avenir, la disparité de richesses et de classes sociales causées par la technologie pourraient creuser plus profondément encore ce fossé : les structures sociales en seraient démolies et la dignité humaine menacée.

UNE NOUVELLE PLATEFORME BOURSIÈRE DÉDIÉE AUX VALEURS DE LA TECH EN CHINE China Economic Weekly

On compte plus de 180 000 entreprises de haute technologie en Chine, dont 70% sont des entreprises privées. Des difficultés de financement liées au coût élevé de l’investissement entrainent systématiquement des problèmes qui nuisent au développement. En Le 01 avril 2019 novembre 2018, le gouvernement chinois a annoncé la création d’une bourse destinée à l’innovation scientifique et technologique à la Bourse de Shanghai, cette dernière n’aura pas d’exigences financières élevées et les entreprises qui n’auront pas encore réalisé de bénéfices pourront y adhérer. Cette version chinoise du « Nasdaq » devrait pouvoir changer, dans une certaine mesure, la situation des entreprises technologiques chinoises qui reposent principalement sur un mode de financement indirect, tandis que le financement direct reste pour le moment secondaire, elle permettra de donner un coup de pouce aux entreprises innovantes. Ces mesures devraient encourager la recherche et le développement des technologies clés ainsi que la mise en application industrielle des résultats de la recherche scientifique. Si tout se passe bien, la Chine disposera de son premier lot d’actions issu de la bourse de l’Innovation Scientifique et Technologique au cours du premier semestre 2019.

LA CHINE N’EST PLUS UN PAYS D’ADOPTION D’ENFANTS POUR LES ÉTRANGERS Phoenix Weekly

Au début des années 1990, la Chine a ouvert ses portes aux étrangers en quête d’adoption d’enfants. Le pic a été atteint en 2005, avec 7903 enfants adoptés aux USA, premier pays adopt i f d’en fa nt s chinois, suivi par le Canada, les Pays Bas Le 05 avril 2019 et l’Espagne. Au fur et à mesure que le gouvernement chinois a amélioré le système de protection sociale des enfants abandonnés, dans un contexte de baisse du taux de natalité du pays, et tout en privilégiant les adoptions faites par des parents chinois, le nombre d’enfants isolés dans les foyers sociaux a été considérablement réduit dans toute la Chine - plus encore pour les sujets en bonne santé. Au cours des dernières années, le nombre d’adoptions par des étrangers n’a cessé de diminuer. De plus en plus de familles étrangères ont vu leur demande d’adoption refusée et, aujourd’hui, adopter un enfant en bonne santé n’est quasiment plus possible. Ces demandeurs resteront sur une liste d’attente d’une dizaine d’années avant d’éventuellement trouver un enfant qui leur convienne.

UNE SOCIÉTÉ INESTHÉTIQUE New Weekly Il n’y a plus beaucoup d’illettrés en Chine aujourd’hui, en revanche, les personnes handicapées d’une absence totale de sens esthétique sont légions. Dans cette société aux évidentes absences de goût, de nombreux Chinois sont affligés Le 01 avril 2019 de carences esthétiques. Les dix principaux symptômes de ce handicap sont les suivants : la personne ellemême est mal habillée, la décoration de son appartement est ratée, plus généralement l’architecture des bâtiments est extravagante, les rues ignorent l’humain, le plastique est privilégié dans la conception des produits, le suivisme est perçu comme une bouée de sauvetage lancée par les influenceurs Internet, le faux style rétro pour toute forme de background culturel, des publicités toxiques, Douyin (version chinoise de l’application TikTok, ndlr) à la folie, la pollution des milieux culturels. L’esthétique en Chine, à l’heure actuelle, est comme une patate chaude : personne ne la prend en charge. Pourtant, les autorités locales, les écoles, les entreprises, les familles, tout le monde a besoin de rattraper l’absence d’éducation esthétique. Seuls ceux qui disposent d’une bonne perception de l’esthétique mènent une vie décente et jouissent véritablement de la douceur de la vie. Nous sommes tous à la recherche d’une vie en rose, celle-ci repose tout juste sur un bon sens de l’esthétique.

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Enquête REGARD OCCIDENTAL SUR LA BEAUTÉ DES FEMMES ASIATIQUES :

HÉGÉMONIE CULTURELLE OU PLURALITÉ ESTHÉTIQUE ? Par Capitaine Wuya

L

e 2 mars dernier, le magazine de mode américain VOGUE a posté sur Instagram une photo de Gao Qizhen, mannequin et étudiante chinoise inscrite dans une école londonienne de design, estimant qu’elle « défie les normes de beauté dans le domaine de la mode », tout en la qualifiant de « particulièrement charmante ». Ce post a été mal perçu par de nombreux internautes chinois qui ont même accusé VOGUE de racisme. Néanmoins, certains jugent les internautes chinois trop sensibles. « Ils lui imposent leurs normes de beauté en faisant même allusion au racisme, et cela constitue une atteinte à son encontre », précisent-ils. Pour d’autres, la description de la photo postée par Instagram fait référence à l’esthétique iconoclaste, et comme les critères de beauté se diversifient, nous devrions faire preuve de tolérance à cet égard. Le 15 février, l’enseigne ZARA a également fait polémique en publiant sur son compte Weibo, pour promouvoir une nouvelle gamme de produit de maquillage, des photos de la mannequin chinoise Li Jingwen ayant des taches de rousseur sur son visage. ZARA y a réagi officiellement en expliquant qu’il s’agissait d’un « critère de beauté espagnol » sans chercher à enlaidir exprès les femmes asiatiques, et toutes les photos avaient été prises de manière naturelle sans subir aucune retouche. Pourtant, en faisant une comparaison entre une photo de Li Jingwen au naturel et une de ses photos prises dans le cadre de la campagne publicitaire de ZARA, nous pouvons remarquer que cette mannequin, aux grands yeux bridés, a plissé ses yeux et baissé son regard, à la demande du photographe de ZARA, pour donner lieu à une expression faciale froide. Dès le premier coup d’œil, on a l’impression que la personne sur la photo manque de vivacité, et qu’une belle mannequin y est rendue moins belle.

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VISION CHINE • Mai Janvier 2019 2019 2019


Enquête

Photo d’une mannequin chinoise postée par « Vogue » sur Instagram

Comparaison entre une photo de Li Jingwen au naturel et une de ses photos prises dans le cadre de la campagne publicitaire de ZARA

Campagne publicitaire de Burberry mettant à l’honneur le Nouvel An chinois 2019 La star chinoise Zhao Wei est connue pour ses beaux grands yeux, alors qu’on la reconnaît à peine avec son regard vitreux sur la publicité de Burberry

Encore plus tôt, à l’approche du Nouvel An chinois 2019, la fameuse marque BURBERRY avait lancé une campagne publicitaire mettant à l’honneur le Nouvel An chinois et intitulée « Tradition Moderne ». Nombre d’internautes chinois ont donné leur avis en commentaire : « cela fait froid dans le dos comme si l’on était en train de regarder un film de fantôme. » En réalité, chaque personnage figurant sur la photo a une belle apparence physique, notamment Zhao Wei qui,

connue pour ses beaux grands yeux, a vu ses yeux intentionnellement allongés et son visage rendu carré, contrairement à son véritable physique. A première vue, cette photo nous ferait croire à tort que Zhao Wei a de très petits yeux. Pourquoi la réaction du public est-elle si vive devant les photos de ces mannequins asiatiques ? En réalité, le débat n’est pas uniquement centré sur la « beauté des mannequins », mais cherche aussi à savoir si l’image des Asiatiques a fait l’objet de dis-

crimination, d’enlaidissement ou de dénigrement dans la campagne publicitaire de ces marques. Pour certains magazines de mode étrangers, une belle femme chinoise doit avoir des yeux bridés et une expression faciale froide. Par conséquent, ils font toujours recours à ce type de mannequins chinoises pour un shooting photo. En cas d’absence de ces caractéristiques, ils feront tout pour que celles-ci apparaissent, les grands yeux débridés faisant toujours place aux yeux bridés sur les photos. 9


Enquête

CRITÈRES DE BEAUTÉ DIFFÉRENTS ? LA VÉRITÉ DÉVOILÉE PAR UN SITE PORNOGRAPHIQUE Alors, à quoi ressemble une belle femme chinoise qui fait l’unanimité en Chine ? En collectant des milliers de photos de femmes en 2013, l’Université britannique de Glasgow a fait calculer, à un logiciel informatique, « la moyenne physique » des femmes du monde entier, avant d’obtenir le visage moyen des femmes chinoises ci-après : C’est un visage bien connu de tous et omniprésent dans la rue. Aussi, nous pouvons faire une comparaison entre ce visage moyen obtenu grâce au big data et les mannequins internationales d’origine chinoise, comme le montre l’image suivante :

Visage moyen des femmes chinoises

Il est évident que les mannequins chinoises sélectionnées par les étrangers diffèrent beaucoup de la moyenne physique des femmes chinoises, alors que les acteurs de la mode occidentale font toujours appel à ces visages hors normes pour qu’ils représentent l’Asie dans l’univers de la mode. Comparaison entre le visage moyen des femmes chinoises et les mannequins internationales Tsunaina et Lü Yan

Chaque fois que certains pointent du doigt la non-conformité à nos normes de beauté des mannequins asiatiques figurant dans la campagne publicitaire de marques occidentales, nombre d’internautes montent toujours au créneau, disant que nous sommes « trop sensibles » et « manquons de confiance sur notre propre culture ». Mais en réfléchissant, nous ne pouvons pas nous empêcher de nous poser des questions : trouvons-nous vraiment que ces publicités ont mis en valeur la beauté appréciée de tous ? Est-ce vrai que c’est pour respecter la « pluralité esthétique » préconisée par tous que nous n’osons plus nous exprimer ? Le site pornographique mondialement connu, Pornhub, est bien placé pour y apporter ses réponses. Avec ses utilisateurs répartis dans plus de 100 pays du monde, le site, visité quotidiennement par 81 millions de personnes en moyenne, publie chaque année ses données statistiques sur le classement des hardeuses les plus populaires. Ce classement est très révélateur, car tout le monde consulte ce site en cachette sans que ce ne soit politiquement correct ni avec respect et courtoisie. Lorsque l’on préfère y regarder une femme, l’unique raison en est qu’elle plaît vraiment. Le résultat : dans la catégorie des femmes asiatiques, les hardeuses japonaises Ohashi Miku, Maria Ozawa et Asō Nozomi sont les plus populaires, autrement dit ce sont elles dont les vidéos sont les plus vues. 10

VISION CHINE • Mai 2019

Classement 2018 des actrices les plus cliquées du site Pornhub


Enquête

Le site américain TC Candler publie chaque année son classement des « plus beaux visages ». Sur son classement 2017, les belles femmes asiatiques les mieux placées sont les mannequins sud-coréennes Nana (Im Jin-ah) et Lee Sungkyung, les actrices chinoises Ju Jingyi et Dilraba Dilmurat ainsi que les stars japonaises Sana Minatozaki et Satomi Ishihara. (De gauche à droite) Ohashi Miku, Asō Nozomi et Maria Ozawa sont les hardeuses asiatiques les plus populaires sur le site Pornhub

Qui parmi elles a, en revanche, un soi-disant « visage de haut niveau » représentatif des femmes asiatiques et apprécié de l’univers de la mode occidental ?

Les belles femmes asiatiques les mieux placées dans le classement 2017 des « cent plus beaux visages » du site TC Candler

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Enquête

« Le Jardin chinois » de François Boucher

Statuette servante chinoise en porcelaine d’après le peintre américain William McGregor Paxton

Le Docteur Fu Manchu est un personnage de fiction inventé par le romancier britannique Sax Rohmer sur fond du spectre du péril jaune

PRÉJUGÉS RÉCIPROQUES

En réalité, pendant longtemps, les Occidentaux avaient une perception stéréotypée de l’image des Asiatiques, « pris pour acquis » selon l’adage. Au 18e siècle, François Boucher, peintre de la cour de Louis XV, réalisa de nombreuses « chinoiseries » en vue de satisfaire l’engouement de Louis XV visà-vis de la culture orientale. Ces peintures raffinées nommées « orientales » ou « chinoises » ne furent que le résultat des légendes mythiques associées aux fantasmes des Occidentaux. Jusqu’au 20e siècle, nombre d’Occdentaux pensaient encore que les Chinois ressemblaient tous aux soldats célestes représentés dans les fresques bouddhiques, ou aux servantes parmi les figurines en terre cuite datant des dynasties Han ou Tang. Ainsi, il ne serait point 12

VISION CHINE • Mai 2019

Matelot britannique dessiné par les Chinois pendant la Guerre de l’opium

étonnant que leurs stéréotypes sur les Orientaux soient encore marqués par un visage rond, des yeux bridés et un nez plat. Même, à une certaine époque, les Chinois furent enlaidis et diabolisés dans le monde littéraire occidental. Notamment au 19e siècle où la formulation du « péril jaune » fit florès, apparurent dans les œuvres littéraires occidentales, des personnages détestables d’origine chinoise comme le docteur Fu Manchu. Habillé en costume de fonctionnaires de la dynastie Qing, il a un regard hideux et farouche, et porte une moustache caractérisée par sa position autour de la lèvre et sa retombée de chaque côté de la bouche vers la mâchoire, habitué à infliger toutes sortes de tortures à ses prisonniers. Ceci re-

présente un autre stéréotype des Occidentaux sur les Chinois : mystérieux, sordide et vicieux. Tous ces préjugés et stéréotypes s’associent pour donner lieu à une image des Chinois durablement ancrée dans la tête des Occidentaux. Pourtant, dans un autre sens, les Chinois, eux aussi, ont des stéréotypes et préjugés semblables sur les Occidentaux. Par exemple, pendant la première Guerre de l’opium, les matelots britanniques, aux yeux des Chinois, furent des êtres étranges, couverts de longs poils et invulnérables aux armes à feu ou blanches. Force est de constater que les préjugés sont souvent réciproques. Sans avoir vécu dans une autre culture, on s’appuie, le plus souvent, sur des stéréotypes pour connaître celle-ci.


Enquête

Publicité affichée par un zoo humain de Belgique en 1928

Les Africains enfermés dans les zoos humains sont observés comme des bêtes sauvages par les Occidentaux

HÉGÉMONIE ESTHÉTIQUE Néanmoins, si on se complaît dans les préjugés, et, en plus, les impose à autrui, sans tenir compte de la réalité, ceci relève bien de l’hégémonie esthétique, comme en témoignent les « zoos humains » inventés par les Occidentaux. Un zoo humain, comme son nom l’indique, consiste à parquer des êtres humains, à l’instar des animaux, en vue de les exhiber et mettre en scène devant les visiteurs. Le premier zoo humain apparut au 19e siècle, l’époque où des esclaves sud-américains furent enlevés et enfermés dans des enclos par les colonisateurs occidentaux, afin d’être observés à titre payant par les visiteurs. Pour rendre les spectacles plus attractifs, un physique hors norme s’imposa aux esclaves exhibés. Par exemple, dans la tête des Occidentaux, les femmes noires étaient relativement plus opulentes par rapport aux femmes blanches ou jaunes. Par conséquent, le zoo ne nourrissait les femmes esclaves noires qu’avec des patates douces ou des galettes de maïs, dans le but de les faire grossir rapidement grâce à l’amidon et de rendre leur corps encore plus plantureux. A la fin, les femmes esclaves aux courbes les plus généreuses furent sélectionnées et forcées à se montrer nues pour amuser les visiteurs. Les blancs pensaient que les Africains pouvaient communiquer avec les bêtes sauvages. Pour faire vivre cette rumeur, le zoo força les noirs à prendre, tous les jours, un bébé gorille ou un léopard dans leurs bras, faisant des gestes bizarres et faisant semblant de parler aux animaux, afin de régaler le public. Les visiteurs, dans un tel zoo, donnèrent à manger aux enfants des esclaves noirs pour montrer leur « bonté », et assouvir leur curiosité et désir de conquête. Ces actes des Occidentaux vont de pair avec leur pensée dans

la sélection de mannequins asiatiques : « dans notre pays, votre physique sert à nous divertir, vous devez donc assouvir nos fantasmes sur votre physique, et ce que vous ressentez ne nous regarde pas du tout ». Par ailleurs, tant mieux si votre physique est étrange, notre curiosité sera ainsi pleinement assouvie. A leurs yeux, ce « retard » revêt une valeur esthétique et représente une beauté primitive qui n’est pas encore polluée par la culture commerciale occidentale, tandis que derrière l’accent mis sur cette « beauté », se fait encore ressentir un sentiment de supériorité du colonialisme. 13


Enquête

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VISION CHINE • Mai 2019


Enquête

Ces photos thématiques sur la Chine ont été publiées sur le numéro de décembre 1993 du magazine Vogue américain, prises sous la direction de sa directrice artistique Grace Coddington, avec comme mannequin le top modèle Linda Evangelista. Tous les angles de prise de vue illustrent une curiosité amicale envers la Chine, et une bonne volonté d’aller découvrir et connaître, avec respect, cette culture inconnue

VÉRITABLE PLURALITÉ ESTHÉTIQUE Isaiah Berlin, philosophe politique britannique, a parlé de l’idée de « pluralisme de valeurs » dans son discours intitulé « Deux concepts de liberté ». « Chaque individu est libre de toute immixtion extérieure. Seule la pluralité des valeurs permet d’avoir une aire minimum de liberté individuelle. » Cette théorie est baptisée ultérieurement le pluralisme de valeurs. Nombre de personnes, sur la base de cette théorie, estiment que nous devons appliquer cette pluralité sur le plan esthétique, acceptant largement la beauté due aux différentes couleurs de peau et différentes apparences physiques. Par exemple, pour la mannequin asiatique dans la publicité de ZARA, les tâches de rousseur relèvent d’une beauté « authentique », tandis que le physique hors norme de la mannequin officiellement postée par VOGUE fait référence à une beauté « singulière ». Cependant, cette « pluralité esthétique » semble devenir, au fur et à mesure, une sorte de « bouclier » : si un individu estime que « cela n’est pas conforme à son concept de beauté, il se fera accuser d’étroitesse et de fermeture d’esprit, de réticence à accepter une diversification de critères de beauté. Isaiah Berlin, dans son discours, a également indiqué : « ils doivent prendre cette valeur pour leur propre code de conduite sans toutefois s’en servir pour mesurer l’action d’autrui, sinon ce serait contraire au principe de liberté, d’égalité et de justice. » Autrement dit, bien que nous soyons contre l’harmonisation des normes de beauté, il ne faut pas non plus imposer à autrui notre propre préférence esthétique, tout en blâmant ceux qui n’arrivent pas à apprécier cette beauté « authentique » ou « singulière ». La véritable pluralité prend des formes bien différentes. Certes, il ne faut pas adopter l’ethnie, la couleur de peau et la morphologie comme critères de beauté, mais le respect du « pluralisme esthétique » ne doit, en aucun cas, écarter l’existence de voix différentes. Une insistance excessive sur le fait que tout ce qui est différent est beau équivaut, en effet, à supprimer intentionnellement la limite entre le beau et le laid, et à aliéner le droit de parole d’autrui sur l’esthétique. En conséquence, il est tout à fait compréhensible que certains internautes se sentent mal à l’aise, voire discriminés, devant les photos de ces mannequins asiatiques. En effet, nous ne sommes pas victimes d’une discrimination, mais tout simplement, les chocs sont inévitables dans les échanges de différents concepts d’esthétique. C’est avec de la tolérance vis-à-vis de l’existence de cacophonie que la pluralité esthétique se réalisera véritablement. 15


PHOTO de VCG

En Couverture

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VISION CHINE • Mai 2019 2019


En Couverture

La dernière déclaration commune de la Chine et de l'Union Européenne vise à trouver un terrain d'entente tout en dressant les points de désaccord entre les deux parties. Par Yu Xiaodong

A

près plus de 50 heures de négociations selon certaines sources, la Chine et l’Union Européenne (UE) ont finalement convenu d’une déclaration commune à l’occasion de la rencontre entre le Premier ministre chinois, Li Keqiang, le président du Conseil européen, Donald Tusk, et le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker. Rencontre qui s’est tenue à Bruxelles le 9 avril dans le cadre de la 21ème réunion des dirigeants de la Chine et de l’UE. Dans les jours qui ont précédé ce sommet annuel, les tensions entre les deux parties prenantes, à propos de diverses questions commerciales, avaient été vives. Selon les médias occidentaux, le fossé était si important qu’une déclaration commune était improbable. Cependant, de nombreux analystes ne furent finalement pas tellement surpris par l’obtention d’un consensus, la Chine et l’UE partageant désormais un terrain d’entente.

