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Cahier culture, divertissement, loisirs, sorties

3617 La Gazette

www.gazettenpdc.fr

No 7756 - 20 octobre 2005

Cahier culture

Bi-hebdomadaire économiq u e e t r é g i o n a l - 8 - 9 - 1 0 a o û t 2 0 0 2 - n ° 0 - 1 , 1 4 €

Ne peut être vendu séparément

Officiellement désigné pour la publication des Annonces légales et judiciaires des Départements Nord et Pas-de-Calais. CPPAP n°0509 I 84778 ISSN 1165-0796

L’enfant de Luc et Jean-Pierre Dardenne sur les Ecrans

Photo Guy Ferrandis - H&K

Hors d’atteinte

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Cinéma

Livres

Entretien avec Roman Polanski

Entretien avec Jean-Philippe Toussaint

“Avec Oliver Twist, j’ai voulu faire un film  P. 6 familial !”

“Avec Fuir, on est dans la gravité plutôt que l’insouciance”  P. 11

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Sommaire Evénement

Cahier culture

7e festival “Liaisons musicales”• Marcq

en musique

Cinéma Entretien avec Luc et Jean-Pierre Dardenne• “Ce

SARL au capital de 160.000 euros Fondateur : Jean DOURIEZ Directeur de publication : Arnould MEPLON Directeur des éditions : Antoine DESWARTE Directeur de la rédaction : Jean-Jacques Mourier REDACTION redaction@gazettenpdc.fr LILLE : 7, rue Jacquemars-Giélée 59800 LILLE Tél : 03 28 38 45 45 - Fax : 03 20 15 98 94 Responsable d’édition : Patrick BEAUMONT - 03 28 38 45 12 patrick.beaumont@gazettenpdc.fr Secrétaire de rédaction : Sophie Pecquet - 03 20 15 98 91 sophie.pecquet@gazettenpdc.fr Chroniqueurs : Caroline BEHAGUE, Emmanuelle COUTURIER, Pierre DERENSY, Eric DUGARDIN, Catherine MAKEREEL, Gonzague MANNESSIEZ, Antoine PECQUET, Philippe SCHRÖDER, Vincent VANTIGHEM

 p. 3

qui nous intéresse, c’est de faire le portrait en mouvement d’un personnage” L’enfant• Aux abois Entretien avec Roman Polanski • “Avec Oliver Twist, j’ai voulu faire un film familial !” Oliver Twist • Livre illustré Entretien avec Tim Burton1 • “Je vois surtout Noces funèbres comme une histoire d’amour” Les noces funèbres • L’étrange cérémonie de Tim Burton

 p. 4  p. 5  p. 6  p. 7  p. 8  p. 9

Livres ACTUALITE Entretien avec Jean-Philippe Toussaint• “Avec

la gravité plutôt que l’insouciance”

Fuir, on est dans

 p. 10  p. 11

Musique cd de la semaine • Spécial Electro Entretien avec Susheela Raman• “Parfois

partout où je me trouve”

 p. 12 j’ai le sentiment d’être à la maison  p. 13

DVD sélection de la semaine • Actualité

du DVD

 p. 14

Spectacle Saison 2005-2006 hors les murs• Danse

à Lille met les voiles

 p. 16

Maquettistes : Christelle DECROIX Sabrina FLOREAUX PUBLICITE : SARL PROMEDIT 2 7, rue Jacquemars-Giélée 59800 LILLE Tél : 03 28 82 22 22 Directrice : Caroline DENGLOS Anne GABRIELCZYK 06 22 60 75 79 anne.gabrielczyk@promedit2.fr Imprimerie : SARL EDITIONS PLEIN NORD ET CIE 53, rue de la Lys - BP 68 - 59432 Halluin Cedex Tél : 03 20 28 83 20 - Fax : 03 20 28 83 25 Associé : SARL Financière Douriez-Bataille Dépôt légal : à parution

La Gazette vous offre des places pour ces concerts. Appelez le 03 28 38 45 43 le lundi 24 octobre entre 16h et 16h30.



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Événement

 Véronique PLANE

7e festival “Liaisons musicales”

Marcq en musique

Desmons, directeur du festival “Jazz en Nord”. La première partie de ce “jazzman funky qui invite à la danse” sera assurée par The Peas Project, un septet qui a pour voix le ténor Kam “la star montante de la nouvelle funk de Harlem”. Citons, parmi les rendez-vous jazz de Marcq, le concert de Quest, quartet du saxophoniste Dave Liebman (28 octobre), ou celui d’un autre ténor mondial du saxophone, l’Américain Joshua Redman (20 novembre). Plus tard, aura lieu une belle soirée gospel avec les Brown Sisters le 10 décembre à l’église Saint-Paul. “Elles prennent aux tripes avec des voix inégalables, se réjouit Dominique Desmons, et le dimanche 11, elles seront à la messe de 11h30 à l’église Saint-Vaast de Bondues et c’est gratuit !” Les vrais amateurs de jazz se régaleront aussi un dimanche par mois autour d’improvisations assez pointues au Théâtre de la Rianderie. “C’est gratuit car le challenge est de faire rester le public : âmes sensibles s’abstenir.” Au rayon baroque, Emmanuelle Haïm et le Concert d’Astrée présenteront des madrigaux du XVIIe et XVIIIe siècle le 9 novembre à l’église Saint-Paul tandis que Jean-Claude Malgloire, 20 chanteurs et 23 musi-

©

L

’automne venu, les “Liaisons musicales” déclinent à Marcq-enBarœul des concerts musicaux dans de nombreux lieux de la ville, de la petite salle intimiste de la Rianderie jusqu’à l’imposant Hippodrome en passant par les églises Saint-Paul et Sacré-Cœur et le théâtre Charcot. “C’est maintenant pour nous l’âge de maturité”, se réjouit Ariane Stefani Depret, premier adjoint au maire de Marcq-en-Barœul, en charge des affaires culturelles. “Pour cette septième édition, nous avons densifié le festival avec 25 concerts proposés jusqu’au 15 décembre. Cette cadence fait des “Liaisons musicales” un temps fort de la musique dans la métropole.” Partenaire depuis plusieurs années de “Jazz en Nord”, la manifestation s’assure cette année les prestigieux concours de l’Opéra de Lille et de Jean-Claude Malgloire qui fête le 25e anniversaire de l’Atelier lyrique de Tourcoing et ses 50 ans de carrière musicale. Côté jazz, la vedette sera Maceo Parker, le 12 novembre à l’Hippodrome. “Il est venu il y a huit ans à Tourcoing. Ce saxophoniste de talent a longtemps joué avec James Brown, le compositeur essentiel de tous les tubes du saxo”, précise Dominique

Stéphane C.

Une programmation entremêlant musique classique, baroque et jazz, c’est l’ambition du 7e festival “Liaisons musicales” de Marcq-en-Barœul, près de Lille. Une manifestation éclectique, qui se déroule jusqu’au 15 décembre, où l’on pourra entendre les airs baroques du Concert d’Astrée dirigé par Emmanuelle Haïm, les chorus funky du saxophoniste Maceo Parker ou le concert hommage de Beverly Jo Scott à une légende du rock : Janis Joplin.

Emmanuelle Haïm dirigera le 9 novembre un programme de madrigaux autour de Monteverdi et Purcell. ciens monteront “Les Grands Motets” le 17 novembre à l’église du Sacré-Cœur. Lully, Mozart, l’ensemble William Byrd pour fêter Noël, voici quelques joyaux de la programmation baroque. Quant à la musique classique, plusieurs récitals de piano sont proposés, notamment celui de Dominique My autour de “Valses impériale, romantique, noble, sentimentable...” le 27 novembre. C’est dit, l’automne à Marcq-en-Barœul sera musical. 

Renseignements et réservations au 03 20 45 46 37, à l’office du tourisme de Marcq-en-Barœul et sur le site www.marcq-en-baroeul.org

La Gazette vous offre des places pour ce concert. Appelez le 03 28 38 45 43 le lundi 24 octobre entre 16h et 16h30.

