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R.evolution Of Our Time prĂŠsente

une histoire courte et efficace de

Charlie ClĂŠ et Raya B'Dull


AU CHATEAU DE JOUIR


Il était une fois, Luc et Maddy, un vieux couple de jeunes qu'une envie soudaine avait jeté sur les grands chemins. Ils fonçaient vers Lausanne et venaient juste de passer Pontarlier quand la nuit, cette vicieuse, tomba sans prévenir. Ils décidèrent donc de s'arrêter dans une auberge. Perdus sur une petite route sinueuse qui les menait à travers pins et sapins, ils débouchèrent bientôt dans une clairière d'où partait un petit chemin. Luc gara la moto tandis que Maddy tentait de repérer les lieux. Mais tout ce que la nuit lui laissait percevoir n'était que sombres sous-bois, craquements, hululements et autres cris sauvages. « Lugubre... murmura-t-elle pour elle-même. − Hé ! Viens-là ma caille, y'a un chemin par là et je vois d'la lumière un peu plus haut. − Oh putain ! On a bien monté non ? La vue doit être magnifique en journée... − On s'en fout on sera reparti avant qu'i fasse jour ! » Ils empruntèrent alors le sentier de terre battue, rocailleux et pentu. Luc brisa le silence qui s'était installé entre eux au bout de cinquante mètres. « Putain... ça fouette ! − Non, c'est la sapinette... » Agacée, Maddy accéléra le pas pour s'arrêter bientôt devant un vieux panneau branlant. « Bienvenu au Château de Joux, lut-elle à la lumière de la lune. − Qu'est-ce que c'est !? demanda Luc en arrivant derrière elle. − C'est un château... on y va ? répondit-elle enjouée. − Putain ! Le château de Jouir ?! Johnny m'en a parlé l'autre jour ! paniqua Luc en faisant des grands gestes. C'est un putain de repère de sodomites ! − Quoi ? Mais qu'est-ce que tu racontes encore ? − Le proprio c'est un vieux pédé ! Aller viens on s'casse. On trouvera bien ailleurs ! − Mais n'importe quoi ! Arrête tes conneries ! » Et Maddy reprit son ascension sans l'attendre. Luc la rejoignit juste devant une lourde porte en bois. « Il est hors de question que je dorme dans un bordel à tantouses ! assena-t-il en l'attrapant violemment par le bras et en l'attirant à lui. − Trop tard, j'ai déjà sonné... − Putain... » Il n'eut pas le temps d'en dire plus. La porte s'ouvrit sur un homme d'un certain âge paré d'une fine robe de chambre en soie rouge. La lumière du perron se reflétait dans ses cheveux gris noués en


queue de cheval. Luc s'aperçut avec effroi que l'homme arborait des ongles longs et manucurés. « Bonsoir jeunes gens, les accueillit-il d'une voix chaleureuse. En quoi puis-je vous aider ? − Il fait nuit... commença Maddy. − Non, sans blague, on n'avait pas remarqué ! l'interrompit Luc en grinçant des dents. − Et vous cherchez un endroit où dormir ? devina l'homme. − Euh... oui, c'est ça. − Soyez les bienvenus dans mon humble demeure. Je suis le comte de Joux. J'ai une chambre d'amis à disposition pour les voyageurs égarés. » Sur ce, il s'effaça pour les laisser entrer.


