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ARCHITECTURE

I R E A

NC ÉM NT L E


ARCHITECTURE

Mémoire de fin d’étude : Janvier 2018 Encadré par : Jacques Robert & Christophe Bouriette Étudiant : Quentin Bonnet École Nationale Supérieure d’Architecture et de Paysage de Bordeaux Master : Architecture, Ville, Territoire

I R E A

NC ÉM NT L E Écrit par Quentin Bonnet


Préambule Le cursus d’études de l’École Nationale supérieure d’Architecture et de Paysage de Bordeaux offre la possibilité aux étudiants de première année du master de partir étudier un an à l’étranger avec le programme Erasmus pour l’Europe. Il s’ouvre aussi aux échanges hors Union Européenne. Partir vivre un an à l’étranger signifie partir à la découverte d’une nouvelle culture, d’une nouvelle langue ou encore une autre politique. C’est aussi, dans le cadre des études, partir à la découverte d’un autre enseignement, de nouvelles références, d’autres approches, ou encore d’autres modes de travail. Il s’agit d’un point de vue personnel d’une expérience unique dans laquelle nous arrivons avec des codes culturels, sociaux, économiques vis-à-vis desquels il est parfois difficile de prendre du recul tant ils semblent évidents. C’est ce que nous connaissons depuis notre naissance, chaque chose est comme elle est, nous y sommes habitués. Tout cela, je m’en rends compte par le filtre de mon expérience à l’étranger dont je ne peux nier l’effet qu’elle a produit sur moi, sur ma vision des choses, des gens, de l’architecture, du monde qui m’entoure. Voyager c’est découvrir sous un nouvel angle les habitudes du quotidien tel que : faire ses courses, payer des factures, se réunir, prendre le bus, se déplacer, manger, se vestir, sortir faire la fête... Toutes ces petites choses qui paraissent anodines mais qui en

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disent long sur nos sociétés. Si je parle de cela c’est que le mémoire qui va suivre n’aurait pu voir le jour sans cette expérience. Le thème choisi est la conséquence d’observations et de ressentis au cours de cette année de l’autre côté de l’Atlantique. En ce début d’année scolaire 2017 les débats sont lancés pour conserver ou non cette période d’études hors des murs de l’école. Compte tenu de l’apport qu’elle a eu pour moi et pour ceux qui m’entourent, je ne peux que défendre cette opportunité. De même, je ne pense pas pertinent de ne valider que six mois de cours pour un an d’études à l’étranger quelque soit la destination, ou au moins pour l’Argentine. Je souhaite que tous les élèves qui le peuvent puissent partir, car il est à mon sens fondamental pour un architecte de pouvoir s’ouvrir au monde et sur les différentes manières d’habiter, de construire, de vivre et mourir, de manger, de s’habiller, de s’abriter, de communiquer... Si on ne peut affirmer qu’un étudiant ayant fait un échange sera un meilleur architecte, l’inverse n’est pas plus vrai. Je remercie donc l’école de Bordeaux de m’avoir permis de partir, l’État français de nous donner des bourses et, c’est de tout cœur que je donne ma voix pour que les futurs étudiants de master puissent continuer à étudier à l’étranger.

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Pour ma part, le choix de ma destination s’est effectué de la manière suivante. Étant donné le nombre important de destinations proposées il était important pour moi de prendre le temps de choisir un pays. J’optai alors pour un raisonnement par élimination ; partir loin de l’Europe était une de mes premières volontés. S’offraient alors à moi la possibilité de l’Asie ou de l’Amérique du Sud dont les découvertes, les histoires, les personnalités ou encore les paysages m’attirent particulièrement. Le Brésil, immense pays aux paysages tropicaux, aux plages de rêve, pays de Niemeyer, Lina Bobardi, des contrastes économiques et sociaux, pays des favelas , ou encore de la fameuse ville de Brasilia. Le Chili et son océan Pacifique, sa montagne, ses paysages grandioses ou le pays d’une architecture en plein essor. C’est pourtant “Argentine” qu’ont écrit ma main et mon stylo sur la fiche des voeux. Ce pays aux paysages et aux climats si divers, où les explorateurs comme Charles Darwin ou Fitz Roy ont effectué de nombreuses découvertes, ce pays où nos ancêtres européens sont venus coloniser les terres et ses richesses, un pays de légendes, de foot, du tango, de la viande. On y parle Espagnol, la troisième langue la plus parlée dans le monde, après le mandarin et l’anglais, qu’il peut être fort utile de maîtriser tant le nombre de revues d’architecture publiées dans cette langue est nombreux. Et

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puis, ce mélange d’Européens et de peuples originels m’intrigue, je m’attends à trouver une culture plutôt proche de la mienne, mais qui doit bien avoir quelque chose de différent. C’est dans la curiosité de découvrir ce continent, ce pays, sa culture et son histoire que je décide de partir pour Rosario, ville de naissance du Ché Guevara, autre personnage phare de l’histoire. Une ville dont la composition géographique ressemble à ma ville natale, Bordeaux, c’est-à-dire, une ville organisée le long de son fleuve d’où partent des cargos qui traversent le monde chargés de céréales et autres denrées. Les informations glanées sur Internet ou auprès de différents élèves donnent l’impression d’une ville permettant de s’intégrer pleinement dans la culture argentine pour sa petite taille et un faible taux d’étrangers, entre autres ; parfaitement ce que je cherchais. Le premier phénomène marquant et déstabilisant dans la ville de Rosario, comme beaucoup de villes d’Amérique du Sud, est l’organisation selon une trame orthogonale. Cette rigidité militaire, rationnelle, qui, malgré tout est devancée par une impression de désordre total – appelé quilombo par les argentins – dans la ville .

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Pour rappel historique, tout au long du XIX ème siècle des bateaux partaient en grande partie d’Italie, mais aussi d’Espagne, des ports français et anglais. vers l’Argentine. Buenos Aires pour être exact, via le Rio de la Plata. Les Européens découvrent alors des terres vierges idéales pour développer une agriculture prometteuse. Les immigrants devaient aussi constituer des villes avec le savoir faire accumulé jusque-là, la main d’œuvre sur place, de quelques matériaux : il fallait bâtir. La France est alors représentée par la construction d’édifices néoclassiques, copiée à partir d’un modèle, celui des immeubles Haussmanniens, symboles de puissance et de prestige pour les hôtels particuliers édifiés par de riches immigrants. S’y ajoutent les villas italiennes à la ferronnerie travaillée. Les Anglais aussi ont apporté leur touche, on y retrouve de nombreux logements en brique rouge et autres Bow-windows . Puis, rapidement la vague des modernes y a trouveé l’opportunité d’y expérimenter les théories explorées en Europe. Alors, tous les styles se mélangent, sans aucun critère ; à coté d’une tour il y a une maison de plain pied, à côté d’un immeuble rationnel, un irrationnel ; à côté d’un style art nouveau, un sans aucun style. Ces irrégularités sont le reflet d’un pays et d’une société aux origines diverses et rassemblés sur un même territoire qui a lui aussi sa propre histoire. C’est aussi le reflet de

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villes qui se développent sans la moindre planification, à l’image de la vie des immigrés qui ne savent pas ce qu’ils vont y trouver, ni quel avenir donner à leur vie. Jour après jour, action après action, ils se construisent, petit à petit dans l’optique d’y trouver une vie meilleure. En Argentine, l’usage des balcons fait quasiment l’unanimité ; accoudé au sien, perché au 12e étage, un jeune homme, le maté à la main, contemple le rio Paraná sur lequel passent et repassent les bateaux de marchandises qui naviguent sur le fleuve le plus large du monde, comme un va-et-vient d’acteurs sur une scène de théâtre. Quelques étages plus bas, une vieille dame arrose ses plantes qui captent les premiers rayons de soleil, bien accommodées dans les jardinières dessinées par l’architecte. Ce qui n’est pas le cas de sa voisine dont le bâtiment est bien plus délabré, au style complètement différent et avec un balcon des plus communs. Pour autant, il n’a rien à envier à tous les autres tant les plantes verdoyantes au feuillage tombant et aux fleurs de toutes les couleurs montrent l’entretien régulier de ce dernier. À côté, la présence de deux chaises et d’une petite table basse signale l’usage fréquent du lieu. Cela n’étant pas un cas isolé, loin de là, je me demande pour-

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quoi l’usage des balcons paraît aussi différent de celui qui en est fait en France... des débarras. Bien évidemment, c’est en haut qu’on y trouve la réponse. Accoudé au garde-corps, on y aperçoit ce quilombo (désordre) si vivant. Le linge tout juste étendu flotte au vent sur les toits terrasses tous munis de parrilleros (barbecue) en briques autour desquels les Argentins aiment se réunir pour y manger un bon Asado, une pièce de viande dont la cuisson est autant un art technique qu’un art de vivre, une véritable religion. On y voit aussi les pleins et les vides formés par cette alternance de bâtiments hauts puis bas qui laissent tantôt apercevoir l’horizon, tantôt quelqu’un qui nous fait face tantôt les autres toits. La nuit, on voit la vie des gens à travers les fenêtres aux teintes blanches et jaunes suivant les intérieurs aux lumières plus ou moins chaudes. Les gens entrent dans les manzanas (blocs de 100m x 100m formés par la grille urbaine) par des couloirs extérieurs le long desquels sont disposés les logements dit chorizo et dans lesquels les enfants jouent au foot. C’est ce spectacle journalier, cette pièce de théâtre constante , illustration vivante et Argentine de “la vie mode d’emploi”, qui est jouée tous les jours et qui passionne sûrement, tout comme moi, les spectateurs depuis leurs balcons.

