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LE DOSSIER

« En réalité, on passe d’un système capitaliste à un système féodal, et cette régression sociale nous est vendue comme de la modernité. » Ramiz Janjevali, gérant d’Alpha Taxis réalité, on passe d’un système capitaliste à un système féodal, et cette régression sociale nous est vendue comme de la modernité », regrette le gérant d’Alpha Taxis. DÉFENDRE UNE IDÉE DU TRAVAIL

L’exacerbation de la concurrence entre travailleurs, le chantage à l’emploi moyennant un abandon des droits sociaux… La prospérité d’Uber doit beaucoup au terreau particulier de ce secteur. « C’est un métier d’une grande richesse, un métier d’intégration  », assure Emmanuelle Frezza en rappelant le parcours du gérant Ramiz Janjevali. Venu d’Albanie, il a lui-même exercé la profession. Taxi, un métier longtemps vécu comme un recours pour nombre d’ouvriers ayant perdu leur emploi. Un métier qui peut soutenir un projet d’élévation sociale. Uber exploite les espoirs d’une population jeune, largement exclue du marché de l’emploi, et en tire argument dans le débat public. Peu importe alors la gouvernance unilatérale de l’entreprise, les preuves de sa rapacité, ses stratégies d’évitement fiscal et l’ampleur des dégâts occasionnés. Le remplacement des salariés par toutes les variantes de l’auto-entrepreneur s’accompagne souvent de la disparition de leur métier lui-même, «  sa culture, son histoire ». Ramiz Janjevali rappelle les missions qui font

des taxis la « cavalerie légère  » des pouvoirs publics : service Pégase lors des retards de trains, réquisition lors des canicules, transport des malades par des chauffeurs conventionnés (à moindres frais pour l’assurance maladie), disponibilité pour les personnes âgées, etc. « On ne confie pas le transport des personnes à n’importe qui ! », s’emporte le dirigeant, effaré devant l’absence de contrôle des chauffeurs enregistrés chez Uber, qui de son côté se défausse de toute responsabilité légale. La colère des taxis a été médiatisée. On la comprend en prenant la mesure de la violence de cette « prédation en bande organisée » (voir encadré) et de l’usurpation par Uber de “l’économie collaborative”. Au-delà de la mise en scène souvent caricaturale de ce conflit, les taxis défendent plus que leur corporation : une idée du travail dans la disparition de laquelle tout le monde a beaucoup à perdre. jérôme latta

Uber, la prédation en bande organisée, de Laurent Lasne, éditions Le Tiers livre 2015.

PRINTEMPS 2016 REGARDS 55

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Trimestriel Printemps 2016  

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