Peu rassurés, Maddy et Luc suivirent le comte dans un dédale de couloirs en pierres relativement humides. Leur hôte marqua un temps d'arrêt dans une petite cour intérieure et leur tint ce discours. « A votre droite, vous avez la cellule où fut enfermé Mirabeau à l'âge de 24 ans. Mais rassurezvous, comme c'était un noble, il avait les clés de sa cellule ! Malheureusement, ce n'était pas le cas d'un autre fameux prisonnier : Toussaint Louverture... − Louverture ? Oh putain ! Plus gay tu meures ! s'exclama Luc dont la voix était teintée d'effroi. − Tu connais pas Toussaint Louverture ? soupira Maddy, excédée. − Bah non. − Il était esclave à Saint-Domingue. Il est devenu général napoléonien et a permis la libération des esclaves de son île. Après la Révolution, Napoléon l'a fait enfermer parce qu'il réclamait plus d'indépendance pour Saint-Domingue. − Le château de Joux était la prison d'état la plus éloignée des ports et des côtes, précisa le comte. On y est, voici votre chambre. Bonne nuit. » Luc et Maddy se retrouvèrent seuls dans une chambre accueillante dont le lit était parfaitement paré. « Quel crevard, il nous a même pas proposé à bouffer ! se plaignit Luc. − Et alors ? T'en aurais pas voulu de sa bouffe, de toute manière ! » Luc commença à inspecter la chambre, persuadé qu'il y découvrirait un truc pas catholique. Il ouvrit tous les tiroirs, fouilla les moindre recoins, et jeta même un coup d'œil sous le lit. Fatiguée de son manège, Maddy se déshabilla avec la ferme intention d'aller se coucher. Sans crier gare, Luc se glissa derrière elle et la plaqua brutalement sur le lit. Surprise, Maddy tenta de le repousser mais Luc s'allongea de tout son poids sur elle en lui maintenant les mains au-dessus de la tête. « Mais qu'est-ce que tu fais ?! Arrête !! Pas ce soir, j'ai pas envie ! − Oh, fais pas ta timide ! On l'a encore jamais fait dans un château ! − Arrête ! Mais tu me fais mal ! » Devant l'insistance de Luc, qui tentait de lui dégrafer son soutien-gorge, Maddy essaya de le repousser en lui donnant un grand coup de genou dans l'entrejambe. Totalement refroidi, Luc s'écarta, la main sur les parties et gueula : « Mais ça va pas !! T'es malade ou quoi ?! Pourquoi t'as fait ça ?! » Sans mot dire, Maddy saisit sa veste et quitta la chambre.


Maddy se retint de courir pour s'éloigner. « Mais qu'est-ce qui lui prend ?! » Quand Luc serait calmé, elle retournerait le voir, ils discuteraient et tout s'arrangerait. Mais pour le moment, tout ce qu'elle voulait, c'était mettre le plus de distance possible entre elle et lui. Il lui avait quand même drôlement fait peur ! Maddy ne lui connaissait pas ce penchant pour le pseudo-viol…! Elle déboucha dans la petite cour intérieure. L'air frais lui fit du bien. Comme Luc ne l'avait pas suivie hors de la chambre, Maddy s'arrêta un instant, contemplant la portion de ciel que les hauts murs ne cachaient pas à sa vue. Son regard glissa jusqu'à la porte de la cellule de Mirabeau. Et si elle allait y jeter un œil ? « Arrête, t'es pas chez toi ! » Soudain, elle crut percevoir un mouvement sur sa droite. Maddy ne put retenir un cri de surprise quand une silhouette jaillit de l'ombre. Mais elle se reprit bien vite en réalisant qu'il s'agissait du comte. « Oh, vous m'avez fait peur… » Il faisait une tête bizarre non ? Où était passé son sourire ? Il avait l'air… d'un psychopathe. « Désolé, s'excusa-t-il. − C'est pas grave, assura Maddy en tentant de ne pas prendre ses jambes à son cou. C'est juste que ce château et… enfin l'endroit n'est pas très rassurant en pleine nuit, quand on n'a pas l'habitude… » Elle n'eut pas vraiment le temps de terminer. Sans crier gare, le comte lui envoya un coup de poing en plein visage. Il avait une force telle que Maddy eut l'impression de décoller du sol et de voler à travers la cour avant de s'écraser contre un mur. Peut-être, en réalité, avait-elle seulement été projetée au sol. Quoi qu'il en soit, le choc l'assomma. La nuit ne lui avait jamais paru si noire…