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C’est ce désordre qui attire mon attention, ces choses inattendues qui surgissent chez les gens et dans l’architecture, lequel influence l’autre ? C’est cette maison au style Néoclassique surmonté d’un immeuble en béton de 5 étages, ce bâtiment où l’on peut distinctement reconnaître toutes les étapes de son évolution tant les styles empruntés sont différents... Rosario, cette ville sans critère urbain qui a grandi petit à petit par l’ajout d’éléments les uns à côté des autres, lui donnant un visage désordonné et à la fois une complexité sans égal naissant d’une large diversité et qui en fait son identité.

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Introduction Au fur et à mesure des siècles l’architecture, l’urbanisme ont su se développer, se compléter, se complexifier pour s’enrichir et toujours s’adapter à leur époque. Puis, le siècle dernier, celui des modernes et de l’industrie, a plongé dans un monde à l’architecture productiviste, consommatrice de ressources énergétiques, destructrices de l’environnement, de la Culture, de notre personne, du patrimoine, etc. permis par la pensée scientifique et par l’organisation rationnelle des connaissances. En effet, en 1956, lorsque Le Corbusier, grand maître de l’époque, présente ses plans d’urbanisme pour la ville de Paris, il dira : «Toute la vie n’est faite que de construction et de déconstruction». S’il était certainement indispensable au moment de sa jeunesse, le mouvement moderne «visait essentiellement une rationalisation de la conception du milieu habité et de sa fabrication, une démocratisation brutale de l’image du logement, un effacement des désordres culturels.» 1 Il a fallu les explosions des bombes atomiques à Hiroshima et Nagasaki en 1945 pour que l’homme se rende à l’évidence : le progrès technique pouvait détruire la planète, précise Peter Sloterdijk. Le philosophe Allemand rend coupable l’architecture moderne de part sa rigidité, son industrialisation, sa consommation, sa déshumanisation : « Nous commençons à voir les temps modernes, dans leur ensemble, comme une époque dans laquelle des choses monstrueuses ont été pro-

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Kroll, Lucien, personne interviewée et Resseler, Yvonne, interviewer.

Regards impressionnistes sur les paysages habités, Tendem, “Conversation avec, no

69”, 2011 p.43 Fig. 1 © Quentin Bonnet

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voquées par des acteurs humains, entrepreneurs, techniciens, artistes et consommateurs… »

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En 1962, la publication de Silent Spring , dans laquelle Rachel Carson dénonçait les pesticides, a provoqué le début de prise de conscience de la pollution de l’environnement. D’après Lionel Devlieger de l’agence Rotor : «Aujourd’hui à quelques sceptiques irréductibles près, le dérèglement climatique est admis comme un fait.» Il est donc évident que nous devons prendre en compte les erreurs passées afin de développer une architecture respectueuse de l’environnement et de la vie de manière durable. Si ce terme est souvent utilisé à des fins marketings et au profit d’une cause, nous retiendrons ici la définition donnée par Gro Harlem Brundtland, Premier ministre norvégien (1987) et utilisée par l’INSEE: «Un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs». La notion de «durable» est par ailleurs soumise à trois contraintes qui sont les facteurs environnementaux, économiques et sociaux. Enfin, si les traces de nos conceptions doivent être durables, il est aussi question d’avoir une pensée durable, une pensée collective qui vise à améliorer sa condition de vie sans détériorer celle des personnes qui nous entoure. Il s’agit donc ici d’une notion qui s’inscrit dans le long terme, mais aussi ancrée dans la quotidienneté. En effet, si les modernes rasaient pour reconstruire sans prendre en compte le contexte, pouvons nous nous permettre d’en faire de même avec l’architecture de cette époque ? Nous, 2

Sloterdijk, Peter. Critique de la raison cynique. Paris, C. Bourgois,

2000, p. 432 

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héritiers des modernes, que nous devons accepter comme un patrimoine existant, un fait comme le désastre des guerres en est un, il est de notre ressort de proposer une architecture qui réponde aux besoins de notre époque et viable pour nos successeurs en prenant en compte les erreurs du passé. L’enjeu, aujourd’hui, est donc de s’approprier ce patrimoine : « La transformation, c’est le mot-clé de notre siècle en architecture. » 3 Il faut alors réactualiser les manières constructives, économiques et sociales de cette “transformation”. Cela passera par de nouvelles pratiques de l’architecture. Il s’agit aussi de trouver des solutions avec les partenaires quotidiens de la construction et ses mécènes, requestionner les temps de projet, tout en faisant marcher l’économie, en créant des emplois, tout en maintenant actives les grosses et développant les moyennes et petites entreprises et en redonnant de l’importance aux artisans par exemple. Enfin, nous devons de manière générale changer nos mentalités, nos manières de concevoir l’architecture d’un objet isolé comme le pensaient les modernes à un objet humain, appropriable, transformable, complexe et s’enrichissant au fur et à mesure.

« Comme le reste de l’architecture, les jardins sont progressifs,

locaux (et savants). Les associations de plantes sont plus déterminantes que la monoculture de spectacle. Ils supposent toujours une activité, une fonction et se construisent ainsi une forme plus naturelle ». 4

D’après Lucien Kroll, Gilles Clément, John Habraken, Yona Friedman et d’autres penseurs, architectes, philosophes, sociologues ou paysagistes, une architecture 3 France culture. Erner, Guillaume. Faut-il réinventer l’architecture ? [en ligne]. Émission “Les matins”, le 23.02.16 à 07h40, 17min. Disponible sur < https:// www.franceculture.fr/emissions/l-invite-des-matins/faut-il-reinventer-l-architecture > (consulté le 12.10.2017) 4

Kroll, Simone, dans : Bouchain, Patrick. Simone et Lucien Kroll. Une

architecture habitée. Arles, Actes SUD, “L’impensé”, 2013, p. 212

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durable est aussi une architecture incrémentaliste qui accepte les mises à jour successives de l’architecture et de ses usagers. L’incrémentalisme est opposé au GPS (General Problem Solving) de Herbert Simon et Marvin Minski qui fixe définitivement le détail précis de toutes les phases d’exécution.

« Les inconnues y sont jugées négligeables : elles peuvent se

tromper lourdement et ne le comprendre que lorsqu’il est trop tard […] L’incrémentalisme ne veut décider de chaque étape qu’au moment où il l’aborde et pendant son cours : il refuse de décider trop tôt ni les étapes suivantes ni la totalité de l’opération sans la soumettre aux évènements successifs de chaque phase. Ainsi, la fin n’est pas définie dès le début. » 5

Cette notion semble – contrairement à la pensée rationnelle et fonctionnaliste – proposer une pensée “écologique”, au sens que Felix Guattari lui donne, qui accepte le vivant dans toute sa complexité et , surtout, dans les rapports qu’il entretient avec son milieu. Ces derniers ne sont pas conçus comme des états de fait, statiques, mais comme des mouvements inscrits dans une durée, marqués par des capacités adaptatives et transformationnelles variables. Ce mode de pensée prend à contre-pied, non seulement toute une époque en perte de vitesse, mais aussi le processus architectural, les temporalités, les prises de décision et donc par conséquent le rôle de l’architecte soumis à des systèmes complexes qui pensaient être résolus par une certaine simplification liée à l’industrie et au Taylorisme. L’homme, la diversité, les relations entre lui-même ou avec son milieu, semblent être les mots clé d’un avenir durable.

