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Credo quia P r o j e t

G a u d e a m u s

i g i t u r


Couverture : Gaudeamus Igitur, commandant RoSWeLL, 2011, mixte Ci-contre : mĂŠdaillon, commandant RoSWeLL, 2017, gravure


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* J’y crois car c’est absurde !


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Glossaire :

Intelligible Idée primordiale Sensible Nolonté Conscience sociale Quartier Latin Gaudeamus igitur Bazoche (Royaume de la) Bazochien Goliards Collégiat Béjaunage Bleu Bizuteur Deposito Bizuth ou bizut Pennal Mulus Béjaune Czapka Penne Faluche Alto Calotte Felucca Tuna

Domaine du monde des idées selon Platon, des substances que l’esprit conçoit mais ne tombent pas sous le sens. Le domaine de l’Intelligible, correspond à l’impalpable, à l’intuitif, à la mystique. Du monde de l’esprit en opposition au sensible. Elle est la nature de l’Intelligible dans les théories platoniciennes. . Du monde de la matière, en opposition à l’Idée primordiale. C’est le concret et la science. Absence de volonté à accomplir un acte. Perception de soi au sein de la société. Elle se manifeste, selon Maurice Halbwachs, par la conscience collective. Zone où s’est créée l’Université de Paris. Le terme fut reprit dans d’autres universités Le plus ancien chant étudiant connu Royaume pour rire, mais aux pouvoirs réels Membre du Royaume de la Bazoche Etudiants itinérants, poètes hédonistes, ayant précédés la fondation de l’Université de Paris. Membres d’un même collège de l’Université médiévale Période où le nouveau se faisait reconnaître comme étudiant au moyen âge Nouveau dans une faculté (Belgique) Initiateur des traditions étudiantes (bizutage) Rite d’agrégation du béjaune Nouveau dans une faculté (France) Stade postérieur à celui de béjaune Nouvel étudiant non encore inscrit dans une faculté (Allemagne) Nouvel étudiant inscrit à l’université (moyen âge) Coiffe étudiante polonaise Coiffe étudiante belge (parmi d’autres) Coiffe étudiante française Coiffe étudiante belge (parmi d’autres) Coiffe étudiante belge (parmi d’autres) Coiffe étudiante italienne Mouvement étudiant de l’Espagne, du Portugal, et des pays d’Amérique centrale et du sud


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Commandant RoSWeLL et l’esthétique des rites d’initiation étudiants Commandant RoSWeLL and the aesthetics of student initiation rites

Références : Adolphe Fabre, Les clercs du Palais – recherches historiques sur les Bazoches des Parlements & les Sociétés dramatiques des Bazochiens & des Enfants-sans-Souci , N. Scheuring, Libraire-Editeur, 1875 Arnold Van Gennep, Les rites de passage, (Réimpression de l’édition de 1909, Emile Nourry, augmentée en 1969, Mouton and Co et Maison des Sciences de l’Homme), Picard, 1981, ISBN 2-7084-0065-7 Augustin Cabanès : Moeurs intimes du passé, Série 3, Albin Michel éditeur, 1908-1936, 324 pages Augustin Cabanès, Moeurs intimes du passé, série 4 Les étudiants de Paris, Albin Michel, 1908-1936 Brigitte Larguèze : Masque ou miroir : Le changement d’apparence dans le bizutage, Rapport final, RES (Recherche et Sociétés), 1995, 218 pages Christiane Gobry, Jean Chopitel : René Guénon, Messager de la Tradition Primordiale et Témoin du Christ Universel, Le Mercure Dauphinois, 2010, 176 pages, ISBN : 978-2-35662-025-5

Quentin Delanghe

Lucien Genty, La basoche notariale – origine & histoire, Delamotte fils et Cie, Libraires-Editeurs, 1888 Malika Borbouse, La face cachée des baptêmes estudiantins Analyse psycho-sociologique, Paris, Editions Publibook Université, page 29, 274 pages, ISBN 978-2-342-04113-2 Marc Audebert, Thèse pour obtenir le grade de docteur de l’université Paris-Sorbonne, discipline/spécialité : Sciences sociales et philosophie de la connaissance, Le bizutage : Description et tentative d’explication d’une énigme sociologique, 2013, 628 pages. Marc Sherringham : Introduction à la philosophie esthétique, Petite bibliothèque Payot, 1995, 314 pages, ISBN 2-228-88594-0 Marcel Mauss, Sociologie et anthropologie, PUF, collection Quadrige, page 13, 482 pages, ISBN 2 13 054718 4 Mary Douglas : De la souillure essai sur les notions de pollution et de tabou, Paris, éditions La Découverte, traduit de l’anglais par Anne Guérin, nouvelle édition, 2001, 206 pages, ISBN 9782707133885

Clarissa Pinkola Estés : Femmes qui courent avec les loups Histoires et mythes de l’archétype de la femme sauvage, 1992, 764 pages, ISBN 978-2-253-14785-5

Michel Maffesoli, Bruno Pinchard, Jean-Jacques Wunenburger, Martin Rodan, Dionysos origines et résurgences, Ilana Zinguer Librairie Philosophique J. Vrin, Collection De Pétrarque à Descartes, 200 pages, 2001, ISBN 2-7116-1483-2

Claude Rivière : Les rites profanes, PUF, 1995, 264 pages, ISBN 10: 213046548X, ISBN-13: 9782130465485 ; 13,18€

Miltiades B. Hatzopoulos : Cultes et rites de passage en Macédoine, Athènes, Diffusion de Boccard Paris, 1994, 216 pages

Daniel Grojnowski, Denys Riout : Les arts incohérents et le rire dans les arts plastiques, Editions Corti, 2015, 326 pages, ISBN 978-2-7143-1138-2

Mircea Eliade : Histoire des croyances et des idées religieuses/1, 1976, Bibliothèque Historique Payot, Éditions Payot et Rivages, page 27, 496 pages, 2008, ISBN 978-2-228-88158-6

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Mircea Eliade, Initiation, rites, sociétés secrètes, 1959, Folio essais, page 14, 282 pages, 2015, ISBN 9782-07-032696-9

Draguet Michel : Rops – De Coster : Une jeunesse à l’Université Libre de Bruxelles, GRAM-UAE,1996, 352 pages Etienne Souriau : Vocabulaire d’esthétique, Quadrige/PUF, 1990, ISBN 978-2-13-057369-2

Nicolas Bourriaud : Esthétique relationnelle, Les presses du réel, 2001, 124 pages, ISBN 978-2-84066-030-9 Pascal Brissette, Anthony Glinoer : Bohème sans frontière, Presses Universitaires de Rennes, 2010, 358 pages, ISBN 978-2-7535-1071-5

Christophe Granger : La destruction de l’université française, Paris, La Fabrique éditions, 2015, 176 pages, ISBN : 978-2-35872-076-2

Patrice Foissac, Histoire des collèges de Cahors et Toulouse (XIVe – XVe siècles), Cahors, La Louve éditions, 2010, page 376, 575 pages, ISBN 978-2-916488-35-6

Fortunat Strowski, Etudiants et étudiantes, Flammarion, Paris, 1935

Pierre Bourdieu, Jean-Claude Passeron, Les héritiers, Editions de Minuit, collection « le sens commun », 1964, 192 pages, page 42, ISBN 978-2-7073-0081-2

Francesco Massa, Entre la vigne et la croix. Dionysos dans les discours littéraires et figurés chrétiens (IIe-IVe siècles), Résumé de thèse, https://assr.revues.org/24593 Georges Porchet : Cinquantenaire de l’A.G.E.C. Juin 1884 – Juin 1934 - L’étudiant de Caen - son passé Histoire de l’A, 55 rue du Stade Caen, Association Générale des Etudiants et étudiantes de Caen, imprimerie Malherbe de Caen Henry Murger : Scènes de la vie de Bohème, Paris, Imprimerie Fabre, 1945, 280 pages, autorisation O.P.L. 10.857 Jacques Koot, Io Vivat, Bruxelles, page 30, 1983, édition à compte d’auteur.

Pierre Bourdieu, Les rites comme actes d’institution, in: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 43, juin 1982. Rites et fétiches. pp. 58-63; Pierre de Visscher, Les premiers pas d’une vie nouvelle, Baptême ou Bizutage ? Rites bénéfiques ou traumatisants ?, Presses universitaires de Liège, « Les cahiers Internationaux de Psychologie Sociale ,3/2015 ,»numéro 107, pages 493 à,535 ISSN 0777Samuel Lepastier, Bizutage : Le Bizutage : un paradigme, 2004, http://acatparis5.free.fr/html/modules/ news/article.php?storyid=32

Jacques Le Goff, Les intellectuels au Moyen Âge, éditions du Seuil, 2000, ISBN 978-2-7578-3995-9

Simone Forster, L’école et ses réformes, Presses polytechniques et universitaires romanes, collection Le savoir, Suisse, 138 pages, 2008, ISBN 978-2-88074-3

Jacques Verger, Les universités au Moyen Âge, PUF, Collection Quadrige, 232 pages, 2013 ISBN 978-213-062129-4

Walter Burkert, Les cultes à mystères dans l’antiquité, 1987, Paris, La vérité des mythes, Les Belles Lettres, traduit de l’anglais par Alain-Philippe Segonds, page 7, 194 pages, 2014, ISBN 978-2-251-32436-4


Index | Plan | Texte | Notes | Citation | Auteur

Index Mots-clés :

tradition,rite, rituel, université, supérieur, Bacchus, Inanna, bazoche, bizutage, deposito, béjaune, bleu, bizuth, art, histoire de l’art,

Keywords :

tradition, ritual, university, superior, Bacchus, Inanna, bazoche, hazing, deposito, bejaune, freshman, bizuth, art, history of art,

Personnes citées :

Arts: Barbara Charles, Baudelaire Charles, Bourriaud Nicolas, da Vinci Leonardo, Desbrosses Joseph, Doré Gustave, Fujita Tsugouharu, Michel-Ange, Mozart Wolgang Amadeus, Murger Henry, Orff Carl, Pasolini Pier Paolo, Rabelais François, Reiser Jean-Marc, Rops Félicien, RoSWeLL commandant, Schanne Alexandre, Szeeman Harald, Tabar François, ToulouseLautrec Henri (de), Wallon Jean, Sciences humaines : Aristote, Audebert Marc, Borbouse Malika, Bourdieu Pierre, Burkert Walter, Cabanès Augustin, Davidenkoff Emmanuel, Dessez Patrick, Douglas Mary, Frazer James, Granger Christophe, Guénon René, Hillman James, Hippocrate, Junghans Pascal, Kant Emmanuel, Koot

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Jacques, Larguèze Brigitte, Lepastier Samuel, LeroiGourhan André, Machiavel, Mafessoli Michel, Massa Francesco, Mauss Marcel, Nietzsche Friedrich, Pinkola Estès Clarissa, Platon, Rivière Claude, Sherringham Marc, Strowski Fortunat, Valery Paul, Van Gennep Arnold, Verger Jacques, Wunenburg Jean-Jacques, Histoire : Abélard, Alcuin, Bel Philippe IV (le), Charlemagne, Gambrinus, Grand Alexandre (le), Louis IX (Saint), Louis XIV (Roi Soleil), Napoléon, Napoléon III, Religions : Aphrodite, Apollon, Astarté, Atargatis, Athtart, Baal, Bacchus, Cérès, Déméter, Dercéto, Dieu le père, Dionysos, El-Samora, Eshtar, Fufluns, Hator, Inanna, Ishtar, Isis, Jésus-Christ, Liber Pater, Marie-Madeleine, Ménades (les), Orphée, Osiris, Pasiphaé, Prométhée, Saint Nicolas, Saint Toré, Saint Verhaegen, Shaushka, Tanit, Vénus, Zeus,

Plan :

L’esthétique des rites initiatiques étudiants Histoire des rites étudiants sous le prisme de l’esthétique L’art à l’origine des rites étudiants L’approche de l’artiste Commandant Roswell


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« Tout document, même contemporain, est « spirituellement opaque » aussi longtemps qu’on n’arrive pas à le déchiffrer en l’intégrant dans un système de significations. » M. Eliade, 1976


Baptême à Bruxelles, Esbé, 1960, dessin

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Essai d’esthétique

Il est convenu à présent, au sein des sciences humaines, de reconnaître les turbulences universitaires de début de scolarité, comme des rites initiatiques. Bien entendu, certains chercheurs tentent le propos de réfuter cet état de fait. Cette conclusion tombera d’elle-même par l’analyse que nous vous présentons. Pour que l’analyse soit cohérente, et que l’on puisse révéler ce qui était jusqu’ici resté discret, il nous faut prendre les rites dans leur globalité. En prenant en compte les coutumes rituelles selon les pays, nous pouvons déjà dresser une table non exhaustive de ces pratiques.

Être étudiant, anonyme, non daté, dessin


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Avertissement

L’artiste commandant RoSWeLL, travaille depuis 1987 sur les rites initiatiques étudiants. C’est par un choix volontaire, en se parant d’une forme de schizophrénie esthétique, que l’auteur différencie l’être humain de l’artiste-chercheur. L’humain est anonyme, l’artiste est connu — du moins dans le milieu des rites d’initiation étudiants où il fut honoré du titre de docteur du Collège des Archivistes du Musée Belge des Traditions Estudiantines. C’est pour ce motif que cet ouvrage parle de l’artiste à la troisième personne du singulier. L’approche artistique du commandant RoSWeLL offre, par le biais de l’esthétique, une focale tout à fait inédite sur le sujet. Non seulement la recherche effectuée propose une vision des rites qui semble plus conforme au vécu ressenti par ses protagonistes, mais aussi, elle exprime les moteurs qui les font se mouvoir. Le plus surprenant, c’est le constat qui s’opère dans l’interrelationnel entre les universitaires et les artistes, dès les premières universités. C’est l’interpénétration de ces deux cultures qui permet d’aborder la modification radicale de l’art du XIXe siècle sous un jour nouveau. L’artiste commandant RoSWeLL a entrepris seul ces recherches, et les a menées jusqu’ici. Parallèlement, sa production plastique est présentée dans la suite de ce livre, dans la partie intitulée « Absurdum ».

Commandant RoSWeLL à Liège, Fonds Jean-Denys Boussart, Octobre 2014


Horizon des recherches sur les rituels étudiants Les mœurs tout au long du moyen âge et de la Renaissance étaient bien moins à l’écoute des sensibilités personnelles, que des besoins communautaires. C’est pourquoi l’esprit de corps était si important. Les considérations personnelles n’existaient qu’à travers ce cadre et ne relevaient ni de l’égalité, ni de l’équité. C’est la corporation étudiante qui était privilégiée, non ses ressortissants. C’est bien pour cette raison que les professeurs étaient partie prenante dans les rites en se posant comme témoins de la succession lors des banquets de deposito. Le mythe est réactualisé, imposant aux protagonistes le savoir sensible (muthos) venant compléter la connaissance raisonnée (logos). Loin du combat établi depuis des siècles entre ces deux synonymes du monde grec, l’enseignement s’est divisé entre l’exactitude vérifiable d’un point de vue scientifique, et l’établissement des relations humaines d’autre part avec tout le degré de folie qui l’accompagne. Ainsi, l’esthétique du rite étudiant rejoint celui du mythe dionysiaque en prônant l’émancipation et la liberté d’actes et de pensées. Le monde du XXe siècle, en tentant de supprimer les rites perçus comme d’un autre âge, désagrège la structure même de l’enseignement universitaire. Le sensible n’y est plus toléré, la

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productivité scientifique seule compte. C’est l’anéantissement à la fois de la liberté individuelle, l’excommunication du rire, de la folie passagère libératrice de nos centres d’enseignement, et à terme, de l’ensemble de la société. C’est, en guise d’égalité, le même esclavage pour tous, dédié à la course aux intérêts financiers. La suppression et la diabolisation des rites étudiants n’équivalent rien moins qu’à renier la dimension sociale de la culture. S’il est exact que la psychologie ait pointé du doigt des désagréments personnels pour certaines personnes, il n’en est pas moins pertinent de prendre en compte l’inversion : Si une personne peut se sentir obligée par pression de groupe à participer à un bizutage, elle peut tout autant céder à une pression sociale par voie de presse déclarant que cette pratique est contre nature. Nous sommes dans l’exact parallèle du conflit mythique entre Prométhée et Dionysos. Tout individu ayant bien vécu le baptême, en ayant compris ses valeurs, regrette cette période de liberté réelle. Ceux qui le conspuent sont soit réfractaires, soit — pour les moins nombreux qui ont au moins franchi le seuil de la curiosité — probablement restés volontairement fermés à l’opportunité qui leur était offerte, se sont amusés à franchir le seuil sans prendre en compte la dimension sociale. Et ce sont ces personnes qui, n’ayant pas vécu la cérémonie comme un enfant, n’en sortent


pas adultes. Ce sont ces malheureux qui ont tout sacrifié à l’individuel, parfois même sans s’en rendre compte, qui au final portent au-devant de la justice sociétale, sous les différents registres de « culture du viol », de « violence physique et/ou morale », l’un des derniers fleurons de la sagesse de nos aïeux. Pour prévenir les violences du bizutage, une loi fut instaurée : « Hors les cas de violences, de menaces ou d’atteintes sexuelles, le fait pour une personne d’amener autrui, contre son gré ou non, à subir ou à commettre des actes humiliants ou dégradants lors de manifestations ou réunions liées aux milieux scolaire ou socioéducatif est puni de 6 mois d’emprisonnement et de 50 000 F d’amende », « La loi prévoit une circonstance aggravante lorsque la victime est une personne particulièrement vulnérable » C’est pourquoi de nombreux chercheurs en sciences humaines et sociales tentent de comprendre la nature de ces pratiques par une motivation négative, dont Marc Audebert à qui nous empruntons le raisonnement suivant « l’un des problèmes le plus délicat à traiter est celui de la ou des raisons à donner à la réalisation des brimades », et émettent « l’hypothèse de la satisfaction liée à l’accomplissement de l’exercice de la souffrance sur des autruis ».

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Les rites étudiants sont le plus souvent ramenés à leur expression la plus médiatisée : les bizutages, usinages, baptêmes… C’est un point de vue limitatif qui, pour être intéressant selon une certaine focale, ne permet pas de comprendre l’ensemble. En outre, bien des bizutages ne se limitent pas au seul temps de transmission des traditions, mais courent sur l’année entière. Le site INSEE évoque l’étudiant comme une « personne inscrite dans un établissement d’enseignement postsecondaire (relevant ou non de l’enseignement supérieur ». Ce qui inclut d’office les Écoles Préparatoires aux Grandes Écoles dans cette catégorie. Pour le rapport aux rites traditionnels étudiants nous avons plusieurs approches, mais dans l’ensemble des cas, les trois phases du rite de passage établies par Arnold Van Gennep serviront de fondation. Ceux-ci sont définis en matière de : Rites préliminaires, les rites de séparation du monde antérieur Rites liminaires, les rites exécutés pendant le stade de marge Rites post liminaires, les rites d’agrégation au monde nouveau Toutefois, notre analyse ne portant pas exclusivement sur les rites de passage, quoiqu’ils appartiennent pourtant au champ d’investigation, il ne sera utile de parler de ce qui les caractérise qu’à partir du moment où nous en aurons besoin. Le principal


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à connaître se trouvant résumé par la très belle définition de Pierre Bourdieu : « l’effet essentiel du rite est de séparer ceux qui l’ont subi non de ceux qui ne l’ont pas encore subi, mais de ceux qui ne le subiront jamais parce qu’il ne les concerne pas. » En effet, le bizutage ne s’applique pas à l’ensemble d’une classe d’âge, mais seulement à ceux qui y accèdent, au terme d’une sélection, aux formations supérieures et aux écoles de l’élite. Brigitte Larguèze précise qu’« Il fonctionne alors comme une sorte d’investiture que l’on est fier de subir parce qu’elle est élective et introduit dans un temps cyclique où les actes de consécration scolaire — qui prennent la forme de cérémonies rituelles (concours, soutenance, remise de diplômes…) — se doublent de manifestations officieuses aux us et coutumes spécifiques. Celles-ci permettent d’entretenir et de vivifier l’autocélébration du groupe et l’exaltation d’un esprit de corps. » Pierre Bourdieu fit la démonstration statistique que la majorité des étudiants des universités ou écoles supérieures provenait de classes sociales supérieures ou moyennes — en deux mots de l’élite. « Or, on constate, dans un groupe d’étudiants en médecine, que la moyenne des membres de la famille étendue qui ont fait ou qui font des études supérieures ne varie que du simple au quadruple entre les étudiants originaires des basses classes et les fils de cadres supérieurs. »

Temps de bizutage à Caen - anonyme, 1991 - photographie


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Bal des étudiants de la Faculté de Lyon - attribué à Paul Sarrut, 1899, gouache, encre de Chine et mine de plomb


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I. L’esthétique des rites initiatiques étudiants

Aperçu des esthétiques rituelles étudiantes Méthodologie de travail Nous entendons beaucoup de professionnels de grande renommée détruire systématiquement les pratiques traditionnelles des étudiants, par des publications diverses ou des interviews relayées par les médias et les lobbys « antibizutages ». Nous n’entendons a contrario pratiquement personne relayer le ressenti de la grande majorité des étudiants ayant été initié.