UN FRONT UNI L’accord conclu entre les deux parties reflète une ferme détermination à défendre le multilatéralisme et aller à l’encontre du programme de « l’Amé-

rique d’abord » (America First) de l’administration Trump. Pendant l’année écoulée, la Chine a été aux prises avec les Etats-Unis dans le cadre de la guerre commerciale, tandis que la résistance de l’Union Européenne à l’approche unilatérale américaine a entraîné une escalade des tensions commerciales transatlantiques. En outre, le retrait de l’administration Trump de l’Accord de Paris, un accord international historique visant à lutter contre le changement climatique, a porté sérieusement atteinte, et sur de nombreux points, à l’Organisation des Nations Unies. Quant à la menace américaine de se retirer de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), elle a été immédiatement combattue aussi bien par l’Union Européenne que par la Chine. Dans leur déclaration commune, la Chine et l’Union Européenne ont souligné l’importance et le rôle central joué par les plateformes multilatérales tout en réaffirmant leur attachement au « multilatéralisme et au respect du droit international et des normes fondamentales régissant les relations internationales et ce, avec les Nations Unies en leur centre ». Les deux parties se sont engagées à «

soutenir fermement le système commercial multilatéral et réglementé, plaçant l’OMC en son cœur, à lutter contre l’unilatéralisme et le protectionnisme, et à respecter les règles de l’OMC ». Elles ont également réaffirmé l’importance du G20 « pour continuer à jouer un rôle actif en tant que premier forum de coopération économique et financière mondiale ». En ce qui concerne les questions non commerciales, la Chine et l’UE ont réitéré leur engagement vis-à-vis de l’Accord de Paris et du Protocole de Montréal, et se sont engagées à intensifier leur coopération dans le domaine de la finance verte et dans diverses initiatives environnementales. Lors du sommet du G20 qui s’est tenu en décembre dernier, les Etats-Unis ont été les seuls à se tenir à l’écart sur ces points, alors que les 19 autres pays s’engageaient à combattre le changement climatique et le protectionnisme dans la déclaration commune finale. Sur la question de l’Iran, les deux parties ont à nouveau reconnu que l’Iran avait honoré ses engagements en matière nucléaire dans le cadre de l’accord sur le nucléaire iranien conclu au moyen d’une résolution du Conseil de sécurité 17


PHOTO de VCG

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Jean-Claude Juncker, Xi Jinping, Emmanuel Macron et Angela Merkel, à l’Elysée, le 26 mars

des Nations Unies, appelant à « continuer sa mise en œuvre complète et effective ». Bien que la déclaration commune ne mentionne pas explicitement les EtatsUnis, le message est plutôt clair. Lors d’une conférence de presse, le 10 avril, Lu Kang, le porte-parole du ministère chinois des Affaires Etrangères a déclaré que l’importance de la déclaration commune avec l’UE « allait au-delà du cadre bilatéral ». « Dans le contexte d’une situation internationale complexe et instable, elle démontre l’engagement de la Chine et de l’Europe en faveur de la solidarité et de la coopération face aux défis posés par le multilatéralisme » a-t-il ajouté.

DES PROGRÈS RÉALISÉS Outre le soutien renouvelé envers le multilatéralisme, les deux parties ont également fait des compromis et sont parvenues à un consensus sur d’anciens points de désaccord. Au cours des derniers mois, l’Union Européenne a durci ses critiques envers les pratiques commerciales de la Chine, faisant notamment des allégations au sujet de transferts de technologie forcés, de subventions industrielles, ou de limitations de l’investissement européen dans le marché 18

VISION CHINE • Mai 2019

chinois. Pendant le sommet, le Premier ministre chinois Li Keqiang s’est engagé à ce que la Chine n’applique plus de pratiques discriminatoires à l’égard des entreprises européennes, ajoutant qu’une telle politique devrait être réciproque. Lors de la conférence de presse qui a suivi les discussions, Li a déclaré qu’en juin la Chine allait à nouveau réduire sa liste noire des investissements étrangers et accorder un accès plus important au marché chinois pour les entreprises étrangères. Dans leur déclaration commune finale, les deux parties se sont engagées à renforcer leurs relations économiques sur la base « de l’ouverture, de la non-discrimination et de la concurrence non déloyale, en veillant à assurer des conditions de jeu égales et de la transparence et ce, dans leurs intérêts mutuels ». La déclaration stipule également que « les deux parties ont convenu qu’il ne devait pas y avoir de transfert forcé de technologie ». Plus spécifiquement, les deux parties prenantes se sont engagées à réaliser « des progrès décisifs » en 2019 en ce qui concerne « la conclusion d’un accord ambitieux d’investissement UE-Chine à

l’horizon 2020 » avec « un accès au marché considérablement amélioré, l’élimination des obligations et des pratiques discriminatoires affectant les investisseurs étrangers, la mise en place d’un cadre équilibré de protection des investissements et l’inclusion de dispositions relatives à l’investissement et au développement durable ”. «Les deux parties ont convenu de mettre en place un mécanisme politique pour suivre les progrès des négociations et de rapporter les progrès réalisés d’ici la fin de l’année aux dirigeants», indique le communiqué. Au cours des 12 derniers mois, la Chine a tenté de signer un accord de libre-échange avec l’UE, mais l’UE a insisté pour que les deux parties s’accordent d’abord sur un pacte d’investissement.

SUCCÈS MUTUEL Grâce notamment au calendrier proposé et à l’engagement relatif à la mise en place d’un mécanisme de surveillance, de nombreux responsables de l’UE ont salué l’accord comme une « avancée décisive » répondant aux griefs de l’UE. « Pour la première fois, la Chine a accepté de s’engager avec l’Europe dans cette réforme clé de l’OMC », a déclaré le président du


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Le Premier ministre chinois Li Keqiang (à droite) visite le chantier de construction du pont de Peljesac, construit par un consortium chinois, avec son homologue croate Andrej Plenkovic, dans la péninsule de Peljesac, dans le sud de la Croatie, le 11 avril 2019

Conseil européen, Donald Tusk, à l’issue des négociations. Les responsables chinois ont également salué le sommet comme un grand succès. Jugeant le document final « fécond » et « substantiel », selon le Premier ministre Li cette déclaration commune diffère d’un document ordinaire qui n’énoncerait que la position de chacun, elle offre des perspectives communes pour une coopération future. Après le sommet, le ministre chinois des Affaires étrangères a également réaffirmé l’idée selon laquelle « la Chine est prête à travailler avec l’UE pour mettre en œuvre le consensus atteint lors de la rencontre afin de faire progresser la coopération Chine-UE plus en avant ». Du point de vue de la Chine, l’UE a fait des compromis sur des questions urgentes, comme en acceptant de « continuer à promouvoir les synergies entre les différentes stratégies européennes quant à la connexion entre l’Europe et l’Asie, ainsi que vis-à-vis des réseaux de transport transeuropéens et

de l’Initiative chinoise de la Ceinture et de la Route ». En ce qui concerne la technologie 5G, un domaine dans lequel les pays européens sont soumis à d’ importantes pressions pour s’aligner sur l’interdiction américaine à l’encontre du géant chinois des télécommunications Huawei, chassé de leurs réseaux, la déclaration affirme que les deux parties « se félicitent des progrès et des échanges futurs à venir » quant à la coopération technologique entre leurs milieux d’affaires respectifs dans ce domaine. Selon Wang Yiwei, professeur dans le domaine des relations internationales à l’Université Renmin de Chine à Pékin, bien que le communiqué ne mentionne pas directement Huawei, la formulation suggère que l’UE ne boycottera pas les entreprises chinoises lors du développement de ses réseaux 5G. « Les deux parties pourraient travailler ensemble, à l’avenir, pour établir des normes industrielles pour la 5G », a déclaré Wang à Vision Chine.

Alors que les deux parties sont encore loin d’avoir établi les détails de leur futur accord, les analystes estiment que ce sommet, ainsi que la déclaration commune, ont permis de relancer les relations entre la Chine et l’UE pour les deux prochaines années sur une note positive. « Ces dernières semaines, il y a eu des débats animés au sein de l’UE quant à l’approche qu’elle devait adopter avec la Chine. La déclaration conjointe pourrait être considérée comme apportant une conclusion à ce débat, ainsi qu’une évaluation de l’état des relations entre la Chine et l’UE faisant autorité », a déclaré à Vision Chine Ruan Zongze, vice-président de l’Institut chinois d’Etudes Internationales. À mesure que les deux parties donneront suite à leurs engagements, cela pourrait constituer un cas d’école réussi de grands pays réglant leurs différends et parvenant à une situation gagnant-gagnant au moyen du respect mutuel et de la prise en compte de leurs avantages mutuels, a ajouté Ruan. 19


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CHINE – UE :

PHOTO de VCG

PARTENAIRES ET RIVAUX Par Yu Xiaodong

L’instabilité induite par le facteur américain devrait continuer à façonner les relations sino-européennes dans un contexte d’assauts répétés contre la mondialisation et le multilatéralisme.

D

urant ces derniers mois, de fréquentes interactions diplomatiques au plus haut niveau ont eu lieu entre la Chine et l’Union Européenne. Durant la période de dix mois qui s’est écoulée entre juillet 2018 et avril 2019, la Chine et l’Union Européenne ont tenu deux sommets, suivis tous deux de déclarations communes. Dans ce même intervalle, deux sommets réunissant la Chine et les pays de l’Europe centrale et orientale (Sommet « 16 + 1 ») ont eu lieu. En décembre 2018, la Chine a publié un nouveau document politique sur l’Union Européenne, exposant sa position officielle sur certains points. Puis, en mars 2019, ce fut au tour de l’Union Européenne de publier son propre rapport sur ses perspectives stratégiques concernant les relations sino-européennes. Pourtant, ces évènements se sont accompagnés d’une augmentation des tensions entre la Chine et l’Union Euro20

VISION CHINE • Mai 2019

péenne, les politiques de l’UE ne ménageant pas leurs critiques à l’égard de la Chine. Avec la signature d’une déclaration commune lors du sommet Chine-UE, il semble que la relation bilatérale s’est stabilisée. Dans cette déclaration, les deux parties ont en effet réaffirmé leur partenariat stratégique et convenu d’un calendrier pour avancer sur les sujets liés aux pratiques commerciales, faisant espérer une future coopération entre la Chine et l’Union Européenne. Cependant, pour mieux comprendre ce que l’avenir réserve aux relations sino-européennes, il convient d’analyser certains des facteurs qui ont mené les relations bilatérales à la situation actuelle.

LE FACTEUR AMÉRICAIN Depuis que l’administration américaine en place a commencé à promouvoir

son programme de l’Amérique d’abord (America First) autour du globe, en rompant les liens commerciaux transatlantiques et en menant une guerre commerciale avec la Chine, les relations américano-chinoises semblent jouer un rôle de plus en plus important dans les interactions entre la Chine et l’UE. Avec un commerce de biens représentant, une fois cumulé, environ 34% du total mondial, la Chine, l’Union Européenne et les États-Unis sont les trois principaux acteurs du commerce international. Ayant chacun un poids égal en termes de volume total de commerce de marchandises, toute dynamique affectant les relations commerciales bilatérales peuvent avoir un impact majeur sur les autres parties prenantes. Dès les premiers stades de la guerre commerciale déclenchée par les ÉtatsUnis, la Chine et l’UE ont semblé se rapprocher. Lors du Forum économique


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Un site de distribution de conteneurs pour le fret ferroviaire sino-européen à Erenhot, région autonome de Mongolie intérieure, 18 avril 2019

mondial de Davos de janvier 2018, les dirigeants de l’UE et de la Chine s’étaient fait écho quant à la nécessité de défendre le multilatéralisme contre la vague montante du protectionnisme dans le monde. Lors du sommet annuel Chine-UE qui s’est tenu en juillet 2018, la Chine et l’EU ont signé une déclaration commune, la première en trois ans, renouvelant leur engagement en faveur d’une économie mondiale ouverte et exprimant leur résistance au protectionnisme et à l’unilatéralisme, sans toutefois signer le moindre accord commercial formel. Pourtant, un front uni avec l’Union Européenne, contre le programme de l’administration Trump, semblait plutôt improbable compte tenu des liens politiques et de sécurité unissant traditionnellement les deux côtés de l’Atlantique, d’autant plus que les frictions commerciales entre l’UE et les États-Unis semblaient s’être apaisées lorsque l’administration Trump avait finalement décidé d’exempter l’UE de ses nouvelles taxes sur le fer et l’acier en mars dernier. Selon certaines sources, l’Union Européenne aurait rejeté la proposition

chinoise, présentée en amont du sommet, de lancer une action commune contre les Etats-Unis et l’Organisation Mondiale du Commerce. Interrogé sur ce point, le ministre chinois des affaires étrangères, Wang Yi, a déclaré à Bruxelles que la Chine, étant en première ligne de la lutte contre le protectionnisme dans le monde, espérait que l’Europe ne « la poignarderait pas dans le dos ». En juillet, les frictions commerciales entre les Etats-Unis et la Chine se sont intensifiées lorsque les Etats-Unis ont appliqué des droits de douane de 25% sur des marchandises chinoises d’un montant de 34 milliards de dollars. La Chine a riposté en imposant des droits de douane similaires à l’encontre des Etats-Unis. Le même mois, l’Union Européenne a signé un accord de libre-échange avec le Japon visant à éliminer tous les droits de douane existant entre les deux entités. En septembre, l’Union Européenne, les Etats-Unis et le Japon ont signé une déclaration tripartite sur « les politiques et pratiques non axées sur le marché des pays tiers », traitant également des subventions industrielles et des transferts

forcés de technologie, bien qu’aucun pays ne soit explicitement mentionné. En septembre également, l’UE a publié un document stratégique intitulé « Connecter l’Europe à l’Asie », qui a été largement considéré comme un effort visant à contrer l’influence de l’initiative chinoise de la Ceinture et de la Route (Belt and Road Initiative BRI). Ces développements ont suscité des préoccupations croissantes, l’Union Européenne semblant rejoindre les Etats-Unis dans ses efforts pour constituer un front uni visant à isoler la Chine.

LES PUBLICATIONS POLITIQUES En décembre dernier, la Chine a publié son dernier document politique sur l’Union Européenne, ce qui a surpris de nombreux analystes, le dernier document similaire ayant été publié quatre années plus tôt, en 2014. Julian Chan, un des membres fondateurs de l’Institut des Relations Sino-européennes, un think tank basé à Hong Kong, a déclaré que le nouveau document de politique de la Chine sur l’EU semblait résulter d’un sentiment d’urgence pressant la Chine à 21


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Deux travailleurs discutent dans une entreprise de logistique chinoise à Duisburg, en Allemagne, 16 avril

renouveler ses positions officielles et ses relations au vue de la dynamique des relations trilatérales entre l’Union Européenne, les Etats-Unis et la Chine. « La Chine est plus déterminée que jamais à se présenter auprès de l’Union Européenne comme un acteur réel, dévoué et engagé dans le jeu de la mondialisation et de l’ordre commercial multilatéral. Par conséquent, la Chine veut être prise au sérieux par l’Union Européenne et interagir d’égal à d’égal avec elle » a déclaré Chan dans un article publié dans The Diplomat en février dernier. Ce faisant, la Chine a appelé l’Union Européenne à « éviter de politiser les questions économiques et commerciales » et a, pour la première fois, exprimé son souhait de lancer une étude de faisabilité commune sur une potentielle zone de libre-échange sino-européenne. Dans l’intervalle, le document de politique a rappelé la position officielle de la Chine sur des questions politiques et sécuritaires quant à ses intérêts fondamentaux, notamment en mer de Chine méridio22

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nale, vis-à-vis de Taiwan, de Hong Kong, du Tibet et du Xinjiang. Par rapport au précédent document chinois sur l’Union Européenne, le ton adopté concernant ces points s’est montré plus strict. Selon Chan, la nouvelle rhétorique gouvernementale, qui résulte de la volonté de la Chine d’être traitée sur un pied d’égalité, s’est montrée trop dure envers les européens. « La Chine est essentiellement en train de demander à l’Union Européenne de comprendre son système et ses structures, ce que de nombreux européens pourraient avoir du mal à saisir, compte tenu de la manière dont la Chine est perçue en Europe » selon Chan. Comme pour répondre à la publication chinoise à son sujet, l’Union Européenne a publié en mars son dernier rapport sur les perspectives stratégiques UE-Chine, aiguisant considérablement sa position politique et désignant pour la première fois la Chine comme un rival « systématique ». Se démarquant de son approche traditionnellement soft, l’Union

Européenne a également qualifié la Chine de « concurrent économique recherchant le leadership technologique et [de] rival systématique promouvant des modèles alternatifs de gouvernance ». C’est avec ce contexte en arrière-plan que le président chinois, Xi Jinping, était en visite en Europe en mars 2019, faisant étape en France, en Italie et à Monaco. Malgré la signature d’un accord avec la France représentant 45 milliards de dollars américains, le succès rencontré par la Chine lors de cette visite en obtenant de l’Italie de soutenir officiellement son projet BRI, devenant ainsi le premier pays du G7 à le faire, a été accueilli avec plus de protestations que d’enthousiasme en Europe. De nombreux européens voyant dans la politique européenne de la Chine une stratégie visant à diviser pour mieux régner.

MAUVAISE PERCEPTION OU TACTIQUE ? Pour de nombreux analystes, la Chine n’est pas à l’origine des divisions internes à l’Europe. Xiong Wei, un professeur dans


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Des clients regardent des bouteilles de vin dans un salon de produits importés à Xi’an, dans la province du Shaanxi, en Novembre 2018

le domaine des relations internationales à l’Université des Affaires Etrangères, soutient que le durcissement de la position de l’Union Européenne à l’égard de la Chine provient de l’inquiétude grandissante suscitée par la croissance de la Chine. « Non seulement la compétitivité de l’Union Européenne a diminué ces dernières années mais l’Europe fait également face à des défis qui ont émergé en son sein, comme l’impact du Brexit et la montée des partis d’extrême-droite dans certains de ses Etats membres. Par conséquent, il est vraiment commode d’utiliser la Chine comme bouc-émissaire ». « En attirant l’attention sur la menace que représenterait un soi-disant ennemi extérieur commun comme la Chine, l’Union Européenne peut ainsi insuffler un sentiment d’urgence et appeler à l’unité entre ses membres » selon les propos tenus par Xiong auprès de Vision Chine. La position de Xiong est partagée par Wang Yiwei, qui enseigne quant à lui les

relations internationales à l’Université Renmin de Chine. Wang défend l’idée selon laquelle les positions adoptées par les Etats membres de l’Union Européenne à l’égard de la Chine ne trouvent pas d’explications en Chine mais plutôt dans l’Histoire et dans le contexte qui est le leur actuellement. Par exemple, pour Wang, la résistance de la France à l’initiative chinoise de la Ceinture et de la Route (Belt and Road Initiative BRI) s’explique davantage par ses inquiétudes quant à l’influence croissante de la Chine dans les anciennes colonies francophones d’Afrique. En revanche, pour l’Italie, qui ne possède pas un héritage colonial important, et qui fait maintenant face à des difficultés financières, la coopération avec la Chine est la bienvenue. David Dodwell, directeur exécutif du groupe d’étude sur la politique commerciale de Hong Kong et de l’APEC, a exprimé cette idée plus clairement encore. Dans un éditorial publié le 24 mars dans le South China Morning Post, Dodwell a

estimé que le problème de la stratégie de l’Union Européenne à l’égard de la Chine réside dans son insistance pour la renvoyer, au même titre que d’autres pays en développement, au seul statut de fournisseur de biens non complexes et de produits bon marché, dépendant de la technologie. «Au cours des cinq dernières décennies de leur histoire, les dirigeants européens se sont montrés obsédés par euxmêmes, beaucoup plus soucieux de créer des liens plus étroits entre eux que de s’adapter aux réalités rapidement changeantes d’une économie mondialisée, en particulier en Asie», a écrit Dodwell. Pour d’autres analystes, le durcissement de la position de l’Union Européenne à l’égard de la Chine est un mouvement tactique, à un moment où Pékin est aux prises avec les Etats-Unis dans une guerre commerciale et de difficiles négociations. Kong Fan, un chroniqueur de guancha.cn, a mis en garde contre l’adoption par l’Union Européenne de cette stratégie consistant à «avoir un pied dans les 23


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deux camps» lors de ses interactions trilatérales avec les États-Unis et la Chine. D’un côté, l’Union Européenne semble prête à adopter une position commune avec la Chine pour s’opposer au protectionnisme et à l’unilatéralisme de l’administration américaine. D’un autre, cela ne semble pas la déranger plus que cela de prendre part aux attaques menées par les États-Unis contre les pratiques commerciales de la Chine. Être à cheval entre les États-Unis et la Chine a permis à l’Union Européenne de résister à la pression des États-Unis et, en adoptant une position plus dure, cela pourrait lui permettre dans le futur d’exploiter le moindre signe de faiblesse de la Chine dans une situation où Pékin aurait à faire face à des assauts menés sur différents fronts. Plusieurs rapports publiés ces derniers mois affirment, en outre, que l’Union Européenne pourrait avoir à s’inquiéter de l’avancée majeure des négo24

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ciations commerciales en cours entre les Etats-Unis et la Chine, et qu’un éventuel accord risquerait de désavantager les entreprises européennes en matière d’accès au marché chinois. Jyrki Katainen, le vice-président de la Commission Européenne, a mis en garde les États-Unis et la Chine en janvier dernier en exigeant que tout accord commercial, conclu entre les deux puiss a n c e s , d e v r a i t e xc l u re t o u t e discrimination à l’encontre des entreprises européennes. Avec la signature de la déclaration commune liminaire, dans laquelle les deux parties ont réaffirmé leur partenariat stratégique et se sont entendues sur diverses questions épineuses, l’Union Européenne et la Chine semblent avoir atteint leurs objectifs respectifs. Tandis que l’Union Européenne a réussi à faire en sorte que la Chine prenne en compte ses griefs commerciaux et que l’accès au marché chinois lui soit davantage assuré,

la Chine est ressortie avec une position consolidée dans ses négociations commerciales avec les États-Unis. Néanmoins, des défis sont toujours présents des deux côtés. Pour la Chine, les mois de négociations commerciales avec les États-Unis n’ont pas abouti à un accord final. Pour l’Union Européenne, les tensions commerciales avec les ÉtatsUnis semblent avoir refait surface. Le 9 avril, le jour même où l’Union Européenne signait la déclaration conjointe avec la Chine, le président des ÉtatsUnis, Donald Trump, a menacé d’imposer des droits de douane sur des produits européens d’un montant de 11 milliards de dollars. En réponse, l’Union Européenne a menacé d’exercer des représailles en envisageant des droits de douane sur des produits américains pour un montant de 20 milliards de dollars. De toute évidence, le facteur américain continuera de façonner la direction des relations sino-européennes.