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Si l’on ressent ici une note de nouveauté, c’est qu’il s’agit d’une notion relativement récente – dans l’architecture au moins – et peu connue. L’intérêt de ce travail est de comprendre la “notion d’incrémentation” et d’en donner une définition personnelle dans le domaine de l’architecture. Ceci à travers l’illustration de projets et d’écrits liés au sujet et de ce que nous auront compris de la dite approche. D’autre part, avancer sur le sujet nous semble important ; d’abord, car il fait référence à une part de concepts anciens, mais peut être obsolètes nécessitant des remises en question ou des mises à jour du fait de l’évolution qu’ont pu voir l’architecture et la société. Ensuite, car il est porteur d’idées nouvelles ou laissées au placard pouvant constituer les bases de réponses aux problématiques contemporaines liées au développement durable. C’est finalement l’occasion d’accompagner les évolutions sociétales en perpétuels changements auxquelles l’architecture doit répondre par une constante remise en question. Je pense donc intéressant de comprendre vers quoi, dans le contexte actuel, l’architecture évolue et dans quelle direction elle doit continuer à tendre pour être en phase avec son époque. En quoi l’approche incrémentale en architecture constitue-t-elle une démarche éthique autour d’une philosophie humaniste favorable à une évolution durable et écologique de la société et d’elle-même, et quelles retombées a-t-elle sur l’évolution de la discipline ? C’est la question que nous poserons pour ce mémoire.

Kroll, Lucien, personne interviewée et Resseler, Yvonne, interviewer.

Regards impressionnistes sur les paysages habités, Conversation avec, no 69, Tendem,

2011, p. 44 18

Introduction

Introduction

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Nous verrons dans une première partie comment est définie la notion d’incrémentalisme dans ses domaines d’origine, à savoir les sciences politiques, économiques et sociales, l’informatique et les mathématiques. L’objectif est de bien comprendre les enjeux du terme. Dans les sciences politiques, économiques et sociales, il sera intéressant d’étudier comment les disciplines proposent de revoir les prises de décisions dans les systèmes complexes. Cette nouvelle vision s’appuie notamment sur des hiérarchies horizontales qui se veulent bénéfiques pour tous plus que pour un individu. Quant à l’informatique et aux mathématiques, ils illustrent d’avantage un procédé participatif et la constitution d’une base de données actualisable au profit d’une certaine complexité. Cette entrée dans le sujet nous permettra, avec un point de vue objectif et critique, de comprendre l’intérêt de cette approche dans le domaine de l’architecture. Il s’agira alors de trouver la manière de se l’approprier et de l’adapter à notre champ d’étude. Ce sera l’objet de la seconde partie.

La dernière partie, plus ancrée dans une pratique actuelle de la discipline, a pour but de montrer les évolutions de celle-ci proposées par l’approche. Notre intérêt, plus que de présenter des projets détaillés, est de montrer des manières d’agir qui font évoluer la discipline, l’architecture, l’architecte et son rapport au public afin de répondre aux systèmes horizontaux ou aux mises à jour successives proposés par les fondements de l’incrémentalisme vus en première partie. Pour cela, nous tenterons de voir ces évolutions dans un tout, à l’image même de la notion étudiée. L’étude dans cette partie sera complétée et étayée d’expériences personnelles qui m’ont permis de constituer un point de vue critique plus affirmé des propos que je défends ou critique dans ce mémoire.

À l’aide du rappel des bases théoriques, nous verrons les différents architectes, qui, déjà le siècle passé, proposaient une architecture de ce type sans forcément le revendiquer ni utiliser le terme “incrémental”. Nous nous attacherons alors à comprendre ce qu’il y a d’incrémental chez chacun, tout en signalant les points sur lesquels ils s’en éloignent. Nous analyserons aussi dans quelle vision s’inscrit leur travail, à quel service ils le mettent et comment ils le mettent en pratique. Dans les différents cas étudiés nous espérons voir se dégager les points efficaces de leur travail, ceux qui méritent d’être repris et suivis, ceux qui sont à améliorer, et ceux qui semblent à corriger. L’idée est ici de définir une architecture incrémentale.

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Introduction

Introduction

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Sommaire


Préambule

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Introduction

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Incrémentalisme, Généralités

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Origines Charles Lindblom The Science of Muddling Through - Science Politique & économique - Démarche synoptique - Démarche incrémentale - Incrémentalisme disjoint - Incrémentalisme logique - Informatique et mathématique - Biologie, Charles Darwin : S’adapter et évoluer Incrémentalisme et architecture S’adapter aux changements perpétuels de son contexte et de ses occupants vivants - Diversité et Complexité Durabilité et Ecologie

Incrémentalisme en architecture

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Héritage des modernes Contexte - Guerre - Industrie - Réponse rationnelle, architecturale & sociale - L’architecture Moderne, Le Corbusier et ses principes - Team X - Critiques d’une - démarche rationnelle hors contexte et asociale - Industrialisation et participation - Progrès technique et participation

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Architectes incrémentalistes ? Yona Friedman, Architecture mobile - Christopher Alexander - Oskar Hansen, La Forme Ouverte - Lucien Kroll - Une pensée commune, de petite à grande échelle - Planification

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Conception Incrémentale Structures horizontales - Diversité - Participation

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Mettre à jour les versions obsolètes Pas de Tabula Rasa - Réparer et mettre à jour - Participation, apprendre à écouter - Apprendre à observer, ne pas agir - Fragments, John Habraken - Acuponcture - Bidonvilles

Vers l’évolution de la discipline Mise à jour de l’architecture Augmenter : la Tour Bois-le-Prêtre - Élaboration de protocoles avec contraintes génératrices de liberté, Concevoir avec des inconnues

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95 97

Mise à jour de l’architecte Formation de l’architecte - Concepteur - Médiateur

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Occuper le projet La permanence architecturale - Le chantier ouvert, le partage - Habiter le projet, Universités foraines - Habiter le chantier à Boulogne-sur-Mer - ICI, faire évoluer les lois

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Maquette : outil favorable à la pratique incrémentale Conception incrémentale - Outil d’apprentissage Support de médiation pour le public

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Conclusion

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Sources

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Annexes

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Incrémentalisme, Généralités


Origines

The Science of Muddling Through INSTRUMENTALISME

DÉMARCHE DE DÉCISION

INCRÉMENTALISME

PROCESSUS PAR “PIÉTINEMENT”

FINS MOYENS

PAS DE TABLE RASE

=

STATU QUO

A

DÉCISIONS

B

TYPE

TYPE

CONSÉQUENCES +

++++++

Charles Lindblom The Science of Muddling Through L’incrémentalisme est une notion abordée et énoncée par Charles E.Lindblom 1 en 1959 dans le domaine des sciences politiques. Cette théorie répond au désir d’avancer sur les processus décisionnels. Elle s’oppose à la notion de GPS (General Problem Solving) énoncée par Herbert Simon la même année – autre spécialiste de l’économie, et prix Nobel dans son domaine – qui vise à fixer de manière figée et précise toutes les étapes nécessaires à la résolution d’un problème. Autrement dit, il s’agit d’une pensée rationnelle, mais qui lorsqu’elle manipule des données complexes et variantes peut avoir de lourdes conséquences dues au non-retour du système mis en place pour y répondre. À l’inverse, comme il le décrit dans son livre The Science of “muddling Through” 2, traduit par “la science de la débrouillardise” Lindblom décrit l’incrémentalisme comme une nouvelle méthode de gestion évolutive et participative.

B

«L’incrémentalisme ne veut décider de chaque étape qu’au mo-

ment où il l’aborde et pendant son cours : il refuse de décider trop tôt ni les étapes suivantes ni la totalité de l’opération sans la soumettre aux

A

ETAPE n-1

A

ETAPE n

A

ETAPE n+1

A

ETAPE n+2

Progression Régression avec n = base initiale

Fig. 2 : Schémas résumant le principe théorique de “The Science of Muddling Through” à partir du texte de Jacques Rajot en Annexe

ETAPE n+x

1  né en 1917, il fut professeur émérite de sciences politiques et économiques à l’Université de Yale. Il est un ancien président de l’American Political Science Association et de l’Association des études économiques comparées et également ancien directeur de l’établissement de Yale pour le développement des études sociales et politiques. 2

LINDBLOM, Charles E., The science of “muddling through” Public Administration Review, 1959, 19 : p. 79-88 Incrémentalisme – Généralités

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évènements successifs de chaque phase. Ainsi la fin n’est pas définie dès le début »