Ainsi, la plupart des rites étudiants encore en place aujourd’hui furent créés sous Napoléon, à deux ou trois près, datant d’avant la terreur. Elles ont toutes un point de départ lié à la condition militaire, y compris les médecins qui n’étaient à l’époque que des officiers de santé. Parmi les plus connues, nous pouvons citer St Cyr, les écoles préparatoires, les Gad’zarts dont l’actualité de 2017 vit sonner l’interdiction de pratiquer les rites sur l’ensemble des sites d’Arts et Métiers. Cet interdit serat-il suivi d’effets ? La tradition sera-telle définitivement perdue ou mutera-t-elle de manière souterraine ? Toujours est-il que c’est cet aspect très martial qui est à présent mis en avant pour dénoncer les violences des rites.

Cela s’explique en partie par la théorie de Christophe Granger, selon laquelle « le monde universitaire est subordonné à un pouvoir qui ne lui appartient pas », celui de l’état, et subit également, par sa propre histoire ayant engendré cet état de fait, un certain nombre de clivages internes irréductibles. Ces clivages de préséance ou de pouvoir internes à l’université étant liés à l’attribution de postes de prestige, distribués sur consentement de l’état, les universitaires s’autocensurent en suivant des lignes fixées irrationnellement selon ce qu’ils pensent être le désir de l’état. Ce qui produisit cet état de fait tient à l’émergence des conditions universitaires actuelles, en somme le XIXe siècle.

Etudiant renaissance par commandant RoSWeLL, 2010, encre de Chine


Certaines traditions furent plus tardives, et liées à une volonté d’émancipation des étudiants dans une optique romantique. Ce sont ces dernières qui virent le jour sous forme d’association dès les années 1880. La plus connue en France étant ce que certains nomment l’« Ordre de la faluche ». Ce mouvement découlant de l’éclatement des Associations Générales des Étudiants en syndicats politisés d’une part (tel l’UNEF), et de traditionalistes festifs portant le béret d’autre part, n’est pas un ordre en tant que tel, mais plutôt une formule d’association proche d’une franc-maçonnerie opérative. Bien sûr on y trouve l’empreinte traditionnelle des rites initiatiques, mais de manière très adoucie. La faluche est autogérée par l’ensemble de ses membres. Elle ne décide des variations à apporter aux pratiques que de manière collégiale. En somme, elle fonctionne comme une corporation de métier (médecine, pharmacie, polytechniciens, Arts et Métiers…) à ceci près qu’elle ne forme à aucune profession. C’est un cas particulier, à l’esthétique emblématique de l’effet dénaturé des traditions, ce qui ne l’empêche pas d’avoir fêté en juillet 2018, ses 230 ans. Nous le voyons, prendre du champ et ne plus se focaliser sur un rite particulier apporte un certain nombre d’informations

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permettant une analyse plus cohérente. Aborder les rites dans leur globalité, en prenant en compte les coutumes rituelles actuelles pratiquées selon les pays, apportera un cadre esthétique certain, que nous pourrons ensuite analyser pour établir l’usage de ces coutumes de manière différenciées. Cela demande une ouverture d’esprit propre aux sciences humaines, afin de ne pas juger ces pratiques sur un simple point de vue personnel, ou une tendance de pensée actuelle. Outre la recherche scientifique, ce travail d’esthétique permet d’appréhender le travail du commandant RoSWeLL, car il s’agit du terreau sur lequel l’artiste fera vivre, croître, et prospérer le folklore des Tocquards, c’est-à-dire le fruit de la réunion de la rationalité proposée ici, et de l’intelligence irrationnelle, nommée aussi la voix du cœur, vectorisée par l’art.

Porteurs de faluches en 1944, anonyme, non daté, mine de plomb


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Recensement des rites existants

Début d’analyse

Attention, ce développement se veut clinique, et peut sembler rébarbatif à la lecture.

Les étudiants semblent tous faire bloc pour présenter leur culture rituelle sous un meilleur jour que le rite du voisin. Ainsi, aucun ne voit dans les humiliations ou vexations qu’ils font subir à leurs nouveaux, un rabaissement statutaire du novice. Il s’agit d’une séparation entre le jeu qui leur semble utile, et dont les excès leur paraissent acceptables au vu des enjeux, et la distanciation mentale dont ils font preuve vis-àvis de la loi, afin de ne pas se sentir « hors-la-loi ». De même, aucune personne interrogée ne reconnaît sa tradition comme relevant du bizutage. Pourtant, il ne fait aucun doute au vu des faits que tous tomberaient d’une façon ou d’une autre sous la définition de la loi. C’est tout le paradoxe que nous allons tenter de présenter ici.

Sans recensement, nous ne pouvons pas mettre en relation les rites selon les pays. Il nous faut donc prendre le temps de produire les faits constatés sur le terrain lors d’immersions tout d’abord, et puis au fil des époques. Les témoignages ne relatent toutefois que des pratiques susceptibles d’évolution selon le temps et le lieu. Commandant RoSWeLL a créé un questionnaire à l’usage des étudiants ritualisés européens. Au jugé des réponses reçues, nous avons une grosse majorité de personnes provenant de France ou de Belgique francophone. La barrière de la langue semble limiter à l’heure actuelle la diffusion du questionnaire. Parmi l’échantillon représentatif, quatre personnes ont beaucoup voyagé pour rencontrer les traditions étrangères. Un nombre plus élevé a rencontré des étudiants de différentes nationalités lors de manifestations telles que le Banquet Européen des Traditions Estudiantines de Strasbourg. Cela nous laisse de sérieuses pistes de réflexion, qui, une fois croisées avec des documents écrits, ou télévisuels, permettent un recensement valable des rites principaux. Il faut toutefois garder à l’esprit que l’absence de certaines pratiques dans certains pays n’est peut-être due qu’à une absence de témoignage, et ne signifie donc pas que ces pratiques n’y existent pas ou n’y ont jamais existé.

Comme il s’agit d’aborder une esthétique, ce sont les actes, les manières de se vêtir, ou de se placer qui seront explorés.

Gadzart par commandant RoSWeLL, 2010, encre de Chine


L’alcool Tout d’abord, commençons par présenter le registre de la boisson. Même si par le passé les choses étaient différentes, il est à peu près admis partout à notre époque que l’alcool, même s’il est proposé en priorité au cœur des rites étudiants, n’est en rien obligatoire dans la majorité de ces traditions. La médecine ayant démontré que l’éthanol fait des ravages internes, le consensus, aidé par la législation, a fait tomber cette barrière. Toutefois, lorsqu’une tournée sort de « nulle part », offerte, il est rarement vu d’un bon œil par la personne que le verre soit refusé. Parmi les pratiques, il en est une que l’on rencontre un peu partout en Europe, c’est l’« Ad Fundum », même si ce terme n›est pas utilisé partout. En somme, boire son verre d’un trait. Cette pratique est souvent ritualisée par une mise en scène variable selon les endroits. Chez certains, ils prendront la parole au préalable, parfois pour remercier, pour s’excuser aussi dans un latin appris par cœur, d’autres lieront cet acte à une chanson, ou montreront que le récipient est vide en se le retournant sur le crâne.

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En Belgique, parfois en France, certains peuvent être aussi « artistiques », c’est-à-dire qu’ils sont soit agrémentés d’une autre substance, soit d’une gymnastique particulière, ou demandent de l’originalité. Enfin, nous avons toute la catégorie des « jeux à boire » dont la pratique se trouve référencée en Belgique, en France et en Italie. Cette codification de l’usage du breuvage, nous pouvons dire de l’alcool, puisque celui-ci était la boisson originelle, s’appuie sur des coutumes culturelles anciennes, comme nous le verrons plus loin. La pertinence de cette pratique en ce qui concerne l’usage de ce produit est établie selon la finalité de faire mourir symboliquement l’individu. Ne dit-on pas « ivre mort » ? Tout autre aliment de substitution devrait être pensé selon cette finalité, afin de ne pas dénaturer la fonction de ce rite.

Etudiant polonais par commandant RoSWeLL, 2010, encre de Chine


La chanson L’aspect musical est important dans le contexte des rites étudiants. Dans les chansons, il est déjà possible de constater, en observant l’usage à travers le monde universitaire de l’hymne « Gaudeamus Igitur », l’origine ancienne des rites et de leurs valeurs, ainsi que de la vaste zone géographique où ce chant est pratiqué. L’on chante pour mettre de l’ambiance, on chante pour faire savoir que l’on est présent, on chante pour boire, ou pour se quitter, on chante même par plaisir. Les attablées chantantes des Allemands et des Belges, les chorales et fanfares de Belgique, de France, les tunas si particulières d’Espagne, du Portugal et même des pays d’Amérique centrale...

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surtout en matière de protection des Infections Sexuellement Transmissibles. Les écrits y sont toujours imprégnés d’une masculinité très marquée, explicable par l’interdit ayant frappé ces dames d’étudier à l’université jusque vers 1860, et de la trop lente progression de leurs droits, puisque n’oublions pas que le mouvement féministe français ne vit le jour que dans les années 1970, sur les bancs de l’Université de Vincennes. Toutefois, la parité dans les chansons paillardes tend à se faire, petit à petit, au fur et à mesure des nouvelles créations, ce qui est une bonne chose. La chanson est aussi, comme l’évoque Marcel Mauss, une des premières formes de prière, permettant de conjurer les obstacles qui surviendront inévitablement pour entraver la progression universitaire des étudiants.

Le texte des chansons varie de thématique, passant de l’amour aux rythmiques des corps de métiers liés aux forces de l’ordre, de la marine marchande également. Enfin, la caricature s’invite depuis le XVIIIe siècle dans les textes des chansonniers en vogue. La chanson issue des corps de santé est également présente, et pose dans un contexte gaillard des conseils prophylactiques —

Etudiant germanique par commandant RoSWeLL, 2010, encre de Chine


La sexualité Contrairement aux idées reçues, la sexualité n’est pas présente réellement dans les rites, mais y sera évoquée sous forme de textes de chansons, de jeux gaillards, d’inversion de sexe par voie de déguisement… La sexualité est par conséquent contextualisée de façon permanente au cœur des rites. Le contexte offre également une large ouverture à la liberté de mœurs. Toute personne admise étant adulte, en pleine période de fin de croissance où la curiosité s’allie aux désirs des jeunes femmes et des jeunes hommes. Ils se réunissent, souvent dans un état d’ébriété avancé, et l’ouverture d’esprit aidant, offre une grande latitude à toutes formes de sexualité. Celle-ci, ouverte et assumée, est avant tout utilisée comme un apprentissage au respect de l’autre comme de soi-même. Il est très compliqué de se rendre au-delà de cette étape de la rencontre. Cette vision, pouvant même se révéler libertine, est assumée par l’ensemble des personnes en présence. Il ne peut s’y véhiculer d’autres valeurs que celles du respect d’autrui, puisque chacun y pratique la sexualité de son choix, y compris l’abstinence.

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pointés par ces personnes concernant les rites, existent bels et biens, mais ne peuvent être entendus de cette façon. Il s’agit plutôt d’une « culture de la réussite masculine » — comme le démontre le fait que la femme soit mise à l’écart, reléguée aux travaux ménagers et éducatifs. Cette version des traditions provenant d’une culture de rabaissement systématique du statut de la femme à différentes périodes de l’histoire européenne. Le travestissement, relevé comme une caricature homophobe, fait depuis toujours partie des rites. C’est à la fois une mise en marge du côté machiste lié à l’éducation parentale, mais aussi une approche permettant de se sentir dans la peau d’autrui, et donc à terme de respecter l’altérité. L’accusation tombe par elle-même. Nous devons aussi pointer le fait que les traditions actuelles les plus anciennes sont notoirement plus misogynes et réfractaires à la mixité, comme à l’ouverture aux homosexuels, mais encore une fois, cela s’explique par l’ascendance de type militaire.

Ainsi, nous ne pouvons accepter un quelconque amalgame avec la soi-disant « culture du viol » inventée par les lobbyistes de l’androphobie. Nous remarquons toutefois, que les signes Etudiant espagnol par commandant RoSWeLL, 2010, encre de Chine


Le jeu Nous le savons, par la psychologie, l’enfant apprend par le jeu. C’est donc par le jeu qu’on amène le nouveau à renforcer les rangs corporatifs (terme pris au sens large), incluant tout corps formé par les étudiants pratiquant les rites. On apprend à chanter, on apprend à boire, on apprend à se protéger sexuellement, ou à découvrir l’anatomie du sexe opposé. La plupart des jeux sont prétextes à boire. Mais le jeu est, avant toute chose dans le cadre initiatique, l’accès à la compréhension des principes régissant le fonctionnemment corporatif, et un apprentissage de ce que l’on nomme « l’autodérision ». En se faisant chahuter, moquer, rabaisser, le nouveau prend conscience qu’il n’est qu’un apprenti, que sous la forme du jeu lui sont révélées des formes de sociabilité qui le rendront plus compatible pour appréhender le travail auquel il se destine.

Etudiant italien par commandant RoSWeLL, 2010, encre de Chine

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Le rabaissement statutaire Qu’il s’agisse de regarder son horizon en cherchant le sol des yeux, de faire des pompes, de se placer dans toutes sortes de postures de soumission, de manger sans couverts, de se faire hurler dessus, d’être traité de matière fécale, ou d’animal, le nouveau est systématiquement rabaissé par rapport à l’ancien. C’est par ce passage-là qu’il éprouvera un attachement aux valeurs qui lui seront transmises durant l’initiation. Certains y voient une forme d’apprentissage du totalitarisme, évoquent l’expérience de Milgram ou les formations de bourreaux dans les pays de l’Est. Ce qui est étonnant, et que la psychologie a bien du mal à comprendre — hormis l’évocation d’un syndrome de Stockholm de bon aloi est la raison qui pousse les jeunes à perpétuer cette pratique dégradante pour l’individu. C’est par l’esthétique que nous pourrons, plus tard, mieux appréhender les enjeux.

Etudiant Saint-Cyrien par commandant RoSWeLL, 2010, encre de Chine


Le decorum Brigitte Larguèze a très bien su rendre le choix méticuleux des tenues arborées par les bizuteurs des écoles préparatoires. L’aspect militaire, choisi pour distiller la crainte, est un passage obligatoire. D’autres tenues sont recensées à travers les différents pays, et comportent le plus souvent une codification que l’on peut retrouver, sous d’autres formes chez leurs voisins. Comparer un codex de calotte belge et un code de la faluche française démontre suffisamment l’origine commune de cette pratique. La pratique de ce que l’on nomme en Belgique « le dépucelage de penne » est largement répandue dans des pays aux rites comparables. La scénographie des attablées, des baptêmes, accompagnée du port des couleurs, héritage vestimentaire des ordres et corporations de métiers du moyen âge, est observable encore un peu partout.

Etudiant Saint-Cyrien par commandant RoSWeLL, 2010, encre de Chine

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La souillure La pratique commune de salir le nouveau, par négation de sa personnalité, par insultes, par cris, ou par l’adjonction de produits salissants (œufs, farine, ketchup, peinture, bleu de méthylène…) est absolument avérée un peu partout, et participe au rabaissement statutaire. Cette pratique était autrefois perçue comme des brimades sans conséquence. Actuellement, elles sont dénoncées comme étant la marque d’un sadisme des anciens sur les nouveaux. Si la psychologie démontre que chez un nombre difficilement quantifiable, mais restreint, ce genre de pratique pouvait avoir des conséquences catastrophiques, et qu’au regard de la mentalité actuelle faisant du principe de précaution la loi au-dessus des lois, il fallait absolument interdire les bizutages, elle offre aussi la possibilité de regret. Donnant à ceux qui l’ont pratiqué l’absolution de leurs actes passés pour autant qu’ils en dénoncent l’usage devant les instances universitaires et aux médias. Ainsi, un fait social auparavant relativement anodin devient révélateur d’une tendance actuelle à briser tout ce qui ne rentre pas dans une vision des choses conformiste. Et comme nous l’avons vu, ils n’hésitent pas à ramener les rites à une forme de totalitarisme. Il est intéressant de prendre en compte cet aspect des choses pour évoquer la souillure.


Pour appréhender ce point particulier, il convient de se remémorer que nous avons affaire à un corps constitué d’étudiants, fonctionnant ensemble depuis au moins une année. Ils se connaissent, travaillent non pas ensemble – excepté les meneurs, mais en harmonie les uns avec les autres, formant une conjonction vers l’étude d’un métier où les relations entre les individus sont essentielles à la bonne pratique de la profession choisie. Ce n’est pas anodin que ce soient les filières juridiques et médicales qui préservent ces rites de façon pratiquement non dénaturée. Or, en début d’année, arrive une nouvelle promotion, des jeunes gens ne se connaissant pas, ne se solidarisant que peu avec son voisin, et cela est un problème à la survie du métier.

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Ce passage n’a donc pas pour but de transformer l’enfant en adulte, comme nous pourrions le supposer, mais bien d’incorporer l’adulte ayant fraîchement franchi le rite de passage du diplôme lui offrant l’accès à l’université, autrement dit de l’accueillir au sein de la corporation en place, non pas dans un idéal ségrégationniste entre ceux qui y sont et ceux qui n’en feront jamais partie, mais dans une optique de bon fonctionnement des individus entre eux. Or, le besoin de souiller — comme le démontre l’anthropologue Mary Douglas, n’est pas d’avilir l’autre, mais bien de laver le tabou. Il s’agit en réalité de la crainte que les nouvelles individualités, non maîtrisées, ne contaminent l’ensemble de la corporation dans un mouvement contre-productif. En les recouvrant de produits souillant, mais acceptés au sein du quotidien de ces corporations, ou en les faisant ingérer, c’est faire en sorte d’attirer sur le produit tout le tabou qui entoure le nouveau, qui, une fois purgé, lavé, sera coopté.

Il faut donc pouvoir les agréger au sein de la corporation déjà en place. Pour pouvoir le faire, on leur propose une série d’épreuves. Nous entrons dans le rite de passage proprement dit.

Ancien étudiant germanique par commandant RoSWeLL, 2010, encre de Chine


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Conclusion de l’étude des pratiques Nous avons compris que l’ensemble des pratiques évoquées était, de manière plus ou moins poussée en fonction des rites, pratiqués à travers l’ensemble des universités européennes. Qu’à chacun des aspects cités nous pouvons élaborer des conclusions démontrant que l’accusation de sadisme, de totalitarisme, ne tenait pas face aux pratiques mises en place. Les raisons de leur perpétuation ne sont pas de dégrader le nouveau pour le forcer à respecter le pouvoir en place. Si pouvoir il y a, il est reçu par cooptation après avoir jugé de la valeur des individus durant les rites. Et ce pouvoir s’achève immanquablement au bout d’un an pour laisser la place à la relève. L’arbitraire n’y est qu’un jeu que le rite se doit de faire entendre au nouveau. L’abus de pouvoir serait contre-productif au vu des enjeux de reprise de la corporation l’année suivante. Les rites mettent en présence l’alcool, le chant, la sexualité, le jeu, le decorum, le rabaissement statutaire, la souillure.

Etudiant faluchard de Montpellier par commandant RoSWeLL, 2010, encre de Chine

L’alcool comme la sexualité sont des passages privilégiés vers la mort symbolique et la résurrection sous forme d’initié. • Le jeu est la voie royale à l’apprentissage, but du rite. • La chanson est la prière primordiale. • La coiffe est le temple miniature, lui-même représentant terrestre des divinités sous le ciel étoilé, elle est aussi, cela se dessine en, creux devant l’importance que cette dernière acquière aux yeux de ses possesseurs, une forme de talisman évolutif dédié à la réussite des études. L’évolution par la codification des couleurs, insignes et rubans lui font prendre une valeur d’autant plus forte en arborant le moins d’ajournements d’étude possible. • Le rabaissement statutaire est essentiel à l’épreuve. Seuls ceux parvenant à se faire un nom dans ces conditions seront à même de conduire la corporation. La souillure est le lavage magique d’être bizuth. Nous voici informés des pratiques existantes des rites européens destinés aux étudiants. Pour comprendre l’utilité des formes pratiquées traditionnellement, il est essentiel de recouper les informations avec l’histoire.