La cellule de Mirabeau


Resté seul, Luc songea un instant à rattraper Maddy mais la douleur qu'il éprouvait à l'entrejambe l'en dissuada. « Quelle petite pute... aguicher c'est tout ce qu'elle sait faire ! » Au bout d'un moment, Luc commença à se redresser et se hissa sur le lit. Il retira ses chaussures et son pantalon à grand renfort de grognements plaintifs. L'homme en perpétuel représentation pour lui-même. Luc finit par s'allonger, en sous-vêtement, accaparant le plus d'espace possible dans ce grand lit. Il resta un long moment, sur le dos, mains croisées derrière la tête, à scruter la porte d'entrée. Maddy... il avait besoin d'elle. Alors que la somnolence commençait à envahir son esprit, Luc éteignit la lumière. Il n'avait aucune idée de l'heure qu'il était et n'avait plus l'intention d'attendre sa compagne plus longtemps pour assouvir sa frustration. Dans un rayon de lune qui perçait l'obscurité de la chambre, le jeune homme, songeant que Jules avait bien mérité un petit réconfort, passa une main dans son caleçon. Soudain la solide porte en bois s'ouvrit dans un grand fracas, percutant le mur de pierre. Le comte fit irruption dans la chambre. Dans son regard un mélange de folie furieuse et de passion sauvage ; dans sa main droite un flambeau crépitant. L'homme qui, jusqu'à présent avait toujours arboré un sourire courtois et une tenue raffinée, se présentait dorénavant complètement échevelé. Sa robe de chambre en soie pendait négligemment de chaque côté, révélant à Luc et à la lune son anatomie fièrement dressée. Ce dernier crut à une hallucination. Mais tandis que le comte s'avançait un peu plus vers le lit, Luc distingua les détails de ses membres. Comment son esprit pourrait-il être aussi précis ? Luc crut défaillir. « Ne fais pas donc pas l'idiot ! susurra le comte d'une voix chaude tout en s'approchant du pied du lit. − DEGAGE DE MA CHAMBRE SALE PERVERS ! hurla Luc en proie à une crise de panique. − N'est-ce pas ce que tout gay est sensé faire ?! En avoir après ton corps d'éphèbe innocent ! − NE ME TOUCHE PAS ! − Retourne-toi ! Ne te fais pas prier sinon je te l'enfourne à sec ! − AAAAAAAHHHHHH ! » Luc poussa un hurlement qui se mêla au rire malin du comte avant de rebondir sur les murs de la chambre puis de passer par la fenêtre pour enfin se perdre dans la forêt. « Tu sais comment les légendes populaires me surnomment dans la région ? − No.. non... marmonna Luc qui, serrant les fesses, avait ramené les couvertures à hauteur de son nez.


− On m'appelle le comte Encula ! s'exclama fièrement l'homme dont la virilité n'avait pas failli. − …»

Maddy se réveilla en sursaut. Il faisait noir. Quelle heure était-il ? Elle avait fait un cauchemar ? Ou pas ? Où était Luc ? Trop de question qui lui faisaient mal à la tête. A moins que ce ne fût le coup qu'elle avait reçu qui lui collait cette migraine ?! Elle n'avait pas rêvé alors ? Précautionneusement, Maddy se releva, frôlant le mur du bout des doigts. De la pierre. Elle chercha une issue, mais n'en trouva aucune. Le comte l'avait emprisonnée dans une pièce minuscule fermée par une lourde porte de bois, et probablement par un énorme verrou. "Merde…" Pourquoi ce malade l'avait-il enfermée là ? Qu'allait-il faire à Luc ? "Faut que je sorte, mais comment…?" Elle n'y voyait goutte… Tout à coup, une lumière bleutée sembla sortir d'un des murs. Maddy s'en éloigna le plus possible (difficile lorsqu'on est enfermé dans une pièce de même pas un mètre sur deux), terrifiée. La lumière devint silhouette. Forme humaine avec un visage ! Collée au mur, Maddy hurla, encore et encore… Quand elle n'eut plus ni souffle ni voix, elle réalisa que crier avait été d'une inutilité la plus totale.


Le fantôme (qu'est-ce que cette lumière à forme humaine pouvait être d'autre ?!) était toujours là, impassible. C'était une femme, étrangement coiffée et habillée. « Je m'appelle Berthe de Joux. » Comme Maddy ne disait mot, Berthe tenta avec douceur : « Et vous ? − Ma… Madeleine… Maddy… répondit l'intéressée d'une voix rauque. − Et bien Maddy, on dirait que vous êtes en train de subir le même sort que moi… − Que… quoi ? − Vous êtes enfermée dans ma prison. − Je… je veux pas crever ici ! » Berthe fronça les sourcils : « Qui vous dit que j'y suis morte ? − Vous êtes un fantôme, non ? − Ah oui, j'oubliais ce détail. Je ne suis pas morte ici. J'y suis seulement restée enfermée 12 ans. − Pour quelles raisons ? − C'est une longue histoire, mais je crois que, puisque vous êtes enfermée dans mon cachot, j'ai tout le temps de vous la raconter. Il y a bien longtemps, j'étais l'épouse d'Amauri de Joux. Un jour, il partit aux Croisades. Je l'attendis, des semaines, des mois, des années… Mais de lui je n'avais plus de nouvelles. Un soir, un jeune chevalier blessé arriva à la porte du château pour m'annoncer la mort de mon époux. Il s'appelait Amey de Montfaucon, et très vite je trouvai amour et réconfort dans ses bras… − Bref, vous avez couché avec. − Oui. Seulement Amauri n'était pas mort et, rentrant alors que personne ne l'attendait, nous trouva, Amey et moi, dans son lit. Furieux, il transperça mon amant de trois coups d'épée avant de le faire pendre près de la forêt. Quant-à moi, il m'enferma ici, me laissant sortir deux fois par jour et m'amenant près de la fenêtre afin que je contemple la dépouille de mon amour. − Et ça a duré 12 ans ?" Berthe acquiesça : « Jusqu'à la mort d'Amauri. − Et ben, j'aurais vraiment pas aimé être une femme à votre époque. − Êtes-vous plus heureuse que je ne l'ai été ? » Maddy garda le silence, parce qu'on ne contredit pas un fantôme lorsqu'on est enfermé avec