3

Cette notion de “fur et à mesure” reprise et défendue en architecture par l’architecte et urbaniste Lucien Kroll se veut donc être anti-rationnelle, faisant référence à l’inconnue ou encore l’imprévisible. C’est en prenant en compte l’erreur dans sa démarche que son formulateur ajoute une nouveauté interessante dans le processus de décisions, à mon sens. À cela s’ajoute un autre point intéressant qui est celui de la temporalité au cours de tels processus. En effet, contrairement à son confrère Simons, Lindblom intègre le changement comme base de son travail. Les décisions prises en fonction de données vraies à un instant T peuvent se retrouver erronées au cours de ce dernier, les données évoluant simultanément et reconfigurant le tout. Il est donc question ici de s’inscrire dans le présent ou du moins sur de courtes durées. Science Politique & économique C’est d’abord en Science politique et en économie qu’apparait la notion “incrémentale”. Il s’agit de deux domaines qui sont souvent confrontés à un grand nombre de données, peu, voire pas saisissables dans sa totalité rendant alors la résolution des problèmes difficile. La stratégie propose alors une nouvelle approche du problème et fait en sorte de le contourner en s’appuyant sur le réel qui est par définition concret et donc plus fiable. Aucune décision ne vise à révolutionner le tout si ce n’est par l’accumulation de décisions marginales. Ceci permet de résoudre les problèmes par

le bas. Ils sont donc généralement bien moins complexes et par conséquent plus facilement traitables. C’est comme cela – par des choix stratégiques – que Nike et Microsoft sont devenus des entreprises leader mondiales. On comprend alors qu’une démarche incrémentale permet dans ce domaine de prendre des décisions dans des systèmes complexes. Un système se définit comme un ensemble d’éléments en interaction 4. Sa complexité est due à la multiplicité de ses éléments et de leurs interactions, mais aussi à la diversité de ses comportements dynamiques 5. Les systèmes complexes créent donc des résultats différents des résultats attendus et désirés, ce qui rend les prises de décisions difficile. En science politique et en économie, deux formes de prise de décisions se confrontent. D’une la démarche synoptique, et d’autre part la démarche incrémentale. La première, contrairement à la seconde, est basée sur une méthode très rationnelle. Néanmoins, nous verrons que la seconde peut aussi faire appel à un certain rationalisme, n’en faisant pas pour autant son fondement. Démarche synoptique La définition nous dit qu’il s’agit d’« une démarche qui offre une vue générale d’un ensemble » 6 centrée sur l’analyse. Il s’agit « d’un processus proactif rationnel, qui implique des activités telles que l’identification des objectifs, le contrôle de l’environnement, l’évaluation des capacités internes, la recherche et l’évaluation d’alternatives et de développement 4   Von Bartalanffy. General system theory, New York, 1968

3  Kroll Lucien personne interviewée et Resseler Yvonne, interviewer. Regards impressionnistes sur les paysages habités, Conversation avec, no 69, Tendem, 2011, p. 55

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Incrémentalisme – Généralités

5   Sterman. Buisness dynamics: system thinking and modeling for a complex world, Boston, MA: Irwin-McGraw-Hill, 2000 6   Definition du dictionnaire Larrousse [en ligne]. Disponible sur < www. larousse.fr> (consulté le 18.10.2017) Incrémentalisme – Généralités

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d’un plan intégré pour atteindre les objectifs » 7. Elle requiert donc des informations et des analyses très complètes ainsi que l’évaluation en profondeur des options considérées en prenant en compte l’ensemble des conséquences. En d’autres termes, ses capacités à s’adapter. Or, les décisions dans les systèmes complexes sont prises via un fort degré d’incertitude due à l’incomplétude des informations et analyses desdits systèmes. “Les résultats des décisions ne peuvent être calculés avec certitude, étant donné que les états futurs du système sont difficilement prévisibles et que la complexité du système est trop élévé pour permettre le traitement de toutes les données” 8.

De plus, comme le précisent Jones et Gross 9 dans leur ouvrage, les décideurs disposent rarement de toutes les informations requises, ce qui entraine la restriction du nombre d’options considérées, il est donc très difficile d’anticiper les résultats au détriment de lourdes erreurs. Par conséquent, l’idéal synoptique ne semble pas ou peu adapté aux difficultés que pose la résolution de problèmes complexes. Démarche incrémentale Contrairement à la démarche précédente, la prise de décision incrémentale fait appel à une résolution par fragments, qui accepte plus facilement les erreurs et permet de les modifier par petites actions. Elle propose aussi de nouvelles hiérarchies et organisations dans les prises de décisions. Les

deux démarches s’apparentent de manière très proche à notre façon de planifier un voyage. En effet, certains préfèreront organiser tout de A à Z, réserver les hébergements, les transports, les visites etc. Il est vrai qu’une certaine tranquillité est donc assurée, mais la place à l’imprévu comme l’annulation d’un vol, une panne de voiture ou autres imprévus peut avoir de lourdes conséquences. La démarche incrémentale consiste, elle, a prévoir les étapes sûres du voyage, tout en gardant une certaine flexibilité permettant les modifications au cours de celui-ci. On distingue deux types d’incrémentalisme, un appelé “disjoint”, développé par les écrits de Lindblom notamment, l’autre, “logique”. Il est intéressant de remarquer une coexistence – malgré une approche différente – avec la démarche synoptique. L’une est fondée sur une rationalité a priori tandis que l’autre l’est a posteriori . 10

7   Fredrickson & Mitchell, Strategic decision processes : comprehensiveness and performance in an industry with an unstable environment, Academy of Management Journal, 27, 1984, p.401 8   Gröbler. A content of procces view on bounded rationality in system dynamics, Systems Research and Behavioral Science, 21, p.233 9   Fredrickson & Mitchell. Op. cit., p.401 32

Incrémentalisme – Généralités

10 BÉRARD Céline. La démarche décisionnelle dans les systèmes complexes : incrémentalisme et rational- ités. AIMS. [en ligne]. Nantes, France, 2011, p.1-24. < https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00658078/document> (consulté le 14.09.17) Incrémentalisme – Généralités

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Incrémentalisme disjoint C’est le model du gradualisme segmenté élaboré par Lindblom. Il s’agit en effet d’un processus graduel et palliatif fondé sur une rationalité a posteriori . On le retrouve généralement appliqué aux systèmes dits “ouverts” où il existe une part importante d’inconnues dans les variables affectant une décision, comme nous l’expliquions plus haut dans notre exemple de planification de voyage. Très adapté à un manque de maîtrise, il suggère une réponse adaptative et réactive proposée par Nutt 11. Les caractéristiques de ce modele se définissent d’abord par un nombre limité d’alternatives et de conséquences, c’est donc l’expérience qui est au cœur de l’évaluation donnant une valeur très concrète et réelle à l’approche. Les problèmes et le(s) objectifs sont continuellement redéfinis en conséquence des résultats de l’expérience. Les objectifs quant à eux restent simples et les fins sont ajustées aux moyens. Des analyses périodiques sont effectuées et accompagnées d’actions. Cette méthode permet de laisser des inconnues aux problèmes résolvables plus tard, accepte et intègre la possibilité d’erreurs mineures résolues par les analyses périodiques ; ce sont les mises à jours informatiques que nous faisons sur nos smartphones ou nos ordinateurs par exemple. Contrairement à l’incrémentalisme “logique”, que nous détaillerons plus loin, la résolution des problèmes s’effectue ici par l’identification des maux. L’attention est portée sur des imperfections corrigibles. Pour ce qui est de l’analyse, elle est fragmentée entre les multiples participants, ce qui donne lieu à des approches différentes d’un même enjeu, et donc des informations différentes, subjectives et plus riches car plus nombreuses. La

démarche fait donc appel à une rationalité a posteriori par la proposition d’une solution “d’ajustement mutuel partisan”, autrement dit, une décision de politique publique relativement satisfaisante pour tous les intéressés. Ce qui me semble intéressant ici, c’est d’abord la proposition d’une hiérarchie horizontale permettant une réponse favorable à l’ensemble plus qu’à un groupe restreint, d’autre part, c’est le côté très réactif, évolutif et donc vivant, presque organique. Il s’agit donc d’un modèle exploratoire politique dans lequel les décisions sont prises au sein d’arènes politiques. Les décideurs ont des objectifs différents mais réalisent des coalitions entre eux. Le choix qui en découle reflète généralement les préférences des individus les plus “puissants”. Il s’agit du produit d’un jeu d’acteurs défendant leur vision et leurs intérêts. Malgré tout, l’action finale est issue d’un compromis, d’une décision prise en groupe ce qui permet à tout le monde d’être satisfait de la décision.