Corrélations avec l’histoire Du comportement actuel au cœur des rites étudiants européens, nous trouverons de nombreuses similitudes à travers les siècles. Pour en témoigner, nous pouvons remonter le fil des âges par sauts de puce en fonction des besoins. Les cortèges Tout au long du moyen âge et de la renaissance, les processions des fous, des innocents, ou de l’âne réunissaient toute la population en de nombreux cheminements carnavalesques. Parmi elles, nous avons de nombreux témoignages d’ecclésiastiques déguisés en femme. Ce que l’on ignore de façon générale, c’est que l’organisation de ces cavalcades était l’œuvre des clercs de l’université, autrement dit, les étudiants. Actuellement, le plus grand carnaval étudiant d’Europe est celui de la ville de Caen, mais il n’a plus grand-chose à voir avec les rites initiatiques. Aux XIXe et XXe siècles, les processions estudiantines se nommaient vadrouille, cavalcade, monôme… Les cortèges prennent encore des noms tels que la SaintNicolas, mais aussi de Saint-Toré ou de Saint-Verhaegen en ce qui concerne la Belgique. L’aspect religieux est toujours présent, quoiqu’en négatif lorsqu’il s’agit de saintetés fictives. Ce sont des rassemblements conséquents, avec chars à présent motorisés, et distribution de bière.

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En remontant encore, nos clercs des temps anciens aimaient aussi parodier la sainte messe, celle de l’âne qui clôturait la procession des innocens, et où l’officiant proférait des hi-han en guise d’amen, et offrait du boudin alors de la communion. Un autre convoi d’importance était la Montre, sous les auspices du Royaume de la Bazoche. Ce royaume réunissait jusqu’à 10 000 féaux (étudiants de Paris et de province, mais aussi métiers incorporés aux universités) en une somptueuse déambulation travestie, démontrant la puissance de ce royaume pour rire, mais au pouvoir réel. Il est à peu près certain que l’origine de ces cortèges vienne des processions de bacchantes de l’Antiquité, depuis la plus haute Égypte, comme l’évoque le docteur Augustin Cabanès.

Etudiant vers 1215 par commandant RoSWeLL, 2010, encre de Chine


Les scénographies Nous l’avons vu, durant toute la période allant du moyen âge à la renaissance, les clercs de l’université étaient sollicités à mettre en scène les processions et festivités. Ce registre était du domaine du fantaisiste, et durant les moments où le travail était allégé, il n’était pas rare de les voir s’occuper par l’écriture de vers destinés à la poésie ou au théâtre. C’est que leur rôle était aussi de présenter les mystères religieux au sein des églises, lors des jours de fête. Bien avant que l’université ne portât ce nom, les étudiants étaient déjà en charge de cette tâche. Sous le règne des clercs errants, autoproclamés goliards, nous voyons nos étudiants rejetés sur les parvis des églises, pour avoir joui d’une trop grande liberté de mœurs dans la présentation de ces pièces. Dans un même temps, les écrits goliardiques à la gloire de Vénus ou de Bacchus commençaient à emmêler le latin et le langage vernaculaire. Le royaume de la Bazoche obtint ensuite le monopole de la présentation des mystères. Sa compagnie des « Enfans sans soucy » est à l’origine de la comédie moderne. Mais la scénographie ne se limite pas à ça. Le royaume étant exclusivement composé de juristes, ultime étape des études universitaires de ce temps, ils avaient en charge la justice courante depuis les réformes du roi Louis IX, dit Saint Louis. Ces réformes furent entérinées par lettres patentes du Roi

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Philippe IV le Bel en 1303. Leur pouvoir légal comportait entre autres un droit de saisie par corps, permettant de mettre à l’amende les coupables. Ils obtinrent aussi le droit de l’arbre de mai, qu’ils pouvaient choisir dans les domaines du Roi de France. L’expédition de l’arbre de mai leur donnait aussi le droit de se faire octroyer des dons sous la contrainte par les habitants tout au long du chemin (la quête des étudiants de Bruxelles jusqu’aux années 2000 était du même ordre, mais fut à son tour dévoyée par la bien-pensance). Des tribunaux, ils se sont fort inspirés dans leurs scénographies rituelles, et nombres sont les rites actuels qui sont encore imprégnés de ces registres.

Etudiant vers 1450 par commandant RoSWeLL, 2010, encre de Chine


La déposition Tout d’abord, il s’agit de prendre connaissance des pratiques en usage chez les premiers universitaires. L’enseignement qui y était dispensé était un héritage des Grecs classiques, principalement Platon et Aristote. Leur méthodologie fut à l’origine de la méthode scolastique, pratiquée du moyen âge jusqu’à la révolution romantique du XIXe siècle. Il devient dès lors évident que pour rendre intelligibles les pratiques rituelles de cette période, il faut tenir compte de cet héritage. Esthétiquement parlant, en prenant appui sur l’imagerie médiévale, l’ancêtre commun des bizutages et des autres traditions rituelles étudiantes se nommait la « déposition ». Le nouveau était nommé le béjaune, et devait laver la tache de béjaune avant l’incorporation. Quelques vignettes, légendées en latin ou en polonais, proposent une imagerie très violente. On y perçoit un jeune homme, tenant son matricule à la main (le béjaune), amené par deux fous armés d’outils agricoles : hache, cisaille à haie, scie pour tronc d’arbre, pinces… Le jeune homme est alors coiffé à son tour d’un bonnet de fou — début de l’incorporation, couché sur un établi et on lui présente les outils amenés à le transformer — on lui présente les épreuves. On le pose sur une chèvre en bois et on le pare de cornes — rabaissement statutaire où le béjaune devient un simple animal. Une énorme meule lui lime les cornes, on lui rabote le dos de ses écailles, lui extrait la dent, lui nettoie des oreilles de mule, et enfin on lui tond sa toison — on l’affine en ôtant les aspects rustiques, avant de le parer de la tonsure des clercs de l’université.

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Souvent, un savant semble vérifier la bonne procédure — au moyen âge et à la renaissance, les professeurs étaient impliqués au sein des corporations. La folie est une imagerie médiévale forte, symbolisant l’inversion. On déshumanise le béjaune afin de le rendre humain par un parcours de dépouillement de ses aspects épineux, grossiers, animaliers. Ce n’est qu’à ce prix qu’il sera accepté au sein de la congrégation des étudiants universitaires. Cela rejoint en tout point la logique démontrée plus haut concernant le besoin de souillure. Si nous ne connaissons pas de trace de ce rite avant l’invention de l’imprimerie, nous sommes pourtant certains qu’il existât préalablement. La plus forte corporation d’étudiants du moyen âge en France fut le Royaume de la Bazoche. Forte de dix mille individus répartis à travers le territoire, sa longévité de quatre siècles ne prit fin que sous la terreur. Légistes, ils avaient pouvoir de justice, mais aussi de faire respecter les coutumes. Héritiers des goliards préuniversitaires, ils avaient à cœur de produire farces et soties les jours de fête. L’aspect scénographique était donc lié à leur quotidien.

Etudiant vers 1550 par commandant RoSWeLL, 2010, encre de Chine


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Les plus anciennes traditions étudiantes C’est dans la Macédoine d’Alexandre le Grand que les traces les plus anciennes de rites étudiants furent mises à jour. Nous n’en possédons encore que peu de choses. Ce que nous en connaissons toutefois par les travaux de Miltiades B. Hatzopoulos, démontre qu’il existait des rites de passage d’adolescents différenciés selon les sexes. Ces rites étaient d’ordre militaire pour les hommes, et sportif pour les femmes, avec une attention accrue à la course. Mens sana in corpore sano. Conclusions de l’historicité des rites Comme nous pouvons le constater au fil de cet historique très succinct, les rites de passage liés aux études sont bien antérieurs à la création des universités. Ce que nous pouvons en conclure, c’est que le modèle grec – dont se revendiquent toujours les traditions étudiantes d’Amérique du Nord, a persisté, puis a muté selon les modes et les lois, tout au long des siècles. En prenant en compte cet aspect, nous devons tenter de retrouver, au fil de leur esthétique, ce à quoi tient leur usage et leur maintien jusqu’à nos jours. C’est ici que se place le point de rupture entre ce que chacun des étudiants croit connaître de son rite, et où l’on entre dans un aspect métaphysique et philosophique inattendu.

Ergo bibamus!, non daté, anonyme


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II. Sous le prisme de l’esthétique

Le patronage des divinités Vénus, Bacchus et Jésus-Christ Vénus La première déesse mise en avant par les étudiants est dédiée à l’amour. Dans nos conventions sociales contemporaines, l’amour tient une grande place.

Jésus-Christ Il est remarquable que si l’on compare la figure mythifiée de Jésus-Christ avec celle de Bacchus, plusieurs points se placent en évidence.

Ne travaille-t ‘on pas pour être en mesure de chérir l’être aimé ? C’est donc tout naturellement que nos étudiants honorent Vénus. De nos jours, les goliardia italiennes réalisent tout sous la tutelle de Vénus, de Bacchus, ou du tabac — élevé au rang de personne divine pour les besoins de la cause.

C’est une filiation à la fois esthétique dans l’aspect même des partis en présence, beaux, doux, aimant à faire le bien, protecteurs des femmes qui assument leur sexualité ou leur nature sauvage, étant chacun passé par le séjour des morts. Jésus-Christ est aussi relié à la vigne et au vin par ses paraboles et ses miracles.

Vénus est la promesse de trouver une épouse, et la perspective de la fertilité. Elle est aussi déesse de la végétation. Bacchus Demi-dieu, fils de Zeus et de Sémélé la fille du roi de Thèbes. Son mythe est riche en rebondissements, puisqu’il est né deux fois, mort et ressuscité trois fois, qu’il est le dieu de la vigne et du vin, de la danse et des festivités, des plaisirs de la vie et de ses débordements, et de la végétation. Les étudiants ne peuvent rêver meilleur patronage que cet être doux et généreux. Mais attention ! Ses cadeaux s’ils ne sont pas maîtrisés se révéleront mortels. Nous percevons ici le rapport à l’enseignement qui se dessine en creux.

En se présentant lié à la végétation et au vin symbolisant le sang de la terre, Jésus réunit à la religion patriarcale des juifs axée sur l’élevage, l’aspect agricole des religions primordiales. Il parvient à se montrer sous l’aspect de divinité de la fête aux noces de Cana. En outre, si l’évangile apocryphe selon Philippe dit vrai, si Marie-Madeleine fut la femme du Christ et la mère de ses enfants, nous pouvons y voir la réunion des principes agraires/féminin et élevage/masculin sous la protection de Dieu le père, réunissant les deux parties séparées par le fratricide de Caïn.


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Syncrétismes Il est également d’un intérêt certain de mettre en relation les divinités précédentes, en les plaçant par syncrétisme à côté des divinités les ayant précédées. Jésus-Christ et Bacchus ne sont-ils pas à leur tour comparables à Osiris le démembré, tout comme Vénus est souvent associée à Isis ? Ainsi, pour Vénus, nous pouvons remonter assez loin dans la généalogie par syncrétisme puisque Vénus procède d’Aphrodite, d’Isis, mais encore via la divinité Isis/Hator à Astarté, Tanit, Athtart, Shaushka, Ishtar, Atargatis, Dercéto, Pasiphaé, El-Samora, Eshtar, Inanna, et encore auparavant aux premières « Vénus » des arts rupestres. De même, Bacchus est Dyonisos, mais aussi Liber Pater qui est dieu de la croissance et de la fécondité chez les Romains, avant de prendre le qualificatif de Bákkhos attribué à Dionysos, Fufluns chez les Étrusques, qui est dieu du vin, de la fête, de la vie végétale, du bonheur, de la santé et de la croissance. Le phallus que l’on retrouve dans leur culte est aussi attribué au dieu Baal. Il s’agit du principe masculin de la fertilité.

Société des Belles Lettres de Bruxelles, non daté, Rollet


Conclusions à propos des syncrétismes De ce petit aperçu des divinités existantes, nous pouvons faire valoir que le syncrétisme religieux témoigne de la persistance renouvelée à chaque fois du mythe primordial de la déesse mère, symbole de la générosité, de la fertilité et de la végétation. Le principe masculin apparaît de façon plus tardive avec l’élevage. Si Vénus et Bacchus sont à l’origine des rites étudiants, ces derniers seront, et de nombreuses pratiques témoignent en ce sens, essentiellement orientées vers les principes inhérents à ces divinités. Leur survivance provient des cultes à mystère de l’antiquité, et principalement ceux de Bacchus et des rites de la ville d’Éleusis dédiés à Déméter et à Isis. Ces mystères étaient des cérémonies initiatiques théâtralisées. On y célébrait toujours l’espérance d’une vie après la mort, en prodiguant des conseils à présent disparus. Les conjonctures se situent entre le Livre des Morts de l’Égypte pharaonique, et le culte d’Orphée qui est lié à Bacchus. Ce que nous savons, toutefois, c’est que l’initié était nourri de Cérès (le pain), et de Bacchus (le vin). Or, ce sont ces deux aliments qui furent bénis par Jésus-Christ lors de sa passion, renouvelant à nouveau une hiérogamie entre les principes divins féminin et masculin primordiaux sous le regard de Dieu le père. D’Aphrodite à Inanna, des témoignages de prostitution sacrée

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rejoignent Marie-Madeleine. Ishtar n’est-elle pas l’épouse de Baal ? Se peut-il dès lors que la venue de Jésus fut rédemptrice principalement au principe féminin, en le lavant de tous ses péchés, et lui offrant la possibilité de reprendre sa place dans la société, tout comme Bacchus avait libéré les ménades ? Nous pouvons donc conjecturer que les principes que l’on retrouve encore de nos jours au sein des traditions étudiantes, de jouir de la vie, du vin, de la sexualité sans jugement, est une voie sacrée menant à la félicité sur terre et au-delà du seuil de la mort. C’est la célébration perpétuellement renouvelée, de l’apprentissage à l’utilisation des cadeaux de Bacchus dans le respect du principe féminin. C’est la liberté des ménades, le principe de la femme sauvage exaltée — lui aussi cadeau de Bacchus — et qui, s’il n’est maîtrisé, conduira à la destruction de l’art (Orphée fut dévoré par les ménades), et au châtiment du cadeau non maîtrisé (Bacchus, de chagrin, transforme les ménades en arbres).

Parodie germanique de détournement de messe, non daté, anonyme


Résidus de magie incorporés aux pratiques étudiantes Aristote fut considéré comme le dépositaire privilégié des connaissances de ses prédécesseurs, tout en le modulant selon les besoins de la cause religieuse. Ce qui sortait du cadre était soit effacé, soit diabolisé. La résistance intellectuelle dut apprendre, à ses dépens, comme l’indique l’exemple d’Abélard, à se cacher au sein même du système sous peine d’être broyée par le dogme. C’est par une esthétique particulière parvenant à nous sous la forme d’une licence poétique, que plusieurs témoignages, disséminés au fil des siècles nous révèlent la présence de l’axe magico-religieux. Les paillardises étudiantes nous font visiter le musée d’Athènes, où l’Olympe, ou encore les allégories des chansonniers masquant sous le nom de « Bel Alcyndor », le roi Soleil. La recherche alchimique démontre également sous son hermétisme, un attachement au panthéon gréco-romain. Cette résistance au fil des siècles n’a pu se faire qu’avec un nombre considérable de complicités. Les récits liés aux goliards nous indiquent une grande maîtrise des textes de théâtre. Commençant par jouer les mystères chrétiens dans le chœur des églises, leurs propos licencieux les firent rejeter sur les parvis. La forme évoluant par manque de cadre, les pièces évoluèrent en soties, ces formes de jeux ayant donné naissance à la comédie moderne.

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Ils contribuèrent aussi par la forme des récits goliardiques, à l’extension du langage vernaculaire, source de la future langue française. Leur façon de procéder passa ensuite aux bazochiens, qui l’exploiteront durant quatre siècles, l’améliorant, créant encore d’autres formes de théâtralisation, telles que la procession de la montre, ancêtre des monômes, des fêtes de l’âne, des fous ou des innocents. Une esthétique des dépositions, ces cérémonies qui devinrent les bizutages de nos grandes écoles, fut également développée par les étudiants de la Bazoche. Plusieurs similitudes transparaissent encore au cœur des différents rituels étudiants européens. L’exemple d’une pratique qui se nomme « le dépucelage de la coiffe » en Belgique est particulièrement probant de cet héritage commun. Il s’agit, lors de la réception officielle du couvre-chef, de transpercer la doublure par consumation. Une fois le tissu percé, on éteint le foyer en versant une boisson de préférence alcoolisée que devra boire l’impétrant. Dans la pratique, cet acte est étendu à plusieurs pays, mais avec des variantes. En Belgique, pour les altos sans visière (coiffure anecdotique bruxelloise) et les calottes, l’absorption d’une bière se fait par le bord du béret. Pour les pennes, et autres casquettes, on récupère la bière par la visière pliée en gouttière. En France, les faluches récupèrent le vin mousseux (nommé Champagne pour l’occasion) par transpercement de part en part de la toile. Le bouchon de la bouteille sera placé sur la


faluche en témoignage. Le reste de la bouteille est partagé avec les autres convives. Dans d’autres villes, c’est l’ensemble de la faluche qui est transpercé, et pas seulement la doublure. En Italie, à Bologne, la felucca ne semble pas être, à proprement parler, « dépucelée », toutefois un rituel approchant existe. La felucca est préparée lors de la réception. Au préalable, le chapeau est dépouillé de son cordon de sécurité, puis de sa doublure. Les bords sont dépliés et la felucca est portée, le fond tourné vers le haut, à quelques centimètres de la tête de l’impétrant. Le contenu d’une bouteille de vin, blanc ou rouge, est versé dans le couvre-chef et le liquide s’écoule par le fond directement dans la bouche du récipiendaire. Après quelques gorgées, les bords de l’avant de la coiffe sont incurvés manuellement et l’on verse le liquide par ce bec verseur ainsi formé. Alors, le maître de cérémonie dirige le débit vers sa bouche, et en boit un peu, avant de le tourner vers tous ceux qui le

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désirent. Durant ce temps, l’impétrant récupère le liquide s’écoulant par le fond. Lorsque l’ensemble du breuvage est écoulé, l’officiant tord le feutre au-dessus de la bouche de l’impétrant pour récupérer les ultimes gouttes de vin. La felucca est alors reformée suivant ses plis, en prenant soin de former un creux dans la demi-sphère qui surmonte l’ensemble puis déposée sur le crâne du nouveau baptisé. D’autres façons existent encore, qui finiront toutes posées humides sur le crâne de son propriétaire, notamment en Pologne, ce qui permet d’envisager une pratique remontant aux prémisses des universités. Nous pouvons ajouter qu’à l’issue du « dépucelage » de la faluche, une autre cérémonie la suit directement, ressemblant à la cérémonie italienne. L’impétrant est amené à prononcer un serment.