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Économie

L’AVENIR PLIABLE DU SMARTPHONE

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Image/Tian Hao et Weber

Par Jiang Xuan


Économie

Depuis un an, les constructeurs de téléphones mobiles s’empressent de lancer des terminaux à écran pliable, notamment Samsung et Huawei qui ont même dévoilé leur plan respectif de production de masse de smartphones pliables. La guerre des constructeurs est lancée tandis que la bataille pour dominer le marché des téléphones pliables s’intensifie. En réalité, les smartphones à écran pliable poursuivent encore l’exploration du marché en matière de scénarios d’usage et de niveau d’acceptation par les utilisateurs. Malgré cela, qu’il s’agisse de téléphones pliables ou d’écrans OLED, élément-clé de tels appareils, la bataille s’annonce toujours acharnée car c’est l’avenir qui est en jeu dans cette concurrence.

À

l’aube du 21 février dernier, heure de Pékin, Samsung a dévoilé lors de sa conférence annuelle organisée à San Francisco, son premier smartphone pliable, le Galaxy Fold, dont l’écran peut se plier vers l’intérieur et qui, doté d’un écran pliable OLED de 7.3 pouces, se retrouve avec un petit écran de 4.6 pouces une fois plié. Quatre jours plus tard, Huawei a dévoilé son premier smartphone pliable compatible 5G, le Mate X, à l’occasion de l’édition 2019 du MWC (Mobile World Congress), dont le lancement sur le marché est prévu pour la fin du mois de juin. Contrairement au pliage vers l’intérieur du Galaxy Fold, Huawei a préféré pour son Mate X le concept du pliage vers l’extérieur. Ainsi, le smartphone se transforme en tablette de 8 pouces et de 5.4 millimètres d’épaisseur en se dépliant, et présente deux écrans de 6.6 pouces au total en étant plié. Ce qui est prévisible, c’est que les constructeurs de téléphones portables, qui se sont focalisés sur les « full display » l’an dernier, s’affronteront cette année sur les téléphones pliables pour se disputer une place. Ainsi, les smartphones pliables, qui font parler d’eux depuis plusieurs années, passeront du concept à la réalité.

COURSE AUX BREVETS Selon certains professionnels du secteur des terminaux intelligents chinois, compte tenu de certaines contraintes technologiques, de capacité de production et de coûts élevés, les smartphones pliables poursuivent encore l’exploration du marché en matière de scénarios d’usage et de niveau d’acceptation par les utilisateurs, et une généralisation à court terme sera difficile à réaliser. Selon les pronostics de plusieurs établissements analystes, le volume des exportations de smartphones à écran pliable ne s’établirait qu’à un million

d’unités en 2019 dans le monde, un chiffre qui n’empêche pourtant pas les constructeurs de s’engager dans cette bataille pour l’avenir. Le 23 janvier dernier, M. Lin Bin, président de Xiaomi, a posté sur Weibo une vidéo avec un prototype qui se plie en trois. Lors d’une interview, M. Shen Yiren, président de la Division Chine continentale et vice-président d’OPPO, a affirmé sans mâcher ses mots, que les smartphones pliables « n’ont pas encore atteint la valeur d’un produit mature et commercialisable à l’heure actuelle ». Néanmoins, prenant en compte l’intensification des discussions autour des téléphones pliables, M. Shen a dévoilé sur Weibo le prototype d’un smartphone pliable OPPO, tout en ajoutant que « la production de masse serait envisageable lorsqu’il y aura un nombre d’usagers suffisamment important ». Selon les statistiques disponibles, à la veille de l’ouverture du MWC 2019, les constructeurs ZTE, OPPO, Xiaomi, Google et TCL ont tous dévoilé leur propre smartphone pliable ou brevet technologique. Apple, leader mondial de l’innovation, s’est également lancé dans cette course aux téléphones pliables. Récupéré par le site AppleInsider, un nouveau brevet public d’Apple a révélé que, comme les écrans pliables peuvent être endommagés lorsqu’ils sont utilisés par temps froid, l’entreprise travaille sur un modèle pliable qui se réchauffera automatiquement au point de pliage, dans le but d’atténuer le problème.

DIFFICULTÉS D’ORDRE TECHNOLOGIQUE Pour que les téléphones pliables soient lancés sur le marché comme un nouveau type de biens électroniques de grande consommation, la difficulté-clé à résoudre réside dans les technologies 27


Économie

L’écran qui se plie vers l’extérieur du Huawei Mate X

Le concept de pliage vers l’intérieur du Samsung Galaxy Fold

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VISION CHINE • Mai 2019


Économie

Xiaomi montre sa technologie de double pliage

d’affichage et dans la qualité des charnières. En matière d’écrans, le développement des écrans OLED offre un soutien technique à cette vague d’innovation déclenchée par les constructeurs de téléphones portables. Samsung, à la fois constructeur d’écrans et de téléphones, se trouve dans une position avantageuse par rapport à ses concurrents. En Chine, des fournisseurs d’écrans, tels que BOE, Tianma et Visionox, se sont successivement lancés sur le marché des écrans OLED. Qu’ils s’agissent de modèles censés être vendus en masse ou de conceptphones, les modèles présentés permettent de distinguer des écrans qui se plient vers l’intérieur, vers l’extérieur, en trois ou vers le bas. Le Mate X de Huawei se plie vers l’extérieur sans aucune ligne de pliure, alors que l’écran du Galaxy Fold de Samsung, plié vers l’intérieur, est gâché par une trace de pli à l’endroit de la charnière. Ces deux façons typiques de plier s’accompagnent chacune d’avantages et d’inconvénients. « La dalle des téléphones à écran OLED utilise, à la place du verre, un matériau appelé film polyimide (PI) dont la raideur superficielle diffère beaucoup. Huawei, en raison du pliage vers l’extérieur, doit relever le défi

de la résistance aux rayures de ses écrans, alors que Samsung, à l’abri de ce risque grâce au pliage vers l’intérieur, est obligé d’avoir une courbure plus faible de ses écrans, ce qui s’avère encore plus difficile d’un point de vue technique », explique Li Huaibin, analyste du secteur des téléphones portables au sein de la société IHS.

RISQUES SUR LE MARCHÉ « Télécharger un film HD de 1 GB en seulement 3 secondes », « diffuser à distance en live streaming une vidéo filmée avec une caméra HD 8K », les évolutions issues de l’apport de la 5G sont multiples et touchent tous les secteurs. Pour les principaux fabricants de téléphones portables, les téléphones à écran pliable constituent le premier must-have qui s’inscrit dans les tendances du moment à l’ère de la 5G. Pourtant, en raison du coût de production de l’écran et de la charnière, les téléphones à écran pliable affichent des prix prohibitifs susceptibles de constituer le premier frein à l’achat des usagers. Le Galaxy Fold de Samsung est vendu au prix de 1980 dollars, contre 2600 dollars pour le modèle Huawei. Pour cette raison, les professionnels du secteur sont pessimistes sur le nombre de ventes de téléphones à écran

pliable. Une étude américaine de Today-SurveyMonkey révèle que les consommateurs ne veulent plus débourser plus de 1000 dollars pour un téléphone portable. Parallèlement, selon une autre étude, les consommateurs attendraient plus longtemps pour changer de mobile et ne comptent plus renouveler leur appareil au moment du lancement de nouveaux produits par les fabricants, comme ils le font habituellement. « Pour l’heure, les téléphones pliables doivent relever de nombreux défis. Par exemple, l’écran est pliable, mais les circuits imprimés (PCB), les composants et les puces ne le sont pas. Par ailleurs, l’autonomie de la batterie, la résistance aux rayures de l’écran et la facilité de manipulation qu’offre un téléphone pliable attendent d’être vérifiées par le marché », indique Liang Zhenpeng, observateur du secteur des biens électroniques de grande consommation, avant d’ajouter que l’affichage OLED permet aux secteurs des biens électroniques de grande consommation, de l’électroménager et celui des TIC de laisser libre cours à leur imagination grâce aux possibilités infinies offertes par cette technologie, à condition que la R&D se poursuive notamment pour mieux identifier les modalités d’application. 29


Économie

ECRANS SOUPLES :

LES ENTREPRISES CHINOISES TENTENT DE LIBÉRER LEURS CAPACITÉS DE PRODUCTION

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uatre jours seulement après l’annonce du Samsung Galaxy Fold, Huawei a présenté son premier smartphone pliable compatible 5G. M. Zhang Yu, premier vice-président du groupe BOE, fournisseur des écrans des téléphones Huawei, a confié à Vision Chine lors d’une interview que « BOE a innové avec son écran pliable en anticipant l’évolution du marché en matière de technologies d’affichage de pointe. » En mars 2019, les fournisseurs d’écrans chinois, tels que BOE, Tianma, Visionox et CSOT du groupe TCL, avaient déjà déployé 14 lignes de production d’écrans OLED. Leur mise en service est programmée jusqu’en 2021 dans le but de libérer progressivement leurs capacités de production. 30

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AFFICHAGE SOUPLE Les écrans souples, qui utilisent la technologie OLED (Organic Light Emitting Diode), sont caractérisés par de bonnes propriétés physiques en étant résistants aux hautes températures, à la pression et au pliage. Plus précisément, ils sont capables de tenir 30 secondes dans l’eau bouillante, de résister à la pression libérée par une presse hydraulique de 4 tonnes et d’être pliés entièrement autour d’un bâton métallique de 2 millimètres de diamètre. M. Ouyang Zhongcan, physicien théoricien et membre de l’Académie des Sciences de Chine, a expliqué lors d’une interview accordée à Vision Chine, que les propriétés des écrans souples sont dues à leur support en plastique de 10 micro-

mètres d’épaisseur obtenu à partir d’un substrat en verre, sur lequel sont déposées une couche de colle de verre et une couche de solution PI (film polyimide). « L’écran souple est réalisé avec des dispositifs organiques électroluminescents et des semi-conducteurs déposés sur le substrat, pour une épaisseur de seulement 0.03 millimètre », précise-t-il. En comparaison, une feuille de papier A4 a une épaisseur de 0.08 millimètre environ. Cet écran souple plus fin qu’une feuille de papier et plus léger qu’une balle de ping-pong est issu de la ligne de production des afficheurs OLED de 6e génération du groupe BOE à Chengdu. La production de masse réalisée en octobre 2017 par cette ligne de production a mis

PHOTO de Tian hao et Weber

Par Jiang Xuan et Wang Quanbao


Économie

fin au monopole des entreprises sud-coréennes dans le domaine de l’affichage souple.

UNE DOULOUREUSE EXPÉRIENCE Actuellement, la production d’écrans souples fait désormais partie des principales tendances du développement des technologies d’affichage prévues dans le futur. Pourtant, en 2013, année où cette orientation n’était pas évidente sur le plan technique, un débat a eu lieu au sein de BOE pour trancher la question de la substitution de la technologie OLED à la technologie LCD. « D’une part, l’affichage souple s’inscrivait dans le développement futur du secteur du point de vue du marché et des perspectives technologiques ; d’autre part, l’installation d’une ligne de production d’écrans souples nécessitait un investissement de quarante voire cinquante milliards de yuans. En l’absence de rendement, nous savions que cela pourrait se traduire par de lourdes pertes difficiles à supporter pour l’entreprise », se souvient M. Zhang Yu. Il faut savoir qu’une douloureuse expérience a déjà été vécue dans l’histoire du développement des moniteurs en Chine. À partir des années 1970, la Chine s’est mise à accélérer le développement des technologies CRT (tube cathodique) aboutissant à une augmentation rapide de sa capacités de production et à l’émergence de géants mondiaux de la production de téléviseurs couleur, tels que Changhong, TCL et Hisense. Malheureusement, lorsque les technologies LCD sont venues se substituer massivement aux technologies CRT en 2004, le secteur chinois des téléviseurs couleur a été frappé de plein fouet essuyant des pertes colossales, pour finalement être exclu une nouvelle fois du marché. Certaines lignes de production, malgré leur coût de plusieurs milliards de yuans, sont ainsi parties en fumée avant même d’être mises en service. Face à cette question cruciale de la survie d’une entreprise, M. Wang Dongsheng, fondateur et président du groupe BOE, estime qu’il existe une forme de continuité et des points communs entre les technologies LCD et OLED, toutes deux développées sur la base des technologies d’affichage à semi-conducteur, et que c’est plutôt la coexistence, mais non la substitution de l’une à l’autre, qui s’impose. Samsung et LG, deux groupes sud-coréens qui se sont mis en action très tôt en la matière, ont mis en place des lignes de production OLED issues de la rénovation de leurs lignes de production LCD. À l’échelle internationale, Samsung s’est lancé dans l’affichage OLED à partir de 2000 et dans l’affichage OLED souple à partir de 2005, fort d’une expérience cumulée d’une dizaine d’années en matière de processus industriel.

Le groupe BOE a quant à lui créé en 2001 son laboratoire AMOLED consacré au suivi et à l’étude des technologies OLED. En 2013, des moniteurs souples ont déjà vu le jour au sein de ce laboratoire, et il a fallu deux ans entre la conception et le lancement de la production de masse de sa première ligne de production d’écrans souples. « En matière de développement du marché de l’affichage souple, la Chine, le Japon et la Corée du sud sont d’ores et déjà sur la même ligne de départ », indique M. Zhang Yu.

INTERVENTION DES CAPITAUX À l’heure actuelle, le marché des afficheurs OLED est monopolisé par le groupe sud-coréen Samsung avec 95% des parts. En 2018, les fabricants chinois, représentés par BOE, Tianma, CSOT et Everdisplay Optronics, se sont mis à renforcer leurs capacités de production OLED et sont susceptibles, selon certains spécialistes, d’atteindre 40% du marché au niveau mondial d’ici 2023. Selon M. Zhang Yu, l’affichage à semi-conducteur est un secteur caractérisé par des actifs considérables, des équipements importants, des hautes technologies et des risques élevés, nécessitant des investissements coûteux avec un retour sur investissement qui se fait toujours attendre. En général, la construction d’une ligne de production coûte plus de dix milliards de yuans, et il faut attendre au moins 5 ans pour générer un bénéfice. Dans l’attente de ces retombées, l’entreprise, ayant alors une faible profitabilité, a du mal à fonctionner en comptant uniquement sur ses ventes. D’autre part, le secteur des semi-conducteurs a toujours recours à l’investissement anticyclique, une pratique qui n’est pas rare à l’échelle internationale. Entre 1993 et 1994, lorsque le secteur connaissait un ralentissement cyclique, les fabricants japonais de LCD, qui monopolisaient le marché mondial, ont réduit leurs volumes de production, permettant, sans le faire exprès, aux entreprises sud-coréennes de profiter de cette opportunité pour sortir de l’impasse avant d’accroître leurs capacités de production grâce à leur stratégie d’investissement anticyclique. Ainsi, elles ont pu évincer leurs concurrents du marché, remporter la bataille et se maintenir en position avantageuse jusqu’à présent. Lors de la crise financière de 2008, malgré la chute du marché mondial des biens électroniques de grande consommation, le groupe BOE, alors en déficit, a successivement implanté sa ligne de 4.5e génération à Chengdu, sa ligne de 6e génération à Hefei et sa ligne de 8.5e génération à Pékin, de sorte que les principaux fabricants de TFT-LCD (transistor en couches minces – écran à cristaux liquides) au monde ont levé l’embargo technique imposé à la Chine tout en cherchant à construire des lignes LCD de dernière génération en Chine. 31


Économie

Lors du MWC 2019, Royole Chine dévoile son écran pliable FlexPai

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VISION CHINE • Mai 2019


Économie

Ligne de production d’écrans AMOLED de 6e génération de BOE à Chengdu

Que ce soit l’investissement pour la construction de lignes de production de dernière génération, représentant un risque élevé, ou l’investissement anticyclique au moment où l’entreprise connaît un ralentissement cyclique, le développement du secteur mondial de l’affichage à semi-conducteur a besoin de la prise de participation et de l’orientation politique du gouvernement. M. Zhang Yu a raconté à Vision Chine l’expérience vécue, il y a longtemps, par le groupe BOE lorsqu’il était en quête d’un prêt bancaire : la première ligne de production de 5e génération de BOE a été mise en service vers 2005, à la suite de son installation, et si pendant la première moitié de l’année tout se passait comme prévu : un moniteur de 17 pouces était par exemple vendu à deux ou trois mille yuans, la fin de cette même année est devenue beaucoup plus critique lorsque le prix de ce dernier est passé à 1500 yuans, soit une baisse de 50% environ. À ce moment-là, les fournisseurs ont suspendu leurs approvisionnements, l’entreprise souffrait d’une pénurie de trésorerie, et la banque ne souhaitait accorder qu’un prêt d’une durée maximale de trois ans, refusant d’octroyer un prêt de longue durée. Finalement, en s’inspirant des règles de développement de l’industrie et du soutien donné par la politique industrielle et le capital financier tel qu’il était pratiqué à l’échelle internationale, la Banque de Construction de Chine a pris l’initiative, en collaboration avec sept autres banques, de mettre en place un consortium bancaire qui a, par la suite, accordé un prêt de dix ans à BOE. L’expérience vécue par BOE reflète bien la situation difficile dans laquelle se trouvaient les entreprises du secteur des écrans chinois et également la voie qui leur permis de s’en sortir. D’où l’émergence d’un modèle d’investissement mixant la prise de

participation du gouvernement local, le prêt bancaire et le financement de l’entreprise.