11   Nutt, P.C. Models for decision making in organisations and some contextual variables which stipulate optimal use, Academy of Management Review, 1976

12   Quinn, J.B. Stategies for change : Logical incrementalism, Homewood, IL : Irwin, 1980

Incrémentalisme – Généralités

Incrémentalisme logique Nous venons de voir comment l’incrémentalisme disjoint, par l’expérience et l’analyse permet de prendre une décision par une attitude rationnelle a posteriori. Ici les, phases sont inversées 12. L’approche est constituée de deux phases de rationalité. La première phase constitue la formulation de la stratégie. Il s’agit d’une rationalité décisionnelle qui a pour but de trouver la “meilleure” décision.Vient ensuite la phase d’implantation de la stratégie qui fait écho à un rationalité d’action par l’implication et la coopération des acteurs. Tout comme l’autre méthode, on retrouve la notion de participation des personnes concernées par la prise de décision. Une fois les objectifs grossièrement conçus, ils sont par la suite révisés à

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la lumière des nouvelles informations qui surgissent pendant le processus. On parle ici de rationalité a priori préexistant à la décision, il est donc question d’atteindre un objectif prédéfini. Il s’agit d’abord de restreindre le nombre d’alternatives ainsi que les informations utilisées. La recherche de ces dernières est fondée sur l’intuition qui engage une certaine marge d’erreur. Elle peut aussi faire appel à l’expérience ou encore à des cas décisionnels similaires et effectifs. L’incrémentalisme logique, par une démarche rationnelle a priori cherche avant tout une solution satisfaisante par la simplification cognitive. Ladite approche, permet de faire face à des informations et des connaissances incomplètes Nous venons de voir les deux formes que peuvent prendre l’approche incrémentale dans la prise de décisions dans les systèmes complexes. La première est généralement appropriée à des environnements stables et relativement prévisibles, tandis que la seconde se veut efficace dans des environnements plutôt dynamiques et imprévisibles. L’aspect très réactif me paraît être un point très positif de cette approche, permettant la remise en question, la modification par l’action successive de corrections évitant de revoir entièrement une stratégie contrairement aux G.P.S (General Problem Solving). On notera aussi que c’est la participation qui la rend efficace et possible. Elle devra néanmoins respecter l’acceptation d’un consensus par lesdits individus, ce qui peut parfois constituer un point négatif. Les objectifs à court terme peuvent aussi s’avérer être un risque si les décisions prises ne visent pas une certaine perspective durable ne pouvant pas être mise à jour ou corrigées par ellemême.

Informatique et mathématique L’approche incrémentale tire aussi ses origines de l’informatique et des mathématiques. Notamment dans la conception des logiciels faits de telle sorte qu’ils puissent êtres mis à jour et complétés, voir modifiés pour être à chaque fois plus complexes et plus performants. La participation des usagers joue aussi un rôle très important dans les modifications et évolutions des programmes. La base de donnée est établie en fonction des moyens du moment – Les fins sont ajustées aux moyens (cf “incrémentalisme disjoint”) – puis mises à jours de manière succes-

Fig. 3: Fifa 1997

Fig. 4: Fifa 2018, illustrant la complexité des programmes ; permis par les mises à jour 36

Incrémentalisme – Généralités

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Fig. 5: Conrad Martens - Le deuxième voyage du HMS Beagle

Fig. 6: Premier diagramme de Charles Dawin (1837) d’un arbre de l’évolution.

sive ; l’évolution et la réparation interviennent en fonction des paramètres extérieurs entrant. Ils peuvent être d’ordres différents : de nouvelles attentes de la part des utilisateurs, des nouveautés dans le marché nécessitant ainsi une évolution pour s’adapter à la concurrence, ou encore de nouveaux usages. Alors, les informaticiens, à l’aide d’algorithmes mathématiques bien-sûr, additionnent des couches successives appelées up-date 13 pour améliorer les programmes, données... Ces derniers sont donc conçus avec des bugs et/ou des inconnues, une démarche curieuse – puisqu’elle suggère que le créateur lui même n’a pas trouvé de solutions en quelques sortes – mais déjà acceptée depuis un moment par eux-même et par les utilisateurs. Ces défauts, imperfections et autres inconnues laissés de manière volontaire sont réglés au fur et à mesure souvent grâce aux usagers et par les usagers eux même. En effet, de nombreux programmes proposent aux usagers de participer, soit indirectement par des sondages de critiques d’usages permettant aux concepteurs de savoir quels sont les besoins des utilisateurs et travailler ainsi à améliorer ces attentes ; soit, par une participation directe, en leur donnant la possibilité de compléter, modifier et corriger eux mêmes des bases de données. C’est ce que propose par exemple Wikipedia, Google maps et autres programmes tels que les jeux vidéos qui, à partir d’une structure initiale “basique”, sont mis à jour. C’est ce processus qui permet à ces derniers d’avoir des décors toujours plus détaillés, des personnages toujours plus “réels” en plus d’avoir des outils plus performants.

13   Mot anglais signifiant : mise à jour [traduction en ligne]. Disponible sur <www.wordreference.fr> (consulté le 16.10.2017) Incrémentalisme – Généralités

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Biologie, Charles Darwin : S’adapter et évoluer La nature, vivante, a su jusqu’à aujourd’hui changer et s’adapter continuellement aux changements qui lui ont été imposés par les éléments extérieurs, Charles Darwin ajoute que « les espèces qui survivent ne sont pas les espèces les plus fortes, ni les plus intelligentes, mais celles qui s’adaptent le mieux aux changements. » Seuls les individus présentant les caractéristiques les plus adaptées à leur environnement survivent ; c’est ce qu’il appelle la “sélection naturel” 14. Dans cet ouvrage, Darwin explique de façon logique et unifiée la diversité de la vie. Ici, sous un aspect naturel et biologique, on trouve des points communs à la notion incrémentale présentée plus haut, que ce soit en science politique et économique ou en informatique. Elle paraît même être basée sur ces systèmes vivants, réagissant et se modifiant au fil du temps pour toujours s’adapter petit à petit nous permettant de considérer l’incrémentalisme comme un processus “vivant” complétant et modifiant ce qui existe déjà de manière à s’adapter de façon réactive en réponse à des changements. Le travail du biologiste nous permet de souligner un nouvel aspect fondamental dans notre recherche, celui de la temporalité et du changement.

Incrémentalisme et architecture S’adapter aux changements perpétuels de son contexte et de ses occupants vivants L’architecture est habitée par des êtres humains, vivants, dont les comportements, les habitudes et les besoins changent au cours du temps. Par conséquent, elle doit s’adap-

ter à ces changements pour continuer à accomplir ses fonctions. Ces évolutions sont liées à l’homme seul ou en société mais aussi au monde qui l’entoure. L’architecture est certes une enveloppe servant d’abris mais elle est aussi constituée de matériaux provenant de la nature initialement. Elle doit alors s’adapter aux ressources présentes sur place. Finalement, de nombreux facteurs peuvent influer le changement de l’architecture, l’économie peut en être un, le climat un autre. La mise à jour perpétuelle de celle-ci est donc nécessaire lorsqu’elle existe déjà, et lorsqu’elle est nouvelle, il s’agit de lui offrir la possibilité de s’adapter. C’est ce que propose l’incrémentale en architecture : s’adapter au cours du temps. Diversité et Complexité Tous les individus sont par nature différents les uns des autres non seulement physiquement mais aussi mentalement, culturellement, dans leurs comportements, leurs styles de vie... Ensemble, ils interagissent plus ou moins directement. L’architecture, dont un des rôles est d’être adaptée aux besoins de ses occupants, se doit donc d’être de la plus grande diversité possible comme le souligne Lucien Kroll dans ses travaux. La complexité résulte certes de la multiplicité de ses éléments, ses interactions et de ce qui la constitue, mais elle joue aussi un rôle essentiel puisqu’elle est générée par la vie. Rechercher à l’écarter de ce monde serait alors une grande erreur. Ainsi l’architecture, à l’image des individus, devrait être la plus diverse et a fortiori complexe. Or, nous avons montré précédemment combien l’incrémentalisme est adapté pour répondre à ce genre de système.

14 Darwin, Charles, L’Origine des espèces. Texte intégrale de la première édition de 1859, Seuil, “Source du savoir”, 2013 40

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La démarche incrémentale dans l’architecture mise à jour ou nouvelle, prend en compte son environnement (social, géographique, économique...) auquel elle s’intègre en établissant des relations avec ce dernier et tout ce à quoi elle touche et peut avoir un impact. Cette science des relations, soit celle de l’impact de l’architecture sur son environnement au sens large est primordiale pour une durabilité, sociale, environnementale, économique, culturelle...