Réception de coiffe germanique, non daté, anonyme


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« Le serment du faluchard Devant Bacchus, dieu du vin Gambrinus, Héros du houblon, François Rabelais, notre illustre prédécesseur Et les Anciens, ici présents, Je jure : Reconnaissance à mes parrains et marraines, Respect pour le savoir qu’ils me prodiguent De porter la faluche avec la foi des traditions Et de mettre mes talents au service De ceux qui n’en ont pas, Aussi bien à la faculté, Que dans les soirées estudiantines. D’apprécier selon mes compétences Et avec correction la dive bouteille, De faire profiter les futurs faluchards Du savoir hérité des Anciens, Que ceux-ci m’accordent leur estime Et le titre de digne faluchard Si je suis fidèle à̀ mes promesses Que je sois recouvert d’opprobres Et méprisé de mes semblables Si j’y manque. » Festa delle Matricole - J.C. Dondo, 1910 - affiche


Ce serment possède l’esthétique, ainsi que des formules, directement tirées des deux versions du serment d’Hippocrate. Il est également, nous le voyons, patronné par Bacchus et Gambrinus. Bacchus est le nom romain de la divinité nommée Dionysos chez les Grecs. Il protège la vigne et le vin, et en a fait don aux hommes. C’est un don dangereux qui doit être contrôlé. La plupart des dons de Dionysos s’avèrent à double face. La part bénéfique, et si le don n’est pas maîtrisé, survient le revers du don, et celui-ci est souvent fatal. Dionysos est un dieu qui fait le lien entre la vie et la mort, qui donne la fertilité et l’utilité du fruit, mais peut plonger les utilisateurs imprudents au royaume d’Hadès. Il est aussi un dieu aimant se travestir, et c’est par le théâtre qu’il finira par pouvoir rentrer dans la cité. Ainsi fait-on des bienfaits de la nature qui doivent souvent être traités avant de pouvoir être consommés. Son culte à mystère apprend aux jeunes gens l’excès avec modération, à rester sur le seuil de ces outrances sous peine d’incidents fâcheux. Nous comprenons par son mariage avec Ariane à quel point son culte pouvait se plaquer à celui du culte chrétien, puisque c’est l’unique couple au cœur de la mythologie grecque qui fonctionne sur le long terme. C’est donc naturellement que, chacun y trouvant son compte, l’église agrège Bacchus de façon expurgée. L’enseignement, s’il ne cessa jamais totalement, ne reprit vigueur que sous Charlemagne, par l’intermédiaire d’Alcuin qui parcouru l’Ancien Monde romain à la recherche des livres disséminés dans l’ensemble des lieux de prière. Il les fit copier et diffuser, mais cela prenait du temps. C’est pour cette raison qu’il fallut cinq siècles pour retrouver l’excellence de l’enseignement.

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Dionysos est une divinité de l’opulence et de la bonne chère. Il offre beaucoup aux hommes, mais ses cadeaux ne sont pas sans danger. Faire un don sans donner les moyens de le maîtriser peut s’avérer catastrophique. Nous avons bel et bien un rapport entre Dionysos et la transmission. Ainsi, selon Francesco Massa, les éléments dionysiaques furent christianisés en neutralisant ce qui ne correspondait pas à leur version du culte chrétien. Ce n’est donc pas l’orgie qui doit servir de référence aux traditions étudiantes, mais bien de savoir se modérer dans l’excès. L’orgie ne sera qu’un moyen d’y parvenir. Dionysos est le dieu de l’exubérance et de ce qui peut la contenir. Il est donc en ce sens, bel et bien le mythème, le point d’origine de ces pratiques. Abordons le rite par un angle de perception un peu rébarbatif mais important. La classification des rites étudiants Selon Arnold Van Gennep, un même rite peut donc rentrer dans quatre catégories en même temps, et par la suite il y a seize possibilités de classement de celui-ci, les quatre contraires s’éliminant, conformément au tableau suivant : Rites Animistes Rites Sympathiques

Rites Contagionnistes

Rites Positifs

Rites Négatifs

Rites Directs

Rites Indirects Rites Dynamistes


Nous pouvons sur cette base tenter d’évoquer en quelles catégories se situent les traditions estudiantines selon nos connaissances. Nous l’avons vu, les avanies subies par les nouveaux sont communes à l’ensemble des traditions approchées, ainsi que dans le cadre de deposito du moyen âge. Leur principe d’inversion par le rabaissement statutaire des nouveaux, les ramène à la réalité des choses. Toutes les personnes présentes ont passées les mêmes épreuves du diplôme pour être à l’université, il n’y a pas lieu à prendre la grosse tête. Il s’agit donc d’un rite sympathique, en ce sens où il agit du même sur le même, ou du contraire sur le même. Ainsi, il transforme l’arrivant, différent par nature, en un individu socialisable. Un second point à observer, est la volonté de participation de l’impétrant. Selon les époques, la polarité était variable. Si l’on se base sur le culte à mystère comme point de départ, la volonté de participer était primordiale. Nous pouvons conjecturer que l’absence de volonté (nolonté) au sein des rites provient encore une fois de la militarisation des écoles sous l’Empire Napoléonien. Lorsque le participant est volontaire, le jeu se produit entre tous les protagonistes, ce qui rend le rite positif, tandis qu’en se plaçant hors de la volonté de participation, le jeu se transforme en brutalités, même si l’intention d’origine est bonne. La nolonté rend le rite négatif et tabou. L’exemple français de législation sur les cas de bizutage est intéressant. Pour éviter les cas de nolonté, l’Etat promulgue une loi dite « anti bizutage ». En se basant sur les sciences humaines et le principe de précaution, on détermine qu’un impétrant n’est

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jamais volontaire. Cette décision revient à placer l’ensemble des traditions (étudiantes ou non) sous la polarité négative, et les rites d’agrégation dans des catégories sociales taboues. Dans un même temps, cela revient à nier tout libre arbitre des individus. Etablir un distinguo entre le rite d’agrégation universitaire et le bizutage sur la base du volontariat semble pourtant cohérent. Parvenir à déterminer avant le rite ce qui ressort de la volonté ou non des nouveaux à vivre le rituel demande la création d’outils (contrat d’engagement volontaire à vivre le rituel, suffisamment informatif de ce qui se produira sans dénaturer les fondements du rite, et/ou formation des personnes en charge des rites). Le rite doit parvenir à instaurer une confiance mutuelle, et par les humiliations vécues, offrir par sympathie l’apprentissage de l’émancipation et de la liberté d’actes et de pensées.

Bizutage sur Caen, 1991, anonyme


De ce que nous en savons, à l’heure actuelle, les rites sont dynamistes puisqu’ils ne sont pas animistes. Mais il est pourtant facile de percevoir des traces d’animisme disséminées dans l’esthétique des rites. Or, nous l’avons vu, le rite remonte par sa forme, aux plus anciennes religions. C’est aussi un rite direct, en somme qui agit immédiatement et non à contrecoup. Par exemple, selon Van Gennep et la plupart des sociologues, nous considérons que le rite sympathique est en dualité avec le rite Contagionniste. Or, le serment du faluchard est selon nous, classable dans l’un ou dans l’autre de ces rites selon l’angle de la perception : Il est de prime abord résolument Contagionniste. Le contact avec les autres, l’injonction de dispenser le savoir hérité des anciens en témoigne. Mais il est aussi Sympathique puisqu’il est une répercussion de deux formes du serment d’Hippocrate : l’ancienne prenant de cette même manière les dieux à témoin du serment, et le nouveau, dépouillé de son aspect religieux reprenant textuellement : « Que les hommes m’accordent leur estime si je suis fidèle à mes promesses. Que je sois couvert d’opprobre et méprisé si j’y manque. », faisant du même coup du serment du faluchard une prière votive pour réussir son cursus, primitivement de médecine, et par similarité de toutes filières. L’aspect votif est intéressant à analyser. En effet, une religion votive a pour fonction produire de l’espoir en la réception d’une aide. Walter Burkert nous explique que l’aide est apportée

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par l’« offre des espérances », ce qui en d’autres termes peut être perçu comme une socialisation des inquiétudes et des souffrances du dévot auprès du prêtre ou d’un membre de la communauté. Il nous relate aussi que dans l’Antiquité, le vœu se prononçait devant un public, et que son accomplissement se révélait au grand jour, profitant dès lors à la fois au prieur, et à tous les témoins participant aux banquets accompagnant les sacrifices. De la même manière, les traditions étudiantes se déroulent face à un public communautaire parfois conséquent. Le serment faluchard se prononce dans un cadre particulier. Le récipiendaire est à genoux, entouré de ses marraine et parrain, du Grand-Maître, des Grands Chambellans, Grands Délateurs, et autres Grands Machins (termes déclinés à l’envi des villes et facultés), et des anciens portant la coiffe sur le cœur. Le Grand Maître récite (idéalement, mais souvent lit) le serment pendant que l’impétrant le répète. Cela fait, s’ensuit le rituel déjà évoqué du « dépucelage » de coiffe. La comparaison est saisissante entre les deux procédures. Ainsi, nous pouvons tout autant évoquer la symbolique de la coiffe dans de nombreuses traditions étudiantes. Celle-ci, nous l’avons vu, s’obtient par le baptême. Celui-ci, selon l’endroit, est un rite qui peut être facultaire (Belgique, Pologne, Italie), scolaire (France – écoles préparatoires), d’association (Régionales en Belgique, Ordres en Belgique, la faluche en France),… Une fois reçue, et selon les endroits, la coiffe ne représente pas la même chose. En Pologne, la czapka est entièrement de la couleur de la filière suivie, tout comme la felucca italienne. Cela entraîne lors d’un changement de filière, le changement de coiffe.


Comme tous les oripeaux estudiantins, la coiffe ne se lave pas. La « clash » des baptêmes bruxellois est à la fois souillante par sa couleur bleue, mais purifiante aussi puisqu’il contient un antiseptique puissant. En France, en Belgique, c’est la couleur du circulaire qui présente la filière, ce qui permet de préserver une coiffe unique tout au long des études. Cette coiffe devient une part de l’identité de son porteur, et le rapport entretenu avec celle-ci s’apparente fort à celui que l’on entretiendrait avec un

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gri-gri, un talisman protecteur. Lorsque l’étudiant porte sa coiffe, il retrouve une part de la liminarité vécue durant la période de transmission des valeurs. Elle renouvelle le rituel reçu et lui donne l’autorisation de se conduire en marge des codes de la société. « Mais il revient à la vie un homme nouveau, assumant un autre mode d’être. La mort initiatique signifie à la fois la fin de l’enfance, de l’ignorance, et de la condition profane. » évoque Mircéa Eliade.

Mulus sortant de l’ œuf, 1920, anonyme


Paradigme des rites initiatiques étudiants Magie, religion, ... ou art ? Avant tout il est encore une fois important de maîtriser quelques concepts. En premier, celui d’ « Idée primordiale », qui s’oppose au « sensible ». Le sensible, c’est le concret, c’est la science. L’Idée primordiale, c’est l’impalpable, l’intuitif, la mystique. L’idée primordiale est la nature de l’Intelligible dans les théories platoniciennes, et s’oppose au sensible, qui est le monde de la matière. L’Intelligible est lui du domaine des idées, des substances que l’esprit conçoit mais ne tombent pas sous le sens. Marcel Mauss a tenté de différencier la religion de la magie en exprimant le fait que la nature magique provient de l’Idée primordiale afin de tendre au concret, tandis que la religion part du monde sensible pour tendre à la métaphysique et à la création d’images idéales. Nous avons donc un axe ascendant de l’Idée primordiale à l’homme, et un axe transcendant de l’homme à l’Idée primordiale. En s’appropriant la mystique, l’homme s’approprie un outil qui lui permet d’amplifier les vertus des choses d’anticiper les effets, et par là, de satisfaire pleinement aux désirs. Car, en substituant une forme aux gestes mal coordonnés et impuissants par lesquels s’exprime le besoin des individus, la magie se montre génératrice des rites, et les rend efficaces.

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C’est par une création formelle, scénographiée, que l’acte magique devient efficient. Si pour Marcel Mauss, ces gestes sont des ébauches de technique, ils procèdent avant tout d’un lien de nature esthétique. En nous intéressant aux mouvements, ascendant de la magie, et transcendant de la religion, nous pouvons constater que la religion tend, par l’orthodoxie de sa pratique, à n’utiliser qu’une mystique orientée positivement par rapport à sa croyance, de suivre un cadre moral en somme, tandis que la magie ne possède pas ce genre de limites contraignantes. Nous percevons alors que magie et religion procèdent de l’Idée primordiale, et ne diffèrent que par la polarité de leur communication entre le sensible et l’intelligible. Pour Marcel Mauss, est magie tout ce qui constitue à la fois la vie mystique et la vie scientifique d’une personne qu’il qualifie de primitif. Ainsi, sera magique tout acte technique lié à un domaine précis de l’ordre du sensible (l’aspect scientifique), ou de l’ordre de l’intelligible (l’aspect mystique). L’art s’apparente au domaine des idées, mais présente une obligation d’acte technique. La magie est dans le même cas de figure. La religion serait, selon Mauss, sortie des échecs et des erreurs de la magie, et, citant James Frazer, propose que la science serait quant à elle, sortie des échecs de la religion. Seront reconnus magiciens tous les opérateurs de magie.


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Ont été, au fil des âges rattachés à la magie, des pratiques aussi diverses que les actes juridiques, les rites religieux, les techniques, la médecine, l’alchimie. Comme le précise encore Mauss, « L’efficacité des rites et celle de l’art ne sont pas distinguées, mais bien pensées en même temps. » Le terme d’art englobe les arts mécaniques (dont la médecine ou le théâtre) et les arts libéraux que sont la grammaire, la dialectique, la rhétorique, et l’arithmétique, la musique, la géométrie, l’astronomie, qui forment la base des matières enseignées aux clercs universitaires du moyen âge et de la renaissance. Les beaux-arts n’étaient pas impliqués par la recherche de Mauss, il faut toutefois bien convenir que pour créer un rite, il faut le scénographier, et la virtuosité d’un artiste ne semble-t-elle pas tout aussi magique que l’acte du médecin ? Nous avons perçu la volonté esthétique qui anime ces pratiques. Se pourrait-il que tout acte orienté, par son origine ou par sa fin, vers l’Intelligible, soit par définition un acte esthétique ? Arts et religions Il faut donc revenir 35 000 ans av. J.-C., lors des premières manifestations esthétiques de la préhistoire. Les peintures rupestres, mais aussi la sculpture, datant d’environ 25 000 ans av. J.-C., telles les « vénus paléolithiques » de Brassempuy, de Willendorf, ou de Laussel nous prouvent qu’une action esthétique se produit.

Vitrail à Sainte Barbe - Bizuth, autour de 1924 - dessin


Les premières religions possédaient une polarité féminin/ masculin bien établie par un langage symbolique. Selon l’archéologue André Leroi-Gourhan, il ne fait aucun doute que les cavernes étaient des sanctuaires, et que les plaquettes et statuettes constituaient des « sanctuaires portatifs ». Il a mis en évidence l’unité stylistique et idéologique de l’art paléolithique. Mircéa Eliade précise qu’au fur et à mesure que se perfectionnait le langage, plus celui-ci augmentait les pouvoirs magico-religieux. En somme, les représentations picturale ou sculpturale permettent aux humains de posséder un support aux errances de l’esprit, d’en transmettre la substance, et finalement de se forger le mythe. Si les fondements de la création de la représentation ne nous sont pas parvenus, nous connaissons toutefois l’existence de mythes préhistoriques, parvenus jusqu’à nous par la graphie… Les civilisations sumériennes ou mésopotamiennes nous laissèrent des traces de leurs croyances datées de 1800 ans av. J.-C.. Ainsi nous parvient le mythe d’Inanna, la toute puissante déesse de l’amour, de la guerre, de la fertilité, symbolisée par l’étoile du matin. S’il y eut continuité et syncrétisme parmi les cultes paléolithiques, Inanna en est la résultante. Sous les auspices de l’Égypte pharaonique, l’esthétique liée à la religion et aux rites funéraires se transmet par idéogrammes, fresques, sculptures et architectures grandioses. L’art, qui

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porte enfin ce vocable sous l’antiquité grecque, est mal perçu. Platon place l’artiste en sixième place, et l’artisan en septième place d’une échelle de huit valeurs dont la dernière place est le tyran. S’il dénonce à ce point l’artiste ou l’artisan, c’est en raison que l’art est un leurre, un mensonge. Il prétend être quelque chose qu’il n’est pas, puisqu’il n’en est qu’une reproduction, par nature moins parfaite que l’original. Pour bien comprendre, c’est la même idée que Platon présente comme telle : pour un objet donné, disons un lit, il peut exister trois sortes de créateurs. Le premier crée l’idée, c’est lui qui, par l’aide de la raison, crée l’absolu. Le second, c’est l’artisan. Il est donc un imitateur de l’idée, mais son travail offre le fruit utile de l’idée, puisque le lit devient réel et donc utilisable. Le troisième, c’est l’artiste, le peintre qui va donc imiter le travail de l’artisan sous forme d’œuvre. Cette œuvre ne sera pas fonctionnelle, mais sera toujours un lit. Les formes artistiques sont donc coupées de l’Idée primordiale qui se trouve dans un monde supra sensible. En résumé, seul le peintre fera de l’art, parce qu’il utilisera sa sensibilité pour produire une copie de la copie artisanale de l’idée originelle, et que celle-ci n’aura d’autre utilité que d’être accueillie de façon sensible. Cette façon de penser l’art perdurera de nombreux siècles. Dieu est à la fois le modèle et l’origine de la beauté. Telle est la façon de poursuivre la vision platonico-aristotélicienne à partir du moyen âge chrétien.


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Complaintes et ĂŠpitaphes du roy de la bazoche - anonyme, autour de 1501 - gravure


Naissance du concept universitaire Avec l’émergence d’une théologie chrétienne, les savants se concentrent dans des lieux de savoir, et dispensent leurs connaissances aux jeunes qui maîtrisent les bases antiques du trivium et du quadrivium, les arts libéraux. Cela se passe le plus souvent dans des lieux connus depuis l’Antiquité christianisée des Pères de l’Église, selon la formule de Jacques Verger, telle que Bologne, Salamanque, Paris, Oxford, ou encore Montpellier qui se spécialise dans la médecine. Dans un même temps, l’esthétique demeure essentiellement profane dans ses références. D’une part, comme l’exprime Marc Sherringham, parce que les grands principes du classicisme sont acceptables par la théologie chrétienne, mais aussi, parce que dans ces centres formant les futures autorités intellectuelles, à la nourriture intellectuelle des arts libéraux s’adjoignait un enseignement très court, inédit et systématisé. Cet enseignement allait recevoir pour nom la « deposito ». Héritier des cultes à mystère de l’Antiquité classique, il permettait de lier les nouveaux étudiants et les professeurs en une communauté soudée. Cette méthode tenait à la fois de la vanité « Ars moriendi », du symbole communautaire qui se transmettait auparavant par des cultes et dont le savoir christianisé était ainsi perpétué, de système d’agrégation des nouveaux, et de prière votive à la réussite sociale.

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Les principes du christianisme étendent à la totalité des choses l’universalité du beau. Tout est beau en soi, puisque tout est l’œuvre de Dieu qui est la beauté parfaite, et qu’il n’a rien créé qui soit indigne de sa perfection. C’est ainsi qu’émerge une forme d’art mathématique, car Dieu a tout créé selon les lois du nombre et de la mesure, art qui amènera à la fondation de l’école de Chartres. L’art des bâtisseurs était né. Une tradition rituelle découlera de celle-ci dès la fin du moyen âge : le compagnonnage. Ce terme n’apparut qu’en 1719, et désignait le stage de l’apprenti chez un maître : Du latin populaire companionem, ce qui signifie « celui qui partage le pain avec autrui », de cum, « avec », et panis, « pain ». L’objectif des compagnons peut se résumer par une cohabitation de l’Esprit et de la main. Sur le plan de l’enseignement seront apportées les valeurs d’entraide, de protection, d’éducation, de transmission des connaissances entre tous les membres. Les compagnonnages se donnent pour mythe fondateur le Roi Salomon, Maître Jacques et le père Soubise, travaillant à la fondation du Temple de Jérusalem, ce qui nous ramène directement au sujet de l’extension du christianisme et du rapprochement de ce dernier à l’art par le biais des rites. Durant quatre siècles, en bons légistes, les bazochiens se portaient garants de l’ordonnance des deposito. Ils ne cessèrent qu’en 1793, à l’aube de la terreur, lorsque les universités furent closes par les révolutionnaires.


La renaissance modifie la façon de pratiquer l’art, qui était jusque là anonyme, en apportant à la fois une reconnaissance des individus tels que Léonardo da Vinci, Michel-Ange, tout autant que Mozart. Cette manière de procéder, qui nous semble équitable pour les praticiens, allait pourtant changer profondément leur mentalité. En portant au pinacle quelques élus, les princes condamnaient à l’ombre l’ensemble des exclus. Ce n’était plus la maestria qui faisait que l’artiste soit révélé, mais la politique. L’individualisme faisait ses premiers pas sur la scène artistique, en même temps qu’une nouvelle forme de corruption. À la même période, des érudits apportèrent un changement radical de la vision sociale, tels que Machiavel. Un bouleversement populaire permit la mise au jour de nouvelles pratiques : la Révolution française de 1789. À la même époque, Kant inscrit le sublime comme essence de l’esthétique.