LE FUTUR SERAIT-IL DÉJÀ RÉALISÉ ? L’année 2019 verra l’arrivée du réseau 5G commercial. M. Yu Chengdong, directeur de la division grand public chez Huawei, a posté sur Weibo : « la 5G nous fait entrer dans l’ère de la grande vitesse tandis que l’écran pliable nous ouvre les perspectives d’un futur intelligent ». Pour M. Zhang Yu, l’affichage souple permet de laisser libre cours à l’imagination et offre des possibilités infinies. À l’avenir, l’affichage permettra aux informations de s’entrecroiser à l’ère de l’Internet des objets, et l’écran « s’adaptera en conséquence ». « Une mutation révolutionnaire résulte de changements qualitatifs et lorsque différentes technologies arrivent à maturité au même moment. Par exemple, la généralisation des smartphones a été possible au moment où le développement des technologies des télécommunications et du LCD atteignirent simultanément un certain niveau de développement, et le dévoilement de l’iPhone 3 coïncida exactement avec ce moment précis où le marché était prêt », détaille M. Zhang Yu. « L’interconnexion des objets nécessite naturellement un affichage tandis que l’affichage souple permet d’accélérer cette interconnexion » selon M. Huang Xiuqi, vice-président de Visionox, l’écran souple ne se limite plus à la lecture sur écran, il constitue un terminal interactif qui met l’accent sur l’interconnexion des objets. L’affichage souple dispose d’une large gamme d’applications sur différents types de terminaux tels que les objets connectés, l’affichage tête haute, la réalité virtuelle et l’intelligence artificielle, technologies pour lesquelles l’écran sera indispensable. 33


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Événement

MOZART, L’OPÉRA ROCK :

QUAND LES COMÉDIES MUSICALES FRANÇAISES ENFLAMMENT LA SCÈNE CHINOISE Par Kui Yanzhang

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VISION CHINE • Mai 2019


Événement

Le spectacle joue à guichets fermés dans une ambiance survoltée tandis que les prix de revente s’envolent : qui aurait imaginé que Mozart, l’opéra rock, joué en français, rencontrerait un tel succès ! Serait-ce l’avènement de la comédie musicale en Chine ?

L

orsqu’il s’installe dans son siège au Shanghai Culture Square, Zhang Ligang semble sur la réserve. Un spectacle rare dans les représentations de comédie musicale se joue devant lui : durant la première partie de Mozart, l’opéra rock qui se joue ce soir-là, à chaque fois que les première notes d’une chanson retentissent, les jeunes spectateurs s’enthousiasment, acclament, crient, voire foncent au-devant la scène pour interagir avec les acteurs. En cette soirée début 2018, la comédie française était jouée pour la première fois à Shanghai. Zhang Ligang est le président de la société Joyway, spécialisée dans la production de tournées de comédies musicales en Chine. Les exigences sont plus élevées en termes de qualité et d’audience lorsqu’il s’agit d’une tournée et non pas d’un spectacle qui ne se joue que dans une ville. En assistant à la première, il souhaitait juger par lui-même si une tournée dans tout le pays serait envisageable. Le 27 février dernier, il se remémore auprès de Vision Chine de son sentiment lorsqu’il a vu cette comédie pour la première fois : « Au départ, comme un spectateur lambda de comédie musicale, j’appréciais le fait de regarder le spectacle dans le calme. Mais je suis tombé amoureux de cette pièce au cours de sa deuxième partie. J’avais l’impression de ne faire plus qu’un avec l’histoire et de pouvoir laisser libre cours à mes sentiments. » Mozart, l’opéra rock, que Zhang Ligang a fait tourner en Chine, y rencontre un immense succès et a séduit désormais de nombreux fans. Qui aurait imaginé qu’une comédie musicale jouée en français y jouerait à guichets fermés ?

UN SPECTACLE TOUT PUBLIC Mozart, l’opéra rock raconte d’une façon inédite l’histoire d’un Mozart au fort caractère qui voyage à travers l’Europe à la recherche d’une nouvelle vie. Cinq semaines après sa première en 2009, la bande originale du spectacle caracole en tête des classements français et restera dans le top 5 onze semaines durant. Les tournées en France, au Japon, en Corée du Sud ou encore en Ukraine rencontrent toutes un franc succès. En 2011, les vidéos de représentations sont mises en ligne sur le site chinois Bilibili. Le charisme des acteurs et un mode d’expression artistique novateur séduisent le public chinois, qui s’attache aux acteurs. La présence de cette solide base de fans est ce qui a poussé Zhang à envisager une tournée en Chine. Avant de voir la pièce, il avait pourtant des réserves, craignant qu’elle ne plairait qu’à ses fidèles fans : « Si seuls ses fans y vont, il est possible d’organiser quelques représentations, mais ce n’est pas suffisant pour tenir sur une vraie tournée. » Néanmoins, ses réticences se sont envolées après l’avoir vue : « La production, de qualité, met non seulement en valeur les points forts de la comédie musicale française mais évite également avec perfection l’écueil d’une intrigue qui peut être parfois un peu faible ». De fait, fort de son expérience, Zhang sait que les comédies françaises, par rapport aux comédies du West End londonien de tradition shakespearienne, mettent plus l’accent sur la musique et accusent ainsi une certaine faiblesse scénaristique relative. Afin que le spectacle soit encore plus accessible pour le public chinois, Zhang Ligang avait proposé quelques adapta-

tions au producteur français, dont notamment une réduction de 10 minutes du temps des passages dansés. Il explique : « Les spectateurs chinois vont avoir l’impression que l’histoire traîne si les passages deviennent trop longs. » Par ailleurs, il a demandé à ajouter des éléments culturels chinois, comme par exemple intégrer « Molihua », un grand classique de la chanson folklorique chinoise, ou encore des insultes dans le dialecte local : « niubi » dans les représentations à Pékin, « bikse » à Shanghai ou « puk kai zai » à Guangzhou. Il ajoute : « Mozart n’était pas un gentil garçon de bonne famille mais un homme au caractère fougueux. En ajoutant ces expressions populaires dans les dialogues, on arrive mieux à montrer la personnalité de Mozart. » Zhang Ligang a réussi son pari au début de l’année 2019, les salles étaient remplies à plus de 90% tout au long de la tournée dans le pays.

LA BEAUTÉ DANS LES VEINES Premier à introduire ce spectacle en Chine, le directeur adjoint du Shanghai Culture Square, Fei Yuanhong, avait eu l’occasion de voir la comédie en DVD il y a quelques années. Puis, il y a deux ou trois ans, il entendit parler de son immense succès sur la plateforme Bilibili. En retournant voir des extraits, il s’est dit que c’était un spectacle à destination de la génération des jeunes nés dans la décennie 90. Mélangeant musique rock et romantisme à la française, la pièce est du goût des jeunes. La beauté des costumes a également séduit de nombreux fans qui n’hésitent pas à faire du cosplay. Il estime également que la quête de 35


Événement

Représentation de Mozart, l’opéra rock au Grand Théâtre de Tianjin le 29 décembre 2018

soi de Mozart va naturellement parler aux jeunes. Sa décision de quitter les dorures des palais au profit de la liberté lui fait perdre en quelque sorte son statut d’idole pour devenir un simple homme, mais aussi un musicien indépendant et rebelle. Fei Yuanhong écrit alors au producteur français et lui propose d’organiser 24 représentations à Shanghai, avec la même troupe que l’on retrouve dans les vidéos sur Bilibili : « Les personnages sont souvent plus importants que l’histoire dans les comédies françaises. Le public est donc attaché aux comédiens, ce qui n’est pas le cas des comédies du West End londonien ou de Broadway. » Or, cela faisait déjà six ans qu’il n’y avait plus eu de représentation. Néanmoins, à la suite de la demande chinoise, la partie française a de nouveau réuni toute la troupe. Pour ce qui est des décors et des accessoires, bien qu’une partie ait été empruntée auprès des Sud-Coréens, le reste a été refabriqué en France et envoyé en Chine par avion pour y être assemblé. Fei rajoute : « Les comédiens français, 36

VISION CHINE • Mai 2019

contrairement à leurs confrères de Broadway, ne jouent pas de manière prolongée et continue la même pièce. Si l’on s’y prend à l’avance, il est tout à fait possible de s’organiser. » Avant la première, 70% des billets étaient déjà vendus ; puis, au fur et à mesure des 24 représentations, les prix de revente ont commencé à monter en flèche pour arriver, le dernier jour, pour les billets en revente illégale devant la salle, à des montants 3 à 5 fois plus élevés que le prix de vente conseillé. Selon Fei Yuanhong, aucune promotion particulière n’avait été faite avant la première à Shanghai. Le succès explosif s’explique, selon lui, par des goûts très proches entre les Chinois et les Français et par une certaine liberté dans la narration : « A l’époque, lorsque les Chinois allaient au théâtre, ce n’était pas tant l’histoire qui les intéressait que la manière dont elle était racontée, la scénographie ou encore les protagonistes ; et c’est ce qui les rapproche beaucoup des Français. » Les comédies qu’il a fait venir jouer en Chine ces dernières années lui ont donné

raison : Roméo et Juliette ou Notre-Dame de Paris ont rencontré plus de succès en Chine que les comédies de Broadway.

L’IMPORTATION DES COMÉDIES MUSICALES EN CHINE Les comédies jouées dans des langues dites rares sont présentes en Chine depuis 8 ans déjà, tandis que cela fait d’ores et déjà 17 ans que des comédies musicales étrangères s’y jouent. Le 11 septembre 2001, l’Opéra de Shanghai avait signé avec la société Mackintosh pour 21 représentations des Misérables à partir du 12 juillet de l’année suivante. Bien qu’à la veille de la première seuls 30% des billets avaient été vendus, grâce au bouche-à-oreille, la situation s’était rapidement améliorée. Pour la dernière représentation, les billets, qui coûtaient normalement 500 yuans, se revendaient 2 500 yuans. Les entrées totaliseront à l’arrivée 12 millions de yuans. Le succès des Misérables a ainsi marqué la naissance de l’industrie de la comédie musicale en Chine. L’Opéra de Shanghai a par la suite


Événement

La troupe de « Mozart, l’opéra rock » dans le parc du Temple du ciel à Pékin le 24 février 2019 photo/Elena Jakasa

Les fans s’habillent en hommage à Mozart photo/Elena Jakasa

Salut final à Pékin, le 23 février

photo/Elena Jakasa

continué à inviter d’autres troupes : Cats en 2003, The Sound of Music en 2004, The Phantom of the Opera en 2005, Le Roi Lion en 2006, ou encore Mamma Mia ! en 2007. Le Shanghai Culture Square, achevé en 2011, a voulu proposer une programmation en comédies musicales plus diversifiée. C’est ainsi que Notre-Dame de Paris, Roméo et Juliette, ou encore la comédie autrichienne Mozart ! jouée en allemand, ont pu arriver en Chine. Désormais, même sans partir à l’étranger, les spectateurs chinois peuvent regarder des pièces venues des EtatsUnis, d’Allemagne ou encore de Russie. C’est une situation assez inédite dans le monde. Fei Yuanhong explique qu’il est impossible de voir au théâtre des spectacles allemands ou autrichiens en France ou aux Etats-Unis, tout comme il est rare de voir les pièces françaises chez leurs voisins outre-Rhin. Dans le West End ou à Broadway, il est tout bonnement impensable de chercher à voir des spectacles venus d’Allemagne, d’Autriche, de France ou de Russie. Pour lui, « si l’on veut chercher la cause profonde de ce phénomène, c’est que ces pays ont des sensibilités artistiques différentes et incompatibles ». Ces dernières années, grâce à l’achèvement de nouvelles salles comme le Tianqiao Perfoming Arts Center à Pékin en 2015, le marché chinois n’a cessé de grandir. Fei Yuanhong nous explique : « Auparavant, les coûts étaient extrêmement élevés quand un spectacle n’était programmé que dans une seule salle. Aujourd’hui, s’il se joue à Pékin, Shanghai et Guangdong, les salles peuvent se partager la prise en charge des frais de voyage et tous les frais annexes des troupes, qui seront plus enclines à venir. » Malgré tout, le marché reste de taille modeste. Selon le rapport Analyse du marché de la comédie musicale en Chine à l’échelle nationale et par région daté de 2017 de China IRN, les revenus générés par les entrées des comédies musicales se sont élevés à 348 millions de yuans en 2017, contre 5,68 milliards de yuans pour le film Wolf Warrior 2, champion du box-office, qui a généré à lui seul des revenus 16 fois supérieurs à l’ensemble du marché du spectacle musical. Avec le succès fulgurant de Mozart, l’opéra rock, nous sommes en passe de nous demander si le marché ne va pas enfin connaître son essor. Néanmoins, le chemin est encore long d’après Fei Yuanhong : « Il n’y a pas encore beaucoup de gens qui intègrent la sortie au théâtre à leur mode de vie. » 37


Événement

LES PREMIERS APPELS D’OFFRES INTERNATIONAUX TERMINÉS, XIONG’AN S’APPRÊTE À LANCER LES TRAVAUX Propos prononcés par Li Xiaojiang et recueillis par Xu Tian

Paysage de Baiyangdian dans la nouvelle zone de Xiong’an

Deux ans se sont écoulés depuis la création de la nouvelle zone de Xiong’an, projet qualifié de « crucial pour le millénaire » par le gouvernement chinois. Bien qu’en apparence, aucun changement majeur ne soit constaté sur ce territoire de près de 2000 kilomètres carrés, la métamorphose a déjà eu lieu à l’intérieur avec de nouvelles énergies qui s’accumulent et s’accroissent sans cesse. Pour l’heure, la conception au plus haut niveau, dans le cadre de son aménagement, étant finalisée, la nouvelle zone entrera prochainement en phase de construction substantielle à grande échelle. Au cours des deux années écoulées, la nouvelle zone de Xiong’an a lancé deux fois un appel d’offres de consulting international sur la conception urbaine de sa zone initiale et sa zone de démarrage, avant d’obtenir le plan de conception urbaine pour sa zone de démarrage. Récemment, M. Li Xiaojiang, coordinateur académique de ces deux sessions de consulting international et ancien président de l’Académie d’urbanisme et de conception de Chine, a présenté à Vision Chine le déroulement du consulting international.

L

’aménagement et la construction de Xiong’an sont à la recherche, à l’ère de l’informatique, d’une voie de développement nouvelle à travers la révolution technologique et l’innovation du mode de réflexion. Il s’agit de trouver de nouvelles solutions face aux problèmes liés à l’avancée de l’urbanisation chinoise. Xiong’an est une ville créée ex nihilo, et pour les acteurs de l’aménagement, tout rêve est susceptible de germer et de prendre racine dans cette ville du futur. Après le lancement de l’appel d’offres pour la zone initiale en 2017, 279 entités ju38

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ridiques, chinoises et étrangères, ont déposé leurs dossiers d’inscription officiels. Puis, dans le cadre de l’appel d’offres lancé en 2018 pour la zone de démarrage, des offres recevables ont été présentées par 96 soumissionnaires de 17 pays et régions différentes, dont la Chine, la Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie, les Etats-Unis, l’Australie, le Japon et Hong Kong. Le jury est présidé par M. Xu Kuangdi, ancien président de l’Académie d’ingénierie de Chine, et ses membres, majoritairement des experts chinois, sont presque

tous membres de l’Académie d’ingénierie de Chine. Les experts étrangers, quant à eux, représentent la Russie, le Japon, la Grande-Bretagne, les Etats-Unis, la Suède et Hong Kong. Notre système de vote est extrêmement rigoureux. 3 lauréats de tête sont sélectionnés parmi les 12 finalistes suite à des tours éliminatoires. Les votes des experts sont rendus publics et l’information est transparente tout au long du processus. Après la sélection des 12 finalistes suite au premier tour de consulting international, j’ai fait le point pour le président Xu


Evénement Événement

Le 17 mars 2019, au centre de services aux habitants de la nouvelle zone de Xiong’an dans la province du Hebei, un touriste achète de la boisson sur un distributeur automatique mobile en scannant le code QR avec son portable

Kuangdi, et la première chose qu’il a voulu savoir était si les équipes d’Europe du Sud y figuraient. En effet, nous les avions bien repérées lors de la présélection. L’Europe du Sud étant une terre qui a vu naître des artistes, des designers et des architectes d’exception, nous prêtons une grande attention aux équipes venues d’Italie, d’Espagne et de France. La réalité en est une bonne preuve : les équipes d’Europe du Sud regorgent d’imagination. La conception de l’équipe d’Espagne, par exemple, consiste à encercler un espace vert par trois axes et le long desquels sont répartis des bâtiments à haute densité, tandis que l’extérieur est orné de feuilles dont chacune représente un espace fonctionnel. Tout est merveilleux. Dans le cadre du consulting international pour la zone de démarrage, nous avons sélectionné trois lauréats de tête qui sont respectivement SOM et Tom Leader Studio qui se sont associés, AECOM, Agence TER et Pei Partnership Architects qui se sont associés, ainsi que Fosters + Partners. A la fin, le plan définitif de conception urbaine pour la zone de démarrage est réalisé sur la base de la proposition conjointe de SOM et Tom Leader Studio tout en incorporant les points forts des deux autres propositions. Conformément à l’aménagement global de Xiong’an, les bâtiments les plus hauts ne doivent pas excéder 200 mètres de hauteur, contre 45 mètres pour les bâtiments ordinaires, la ville ne sera donc pas symbolisée par une forêt de gratte-ciel. Le point fort du plan finalement choisi pour la zone de démarrage réside dans le fait que les ceintures vertes initiales séparant les différents espaces fonctionnels de la ville sont transformées en des plans d’eau afin de créer un fabuleux espace naturel avec le bâtiment emblématique et la gare des lignes interurbaines aux alentours. Par ailleurs, un axe Est-Ouest se trouve au Sud de la zone de démarrage. Dans leur conception, la chaussée du côté Sud de cet axe est inclinée vers le bas pour donner naissance à un paysage urbain où les plans d’eau sont entourés de bâtiments. L’idée est vraiment originale. 39


Finance

PLATEFORME TIERCE DE PAIEMENT, LE TEMPS DE L’ARGENT FACILE EST RÉVOLU L’étau règlementaire se resserre autour des plateformes de paiement en ligne accessibles en Chine, ce qui débouchera, de toute évidence, sur une baisse généralisée de leurs bénéfices. Seules les entreprises les plus robustes pourront survivre. Par Xu Ming

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l y a 5 mois, Tenpay, la plateforme de paiement du géant chinois de l’internet Tencent, a commencé à facturer ses services de paiement par carte bancaire. Alipay, l’application du leader du commerce en ligne Alibaba, a également annoncé l’augmentation des coûts liés à l’utilisation, par les magasins, de son système de paiement en ligne. La majorité de leurs clients, magasins ou consommateurs directs, s’étaient habitués à la gratuité et au faible coût de toutes leurs transactions réalisées en ligne. Aujourd’hui, la donne a changé. Les plateformes tierces prennent conscience que le temps de l’argent facile est révolu à cause d’une règlementation plus stricte. Auparavant, les plateformes tierces de paiement en ligne avaient pour pratique de déposer les fonds de réserve de 40

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Stand de maquillage digital WeChat et Guerlain au BHV Marais, le 31 janvier 2019. La solution de paiement de l’appli chinoise «WeChat Pay» est déjà connue des caissiers du grand magasin qui l’acceptent depuis novembre 2017, tout comme leur maison-mère des Galeries Lafayette

leurs clients sur leurs propres comptes bancaires avant que toute transaction ne soit effectuée. Cela constituait une importante source de revenus pour ces plateformes qui bénéficiaient d’importants intérêts perçus sur l’argent accumulé via ce mécanisme. Elles pouvaient même générer plus de gains encore via des investissements réalisés avec ces fonds. Cette époque touche à sa fin. Depuis le 14 Janvier 2019, la Banque populaire de Chine (BPC), la banque centrale chinoise, est devenue la nouvelle gardienne de ces fonds, et ne prêtent aucune attention à l’existence de ces plateformes. Par conséquent, ces dernières se sont vues refuser l’accès aux fonds de réserve de leurs utilisateurs et ne réalisent par conséquent plus aucun profit de cette

manière. Le lien direct entre les banques commerciales et les plateformes de paiement, qui permettait à ces dernières de contourner aisément toute surveillance et toute tarification de frais grâce à un service spécifique de compensations, a aussi été coupé. Les plateformes ne peuvent maintenant recourir qu’à deux systèmes nationaux de compensations pour réaliser leurs transactions pour le compte de leurs clients. Tout cela se traduit par une réduction drastique des profits, en particulier, pour les plus petites d’entre elles pour qui les fonds de réserve constituaient une grosse part de leurs revenus. Ce changement de politique va forcer l’industrie des plateformes de paiement à se restructurer. Les acteurs les plus innovants en technologies, qui disposent


Finance

des compétences nécessaires pour réorganiser leur modèle commercial, et qui sont capables de fournir des services à plus haute valeur ajoutée, pourront sans doute essuyer cette tempête.