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Cinéma

 Propos recueillis par Julien LECONTE

Entretien avec Luc et Jean-Pierre Dardenne1

“Ce qui nous intéresse, c’est de faire le portrait en mouvement d’un personnage”

Comment avez-vous défini le personnage de Bruno par la suite ? Jean-Pierre Dardenne. “Bruno fait un acte terrible, sans stratégie, sans préparation, pensant que Sonia va être d’accord. Nous avons voulu en faire quelqu’un de “léger” ; il ne touche pas le sol, rien n’a de poids pour lui, il n’a pas de centre de gravité. Il a aussi ce côté séducteur du contrebandier, il a quelque chose d’insoumis, de libre dans sa marginalité, contre laquelle il ne se bat pas d’ailleurs. C’est quelqu’un qui ne se plaint pas, qui a son petit business avec sa bande de petits lascars. C’est un peu un “autiste social” : les sentiments n’existent pas pour lui, pas plus que les autres. Il aime Sonia à sa manière. Il va lui falloir beaucoup de temps et d’événements pour s’apercevoir de ça. Ce qu’on a essayé de raconter, c’est comment Bruno peut devenir – ou pas – le père du petit Jimmy, après son acte. On a surtout voulu en faire quelqu’un de vivant, qui ne portait pas le poids du monde sur ses épaules, même avec toutes les choses désa-



Photo RefRed

La Gazette. Lors de l’élaboration du scénario, avez-vous eu l’idée d’explorer de nouvelles facettes des liens familiaux ? Luc Dardenne. “Non, on ne part jamais avec l’idée d’un sujet ou d’un thème. On parle beaucoup, on se raconte des choses auxquelles on a déjà pensé, des personnages, des familles. Ici, c’est l’image de cette jeune fille que l’on avait croisée en tournant le film précédent (Le Fils, NDLR). Elle devait avoir 15-16 ans et poussait un landau de façon très violente. C’était un peu surprenant, on en a parlé pendant le tournage d’ailleurs. On y a pas mal repensé, jusqu’au moment où on s’est tous deux dit qu’une histoire avec une fille à la recherche d’un père pourrait être intéressante. Puis l’idée s’est transformée. Ce qui a continué à nous occuper l’esprit c’est cette histoire du landau dans la ville et cette solitude.” gréables qu’il peut vivre. On ne voulait surtout pas que le spectateur puisse enfermer Bruno dans un stéréotype. S’il se dit ça, il ne rentre plus dans ce mouvement intérieur qui conduit le personnage. On fait un portrait en mouvement d’un personnage.” Déborah François, qui interprète Sonia, est très naturelle, comment l’avez vous choisie ? L.D. “C’était la meilleure parmi toutes les jeunes filles que nous avons rencontrées. C’était Déborah qui était la mieux placée pour “rencontrer” Sonia. Elle était crédible en jeune mère, apportait une douceur au personnage.” J.-P.D. “Sa façon de jouer, d’être présente dans les scènes ne la positionnait pas en victime. Elle a du répondant. On voulait éviter cette projection d’une éventuelle faiblesse de la femme, d’une victime.” Vous vous positionnez souvent du point de vue des spectateurs? L.D. “Tout le temps (rires) ! On est sur nos gardes

tout le temps, car les stéréotypes nous attendent à tous les coins de rue !” Y a-t-il des scènes qui ont été plus difficiles à tourner que d’autres ? J.-P.D. “La scène la plus difficile pour nous fut celle où Bruno attend Sonia pour lui dire ce qu’il a fait, ce qu’il vient de commettre. On n’y arrivait pas, eux non plus. Et s’ils n’y arrivaient pas, je pense que c’était à cause de nous. La tension ne naissait pas, à cause de la mise en place peut-être.” Vous pensez que l’on peut tirer une morale à cette histoire ? J.-P.D. “Pas une morale, non. L’idéal est pour nous serait que le spectateur vive le parcours d’un être humain, ici : Bruno. Un personnage pris dans son monde, qui voit ses sentiment évoluer, tout en évitant le manichéisme…” 

1. Entretien réalisé à Lille le 7 octobre.

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Cinéma

 Patrick BEAUMONT

L’Enfant

Aux abois

L’Enfant Réalisation et scénario : Jean-Pierre Dardenne, Luc Dardenne Directeur de la photographie : Alain Marcoen Durée : 1h35 Interprètes : Jérémie Renier, Déborah François, Jérémie Segard, Stéphane Bissot, Olivier Gourmet.

E

purés mais jamais austères, d’une profonde intelligence dans la simplicité, les films des frères Dardenne nous captivent sans relâche depuis La Promesse en 1996. Leur dernier-né, L’Enfant, probablement le plus beau et le plus bouleversant de tous, nous entraîne sur les pas d’un couple, Bruno et Sonia, dont la jeunesse et l’appétit

de vivre semblent faire fi des épreuves qu’il traverse. L’une des premières scènes montre ainsi Bruno faisant la manche à un carrefour sous les yeux de Sonia à peine sortie de la maternité avec le bébé dans les bras. Bruno qui n’a ni le temps ni l’envie de s’extasier sur l’enfant et dont l’unique préoccupation est de gratter un peu d’argent au gré de petites combines scellées avec deux gamins à peine plus jeunes que lui. Cependant, les cinéastes ne s’épanchent pas sur une situation plus que précaire où il importe juste de survivre en attendant la prochaine (mais aléatoire) rentrée d’argent. Uniquement attachés à suivre les trajectoires chaotiques de chacun, ils filment au plus près les joies et galères du couple. Deux enfants pour qui la vie est

un saisissant mélange de jeu et de galères, d’insouciance et d’âpreté, de futilités et d’obligations. Deux gosses qui se chamaillent pour rire, un peu irresponsables à l’aune du futur de leur progéniture mais terriblement amoureux et vivants. Deux êtres en liberté dont le destin bascule lorsque Bruno, par une journée plus démunie qu’à l’accoutumée, et sans avertir Sonia, cède à la proposition ignoble de sa receleuse : vendre son bébé… Sans état d’âme ou presque (un plan capte au vol le regard perdu de Bruno au moment de l’échange), comme si cette solution était la plus facile à ses déboires, il accomplit cet acte insensé, point de basculement du film qui, de portrait effarant de justesse sur notre

époque, glisse vers la tragédie contemporaine sans une once de pathos. Et lorsque Sonia l’interroge (“Il est où Jimmy ?”), sa réponse d’une brutalité désarmante (“Je l’ai vendu !”) la laisse interdite puis inanimée. Chacun d’eux doit désormais vivre avec l’inconcevable, lesté du fardeau du remords pour l’un, accablé du poids de la trahison pour l’autre. Affolé comme un animal pris au piège, Bruno doit désormais affronter la peur et la douleur ; lâché par celle qui se montre digne face à l’ignominie, traqué par ceux qui réclament leur dû (il récupère l’enfant mais n’est pas quitte avec les trafiquants), pourchassé par les tenants de la loi, il perd pied, n’ayant plus que les larmes comme refuge. Un personnage insaisissable, balayé par les vents contraires d’un monde déliquescent, interprété par un Jérémie Renier exceptionnel, personnage aux vertigineux paradoxes dont l’humanité côtoie l’abjection. Une interprétation au diapason de la mise en scène, d’une fluidité stupéfiante, où la caméra se garde de tout jugement moral et ne bascule jamais dans une froide distanciation. Ni complaisants ou angéliques face à la détresse, les Dardenne transcendent le sordide ou la violence par la générosité de leur regard, une compassion retenue qui cèdera à l’émotion dans une scène finale absolument bouleversante. L’épilogue d’un film haletant et sidérant en prise directe avec notre époque. 