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Pourquoi le XIXe siècle a-t’il modifié les choses ? Les étudiants de Paris, premiers bohèmes La vie des étudiants de Paris au XIXe siècle fut illustrée par de nombreux artistes, toutefois, c’est à Paul Gavarni que nous devons, vers 1830, une étude esthétique des étudiants et de leurs grisettes. Pas de tenues communes, mais un état d’esprit romantique qui servira d’exemple à ce qui deviendra la Bohème. En 1837 se crée le tout premier journal étudiant « Les cancans du Quartier Latin », en reprenant la forme des journaux déjà existants. Il nous offre une version écrite de ce qui les caractérise. On invoque les humeurs folâtres, les bambocheurs sterling (impayables après le petit verre), sublimes sur la chique, mirobolands (sic) pour les danses de fantaisie, l’absence de politique (est-ce que ça me regarde, moi ? C’est des bêtises !), aimant les charades, les logogryphes, les énigmes, la poésie et la prose (faites de tout T... de D..., même de la science), les gars à la franche allure, fuyant le bottier et le tailleur. Ainsi, un aperçu de l’esthétique vestimentaire, que nous pouvons corréler avec les gravures de Gavarni, nous ébauche un mode de vie révélé par Murger comme étant un signe des Bohèmes littéraires. Christophe Fessandras nous explique dans sa chronique, que la population du Quartier Latin s’habille à crédit, « parce que le crédit est son plus beau privilège », « pousse les maris à bout, et met les femmes à mal pour se mettre à bien », « échangeant

Dessin dans un livre de cours de l’Université de Leuven - L. van Colen, autour de 1663 - dessin


quelques instants les mœurs tranquilles de la vie de famille contre l’isolement de la grande ville, contre les alternatives incessantes du luxe et de la misère, contre les préoccupations contraires de l’étude et du plaisir, contre les séductions de débauches inconnues, et s’en retournent presque aussitôt se plonger dans l’antithèse des fonctions sérieuses, des graves et solennels devoirs imposés à la vie humaine ». Nous le constatons, le verbe y est frondeur et plein d’emphase. Un article de Laurence Corroy, « Une presse méconnue : la presse étudiante au XIXe siècle » nous offre une analyse intéressante. Le Quartier Latin y est abordé comme une microsociété, « miroir déformant où sont exacerbées tares et qualités, peuplé de toutes les classes réfractaires (filles de joie, ouvriers, jeunes aimant la bohème) ou brillantes (intellectuels, artistes, étudiants) qui s’entremêlent et se fascinent mutuellement ». Elle précise toutefois que l’étudiant y est chez lui et possède « une volonté tribale de forger un groupe homogène, gommant les altérités, s’inventant un code de conduite et des repaires communs favorisant la reconnaissance des membres du groupe, s’exprime au sein du journal. Les jeunes gens, solidaires, forment une confrérie soudée par le manque d’argent et la quête des plaisirs, l’un étant souvent la conséquence de l’autre. Mal nourris, mal logés, ils sont quasiment obligés de faire des dettes et de partager leurs moyens de subsistance. La péréquation des revenus revient en

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ritournelle dans la plupart des articles. » Christophe Fessandras apporte encore « cette foule de jeunes gens que leur père envoie chercher à Paris un diplôme d’avocat ou de médecin, et qui rapportent le plus souvent à leur père qu’une pipe culottée, un diplôme de prévôt de savate ou d’espadon, un cornet à pistons, quelques bagues en cheveux, et les extravagances d’un costume bizarre ou d’une danse boiteuse qui jette le désordre et la surprise dans les quadrilles des salons provinciaux ; population de passage qui ne fait que traverser cette existence de travail et d’orgie, et se renouvelle toujours aussi folle, aussi studieuse, aussi corrompue. » Nous le voyons, c’est une philosophie de vie qui est mise en place par les étudiants, sous le regard des classes réfractaires évoquées par Laurence Corroy. Héritière du royaume de la Bazoche, mais ayant perdu les liens qui l’unifiaient aux autres villes universitaires, le Quartier Latin présente avant l’heure tous les signes de la Bohème. Les Cancans du Quartier Latin » résument d’ailleurs le propos : «... Ce n’est pas par les sombres combinaisons d’une philosophie revêche que l’ordre se reconstituera, la morosité est l’égoïsme, et l’égoïsme a tout perdu ». La fin de la première moitié du XIXe siècle fut à Paris le théâtre d’une seconde révolution. Celle-ci allait jouer un grand rôle pour les rites étudiants, tout comme pour l’esthétique.


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La bohème selon Murger Henry Murger écrivit un roman, dans lequel il croqua la vie de ses amis et de lui-même. Ils s’instaurèrent en cénacle de la Bohème (cette dernière n’étant possible qu’à Paris - coupant dans un même mouvement aux étudiants la possibilité de reformer l’unité de la Bazoche), et établirent une esthétique à leur façon de vivre, n’hésitant pas à la pimenter d’airs de grandiloquence. D’une vie miséreuse, ils se firent les princes. Artistes, selon le principe qu’est bohème « tout homme qui entre dans les arts sans autre moyen d’existence que l’art luimême », il caricatura ses proches sous des pseudonymes : Henry Murger se peignit sous les traits du poète Rodolphe, Alexandre Schanne devint le musicien Schaunard ; François Tabar fut immortalisé sous les traits du peintre Marcel ; Joseph Desbrosses se transforme en le sculpteur Jacques ; Charles Barbara fut le journaliste Carolus Barbemuche ; Jean Wallon enfin, prit l’allure du philosophe Gustave Colline. Il narra des fêtes dantesques, des départs à la cloche de bois, une générosité envers ses amis, empruntant à l’un pour rendre à l’autre. La révolution que fut « La vie de Bohème » fut le point initial qui devait mener d’un côté à l’art contemporain, et de l’autre à la façon dont l’association Générale des Étudiants allait puiser dans l’esthétisme de ses fêtes. La bohème selon Murger fut reprise ensuite par de nombreux contemporains, dont Nadar. Elle s’amplifia au fil des années, puisque la vie de bohème caractérise encore les membres du Bateau-Lavoir au début du XXe siècle.

Etudiants et grisettes, Paul Gavarni, vers 1830 - gravure


Rops, exemple de bohème étudiante Le romantisme qui vit le jour au XIXe siècle est profondément marqué par le sublime de Kant. Le mouvement de la Bohème est, par essence, une résultante du romantisme. « Les Cancans du Quartier Latin » nous font part de cette vision romantique, que la vie de Félicien Rops partage en exemple concret : « Il y a de profondes réflexions à faire sur l’avenir de cette nombreuse jeunesse, sortie de tous les rangs de la société, et lancée tout entière vers le même but, but encombré que la plupart tournent pour se jeter dans les vicissitudes de la vie d’artiste, ou dans les dangers des voies mauvaises, ou dans les désespoirs terribles du suicide. » Les étudiants, nous l’avons vu, disposaient de leurs propres système de journaux, et ceux-ci prirent part à l’essor de la presse dans laquelle vit le jour la Bohème littéraire. Félicien Rops était très impliqué dans la cause estudiantine en tant que membre de diverses sociétés bachiques, dont celle des Joyeux. Sous le surnom de « Jeune membre », il fut en 1852 l’un des créateurs de l’association étudiante des crocodiles. Cette association, voulant donner un bal, fut prise dans une singulière aventure qui nous montre que la bohème de Belgique est étudiante avant d’être littéraire. C’est en effet une campagne d’affichage pour l’un de leurs bals qui fut l’élément déclencheur de l’affaire. Sur cette affiche,

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Napoléon III, empereur des Français, était caricaturé sans concession. Très rapidement, le bourgmestre de Bruxelles prit des mesures pour éviter une récidive. Il interdit ces affiches ailleurs que sur les panneaux annonçant les soirées, et fit en sorte de devoir passer par une autorisation du contenu des affiches. La guerre était lancée. Les crocodiles prirent le bourgmestre sur son terrain législatif, et revendiquant la liberté de la presse, fondèrent le premier journal étudiant de la jeune Université Libre de Bruxelles. Autant dire qu’à partir de cet instant, l’empereur français deviendrait leur cible personnelle. Le crocodile eut un succès important, et devint en un rien de temps l’organe de presse le plus distribué sur la capitale belge avec un tirage à 11 000 exemplaires ! C’est comme ça que Félicien Rops, ainsi que son ami Charles De Coster, se piquèrent au jeu de la presse. En quittant Le crocodile, ils fonderont « l’Uilenspiegel ». Félicien Rops n’a pourtant jamais achevé ses études. Les crocodiles étaient un cénacle d’une vingtaine d’individus. Ils étaient dans l’esprit étudiant de leur époque. Leur dix commandements sont les suivants, et démontrent bien l’esprit de Bohème :


« 1. Ton inscription tu prendras Mais pour la frime seulement

2. À tous les cours tu te rendras au moins trois ou quatre fois l’an 3. À ton recteur obéiras si tu le veux absolument 4. Le professeur applaudiras sifflant Loyola vertement 5. Pour le faro professeras de l’estime profondément 6. Aux crocodiles danseras pinçant un modeste cancan 7. Souvent àton père écriras Mais pour des clous uniquement 8. Ta maîtresse tu garderas Quinze jours régulièrement 9.Chaque soir tu te coucheras Passé minuit, jamais avant 10. Ainsi docteur tu deviendras un jour indubitablement. »

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Baudelaire, le premier critique d’art moderne En se basant sur les œuvres de Félicien Rops, nous découvrons une tribune politisée, mais emprunte de l’esprit frondeur des étudiants. Son parcours artistique fut remarqué par Charles Baudelaire, qui le tenait en grande estime. Charles Baudelaire est connu comme écrivain, mais aussi comme l’un des premiers critiques d’art. Selon lui, l’art classique s’oppose fondamentalement à l’art romantique, qu’il positionne comme un rempart face aux pratiquants de l’« art pour l’art ». Il s’est, entre autres, opposé à un mouvement artistique issu du classicisme : l’art philosophique. Or, quelques artistes (Alfred Rethel, Paul Chenavard) pourtant fort différents, furent classifiés par Baudelaire lui-même dans la catégorie de l’« Art philosophique », créant de facto un courant d’art, ce qui était en soi quelque chose de nouveau. L’art philosophique, tel que l’on pourrait à présent le comprendre, serait une suite possible de l’art pictural des cathédrales, lui-même issu des peintures rupestres. En effet, le dessin, le symbole, y ont force de messager d’un ensemble de principes difficilement transmissibles par le vocabulaire.


L’art philosophique, pour l’écrivain, est défini en ces termes : « Plus l’art voudra être philosophiquement clair, plus il se dégradera et remontera vers l’hiéroglyphe enfantin ; plus au contraire l’art se détachera de l’enseignement et plus il montera vers la beauté pure et désintéressée ». Ce que tente de nous dire le critique, c’est qu’au mieux, si l’on suit le raisonnement à la lettre, l’art philosophique ne peut que produire des idéogrammes, ou un récit dessiné, soit être hors sujets de l’art. L’art philosophique serait encore une forme de poésie déclinée de manière plastique ou encore un regard sur la philosophie de l’histoire. Tentant de définir cette forme artistique, il la cerna par « un retour vers l’imagerie nécessaire à l’enfance des peuples » ou comme « une monstruosité où sont montrés de beaux talents. », en concluant par cette sentence : « Remarquons encore que l’art philosophique suppose une absurdité pour légitimer sa raison d’existence, à savoir l’intelligence du peuple relativement aux beaux-arts. ». Cette dernière proposition concernant la capacité de compréhension des choses de l’art par des individus noninitiés pourrait s’avérer exacte, si nous soutenions ce propos sans compter sur la force du symbole, de la façon dont il était utilisé au moyen âge, soit un vecteur d’enseignement. L’art philosophique, selon la perception de Baudelaire, s’arrête à un retour vers un classicisme devenu « pompier », vidé de toute substance par sa soumission à la copie, ou, comme il l’exprime, « prisonnier d’une malfaisante mimêsis », « mécanique aussi laborieuse qu’industrielle » s’affirmant comme « l’antithèse absolue de l’art... ».

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Baudelaire imaginait un art où les anciens maîtres ne seraient plus le centre de l’esthétique, et laisseraient leur place dominante à d’autres formes plus romantiques, plus autodestructrices aussi, du monde en général, et de l’art en particulier. Cette vision du monde, pas toujours assumée par son auteur, selon la critique à produire, donnera ses fondamentaux au principe romantique, et servira de support aux générations d’artistes ou de critiques qui suivront. Mais plus se construisait le nouveau socle de valeurs, plus on s’éloignait du fondement ésotérique de l’art, et plus les mouvances se firent marécageuses, au point parfois d’engloutir leurs représentants dans un oubli pur et simple. Ainsi, en le rationalisant, en l’esthétisant, Baudelaire fut l’un des acteurs majeurs de la perte de cohérence de l’art auprès du public. Sa notoriété personnelle était telle que ses avis prenaient valeur de mode, ce qui bouleversa le système économique de l’art, qui s’affranchit des mécènes puissants pour devenir des « crève-la-faim », autrement dit l’archétype des artistes maudits. Car en désacralisant la société, on a désacralisé l’art. En produisant une mode, on a individualisé l’artiste en flattant son ego, et transformé le principe « du beau, du bon, du vrai » en une simple valeur marchande déterminée par le promoteur de modes. L’individualité a pris le dessus par rapport à la société.


Le philosophe atypique René Guénon disait que le principe d’individualisme engendre catégoriquement un refus d’admettre une autorité supérieure à l’individu, ou même une faculté de connaissance supérieure à celle de l’individu. Cela implique un rejet par l’esprit moderne de toute autorité spirituelle, et par voie de conséquence, le rejet de toute organisation traditionnelle, en tant qu’elle se fonde sur une telle autorité. C’est d’ailleurs toute l’incohérence de Charles Baudelaire. Nous le connaissons comme amateur d’art, libre penseur, à la plume acerbe, mêlant à ses écrits une opinion athée, et pourtant… En observant son vocabulaire, ses opinions, nous pouvons définir en lui un être mystique, très religieux même, et s’il n’ignore rien des principes de la chrétienté, il se refuse à se reconnaître chrétien. Le vrai drame pour cet auteur était peutêtre justement de ne plus se retrouver dans la pratique d’un culte vidé de sens, ou de la mentalité religieuse de son époque ayant rejeté l’œcuménisme ? Si, comme l’évoquent Christiane Gobry et Jean Chopitel en parlant de l’œuvre de René Guénon : « La plus grande partie de l’humanité actuelle a, certes, complètement évacué le Dieu gardien de la morale, gouverneur des existences et distributeur de punitions et de récompenses, qui a eu des siècles de gloire ; mais, pour mieux poursuivre la déresponsabilisation des hommes, elle s’est jetée à corps perdu dans des idéologies antireligieuses prometteuses, et livrée à des pouvoirs profanes mensongers, dirigistes et faussement protecteurs...».

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Ils rajoutent plus loin : « La finalité du Christianisme, comme de toute tradition, est bien la réédification de l’homme normal et véritable, autrement dit sa déification ou plutôt sa rédéification. ». Ainsi, il est probable que la source du spleen de cette génération n’était pas tant dans un rejet des pratiques du passé devenues des poncifs, ou dans un nihilisme sur la pérennité de leur monde, que dans le manque à se renouveler en termes d’homme à l’image du divin. Baudelaire, en usant de ce « libre arbitre » si à la mode de son temps pour fustiger de façon toute personnelle les œuvres de l’un, ou mettre en lumière celles de l’autre, il distille le ferment de la culture du XXIe siècle. Car, si l’écrivain avait de la culture et de l’esprit, en qualité de critique, il ne produisait pourtant rien d’autre qu’un avis d’amateur des arts plastiques, qu’il partageait dans la presse, tout comme ses descendants animent à présent les shows télévisés. Que reste-t ’il du sens ? Le libre examen Cette façon de percevoir le principe du « Libre arbitre » était déjà évoquée par René Guénon. « à l’autorité de l’organisation qualifiée pour interpréter légitimement la tradition religieuse de l’Occident, le Protestantisme prétendit substituer ce qu’il appela le « libre examen », c’est-à-dire l’interprétation laissée à l’arbitraire de chacun, même des ignorants et des incompétents, et fondée uniquement sur l’exercice de la raison humaine... ».


Ce philosophe a beaucoup travaillé sur le principe de la tradition primordiale, celle qui fut à l’origine de toutes les traditions, et par conséquent de l’ensemble des cultes qui en sont issus. Si, comme nous le pensons, l’art fut le premier vecteur de culte, il semble donc intéressant de confronter Guénon et Baudelaire, par l’alpha et l’oméga du principe de religion orienté de manière artistique. Si nous nous retournons à présent sur Platon et reprendre l’artiste créateur de l’art, représentant la création matérielle produite par ailleurs selon les principes de l’idée créatrice initiale. Nous percevons une quatrième forme de création, amoindrie par nature des précédentes, et proposant la copie picturale de la copie picturale, d’une copie matérielle de l’idée d’origine. C’est elle que dénonce Baudelaire, à plus forte raison si l’imagination n’y joue pas la plus grande part. Mais l’humanité n’apprend-t’elle pas par imitation ?

Dessin d’étudiant italien, attribué à Lou, 1947, pastels

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Les arts incohérents, ou l’humour dans l’art Les bohèmes, nous l’avons vu, se sont imposés dans l’art en s’emparant de l’esthétique préromantique des étudiants. En 1882, naquit un mouvement qui, s’il n’a pas marqué l’histoire officielle de l’art, a su imprégner les esprits de façon durable. Il s’agit des arts incohérents. Ce mouvement est issu des cénacles littéraires et caricaturaux foisonnant à cette période dans les rues de Paris. Le journal du cercle des hydropathes fut l’un de leurs meilleurs outils de communication. La première mani­festation, organisée sous forme de kermesse, à des fins hu­manitaires en soutien aux victimes d’un grave accident, se fit en collaboration avec Rodolphe Salis, propriétaire du cabaret « Le Chat Noir ». Ce fut un « franc succès de fou-rire ». Rejetant toute forme d’art derrière eux, un groupe hétéroclite allait créer son salon d’« artistes qui ne savent pas dessiner ». Parmi eux, Jules Lévy — éditeur et meneur de cette farce, Jules Chéret — affichiste et lithographe, mais aussi Alphonse Allais — écrivain humoriste, Mac-Nab — dessinateur et poète, Caran d’Ache — dessinateur de presse, Emile Cohl — connu comme l’un des inventeurs du dessin animé, Coquelin Cadet — éditeur de presse issu du théâtre, beaucoup de caricaturistes de presse et bon nombre d’étudiants.


La caricature, fort en vogue à cette époque, permit à la foule de se déplacer pour se payer « une tranche de rire ». Les expositions incohérentes furent immédiatement rentables, et se clôturaient par un bal masqué au profit d’une cause humanitaire. En somme, de quoi attirer encore plus la gente estudiantine, car, déjà à l’époque des « Cancans du Quartier Latin », Pierre Boutru écrivait « Au fait, puisque pour franchir le temple des pirouettes, des entrechats, des minauderies et des intrigues, il faut payer, autant payer au profit des malheu­reux ! Ce n’est pas plus cher ! ». Selon Daniel Grojnowski et Denys Riout, l’incohérence intro­ duit dans l’esthétique la drôlerie et la liberté absolue dégagée de la mimésis. C’est le début de la désacralisation de l’art, conséquence logique aux mouvements anticléricaux et aux principes romantiques ayant vu le jour durant le début du XIXe siècle. Lorsque l’Incohérence se retira du devant de la scène après onze années de bons et loyaux services, elle laissa une empreinte durable ; d’abord chez les étudiants qui reprirent à leur compte les bals masqués au profit des pauvres, ou même l’humour type de l’Incohérence, comme en témoigne Georges Porchet : « Lorsque l’étudiant sort de son cadre ordinaire, il n’oublie ni sa verve, ni sa gaîeté : ainsi, appelé dans une ville voisine, il est chargé de secouer l’ennui et de provoquer la joie : il imagine une foire normande ; un théâtre est mené par l’astucieux impresario Sponn-Opwitz ; celui-ci a composé un programme fameux et réuni les artistes les plus rares : H. Mauri, premier comique du casino municipal de Loupy-les-Bains ; Gaucher , le grand troisième rôle du théâtre des arts de Valognes ; les

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frères Souronk, jeunes premiers que les théâtres du monde entier et autres lieux se sont disputés, etc… Un musée drôlatique contient des œuvres géniales : le clou du salon, l’épée de Damoclès, la photo de B.-en-Zinc, le général hors cadre, la grosse mère par temps calme. Un charlatan Chesparlakalama Arrachelitou travaille pour le bien de l’humanité ; Les arènes athlétiques sont plus sanglantes que celles de Rome si l’on en croit les annonces. Il y a le savant américain qui commande les esprits, le décapité vivant, le chéiroptère anthropomorphe nouvellement découvert au fin fond des forêts lointaines. ». On reconnait aussi la touche incohérente chez les artistes,avec les surréalistes, Dada, Fluxus, et même chez Yves Klein soupçonné de récupération des idées picturales d’Alphonse Allais par Daniel Grojnowski et Denys Riout. La boucle est bouclée, les artistes et les étudiants ont collaboré à former ce qui deviendra l’art du XXe siècle, riche de toutes ses mouvances, et appauvri par l’esprit commercial.