LE TEMPS DU RESSERREMENT COMMENCE Le resserrement avait débuté deux ans plus tôt. Dès avril 2017, il avait été exigé des plateformes tierces de paiement chinoises de regrouper les fonds de réserve de leur clientèle, qui étaient le plus souvent répartis sur plusieurs comptes bancaires différents, sur un compte courant unique et sans intérêt. La BPC a finalement repris le contrôle de ces comptes centralisés à compter du 14 Janvier 2019. La NetsUnion Clearing Corporation (NUCC), une plateforme centralisée de compensation qui traite l’ensemble des transactions en ligne réalisées à l’échelle du pays par les tierces parties, a été établie à titre expérimental en Mars 2017. Désormais, les plateformes tierces peuvent choisir d’opter pour la NetsUnion ou pour l’ancien fournisseur national de services de compensation chinois UnionPay. Wen Xinxiang, directeur du département de paiements et règlements de la BPC, déclarait le 9 Janvier 2019 lors d’une conférence de presse, qu’à la date du 31 décembre 2018, 99% des outils de paiement non-bancaires, directement utilisés entre les plateformes et les banques commerciales, allaient devoir se conformer aux nouveaux systèmes centralisés de compensation de la NUCC et d’UnionPay. Ce qui permet à la banque centrale de prendre le contrôle de l’intégralité des fonds de réserve, explique Wen. Alipay et Tenpay, les deux plus importantes plateformes de paiement en ligne chinoises, ont toutes deux affirmé qu’elles ferraient tous les efforts nécessaires pour se plier à la nouvelle règlementation. « Notre plateforme va accompagner le bon développement de l’industrie des paiements en Chine. Tenpay fera son maximum pour contribuer à l’amélioration de NetsUnion afin de créer un outil de compensation juste et partagé des paiement en ligne », confie Lai Zhiming, vice-président de Tencent, dans une déclaration envoyée à Vision Chine. Le dépôt centralisé des fonds de réserve et la rupture des liens entre les plateformes de paiement non-bancaires et les banques commerciales sont liés, ils répondent à l’objectif de mitigation des risques financiers sur internet, ajoute Wen. D’après l’agence de conseil chinoise, iResearch, le volume des paiements réalisés par les tierces parties

est passé de 100 milliards de yuans (14,89 milliards de dollars us) en 2011 à 58,8 trillions de yuans (8,75 trillions de dollars us) en 2016. Il est prévu qu’il atteigne les 229 trillions de yuans (34,09 trillions de dollars) en 2019. Le marché des paiements tiers étant en plein essor, des problèmes liés au manque de règlementation et de surveillance ont fait leur apparition. « Le plus gros risque auquel s’exposent les consommateurs dans l’utilisation de ces applications, c’est que ces plateformes utilisent leurs fonds comme elles le souhaitent pour effectuer des placements et pour gérer des portefeuilles, pouvant ainsi conduire à de sérieux problèmes », déplore Mu Chu à Vision Chine, un analyste qui travaille pour mpaypass.com.cn, une agence de recherches en paiements mobiles installée à Shenzhen. Lors d’une conférence de presse organisée en 2017, Fan Yifei, vice-gouverneur de la BPC, avait pointé du doigt certaines institutions qui détournaient de l’argent et utilisaient les fonds de leurs clients pour faire de la spéculation immobilière, pour spéculer sur les marchés boursiers, et même pour investir dans des paris. Lorsqu’une seule de ces plateformes recourait à des pratiques inappropriées et frauduleuses, cela pouvait affecter des centaines de milliers d’utilisateurs. En 2014, une entreprise shanghaienne qui émettait des cartes d’achat, fut condamnée pour avoir détourné illégalement l’argent de ses clients en utilisant les fonds accumulés dans le but de couvrir ses dépenses quotidiennes, et pour le versement de dividendes à ses actionnaires. Ce scandale qui concernait plus de 50 000 détenteurs de cartes, avait mis en péril 780 millions de yuans (116,13 millions de dollars us) de fonds de ses clients. En 2016, la BPC lui retira sa licence de service de paiement en ligne. En 2018, selon Net Credit Eye, une plateforme financière de prêts entre particuliers (de l’anglais peer-to-peer ou P2P), la banque centrale lui imposa une pénalité de 210 millions de yuans (31,27 millions de dollars us), un montant sept fois supérieurs à celui de 2017. Elle a été condamnée pour avoir facilité des accords frauduleux, pour avoir fait un mauvais usage des informations personnelles de ses clients, et pour avoir violé la règlementation sur les plateformes tierces de paiement. Entre 2011 et 2016, la banque centrale a octroyé 271 licences pour l’ouverture de ce type de plateformes. D’après les données de la banque centrale, en novembre 2018, son nombre chuta à 238 avec 33 retraits de licence. La gestion centralisée des fonds des consommateurs va améliorer l’efficacité des procédures de compensation et de mise en sécurité des fonds de réserve, 41


Finance

Un conducteur utilise Wechat au poste de péage de l’autoroute de Guiyang, dans la province du Guizhou, le 20 Décembre 2018

explique Wen, indiquant que cette décision constituait « une réforme majeure ciblant les irrégularités de cette période ». Yang Tao, directeur du centre de recherche en paiement et règlement de l’Académie chinoise des sciences sociales, confia à Vision Chine, qu’à leurs débuts, les institutions tierces de paiement avaient besoin de croître rapidement. Les problèmes ont commencé à se poser lorsque leur développement a pris réellement de l’ampleur. C’est à partir de là qu’elles ont eu à se conformer à des règles plus strictes. Cette tendance se retrouve dans toute cette industrie à l’échelle internationale.

PERTE DE PROFITS Certaines plateformes de paiement pouvaient générer jusqu’à 3 à 4% d’intérêts par an, seulement en déposant les fonds de réserve de leurs clients sur les comptes de banques commerciales qui accueillaient ces larges sommes à bras ouverts. Une grosse différence en comparaison des maigres 2% accordés aux petits épargnants. Des données de la BPC montrent qu’à la fin du mois de novembre 2018, les dépôts des plateformes tierces transférés à la banque centrale avaient atteint les 1,24 trillions de yuans (184,6 milliards de dollars us). « Les outils de paiement tiers vont perdre une importante source de profits 42

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en ne disposant plus des fonds de réserve pour générer des intérêts via les placements bancaires », conclut Mu, en ajoutant que ces plateformes de paiement ne pourront plus compter sur ces fonds pour négocier avec les banques dans le but de réduire le montant des frais de service qu’elles appliquent sur chaque transaction effectuée. Finalement, cela va augmenter le coût des paiements. « Le transfert des dépôts à la banque centrale, et la hausse constante des frais de transactions font peser une pression financière sur les plateformes, » répond Tenpay à Vision Chine. « Mais nous allons continuer de soutenir la règlementation sur la gestion des fonds des clients et garantir une expérience de paiement pratique pour tous nos utilisateurs ». Le vice-gouverneur de la BPC, Fan Yifei, s’est exprimé sur le rôle de cette plus stricte règlementation relative à la gestion des fonds de réserve lors d’une conférence de presse qui s’est tenue en janvier. Selon lui, elle aurait un plus faible impact sur les grosses entreprises telles que Tenpay et Alipay, mais de grosses conséquences sur les petites et moyennes entreprises qui auront du mal à survivre sans leurs anciennes sources de revenus. Contrairement aux leaders du marché, les petites et moyennes entreprises dépendent beaucoup plus des fonds de réserve et disposent de moyens limités

pour générer des profits, déclare Mu. « L’impact sur les entreprises est relatif. Plus une société s’est appuyée sur les fonds de réserve pour faire des bénéfices, plus l’impact sera lourd ». Prenons l’exemple de HuiFu Payment, la première entreprise de paiement à figurer à la bourse de Hong-Kong. Une brochure informative montrait qu’en 2017, les intérêts perçus sur les fonds de ses clients atteignaient les 61,6 millions de yuans (9,17 millions de dollars us), représentant 46% de ses profits nets. Depuis son entrée en Bourse en juin 2018, la valeur des parts chez HuiFu Payment a connu une forte baisse. Comme l’expliquait dans une note de recherche CMB International, une société spécialisée en investissements bancaires, ce phénomène est partiellement dû aux inquiétudes croissantes du marché sur l’impact des transferts de fonds à la BPC quant à la rentabilité de cette entreprise, rapportait en décembre le quotidien Times Weekly, basé dans le Guangdong, D’après Mu, une restructuration de l’industrie est inévitable. « On parle de la transformation [des plateformes de paiement tierces] depuis déjà plusieurs années. 2019 sera l’année test qui permettra de voir si elles ont réussi à s’adapter aux nouvelles règles », ajoute-t-il. « Si une entreprise ne prend pas les décisions qu’il faut pour compenser les pertes liées au transfert des fonds de réserve, elle se-


Finance

À Shenzhen, un vendeur ambulant de Tanghulu (les brochettes d’azeroles caramélisées) présente son QR code à des clients pour utiliser le service de paiement mobile via Wechat, province du Guangdong, le 18 Octobre 2018

ra éliminée ou rachetée par de plus gros acteurs du marché ».

UNE ISSUE DE SECOURS Les plateformes de paiement pionnières ont déjà anticipé l’arrivée de l’hiver, aggravée par l’existence d’une concurrence féroce dans ce secteur. La première moitié du bilan financier de Tencent pour 2018 suggère qu’il ne s’agit là que « d’une période transitoire ». L’application a tenté de réduire l’impact par la commercialisation de ses services de paiement et le développement d’autres types de services financiers. En novembre 2018, Tenpay a augmenté le montant de ses frais de service de 0,05% sur les transferts d’argent à destination de la Banque chinoise Minsheng en réponse à « la hausse des coûts opérationnels imposés par cette institution bancaire ». « Ce n’est que le début. Dans un futur proche, de plus en plus de services financiers seront payants. Les institutions de paiement vont commencer à facturer leurs utilisateurs », déclare Mu à Vision Chine. « Mais les plateformes de paiement doivent surtout trouver d’autres moyens de se faire de l’argent en se diversifiant et en intégrant les services de paiements transfrontaliers ou d’autres

types de prestations faisant appel à la fintech (les nouvelles technologies au service de la finance) ». Le groupe financier Ant Financial Services, une filiale d’Alibaba qui propose le service Alipay, travaille d’arrache-pied pour augmenter ses revenus grâce à d’autres canaux. Reuters annonçait que ses services technologiques allaient, d’ici 2021, remplacer les services de paiement en tant que vache à lait. Fin 2018, 80% des revenus de 1qianbao, une importante plateforme de paiement tierce, provenaient de ce type de services. Selon un compte public du réseau social détenu par le journal Securities Times, elle s’est tournée vers le commerce en ligne, plus précisément dans le secteur des voyages d’affaires, répondant aux besoins croissants en paiements financiers intégrés. Dans cette période de transition, il semble que la croissance rapide et le fort potentiel des paiements transfrontaliers est le nouvel eldorado de l’industrie, encourageant les acteurs de paiement tiers à s’approprier ce marché. Dans un livre blanc publié en janvier par Analysys, cabinet spécialisé en recherche, les transactions liées au commerce en ligne transfrontalier avec la Chine s’élevaient à 7,9 trillions de yuans

(1,2 trillions de dollars us) en 2018, représentant une hausse de 25% par rapport à 2017. Plus de 30 entreprises dont Alipay, Tenpay et Lian Lian Pay avaient alors obtenu des licences et mobilisaient d’importants efforts pour exploiter ce nouveau marché prometteur. D’après un groupe d’experts présents lors du 7ème Forum chinois des paiements et compensations organisé à Pékin en novembre 2018, proposer des services aux dirigeants de petites et moyennes entreprises, aux entreprises situées dans les zones rurales, aux services publics ou tout autre types de prestataires, devait être vu comme une opportunité d’investissement à explorer pour ces plateformes. Il leur était désormais devenu impératif de trouver des solutions innovantes et diversifiées qui soient sources de gains, au risque de faire faillite. « Les plateformes de paiement qui comptaient essentiellement sur les intérêts obtenus sur les fonds de leur clientèle doivent se tenir prêtes à faire face à la montée de la concurrence et être capables d’utiliser la fintech pour accélérer leur transformation commerciale, garder et faire croître leur clientèle et ce, afin de garantir un niveau de croissance durable », affirmait Fan Yifei, le vice-gouverneur de la BPC lors de ce Forum. 43


Culture

SE LAISSER CHARMER PAR LES MÉLODIES GRACIEUSES DE PARIS EN CETTE BELLE SAISON PRINTANIÈRE

Je n’aurais jamais imaginé que pour moi, une personne qui chante comme une casserole, chanter (de l’opéra ou aux spectacles musicaux) deviendrait les moments les plus joyeux de ma vie. En cas de mécontentement, d’angoisse ou d’anxiété, j’arrête tout, me mettant à chanter pour m’entraîner pendant quelques instants. Dès que j’ouvre la bouche pour chanter, tous les désagréments s’évaporent tandis que l’esprit, lui, retrouve sa lucidité. Par Madame Wang

Siegfried en répétition

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l arrive souvent que les touristes chinois, qui viennent à Paris pour la première fois, se déplacent infatigablement entre les différents sites touristiques et lieux de shopping, quitte à se passer de manger et de dormir, sans avoir le temps, naturellement, de prêter attention aux spectacles et événements culturels à ne pas manquer, qui se déroulent dans les nombreux théâtres de la ville. En y revenant plusieurs fois, après 44

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avoir visité tous les sites incontournables et fait tous ses achats, on ralentit le pas, et découvre enfin la véritable quintessence de Paris. Toutes les pièces mises en scène dans les théâtres de Paris représentent un niveau élevé, voire le top niveau mondial, de sorte que les places en sont parfois très demandées. Pour cette raison, l’organisation s’impose bien en avance sans que l’idée ne vienne à l’esprit au dernier moment.

Le coût de vie étant élevé dans la capitale du romantisme, il n’est guère facile d’y vivre. Néanmoins, les prix des places de spectacles sont abordables en comparaison avec cette vie chère, notamment grâce aux tarifs réduits réservés aux étudiants, seniors, personnes handicapées, demandeurs d’emploi et à l’abonnement annuel. En conséquence, pour une personne lambda qui souhaite s’immerger dans


Culture

Un pianiste donne sa représentation sur le pont piéton reliant l’île de la Cité à l’île Saint-Louis

l’univers élégant des événements culturels, ce n’est pas chose difficile, et la décision peut être prise sans réflexion préalable. En réservant son billet quelques mois à l’avance, on peut bénéficier d’une place bien située à un tarif intéressant. Je me rappelle qu’une fois, mon amie et moi, nous avons réservé, bien en avance, nos billets pour la comédie musicale « Chicago ». Pour 30 euros seulement, nos places étaient situées dans les premiers rangs, devant la scène, de sorte que les muscles faciaux, les sueurs sur le visage voire même les postillons des acteurs nous étaient bien visibles. Même, sans moyen de se procurer immédiatement une place de théâtre ou sous contrainte budgétaire, une autre possibilité s’offre aux voyageurs. Il s’agit des concerts thématiques organisés tout au long de l’année dans les églises, les musées ou les parcs. Gratuits ou pour des tarifs très bas, ils sont ouverts au public, et tous les passants peuvent y accéder pour assister debout ou assis. A Paris, assister ou participer à un concert n’est pas un privilège exclusivement réservé aux cadres ou

à la classe sociale aisée, mais un plaisir de la vie quotidienne appartenant à toute personne lambda sans distinction de classe sociale. Par ailleurs, les tarifs proposés restent faibles pour suivre des cours d’instruments, de chant ou de danse. Même, sans avoir le temps de vous installer pour assister à un véritable spectacle, vous aurez toujours l’occasion de découvrir des concerts dans les rues de Paris. Des espaces sont dédiés, dans les couloirs de métro parisien, aux musiciens qui s’y installent à tour de rôle. Une excellente représentation de piano est souvent au rendez-vous quand on traverse le pont piéton reliant l’île de la Cité à l’île SaintLouis. Un orchestre, composé d’une vingtaine de membres, joue toujours devant le Palais Royal, au nord du Musée du Louvre, quand il fait beau, et chaque fois que j’y passe, je m’arrête pour regarder et écouter pendant un long moment. Un duo d’opéra, formé par un homme âgé et une jeune fille, s’y installe également pour chanter avec charisme et émotion. Ce ne sont pas forcément des artistes de rue qui vivent de leur métier, et cer-

tains le font uniquement par plaisir. Prenons l’exemple d’une dame américaine qui travaille dans la même association à but non lucratif que moi. Elle est musicothérapeute chevronnée, et son mari, cadre supérieur dans une multinationale. Présidente d’une association de musique à titre accessoire, elle met régulièrement en scène et joue des opérettes avec ses amis dans de petits théâtres. Lorsque le temps s’annonce beau, ils s’installent devant le Centre Pompidou pour chanter avec leur guitare. Je me contentais de rester spectatrice heureuse jusqu’à l’été dernier où, après avoir regardé la comédie musicale « Mamma Mia », j’eus soudainement l’idée d’apprendre à chanter. Par la suite, je suivis des vidéos de musique sans pouvoir, toutefois, réussir à chanter les notes aiguës ou chanter correctement les notes douces. Un jour, je remarquai une petite annonce affichée sur le poteau électrique en bas de chez moi et selon laquelle, un chanteur d’opéra recrutait des stagiaires souhaitant apprendre à chanter, étant les bienvenus tous les amateurs, débutants ou faux dé45


Culture

Un jeune homme chante dans une ruelle du quartier latin

butants. Intéressée, je fus pourtant saisie de scrupules. Depuis mon enfance, chaque fois que je me mettais à chanter, ma famille se moquait de moi en disant que je chantais comme une casserole. Lorsque je me retrouvais au karaoké avec mes collègues ou amis, je ne savais chanter aucune chanson, et c’était vraiment embarrassant. Etant encore en Chine il y a de longues années, et ayant envie d’apprendre à chanter, j’avais contacté par téléphone un professeur de musique recommandé par un ami, et après l’échange de quelques mots seulement, son attitude hautaine et froide m’avait poussée à y renoncer définitivement. Alors cette fois, j’eus très peur que le professeur me dise la même chose en confirmant que je n’étais pas faite pour chanter, et dans ce cas, je devrais désormais dire adieu à l’apprentissage musical. Au bout de deux semaines de réflexion, j’eus enfin le courage de composer le numéro de téléphone laissé dans l’annonce. J’entendis, à l’autre bout du fil, une belle voix masculine, douce et aimable. Il se nommait Siegfried (éponyme du protagoniste du fameux drame lyrique de Wagner). Ténor pendant plusieurs années à 46

VISION CHINE • Mai 2019

Un orchestre joue devant le Palais Royal

l’Opéra national de Paris, il avait quitté son poste pour travailler à son compte. Je lui demandai, non sans inquiétude, si je pouvais encore apprendre à chanter, âgée de presque 50 ans et n’ayant jamais suivi de cours de musique. Il me répondit avec certitude : « bien sûr ! Même à 80 ans ! ». De plus, il envisageait de créer un chœur entièrement composé d’amateurs. Siegfried avait enseigné dans les meilleures écoles de musique européennes, et ses élèves, tous âgés de 16 à 20 ans, étaient des jeunes brillants initiés à la musique dès leur plus jeune âge. Malgré cela, il lui semblait monotone d’enseigner à de tels élèves, sans aucun défi à relever, tandis que son rêve était de permettre aux personnes lambda de toute tranche d’âge de prendre du plaisir en chantant. Comme cela, je devins stagiaire du cours de musique de Siegfried et membre du chœur. Un jour en septembre 2018, le chœur fut officiellement créé. Je pus donc faire connaissance des autres membres, âgés de 20 à 70 ans à mon avis, dont des Français pour la plupart, et le reste, des immigrés ukrainiens, iraniens, colombiens et grecs, exerçant des métiers comme psy-

chologue, employé de bureau, commerçant et étudiant. Certains vinrent entre amis, certains autres en couple, et on y retrouva même un grand-père et son petit-fils. Le seul point commun entre nous résidait dans le fait que personne n’avait appris à chanter auparavant. Siegfried, en revanche, était satisfait de cette équipe d’amateurs, confirmant que c’était bien les stagiaires qu’il cherchait. Il ne tarda pas non plus à annoncer fort son objectif ambitieux : organiser deux concerts de 90 minutes fin juin 2019. « Quelle ambition, Monsieur le Professeur », nous étonnâmes-nous. « Absolument », répondit-il. Chanteur principal pendant de longues années, Siegfried est caractérisé par une silhouette équilibrée, un style vestimentaire soigné, des gestes exagérés et adorables, comme s’il était toujours sur la scène devant son public. Quel que soit le niveau catastrophique des stagiaires en chant, il fait toujours preuve de passion sans manifester aucune déception ou impatience, fût-ce éphémère. Lorsque les femmes doivent se montrer charmantes et affectueuses comme l’exigent certaines chansons, telles que « I Feel Pretty » du spectacle classique « West Side Story » ou