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Cinéma

 Propos recueillis par Fadette DROUARD

ENTRETIEN AVEC ROMAN POLANSKI1

“Avec Oliver Twist, j’ai voulu faire un film familial !” La Gazette. Pourquoi Oliver Twist, parmi les autres, s’en sort finalement ? Roman Polanski. “La littérature du XIXe siècle abonde en coïncidences qui dirigent notre destin. C’est l’une des choses qui me fascine dans cette littérature, qu’en fait on est le sujet d’un ensemble de hasards. Regardez le début du film avec cette scène où la position d’un encrier change le destin d’Oliver. C’est aussi important que la rencontre, au début de Tess, entre le père et le prêtre qui lui dit qu’il est d’origine noble et qui chamboule la vie de Tess. Ici ce qui fait passer d’une scène à l’autre c’est une coïncidence, c’est la vie qui balaie ce petit enfant, c’est pour ça qu’il peut sembler un peu passif, mais c’était l’intention de l’auteur.” Kieslowski dit qu’on a “le hasard qu’on mérite”… “C’est une bonne phrase. Maintenant que ce soit vrai, c’est autre chose car il n’y aurait pas de victimes innocentes dans ce cas. Naturellement c’est la querelle éternelle, sommes-nous maîtres de notre destin ou non et je ne répondrai pas à une question philosophique ! Moi j’ai mon opinion mais je ne vais pas la partager!” Il y a dans le film un personnage important : Londres. Comment avez-vous travaillé le décor et aviez-vous des images de références en tête ? “Rien ne me vient à l’esprit en tant que références. L’atmosphère de cette époque m’avait frappé quand j’étais très jeune en lisant Les Grandes Espérances (de Charles Dickens, NDLR) où Londres ne joue pourtant pas un rôle très important. En ce qui concerne la création de notre décor, j’ai la chance d’avoir des collaborateurs très talentueux. Vous ne pouvez pas créer une ville entière, en tout cas qui semble être entièrement construite, sans l’intérêt et la motivation des gens qui travaillent avec vous. J’avais le décorateur du Pianiste, Allan Sasse, mais aussi toute une



Roman Polanski entouré de Barney Clark et Ben Kingsley lors de la conférence de presse. armée de gens qui ont participé à cette aventure. Cela a duré trois mois, il y avait 85 maisons dans trois quartiers. Tout cela a été construit par 500 ouvriers.” Pourquoi avoir gardé cette époque ? “Cette histoire est universelle et on n’a pas besoin de la rendre contemporaine pour le comprendre. Les problèmes sont malheureusement éternels, et il est inutile de compter combien d’orphelins souffrent de la même manière ou bien pire encore de nos jours.” Est-ce que l’enfant que vous étiez s’est identifié à Oliver Twist ? “Bien sûr que je me suis identifié, peut-être pas autant que vous aimeriez le penser. Je ne pourrais écrire sur le sujet ! Mais pour plusieurs scènes, j’ai pu faire appel à mes souvenirs de cet âge, ce qui m’a beaucoup aidé parce que je sais comment un enfant se sent quand il est orphelin. Je pouvais me placer du point de vue du sentiment

d’un gosse, parce que la chose la plus pénible, c’est de ne pas avoir ses parents ; et aussi du côté pratique, parce que je sais bien ce que c’est de marcher dix kilomètres sans chaussettes, avec des chaussures qui vous blessent et se désintègrent ; enfin je sais ce qu’est la vie à la campagne. Il y a plein d’autres détails et à chaque étape du tournage, plein de choses comme ça me revenaient, mais ce n’est pas la raison pour laquelle j’ai choisi ce livre !” Quelle est la raison alors ? “La raison, c’est que je voulais faire un film pour un public plus jeune. Je me suis rendu compte à un moment donné que le travail que je fais, que mes enfants suivent beaucoup, ne donne pas des choses auxquelles ils peuvent s’identifier, parce que je ne fais pas des choses pour les gens de leur âge. Avec Oliver Twist, j’ai voulu faire un film familial !”  1. Entretien réalisé à Bordeaux le 4 octobre.

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Cinéma

 Vincent JULE

OLIVER TWIST

Livre illustré Oliver Twist

A

près son multi-récompensé et surtout très personnel Pianiste, Roman Polanski avoue lui-même qu’il lui a été difficile de trouver un nouveau projet. Il souhaitait réaliser un film pour ses enfants et c’est sa femme, l’actrice Emmanuelle Seigner, qui lui suggéra Oliver Twist. La dernière adaptation cinématographique du chefd’œuvre littéraire de Charles Dickens remontant à 1947, sous la houlette de David Lean, le réalisateur polonais se dit qu’il était peut-être temps de porter une nouvelle fois les aventures du jeune Oliver sur grand écran. La genèse du film peut laisser perplexe, tant elle semble plus relever du hasard que d’un véri-

Photo Guy Ferrandis - H&K

Réalisation : Roman Polanski Scénario : Ronald Harwood Directeur de la photographie: Pawel Edelman Musique : Rachel Portman Durée : 2h05 Interprètes : Barney Clark, Ben Kingsley, Jamie Foreman.

table amour de l’œuvre, mais laissons tout de même le bénéfice du doute, et du talent, à Roman Polanski. Pour les moins littéraires, Oliver Twist est donc cet enfant recueilli dans un orphelinat de l’Angleterre victorienne. Mal nourri, exploité et bouc émissaire, il est bientôt placé dans une entreprise de pompes funèbres où, là encore, il ne connaît que privations et mauvais traitements. Il décide alors de s’enfuir vers la capitale, Londres. Il fait la connaissance d’une bande de voleurs en culottes courtes, qui travaillent pour le vieux Fagin. Mais on ne peut entrer dans ce monde de ruses et de cruautés sans en payer le prix. Arrêté pour une tentative de vol qu’il n’a pas

commis sur un bourgeois, Oliver ne trahit pas sa bande et s’attire la bienveillance du brave homme. Mais Fagin prépare déjà un mauvais coup… Sans cesse dépassé par les événements, le personnage d’Oliver aurait mérité mieux que les traits lisses du nouveau venu Barney Clark, sélectionné parmi plusieurs centaines d’enfants. Malgré sa bonne bouille, il ne dégage jamais l’émotion adéquate et finit au bout de deux heures par devenir irritant. De même, les retrouvailles entre le réalisateur et l’acteur britannique Ben Kingsley, 11 ans après La Jeune Fille et la Mort, se résument à une performance transformiste, et à beaucoup de cabotinage. Mais le principal défaut de cette nouvelle adapta-

tion se situe ailleurs. Roman Polanski explique avoir été séduit par les différents degrés lectures du roman de Dickens, où se mêlent humour et tristesse, légèreté et tragique. Pourtant, cette ambiguïté ne transcende jamais les images. Malgré une lumière soignée et des décors réalistes que l’on doit à la même équipe que sur Le Pianiste, le long-métrage défile devant les yeux du spectateur sans magie, sans émotion… sans âme. Chaque plan est travaillé, millimétré mais semble paradoxalement désincarné. Au mieux, certains verront dans cet Oliver Twist une jolie illustration d’un classique de la littérature, mais en aucun cas une adaptation réussie. 

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Cinéma

 Propos recueillis par Fadette DROUARD

ENTRETIEN AVEC TIM BURTON1

“Je vois surtout Noces funèbres comme une histoire d’amour” La Gazette. Vos derniers films parlent beaucoup du manque de communication parents-enfants : c’est un sujet qui vous tient à cœur ? Tim Burton. “C’est difficile de communiquer avec mes parents maintenant, vu qu’ils sont morts tous les deux. Mais je ne communiquais pas plus avec eux quand ils étaient vivants, alors oui je pense que c’est un grand sujet ! En tous cas un de ceux qui m’intéressent.” Dans le film, les parents sont dessinés de manière plus caricaturale… “On a tous eu des parents ! Tout le monde comprend ça je crois ! Quand j’étais un enfant, je me souviens distinctement avoir vu des adultes qui avaient l’air bizarre. C’était drôle en fait de faire ces personnages ; le principe c’est qu’en les voyant on sait qui ils sont, et les voix sont parfaites avec leur figure ! Ce qui est amusant, c’est que les gens pensent qu’on a dessiné les personnages pour les faire ressembler aux acteurs qui font leur voix ! Alors qu’on les a esquissés il y a des années !” Pourquoi faire aujourd’hui un film en stop motion et non en animation par ordinateur ? “J’ai toujours aimé le stop motion, c’est un média important, comme avec L’Etrange Noël de monsieur Jack par exemple. En fait, il y a quelques années des amis chez ILM m’ont dit qu’ils voulaient faire le film et ont fait des “plans-tests” sur Noces funèbres. Il n’y avait pas cette beauté palpable, primaire que ces marionnettes ont ! Je pense que l’important est de faire coïncider le bon type de média avec l’histoire. Ce film aurait pu être fait il y a 20 ans et il y a quelque chose dans l’émotion qui passe mieux.” Le stop motion est-il l’art de chercher les talents, le savoir-faire ? “Je pense qu’on voit la différence. Aussi bons