lui dans une si petite pièce. Douze ans. Berthe n'avait pas eu le choix… Et elle-même ? Depuis combien de temps était-elle prisonnière de sa relation avec Luc ? Avait-elle 12 ans à sacrifier à cet homme, cet homme qui ne l'écoutait pas et qui faisait d'elle ce que bon lui semblait ? Si elle continuait dans cette voie, ce serait son amour propre qu'elle pourrait contempler, pendu près de cette forêt, les corbeaux le déchiquetant, les vers le pourrissant, le temps n'en laissant que des lambeaux… « Je peux pas rester prisonnière, murmura Maddy − Nous sommes bien d'accord, confirma Berthe avec un sourire. − Pourquoi le comte m'a enfermée ici ? − Oh, il avait à faire avec votre ami… − S'il occupe Luc, alors j'ai le temps de m'en aller… Enfin, à condition que je trouve le moyen de sortir d'ici… − N'ayez crainte, la rassura Berthe avant de passer à travers la porte. − Hey ! Me laissez pas ! Où vous allez ?! » Maddy perçut un grincement, puis la lourde porte s'ouvrit. La jeune femme bondit hors de sa prison, faisant abstraction de ses articulations que le manque de place et l'humidité avaient rendues douloureuses. Berthe était là, à l'autre bout d'une longue pièce sombre, flottant près d'une meurtrière. Maddy la rejoignit et le fantôme commenta : « Voilà, c'est d'ici que je contemplais mon amour. » Maddy jeta un coup d'œil par la meurtrière. On ne voyait pas encore grand-chose, mais déjà, la nuit commençait à s'éclaircir. De toute façon, elle n'avait pas besoin de voir. Son imagination lui suffisait amplement. Elle se tourna pour dire au fantôme qu'elle était désolée de ce qui lui était arrivé, mais resta bouche bée. Berthe avait disparu. Maddy perdit quelques minutes à l'appeler, mais en vain. « Putain, j'ai rêvé ou quoi ? » Oui, tout cela n'était qu'un rêve. Elle devait retrouver Luc et… Et quoi ? Fermer elle-même la porte de sa cellule et en jeter la clé ?! Hors de question. Fantôme ou pas, rêve ou pas, Berthe lui avait ouvert les yeux. « C'est ce qu'on appelle une prise de conscience. » songea Maddy avant de s'éloigner au plus vite du cachot de Berthe.

Lorsque Luc rouvrit les yeux, il était allongé sur le lit, complètement nu, le comte et son flambeau le déshabillant du regard. Celui-ci se lécha l'index et susurra, non sans une certaine pointe de sarcasme : « Quel homme... » Luc se redressa et manqua tomber du lit dans son mouvement de recul. Tandis que le comte se levait pour poser le flambeau dans un crochet du mur destiné à cet


effet, un flash bleuté illumina la chambre. Une silhouette se dessina lentement. C'était celle d'un homme à la peau mate vêtu d'un costume militaire d'un autre âge. « Toussaint ! Ne te mêle donc pas de nos affaires ! s'exclama vivement le comte. − Vous m'y contraignez ! répliqua l'homme d'une voix calme et posée. Mon sens moral me conduit à partager avec vous quelques notions de bon sens. − Il n'est point le temps des paroles mon ami ! − Il n'est jamais trop tard pour poser des questions. Vous êtes sujet de tant de bassesses de la part de vos semblables, pourquoi vous comportez-vous aussi violemment à votre tour ? Estce là votre unique ressource ? Répondre à leurs attaques mesquines en copiant votre comportement sur leurs préjugés ? − Dieu vous bénisse mon frère ! marmonna Luc en constatant que l'ardeur du comte avait baissé. − Je ne suis pas votre frère. Ne vous croyez donc pas blanc comme neige ! enchaîna Toussaint en direction du jeune homme. Votre obstination à rejeter la différence vous rend coupable. Vous êtes prisonnier du carcan de vos peurs. Autrui n'est pas ton ennemi. Il est au contraire celui qui te mènera à la liberté. − Je ne vois pas en quoi me faire violer par un monstre me... − Un peu de bon sens et de curiosité vous auraient permis de comprendre que cet homme souffre de l'absence d'un être cher, l'interrompit Toussaint tandis que le comte baissait la tête penaud. − Vous vous foutez de ma gueule !? gueula Luc qui commençait à reprendre contenance. − Mars Plaisir est mort. Il ne reviendra pas, enchaina Toussaint à l'adresse du comte. − Ah putain ! C'est ça les portraits qu'on voit sur tous les murs !? − Il est temps de passer à autre chose ! » Un nouveau flash bleuté illumina la pièce. L'instant d'après l'inopportun visiteur avait disparu.