Culture

Un duo devant la Basilique du Sacré-Cœur

la chanson espagnole « Besame Mucho », il s’y met pour servir de source d’inspiration, en faisant bouger habilement ses hanches et dégageant du charme séduisant, de sorte de susciter l’admiration de toutes les femmes sur place. Après quelques séances d’entraînement, l’homogénéité du niveau des stagiaires commença à se faire remarquer, alors que Siegfried traitait tout le monde sur un pied d’égalité. Son entraînement auditif lui permit de repérer immédiatement le stagiaire chantant faux, mais pour éviter de le gêner, il lui fit répéter avec son entourage jusqu’à ce qu’il chante juste. A part une répétition par semaine dans le chœur, j’avais encore un cours de chant individuel. Pour une personne non douée en musique comme moi, dieu sait à quel point il m’est difficile de respecter la mélodie et la tonalité, sans parler du fait que je ne maîtrise pas encore le français. Pour commencer, Siegfried me fait chanter l’aria italienne et des chansons espagnoles, alors que ma langue peine à bouger. De plus, j’ai du mal à bien chanter en gérant mes émotions en même temps. Malgré cela, Siegfried n’a jamais froncé ses sourcils, ne fût-ce une seule fois, pas

même devant l’absurdité dont je faisais preuve en chantant faux, prononçant mal ou répétant les mêmes erreurs. Il m’a enseigné, phrase par phrase, l’aria toute courte de l’opéra « Les Noces de Figaro », et il m’a fallu quelques séances pour arriver à la chanter. Dès que je fais un petit progrès, Siegfried ne ménage jamais ses compliments. « J’agis comme un mineur qui, avec un marteau à la main, explore la mine d’or dans votre voix. Vous devriez montrer plus souvent votre voix puisqu’elle est très belle », m’a-t-il dit. Grâce à l’entraînement, j’ai enfin réussi à chanter la note haute C de la chanson « Porgi Amor ». Orgueilleuse, je me suis laissé griser par mon succès sans pourtant arriver à le répéter immédiatement. Tous deux avons ainsi éclaté de rire avant de tout recommencer. Le jour de la première activité chorale coïncidait avec l’anniversaire des 39 ans de Siegfried. Il a donc invité tout le monde à aller prendre un verre dans un bistrot en face à l’issue de la répétition. Les verres levés, nous avons chanté ensemble, avec le bel canto que nous venions d’apprendre, la chanson « Joyeux Anniversaire », et vers la fin, tout le monde était rempli d’émo-

tion dans la salle et s’est mis à applaudir fort. A ce moment-là, j’ai senti pour la première fois que je m’étais véritablement intégrée dans la société française. Après quelques mois de répétitions, notre chœur commença à chanter comme des professionnels. Par la suite, un professeur de danse ukrainien viendra créer une chorégraphie pour nous. A cela s’ajouteront le piano et la batterie. Tout cela me fait croire que fin juin, notre équipe d’amateurs pourra donner de véritables représentations sur scène. La Fête de la Musique a lieu chaque année le 21 juin. Créée en 1982 par le Ministère français de la Culture, la fête s’est désormais dotée d’une dimension internationale. A l’occasion de cette fête de la musique de rue, des équipes de musiciens professionnels ou amateurs se retrouvent dans tous les coins de la rue et tous les bars de Paris, faisant entendre partout des mélodies gracieuses. Notre chœur envisage de donner une petite représentation dans un bar à proximité de la place de la République. Si par hasard, vous êtes à Paris ce jour-là, vous êtes chaleureusement invité à venir prendre un verre avec nous en écoutant de la bonne musique. 47


Environnement

SON ÉCOSYSTÈME EN DANGER,

L’EVEREST LIMITE SES ZONES OUVERTES AU TOURISME Des préoccupations environnementales sont en jeu. Le Bureau de l’administration du Mont Everest, à Shigatsé dans le comté de Dingri de la région autonome du Tibet en Chine, a récemment fermé le camp de base touristique sur le Mont Everest. Les touristes devront désormais se limiter au Monastère de Rongbuk, situé à 4 900 mètres d’altitude, au cœur de la réserve naturelle nationale. Depuis, la question de la protection écologique de l’Everest est au centre du débat public. Par Wang Yu

L’Everest depuis le monastère de Rongbuk

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Environnement

Déchets sur l’Everest en mai 2018. Photo, Damian Benegas, alpiniste

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e plus haut sommet du monde, l’Everest, pyramide géante, est aussi majestueux qu’abrupt. Il a toujours été un lieu d’inaccessibilité, couvert de neige toute l’année et touchant les nuages. C’est aussi un lieu de pèlerinage pour les alpinistes. En tibétain, son nom signifie la « déesse-mère de l’Univers ». Malheureusement, notre « mère Everest », jadis pure et préservée, est aujourd’hui en grande détresse écologique.

URGENCE D’UNE PROTECTION ENVIRONNEMENTALE Le business de l’alpinisme autour de l’Everest remonte au début des années 90 et s’est rapidement développé. Chaque année, les touristes et les alpinistes dépensent des sommes folles pour se mesurer à la plus haute montagne de la planète. C’est l’élimination des déchets laissés par les moins scrupuleux d’entre

eux qui est devenue un problème épineux. Canettes, bombonnes d’oxygène, excréments, et même cadavres s’accumulent dans ces montagnes enneigées depuis de nombreuses années. En raison du climat particulier, la décomposition de ces déchets prendra des décennies. Depuis une vingtaine d’années, le réchauffement climatique entraîne la fonte des glaciers et les déchets jadis recouverts sont désormais exposés. La gravité du problème est désormais l’objet d’une attention croissante. Selon les données fournies par le Programme des Nations Unies pour l’environnement, plus de 140 tonnes de déchets ont été laissées sur les plus hautes pentes de l’Everest depuis les premiers alpinistes dans les années 50. Le paradis sacré de l’Everest est devenu aujourd’hui la plus haute déchetterie du monde. Comparée à l’itinéraire du versant nord situé en Chine, la pente sud au Né-

pal est relativement moins escarpée et convient mieux à l’escalade. C’est cette voie que choisissent la plupart des alpinistes. La situation en matière de protection de l’environnement y est donc encore plus grave. Le gouvernement népalais et des ONG ont lancé la campagne Save Mount Everest Project. Des alpinistes expérimentés sont montés au-dessus de 8 000 mètres pour ramasser les ordures, lesquelles ont été ensuite transportées par des yaks et des sherpas pour être rassemblées dans la petite ville de Namche Bazar à 3 440 mètres d’altitude. Certes, les alpinistes sont tenus de verser une caution de 4 000 dollars avant leur ascension tout en promettant de ne rien laisser dans la montagne mais, selon un officier du comité local de contrôle de la pollution : « Les alpinistes sont toujours négligents. Ils emportent des sacs-poubelles mais abandonnent encore 49


Environnement

Avril 2018, un membre de la Brigade de protection de l'environnement alpin du Bureau des sports de la région autonome du Tibet enlève des déchets du mont Everest

toutes sortes d’ordures. » L’administration chinoise attache une grande importance à ce problème. Dès 1997, l’Association d’alpinisme de la région autonome du Tibet a lancé sa première activité de nettoyage sur le versant nord de l’Everest et enlevé un certain nombre de déchets quotidiens tels que des bombonnes d’oxygène laissées dans les années 60 et 70. Depuis 2014, le comté de Dingri a également mis en place un système de tri des déchets. En 2018, lancée conjointement par l’Association d’alpinisme du Tibet et la société Himalaya Expedition, la Fondation de la Protection de l’Environnement Alpine de l’Himalaya a été créée. Elle est chargée d’entreprendre des travaux de protection de l’environnement. Selon les statistiques officielles, depuis 2018, la région autonome du Tibet a enlevé 8,4 tonnes de déchets au-dessus de 5 200 mètres. Le comté de Dingri, quant à lui, recense 27 éboueurs, 63 50

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containers et 4 camions d’ébouage dans la zone en-dessous de 5 200 mètres. Sa mission est confiée à un prestataire pour un budget de 3,6 millions de yuans. La collecte porte sur environ 335 tonnes de déchets qui ont été traités.

LES SHERPAS ÉBOUEURS DE L’EVEREST Jusqu’à 5200 mètres, l’Everest est encore accessible en voiture et les ordures peuvent être facilement évacuées. Au-delà de 6 500 mètres, on ne peut plus compter que sur les yaks et après 7 000 mètres, seuls les hommes sont capables de transporter les déchets. Le documentaire Death zone : cleaning Mount Everest montre les porteurs de l’Himalaya qui risquent leur vie pour nettoyer le « toit du monde ». Certains d’entre eux vivent au pied de l’Everest depuis des générations et sont des sherpas. Par rapport aux alpinistes ordinaires, la tâche des sherpas est encore plus difficile. Une fois qu’ils ont commencé une

mission de nettoyage, elle dure généralement trois mois. Ils transportent d’énormes sacs, en partant du camp de base n ° 1 pour atteindre le sommet, et enlèvent les ordures tout au long du chemin. Ils doivent d’abord traverser le Khumbu, un glacier en mouvement et l’une des sections les plus périlleuses de l’Everest. Le moindre dérapage peut entraîner une chute mortelle dans un abîme sans fond. Ils doivent ramper avec les cordes, s’ils trébuchent sur les cordes et se fracturent, ils risquent de mourir, bloqués dans le froid glacial. Arrivés au camp de base n ° 2 situé à plus de 6 000 mètres, les sherpas ne peuvent compter que sur l’eau des glaciers pour se désaltérer. Par manque d’oxygène, l’hélicoptère ne peut pas voler à cette altitude. Cependant, les ordures, les matières fécales, et les cadavres abandonnés sur les glaciers ont déjà pollué l’eau de source. Des porteurs tombent ainsi malades, souffrent de maux de tête,


Environnement

Des toilettes mobiles, probablement les plus hautes du monde, au camp de base du versant nord de l’Everest

ont de fortes fièvres et ne peuvent même plus parler. Enfin parvenus sur le toit du monde à 8848 mètres d’altitude, tout en enlevant les ordures sur leur chemin, à leur grande surprise les sherpas trouvent encore beaucoup de vieux drapeaux de prières, de bouteilles d’alcool et de bombonnes d’oxygène vides. Chacun chargé de 25 kg de déchets, sous un vent glacial et tranchant, ils commencent leur descente en traversant les glaciers escarpés et les profonds canyons. Lors de cette mission, ils auront ramené plus de 18 000 kg de déchets de la zone de la mort.

L’ADMIRATION DES BEAUX PAYSAGES DE L’EVEREST N’EST PAS AFFECTÉE L’écosystème de l’Everest est fragile, sa capacité d’absorption se rapproche de la limite. Un rétrécissement de la zone accessible aux touristes s’est avéré un ultime recours. Cependant, cette restriction ne

Le 30 avril 2018, la Fondation chinoise de la Protection de l’Environnement Alpine de l’Himalaya a été créée au camp de base de Shigatsé, dans le comté de Dingri

concerne que le « camp de base touristique » de la zone principale d’alpinisme juste au-dessus du Monastère de Rongbuk. Quelques kilomètres plus loin, les touristes peuvent encore admirer la plus haute montagne du monde. Les agences de voyage n’ont plus à prévoir une nuit pour leurs clients de l’Everest, ceux-ci peuvent désormais se loger dans le comté de Dingri. Puisque les touristes n’y dorment plus, les tentes du camp ont été enlevées. Les ordures quotidiennes y seront ainsi réduites, ce qui est un progrès pour l’environnement et le développement durable de l’Everest. En ce qui concerne les alpinistes, ce nouveau règlement n’a aucun impact sur leur pratique. En tout état de cause, l’ascension de l’Everest fait l’objet d’une demande de laissez-passer, facturée plus de 500 000 yuans, ce qui est tout à fait différent des visites touristiques classiques. Cependant, afin de mieux protéger l’environnement de l’Everest et de

réduire les difficultés d’élimination des déchets, un responsable du Bureau des sports du Tibet a déclaré dans une interview que le nombre total de permis d’ascension en 2019 serait limité à environ 300, et uniquement durant le printemps. Dans le même temps, à l’instar des pratiques népalaises, les alpinistes doivent rapporter 8 kg de déchets de la montagne (sans compter leurs propres déchets), faute de quoi leur caution sera perdue. Il n’existe qu’un seul Everest sur la planète et il n’appartient pas qu’aux humains. Les alpinistes et les touristes doivent participer à la protection de son environnement. Protéger le saint Everest que vous portez dans votre cœur est bien plus significatif que de le vaincre ! Ainsi qu’il est dit dans le documentaire Death zone : cleaning Mount Everest : « Ne prenez rien sauf des photos, ne volez rien sauf le temps, ne laissez rien sauf des empreintes de pas ». 51


Société POLICIER À HONG KONG,

L’UNE DES PROFESSIONS LES PLUS RESPECTÉES EN CHINE Par Shao Feidu

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e 29 janvier 2019, la police de Hong Kong a ouvert un compte Weibo, réseau social de Chine continentale, et a attiré plus de 70 000 followers en une journée. Fin mars, le nombre de ces followers atteignait 190 000. En revanche, son compte Facebook ouvert depuis quatre ans ne dépasse pas les 150 000 followers. La popularité de la police de Hong Kong est évidente en Chine continentale. Depuis que de nombreuses œuvres cinématographiques et télévisuelles sur la police de Hong Kong sont devenues très populaires en Chine continentale, la plupart des internautes du continent connaissent la police de Hong Kong à travers ces films qu’ils commentent sur son compte Weibo : « Ā sir (appellation des policiers par les civils dans la langue locale, ndlr), nous avons tous grandi en vous admirant. » Sorti en 2002, Infernal Affairs a explosé tous les box-offices de la ville. Son scénario dense et le suspens ininterrompu jusqu’au générique final en font un sommet du film policier de Hongkong. Sur Douban.com, site renommé de critiques de films chinois, 610 000 Internautes ont noté le film pour une moyenne de 9,1/10. Le film certifie 52

VISION CHINE • Mai 2019

l’image professionnelle de la police de Hong Kong. « Désolé, je suis flic », cette simple phrase du héros est devenue le symbole de la justice que défendent ces policiers de Hong Kong avec dévouement. L’art puise son inspiration dans le réel. L’image des policiers dans Infernal Affairs n’est nullement inventée, elle est basée sur la police de Hongkong telle qu’elle est, celle-ci faisant preuve de plus encore de déontologie et de performance. Tout d’abord, le strict système de sélection détermine infailliblement le niveau élevé de la police de Hong Kong. Le recrutement des officiers de police inclut en effet sept étapes : aptitude à la communication, capacité de jugement, connaissances générales, confiance en soi, gestion des ressources, services aux quartiers, personnalité et performance physique. En plus de l’évaluation physique et de l’entretien, la ou le candidat doit également remplir trois questionnaires d’évaluation psychologique, satisfaire un entretien final et un test de connaissance de la loi fondamentale. Avant son embauche, la ou le candidat doit encore se soumettre à un contrôle

de moralité et à un dernier examen physique. Une fois recrutés, les policiers se rendront au Collège de police de Hong Kong pour y suivre une formation de 27 semaines, comprenant les procédures policières, la législation, la marche, l’entraînement physique, etc. Il leur faut réussir tous les tests de toutes ces matières avant que les civils hongkongais les appellent « Ā sir ». On peut dire qu’à Hong Kong, il est aussi difficile de devenir policier que pilote. Outre ses performances professionnelles, la police de Hong Kong est également dotée d’un fort sens du service. Lors des patrouilles quotidiennes, les policiers sont à l’écoute de tous. Dès réception d’un message d’alerte, les policiers des districts de l’île de Hong Kong et de Kowloon doivent arriver sur les lieux dans les 9 minutes, pour les Nouveaux Territoires, arrondissement plus grand, c’est 18 minutes, faute de quoi ils seront tenus responsables. En outre, la police de Hong Kong accorde une attention particulière au service des quartiers. Fondée en 1951, la Musique de la Police de Hong Kong (Hong Kong Police Band, HKPB) joue un rôle important dans les relations avec le


Société

Policiers de Hong Kong en patrouille

Chef-d’œuvre incontestable, Infernal Affairs est le meilleur agent des films policiers de Hong Kong Le 12 janvier 2019, lors de la célébration de son 175ème anniversaire, la police de Hong Kong présente des exercices antiterroristes devant le public

public et les quartiers. Elle participe à plus de 700 événements par an et offre souvent des représentations pour les œuvres de bienfaisance. Le salaire des policiers de Hong Kong est plus élevé que celui des fonctionnaires des autres services. Ce niveau de rémunération est défini à partir des caractéristiques professionnelles spécifiques telles que le niveau de stress, les risques et l’intensité au quotidien. Les jeunes policiers nouvellement recrutés perçoivent au moins 24 000 dollars de Hong Kong (environ 2 700 euros), ce qui est supérieur de plus de 30% au salaire mensuel moyen de leurs pairs. Le salaire d’un jeune inspecteur est encore meil-

leur : 42 000 dollars de Hong Kong par mois dès l’embauche en cas de diplômes élevés et de bonnes notes lors des examens d’entrée, sans oublier un logement de fonction, l’assurance maladie, et des bourses scolaires pour leurs enfants. Le 31 janvier 2018, le World Justice Project a publié les indices 2017 des États de droit. Hong Kong s’est classé 4ème sur 113 pays et régions dans la rubrique « Ordre et sécurité ». Depuis son retour sous l’autorité de la Chine en 1997, le nombre d’homicides à Hong Kong a fortement diminué, passant de 102 en 1997 à 24 en 2017, moitié moins que dans les grandes villes d’Europe et d’Amérique, et parfois même à peine 10%. Il faut savoir

que la densité de population à Hong Kong est six fois supérieure à celle de Pékin. La population étrangère est à la fois importante et complexe, incluant de nombreuses nationalités et croyances religieuses. La variété des milieux sociaux est beaucoup plus importante que dans les villes continentales de Chine. Deuxième organisation de police moderne au monde après le Royaume-Uni et première organisation de police moderne en Asie, la police de Hong Kong maintient depuis longtemps un faible taux de criminalité et un taux élevé de détection de la criminalité. Elle a gagné la confiance totale ainsi qu’une haute estime des Hongkongais. 53


Société

L’HISTOIRE DE LA PASSION CHINOISE POUR LES CHATS Par Xi Le’a

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n 1560, le chat de l’Empereur Jiajing mourut. Dans la Cité impériale régnait une tension impalpable. Seuls les eunuques, de par leur sensibilité exceptionnelle, s’aperçurent qu’une anomalie venait de se produire. Tenant entre ses mains le corps inerte de Sourcils givrés, l’Empereur déclara, tout en retenant ses larmes, que les obsèques de son chat bien-aimé se dérouleraient conformément aux rites funéraires taoïstes et qu’elles donneraient lieu à une cérémonie d’hommage devant un autel spécial. « Votre majesté, un souverain clairvoyant ferait autrement », s’écrièrent les ministres tout en se mettant à genoux. L’Empereur leur jeta un coup d’œil, promena sa prunelle fauve sur la cour et annonça d’un ton solennel : « Que le chat soit enterré dans un cercueil d’or ». Par la suite, un « concours d’essais » particulier fut ordonné à l’attention des ministres, qui devaient écrire des éloges pour honorer le chat décédé, auquel son 54

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maître souhaitait un passage paisible au royaume des immortels. Cependant, cette demande sembla en quelque sorte trop exigeante pour la cour, car au bout d’un certain temps, aucun essai ne parvint à satisfaire pleinement le chagrin de l’Empereur. Ce ne fut qu’un peu plus tard qu’une eulogie extraordinaire put être appréciée par le souverain, ce dernier étant plus particulièrement impressionné par cette ligne : « Le lion s’est enfin transformé en dragon ». Ce bel écrit valut à son auteur Yuan Wei une ascension fulgurante sans précédent dans la hiérarchie administrative, d’un simple cadre du Ministère des Rites au vice-ministre de la Fonction publique avant qu’il ne fût nommé membre du Grand Conseil, et ce en un temps record. L’histoire qui vient d’être racontée n’est qu’un aperçu en miniature de la culture féline en Chine qui peut remonter à il y a deux mille ans. Au fil des siècles le rôle du chat vis-à-vis de

l’homme a évolué : il était d’abord le prédateur de la souris et d’autres rongeurs, ensuite il est devenu l’animal de compagnie préféré des lettrés, et de nos jours, certains humains les appellent même affectueusement « Maître Chat », comme si leurs amis félins avaient bien grimpé au sommet de la chaîne alimentaire.