que soient les animateurs par ordinateur, je peux vous garantir, parce que j’ai vu un test sur ce scénario, que ces personnages sur ordinateur sont extrêmement différents, et il n’y a pas à se poser la question.” Pensez vous que le stop motion soit la réponse de la poésie au formatage des films d’animation hollywoodiens… “Ce que je pense vraiment, c’est qu’Hollywood se repose trop sur la technique ; Disney a fermé son département dessin ! Moi ça me choque. Ils pensent comme ça parce que Pixar fait de bons films et tout le monde essaie donc de les copier ! Mais j’espère que celui-ci va marcher assez pour qu’ils y trouvent une réponse.” Comment expliquez-vous que la mort ne soit que joie et bonheur ? “Une des choses qui m’a inspiré, c’est que j’ai grandi dans une culture où il y a énormément de sujets tabous, de trous noirs. Et puis

je suis parti vivre à Los Angeles où il y a toute une culture hispanique qui célèbre la mort en couleurs, avec de la danse et de la joie. J’ai toujours trouvé cette façon plus appropriée que de faire de la mort cet objet tabou et caché. On le voit dans d’autres cultures, qui ont une façon plus positive d’appréhender le sujet.” Est ce que Noces funèbres reste un film que les enfants peuvent voir, malgré le sujet ? “Je ne pense pas en ces termes, je pense toujours à faire quelque chose que j’aimerais voir, moi. Je me souviens que lorsqu’on a fait L’Etrange Noël de monsieur Jack les parents trouvaient qu’il ferait trop peur aux enfants, qui eux l’ont beaucoup aimé ! Quant à Noces funèbres, je vois surtout le film comme une histoire d’amour, où il se trouve qu’il y a des squelettes ! Je n’ai pas peur de le montrer à un enfant ; cela va plaire à tout le monde !”  1. Entretien réalisé à Paris le 27 septembre.

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Cinéma

 Vincent JULE

LES NOCES FUNÈBRES

L’étrange cérémonie de Tim Burton Les Noces funèbres Réalisation : Mike Johnson, Tim Burton Scénario : John August, Caroline Thompson, Pamela Pettler Directeur de la photographie : Pete Kozachik Musique : Danny Elfman Durée : 1h15 Avec les voix de Johnny Depp, Helena Bonham Carter, Emily Watson, Albert Finney, Christopher Lee.

A

près Nick Park et son Wallace & Gromit, c’est au tour de Tim Burton de revenir à la magie de l’animation image par image, espérant réitérer, avec ces Noces funèbres, le coup d’essai et coup de maître de L’Etrange Noël de monsieur Jack. Même technique, même univers, même résultat ? Inspiré d’une légende du folklore russe, le film nous plonge au XIXe siècle, dans un petit village de l’Europe de l’Est. Victor, jeune homme timide et maladroit, est promis à Victoria, une gentille et douce aristocrate. Assailli de doutes et pressé par les parents, il s’enfuit et s’enfonce dans une forêt épaisse et sombre. Par un fantastique (dans tous les sens du terme) quiproquo, il va épouser le cadavre d’une mystérieuse mariée et découvrir les joies de l’au-delà. Dès le générique, le spectateur retrouve cet univers si spécifique au réalisateur américain Tim Burton, qu’il avait défini

avec Edward aux mains d’argent et abandonné, ou perdu, depuis Sleepy Hollow. Décors gothiques, ambiance macabre, personnages farfelus, rien ne manque aux obsessions burtoniennes. Cependant, passées ses heureuses retrouvailles, une impression d’artificialité imprègne chaque plan. Comme un copier/coller sans surprise ni originalité. Par exemple, la partition du compositeur Danny Elfman, d’habitude plus inspiré, accompagne mollement les numéros musicaux de morts heureux de l’être. Mais ces défauts, presque de fabrication, ne peuvent complètement gâcher cette nostalgie retrouvée et un fourmillement d’idées. Au terne monde des humains, Tim Burton oppose un au-delà souterrain coloré et déglingué, où il continue à faire preuve

d’imagination. Même si la courte heure et 15 minutes du film ne permet pas de s’attacher à chaque personnage, il en réussit certains avec truculence : deux gamins irrésistibles, un chien mort mais toujours fidèle et des piliers de bar à s’en décrocher la mâchoire (enfin, surtout eux). De ce point de vue, le couple de héros s’avère le moins passion-

nant. Leur histoire ne procure qu’un intérêt limité et, au final, ne peut masquer son caractère de simple prétexte. Il n’aurait pas été difficile de passer outre si Tim Burton nous proposait autre chose qu’un sympathique tour de train fantôme qui permettra peutêtre aux plus jeunes de découvrir une photographie, simple et directe, de son univers. 

La Gazette vous offre des places pour ce concert. Appelez le 03 28 38 45 43 le lundi 24 octobre entre 16h et 16h30.

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Livres

 Catherine DANIEL et Julia DUBREUIL

ACTUALITE

Duo d’humour Les Pires Contes des frères Grim – Mario Delgado-Aparaín et Luis Sepúlveda (Éditions Métailié – Traduit de l’espagnol par Bertille Hausberg et René Solis – 192 pages) Que pouvait-il résulter de la collaboration de deux auteurs talentueux comme Luis Sepúlveda et Mario Delgado-Aparaín, décidés à écrire un livre ensemble sur le ton de l’humour ? Résolument que du bon, comme en témoignent Les Pires Contes des frères Grim. Dans ce roman aux allures de farce, le duo sud-américain se glisse dans la peau de deux extravagants professeurs, échangeant une correspondance savante au sujet des “jumeaux légendaires” Abel et Caïn Grim. Ce nom sous forme de clin d’œil désigne en fait deux piètres chanteurs populaires parcourant l’Amérique latine de la première moitié du XXe siècle, sans jamais rencontrer le succès auprès de leur rustre public de gauchos de la Pampa. Au fil de cette parodie épistolaire, les érudits évoquent les pérégrinations des jumeaux Grim, leurs déconvenues artistiques et amoureuses, mais aussi les mésaventures d’un facteur victime de l’appétit vorace des orques, “l’anthropologie musicale” du continent sud-américain, ou encore les dictatures militaires, les déchets nucléaires ou les réunions du Conseil de sécurité de l’ONU. Car si les deux écrivains ne se privent pas de jouer avec la langue et les références culturelles et d’inventer d’hilarants patronymes pour leurs personnages tout aussi cocasses, l’humour est aussi un moyen de parler politique, de pointer du doigt l’oppression passée – au Chili, en Uruguay – et actuelle. Avec finesse, Mario Delgado-Aparaín et Luis Sepúlveda parviennent donc à raconter des histoires totalement rocambolesques aux accents de vérité, à soulever des sujets sérieux, sans jamais l’être eux-mêmes.  J.D.

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Sweet Brooklyn Brooklyn Follies – Paul Auster (Editions Actes Sud – 364 pages) Comme pour conjurer la noirceur de notre siècle, l’un des monstres sacrés de la littérature américaine, Paul Auster, nous livre un roman drôle, gai et coloré, une comédie dédiée aux gens de Brooklyn. Après les plus sombres Livre des illusions et La Nuit de l’oracle, l’auteur chavire dans la folie douce avec Brooklyn Follies. Dans sa maison de Park Slope, un quartier tranquille de Brooklyn, Paul Auster met en scène les folies de l’Amérique des années 2000, mais aussi celles de notre quotidien à tous. Nathan Glass, à la retraite, renoue avec son neveu, Tom Wood, brillant universitaire reconverti en libraire dépressif à Brooklyn. Autour d’eux gravitent toute une bande de dingues : Rory, exstar du porno, ex-camée, tirée de l’impasse par une secte; Lucy, sa fille, qui réussit à s’enfuir de l’emprise de ces fanatiques ; Harry, ex-galeriste d’art, ex-taulard, escroc au grand cœur et aux idées larges. Autant de sentiers qui se croisent et convergent vers ce refuge rêvé, l’Hôtel Existence, sanctuaire “où l’on se retire lorsque le monde réel est devenu impossible”. Et à chaque carrefour, un symbole de cette Amérique qui fait peur : la droite chrétienne, les armes à feu, le mouvement anti-avortement, la religion du fric. Et surtout le ciel bleu d’un certain matin de 11 septembre. Il avait fallu 20 ans à Paul Auster pour mettre en fiction l’Amérique de Nixon dans Moon Palace. Seulement quatre pour écrire sur ce drame qui changea la face de l’Amérique : “le jour le plus triste, le plus effroyable” de toute sa vie. Bien sûr, le dernier roman de cet auteur de génie ne se résume pas à cette triste journée, loin de là, mais elle en trace le destin, celui d’une famille attachante, déglinguée, qui nous ressemble et que nous aurions pu être.  C.D.

