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LE DOSSIER

LA FIN DU TRAVAIL N’EST PAS ÉCRITE Les innovations technologiques et la course à la “flexibilité” convergent vers une profonde mutation du travail, qui annonce la disparition du salariat. Aux dépens du travailleur, livré à lui-même et au marché “libre”, si de nouvelles protections ne sont pas inventées. Dans un futur proche, la population est séparée en deux par un mur. D’un côté, la “Zone” avec les 80 % de chômeurs, de l’autre, la “Ville” hébergeant les 20 % d’actifs. La réalité n’a pas encore rattrapé le scénario de la série d’anticipation Trepalium, mais la question de “la fin du travail” préoccupe aujourd’hui jusqu’aux plus hautes sphères. D’après un rapport diffusé au forum de Davos, la quatrième révolution industrielle liée à Internet et au big data entraînera la création de 2,1 millions d’emplois nouveaux en cinq ans, mais aussi la destruction de 7,1 millions de postes. Après la première révolution (la machine à vapeur), la deuxième (électricité, chaîne de montage), la troisième (électronique, robotique), la révolution numérique pourrait ainsi supprimer cinq millions d’emplois dans les quinze principales puissances économiques mondiales d’ici cinq ans. Mais tous ne sont pas égaux devant l’automatisation, qui touche surtout la “classe moyenne” professionnelle, entraînant une polarisation entre, d’un côté, une petite élite de travailleurs surqualifiés grassement payés et, de l’autre, une majorité de précaires UBER SUR LA VILLE

Si certains économistes contestent la thèse selon laquelle l’automatisation engendrerait tant de gains de productivité que le travail serait inexorablement appelé à s’éteindre dans les prochaines décennies, tous s’accordent pour dire que la nouvelle donne numérique subvertit profondément la nature même du rapport salarial. L’étude diffusée à Davos ne s’y trompe pas : « Alors que les technologies rendent le travail possible de n’importe où et n’importe quand, les entreprises fragmentent les tâches d’une façon qui n’était pas possible précédemment ». Et de citer « l’économie des petits boulots » dans laquelle un travail jadis salarié est

confié, via des plates-formes numériques, à une multitude de travailleurs indépendants (cf. “Tous ubérisés”, p. 48). Ce processus qui fait trembler les grandes firmes et les secteurs réglementés a un nom : ubérisation. Le néologisme vient d’Uber, l’application californienne créée en 2009 qui met en relation des particuliers possédant une voiture avec des passagers géolocalisés grâce leurs smartphones. Les taxis ne sont pas les seuls à être affectés par ces services numériques mêlant partages et transactions entre individus. L’hôtellerie fait face à AirBnb, la location de voiture à Blablacar et la banque à Kisskissbankank. Aux États-Unis, chacun peut vendre sur Taskrabbit une multitude de petits services, du bricolage à la garde d’enfants, tandis qu’en Allemagne, Ohlala propose même « l’amour tarifé entre particuliers ». Exit l’employeur. C’est au client qu’a affaire le travailleur. Un changement de paradigme que préfiguraient depuis les années 1990 les pratiques managériales orientées vers la “satisfaction du client”. La hiérarchie interne à l’entreprise peut se détendre un peu : la contrainte et le contrôle sont transférés sur le client et le marché. Les associations les plus optimistes de lutte contre la grande précarité voient dans ces plateformes une première étape de sortie de l’invisibilité, de l’absence d’activité ou du travail au noir pour des individus qui ne sont tout simplement pas  “employables” sur le marché du CDI ou du CDD et qui ont plus de chance de trouver des clients que des employeurs. DE NOUVEAUX INTERMÉDIAIRES-RENTIERS

Pour le très libéral Jean-Marc Daniel, ces plates-formes ont le mérite de faire pleinement advenir une chose qui n’existait jusqu’à présent que dans la tête des économistes néoclassiques : le marché “de concurrence quasi pure et

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