Fig. 7 : photo , zone pavillonnaire à Chiangmai, Thaïlande, © Yann Arthus Bertrand

Durabilité et Ecologie Dans cette étude, nous prendrons pour définition de l’écologie celle de son créateur Ernest Haeckel 15 “la science des relations”. A partir de cette définition et de ce que nous avons vu précédemment nous pouvons qualifier l’incrémentalisme d’écologique. Tout d’abord, pour son approche horizontale dans les prises de décisions qui sont le résultat d’un compromis entre plusieurs personnes. A cela, nous pouvons ajouter le fait qu’il traite le système dans sa globalité et prend en compte toutes les étapes de la petite à la grande échelle, les unes par rapport aux autres en essayant de corriger les erreurs de chacune d’elles pour que le tout fonctionne et soit analysé de nouveau et modifié en cas de changement. Enfin, le fait même que ladite démarche procède par empilement, et à partir d’une base pré-existante, implique que l’ajout doit entrer en lien avec le précédant. 15   biologiste, philosophe et libre penseur allemand. Il a fait connaître les théories de Charles Darwin en Allemagne et a développé une théorie des origines de l’homme. 42

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Nous venons, dans la partie précédente, de donner un aperçu de la notion incrémentale dans ses domaines d’origine en expliquant son but et la manière dont elle est appliquée, nous permettant de constater à quel point elle s’avère être une démarche très intéressante dans les systèmes complexes et notamment dans sa faculté à s’adapter et à réagir par une vision à court terme – qui se veut à la fois durable par sa capacité évolutive – ainsi que par la multitude de petites actions, ciblées sur ce qui est abordable. Ensuite, nous avons tenté de montrer en quoi l’architecture pouvait être elle aussi un domaine approprié à une démarche incrémentale. Nous considèrerons, dans la suite de notre étude, l’architecture incrémentale comme vivante dans son caractère évolutif qu’elle prend en compte, ainsi que l’acceptation de laisser des inconnues et d’éventuelles erreurs corrigibles. Elle s’inscrit dans un contexte présent et concret de manière écologique. L’architecture incrémentale est holiste, refuse l’homogénéité au profit de la diversité et de la complexité, se conçoit au fur et à mesure par une multitude de petites actions constituant un tout. Finalement nous la définirons comme horizontale, tant dans les décisions prises en groupe et favorables à chaque individu par compromis, que dans la façon de considérer toutes les échelles du processus au même moment.

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IncrĂŠmentalisme en architecture


Héritage des modernes Il est important, dans une démarche incrémentale, de comprendre et de connaître la base de données sur laquelle nous travaillons, afin d’en dégager les avancées mais aussi les erreurs qu’il faudra corriger par la suite. C’est ce que nous étudierons dans cette partie. Contexte Les mouvements architecturaux naissent suite à des progrès techniques et découvertes dans la construction ou encore suite à des changements sociétaux, économiques, de ressources. L’architecture est l’expression d’une époque, de ses problématiques, ses enjeux, elle peut être en rupture ou en continuité avec les mouvements antérieurs. Le développement des autres disciplines fortes du moment a aussi une influence majeure en architecture. Les architectes ont pour rôle de répondre du mieux possible au contexte qui leur fait face dont l’enjeu est avant-tout à mon sens le bien être de la société. Leurs actions peuvent, par conséquent avoir de lourdes conséquences. Guerre Au XXème siècle, en Europe et dans le monde, la première guerre mondiale puis la seconde ont été d’une immense violence, tant de l’humain envers lui même que matériellement envers les villes et l’architecture, entre autres. Suite à la seconde guerre mondiale, la nécessité de construire en nombre et rapidement était urgente. Mais dans quel but ? construire un modèle d’architecture industriel basé sur le rendement économique des investisseurs et constructeurs ou reconstruire dans l’intérêt de redonner gaité et joie de vivre aux gens traumatisés par les évènements ?

Industrie Le développement de l’industrie a aussi joué un rôle majeur, principalement dans l’évolution architecturale que nous connaissons, mais reflète aussi un nouveau mode de vie et de pensée.. L’industrie est-elle au service de l’humanité ou l’humanité doit-elle ressembler à une machine, si formidable... Charlie Chaplin, dans “Les Temps Modernes” 1 nous avait pourtant avertis. Réponse rationnelle, architecturale & sociale Pour répondre au contexte et ses enjeux énoncés précédemment, les modernes ont mis en place de nouveaux modes de conception basés sur un raisonnement rationnel influencé par les méthodes de production industrielle et scientifique en plein essor à ce moment là. Pourquoi cette pensée ne pourrait elle pas s’appliquer à la société finalement : c’est rapide et efficace... financièrement. Ainsi, on calcule le style de vie moyen d’un couple, d’une famille, d’un étudiant comme le modèle l’indique et de même pour la normalisation du corps humain. Le choix des matériaux, lui, est fait en fonction du prix, de multiplication et d’une réalisation rapide et répétitive : c’est plus rentable... Alors, «comment faut-il faire en Belgique où chacun veut être différent de son voisin ?» 2 demande Lucien Kroll. L’architecture Moderne, Le Corbusier et ses principes L’époque des modernes et l’architecture qui en résulte, a fortement été influencée par les concepts de Le Corbusier. Si résumer les modernes à lui seul serait très réducteur, il 1 CHAPLIN, Charlie. Les temps modernes. [Film] Etats-unis, 1936, (consulté le 13.11.2017) 2

Kroll Lucien personne interviewée et Resseler Yvonne, interviewer.

Op. cit., p.36 46

Incrémentalisme en Architecture

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Fig. 8 : Structure Dom-ino de Le Corbusier

n’en est pas moins une figure importante qui a laissé des traces marquantes. Ce sont elles qui sont ici sujet d’intérêt. En effet, nous lui devons en France et dans de nombreux autres pays du monde l’héritage des barres et des tours d’immeubles organisées et dessinées rationnellement selon un plan masse “directeur” divisé en zones d’activités. Nous lui devons aussi l’avancée architecturale du “plan libre”, illustré par la maison Dom-ino qui, tout comme l’ascenseur en son temps, a transformé l’architecture tant dans la conception que dans ses formes (ceci grâce à l’avènement du béton entre autres.) Il ne s’agit pas ici de faire ni l’éloge ni le procès de la maison Dom-ino mais de la reconnaître comme une avancée marquante du siècle dernier. Aussi, il est important de rappeler les principes de la charte d’Athènes élaborée en 1933 par les CIAM et dont Le Corbusier était l’investigateur de ses recherches. Un des points importants est le zoning, c’est à dire la séparation des fonctions. Plus question de vivre et travailler au même endroit : les espaces de travail, de vie, de jeu et de circulation seront séparés. Ceci induit un autre point qui est la dissociation entre bâtis et voirie, elle-même hiérarchisée. L’accent est mis sur les constructions en hauteur pour des questions hygiénistes, d’ensoleillement et d’éclairage. Sur la répartition des fonctions, les espaces de jeu et d’éducation doivent être à proximité des logements et les zones industrielles de travail plus en retrait. Ces principes sont illustrés par Le Corbusier dans le Plan Voisin qui propose de faire table rase d’une grande partie de Paris pour y appliquer sa théorie. À Bordeaux, le quartier Mériadeck a été réalisé sur ce schémas, sans succès...

Fig. 9 : Le modulor de Le Corbusier

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Fig. 10 : Exposition à la Cité de Chaillot à Paris, organisée par l’institut néerlandais d’architecture (nai) en association avec la faculté d’architecture de tu delft, adaptée et présentée du 20 mars au 11 mai 2008 par la Cité de l’architecture & du patrimoine / institut français d’architecture, avec le concours du Centre pompidou, musée national d’art moderne – Centre de création industrielle

Team X Il est important de rappeler que l’époque Moderne n’a pas seulement été marquée par une pensée unique et rationnelle. Bien qu’il s’agisse du modèle majoritairement appliqué et suivi en ses temps pour concevoir l’architecture et les villes, c’est aussi celui qui a été le plus largement diffusé et prônée par les écrits peu diversifiés à l’époque ; d’autres courants de pensée luttaient aussi pour défendre leurs idéaux. C’est le cas de la “TEAM X”, dont les Européens Georges Candilis, GianCarlo de Carlo ou encore Aldo Van Eyck et d’autres sont des protagonistes phares. Le groupement prend ce nom en 1960 mais est déjà présent depuis les années 50 et œuvre contre la limite d’une pensée rationnelle. Aucun principe très précis n’est dicté si ce n’est l’opposition aux modernes, non gratuite, mais qui s’illustre par le désir de favoriser une architecture qui prend en compte la société ; la diversité des relations qui peuvent exister entre voisins, le mélange des activités et la participation des usagers dans une architecture “de grappe” et dans laquelle la vie prend le pas sur la robotique. Si aujourd’hui, toute cette vague refait surface, ce n’est malheureusement pas celle qui a été transmise ni diffusée dans les écoles d’architecture, ni au public. La plupart des projets réalisés sont restés dans l’ombre, d’autres, dans des états sommaires bien que prometteurs. Je pense en particulier au travail d’Oskar Hansen, et sa “forme ouverte” qui, en repartant en Pologne après la seconde guerre mondiale n’a pas bénéficié du succès qu’il aurait mérité, ne serait-ce que pour montrer qu’il était possible de proposer autre chose qui marche, comme il l’a montré en gagnant le concours au sein même du camp opposé, lors de l’école d’été des CIAM à Londres. Incrémentalisme en Architecture