L’amour aux trousses Fuir – Jean-Philippe Toussaint (Editions de Minuit – 186 pages) En 2002, Jean-Philippe Toussaint signait Faire l’amour, constat d’une rupture amoureuse qui n’en finit pas de se consommer entre Tókyó et Kyóto en hiver. Aujourd’hui, le nouveau roman de l’auteur et cinéaste belge, Fuir, continue de nous dépayser en plein été caniculaire. De Shanghai à Pékin et de Paris à l’île d’Elbe, on parcourt le monde, ou plutôt un univers mondialisé qui multiplie les langages mais ne sait plus dire l’essentiel. On sillonne aussi la vie intérieure du narrateur hanté par cette question qui ouvre le roman : “Serait-ce jamais fini avec Marie ?” Dans le volet précédent, cette stylisteplasticienne s’incrustait déjà dans le sillage de la narration. Avec Fuir, on n’y échappe toujours pas. A Shanghai, chargé d’une brève mission commerciale pour Marie, et d’une enveloppe de 25 000 dollars à remettre à un certain Zhang Xiangshi, le narrateur rencontre la troublante Li Qi, et plonge dans une cascade d’aventures feuilletonesques, entre le film d’action et l’atmosphère onirique de Wong Kar-wai. Et puis, il y a aussi le téléphone portable, briseur de sexualité et annonciateur de mort : dans une scène d’anthologie, dans les toilettes exiguës du train Shanghai-Pékin, tandis que se prépare une scène d’amour torride, le petit objet honni retentit. A l’autre bout du monde, la voix de Marie annonce le décès de son père sur l’île d’Elbe. S’ensuivent alors heurs violents, courses contre la montre, bains nocturnes. Dans un tourbillon de lumières, de décalages horaires, de peur panique et d’érotisme, Jean-Philippe Toussaint traduit tout le désordre émotionnel de la génération des quadragénaires, avec une gravité légère. Du grand art.  C.D.

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Livres

 Propos recueillis par Catherine DANIEL

Entretien avec Jean-Philippe Toussaint1

“Avec Fuir, on est dans la gravité plutôt que l’insouciance”

Dans les premières phrases du livre, vous annoncez ne pas vouloir “entrer dans les détails”. Or, l’écriture n’est faite que de détails … “C’est simplement une façon de dire qu’il y aura des choses qui ne seront pas dites. Cela apporte une

dimension supplémentaire et suscite une curiosité plus grande de la part du lecteur. Le lecteur peut tout aussi bien penser que le narrateur ment et alors on instaure le doute, une autre dimension encore. Mais c’est vrai que j’ai attaché une très grande importance aux détails. Je me suis beaucoup documenté sur le bowling, par exemple, j’ai accumulé beaucoup d’ informations, je les ai digérées. L’ important, c’est de ne pas tout recopier mais de l’ incorporer simplement à sa pâte.” Cette Chine qui sert de décor à la première partie du livre, vous la connaissez bien ? “J’ai fait un voyage en Chine en 2001 durant deux mois à l’ initiative de mon éditeur chinois. Ce fut un séjour déclencheur pour mes romans. J’y décris à la fois la Chine ancienne et la Chine moderne, capitaliste, technologique, avec ses foules incongrues. C’est cette dernière qui est finalement la plus présente. Par exemple, lorsque le narrateur visite Pékin, il passe un quart de seconde devant la muraille de Chine mais c’est surtout le bowling qu’il visite.” Les objets ont souvent une place symbolique dans vos romans. Ici, c’est le téléphone portable… “C’est vrai, le téléphone a une part

©

La Gazette. Peut-on parler d’une rupture de style par rapport à La Salle de bain, notamment dans la disparition de l’humour décalé ? Jean-Philippe Toussaint. “Le mot “rupture” est un peu fort. Je parlerais plutôt de fléchissement. Dans La Salle de bain, l’ humour était une priorité. Je considérais qu’une page était réussie si elle était drôle. Depuis Faire l’amour, il y a encore quelques notes humoristiques mais mes priorités sont devenues la beauté et la poésie du texte. Je parle toujours d’amour mais de façon moins burlesque. La mélancolie et la tristesse ont pris la place de l’humour. Au lieu de pousser les notes d’humour pour faire rire, je les gomme ou je les cantonne à la parenthèse. Avec Fuir, on est dans la gravité plutôt que l’insouciance. Certainement parce que l’auteur a 20 ans de plus. Par contre, il y a une chose qui a radicalement changé : j’ai complètement renoncé au point virgule. Si je réécrivais La Salle de bain aujourd’hui, je les remplacerais tous par une virgule.”

Týdeník Rozhlas

En 1985, un grand auteur naissait. Avec La Salle de bain, Jean-Philippe Toussaint ouvrait sa porte sur des terres inconnues, des steppes bientôt revendiquées par toute la génération minimaliste. Vingt ans et sept romans plus tard, Toussaint l’insolite surprend toujours. Avec Fuir (Editions de Minuit), son dernier roman, cet aventurier de l’écriture accroît encore le mystère.

importante et drolatique. Il cristallise les relations entre l’homme et la femme. Il y a eu l’appareil photo ou la télé dans mes romans précédents. J’entendais récemment les frères Dardenne parler du rôle de l’accessoire au cinéma, expliquant qu’ il porte souvent les notations psychologiques sans qu’on ait besoin d’être explicite. Marie, dans Fuir, se réinvestit dans le roman par le téléphone lorsqu’elle interrompt l’étreinte du narrateur avec Li Qi. Cette séquence qui met sur le même plan une scène à Paris et une scène entre Shanghai et Pékin, n’aurait jamais pu être imaginée il y a dix ans, avant le portable. De plus, il permet de mélanger le ‘il’ et le ‘ je’. Jusqu’à ce moment critique du livre, le roman évolue à la première personne. Soudain, le téléphone introduit le ‘il’. Il s’agit là d’une solution inédite.”

Beaucoup de critiques ont présenté Fuir comme une suite de Faire l’amour. Qu’en est-il exactement ? “En dépit du fait que le narrateur est le même dans les deux livres et que la figure de Marie reste omniprésente, je ne pense pas qu’ il s’agisse d’une suite. Ne serait-ce que parce que l’histoire de Fuir précède de quelques mois celle de Faire l’amour. Bien sûr on en sait plus sur les personnages avec Fuir, mais on n’a pas le fin mot de l’ histoire. Je n’ai pas de plan préétabli pour ces romans. Je n’avais pas prévu de faire quatre volets en commençant Faire l’amour. J’aime laisser des ouvertures.” 

1. Entretien réalisé à Bruxelles le 22 septembre 2005

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 Pierre DERENSY Musique

 Vincent VANTIGHEM

SpEcial Electro

Bloc Party

Treva Whateva

Silent Alarm, Remix Album (Wichita/V2 – 63 min)

Music’s made of memories (Ninja Tune/PIAS – 55 min)

Révélé de façon tonitruante au monde entier en février dernier, Bloc Party choisit d’enfoncer le clou avec un Remix Album à se procurer d’urgence. Si la première livraison nous avait fait découvrir des morceaux d’une implacable efficacité, la seconde nous offre en plus un véritable patchwork d’émotions musicales... Avec Whitey qui a d’abord choisi de faire hurler les loups – et les guitares par la même occasion – sur “Helicopter”, et Paul Epworth (le producteur du groupe) qui signe, quant à lui une vision très disco du titre phare de l’album, “Banquet”. Plus loin, c’est Dave Pianka, directeur du fameux Making Time de Philadelphie qui s’est senti inspiré pour transformer l’unique ballade de l’album en un titre très dancefloor avant de laisser le guitariste des Yeah Yeah Yeahs clôturer l’album de façon plus gutturale (“Compliments”). Une à une, les perles s’enchaînent offrant à Silent Alarm une forme de renaissance qui aura le mérite de nous faire patienter jusqu’au prochain album original de Bloc Party. 