Bal des incohérents - Maurice Neumont, 1892 - affiche


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III. L’art à l’origine des rites étudiants

Que sont les rites étudiants ? Mise en relation des données Généalogie des rites étudiants D’un point de vue sociologique, la socialité des étudiants universitaires peut être évoquée suivant plusieurs angles, chaque fois plus ciblés que les précédents. Pour évoquer par exemple le bizutage, la majorité des chercheurs privilégie l’enquête de terrain. Mais celle-ci n’énonce qu’une forme de bizutage, à une date donnée, au sein d’un établissement donné. Toute pratique en présence ne provient donc pas d’un héritage pérenne lié au fond des âges, mais plutôt d’une mouvance culturelle liée à l’air du temps, à ce dont on se souvient des rites précédents — ce qui excède rarement trois années, ou ce qui est encore autorisé par rapport au passé. Le but des rites n’est pas de transposer dans le présent un ancien rituel oublié de tous, mais plutôt de réactualiser les événements mythiques. Beaucoup de détails historiques de l’Antiquité classique, quoique fragmentaires, sont traçables et furent parfois même reliés directement aux étudiants. Les étudiants de l’Antiquité grecque se formaient, de façon rituelle, physiquement à la chasse et à la guerre. Des gradations existaient chez eux par la vénerie, plaçant certains au-dessus de tous les autres.

Mais accessoirement, il était d’usage que les jeunes éphèbes se fassent enlever par un riche personnage, qui s’institue ainsi son mentor. Selon certaines sources, l’éphèbe choisissait son ravisseur, et cette pratique portait le nom de viol. En échange du gite, du couvert, et de l’enseignement de qualité, le jeune homme tenait compagnie à son mentor jusque dans l’intimité. Ce n’est que vers seize à dix-huit ans qu’il retrouvait de droit sa liberté (sauf cas particuliers). Les mystères, en particulier ceux de Dionysos, touchaient principalement les femmes, les vieillards et les étudiants. Les mystères de plusieurs divinités pouvaient se cumuler et l’on honorait tel ou tel dieu en fonction du bénéfice que l’on espérait en retirer. Si l’on se fie à ce que nos étudiants actuels possèdent dans leur patrimoine, nous constaterons que les thèmes liés à l’Antiquité gréco-romaine sont bien représentés. Vénus et Bacchus y dominent largement, notamment dans les chansons. Les chants d’amours et les chants à boire sont de tout temps en tête du répertoire. Nous l’avons d’ailleurs vu, c’est par l’écriture et l’interprétation de ce genre de chansons que se sont fait connaître les goliards, mais encore de nos jours, c’est sous cette forme que se pratiquent les revues. Se peut-il qu’il y ait plus qu’une coïncidence ? Un article de l’OFPRA en 1995 informe que le terme de culte au Nigéria peut faire référence à diverses sortes de groupes


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organisés, dont les motivations, et, ou, modes opératoires sont tenus secrets. Cela concerne autant les sociétés secrètes traditionnelles, les groupes de vigilantes ou les milices ethniques, mais également les confraternités étudiantes. Quoi de plus naturel dès lors, de comprendre les rites étudiants comme des survivances de cultes plus anciens ? Walter Burkert précise que le but des rites bachiques est de purifier l’inquiétude dépressive (ptoièsis) des êtres les plus incultes par les mélodies, les danses, qui sont sources de plaisir. Mircéa Eliade évoque qu’il importe de souligner que les rites de puberté, qui opèrent l’introduction du néophyte dans la zone du sacré, impliquent la mort à la condition profane, c’està-dire la mort à l’enfance. Mais que cette mort initiatique des enfants donne lieu en même temps à une festivité intertribale qui régénère la vie religieuse collective. Ainsi, comme l’évoque Marcel Mauss, une bonne partie de la science s’est élaborée au sein des sociétés primitives par les magiciens. Ainsi, les professions de santé, de métallurgie, d’orfèvrerie et d’émaillerie n’auraient pu éclore sans l’appui de la magie, autour d’un noyau de découvertes purement techniques. Leur vie professionnelle met ces gens à part du commun des mortels, et leur confère l’autorité magique. Il évoque sa croyance dans la fondation d’écoles de magiciens, où se créent une tradition scientifique et une méthode d’éducation intellectuelle. Que ces lieux furent les premières académies. Il compare les techniques à des germinations dans

le terreau de la magie, mais qui se seraient progressivement dépouillées de tout ce qu’elles avaient emprunté à la mystique. Le témoignage de Christophe Fessandras dans « les Cancans du Quartier Latin » ne dit pas autre chose en classant les étudiants selon qu’ils soient de vrais étudiants ou non : « Dans les écoles où les élèves sont casernés, par exemple, on n’apporte point ses mœurs ni ses coutumes, au contraire, on les reçoit, avec ou sans épée, avec ou sans moustaches, avec ou sans uniformes, de la promulgation d’un règlement. L’artiste, par des considérations exceptionnelles, attributives, se trouve placé aussi, lui, en dehors de la physionomie intrinsèque de l’étudiant ; il y a entre eux cette différence que l’un travaille pour lui-même, et l’autre pour son père, que l’un est toujours en fièvre d’imagination, et l’autre dans les abstractions positives de la science. Quant au moutard des lycées, sa plus grande originalité consiste dans le pensum, le pain sec et les arrêts. Tous sont bien, absolument parlant, étudiants ; tous partagent leur existence entre le plaisir et l’étude, le bal et l’équation du premier degré, le jeu de barre et Cicéron, comme l’épicier entre le loto et la canelle, comme le soldat entre la drogue et l’exercice à feu ; mais tous n’ont pas ces attributions spéciales, personnelles, corélatives qui distinguent les fêtes et les travaux des étudiants en médecine ou en droit. » La magie liée à des corporations de métiers se ressent au cœur des traditions étudiantes, même si le principe de divinité n’est plus évoqué que comme personnage de chansons. Nous la percevons encore par similarité avec la télépathie active qui, selon James Frazer, anime tout le corps social d’un même mouvement, où il n’y a plus d’individus. C’est l’expression d’un état mental où le seul sentiment serait celui du but commun.


L’appropriation de Dionysos par la chrétienté se fit en le décalquant presque pour former la physionomie de JésusChrist. Dionysos travestissait les hommes en femmes, tout comme les rites étudiants actuels, ce que l’on peut également évoquer, de manière figurative, à propos de Jésus qui rendit aux hommes non brutaux leur dignité, en en faisant un modèle de vertu. Le béjaune devait laver sa tache (les couleurs criardes étaient inconvenantes) et sortait exempt de souillures de la cérémonie. Le bleu est une modification culturelle postrévolution française. C’est un moment particulier de l’histoire, où la couleur bleue remplace le rouge des tenues militaires, où chaque lycée, ou établissement d’enseignement n’enseigne plus que ce qui sera utile pour la guerre, et forme des soldats aux compétences multiples. Ce sont les Arts & Métiers, les polytechniciens, les Saint-Cyriens,… qui sont les plus anciennes coutumes étudiantes encore en activité. Elles découlent toutes de la vision napoléonienne et martiale enseignée dans ces établissements. Derniers modèles en usage, les traditions ultérieures, épigones plus ou moins diluées, tendent toutes à une culture virile exacerbée, à la cosmétique belliqueuse.

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Le baptême, ersatz amusant de la cérémonie chrétienne, connu aussi sous d’autres appellations que sont bizutage, usinage, mise en place sous le nom de « deposito » dès les premières années des universités européennes, a pour principe de procéder à une forme de nettoyage moral de l’agglomérat de personnalités diverses que forment les nouveaux. La brutalité est esthétique plus que réelle, comme en témoignent les illustrations du moyen âge. Toutefois, elle est nécessaire afin de sortir l’individu de son patrimoine éducatif en peu de temps, pour lui permettre de se révéler, pour pouvoir apprendre à fonctionner avec le groupe. Certes, les seuils tolérables à une époque ne le sont pas à une autre, et cela montre le troisième tournant de l’historique des traditions étudiantes. Comme l’exprime Clarissa Pinkola Estès, lorsque l’on préserve de manière abusive « l’enfant qui survit » en soi, on produit une sur identification de l’archétype du survivant. « C’est en prenant conscience de la blessure et en la mettant en mémoire, qu’on commence à prendre de la vigueur » précise-t-elle.

Le bleu est donc une créature parfaite et pure dans sa forme individuelle, mais incompatible avec la communauté dans laquelle il parvient. C’est pour cela que l’ensemble des bleus est réputé sale, souillé dans sa forme collective. Dans la religion catholique, ne verse-t’on pas de l’eau, symbolisant le péché du monde, dans le sang du christ, qui est par nature parfait ?

Bizutage sur Caen, 1991, anonyme


La violence des traditions nous apparaît aujourd’hui sous le prisme de notre conditionnement sociétal, provenant de l’éducation primale du noyau familial et de notre scolarité, secondaire également par la culture ambiante (lectures, audiovisuel, multimédia). Tout est bouché par un mode de pensée souhaité unique par les rationalistes. Nicolas Bourriaud prétend que le point commun entre tous les objets classés sous l’appellation d’« œuvre d’art » « réside dans leur faculté à produire le sens de l’existence humaine (d’indiquer les trajectoires possibles) au sein de ce chaos qu’est la réalité. »

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méchante sorcière dans un conte, « un esprit devient-il un ange, un châle ou un voile d’initiation un mouchoir, un enfant nommé Beau (nom habituellement donné aux enfants nés pendant la fête du Solstice) se voit-il appeler Schmerzenreich, Affligé. Des éléments d’ordre sexuel ont disparu. Des créatures et des animaux bienveillants ont souvent été changés en démons et croquemitaines. » Comme le déduit Bourriaud, « La durée d’une information et la capacité d’une œuvre d’art à affronter le temps sont liées à la solidité des matériaux choisis, et donc, implicitement à la tradition. »

Le chaos de la réalité est à présent entièrement empreint du rationalisme scientifique, associé à d’autres courants de pensées tels que le productivisme. L’ensemble des matières « rationnelles » est de fait orienté vers l’économie, et non plus vers l’humain. Le système de pensée reste pourtant imprégné de la pensée archaïque, et ne peut faire autrement, puisque tout son système s’est monté selon ces bases antiques. Clarissa Pinkola Estès milite sur l’importance de l’art, qui « marque les commémorations des raisons de l’âme ou d’un événement particulier, quelquefois tragique, du voyage de l’âme. L’art n’est pas seulement destiné à soi-même, il n’est pas seulement un jalon sur la route de la compréhension de soi, c’est aussi une carte destinée à montrer la route à celles qui viendront après nous. »

Marcel Mauss percevait déjà le lien entre le langage, la magie, et la religion. C’est que les trois sont issus de l’art qui les englobe tous. Ne nous y trompons pas, déjà aux prémisses des universités ce sont les collèges d’art qui accueillaient les premières années, leur offrant les outils nécessaires à aller plus loin. L’ardeur des étudiants à produire de l’art est un témoin-clé fort de cette vision des choses. Où nous sommes-nous égarés au fil du temps ? En produisant plus que de raison et en ciblant l’humain comme un élément remplaçable rationnellement. Nous nous sommes perdus dans une voie prométhéenne, par définition vouée à l’échec si elle n’est pas contrebalancée par la voie du cœur, celle de Dionysos nous apprenant à être mesurés dans notre démesure. L’ensemble de l’histoire nous laisse planer l’ombre dionysiaque sur les traditions étudiantes.

Pinkola Estès évoque encore « les vieux symboles païens » recouverts par d’autres, chrétiens, démontrant au passage comment se transformèrent une vieille guérisseuse en une

Préservées semble-t-il au cœur même de la chrétienté sans trop savoir ni comment, ni pourquoi, par la mémoire collective et les rituels.


Rite étudiant — délire ou magie primitive ? Les rites étudiants font pourtant clairement référence à une sorte de religion ou de magie primitive, mais comme nous l’avons vu, l’une et l’autre ne sont qu’une différence de sens de communication entre l’homme et le divin. La magie, comme la religion, entrent dans la composition des traditions. Les traditions réactualisent des faits mythiques afin de régénérer le corps social. Ainsi, il est aisé de trouver des corrélations entre les rites étudiants et les rites d’Éleusis ou de Dionysos. Le syncrétisme, en démontrant leur lien ininterrompu avec la déesse Inanna/Ishtar, permet aussi de bâtir des passerelles avec les rites étudiants. La chrétienté a préservé les mystères en se les appropriant. Si des chercheurs du passé étudiant ont pu, tels Fortunat Strowski, et avant lui le docteur Augustin Cabanès, établir un lien ferme avec les rites bachiques, les saturnales et les mystères d’Éleusis, il est surprenant de constater l’absence de toute trace de ces recherches au travers des sciences humaines tentant de définir les principes du bizutage. Le lien n’est pourtant pas difficile à suivre pour qui s’en donne les moyens. La comparaison avec les façons de vivre du passé intéresse pourtant bien la sociologie pour d’autres cas de figure, alors pourquoi cette piste ne fut-elle pas suivie ? Le principe de base, c’est une vue restreinte au simple objet de l’étude. Ainsi, on ne place pas en parallèle les traditions entre elles pour découvrir les ressemblances, for les cas où la violence visuelle peut étayer un propos négatif. En effet, il n’est pas rare que des images tournées en Belgique illustrent des propos de bizutages français. En prenant l’archétype de Dionysos, nous rencontrons les grandes lignes qui forment l’ensemble des traditions étudiantes actuelles, tant dans le

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fond, que dans l’esthétique. Pour commencer, si le plus grand don de Dionysos est celui de l’émancipation, c’est bien un sentiment de totale liberté qu’éprouvent tous les étudiants quittant pour la première fois le giron familial. Mais comme tous les dons de Bacchus, il est dangereux s’il n’est pas maîtrisé. La liberté de se rendre ou non aux cours, entraîne un risque d’isolement individuel d’autant plus marqué si la personne est timide. Le rituel de première année (étendue à la seconde année pour ceux qui doivent au préalable passer un concours, comme pour les études de santé) est là dans une volonté de socialiser l’arrivant. L’étudiant timide est souvent perçu comme fragile du point de vue de ses émotions, ce qui implique un durcissement de la sanction pour bizutage aux yeux de la loi. Par des soirées, des jeux à boire, par une proximité forcée, les barrière de l’altérité s’estompent rapidement, et donnent à la promotion des outils pour travailler ensemble de manière plus diligente, plus efficace. En outre, en donnant des temps définis pour faire la fête, pour décompresser, cela permet d’acquérir un rythme alternant le travail soutenu et le loisir souvent fort restreint. En provoquant des temps de fête au sein des temps d’étude, le corps se dote de temps de relaxation où tous se reposent ensembles, et travaillent ensembles. Cela crée un cycle qui se superpose au cycle des saisons. On sème pour récolter plus tard. Si à certaines époques, les transmissions se pratiquaient au sein même des écoles, c’est qu’on y donnait les bases pour supporter le futur métier, sous l’œil des anciens. Ce principe devenant caduc par des lois anti-bizutages restrictives, on chasse des enceintes des établissements éducatifs les traditions, comme l’on a jadis chassé d’Athènes Dionysos.


Il entraîna dans son sillage toutes les femmes de la ville, et partit s’établir dans les lieux marginaux que sont les montagnes, les forêts. Ainsi, l’archétype de Bacchus entre encore en corrélation avec les étudiants de l’université. Or, en chassant les rites des enceintes éducatives, on ne s’autorise plus aucun regard sur ce qui s’y produit. L’éducation ne joue plus son rôle de témoin de l’agrégation, et dénature le rite. Elle ne sert plus de référentiel, et cela ouvre la voie à l’altération des pratiques, comme à la déshumanisation des professions. Le culte dionysiaque se pratique au départ dans les montagnes et les territoires marginaux, par de délirantes et violentes célébrations à l’usage de communautés éphémères de femmes. Dionysos ne put entrer dans la ville d’Athènes qu’après s’être expurgé, théâtralisé. La théâtralité remplace les festivités violentes par une scénographie censée purger les passions. Les rites étudiants ne sont pas autre chose que cette théâtralité parvenue jusqu’à nous. La deposito d’apparence si violente se pratique sous le registre de l’humour, devant une tablée de convives plus âgés. Les baptêmes étudiants sont des images exactes, bien que modernisées, de ces pratiques. Les cérémoniels étaient, au sein des mystères, réservés aux seuls initiés. Que les mystères s’opèrent en pleine nature ou au sein d’un temple, ce sera toujours réalisé hors du regard des profanes. Mais n’en est-il pas de même pour les soirées de corporations ou des porteurs de faluche ? La tradition orale de la faluche considère, à ce propos, qu’un ancien se présentant sans coiffe lors d’un baptême sera considéré comme impétrant et baptisé dans la foulée. La tradition rituelle étudiante se pratique, par voie de conséquence, dans des

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territoires marginaux — d’autant plus qu’avec la législation à propos des bizutages elle ne peut plus les circonscrire dans les écoles et organise donc des baptêmes, des W.E.I., au cœur de la nature. On chasse le bitard dans la forêt de Ligugé, et les Crit’s de pharmacie ou de médecine n’ont rien à envier dans leurs pratiques aux plus intenses des bacchanales. Les liens estudiantins avec le théâtre ne sont plus à démontrer, qu’il s’agisse de scénographie pour les bizutages ou du « Théâtre » en son sens le plus noble, les étudiants ont joué un rôle qu’on ne peut tenir pour anecdotique. En présidant aux rites étudiants, Dionysos canalise la violence de la jeunesse. Que les étudiants se soient identifiés à Bacchus/Dionysos, dieu du vin et de l’extase, ne fait pas l’ombre d’un doute. En effet, du point de vue des traditions, nombreux sont les inserts dionysiens. Ainsi, si nous nous en référons aux Carmina burana de Carl Orff, nous apercevons bien des bazochiens, ces clercs juristes, buvant dans la taverne, évoquant Bacchus. Pour l’étudiant belge et français, un insigne nommé « Bacchus » désigne la dignité dans l’ivresse, et cet insigne représente le portrait classique de Gambrinus à cheval sur son fut de bière. Le glissement d’une image à l’autre est déjà significatif en lui-même. Les points communs que l’on peut établir entre l’aspect marginal des bacchantes reléguées dans les montagnes et les forêts, avec les lieux où se pratiquent les congrès étudiants, les bizutages, les week-ends d’intégration, entrent en résonnance également avec l’étude de Marcel Mauss, en 1902. Pour ce sociologue, les cérémonies magiques se pratiquent d’ordinaire dans les bois, à l’écart des habitations, dans l’ombre ou en pleine nuit, dans les recoins de la maison, puis, moins communément,


dans les temples ou sur l’autel domestique. La différence entre le culte et la pratique magique semble essentielle à produire pour mieux clarifier si les traditions étudiantes sont de la magie ou descendent d’une religion. La magie serait, selon lui, la première forme de la pensée humaine, existant à l’état pur. « … l’homme n’aurait même su penser, à l’origine, qu’en termes magiques. La prédominance des rites magiques dans les cultes primitifs et dans le folklore est, pense-t-on, une preuve grave à l’appui de cette hypothèse. » Mis en regard de la citation de Paul Valery annonçant que : « L’art est l’image de la pensée », nous pouvons d’ors et déjà envisager le fait que la magie et l’art sont apparus conjointement, l’un étant la manifestation de l’autre. Les liens à Vénus, mais surtout à Dionysos sont évidents au cœur des traditions étudiantes. Apprendre au cœur d’un groupe, à ne pas juger de la sexualité de l’autre, tout en pouvant