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Critiques d’une démarche rationnelle hors contexte et asociale Si les critiques de l’architecture des modernes peinent à être communiquées, elles ne sont pas pour autant inexistantes. Certains écrits pointent du doigt la simplification de la forme architecturale. Nikos A.Salingaros 3, par exemple, voit là une façon d’éliminer les repères culturels établis entre le lieu et une architecture appropriée et adaptée à ce dernier. Il critique la manière dont les systèmes rationnels ont supprimé les modèles traditionnels qui selon lui rendaient la ville vivante. Le mathématicien critique aussi l’organisation par le “zoning” :

«Plus profondément, le désir moderniste “d’épurer” visuelle-

plètement incohérente «Nous ne croyons pas en l’existence d’un monde uniforme» souligne l’architecte chinois Wang Shu qui tente de conserver les approches traditionnelles connectées avec le milieu, où l’architecture est pensée selon ce qui l’entoure. La technique, l’industrialisation ou encore la rationalisation auraient exclu l’homme de l’architecture pour laisser place au profit financier ? C’est le sentiment qu’exprime Oskar Hansen depuis la tribune lors d’un rassemblement des CIAM leur conseillant de s’opposer à produire des architectures à des fins financières et non humaines. Enfin, la recherche de rationalisation préoccupe et fait émerger des questionnements quant à la condition humaine, à nos relations sociales et même à la société de manière générale.

ment la ville a conduit à l’élimination des structures, des subdivisions, et des raccordements. La consolidation des fonctions par leur concentration

spatiale élimine le mélange complexe qui caractérise la ville tradition-

l’art et l’architecture ont été des outils de domination et d’ascension so-

nelle en découplant intentionnellement les éléments urbains.»

ciale. On a peu analysé comment une architecture précise, le préfabriqué

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«On a vu comment, depuis Max Weber jusqu’à Pierre Bourdieu,

sans fin, a été, dans l’autre sens, un instrument de dégradation sociale qui

Lucien Kroll est du même avis et critique ces bâtiments isolés les uns des autres, “Autistes” et “Auto-expressifs” «Subite découverte : elle n’exprime qu’elle-même, sa forme, son mode de fabrication, sa “fonction”, ses muscles, ou le génie solitaire de son auteur. L’habitant, le voisin n’existent plus. Elles sont donc identiques sous toutes les cultures...» 5 Pourquoi l’architecture devrait-elle uniformiser et cacher la complexité du monde, demandait Italo Calvino 6. En Chine traditionnelle cette notion d’uniformisation est même com3   Mathématicien Grec né en 1952 qui a effectué des travaux théoriques sur l’architecture et l’urbanisme. Il a travaillé aux côtés de Christopher Alexander Kroll, Lucien. Tout est paysage. Paris, Sens et Tonka, 2012, p.71-72 4  

a “marqué” et a abaissé les habitants sociaux de la même façon que les habits de prisonniers visiblement rayés.» 7

Industrialisation et participation L’intérêt de la participation est de créer une relation entre l’objet (quelque soit l’ordre qui le constitue) de l’action et soi-même, de se sentir responsable et fièr de ses actes : lorsque je participe à la fabrication d’un objet, d’un espace, d’une architecture, d’une relation ou autre, je me sens beaucoup plus proche de ce dernier par nature. Je suis donc beaucoup plus enclin à le protéger, le soigner ou encore le conserver ayant nécessité, temps, travail et énergie. Or,

5   Ibidem. 6   Calvino, Italo. Leçons américaines. Aide mémoire pour le prochain millénaire, Gallimard, “du Monde Entier”, 1989, p.170 52

Incrémentalisme en Architecture

7   Kroll Lucien. Op. cit., p.75 Incrémentalisme en Architecture

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«dans les grandes opérations, les individus et les groupes sont

«les besoins, les tendances, les aptitudes, les aspirations qui lui

traités comme des objets que l’on case dans les bâtiments comme des

sont essentiels – à l’homme – se dégradent […] il assiste, il écoute, plus

caisses dans les cales d’un navire. Comment dans ces conditions, un

ou moins distraitement, sans se donner lui même, il est passif, déconcen-

quelconque sentiment de propriété et de responsabilité pourrait-il encore

tré, de plus en plus sollicité par ce qu’on pourrait appeler “la conduite

subsister ? […] l’existence même d’un tel plan (plan directeur) constitue

“presse bouton”.» 9

un facteur d’aliénation pour les usagers » 8

L’industrialisation semble alors défavoriser la valorisation de l’architecture par la mise à distance de l’usager. Dans ces bâtiments réalisés de manière mécanique et générique, quasi sans effort, comment peut-on envisager créer un lien particulier et la volonté d’en prendre soin ? Quel intérêt avons nous à les entretenir, a part la carotte économique peut-être ? À l’inverse, l’expérience commune permet d’être fière de soi-même pour l’investissement personnel fourni, mais c’est aussi un prétexte pour créer des connexions sociales, amicales ou cordiales. Enfin, un intérêt commun, celui de préserver la réalisation. Progrès technique et participation Le progrès technique semble lui aussi un facteur à prendre en compte quant à une certaine aliénation de nos activités quotidiennes qui expliquent un besoin d’actions participatives. Georges Friedmann donne une vision intéressante sur la manière dont la technique nous extériorise de plus en plus de nos pratiques quotidiennes, que ce soit au travail ou dans nos loisirs. Notre degré de participation dans chaque activité serait fortement impacté par celle-ci, notre contrôle sur notre environnement depuis l’extérieur étant plus important :

8   Salingaros. Nikos A. “Les “modèles”, un langage commun pour la conception participative” = Pattern language and Alternative design. Poïesis, février 2004, No 15, p.385-403 54

Incrémentalisme en Architecture

On a tous en tête l’image quotidienne de deux personnes conversant autour d’un café lorsqu’une notification vient couper court à l’échange. Par l’assistance permanente, l’épanouissement personnel est donc remis en cause, car, malgré la sensation que la technique nous permet de faire plus de choses à la fois et d’être en quelque sorte sur tous les fronts, l’absence de participation et d’investissement semble rendre nos activités presque stériles. Ceci ayant un impact autant dans notre vie personnelle qu’au travail, au détriment de l’homme en tant qu’être mais aussi dans notre engagement vis à vis des autres individus, de notre travail et de nos responsabilités. Dans son texte, Friedmann ajoute que

«C’est un des vices fondamentaux de ce régime économique, un

de ceux qui rendent indispensable de le dépasser, par l’action des masses ouvrières, afin de répondre aux exigences spirituelles de l’homme dans une civilisation exploitant pleinement le progrès technique.» 10

Le retour à la mode des activités participatives en architecture ou dans d’autres domaines comme l’ordre organique au sens où l’entend C. Alexander « Nous appelons ordre organique celui qui réalise un équilibre parfait entre

9   Friedmann, Georges. Le travail en miettes : spécialisation et loisirs. Paris, Gallimard, 1964, p.45

Ibidem. 10   Incrémentalisme en Architecture

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ce qu’exigent les parties et ce qu’exige la totalité.» 11 répond sûrement à ce besoin d’équilibre dû à la pression de la société de consommation qui nous extrait finalement de toutes nos activités. La participation en architecture serait donc le moyen de renouer avec un certain investissement personnel au profit de relation sociale, de satisfactions personnelles, d’implication et de réalisation d’un projet commun face à une société qui se veut de plus en plus virtuelle.

Architectes incrémentalistes ? Yona Friedman, Architecture mobile Yona Friedman est un architecte et sociologue franco-hongrois. Son travail s’inscrit dans la deuxième moitié du 20ème siècle. C’est en 1958, dans un contexte d’après guerre où les concepts et visions de la ville sont repensés par de nombreux architectes pour répondre à une urbanisation effrénée, aux changements sociaux et économiques et culturels, qu’il écrit L’architecture Mobile .