Treva Whateva. Son nom ne vous dit rien mais sans doute pas sa musique. Après huit années passées à bosser pour les autres, ce spécialiste ès dancefloors se décide à franchir le cap avec Music’s made of memories. Nul besoin de posséder à merveille la langue de Shakespeare pour comprendre que l’homme s’est inspiré ici de l’étendue phénoménale de la sonothèque qui habite son cerveau. On passe ainsi de sonorités garage (“Bouncing Bomb”) à une tournure disco (“Driving Reign”) en passant par un peu de raggajungle (“Dedicated VIP”) dans la première moitié de l’album. Ensuite, changement de cap. Treva enfourche sa guitare et s’envole littéralement pour notre grand plaisir. “Dustbowl” finit de nous prouver que Treva est bien un trublion de la culture club à la sauce britannique avant que “Dangerous Disco” ne nous rappelle à notre bon souvenir les films d’horreur des années 1980 tout en clôturant un bien sympathique album. 

Hôtel Costes 8 (Wagram/Pschent - 74mn)

Aucune surprise dans cette nouvelle compilation signée Stéphane Pompougnac. Se définissant comme “l’unique rendez-vous du luxe et de la finesse parisienne en matière de musique”, chaque sortie

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Sao Paris Movimento (F Com – 40 min)

Voici la bonne surprise de la rentrée électro. Et c’est au label de Laurent Garnier qu’on le doit. Un océan a beau séparer le Brésil de la France, la musique semble pourtant bien passer entre les deux pays. Tel semble être le message de cet album qui a le mérite de rester “classieux” sans être froid. De cette musique épurée, au style proche de la chill-out, Leticia Maura et Thomas Ferrière nous en ont fait un petit bijou de sensibilité et de poésie (en portugais, en anglais et même un peu en français...). Du lyrique “Movimento”, on passe rapidement au plus avant-gardiste et entraînant “Butterfly”. Trois pistes plus loin, c’est la voix trafiquée de Leticia (sur un rythme down tempo) qui nous rappelle l’évanescence de la nature brésilienne. D’envolées harmoniques aux morceaux plus expérimentaux, Sao Paris se laisse écouter les yeux fermés, l’esprit en voyage. 

d’un nouvel opus de l’Hôtel Costes nous fait regretter un peu plus que son directeur ne connaisse pas la définition du mot renouvellement. Toujours est-il qu’on ne change pas une équipe qui gagne et que celle de l’Hôtel Costes semble remporter haut la main la victoire du mercantilisme. Passons très vite sur les “Kisskiss” (de Parov

Goldfrapp Supernature (Mute/Labels - 44mn)

La belle Alison est de retour. Quatre ans après son Flet Mountain enchanteur vendu à plus d’un million d’exemplaires, l’excentrique blonde platine fait son retour avec des compositions dans la lignée de la pop sexy des années 1970. Il suffit de se rappeler qu’avant d’en faire le titre de son album, Supernature fut surtout l’un des morceaux phares de Cerrone dont la belle chanteuse n’a pas à envier le talent. Gimmick tout synthés et ligne de basse façon seventies compose cette livraison qui oscille entre le bon (“Lovely 2 C U”), le passable (“Satin Chic”) et la carrément mauvais (“Fly me away”). Deux calmes ballades (“Let it take you” et “Time out from the world”) viennent limiter la casse d’un album qu’on espérait tout de même meilleur au regard des quatre années de travail qu’il a nécessitées. 

Stellar) et “Lemon Tea ?” (dont on ne reconnaît plus très bien l’origine “Jazznovesque”). Juste le temps d’apprécier quelques morceaux qui n’ont pas été torturés par le DJ (“Smooth”, “A la pêche” des excellents Flying Pop’s) que l’album s’achève déjà. Ouf ! Nous avons maintenant un an avant que ne sorte l’opus numéro 9. 

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Musique

 Propos recueillis par Pierre DERENSY

ENTRETIEN AVEC SUSHEELA RAMAN

“Parfois j’ai le sentiment d’être à la maison partout où je me trouve” Dans la musique de Susheela Raman, il y a du mordant, de l’épicé, de l’exotisme non pas aseptisé mais remarquablement assimilé, comme l’atteste son troisième album, Music For Crocodiles (Virgin), sorti fin septembre. Un véritable enchantement de sons et de couleurs créé par une artiste chantre de la fusion entre musique occidentale et traditions orientales. Rencontre avec une artiste rare avant son concert à Roubaix. La Gazette. Avec “L’Ame volatile”, vous chantez en français. Est-ce que ce sont vos nombreux concerts en France qui vous ont fait franchir le pas ? Susheela Raman . “C’est parce que j’ai beaucoup travaillé en France, avec des musiciens et techniciens français, que logiquement mon français s’est beaucoup amélioré bien qu’il ne soit pas encore parfait. Les paroles de “L’Ame volatile” ont été écrites par Barmak Akram; j’adore la façon dont elles sonnent, c’ était très naturel d’ écrire ces paroles pour lui.” Pourquoi avoir choisi cette poésie afghane de Barmak Akram ? “Barmak est arrivé en France petit en provenance d’Afghanistan. Il écrit à présent en français et naturellement mon choix s’est porté sur lui. Il a également écrit des paroles pour M, c’est un parolier très doué, ainsi qu’un réalisateur.” Avez-vous le sentiment d’être une éternelle exilée où que vous soyez ? “Parfois j’ai le sentiment d’être à la maison, partout où je me trouve.” La musique est universelle, votre “passeport musical” vous a t’il ouvert le monde ? “C’est vrai que quand vous allez dans un pays pour y jouer de

la musique et que vous avez la chance d’ être en relation avec des musiciens et de faire passer des émotions avec le public, cela apporte plus qu’une simple expérience touristique.” Pourquoi ce titre Music For Crocodiles ? “Il signifie une sorte de célébration pour vivre la musique. Parfois, les musiciens doivent s’ évader au-delà de leur propre chemin. Comme il est dit dans la chanson éponyme, c’est à la fois partager des moments de grande intensité comme des périodes d’attente. C’est aussi métaphorique car le business musical est certainement un monde plein de crocodiles : on est tous prêts à se dévorer !” Avec ce disque, c’est l’héritage de ce que vous ont fait écouter vos parents pendant votre enfance qui refait surface ? “Bien sûr, tout rentre en compte. Mais il y avait plus de références indiennes dans mon deuxième album. Je pense que plus le temps passe et plus je trouve d’autres façons d’exploiter cet héritage, il varie pour vibrer avec le public. Je n’ai jamais été intéressée par le fait de jouer un seul type de musique. Chacun a son propre univers musical.”

L’Inde se trouvait déjà présente sur vos deux précédents albums mais là vous avez voulu aller plus loin… “Ce n’était pas une stratégie. Comme j’allais en Inde voir mes parents, j’y ai rencontré des musiciens et commencé à jouer avec eux. C’est un processus naturel. La musique est présente chez les gens qui la jouent et qui l’écoutent, pas dans ceux qui la pensent. Je ne crois pas en ce mythe fantaisiste de l’Inde éternelle.” Pourquoi ce besoin de l’enregistrer là-bas ? “En fait, nous avons enregistré la plupart de l’album en Angleterre. Et puis nous sommes allés à Tamilnadu pour faire un film commandé par Arte (qui sera diffusé en novembre, NDLR) et nous y avons établi des relations musicales. Comme nous devions être très talentueux pour jouer avec eux, ça nous a beaucoup inspirés.”

Certains titres ont de magnifiques ouvertures. C’est important de pouvoir installer un climat sur vos morceaux ? “Oui, c’est un bon moyen pour créer une atmosphère, jouer quelque chose pour introduire l’univers musical que la chanson va explorer. C’est une tradition venue du Nord de l’Inde appelée ‘Alap’. Si vous faites bien attention, les notes jouées en intro reprennent celles des mélodies dans la chanson.” Avec ce disque, pensez-vous avoir terminé un cycle ? “Non. Je suis toujours au commencement des choses.” 

Concert le 22 octobre à 21h à la Condition publique – 14, place Faidherbe à Roubaix (Tél. : 03 28 33 48 22).