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marquer ses propres limites. Le mot clé des traditions, c’est que chacun fait ce qu’il a envie, sans forcer l’autre. Chez Bacchus, la femme est — ou n’est pas — maîtresse d’elle-même, mais n’a pas besoin du concours des hommes pour vivre sa vie. La femme y est puissante, incontrôlable, guidée par ses pulsions de chasseresse, y compris en termes de sexualité. Telles sont les ménades, telles apparaissent les femmes en traditions étudiantes. Mais, placé dans la marge, la, ou le novice, y est intouchable avant d’avoir franchi le seuil. Le viol n’y a pas sa place, et vaudrait à son auteur le bannissement pur et simple du groupe, en plus les conséquences légales d’un tel acte. Ainsi nous dit le philosophe Michel Maffesoli : « Sous l’empire de Dionysos, on « s’éclate » rituellement et mutuellement pour le plus grand bien de la société en son ensemble. »

Ecce Beanorum pater ut mira arte inventam, dedolat, ut vulgi ludibria temnere discat, Aubry Peter, 1630 environ , gravure


Les apports bénéfiques liés au passage des épreuves rituelles, permettent au novice de s’intégrer au sein d’un réseau pré professionnel, incluant d’une part son année de promotion, mais les promotions supérieures également au sein de son établissement. À cela s’ajoutent les contacts avec les autres corporations à orientation équivalentes ou non, au niveau national, et pour les plus impliqués, au niveau international même. Comme une enquête personnelle effectuée dans une faculté de médecine française en 2017 nous apportait le témoignage suivant d’un étudiant de 4e année : « … passer ce week-end de bienvenue, d’initiation, d’intégration, on voit entre les étudiants beaucoup plus de sentiments de groupe, d’appartenance, vraiment. Et, tout est fait dans la bonne humeur et dans les bonnes traditions, voilà, c’est un respect des traditions aussi je pense, qui travaille là-dessus. » La magie permet de tisser du lien social résistant. Elle enseigne la vision globale insoumise aux égos. L’aspect dionysiaque, nous l’avons vu, se pratique dans les marges. Pratiquer un week-end étudiant — qu’il s’agisse d’un WEI, d’un congrès de la faluche, d’un baptême,… le lieu sera reculé, en extérieur ou en intérieur selon les coutumes (arrière bar, cave,…) ou les possibilités. Dormir « à la dure » sous une tente y est une pratique courante. Ce qui se passe sous les tentes est à discrétion du propriétaire de la tente, que ce soit dormir seul(e), en couple stable, avec un, une, ou plusieurs partenaire(s) de passage, ou accueillir chacun pour un « after » en offrant des produits de chez soi. La contrainte des rites pousse le nouveau dans ses retranchements de confort. Possède-t-il au fond de lui la force d’âme nécessaire à rejoindre les plus anciens, ceux qui ont déjà produit leur preuve ? Le soutien de l’ensemble du groupe comprenant les meneurs et l’ensemble des novices

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est essentiel pour « oser ». Car ce n’est rien d’autre que cela, en somme. Lorsque l’on étudie la médecine, « oser » découper un cadavre au scalpel, piquer un être vivant pour lui injecter un produit dont on a nous-même décidé de la quantité et prendre le risque de s’être trompé. « Oser », c’est un des points essentiels qui rapproche les gens d’une même profession. Le rite produit une sympathie au sein du groupe, et si l’un peut le faire, pourquoi pas l’autre ? C’est d’ailleurs exigé dans la plupart des traditions que de pouvoir faire soi-même ce que l’on impose aux autruis. Témoin n° 1 – 4 ° année de médecine : « ça nous a permis euh, de passer des bons moments ensemble, et, quand on y repense aujourd’hui, c’était sympa donc ces moment-là, c’est des moments de dégustation euh, de choses peu reluisantes, d’insectes ou quoi que ce soit, après c’était des choses euh, pas très sympa, héhé, mais qu’on, qu’on acceptait et qu’on trouvait ça très très marrants, hein ? Ça nous dérangeait pas, mais,… » Témoin n° 2 – 4 ° année de pharmacie : « On vous force pas la main, mais si vous jouez le jeu, ça peut être une expérience extraordinaire », « C’est c’qu’on dit souvent aux, aux p’tits jeunes, c’est heu, d’leur dire par exemple ben, tu t’souviendras toujours (rires dans la voix) des conn’ries que tu as fait, en fait. Et, quand tu verras ton pote, tu t’diras toujours, hop ! Tu auras toujours le p’tit clin d’œil en mode heu, ouais, ben voilà, donc ça, ça soude un peu les gens, tu garderas les souvenirs que t’as envie d’garder… » Marcel Mauss ajoute : « Les pratiques magiques ne sont pas vides de sens. Elles correspondent à des représentations, souvent fort riches, qui constituent le troisième élément de la magie. Nous avons vu que tout rite est une espèce de langage. C’est donc qu’il traduit une idée. » Comme le dit notre premier témoin, « Ça ne nous dérangeait


pas, mais,... ». Ce « mais » qui peut signifier tellement de choses. Il est la marque probante du fait d’avoir franchi ses propres limites de confort. Cela indique aussi le trouble de l’indifférenciation systématique dans laquelle se retrouve le novice. En lui ôtant son nom, en l’affublant d’un sobriquet, on tue symboliquement l’ego pour le faire renaître plus loin. C’est autant la preuve du soutien par la pression du groupe. Oser au sein d’un groupe permet de se sentir agrégé par le groupe, autant sur le moment que plus tard, comme l’exprime le témoin numéro 2. Mauss évoque encore la magie attachée à certaines professions, dont les médecins, les barbiers, les forgerons, les bergers, les acteurs, les fossoyeurs, il insiste sur le fait que l’attribution de la magie n’est pas liée aux individus, mais aux corporations, en raison du fait que leur art est mêlé de magie, ou trop technique pour ne pas paraître occulte ou merveilleux. Acceptant le principe que les traditions étudiantes proviennent de la magie des cultes à mystère, à vocation agraire, de l’Antiquité, nous pouvons conclure que le principe vie/mort/ vie en est le point de départ. Ce principe dirige vers une optique de guérison, ou d’acceptation de laisser partir lorsque l’on n’y peut plus rien. Bacchus nous évoque aussi d’apprendre à jouer avec les limites, sans les franchir. Être « borderline » comme on l’exprime à présent. Nous comprenons dès lors le principe opérant des rites d’initiation des étudiants, guérissant l’être morcelé par la rupture avec sa famille — le novice — en agissant sur lui par l’apposition d’onguents (souillures), par la médication (ingurgitations diverses), en lui faisant prendre l’air par des sorties en ville. Il faut donc imaginer l’apposition de la boue rituelle, ainsi que les denrées utilisées à mêmes fins, comme autant de pratiques de guérison. Mais

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de quoi donc doit-on guérir des étudiants fraîchement arrivés, vierges de toute approche ? Le problème ne se pose pas sous cet angle. Nous avons un corps constitué des étudiants plus anciens, toutes années confondues, et fonctionnant tous ensembles. Pour ce corps constitué, nous pouvons envisager l’arrivée des nouveaux comme un corps étranger venant s’incruster en lui. Dès lors, il faut, par le rite, rendre le corps étranger compatible avec le corps constitué. C’est là où Mary Douglas nous donne à comprendre que les rites de pureté et d’impureté sont d’origine religieuse. Que pour agréger un individu tabou, il suffit parfois de le recouvrir de boue (qui a parfois même un effet purificatoire non symbolique pour la peau), d’uriner dessus, voire même de lui faire avaler le sperme du sorcier.

Croquis de bapteme ISIH Tournai parcommandant RoSWeLL, 2007, mine de plomb rehaussé d’aquarelles dans l’instant


Ces pratiques magiques, qui sont fort atténuées au niveau des étudiants, sont en fait à prendre comme une forme de nettoyage symbolique du corps étranger que sont les arrivants, en les recouvrant de produits vils, mais agréés au sein de leur société, et qui auront une fonction nettoyante des individus. La souillure rituelle n’a donc pas une valeur de rabaissement statutaire des autrui, mais bien une fonction de préservation du corps constitué par l’agrégation des nouveaux. L’ethnologue Brigitte Larguèze, remarque le lien entre le déguisement, et la souillure liée à ce dernier. Rien n’y est laissé au hasard, selon un processus très créatif et très libre. « Selon les écoles, cette modification de l’apparence varie d’un extrême à l’autre, de l’hyper-correction vestimentaire au débraillé méticuleusement construit, du seul port distinctif d’un couvre-chef aux effets déstabilisateurs d’un grimage et d’un déguisement inquiétants. » mentionne-t-elle. Dans tous les cas, les blouses, biaudes, et autres oripeaux de traditions ne se lavent pas (en dehors des tenues d’apparat comme les uniformes des gad’z’arts, les toges d’ordre de Belgique,…). Si l’on revient à Mary Douglas, la saleté fait l’effet d’une armure protectrice symbolique, préservant du froid ou de la vermine. La première chose que fera un jeune ayant reçu sa penne sera de la trainer dans la boue près du lieu de réception. C’est pour se rapprocher encore de l’apparence des plus anciens en tentant d’acquérir avant l’heure, de manière superstitieuse, un peu de leur savoir. Plus les oripeaux sont souillés, plus l’aura de prestige de l’individu sera visible. Si en plus, la coiffe de ce dernier porte la marque de longues études réussies et d’une vie de traditions trépidante, il sera honoré comme un être quasi mythique au sein de son groupe. Lorsqu’il arrêtera de fréquenter les lieux pour entrer

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pleinement dans la vie « active », il sera perçu comme un ancien de valeur avant de retomber dans l’origine mythique avec les nouvelles générations. « C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, jusqu’à ce que tu retournes dans la terre, d’où tu as été pris ; car tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière. » (Genèse 3,19). La souillure n’est donc pas perçue comme un rabaissement du corps étranger, mais participe d’une incorporation inconditionnelle, à laquelle, une fois initié, le novice décidera ou non de se soumettre de façon personnelle. Toutefois, il faut garder à l’esprit que le processus initiatique, lié à Dionysos, de reconstruction du moi morcelé, occasionne de fortes décharges émotionnelles aux antipodes de la sérénité des processus cognitifs, comme le fait remarquer Hillmann. « Comme en témoigne le mythe grec, chez Dionysos, la fusion-confusion des polarités s’opère de manière brutale, imprévisible, par des mouvements de va-et-vient, qui en font un être multiple et instable. Ensuite la transgression doit être payée au prix d’un châtiment, la mort, même si elle ne fait que préluder une immortalité. » ajoute Wunenburger. Le principe d’embrasser le crâne d’un animal mort est celui d’une vanité. Le principe « mort » du vie/mort/vie indispensable à toute initiation symbolique.

Source D.R. @ leparisien.fr


Témoin n° 1 — 4 ° année de médecine : « Ah — la tête, la tête de porc, et cetera. C’est des, c’est des choses, on peut, ceux qui le veulent peuvent, peuvent embrasser une tête de porc, c’est, ça a toujours existé, c’est une tradition qui existe, euh, ancestrale. Ceux qui ont envie de le faire, le font, ceux qui n’ont pas envie de le faire ne le font pas, c’est euh, marrant, euh, voilà. ». Cela n’est pas tant le fait qu’il s’agisse d’un animal qui importe, mais celui de quitter la mort en l’embrassant comme pour un « au revoir », initiant volontairement son retour à la vie. Bien entendu, l’aspect animalier du crâne joue aussi, en second plan, sur la psyché. Elle permet d’approcher la bestialité, d’accepter sa nature instinctive sauvage. En prenant en compte tout cet aspect de guérison du novice, morcelé de quitter le confort du domicile parental, il est difficile de donner quelque crédit que ce soit aux extrémistes de l’anti-bizutage. Le psychiatre Samuel Lepastier qui formule : « En fin de compte, on peut se demander si le bizutage n’est pas plutôt une manifestation de la tendance antisociale correspondant à ce moment délicat décrit par Erikson, où l’adolescent, à la recherche de son identité, peut être fasciné par les idéologies totalitaires. » se trompe et nous trompe. Le principe de soumission à l’autorité est souvent mis en avant pour dénoncer les abus des rites étudiants. Mais de quoi parle-t-on ? L’hypothèse de « l’exercice de la souffrance sur des autruis » ne peut tenir la comparaison face à l’optique de guérison des autrui. En outre, si l’on considère que la magie est un art, et que nous prenons en compte les phénomènes d’art thérapie comme probants, nous constatons que tout ce qui apparaît, à quelque niveau que ce soit au cœur des rites étudiants est orienté vers la guérison. De ces traditions en provenance de l’art et pratiquant la magie sont sortis les principes artistiques du théâtre et de la

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comédie. Se sont ébauchés par les arts plastiques et l’humour les bohèmes du XIXe siècle, les arts incohérents, Dada, et jusqu’à l’art contemporain qui en découle. Si les mystères, dont les manifestations esthétiques se définissent comme une pratique magique, peuvent également être perçus comme de l’art, ils sont aussi essentiellement les germes des religions telles qu’on les pratique de nos jours. Toutefois, si l’importance humaine d’accéder aux mystères peut sembler être en lien avec l’acquisition de connaissances eschatologiques — et elle l’est, ce n’est pas pour autant qu’elle se résume à ce savoir. Ainsi, Walter Burkert dit « Le mot d’ordre des mystères n’est pas «secours» ou «salut», mais «béatitude», et en référence à l’audelà plus qu’à n’importe quoi d’autre : de fait, l’«autre don» de Déméter, à côté de la production des céréales, est la promesse d’une vie privilégiée après le tombeau, pour ceux qui ont «vu» les mystères. » Mais l’art mène également à la connaissance, et à la béatitude — tant de son auteur que des personnes qui contemplent son travail. Ne dit-on pas d’un éminent praticien de quelque procédé que ce soit, qu’il est un artiste en sa matière ? La magie est un art englobant à la fois la mystique, la technique et la science, nous évoque Marcel Mauss, en somme toutes les choses qui s’enseignent. Pour enseigner, il faut impérativement au moins une personne possédant le savoir et prête à le transmettre, et une autre réceptionnant cette transmission. L’art est magique car il fait partie d’un processus qui n’exige aucun apprentissage préalable, et se transmet par sympathie. C’est par le labeur que l’individu se perfectionnera, qu’il ait ou non un maître à disposition. Le maître lui fera juste gagner du temps.

C’est par l’art que naquit le sacré.


C’est la science traditionnelle à laquelle qui est offerte aux novices par les tuteurs. Dans des cérémonies secrètes, ils subissent une série d’épreuves, principalement celles qui constituent l’expérience de l’initiation, la rencontre avec le sacré, précise Mircéa Eliade. Pour Marcel Mauss, la magie se décompose en agents, en actes et en représentations. Celui qui pratique l’acte magique sera appelé magicien, qu’il soit ou non professionnel, tout comme sera artiste celui qui pratique l’art, qu’il soit professionnel ou non, également comme sera considéré bizuteur celui qui bizute, qu’il fut ou non bizuté. En nous référent au fait que « … nous appelons représentations magiques les idées et les croyances qui correspondent aux actes magiques ; quant aux actes, par rapport auxquels nous définissons les autres éléments de la magie, nous les appelons rites magiques. », il n’y a plus à douter que les traditions étudiantes soient aussi à l’origine, des rites magiques. Mauss évoque aussi le lien entre la tradition et les rites magiques. Selon son point de vue, tout « rite magique, et la magie tout entière sont, en premier lieu, des faits de tradition. » C’est parce que les actes se répètent qu’ils sont magiques. Il dit encore que « la forme des rites est éminemment transmissible et elle est sanctionnée par l’opinion. » En somme, pour que les actes magiques soient efficients, il faut que l’ensemble du groupe soit persuadé de leur efficacité. En se penchant sur les premiers objets de culte, que l’on retrouve dans les musées d’art premier, nous sommes devant la même incompréhension du sujet, et devant le même sentiment de sacralité qu’en présence des fresques rupestres. L’art pariétal s’est étendu sur un vaste territoire, durant une très longue période de gestation. C’est que la tradition, à une époque où la communication était très lente, prit son temps pour se rependre. Le mystère

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entourant ces œuvres peintes au plus profond des entrailles terrestres n’est pas sans lien avec ce que Clarissa Pinkola Estés nomme le principe de vie-mort-vie. L’être vivant plonge sous la terre, le royaume des morts, et en revient sous une forme augmentée. Le magicien est capable de pratiquer son art seul, mais dans certains cas, c’est l’ensemble des individus l’entourant qui doivent lui prêter assistance pour valoriser la portée de l’acte. La forme esthétique prise dans ces instantslà, peut se percevoir pour la personne étrangère à cette culture, comme une forme de « Happening », ou de théâtre. « L’étrangeté et la bizarrerie des rites manuels correspondent aux énigmes et aux balbutiements des rites oraux. Loin d’être une simple expression de l’émotion individuelle, la magie contraint à chaque instant les gestes et les locutions. Tout y est fixé et très exactement déterminé. » disait Marcel Mauss. Le sociologue poursuit par l’affirmation que « tout acte magique est représenté comme ayant pour effet soit de mettre des êtres vivants ou des choses dans un état tel que certains gestes, accidents ou phénomènes, doivent s’ensuivre infailliblement, soit de les faire sortir d’un état nuisible. Les actes diffèrent entre eux selon l’état initial, les circonstances qui déterminent le sens du changement, et les fins spéciales qui leur sont assignées, mais ils se ressemblent en ce qu’ils ont pour effet immédiat et essentiel de modifier un état donné. » Nous le voyons, le rite magique descend de la tradition, et non l’inverse, et la tradition n’est qu’une réactualisation à forte teneur morale et esthétique de l’art primordial. Or, la tradition possède une fonction. Elle n’œuvre pas dans un but de reproduction des actes humains précédents, ni n’a l’ambition de parfaire ceux-ci. Au contraire, c’est la commémoration de ce qui s’est produit dans le temps d’avant le temps, l’actualisation du « Temps mythique ».


Paul Valery nous disait : « La véritable tradition n’est pas de refaire ce que les autres ont fait, mais de trouver l’esprit qui a fait ces grandes choses et qui en ferait de toutes autres en d’autres temps. ». N’est-ce pas également la vocation de l’artiste ? Dans la pratique, les rites étudiants sont souvent mal perçus par les regards extérieurs. C’est que l’aspect, esthétiquement rude, mis en œuvre par les traditions a de quoi choquer : souillures, rabaissement statutaire systématique du novice, jeux connotés sexuellement, esthétique de violence. Pour chacun de ces points il existe une explication prouvant que l’on se situe au niveau symbolique et non pratique. Toutefois, il y a quelquefois des risques d’incident par manque de compréhension. Les meneurs n’étant pas assez, ou mal, formés, ne parviennent pas à maîtriser la situation que ces rites engendrent, autant du côté du novice, que pour le meneur. C’est dans ces cas précis que sont censés intervenir les anciens, afin de reprendre le contrôle. Si cette étape ne fonctionne pas, le risque de dérapage dramatique est bien réel, tout comme l’était l’utilisation non maîtrisée des dons de Dionysos. Les sciences humaines ont bien défriché les risques encourus, il est donc inutile de s’y appesantir. Il suffit de savoir qu’ils peuvent être de nature physique comme des scarifications, des brûlures, ou psychologiques par détachement de soi au moment des faits, mais aussi de non acceptation de ses actes après coup. Chacune de ces pratiques relève du droit pénal, tout d’abord comme faits de bizutage depuis 2017, mais encore, pour chacun de ces actes, comme faits de violence. L’aspect dionysiaque est ici révélé dans toute sa partie dangereuse, mais pour autant nécessaire à la compréhension rituelle. Un rite qui ne place pas en danger de façon opérative sera de moindre valeur au niveau de sa qualité d’apprentissage.

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Les jeunes gens acceptant le rituel doivent le faire en pleine conscience des risques encourus, qu’ils soient meneurs ou novices. L’humour, la dérision, sont l’apanage des étudiants. Ne dit-on pas « blague de potaches » ? Dionysos préside au théâtre et à la comédie, nous le savons déjà. Mais il est aussi le patron de l’ivresse — qui comme chacun sait peut être joyeuse ou triste. La nature duale de Bacchus reparaît encore à nous. L’humour, la dérision, la déraison sont autant de propriétés des rites étudiants qui se révèlent dans l’ivresse. Francisco Massa soutient : « sans Dionysos et ses traditions, le vin des chrétiens aurait probablement assumé des formes et des significations en partie différentes. » Ainsi, Dionysos a pu approcher le culte chrétien en y apportant une pointe de paganisme, de magie, de gestuelle et de decorum. À plusieurs niveaux, nous percevons encore de nos jours dans les chansons d’étudiants à l’esthétique gaillarde, de nombreuses références à la religion greco-romaine, et notamment à Vénus et Bacchus.

