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Pragmatique, la sociologue Dominique Méda, également signataire, estime quant à elle que cet appel manifeste « une grande crainte que la gauche ne soit pas présente au second tour de l’élection présidentielle  et un souhait que la gauche et les écologistes puissent se ressaisir et relégitimer un nouveau programme ». Et de projeter des attentes liées à son domaine de spécialité : « Ce texte exprime certainement aussi le souhait que des comptes soient rendus. Pourquoi est-ce une politique aussi en contradiction avec les engagements pris qui a été menée ? Pourquoi n’y a-t-il eu aucune tentative de réorientation de l’Union européenne, pourquoi ce déchaînement contre le Code du travail ? » C’est d’ailleurs ce dernier acte qui a achevé de l’écœurer : « On pensait avoir touché le fond avec la déchéance de nationalité, mais depuis, il y a eu le projet de loi de la ministre du Travail, dont la droite rêvait mais qu’elle n’avait pas osé faire, et qui est fondé sur un diagnostic complètement faux. » CONFORTER LES GOUVERNANTS, PAS LES CONTRARIER

Mais si le divorce est consommé, c’est aussi qu’en face, certains politiques au pouvoir ne cachent plus leur mépris pour les chercheurs… qui ne vont pas dans leur sens. Certes, les ministres en invitent à déjeuner, ils leur confient des missions ou des rapports, leur proposent de participer à des consultations. Les frontières sont ainsi devenues poreuses, au point qu’il arrive très souvent qu’un universitaire mette ses compétences au service du pouvoir. C’est le cas, par exemple, de l’historien Christophe Prochasson, nommé conseiller “éducation” du président de la République en septembre 2015, qui a organisé le 29 mars un déjeuner avec François Hollande sur la “culture de l’excuse”. Autour de la table, une brochette de sociologues : JeanLouis Fabiani, ancien directeur d’études à l’EHESS – qui compte parmi ses bêtes noires Éric Fassin ou Stéphane Beaud – assis aux côtés de Gérald Bronner, Gérôme Truc, Irène Théry, Philippe Coulangeon et Christine Détrez. « Les politiques passent leur temps à recourir aux conseils d’experts payés et recrutés par eux, qui leur donnent une

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« L’entourage du président ne compte aucun scientifique. François Hollande considère qu’un chercheur, ça ne rapporte que des ennuis. » Hervé Le Bras, démographe parole qu’ils ont envie d’entendre… Ils ont ainsi pris l’habitude de ne pas être contestés. Ce ne sont pas n’importe quel sociologue, philosophe ou historien qui déplaisent aujourd’hui à Manuel Valls, notamment. Ce sont ceux qui ne sont pas en phase avec la politique qu’il mène, ou qui apportent une démonstration antinomique avec son analyse du réel. Sur l’islam, par exemple, Alain Bauer [professeur de criminologie et consultant en sécurité] est le seul et unique expert qu’il écoute, précise l’historien Pascal Blanchard. Avec lui, la pensée n’est plus là pour décoder le réel mais pour justifier ses présupposés. » « Ce n’est pas que les politiques ne veulent rien expliquer, mais plutôt qu’ils refusent toute autre explication que la leur – en l’occurrence, un ennemi qui en voudrait au mode de vie français, à la démocratie, à la civilisation, à la laïcité  », abonde Bernard Lahire qui s’est laissé prendre une seule fois au jeu du déjeuner. C’était en 1999. Le sociologue accepte l’invitation de la ministre de l’Enseignement Ségolène Royal, alors conseillée par Sophie Bouchet-Petersen – « une femme formidable ». Et il tombe de haut : au chercheur qui remet en cause la pertinence de « la question de l’illettrisme », elle répond que les responsables politiques ne peuvent pas changer des catégories déjà définies. L’ABANDON DES IDÉES

Quelques années plus tard, le collectif Cette France-là, composé de chercheurs et de journalistes, se heurtera aux mêmes difficultés lorsqu’il tentera d’alerter sur la constitution de l’immigration en “problème”. « Cette habitude des hommes politiques de nous convoquer pour

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Trimestriel Printemps 2016  

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