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DVD

 Patrick BEAUMONT et Julien LECONTE

Actualité du DVD L’Autre Rive

La balade sauvage Produit par le cinéaste américain Terrence Malick, ce film magnifique se démarque nettement de la veine habituelle du cinéma indépendant d’outreAtlantique en même temps qu’il renoue avec le meilleur du cinéma américain des années 1970, celui de Jerry Schatzberg, Sam Peckinpah ou Monte Hellman, qui entremêlait histoires fortes et critique sociale dans une peinture sans concession de l’époque. Cette histoire de “violence et de sang” dans le Sud des Etats-Unis nous happe dès son générique avec cette course-poursuite entre un adolescent rebelle et la police où le cinéaste pose les jalons d’une œuvre originale. D’emblée, alors que nous découvrons Chris et son frère Tim, enfants en rupture de ban scolaire, livrés à eux-mêmes ou presque dans la ferme paternelle, le réalisateur David Gordon Green adopte un ton singulier, distille une atmosphère prégnante traversée de flux d’amour inaltérable et de haine éphémère entre ces enfants et leur père, vivant en marge dans une forêt au bord du Mississippi. Ce fragile équilibre sera bientôt mis à mal par l’irruption d’un oncle fraîchement sorti de prison, véritable catalyseur d’un passé enfoui, et dont l’inquiétante présence va révéler les zones d’ombre d’une rivalité ancienne. Alternant menaces voilées et fausse complicité, l’oncle Deel ravive des plaies non cicatrisées et quelques pièces d’or mexicaines vont devenir l’objet d’un affrontement sanglant (avec la référence à l’histoire de Caïn et Abel en filigrane). Le cinéaste filme alors cette violence sans complaisance ni voyeurisme mais sans édulcorer sa brutalité. Commence alors un autre film, un road movie, qui suit la cavale de Chris et Tim, voulant échapper à leur oncle après que celui-

Neverland

L’enfance de l’art Alors que Shakespeare in love (1998) nous contait la genèse de la pièce Roméo et Juliette sous fond de comédie sentimentale, Neverland emprunte un chemin épuré de toute romance et pavé de bonnes intentions afin d’assister à la naissance de Peter Pan. Bien que le film ne s’adresse pourtant pas forcément à eux, ce sont les enfants qui sont au centre de cette adaptation tirée d’une pièce de Allan Knee racontant les déboires, puis le sacre du père de Peter Pan : J.M. Barrie. Neverland est leur histoire, leur combat et leurs sentiments face à la maladie de leur mère. Ici, pas de magie qui crève l’écran, ni d’envolée au pays imaginaire sous effets spéciaux. Pas de mélodrame non plus, mais plutôt une fantaisie dramatique où les multiples décors sont le prétexte aux extravagances et où la réalité, aussi douloureuse soit-elle, ne sert qu’à souligner le génie créateur et ses chimères. Le réalisateur Marc Forster l’a bien compris, et au déluge de couleurs et de rires, il préfère nous offrir un spectacle

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ci ait assassiné leur père. L’Autre Rive glisse alors de la métaphore biblique à l’imaginaire cinématographique (le film comme une version contemporaine de La Nuit du chasseur de Charles Laughton) sans abandonner son regard acéré sur l’amère réalité d’une Amérique oubliée. Car dans leur fuite, Chris et Tim rencontrent l’Amérique des laissés-pour-compte, des exclus, là où la pauvreté gagne chaque jour du terrain, en lisière des mégalopoles arrogantes et des caméras complaisantes. Une population venue de nulle part pour qui la seule espérance est de survivre, peu importe où et comment. Là aussi, sans fausse compassion ni racolage masqué, David Gordon Green brosse une peinture désenchantée de son pays à travers le regard d’un enfant et d’un adolescent découvrant l’autre rive, ce no man’s land laissé à l’abandon par un ultralibéralisme galopant. Baignée par l’envoûtante partition musicale de Philip Glass, la mise en scène de David Gordon Green épouse sans heurts la trajectoire accidentée de ses héros tandis qu’une attentive direction d’acteurs laisse libre cours à l’interprétation convaincante de comédiens en osmose à l’image de Jamie Bell, le jeune héros de Billy Elliot, qui confirme ici les belles promesses d’un talent naissant. Assurément, un cinéaste à suivre. P.B. Editeur : Wild Side Vidéo. Format image : 1.85, écran 16/9e compatible 4/3 Langues : Français et Anglais Dolby Digital 5.1 | : | Sous-titres : Français. Durée du film : 1h43. Bonus : entretien avec le réalisateur, filmographies, bande-annonce.

plus modeste et néanmoins magnifique auquel les acteurs se prêtent avec plaisir. Incarné par un Johnny Depp toujours aussi à l’aise dans les films d’époque, l’auteur – en froid avec la haute société anglaise qui composait son public – verra son imagination ravivée par la rencontre avec quatre jeunes garçons. Kate Winslet, leur mère dans le film, garde un rôle discret, tout comme celui interprété par Dustin Hoffman. Ce qui ne dessert pas pour autant le scénario qui puisera sa force dans les plus jeunes personnages, dont le jeune Peter (joué par le très prometteur Freddie Highmore, partenaire de Johnny Depp dans Charlie et la Chocolaterie). Bien moins virtuose que celle de Tim Burton, la mise en scène de Marc Forster ravira néanmoins les plus cinéphiles, principalement dans les scènes “théâtrales” et lors d’un final aussi simple qu’efficace. Vous l’aurez compris, Neverland est une habile reconstitution de l’envers du décor de Peter Pan, aussi agréable qu’un tour de balançoire, et nous offrant une vision subtile de la création. Un film perdu entre deux mondes, celui de l’adulte et de l’enfance, qui nous fait basculer dans l’un ou l’autre avec une facilité déconcertante qui n’a d’égale que la chaleur qu’il procure. J.L. Editeur : TF1 Vidéo. Format image : 2.35, écran 16/9 compatible 4/3. Langues : anglais et français Dolby Digital 5.1 et DTS 5.1. Sous-titres : français. Durée du film : 1h41. Bonus : commentaires audio de Marc Forster, du scénariste David Magee et du producteur, scènes coupées avec commentaire optionnel, making of, reportage sur les effets spéciaux, bêtisier, bande-annonce.

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DVD

 Patrick BEAUMONT et Benjamin THOMAS

Million Dollar Baby

Le dernier combat S’agissant d’un auteur aussi considérable que Clint Eastwood, il est évident que la relative déception née de la vision de son dernier film n’altère en rien les immenses qualités de Million Dollar Baby, bien au-dessus de l’ordinaire du cinéma hollywoodien et mondial. Pourtant ce très beau film, élégant et subtil, n’atteint pas la beauté crépusculaire d’Impitoyable, le classicisme mélancolique de Sur la route de Madison ou l’intensité déchirante de Mystic River, trois sommets de la filmographie du cinéaste américain. Plus qu’un film sur l’univers de la boxe avec ses codes et ses règles, ses ascensions fulgurantes et ses destins brisés, Million Dollar Baby est l’histoire de la rencontre de deux laissés-pour-compte du rêve américain qui, ensemble, vont unir leurs désirs et leurs talents pour accrocher les étoiles. La rencontre improbable, mais d’autant plus précieuse, entre l’entraîneur Frankie Dunn (interprété avec une grandiose sobriété par Clint Eastwood), privé depuis toujours du bonheur de voir l’un de ses poulains décrocher un titre mondial, et la jeune boxeuse Maggie Fitzgerald (sidérante Hilary Swank dont la performance n’est pas seulement physique), une morte de faim accrochée à son fol espoir de revêtir les gants puis de devenir une championne. Soit “la magie de tout risquer pour un rêve qu’on est seul à voir”, dira Eddie Scrap (sensationnel Morgan Freeman), ancien protégé, confident et souffre-douleur préféré de Frankie. D’abord méprisant, puis réticent, ce dernier finit par se laisser convaincre par la détermination sans faille de Maggie qui rêve de passer de la pénombre des salles d’entraînement (superbes clairs-obscurs sculptés par le chef opérateur Tom Stern) à la lumière des réunions de boxe. Ces deux êtres qui, sans le savoir,