Procession de Bacchus sur un vase, anonyme, non daté


L’humour, et la perte d’esprit, permanente comme la folie, ou provisoire comme l’ivresse, rapprochaient des dieux. La dualité de Dionysos étant d’autant plus marquée par les rites d’inversion comme les « fêtes des innocens » organisées par les clercs. Mais la magie procède aussi à certaines professions dispensées par les universités. Toutes celles nécessitant des mots et une gestuelle précises, qui lient et obligent à des formes solennelles. Marcel Mauss ne dit pas autre chose : « Dans la mesure où ils ont une efficacité particulière, où ils font plus que d’établir des relations contractuelles entre des êtres, ils ne sont pas juridiques, mais magiques ou religieux. Les actes rituels, au contraire, sont, par essence, capables de produire autre chose que des conventions ; ils sont éminemment efficaces ; ils sont créateurs ; ils font. Les rites magiques sont même plus particulièrement conçus comme tels. » . Et si la magie procède de l’art, alors nous ne pouvons qu’approuver cette phrase de Nicolas Bourriaud « Le point commun existant entre tous les objets que l’on classe sous l’appellation « œuvre d’art » réside dans leur faculté à produire le sens de l’existence humaine (d’indiquer les trajectoires possibles) au sein de ce chaos qu’est la réalité. » L’aspect cultuel, en tant que lien de socialité, est également porteur de sens, puisque nous vivons, selon la formule de P. Dessez, dans « une société où l’étoffe du sens et la consistance du lien social s’affaiblissent ». Ne s’agiraitil pas là d’éléments susceptibles d’expliquer la participation aux baptêmes ? La relégation des religions au rang d’« Opium du peuple » fut un pas en avant du sur-rationnel. Le sur-rationnel est, à mon sens, le surplus de rationalité exercé sur un ensemble social au détriment de l’humanité. Le principe de libre examen étant bafoué par ses propres prédicateurs en en faisant glisser le sens vers un agnosticisme pur et simple, comme en témoigne depuis un siècle la tradition étudiante de l’Université Libre de Bruxelles. Il devient essentiel d’observer les mécanismes de

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Bal d’étudiants germaniques, anonyme, non daté, extrait de gravure


« mise au placard » que subissent les subjectivités portées par les groupes sociaux à philosophie humaniste. En dégageant tout sens moral lié aux cultes, on en vient à ne plus respecter la vie, à promouvoir l’aspect prométhéen, soit la démesure de la technique au détriment de l’individu. Nous vivons de nos jours ce que les grecs percevaient être le pire des maux, l’« hybris », l’orgueil démesuré. Nous vivons une période où l’individualité excessive prend le pas sur le bienfondé sociétal. Qu’il s’agisse de finances, ou encore de l’égo, l’individu prime sur l’ensemble du groupe via les réseaux sociaux. Pour exemple, mais c’en est un parmi d’autres, le combat forcené des féministes d’aujourd’hui n’est plus tant de lutter pour que la féminité soit reconnue comme équivalente à la masculinité, que par une façon de s’approprier son propre corps, en passant par le dénigrement, la critique - comme si sa propre vie en dépendait, des valeurs du couple, des sociétés traditionnelles de type corporation étudiantes à la virilité exacerbée, de la masculinité dans tout ce qu’elle représente. Elles sont les « néo-ménades », dont la violence non canalisée sert le jeu d’une optique capitaliste, voulant isoler l’individu pour mieux le manipuler, mieux le transformer en Humain 2.0 grâce aux usages scientifiques, pour lesquels l’éthique doit fermer les yeux au nom d’un prétendu bienfait pour une humanité, dont la seule utilité serait d’être consommatrice des produits dérivés de ces avancées. Les réseaux immatériels d’internet sont un facteur aggravant d’isolement de l’humain. Ils permettent en outre une surveillance simplifiée des groupes, comme des individus, et de leur fournir par le biais de publicités ciblées, les gadgets coûteux à l’obsolescence programmée. Seuls les plus argentés peuvent s’offrir ces objets dont la technologie appauvrit la nature par la production de minerais rares, excessivement onéreux en termes écologiques. Lorsqu’il fallut se choisir une devise nationale après la Révolution française, il

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est intéressant de se poser la question du mot égalité, préféré au mot solidarité, ou plus justement encore, équité. Le désir des révolutionnaires n’a jamais été désiré comme équitable, mais égalitaire. Or, que pouvait bien signifier l’égalité de l’époque, comparativement à ce que nous vivons de nos jours ? Nous sommes libres et égaux en droit, dit le premier article des droits de l’homme. L’abolition des privilèges de Droit Divin remplacés par les privilèges de Droit Pécuniaire engendre une iniquité, tout d’abord, une inégalité face à la loi, ensuite. Suivant cette logique de la recherche volontaire de l’isolement des individus, nous comprenons pourquoi les réseaux corporatifs étudiants sont à présent malmenés. Qu’il s’agisse des fresques des Internats de France, auxquelles certains artistes très célèbres ont prêté leur talents (Fujita, Doré, Toulouse-Lautrec, ou plus proche de nous Reiser), on dénonce un sexisme utile pour faire repeindre les murs en blanc :

sur-rationnel. Les dénonciations et « chasses aux sorcières » que vivent les traditions initiatiques sont autant de marqueurs de la volonté de l’état français d’éradiquer, sans en avoir l’air, les associations étudiantes. Plutôt que d’effectuer, comme cela se passe dans d’autres pays, une vigilance facilitée par la mise à disposition de moyens, on interdit la pratique en se dédouanant par la formule : « Ils sont majoritairement majeurs, et ce qu’ils font en dehors de mon établissement est hors de ma compétence ». J’estime cette formule comme une négligence coupable des autorités académiques. C’est en effet leur rôle de soutenir les étudiants dans ce qu’ils ont de plus original face à la gangrène institutionnelle. Sous le principe de vouloir offrir à chacun ce qu’il estime être un droit, on ôte toute reconnaissance au « vivre ensemble » communautaire.


Pasolini écrivait en 1975 « Une bonne partie de l’antifascisme d’aujourd’hui, ou du moins ce qu’on appelle antifascisme, est soit naïf et stupide soit prétextuel et de mauvaise foi. En effet elle combat, ou fait semblant de combattre, un phénomène mort et enterré, archéologique qui ne peut plus faire peur à personne. C’est en sorte un antifascisme de tout confort et de tout repos. Je suis profondément convaincu que le vrai fascisme est ce que les sociologues ont trop gentiment nommé la société de consommation. ». La recherche en immersion a permis d’estimer l’approche initiatique au travers de rites de différents pays. Toutefois, il y a toujours chez l’un, chez l’autre, des points tendancieux, voire dangereux, qu’il est prudent de canaliser. Mais ce sont les étudiants eux-mêmes qui doivent combler ces failles. Ces traditions persistent, malgré les lois et les interdits. Elles sont pourtant volontaires pour être au plus juste de la légalité et des valeurs humaines, mais les principes dont elles ont la charge sont plus importants à leurs yeux que toute approche légale ou contraignante. Le vrai risque à ne pas entendre, ni prendre en compte ce qui est pour elles essentielles, serait de dénaturer au mieux un protocole rituel, déjà partiellement révisé — ce qui, sans comprendre les fondations du rite est déjà dommageable en termes de risques psychologiques — en le rendant toujours plus inefficace et vidé de toute justification.

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Conclusions Les traditions étudiantes sont avant tout des réminiscences de rites magiques provenant des cultes à mystère de l’Antiquité gréco-romaine. La jeunesse étant exempte de souillure, est parfaite par définition, et s’avère taboue pour les anciens. Elle est, de facto, originaire de la marge. Cet état de marge engendre plusieurs niveaux de compréhension des pratiques. Les rites de bienvenue des étudiants universitaires sont, d’abord et avant tout, des rites de purification. Purification inversée tant qu’il faut humaniser la part divine par l’apport de souillures. La purification entreprise est apportée par les nouveaux envers les anciens afin de les régénérer. La régénérescence se produit lorsque les anciens entrent en contact avec la perfection absolue qu’est la jeunesse. Pour pouvoir la toucher, ils doivent la rendre accessible à l’incorporation par le biais de la souillure externe et interne. Pour réaliser cette étape, ils doivent faire en sorte que le nouveau accepte de façon volontaire de recevoir, par projection ou par ingestion, les agents salissants. Les éléments impurs peuvent être aussi, et à la fois, des ersatz de médicaments afin de montrer aux nouveaux que l’on se soucie d’eux en guérissant leur moi morcelé. Toutefois, cette méthode s’avère brutale, jouant avec la « fusion-confusion des polarités » , ce qui rend à la fois les novices, mais aussi l’ensemble des protagonistes, instables. Cela s’achèvera sur la mort rituelle et la résurrection des novices sacrifiés. Le rite se décline encore comme un ensemble de prières votives par la pratique du chant et celle du sport, permettant aux anciens comme aux nouveaux, l’espoir de bonheur dans ce monde comme dans l’au-delà, par la résurrection ou l’immortalité. C’est un vœu de réussite sociale au niveau terrestre, tout autant qu’un


acte de préservation magique d’un point de vue sociétal, permettant aux plus jeunes d’hériter des mêmes protections que leurs aînés. L’acquisition de l’émancipation se produit dès la résurrection achevée. Elle sera symbolisée le plus souvent par un signe vestimentaire. Ce vêtement peut être perçu magiquement comme une protection de type « gri-gri », voire même comme un temple portatif où chaque insigne de scolarité aurait valeur d’offrande. Le rite a pour fonction supplémentaire d’initier le novice à sa future vie scolaire comme professionnelle. On lui enseignera la mesure dans la démesure, en somme à savoir modérer les excès afin de rester en liminarité avec le danger sans s’y confronter. Cette valeur s’associe avec l’aspect élitiste des études, où l’on forme les étudiants à devenir les décideurs de demain. Sans prise de risque, la réussite est moindre. Une autre fonction du rite permet l’apprentissage de la vie corporative, et donc sociale. Cette cohésion engendrée par l’implication des nouveaux dans une tâche commune, qui est celle de faire vivre la corporation, a lieu après la résurrection symbolique, et se poursuit tout au long de l’année. Elle est souvent sanctionnée par une activité lors de la seconde moitié de l’année afin d’éprouver la foi des nouveaux en la corporation. L’ensemble du rituel est également un moyen éprouvé pour déterminer qui prendra la relève dans la transmission du rite. Faire don de soi à la corporation, la voir croître, vivre et fleurir après l’avoir quittée, est au final une tâche commune dépassant la capacité humaine personnelle, et donc touche au divin.

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Bizutage médecine Caen, commandant RoSWeLL, 2016


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Gaudeamus Igitur, commandant RoSWeLL, 2007, mixte


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IIII. L’approche de l’artiste Commandant Roswell

Origine du thème de recherche Le 20 novembre 1987, le jeune artiste scolarisé au niveau du secondaire à l’ARBA-ESA, passe l’après-midi dans la bibliothèque de l’école d’art. En sortant vers 17 h, en se posant la question de ce qui ferait son originalité d’artiste, il rencontre un cortège d’étudiants joyeux. Ce fut comme une révélation, comme un message divin transmit sans cryptage. Peindre ces drôles d’étudiants sur leurs drôles de chars. Pour pouvoir aborder ces sujets, il fallait rencontrer des personnes ressources. L’initiation étudiante mit deux ans avant de se produire, puis le choix du medium devint la bande-dessinée, avant de bifurquer encore. Grâce à un emploi de gardien d’exposition au Bozar à Bruxelles — et principalement à l’exposition « La Belgique Visionnaire » mise en scène par Harald Szeeman en 2005, la vision étriquée du medium tombe d’elle-même. Tout est possible, il ne faut rien s’interdire tant que l’on reste fidèle à sa vision. Cela prit encore six ans avant de trouver la formule pertinente pour épanouir le propos. Comment positionner le travail ? L’abord du sujet se fit progressivement. Evoquer le sujet d’abord, puis sortir de la mimésis – contraignante puisqu’il ne faut pas tout divulguer sous peine de briser le caractère d’enseignement de la tradition, pour enfin créer un rite de toutes pièces. Au fur et à mesure de l’avancée de la recherche, en partant de la prise de décision de celle-ci et de la difficulté à l’exprimer auprès d’un public culturel habitué à l’art institutionnalisé, l’artiste s’est penché sur ce que d’autres avaient produit de similaire. Ainsi, le travail d’art sociologique de Fred Forest a retenu son

attention, tout en ne s’y reconnaissant qu’en partie. En 2014, après réflexion, le commandant RoSWeLL met donc en place un manifeste à propos d’un Art Social Symbolique, qui lui permet de poser la recherche sous une classification qu’il juge pertinente. Cette formulation possède toutefois ses limites. N’est-il pas prétentieux de créer un mouvement pour soi seul ? Le mouvement permet-il de tout expliquer ? Que faire si ce n’est pas le cas ? Arrivé à cet état des choses, il dut se résoudre à affronter le nœud du problème. Qu’est-ce que finalement la sociologie. En septembre 2016, il entame par correspondance une première licence de Sociologie à l’Université de Rennes 2, qui lui apporte une vision de base des sciences humaines. La méthodologie acquise lui permet d’exprimer de façon plus affinée sa vision du travail de recherche, en pouvant en exprimer la finalité. La recherche La quête de l’auteur consiste en partie à produire un témoignage du « sensible » des rites étudiants, c’est-à-dire de la réalité du ressenti des étudiants ritualisés, de celle des étudiants en voie de ritualisation, ou de celle des étudiants ne désirant pas du tout se faire ritualiser. Mais comment témoigner du sensible ? Les premières approches artistiques se situaient dans une forme de « pathos », en utilisant une sorte de copie de la forme observée, s’avérant souvent plus proche de l’anecdote que des véritables enjeux mis en place par/ou envers ces traditions. La majorité des œuvres créées lors de cette phase de la recherche, malgré ces limites précitées, possède déjà une approche sociologique, en ce sens qu’elle permet d’y reconnaître des pratiques existantes, des avis circonstanciés, des codifications


vestimentaires, voire même des personnalités — dans leur temporalité — de ces réseaux traditionnels. Une autre part de ce que cherche l’auteur correspond à ne ontologie des rites d’initiation étudiants. Il s’attelle à penser l’œuvre non plus comme une imitation d’un rite existant, mais comme une imitation de l’Idée primordiale des rituels existants ou ayant existé. Dès lors, en travaillant sur l’idée de tradition initiatique étudiante, on quitte le champ du sensible pour rejoindre celui de l’Intelligible. En s’aidant du principe de présomption suffisante développé par Leibniz, il sera possible, pour autant que l’on ait pris la peine d’écarter toutes les pistes vérifiables au préalable, de percevoir enfin comment peuvent se modifier ces rites, que ce soit pour des raisons d’évolution et, ou, de changement de mœurs, tout en ne perdant pas le « logos », l’esprit de l’Idée originelle. Le roman plastique Il est possible d’évoquer le travail de recherche de l’artiste commandant RoSWeLL comme une forme de roman. Ce roman n’est pas littéraire, mais plastique, puisque c’est au travers d’une recherche en esthétique qu’il se manifeste. Le genre du récit mis en place dans ce roman est de nature historique, mais pourrait autant être défini par une forme de sociologie narrative, ce qui équivaut à évoquer par une fiction des principes réels de sociologie. Ainsi, le projet « Gaudeamus igitur, le Fond des traditions » est un portrait, de la représentation d’un corps, certes social. Et comme le fait remarquer Baudelaire : « un bon portrait m’apparaît toujours comme une biographie dramatisée, ou plutôt comme le drame naturel inhérent à tout homme. ». La recherche plastique ne doit pas imiter l’une ou l’autre tradition, ce qui n’aurait pas grand intérêt, mais plutôt, selon le principe aristotélicien, de « rivaliser avec la nature du sujet observé », en l’analysant selon les différentes manifestations présentes et passées, puis en le réagençant de manière à en exprimer le noumène, la réalité intangible. Ainsi, par une dualité de compétition,

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l’artiste tente de réactualiser à sa manière le mythe primordial que serait la nature de l’objet observé. Par ce processus, il est possible de percevoir l’artiste comme un passeur initiatique, lui aussi, puisqu’il transmet l’indicible d’une sensation à l’observateur. Aristote le perçoit de cette façon en évoquant le principe que l’on peut réduire à « Seul l’art est apte à manifester ce qui doit, par nature, rester de l’indicible. » La sociologie nous montre que les rites ont pour fonction de perpétuer la mémoire individuelle enracinée au cœur des cadres sociaux. C’est ce que Maurice Halbwachs présente sous le vocable de « conscience sociale ». Ainsi, la mémoire collective propre d’un groupe social pratiquant une forme de rite ne conservera pas le passé, mais reconstruira ce dernier périodiquement, en s’aidant des traces matérielles, des rites, des traditions que ce passé a laissés derrière lui, et des données psychologiques et sociales du moment de la recréation. L’approche de cette pratique tend à démontrer que l’étudiant ne vit pas ces rites sans compensations personnelles nombreuses. Les valeurs qui y sont associées sont basées sur l’entraide inconditionnelle, sur l’ouverture à l’étranger (dans le sens large comprenant le genre, le niveau culturel et social, l’origine…). Mais paradoxalement, ils comprennent également, de façon plus ou moins modérée, ce qu’on leur reproche et qu’ils doivent apprendre à maîtriser. Le roman permet d’appréhender par les approches historicomythico-religieuses, les raisons ayant fait de ces traditions ce qu’elles sont devenues, pourquoi sont-elles à présent diabolisées, ce qui est indispensable ou non au rite en termes d’accomplissement corporel ou individuel, et au final d’aborder le rituel en possédant les données affectives des deux partis en présence. Découvrons à présent l’oeuvre « Gaudeamus Igitur, le Fond des Traditions » dans la deuxième partie de ce travail, le livre Absurdum.


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- Collegia perversa, commandant RoSWeLL, 2013, encre de Chine

Beanus facies


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Table des matières Plan :

4

Bacchus

29

Index :

6

Jésus-Christ

29

Essai d’esthétique

9

Syncrétismes

30

Avertissement Horizon des recherches sur les rituels étudiants

10

Conclusions à propos des syncrétismes

31

11

Résidus de magie incorporés aux pratiques étudiantes

32

I. L’esthétique des rites initiatiques étudiants

15

Aperçu des esthétiques rituelles étudiantes

15

Méthodologie de travail Début d’analyse

15 17

La classification des rites étudiants Paradigme des rites initiatiques étudiants Magie, religion, ... ou art ? Arts et religions

36 39 39 40

L’alcool

18

Naissance du concept universitaire

43

La chanson

19

Pourquoi le XIXe siècle a-t’il modifié les choses ?

44

La sexualité

20

Les étudiants de Paris, premiers bohèmes

44

Le jeu

21

La bohème selon Murger

46

Le rabaissement statutaire

21

Rops, exemple de bohème étudiante

47

Le decorum

22

Baudelaire, le premier critique d’art moderne

48

La souillure

22

III. L’art à l’origine des rites étudiants

52

Conclusion de l’étude des pratiques

24

Corrélations avec l’histoire

25

Mise en relation des données

53

Les cortèges

25

Généalogie des rites étudiants

53

Les scénographies

26

Rite étudiant — délire ou magie primitive ?

57

La déposition

27

Conclusions

69

Les plus anciennes traditions étudiantes

28

Conclusions de l’historicité des rites

28

Origine du thème de recherche

71

29

Comment positionner le travail ?

71

29

La recherche

72

29

Le roman plastique

72

29

Table des illustrations

74

II. Sous le prisme de l’esthétique Le patronage des divinités Vénus, Bacchus et Jésus-Christ Vénus

Que sont les rites étudiants ?

52

IIII. L’approche de l’artiste Commandant Roswell

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Credo quia  

Essai à propos de l'art en regard des rites d'agrégation étudiants depuis leurs origines jusqu'à nos jours. 76 pages.

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Essai à propos de l'art en regard des rites d'agrégation étudiants depuis leurs origines jusqu'à nos jours. 76 pages.

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