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Préface Virtualités et quotidiennetés Anaïs Lelièvre 2. Virtualité et quotidienneté. Mars 2011

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Extensions de la virtualité, mutations de la quotidienneté ? En partant du constat que les images numériques repoussent de plus en plus les limites de l’ordinateur pour s’étendre dans l’environnement habituel dont elles nous divertissaient, ce numéro vise à interroger, dans leur complexité et globalité, les relations qui se tissent entre virtualité et quotidienneté. La pensée sociologique de l’école de Chicago, autour d’Erving Goffman notamment, a posé les bases analytiques de l’Everyday Life : un entrelacs de rites d’interactions, de performances individuelles et de mises en scène collectives. Aujourd’hui, les technologies y jouent un rôle majeur. Déjà, en 1981, Henri Lefebvre opérait une « critique de la vie quotidienne » en décelant notamment les changements apportés par « la merveilleuse variété des instruments, machines, techniques […], variété qui va encore se déployer avec l’informatique et ses extensions1 ». Ce numéro permettra-t-il de vérifier l’hypothèse d’une spécificité de l’ère contemporaine, au regard des récentes innovations ? En rapportant et en confrontant la terminologie actuelle des mondes « virtuels » à des définitions antérieures au développement du médium numérique (par exemple celles de Deleuze, de Bergson, d’Aristote), plusieurs paradoxes apparaissent, qui permettent d’envisager certaines mutations des réalités et concepts. Car que s’opère-t-il lorsque les images dites « virtuelles » parce qu’elles relèvent de l’idéel et simulent des fictions extraordinaires, s’étendent dans l’espace de la réalité matérielle et contraignante ? Qu’advient-il lorsque l’ouverture des données numériques à une multiplicité de transformations s’insère dans la temporalité répétitive de l’habituel ? Le virtuel, issu du latin virtus, qui signifie puissance, insuffle-t-il une énergie nouvelle dans la vie quotidienne associée à la monotonie ? Ou la virtualité, rendue perceptible par les interfaces numériques, metelle à jour des aspects jusqu’alors invisibles de l’expérience quotidienne ? Cette extension environnementale du numérique ouvre-t-elle alors la voie à une redéfinition de la quotidienneté et de la virtualité ? 


























































H. Lefebvre, Critique de la vie quotidienne, t.3 : De la modernité au modernisme (Pour une métaphilosophie du quotidien), Paris, L’Arche, 1981, p. 12-13.

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Un regard pluriel pour saisir un objet complexe Environnement de caméras de surveillance, orientation par cartographies numériques et smartphones, dématérialisation de la médecine, connexion à distance à des réseaux sociaux, impact fantasmatique des images médiatiques, réception sur le Web des séries télévisées et du cinéma, expérience interactive de l’architecture, réinvestissement artistique de la photographie retouchée, de la vidéo, du film d’animation, du son par Field Recordings, des dispositifs immersifs et Internet, directement ou par le biais d’autres médiums… Face au déploiement des nouvelles technologies dans les multiples domaines de la réalité quotidienne, ce numéro propose une réflexion pluridisciplinaire, mettant en relation des approches très diverses, pour la plupart transversales. L’enjeu est de sonder l’ampleur du phénomène que Couchot a qualifiée de « technesthésique2 », non seulement au niveau de la perception, mais jusqu’aux conceptions profondes de l’identité et du monde, et aux modalités de l’action : le médium numérique est-il porteur, non seulement d’une autre vision de ce qui nous est familier, voire d’une nouvelle esthétique de la quotidienneté, mais aussi de manières d’être au monde ? La relation à l’existence en est-elle renouvelée ? Ce numéro rassemble des articles de disciplines variées autour d’axes interrogeant les rapports à l’identité, à l’espace et à l’action, éprouvés au quotidien à l’ère des nouvelles technologies. Leur réception et leur utilisation ont-elles pour incidence une aliénation destructrice ou une libre réinvention de soi, une immersion contrainte ou une extension du sujet dans le monde, une dématérialisation réductrice ou une ouverture démultipliée des relations ? A la lecture des textes, nous comprendrons que la conjonction « ou » n’est pas ici une séparation entre deux affirmations exclusives. Les problématiques soulevées indiquent que ces tendances contraires sont prises dans une dynamique questionnante, de sorte que des relations contradictoires peuvent apparaître. Quel est le rôle de l’aliénation dans la définition de soi, et quelle est la part du « moi » dans la construction de l’Autre ? En quoi l’immersion dans un contexte donné pourrait-elle impulser une appropriation créative, ou se révéler être une extension partagée, issue d’une tendance essentielle à la subjectivité ? La dématérialisation des médiations est-elle une condition pour enrichir les relations de nouveaux modes d’interactions, voire est-elle générée par un désir d’ouverture ? Décalages et éclairages de l’« art de faire » artistique Pour éclairer les relations entre virtualité et quotidienneté, un certain nombre d’auteurs ont choisi d’explorer des œuvres artistiques embrassant des champs très divers : principalement celles de Sophie Calle, Laureta Lux, Luc Ferrari, Frédéric Delangle, UltraLab, Ricardo Dominguez, Torolab, Jeremy Wood, Satoshi Kon, 
























































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E. Couchot, La technologie dans l’art. De la photographie à la réalité virtuelle, Nîmes, éd. Jacqueline Chambon, 1998, p. 8.

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Jean Nouvel, Marcos Novak, Nox, Célia Houdart et Sébastien Roux, ou encore la compagnie Crew. Car il apparaît que les artistes s’emparent de ce phénomène, usant eux-mêmes des nouvelles technologies pour les inscrire dans la vie ordinaire, qu’elle soit sujet de représentation, matériau à remodeler, temporalité du faire ou espace contextuel. Ce médium et ce milieu ont-ils le statut d’un cadre dans lequel la création s’insère et se redéfinit, ou sont-ils détournés, voire renversés, par des jeux de décalages et d’oppositions ? Et quelles sont les relations et délimitations entre ces œuvres d’art et les pratiques ordinaires ou « arts de faire » de l’informatique ? Ces artistes à la fois appartiennent à ce contexte collectif et affirment leurs postures singulières en créant des dispositifs innovants. Leurs œuvres relèvent-elles d’un éloignement fictionnel ou d’une mise en scène du réel ? D’une réflexion mimétique ou distanciante ? D’une résistance critique ou d’un jeu de réappropriation ? D’une dénonciation des normes qui forment habitus, ou d’une autre habitation, sur un mode inhabituel ? Cet art de faire consiste-t-il à faire contre ou à faire avec ? Ces questionnements contradictoires qui émergent de la rencontre de ces œuvres sont-ils le signe de la capacité des artistes à mettre à jour des problématiques en jeu dans l’expérience des nouvelles technologies ? L’art transformerait-il le vécu habituel en évènement remarquable ? Serait-il porteur des virtualités du monde, au sens redoublé de porter en latence une dimension invisible des productions numériques et immatérielles ? Cette profonde virtualité de l’art, prise dans une dynamique d’actualisation, peut-elle permettre d’éclairer les mondes dits « virtuels » des nouvelles technologies ? C’est alors non seulement au regard du monde actuel que les œuvres sont étudiées, mais aussi au regard des œuvres que nous proposons de revoir ce contexte.

___________________________________________________________________________ Sauf mention contraire, tous les textes et toutes les images sont assujettis aux lois sur le copyright (propriété de l’auteur). Pour citer cet article, indiquez cette adresse : http://reelvirtuel.univ-paris1.fr/index.php?/revue-en-ligne/a-lelievre2-/

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Preface  

Virtualité et quotidienneté, n°2, revue Réel-virtuel

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