DU PRÉDATEUR DES RONGEURS À L’ANIMAL DE COMPAGNIE PRÉFÉRÉ DES LETTRÉS Parmi les « esclaves des chats » tout au long de l’histoire chinoise, les lettrés de la Dynastie des Song (960-1279) vouent au chat une affection sans faille, qui se traduit par une richesse de poésie et de peinture consacrée à leur muse féline. Cet engouement pour les chats résulte notamment de l’essor économique marchande et du développement urbain sous la Dynastie des Song. Les conditions de vie matérielle s’étant améliorées, la population se mit à la recherche de la joie de vivre. Les chats, jusque-là perçus comme un animal des bas-fonds qui «


Société

Chat à la libellule, Li Di, Dynastie des Song du Sud

Jeux de chats, Anonyme, Dynastie des Song du Sud

chasse des rats dans les champs pour se nourrir », se voient alors attribuer une nouvelle identité, celle d’un seigneur « qui se couche contre la poitrine d’une belle et se régale de poisson et de viande » (La Culture du Chat de la Chine, Li Xiangtao), devenant une créature précieuse qui accompagne et amusent les dignitaires et les riches. Dans Chronique de Lin’an sous le règne de Xianchun, il est écrit : « Les gens de la capitale (Lin’an, capitale de la Dynastie des Song du Sud, Hangzhou à nos jours) élèvent des chats. La race à poils longs de couleur blanche, nommée Lionchat, ne sait pas capturer la souris mais est prisée pour sa beauté singulière ». Ledit Lion-chat est en fait le persan, rare et coûteux à l’époque, qui ne mange pas de rongeurs, ce qui oblige quiconque l’élève à « le nourrir uniquement avec du foie de porc cuit », une alimentation « qui lui permet d’avoir un pelage soyeux ». L’appréciation des chats va de pair avec l’apparition du marché de l’animal de com-

pagnie et d’accessoires (maisons, croquettes …), auquel s’ajoute toute une série de services dont le toilettage et la mise en beauté, presque aussi variés que de notre temps. Un tel amour des lettrés pour les chats n’a pas diminué sous la Dynastie des Ming (1368-1644). Cet animal a réussi à conquérir non seulement la cour - et oui la plupart des empereurs en sont esclaves -, mais aussi le peuple. Sous la Dynastie des Qing, les souverains mandchous préférant de loin les chiens de chasse, le statut du chat dans la Cité interdite s’est effondré, mais cela ne l’empêchait pas pour autant de continuer à se faire aimer dans les milieux populaires et par les lettrés et les savants. Sous le règne de Xianfeng (1851-1861) a même paru un ouvrage encyclopédique intitulé Monde félin. Dans l’ère moderne, la passion pour les chats chez les lettrés devient encore plus acharnée. À l’époque de la République de Chine, la liste des grands intel-

lectuels félinophiles est longue. On y compte, entre autres, Lao She, Feng Zikai, Xu Beihong, Xu Zhimo, Hu Shi, Yang Jiang, Qian Zhongshu, Lin Huiyin, Ji Yulin, Bing Xin … Lu Xun est peut-être le seul écrivain à déclarer ne pas s’intéresser aux chats. Pendant cette période, avec la multiplication de l’écriture féline, le chat n’est plus qu’un simple animal de compagnie, mais se voit attribuer au fur et à mesure une identité sémiotique. Depuis la dynastie des Han (206 av.J.-C.-220), où la domestication du chat a débuté en Chine, jusqu’à la fin de l’époque de la République de Chine, où le chat a su à son tour apprivoiser la plupart des intellectuels, deux millénaires se sont écoulés. Pourtant, ce « luxe » d’avoir un chat de compagnie était jusque-là réservé aux milieux favorisés, notamment aux érudits. Il faut attendre l’ère du Cloud pour que tous puissent « échanger » des câlins avec un chat et qu’une véritable catmania se répande en ligne comme dans la vie réelle. 55


Société

Loulou, un chat star sur les réseaux sociaux

BIENVENUE À L’ÈRE CLOUD DES CÂLINS FÉLINS Il y a des siècles, l’Empereur Jiajing ordonna que son chat fût enterré dans un cercueil d’or ; à notre époque, quelque 500 000 internautes ont exprimé spontanément leurs condoléances à Loulou, un chat vedette sur les réseaux sociaux chinois car d’innombrables mèmes faits de ses photos très expressives circulaient parmi des millions d’utilisateurs de Wechat. Le 14 octobre 2017, son avis de décès une fois paru en ligne a pris sa place parmi les publications les plus recherchées en temps réel. Le jour même, un demi-million de ses fans ont posté leurs condoléances sur Weibo en sa mémoire. Ce fait divers dévoile un phénomène assez récent connu sous le nom de « Cloud des câlins félins ». Il y a, comme l’explique Baidu Baike, encyclopédie sur Internet hébergée par le géant de moteur de recherche chinois Baidu, des chatophiles qui, par manque de moyens financiers, ou par contraintes liées au cadre de vie, ne peuvent pas loger ni nourrir un chat et qui finissent par regarder tous les 56

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À Beijing, à Meow Coffee cake, un café des chats, plusieurs minous s’alignent sur une table

jours des photos et des vidéos de chats sur des sites web, des forums ou en utilisant des applications mobiles. Cette habitude qu’ils ont prise est en fait une compensation du désir d’avoir un chat comme compagnon. Sur le site Zhihu, l’équivalent chinois de Quora, le sujet « Chats », suivi de plus de 330 000 utilisateurs, compte plus de 50 000 questions. Quant au sujet « Chiens », le nombre de followers n’atteint même pas le seuil de 200 000, avec moins de 40 000 questions publiées. Sur le site Tieba, un forum public mis à disposition par Baidu, le thème « Chats » rassemble 2,14 millions d’utilisateurs, environs deux fois plus grand que celui du thème « Chiens » (1,09 millions). C’est sur Weibo que l’écart le plus important en termes de disparité entre chats et chiens est constaté : les publications avec hashtag « chat » ont été lues plus de 1,1 milliard de fois, alors que celles portant sur le chien n’accumulent que 100 millions de lectures. En 2018, les fabricants d’aliments pour animaux domestiques sont tombés

sur une statistique intéressante : la consommation de nourriture des chiens a considérablement diminué tandis que celle des chats a augmenté. La raison n’est pas difficile à déduire. Du point de vue financier, les dépenses pour un chien sont presque trois fois supérieures à celles pour un chat. En ce qui concerne l’espace de vie, élever un chien requiert un appartement beaucoup plus grand voire même une maison pour que l’animal ne soit pas malheureux. En termes d’efforts à déployer, on doit promener son chien au moins une ou deux fois par jour. En bref, la raison de la différenciation de la consommation en volume des produits pour chats et pour chiens peut se résumer comme suit : pas d’argent, ni d’appartement, ni de temps.

UNE RELATION DE COMPAGNIE QUI NE COÛTE PAS CHER Selon les statistiques, parmi les Chinois ayant un ou plusieurs chats en leur compagnie, 38% sont des jeunes nés entre 1988 et 1993, 26% sont des salariés nés entre 1983 et 1987 et 20% sont des


Société

À Hangzhou, chef-lieu de la province du Zhejiang, un salon à chats qui héberge quelque 60 résidents est très prisé par les amoureux des chats

adultes d’âge mûr nés entre 1973 et 1983. J’ai un ami qui fait du marketing dans une société d’Internet. Il habite avec son chat tigré dans une colocation de 25 mètres carrés. Âgé de 28 ans, célibataire depuis deux ans, il subit une forte pression de la part de ses parents vivant dans sa ville natale lointaine, qui ne cessent de lui demander d’aller trouver une femme à épouser. À sa dernière rupture d’il y a deux ans, il a adopté un minou errant dans sa résidence. L’arrivée de cette petite machine à ronron dans sa vie lui a enfin permis d’« avoir le sentiment d’être en famille dans cette mégapole qu’est Shanghai », comblant un creux dans l’âme qu’il avait du mal à supporter. Avec le chat à ses côtés, il perd de plus en plus goût à la complexité des liens interpersonnels. En plus, selon ses calculs, quand il était en couple, prendre un dîner au restaurant coûtait au moins 300 yuans, ce qui équivaut à la dépense alimentaire mensuelle de son chat ; aller au cinéma avec sa copine, 120 yuans, soit 8 sachets de croquettes importées ; un voyage de deux jours, 3 000 yuans, somme qui lui permet-

trait largement d’acheter un autre chat. « Préfères-tu être en relation avec une femme ou avec un chat ? » se demande-til. Le choix est facile. Face à cette « addiction » croissante aux chats chez les jeunes, de nombreuses critiques se font entendre. Certains la considèrent comme un attachement déplacé, d’autres pensent qu’elle est représentative de la sous-culture de la jeunesse et qu’elle est un indice du recul de la culture mainstream chinoise, un signe de l’exaltation d’une culture individualiste. Cependant, ceux qui portent net un jugement défavorable sur cette culture du chat n’ont pas compris que cette addiction des jeunes chinois aux chats est essentiellement due à la structure démographique actuelle du pays. Alors pourquoi le chat ? Des études scientifiques, basée sur la théorie du Kindchenschema, le « schéma de bébé », proposé par le célèbre éthologue Konrad Lorenz, ont révélé que dès notre jeune âge, nous les humains avons un instinct à être sensible aux caractéristiques « mignonnes » d’un être vivant ou d’un objet,

avec un désir de le protéger et d’en prendre soin. Le chat, par excellence, fait penser à un nouveau-né, tout petit, tout rond, tout vulnérable, qui doit être protégé. Et pourquoi sommes-nous devenus bien volontiers les esclaves des chats ? À cette question, il existe une réponse pompeuse : les comportements et les traits de caractère du chat correspondent à des valeurs que recherchent les jeunes - indépendance et autonomie. En fin de compte, la compagnie d’un chat, que l’idée vous plaise ou non, est une compensation tant physique qu’émotionnelle à une relation interpersonnelle, et d’ailleurs elle ne coûte pas cher à des jeunes lambda de notre temps. Au fil des millénaires, l’évolution des chats domestiques, en tant que chasseurs de rongeurs, animaux de compagnie, puis aujourd’hui compagnons mignons les plus populaires, est étroitement liée au développement de la société et de sa structure démographique. Le chat est ancré dans la vie humaine, ce qui est sans doute la réussite du félin et le destin de l’homme. 57


Société

PETIT GUIDE : QUEL SAC PORTER AU TRAVAIL ? Par Zhichang Xintu

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ili, fraîchement arrivée dans l’entreprise, s’est fait plaisir en achetant un sac de luxe, un modèle également porté par une star, avec lequel elle est partie au travail. Lors de la pause déjeuner, sa supérieure le remarque : « Il est pas mal ton sac ! ». Lili, paniquée, répond : « Ah mais c’est un faux ! » Sa supérieure sourit : « C’est une belle imitation, on dirait un vrai, il est identique au mien. » Echec et mat. Ce n’est que plus tard qu’elle a compris cette règle tacite : en tant que femme, il ne faut absolument pas porter de sac plus cher que sa manager. Pire encore, avoir le même. Bien évidemment, un joli sac pratique sera votre meilleur ami au travail mais si vous portez le « mauvais » sac, il peut également vous mettre dans l’embarras.

TOUJOURS UN NIVEAU EN-DESSOUS Coco, 28 ans, jeune Pékinoise, directrice client le jour, écume les clubs la nuit. 58

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Le jour, elle part au travail, dans une tenue simple, avec à l’épaule l’emblématique BAOBAO d’Issey Miyake. Après avoir passé sa journée dans les conf calls et suivi de près les projets en cours, en fin de journée, alors que les bureaux se vident peu à peu, elle amorce sa transformation. Elle profite d’un moment d’inattention de ses collègues pour sortir le dernier sac Chanel de son tote bag et le poser sur le coin droit de son bureau. Le moment venu (en général après avoir réussi à appeler un taxi), elle file avec le Chanel à l’épaule. Pour elle, son Chanel est la clef qui lui ouvre les portes de la nuit. Le Miyake, quant à lui, est le moyen pour elle de témoigner à sa manager son respect et son statut de subordonnée. Coco estime qu’une simple employée, pour survivre à cette jungle, ne doit absolument pas chercher à dépasser ses supérieures dès lorsqu’il est question de sacs à main. Si votre manager porte du

Hermès et que vous-même avez un certain statut au sein de l’entreprise, vous pouvez avoir un Chanel. Si elle porte un Céline ou Delvaux, vous avez droit à un Prada ou un Gucci. SI elle porte du Vuitton, préférez un Tory Burch, un Rebecca Minkoff ou toute marque de même standing. « La mission principale, quand tu n’es qu’une simple employée, est de faire en sorte que tes managers voient de quoi tu es capable, et non pas ton sac de luxe. Si ton sac est cher, ta manager aura simplement l’impression que tu es vaine. Evidemment que c’est cliché mais il est difficile de faire changer les gens, il faut donc apprendre à éviter d’éventuels problèmes. Certaines managers prennent cela à cœur et vont te trouver difficile à gérer, voire trouver cela vexant. Si par hasard ta boss ne s’y connaît pas, il y aura toujours quelqu’un qui va le lui signaler. » En résumé, il existe une stricte hiérarchie du sac ; il est absolument prohibé de porter un plus joli sac que sa supé-


Société

Le rêve de nombreuses salariées : posséder un Birkin

rieure, sous peine de se retrouver dans le collimateur.

LE SAC, UN LAISSEZ-PASSER Dans certaines entreprises, la situation est complètement inverse à celle de Coco : porter un sac trop discret peut vous jouer des tours. Wendy, lorsqu’elle était en stage dans un grand groupe de mode, portait en elle de jolis rêves. Elle s’imaginait déjà entourée des dernières nouveautés de la saison de toutes les grandes maisons de luxe, dans des bureaux où un assistant arpenterait les couloirs avec un portant géant de vêtements. Sur les bureaux de ses collègues, les derniers modèles de sacs. Et les collègues, toutes plus intelligentes et plus sapées les unes que les autres. Tout ce qu’elle avait imaginé était finalement assez proche de la réalité mais elle est tout de même un peu tombée des nues. Nouvelle recrue, Wendy, partit du principe de ne pas porter un sac plus tape-à-l’œil que ses seniors, et arriva

avec son sac habituel : le Pliage en taille M. Mais arrivée au bureau, elle s’est vide rendue compte que tout le monde avait le même. Et oui. Dans certaines entreprises, le Pliage de Longchamp est le sac de prédilection pour y mettre ses chaussures. Wendy ne l’a vraiment compris que plus tard : « Comme il est à la fois très grand et très léger, il est pratique pour emporter avec soi vêtements et chaussures. Si on doit enchaîner les événements dans la journée, quasiment tout le monde a un Longchamp au bras. Mais pour les événements plus formels, personne ne va l’utiliser. On va préférer un sac plus adapté pour l’occasion, en général un sac de la marque qui organise l’événement. » Un sac de marque est à la fois votre carte de visite et un symbole de votre statut dans l’entreprise.

TOUT EST UNE QUESTION DE STYLE DE L’ENTREPRISE Il y a quelques mois, FiFi est arrivée à

son premier jour de stage avec le grand Twisted Cabas de Céline à l’épaule. Pour elle, que ce soit par sa marque ou le modèle, ce sac témoigne d’une certaine élégance et d’un certain goût. Néanmoins, une fois qu’elle a commencé à mieux connaître ses collègues, sa responsable lui a dit en aparté qu’elle avait eu une mauvaise première impression d’elle. En cause : le sac, trop tape-à-l’œil, qui lui a fait penser que FiFi était forcément une fille incompétente. Après réflexion, FiFi en a conclu deux choses : premièrement, en tant que stagiaire, elle est au plus bas échelon de l’entreprise. Même si l’image de la marque Céline est associée à la discrétion, le prix de son sac reste relativement élevé, dans les 20 000 yuans. Si elle avait le Trio ce jour-là, dont le prix est plus modeste, il n’y aurait pas eu de problème. Deuxièmement, elle n’a pas saisi l’esprit de cette entreprise. Bien qu’elle ait intégré une équipe de production de contenu de mode, l’entreprise a toute son 59


Société Grands et pratiques, les sacs Longchamp sont souvent utilisés pour y mettre chaussures et vêtements, mais ne sont guère prisés pour des événements plus formels

activité en ligne : tous les employés sont plutôt adeptes d’un style plus pragmatique, même ceux qui travaillent dans l’équipe mode. Cumulant plusieurs casquettes, certaines personnes préfèrent les tote bags, d’autres les marques de designers ; la tendance est plutôt à une mode décontractée agrémentée d’une touche ludique.

CERTAINES MANAGERS NE S’EN SOUCIENT VRAIMENT PAS

Il semblerait que les sacs Coach soient un choix prudent et sûr

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Malgré tous ces exemples, certaines managers ne s’en soucient absolument pas. Cici, qui travaille dans une multinationale, avait rapporté d’un voyage à Paris le sac Nano de Balenciaga au retour de ses vacances. A l’heure du déjeuner, lorsque sa supérieure remarque son sac, celle-ci s’enthousiasme : « Ah ! Mais moi aussi je l’ai ! ». Le lendemain, elle arrivait au bureau avec le même modèle mais d’une couleur différente. Les collègues étaient même admiratifs et ont voulu voir les sacs de plus près. D’après ce qu’elle a pu observer, d’autres managers de son entreprise n’accordent pas non plus d’attention aux marques. Adeptes d’un style vestimentaire décontracté à l’américaine, elles sont vêtues de simples teeshirts et de jeans, avec des DocMarten’s aux pieds et ne se soucient que des projets sur lesquels elles travaillent. Peu importe la marque des sacs de leurs subordonnées, l’essentiel est que le travail soit fait. Alors, quel sac porter ? La recette est simple : travailler dur et ne pas rechigner à faire des heures supplémentaires pour que votre manager puisse gagner plus et finisse par avoir les moyens d’acheter un Hermès. Une fois qu’elle sera au sommet de la pyramide, vous aurez l’embarras du choix !


Concours

LA FINALE DE LA SECTION EUROPE DU CONCOURS INTERNATIONAL D’INNOVATION ET D’ENTREPRENEURIAT DU E-COMMERCE « ZHIJIANG STARTUPEUR » 2019 S’EST ACHEVÉE AVEC SUCCÈS

L

e 14 mai 2019, a eu lieu au Centre culturel de la Chine, à Paris, la Finale de la section Europe du Concours international d’innovation et d’entrepreneuriat du e-commerce « Zhijiang Startupeur » 2019. Après une compétition acharnée, l’équipe française Uptale (avec un projet portant sur la réalité virtuelle) a remporté le premier prix lui donnant ainsi un accès direct à la Finale internationale qui aura lieu en novembre prochain en Zhejiang en Chine, le transport, la nourriture et l’hébergement étant pris en charge par l’organisateur. Le lauréat de la Finale internationale, quant à lui, sera récompensé de 50 000 yuans et bénéficiera des avantages financiers et politiques offerts par la province du Zhejiang.

Par Ya Xin Le projet ukrainien, portant sur un dispositif médical d’assistance à la mobilité des personnes handicapées, et le projet britannique/azerbaïdjanais, portant sur l’apprentissage rapide du braille, ont remporté les 2e prix avec billets d’avion aller-retour Paris-Shanghai offerts par l’association Développement France-Chine. Le Concours international d’innovation et d’entrepreneuriat du e-commerce « Zhijiang Startupeur » 2019 est porté par le Département du Commerce de la province du Zhejiang en partenariat avec les départements des Sciences et Technologies, de l’Education, de la Communication et des Finances de la province du Zhejiang, et opéré par le Centre de promotion du e-commerce de la province du Zhejiang. La section Europe du concours « Zhijiang Startupeur » est orga-

nisée par l’association Développement France-Chine et le magazine Vision Chine. Le concours a reçu au total plus de 200 projets d’innovation et d’entrepreneuriat en provenance d’une dizaine de pays européens, notamment de la France, de la Grande-Bretagne, de l’Allemagne, des Pays-Bas, de l’Italie, de la Belgique, du Danemark, de la Biélorussie, de la Macédoine, de la Slovénie et de l’Ukraine. Les champs couverts par le concours comprennent, entre autres, la nouvelle économie, en particulier le e-commerce, l’intelligence artificielle, l’internet, l’internet des objets, la chaîne d’approvisionnement, la fabrication haut de gamme, l’industrie créative et culturelle, la science de la vie et la santé.

