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national. Dès lors, le musée est largement fréquenté par les étrangers, ce qui ne plaît pas à tout le monde. En 1894, un bel esprit déplore que le Louvre se mue l’été en « Tour de Babel ». « Des groupes d’étrangers le sillonnent, les décrit-il, bruyants et peu attentifs, regardant plus souvent leur [guide] Baedeker que les œuvres elles-mêmes ». Quand, pour pallier au manque de ressources, l’idée de rendre payante l’entrée des musées devient sérieuse, les étrangers sont visés en premier. Derrière l’argument économique pointe souvent le mépris. « Notre vieux Louvre est méconnaissable (je parle de son public), et maintenant que la clientèle cosmopolite de l’Agence Cook est prépondérante, je vois moins d’obstacles à certains jours payants », déclare un critique d’art, faisant allusion à la célèbre agence de voyages anglaise. En 1921, après un débat de plusieurs décennies, l’entrée payante est votée, sans différenciation de nationalité et avec le maintien de plages de gratuité. Celles-là même dont, quelques années plus tard, on reprochera aux touristes de profiter et qui finiront par disparaître. L’UNIVERSEL SOUS CONDITIONS L’étranger se retrouve régulièrement la cible d’attaques de ce type, les tour-opérateurs mis à chaque fois sur la sellette. Quand, en 1982, Jack Lang établit la gratuité

du mercredi dans les musées nationaux, elle est supprimée deux ans plus tard face à l’augmentation des visites touristiques ce jour-là. En 1996, Philippe Douste-Blazy, autre ministre de la Culture, lance l’idée du premier dimanche du mois gratuit. Les monuments cependant y réchappent pour ne pas perdre le bénéfice de la haute saison touristique. Quand en 2014, le Louvre finit par supprimer les dimanches gratuits pour cette même période, on a droit aux mêmes arguments : « La fréquentation des visiteurs étrangers avait augmenté considérablement, les agences touristiques ayant profité de cet “effet d’aubaine” pour organiser un grand nombre de visites à ces dates ». Salauds de touristes ! Pourtant le Louvre, premier musée au monde en terme de fréquentation, aime à rappeler sa vocation universelle. Alors que le racisme fait un retour en force dans notre société et que le Front national est aux portes du pouvoir, une économiste libérale de la culture a la solution aux problèmes financiers des musées français. Françoise Benhamou, qui siège par ailleurs au conseil d’administration du Louvre, est partisane d’instaurer une discrimination par la nationalité, en doublant les tarifs d’entrée des musées pour les touristes non européens, la loi ne permettant pas de distinguer les citoyens de l’UE. Sinon... 

Bons baisers de Paris. 300 ans de tourisme dans la capitale, de Sylvain Pattieu, éd. Paris bibliothèques, 2015.

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Trimestriel Printemps 2016  

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