Maddy marchait sans se retourner. Ce château était un vrai labyrinthe, il y avait des couloirs dans tous les sens ! Elle arriva en haut d'un escalier en colimaçon appareillé à la paroi du mur. Maddy eut la mauvaise idée de se pencher par-dessus la rambarde et de jeter un œil. Au coeur de l'escalier, la spirale descendante sans fond lui colla un vertige sans nom. Faisant abstraction de sa peur, elle se lança dans les marches. Il devait y en avoir au moins 200. Arrivée en bas, Maddy avait le tournis et la gerbe. Elle traversa une galerie souterraine débouchant sur un puits d'au moins trois mètres de diamètre… Enfin, elle parvint à sortir du château. Elle n'avait aucune idée du chemin qu'elle avait pu suivre, mais cela n'avait aucune importance. Elle devait se dépêcher. Si Luc la trouvait maintenant, elle ignorait comment elle se dépêtrerait de la situation. Maddy descendit le chemin de terre rapidement, mais sans courir. Parce que même si Luc lui faisait un peu peur, elle refusait de fuir devant lui comme une gosse terrifiée. Cela plairait trop à ce connard de savoir qu'il avait une telle emprise sur elle ! Alors elle marcha d'un bon pas jusqu'à la moto.

Dans la chambre simplement éclairée d'un rayon de lune et d'un flambeau, un silence pesant s'était installé. Luc, toujours nu sur le lit défait, resta un moment interdit guettant les réactions du comte. Ce dernier, comme prostré, avait perdu toute sa fougue. Son esprit semblait parti loin, bien loin. « C'est le moment où jamais... » se dit Luc. Dans un élan bestial, le jeune homme bondit hors du lit. Comme porté par un instinct animal, il se jeta sur le comte. Ils roulèrent à terre. Enchevêtrés dans la robe de chambre en soie rouge du comte. D'abord surpris, ce dernier dut encaisser une série


de coups de poing. Luc, à califourchon sur le torse de son adversaire, se déchainait. Mais l'homme n'a que trop vécu pour se laisser ainsi dominer. D'un bras d'acier, il repousse son assaillant qui tombe à la renverse en jurant d'ignobles qualificatifs que le comte, fou de rage, n'entendait point. Tandis qu'ils roulaient à nouveau à terre, le jeu de main se mua en corps à corps musclé. Alors que leur chair se rencontrait dans cet affrontement primal, Luc, dans un soubresaut, oublia Maddy, ses angoisses et sa paranoïa. L'esprit, libéré de son carcan, abandonna le corps à un nouveau genre d'étreinte. Un frisson fulgurant lui parcourut l'échine tandis que sa bouche rencontrait celle du comte. Une passion d'une intensité qui lui était jusqu'alors inconnue enflamma tout son être. Comme s'il vivait enfin en accord avec lui-même.

L'aube se levait. Le château, au bord de son à-pic, semblait flotter sur la brume. Lentement, au fur et à mesure que le brouillard montait vers le ciel, il se dévoilait au monde. Immense, imposant, mystérieux, ses fantômes se mêlant à la brume pour admirer le lever du soleil. Comme Maddy l'avait supposé la veille, le paysage était magnifique. Seulement aujourd'hui, elle ne le voyait même pas, trop occupée qu'elle était à réfléchir à sa nouvelle vie. Ou plutôt, à sa vraie vie, celle où elle pourrait faire ce qu'elle désirait quand elle le désirait, celle où elle pourrait dire tout ce qu'elle aurait à dire, bref, celle où elle pourrait redevenir elle-même. Et alors qu'elle descendait la petite route sinueuse, Maddy, malgré le bruit de la moto, entendit des cris. Ceux d'une créature accueillant avec joie cette nouvelle aube.


Au Château de Jouir