Premier prix : Uptale Pays : France

Deuxième prix (1) : UniExo Pays : Ukraine

Deuxième prix (2) : Braille Teach Pays : Grande-Bretagne/Azerbaïdjan

Porteur : David Ristagno Domaine : RV (Réalité Virtuelle) Description sommaire : Uptale applique la réalité virtuelle dans le processus de production industrielle. Le port d’un casque de RV permet à l’employé d’observer son lieu de travail à 180° ou 360°. Avec l’assistance des services du Cloud Cognitif, l’employé obtient, grâce à son casque de RV, davantage de données et d’information sur son lieu de travail afin d’optimiser son jugement et sa manipulation.

Porteur : Antony Golovachenko Domaine : dispositif intelligent d’assistance physique réservé aux personnes handicapées Description sommaire : Un grand nombre de personnes handicapées ne peut pas s’offrir d’exosquelettes à cause de leur prix exorbitant, tandis que les dispositifs traditionnels ne sont pas faciles à utiliser. L’exosquelette développé par UniExo aide les personnes handicapées dans le processus de réadaptation autonome au moyen d’algorithmes de machine learning tout en détectant les mouvements du corps humain.

Porteur : Rashid Aliyev ; présentatrice : Zarifa Mirzoyeva Domaine : apprentissage rapide du braille Description sommaire : Rendant l’apprentissage ludique, le dispositif Braille Teach offre un environnement multilinguistique interactif et permet à la famille voire aux amis des personnes aveugles d’apprendre rapidement l’alphabet braille. Braille Teach propose un prix abordable dont l’objectif est de ne pas dépasser 60 dollars par unité.

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Forum

FORUM INTERNATIONAL DES FEMMES LEADERS :

POUR LA COOPERATION ET LE DEVELOPPEMENT La première édition du Forum International des Femmes Leaders pour la Coopération et le Développement s’est tenue le 5 avril 2019 à l’Assemblée Nationale avec succès. Ce Forum, dédié à des femmes de tous horizons, reconnues pour leur combat, leur dynamisme et leur génie irréfutable, a pour objectif de transcender tous les clivages de religion, d’origine sociale et ethnique pour réunir le public autour de l’essentiel, c’est-àdire la promotion de la femme, de ses droits et de ses initiatives. Le Forum a réuni plus de deux cents personnalités et de participants venant de plusieurs pays différents. Parmi eux, la première dame du Niger, Présidente de la

fondation Guri-vie meilleure, Mme Aissata Issoufou MAHAMADOU; La Ministre de la Famille, de la Solidarité, de l’Egalité et du Développement social du Royaume du Maroc, Mme BASSIMA EL HAKKAOUI; Plusieurs ambassadeurs en France; Mme Michèle Cotta, journaliste et écrivain française; Mme Akimine REIKO, PDG du groupe Japonais, MH Group; Mme Marie-Chantal KANINDA, Directrice Générale du Conseil Mondial du Diamant; Mme Yang ZHANG, Directrice associée du cabinet Cibola partners; Mme Chantal Thomass, Créatrice de Mode; Mme Marlène NGOYI, Directrice Générale de BGFI BANK ou Mme Borina Andrieu, Directrice Générale de Wilmotte Architects.

Les thèmes abordés sont : Femmes, principes d’Egalité et Politique du genre; Femmes, Environnement et Développement; Femmes, Entrepreneuriat & Leadership. Le Forum a été suivi d’une soirée gala de clôture au Cercle de l’Union Interalliée sur le thème de la coopération Nord-Sud et SudSud. Plusieurs invités ont apporté leur témoignage pendant la soirée. Parmi les invités : Mme Anne Gravoin, Violoniste ; Mme Gai Xu, Fondatrice de CCP Continent Chine Partners et de l’association Art du Siècle ; Mme Rolande Djombo, directrice générale de l’association Un Euro Pour l’Afrique ; Mme Sylvette Dionisi, Fondatrice de l’association Res Femina.

Les discours des organisateurs lors de la conférence Discours de Mme Rolande Djombo, directrice générale de l’association Un Euro Pour l’Afrique

Salle Colbert de la conférence à l’assemblée Nationale

Une soirée gala

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VISION CHINE • Mai 2019

Soirée gala au Cercle de l’Union Interalliée


Essai

MON CHEZ MOI EST LÀ OÙ L’IA SE TROUVE Le plus gros problème auquel vous êtes confronté lors de la recherche d’un nouveau logement qui vous plaît vraiment, c’est qu’une fois trouvé, vous avez soudainement beaucoup à perdre. À l’approche de la semaine des congés du festival de Printemps, je me faisais un sang d’encre à cause du risque de cambriolage et pour la garde de mes chiens, un gros malamute d’Alaska et un petit toutou du coin. Un de mes voisins m’avait pourtant promis de s’en occuper en mon absence mais j’avais un mauvais pressentiment. J’ai donc décidé de changer la serrure de ma porte d’entrée et d’investir dans une maison intelligente. C’est ainsi que tous les équipements de ma maison, du frigo à la sonnette se sont retrouvés interconnectés. Désormais, les lumières s’allument et s’éteignent automatiquement, changent graduellement de couleurs en fonction de mon humeur. Chaque fois qu’il y a un mouvement dans la cour, des alertes accompagnées de clips vidéo apparaissent sur l’écran de mon téléphone portable. Je ne sais pas si je donne l’impression d’être dans le célèbre dessin animé américain futuriste des années 50 Les Jetsons, ou bien plutôt dans le film Terminator, dans lequel les machines intelligentes dominent le monde. Néanmoins, chose notable, ayant été le premier de mon quartier à posséder un modem analogique, je souhaitais garder de l’importance aux yeux des autres et ce, malgré le fait que j’approche de ma 5ème décennie et que je ne me rendais pas vraiment compte dans quoi j’étais en train de mettre les pieds : l’internet des objets, l’intelligence artificielle, les métadonnées, le durable, l’organique, le non-binaire. Ma maison intelligente serait tout ça, et bien plus encore. Le premier défi à relever, c’est le choix du standard. Les solutions disponibles aux États-Unis sont proposées par Google, Amazon et Apple mais elles ne sont pas vraiment adaptées à la Chine. Le système le plus complet et le plus abordable a été conçu par Xiaomi, l’entreprise chinoise d’électronique. Il est accessible au tiers du prix de ses homologues occidentaux. Il n’y a presque pas de manuels téléchargeables, disponibles en anglais, pour comprendre le fonctionnement de ce système mais j’ai quand même décidé de lui donner une chance. Si ça marche, j’aurais économisé un bras. Les deux douzaines d’articles que j’ai commandés ont été livrés dans des emballages blancs similaires à ceux d’Apple. Toutefois, la similitude s’arrête là car alors qu’Apple se positionne comme une marque de luxe et propose un certain nombre de services, Xiaomi s’est fait un nom en évitant de financer de coûteuses stratégies marketing et en vendant exclusivement sur la toile. Ce qui se traduit par des prix bas mais aussi par l’absence de service client. Les magasins officiels en ligne de Xiaomi offrent des informations en chinois parfois confuses et contradictoires, et demander des renseignements à leurs agents, s’avère le plus souvent inutile. Bien heureusement, l’application Xiaomi en anglais est facile d’utilisation. J’ai donc rapidement pu installer mes luminaires intelligents, mon système de sécurité, mon alarme incendie et des haut-parleurs intelligents. Comme le système vous parle en chinois, vous devez avoir un minimum de fluidité d’expression. Un petit dispositif en forme de bulle qui se branche à une prise électrique permet de contrôler l’ensemble du système. Elle sert également d’alarme, de lumière la nuit, et de radio, mais seulement en chinois. J’ai opté

ILLUSTRATION de LIU XIAOCHAO

Par Chris Hawke pour la chaîne des chansons d’amour me permettant ainsi d’écouter en boucle des ballades interprétées par de vieilles célébrités de films d’action hongkongais. Des petits détecteurs de mouvements à batteries qui enclenchent les lumières intelligentes peuvent être répartis aux quatre coins de la pièce ou encore à l’extérieur, devant la porte principale. De minuscules détecteurs installés au niveau des portes peuvent vous envoyer des alertes à chaque fois qu’une personne entre ou sort, et des caméras sont également branchées sur les prises murales. Tous ces appareils disposent de micros et de haut-parleurs. Vous pouvez donc écouter et parler avec toute personne ou animal domestique présent à votre domicile à travers ce système. Pour la modique somme de quelques dollars par mois, vous avez la possibilité de relier chacune de vos caméras au cloud, permettant ainsi d’enregistrer automatiquement tous les moindres faits et gestes qui ont lieu à votre domicile. Les images sont de bonne qualité, même dans l’obscurité, et vous pouvez recevoir une alerte à chaque mouvement. Les haut-parleurs intelligents vous offrent un contrôle vocal de tout le système, vous faisant même parfois des blagues et effectuant des recherches sur internet si vous parlez chinois. Pendant les deux premiers jours du festival de Printemps, j’ai beaucoup apprécié de pouvoir regarder ma propre émission de téléréalité à domicile mais j’ai aussi rapidement été pris de panique en constatant que mon chien hurlait à la mort tous les soirs. Le troisième jour, je n’y prêtais finalement plus aucune attention. Ce jour-là, ma nouvelle serrure de porte s’est coincée après que mon voisin soit passé pour nourrir mes chiens qui, du coup, en ont profité pour s’échapper. Mon malamute aurait, soi-disant, mordu un vieil homme, mais ne disposant pas lui-même d’une maison intelligente équipée de caméras, je ne pouvais pas en être certain. Je me suis également rendu compte que la femme qui m’avait fait la promesse de sortir mes chiens tous les jours, en avait fait sauter quelques-uns. Le plus ironique dans cette histoire, c’est d’avoir permis à mes chiens de s’enfuir en décidant de changer de serrure. Je sais bien que la même ironie devrait frapper d’autres maisons intelligentes, notre quête d’être les rois de nos châteaux va nous conduire à une perte d’intimité évidente. Je sais aussi que mon épouse peut désormais m’espionner à tout moment, y compris au moment où j’écris ces mots. Ceux d’entre vous qui êtes mariés comprendront qu’une telle attention peut finalement être flatteuse. C’est le revers de la médaille de cette technologie qui m’offre la possibilité de suivre les moindres mouvements de mes chiens et chats, de pratiquer mon chinois sur mes hautparleurs intelligents, et d’écouter un flot ininterrompu de chansons d’amour de Jackie Chan.

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Le Mot Chinois à la Mode Banzhuan FAIRE UN TRAVAIL FASTIDIEUX

Les vacances du festival de Printemps chinois marquent la période pendant laquelle ont lieu les plus forts mouvements migratoires dans le pays. Des millions d’individus résidant dans les grandes villes embarquent à bord des trains, des avions et des bus à destination de leurs contrées natales pour des réunions familiales tant attendues. À bord d’un train transnational parti de Canton, dans le sud de la Chine, pour se rendre à Harbin dans la province du Heilongjiang qui se trouve dans le nord-est, un reporter de Vision Chine a réalisé l’interview d’un homme qui déclare avoir quitté sa terre d’origine il y a de cela 7 ans pour travailler dans une grande ville. Son fils n’était alors âgé que de 3 ans. Quand on lui demande les raisons de son départ, il explique qu’il a dû faire

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VISION CHINE • Mai 2019

un choix difficile entre avoir un poste bien payé et le bonheur de rester auprès de sa famille. « Je ne peux pas soulever des briques si mes bras portent déjà mon fils », affirme-t-il. « Les briques », c’est comme ça qu’il fait référence à son travail. Cela vient d’une nouvelle expression chinoise « banzhuan », qui signifie littéralement « soulever des briques ». Le terme a d’abord été utilisé pour évoquer le travail sur les chantiers. Aujourd’hui, il est de plus en plus employé pour décrire tout « travail éreintant et de bas niveau » réalisé au service d’une entreprise. L’expression, que l’on retrouve dans le vocabulaire des utilisateurs des réseaux sociaux en tant que forme d’autodépréciation, sert de comparaison entre leur travail, qui est au bas

de l’échelle, et le fait de « soulever des briques » sur un chantier. Le mot s’est rapidement répandu dans tous les secteurs d’activités auprès des employés précaires qui troquent leurs rêves pour la dure réalité d’un travail difficile mais nécessaire pour survivre. Le passager interviewé pense que si il devait renoncer à son banzhuan dans une grande ville, il serait alors obligé de travailler à un poste encore moins bien rémunéré dans sa contrée d’origine, ce qui ne lui permettrait plus de subvenir aux besoins de sa famille. À mesure que les écarts de salaires se creusent en Chine, de plus en plus de gens voient leurs rêves s’éloigner. « Réveilles-toi ! C’est l’heure de banzhuan » est une phrase commune, utilisée pour refroidir les rêves surréalistes de beaucoup.


La Parole

LE MARCHÉ EST UNE GRANDE SALLE DE CLASSE Professionnel chevronné des médias,

Par Kuang Haiyan auteur d’un fameux recueil de commentaires sur des thèmes différents

Ces dernières années, l’équipe chinoise

pour une grand-mère, à 3 yuans pour une jeune

sons. » Dans son récit de voyage en Chine,

jusqu’alors couverte de médailles d’or dans dif-

maman, et à 4 ou 5 yuans pour une femme un peu

Bambou et sciure, le sinologue japonais Aoki Ma-

férentes compétitions internationales de mathé-

maquillée et bien habillée ».

saru a tout simplement qualifié le Pékin du début

matiques n’apparaît plus dans la liste des ga-

Le charme du marché, « l’immortel littéraire

de la période de la République de Chine (1912-

gnants et fait donc l’objet d’innombrables

» Wang Zengqi le ressentait aussi très fortement.

1949, ndlr), de « capitale de la musique » : « Alors

critiques. On peut cependant entendre des voix

« Quand j’arrive dans un nouvel endroit, au lieu

que je faisais la grasse matinée, entre mon oreille

plus lucides, parmi lesquelles celle de Ge

d’aller dans les magasins, les librairies, je préfère

et mon oreiller, le bruit du roulement de la char-

Jianxiong, professeur à l’université Fudan. Il

aller au marché, voir la volaille piaffante, les lé-

rette transportant l’eau s’infiltrait, plus agréable

n’hésite pas à critiquer les cours de préparation

gumes verts et les fruits d’une fraîcheur extraor-

que le son du violon de mon freluquet de voisin ;

spécifique à ces compétitions de mathématiques

dinaire, des piments d’un rouge flamboyant.

le cri du coiffeur ambulant faisait écho à celui de

: « des parents se plaignent du coût de l’éduca-

Bouillonnant et bousculant, le marché me pro-

l’aiguiseur de couteaux qui valait bien mieux que

tion de leur enfant mais, en réalité, le système

cure une joie de vivre ». Quant à Gu Long, écri-

le son du piano d’une femme à la mode ; le tail-

éducatif en lui-même n’est pas si cher. Ce qui

vain de récits d’aventures et d’arts martiaux, il

leur secouait son petit tambour rua-lang, rua-

leur coûte beaucoup d’argent, ce sont tous ces

est encore plus catégorique : « Si une personne

lang comme dans le morceau de musique tradi-

cours payés à leur enfant par vulgaire suivisme ».

se trouve dans une situation sans issue et veut se

tionnel La Pluie battant le plantain ; le vendeur

Je suis tout à fait d’accord avec le Professeur

donner la mort, qu’elle aille faire un tour au mar-

de charbon tapait sur son tambour pu-tong, pu-

Ge. Ma fille est à la maternelle et dans le groupe

ché ». Lieu d’achat de nourritures pour la cui-

tong plus retentissant que les tambours d’un

Wechat des parents d’élèves de son école, j’ai déjà

sine, le marché peut ranimer un cœur désespéré,

Opéra de Pékin ; tandis que le son envoutant de

senti monter un engouement de plus en plus fort

lui rendre son enthousiasme. C’est la psycholo-

la flûte du voyant me massait avec douceur ; le

pour les activités périscolaires. Cours de dessin,

gie du marché.

petit tambour du récupérateur de vieux objets

de danse, de musique, pourquoi pas ! Après tout,

Si vous avez déjà admiré la peinture de Qi

jouait une mélodie de clown. Tous ces cris évo-

les parents ne sont pas forcément des spécia-

Baishi, vous avez certainement été captivé par le

quaient les rôles de l’Opéra de Pékin, vieux ou

listes de tous ces domaines. Mais un cours d’élo-

tableau Légume vert et piments rouges. Pour-

jeunes, tantôt rapides, tantôt lents. ‘ Vieux pa-

quence « de haute qualité » ? Quoi ?? La semaine

quoi les piments rouges sont-ils d’une fraîcheur

piers contre des allumettes !’, le cri du récupéra-

dernière, j’ai fini par me lâcher dans le groupe : «

tellement plus séduisante que ceux du marché ?

teur de vieux journaux et de papiers, ressemblait

ce cours d’éloquence, ce n’est que de l’escroque-

Selon l’artiste Xu Bing, « Quand Qi Baishi a com-

aux lamentations de ces rôles de vieilles femmes

rie ! Autant emmener régulièrement son enfant

mencé à décliner, il s’est énormément attaché à

de l’Opéra de Pékin. En pleine nuit, les cris des

au marché ».

la vie qu’il craignait de perdre. Toutes ces choses

vendeurs de petits pains à la vapeur émouvaient

Je n’ai pas dit de bêtises sur le plan pédago-

avec lesquelles il avait vécu, et qui avaient une

les plus gloutons d’entre nous ». Aujourd’hui,

gique, il y a un dicton dans ma ville natale qui dit

âme, devenaient peu à peu très précieuses. Elles

dans le marché de mon quartier, un marchand

ceci : « si tu n’es pas doué dans les études, va

étaient aussi importantes les unes que les autres

de mort-aux-rats répète sans fin dans son haut-

faire un stage au marché. » Cela signifie que le

et étaient dignes de respect et de gratitude. Dans

parleur : « En une minute, six secondes, tous les

marché peut enrichir l’expérience, chasser la ti-

ses dernières peintures comme Légume vert et

rats sont empoisonnés, même le Samu n’y peut

midité et développer l’éloquence.

piments rouges, Qi Baishi fait un clin d’œil à la

rien !» Mort de rire.

J’ai vu une scène intéressante en passant par

fraîcheur de la vie qu’il ne voulait pas laisser der-

On connait tous la science économique du

le marché avec mon enfant, à la sortie de l’école.

rière lui. Il aurait voulu partir sur ce clin d’œil té-

marché : « quand on voit des groupes de dames

Une dame qui devait avoir dans les soixante-dix

moin de son interprétation de la vie. C’est

retraitées discuter de la Bourse au marché alors

ans demandait à un marchand d’une soixantaine

au-delà de la technique. » Les piments, nous les

qu’elles sont censées faire les courses pour le dî-

d’années le prix d’une botte de légumes. Le mar-

achetons au marché tandis que Qi Baishi les

ner, on peut être certain que le cours des actions

chand a répondu « deux yuans ». La vieille dame a

cultivait dans son jardin. Les sentiments ne sont

atteint des sommets. » À Taïwan, un blog intitulé

bien observé les légumes et a secoué la tête avec

pas les mêmes. C’est « l’art du marché ».

« Politologie du marché » a été monté par des

dédain : « Ils sont trop vieux ». Contrairement à

On trouvera aussi des cours de musique au

étudiants en master et en doctorat ainsi que par

l’image conventionnelle du gentil petit vieux que

marché. À la fin de la dynastie Qing, un certain Ju

des chercheurs en sciences politiques, avec pour

l’on a tous en tête, le commerçant a tout de suite

Nong avait écrit un livre intitulé Vente à la criée à

objectif de transformer les principes abstraits de

rétorqué : « Comment ça vieux ? Ils sont moins

Pékin qui décrivait les diverses façons de crier

la démocratie et de la justice en des questions

vieux que toi ! » J’ai raconté l’anecdote dans le

des petits marchands. L’auteur précisait que ces

publiques compréhensibles par les mamies du

groupe des parents d’élèves et l’un d’eux a fait ce

cris « révélaient l’origine géographique du mar-

marché. Ce mode de vulgarisation des connais-

commentaire : « les vieux commerçants sont les

chand, son assiduité au travail, ses us et cou-

sances scientifiques s’avère tout à fait adapté à la

pires ! Les légumes peuvent être à 2 yuans la livre

tumes, et qu’ils pouvaient varier selon les sai-

réalité sociale.

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Exposition

LE DESIGN VU PAR LA CHINE

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VISION CHINE • Mai 2019


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