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ENQUÊTE INTELLECTUELLE

manger avec eux, je la trouve insupportable. On est traités un peu comme des valets admis à leur table pour distraire ces messieurs et leur livrer sur un plateau le Reader’s Digest du moment », peste Bernard Lahire. Au moins, depuis les attentats djihadistes de 2015, les choses sont dites. « J’en ai assez de ceux qui cherchent en permanence des excuses ou des explications culturelles ou sociologiques à ce qui s’est passé », a ainsi déclaré Manuel Valls au Sénat, au lendemain des événements qui ont ensanglanté la capitale. Question de génération ? «  J’ai connu des hommes politiques qui avaient un intérêt intellectuel. Je me souviens par exemple de Michel Rocard qui, du temps où il était premier ministre, organisait des week-ends avec des chercheurs  comme Françoise Héritier, Étienne Klein ou Michel Callon », rappelle le démographe Hervé Le Bras. Au contraire, François Hollande traîne une réputation de technocrate sans aucune passion pour la pensée depuis qu’à la fin des années 1990, tout juste arrivé à la tête du Parti socialiste, il a décidé d’en finir avec le “Groupe des experts du PS”. Destiné à assurer la liaison entre le monde politique et la recherche scientifique, cet organe présidé par Claude Allègre dans les années 1980 avait été relancé par Michel Rocard en 1993. « À l’époque, il y avait des exposés très ouverts, y compris rue de Solferino. Mais François Hollande est arrivé, et huit jours après il a fermé le groupe. C‘était un signe très clair que ce domaine ne l’intéressait pas.  Il considère qu’un chercheur, ça ne rapporte que des ennuis », estime Hervé Le Bras qui souligne par ailleurs que « l’entourage du président ne compte aucun scientifique ». Mais au-delà du tempérament des personnes, cette dérive anti-intellectualiste tient d’abord à l’évolution de la formation des élites politiques. Dans les années 1970, le Parti socialiste accueillait encore des profils littéraires sensibilisés aux grands auteurs. «  La culture moyenne du PS s’est considérablement éloignée de la recherche et de l’université en général. Ce parti est désormais mu par une culture plus politicienne, plus technicienne, plus gestionnaire  », résume le sociologue Yves Sintomer. Résultat, « à l’échelle européenne, les partis sont de moins en moins des partis d’idées, explique-t-il. À l’exception de

deux nouveaux venus, Podemos, en Espagne, et Syriza, en Grèce, qui constituent des contre-exemples, avec un poids fort des universitaires en leur sein ». LE CHERCHEUR, NOUVEAU RÉSISTANT

Dans son dernier essai, l’historien israélien Shlomo Sand, fervent admirateur de Zola, Sartre et Camus, prédit « la fin de l’intellectuel français ». Mais déjà, la relève pourrait bien être assurée par une autre figure moins flamboyante et plus habituée aux enceintes préservées des laboratoires qu’aux plateaux télévisés : le chercheur. Face au mépris que lui témoigne la gauche de gouvernement, ce dernier semble en effet bien décidé à sortir de l’ombre. Sans se prévaloir d’un savoir universel. Héritier de l’intellectuel spécifique décrit par Michel Foucault, il intervient sur la base de ses domaines de compétence, de ses enquêtes et autres travaux, déployant ces temps-ci une résistance multiforme qui reconfigure son rôle dans l’espace public. Les réactions politiques aux événements récents « doivent nous faire rompre avec une conception que la plupart de nous avaient fait leur : la neutralité axiologique. Cette position n’est plus satisfaisante. Nous avons plus que jamais le devoir de nous exprimer et de clamer ce que nous savons », affirme ainsi Dominique Méda. Le cap idéologique franchi par le Parti socialiste, conjugué au mépris que certains de ses plus hauts représentants témoignent au monde universitaire, a achevé de convertir les plus réticents à l’égard du mélange des genres. « Je n’ai jamais adhéré à aucun parti, je pense que les chercheurs en sciences sociales n’y ont pas trop intérêt », avance Bernard Lahire. Sauf qu’aujourd’hui, les cartes sont rebattues : «  Il m’arrive de plus en plus souvent de dire que je me sens en état de résistance, je ne sais pas quand ça a commencé, c’est comme si une goutte d’eau avait fait déborder le vase. » Et de s’interroger : « À partir de quel moment commence-t-on à trouver insupportable qu’au nom de la gauche, certains hommes politiques prennent des mesures de droite, voire d’extrême droite ? » Il est donc des époques où les savants ne peuvent faire autrement que de se réconcilier avec l’engagement. ■ marion rousset

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Trimestriel Printemps 2016  

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