The Machinist

Sommeil trompeur

Depuis plus d’une quinzaine d’années, le cinéma hollywoodien, lorsqu’il aborde le genre à suspens et ses dérivés, use et abuse de retournements de situations les plus imprévus. Par un raccourci rapide, on pourrait ainsi rapprocher ce The Machinist de Brad Anderson de Identity, pour ne citer qu’un exemple. Il participe de la même démarche narrative, certes, mais il la transcende. A vrai dire, si l’on devait trouver une filiation à ce film, il faudrait plutôt la chercher du côté de David Cronenberg et notamment de son Spider. Là aussi le récit chemine lentement vers une révélation paroxystique, là aussi nous étions spectateur d’un film structuré comme l’inconscient d’un héros psychotique. Le récit suit ainsi le quotidien étrange de Trevor Reznik, insomniaque incurable, dont les interrogations traduisent une paranoïa galopante. Qui laisse des messages codés dans son appartement ? Pourquoi son amie Marie ressemble-t-elle tant à sa mère ? Quant à Stevie, une prostituée, elle

se cherchent une famille (Frankie écrit chaque semaine à son unique fille qui lui retourne ses lettres tandis que Maggie se heurte à l’indifférence maternelle, voire aux sarcasmes) et vont apprendre à se connaître, s’apprivoiser mutuellement avant de nouer une complicité inattendue sur et en dehors du ring. Au fil des combats menant vers la gloire se tisse entre eux une relation émouvante où s’entremêlent admiration, pudeur et respect par laquelle Frankie, homme brisé par le silence méprisant de sa propre fille, devient le père spirituel de Maggie. Avec une retenue parfois bouleversante où la mise en scène s’efface derrière une interprétation traversée par la grâce, Clint Eastwood esquisse délicatement les thèmes de la filiation et de la transmission. Le dernier tiers du film basculera dans le drame avec la terrible issue du combat pour le titre de championne du monde mais, à aucun moment, le cinéaste ne versera dans le pathos ou ne succombera au lacrymal, conservant jusqu’au tragique épilogue une dignité admirable. P.B. Editeur : Studio Canal. Format image : 2.35, écran 16/9e compatible 4/3. Langues : anglais et français Dolby Digital 5.1, français 2.0. Sous-titres : français. Durée du film : 2h10. Bonus exceptionnels dans la version collector : interviews de Clint Eastwood, Hilary Swank et Morgan Freeman par James Lipton, le célèbre animateur de l’émission Actor Studio (25 min), making of (19 min), évocation de l’adaptation du livre de F.X. Toole, avec le scénariste Paul Haggis, scénariste et les producteurs (13 min), superbe analyse du film par le critique Jean Douchet (22 min), la carrière d’Eastwood revisitée par Clint lui-même et le témoignage d’acteurs prestigieux comme Morgan Freeman, Meryl Streep ou Ed Harris (59 min), interview de Pierre Rissient, producteur français et ami de longue date du cinéaste (25 min).

semble bien connaître le nouvel employé de l’usine où il travaille. Pourquoi ne lui a-t-elle rien dit ? Brad Anderson nous balade donc dans un monde fragile et inquiétant au travers des yeux de Trevor Reznik où tout semble bien ancré et pourtant rien ne semble acquis, tout comme le sommeil pour ce héros fantomatique qui n’a pas dormi depuis plus d’un an. Lorsque les doutes l’envahissent, ses dernières certitudes s’envolent. Sa silhouette désemparée autant que décharnée s’engouffre alors un peu plus dans un monde froid et implacable à l’image de celui d’Inside Job (signé Nicolas Winding Refn), sans le maniérisme du réalisateur danois. Et l’on en revient à la force du film : se parant des atours d’une enquête à résoudre, le film traite d’un sujet bien plus simple, bien plus noir, bien plus intérieur. Film remarquable sur le travail éreintant de la culpabilité au cœur de la conscience d’un homme, The Machinist se pose comme une étude plastique et narrative d’un tel sentiment. Un film fascinant, une sorte de Fight Club dont l’agressivité serait plus encore celle d’un héros à son propre égard, et dont la fin, pour d’autres raisons, demeure ouverte et matière à discussions. B.T. Editeur : CTV International. Distributeur : TF1 Vidéo. Format image : 2.35, écran 16/9 compatible 4/3. Langues : anglais et français Dolby Digital 5.1, anglais DTS 5.1. Sous-Titres : français. Durée du film : 1h42. Bonus : commentaire audio de Brad Anderson, making of, interview de Christian Bale, scènes coupées commentées, bandes-annonces.

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Spectacles

 Catherine DANIEL

SAISON 2005-2006 HORS LES MURS

Danse à Lille met les voiles

A

la barre de ce cargo, Catherine Dunoyer de Segonzac a fait appel à un artiste du Nord, Thomas Lebrun, et à sa Cie Illico, pour les accompagner durant trois saisons. Désormais chorégraphe associé à Danse à Lille, Thomas Lebrun assurera le cap du projet artistique du CDC tout en présentant ses créations au sein de l’équipage. Cet auteur atypique continuera de secouer le cocotier du ballet et de se jouer de l’humeur humaine, notamment dans What You Want ?, créé à la Condition publique en mars prochain. Pour ouvrir le bal de ses expéditions au long cours, Danse à Lille plongera dans le bassin méditerranéen à l’occasion du festival “DO’KA”, parcours subjectif au cœur de la création contemporaine dans le Maghreb et le Moyen-Orient organisé par la Condition publique à Roubaix. Jusqu’au 15 décembre, le monde arabe fera danser la liberté d’expression avec Ala Ebtekar, Abdelkader Benchemma, Désert Rebel, le Collectif acrobatique de Tanger, Rabi Abou Khalil, les Tunisiens Aïcha M’Barek & Hafiz Dhaou, l’Israélien Haïm Adri. Autant de voyages en terres inconnues pour réfléchir sur notre monde. Le chic, c’est que le reste de la

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saison en brandit plein d’autres des périples comme celui-ci, à commencer par “Danças do Brasil”, du 22 au 26 novembre. Dans le cadre de l’année du Brésil en France Danse à Lille propose de découvrir quatre chorégraphes dont l’originalité et l’inventivité sont emblématiques des écritures chorégraphiques contemporaines du pays : Cristina Moura qui sera tout sauf Like an idiot ; Michel Groisman frappera deux fois avec As Portas das maos et Sirva-se ; Lia Rodrigues rappellera Ce dont nous sommes faits et Philippe Jamet assènera son Ritual do Cotidiano. Enfin, des cours d’initiation à la samba et des stages d’initiation à la capoeira Angola achèveront de vous décoiffer. En janvier et février, histoire de ne pas se geler les pieds en hiver, Danse à Lille participera aux “Folies en danse” pour faire vibrer les toutes fraîches maisons Folie aux rythmes italiens et africains, avant de reprendre une fois de plus la route pour ses “Repérages”, Rencontres internationales de la jeune chorégraphie du 22 au 26 mars durant lesquels 15 pays délègueront chacun une compagnie pour les représenter. De la Slovénie au Canada, le monde entier sera aux pieds de Lille. Le CDC poursuivra aussi sa tangente belge avec une excur-

Photo Milla Pétrillot

Danse à Lille part en voyage. Robuste embarcation roubaisienne, le Centre de développement chorégraphique (CDC) met les voiles, le temps nécessaire à la rénovation de son gymnase. Les cales pleines à ras bord, ce bateau ivre de créations et de voyages nous propose une saison “hors les murs” qui accostera dans les différentes maisons Folie de la métropole lilloise, à la Condition publique, au Prato, à la Piscine, dans les musées de Tourcoing et Courtrai, et bien d’autres lieux encore. A la clé, la croisière s’amuse, avec un programme soufflant.

Like an Idiot, un solo chorégraphique de Cristina Moura, présenté le 22 novembre à 20h30 à la Condition publique sion bus-cocktail au Schouwburg de Courtrai pour aller (re)découvrir Quando l’uomo principale è una donna de Jan Fabre, artiste le plus controversé du moment après ses créations défoliantes qui mirent en émoi le Festival d’Avignon 2005. “Les Petites Scènes ouvertes” et sa vitrine de la jeune création française, le festival jeune

public “Les Petits Pas”, “La Nuit des musées”, les “Draps de toutes laines” et le rendez-vous “Porter-Tomber-Danser” au Prato complèteront une affiche qui ne donne qu’une envie : plonger tout habillé.  Infos et réservations : 03 20 20 70 30 ou www.dansealille.com

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