«La mobilité n’est pas celle du bâtiment, mais celle de l’usager

auquel une liberté nouvelle est donnée. L’architecture mobile est donc “l’habitat décidé par l’habitant” à travers des “infrastructures non déterminées et non déterminantes.”» 12

Si le travail de Friedman mériterait à lui seul tout un mémoire, tant il s’agit d’un travail riche et intéressant, nous nous concentrerons ici à sa démarche pour la place qu’il donne à l’habitant dans la conception ainsi qu’aux formes 11   Alexander, Christopher et al. Notes on the Synthesis of Form trad. fr. De la synthèse de la forme, Paris, Dunod, 1974, p.32 12 Les Turbulences, FRAC CENTRE. [en ligne]. < http://www.frac-centre. fr/collection-art-architecture/friedman-yona-58html?authID=72 > (consulté le 08.12.2017) 56

Incrémentalisme en Architecture

évolutives et mobiles qu’il avance dans son livre. Nous décortiquerons ses travaux sous le filtre de la démarche incrémentale, pour voir quand il s’en rapproche ou non. En effet, même si il n’est pas revendiqué comme tel, le postulat de départ de l’architecte présente de nombreux points communs à ladite démarche, telle que nous l’avons présentée dans le chapitre précédent. La remise en question des processus de conception, du rôle de l’architecte et urbaniste, ainsi que l’impact de leurs décisions sur les utilisateurs confère un intérêt particulier. Comme il l’illustre dans son livre cité plus haut, Friedman attache une forte importance aux sciences exactes dans son travail dans la recherche de diversité. D’autres notions comme l’économie d’efforts, la mobilité et l’adaptabilité jouent un rôle principal dans son étude. Pour répondre à ces concepts, on voit apparaître dans les écris de Friedman une vision nouvelle du rôle de l’architecte. Il voit en ce dernier la nécessité de s’effacer d’avantage du processus de conception et de réalisation au profit de l’usager. Il deviendrait alors une sorte de conseiller ou pédagogue en établissant un répertoire des différentes solutions architecturales possibles via la mise au point du Mapping ou du Flatwriter , qui donnent plus de liberté à l’utilisateur. L’architecte servirait d’avantage à l’avertissement des points positifs et négatifs du choix des individus. Le sociologue va même plus loin en imaginant à terme un effacement complet de l’architecte grâce à l’éducation dès le plus jeune âge des futurs usagers. Si la proposition d’un nouveau rôle de l’architecte est intéressante et mérite une attention particulière, l’argument de l’éducation afin d’éradiquer les architectes me semble un peu légère et non réaliste. Si la sensibilisation à l’architecture mérite sûrement sa place au sein de l’enseignement, il Incrémentalisme en Architecture

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semble absurde d’en faire des spécialistes de la construction. Sinon, pourquoi ne pas faire pareil avec la médecine, la mécanique, la plomberie, la banque, etc ? D’un point de vue architectural et urbanistique, Y. Firedman remet en question toute une pratique et la forme de ces deux disciplines. Ce qui est à mon sens déjà d’un grand intérêt car chaque vision nouvelle permet toujours le progrès, ne serait-ce que par l’interrogation, positive ou négative. Si son travail se veut a priori incrémental bien à des égards, notamment sur la question de la diversité et sur une certaine flexibilité de l’architecture grâce à l’autoplanification entre autres, d’autres points semblent l’en éloigner fortement. En effet, dès le début, l’architecte sociologue propose une tabula rasa à l’image de ses confrères modernes, ce qui contredit déjà fortement l’attitude incrémentale qui s’inscrit dans une continuité du passé en travaillant par couches successives, les couches antérieures étant sa propre base de donnée. Ici, elles sont rayées du disque dur, pour employer un vocabulaire informatique approprié. Ensuite, sa vision très utopique, particulièrement dans la ville spatiale qui “enjambe” la ville, vient contredire la nature très réaliste de notre sujet d’étude qui s’attache à l’existant et teste les décisions petit à petit pour éventuellement apporter des modifications. Finalement, le raisonnement de Friedman semble presque synoptique, sur deux points principalement. Le premier est le fait qu’à aucun moment – dans l’illustration de son propos – il ne semble envisager une réversibilité de la structure générale, ne remettant donc pas en doute sa démarche. Le deuxième concerne une démarche très méthodique, « J’ai essayé d’élaborer une méthode qui puisse transformer l’urbanisme

et “l’architecture” en une véritable science » 13. Il prévoit en quelque sorte tout, de A à Z jusqu’à imaginer toutes les combinaisons possibles.

Le principale reproche qu’on pourra faire à sa démarche, du point de vue de notre étude, est de ne pas faire les aller-retour successifs proposés par la démarche incrémentale dans le but de tester les prises de décisions, restant trop théorique. Christopher Alexander L’approche de l’architecte anthropologue Christopher Alexander est semblable à celle de Yona Friedman. Son travail s’inscrit lui aussi dans la deuxième moitié du XXème siècle. En dehors de leur époque et leur profession, les deux hommes ont d’ailleurs quelques points en commun quand à leurs postures architecturales. La formation scientifique d’Alexander (chimie et mathématiques à l’université de Cambridge) l’induit dans un premier temps à aborder l’architecture avec une méthodologie très cartésienne. Lui aussi cherche à repenser les processus de conception, le rôle de l’architecte et s’oppose aux modernes. Les recherches qu’il entreprend le mènent à qualifier l’architecture Moderne de “neutralisée” et “stérile”. C’est alors dans une quête des fondements de la forme Notes on the synthesis of form in architecture qu’il poursuit ses recherches méthodologiques. Ses travaux l’amèneront lui aussi à la participation et à la recherche de réponses architecturales. Pour cela il mettra au point avec une équipe une sorte de dictionnaire de l’architecture et l’élaboration d’un langage. Il se démarque 13 p.52

58

Incrémentalisme en Architecture

Friedman, Yona. Pour une architecture scientifique. Paris, Belfond, 1971,

Incrémentalisme en Architecture

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néanmoins sur certains points qui rendent son travail particulièrement intéressant. Alors que Friedman ne prêtait aucune attention à la forme, C.Alexander, lui, cherche des solutions dans la forme. Pour lui, le problème de la conception “design” est de trouver une bonne adéquation entre la forme et le contexte ; la forme est alors la solution au problème. Le contexte définit ici le problème contrairement à Friedman qui en fait abstraction. L’évolution de son travail mérite aussi notre attention. En effet, il a su de manière incrémentale revenir sur sa pensée pour la remettre en question, la modifier pour la faire évoluer grâce à l’expérience et via de nouvelles données surgissantes. Alexander entame effectivement sa démarche de manière scientifique et rationnelle excluant la conception par intuition et la “frénésie d’individualité artistique” face à “l’accroissement des problèmes en quantité, complexité, difficulté, changeant plus vite que par le passé”. L’approche méthodique est alors pour lui une manière de résoudre ces problèmes. Il procède alors de manière cartésienne par problème-solution. «Quelle doit être la fonction d’un bâtiment et quelle doit être l’apparence de celui-ci pour la remplir.» 14 Toujours animé à résoudre les problèmes par la forme, il est amené à l’idée de réduire le problème par subdivision en sous-systèmes indépendants pour écarter les facteurs d’inadaptation. L’action sur un de ces facteurs a donc une répercussion moins grande sur l’ensemble du système : «chaque sous-problème aura son intégrité, et sera indépendant des autres sous-problèmes, de sorte qu’il pourra être résolu sé-

Fig. 11 : Arbre illustrant la méthode de subdivision par sous-système élaboré par Christopher Alexander dans la synthèse de la forme

Fig. 12 : Exemple d’abre pour la conception d’un village d’après les modèles du pattern

Language

14 Arnold, Madelaine. Les modèles chez Alexander : approche critique du Pattern Language. Paris, CERA, 1977, p.88-89 60

Incrémentalisme et Architecture


parément.» 15 Il élabore alors des arbres pour hiérarchiser les sous-ensembles. La réalisation du programme se fait par une remontée de la base au sommet de l’arbre “par composition et fusion successive”, le sommet étant « Le diagramme de la forme désirée [...] qui saisit les implications complètes du problème entier. » 16 Il s’agit de la phase synthétique des recherches d’Alexander et de son équipe d’où le nom de l’œuvre : La synthèse de la forme .

Son travail, bien que faisant appel à une démarche rationnelle n’en n’est pas moins incrémental. En effet, comme nous l’avons vu, il procède par étapes successives en vérifiant au fur et à mesure ce qu’il avance. Nous remarquerons par ailleurs le souhait de l’architecte de se tourner vers la participation pour trouver des solutions architecturales répondant à des critères de complexité et de diversité dans la recherche d’une architecture ancrée et spécifique. Oskar Hansen, La Forme Ouverte Architecte polonais de la deuxième moitié du XX ème siècle, Oskar Hansen s’oppose aux idées des modernes personnellement et en tant que membre de la TEAM X. Pour lui l’architecture doit être participative sans processus hiérarchisé. Il était convaincu qu’il n’existait pas de maison type, que chaque projet devait être adapté aux besoins d’un homme réel, faisant tel métier, se passionnant pour telle chose 17. 15

ALEXANDER, Christopher. Op. cit. p.57.

16

Ibidem.

17 SPRINGER Filip. Zaczyn Karakter. Cracovie, 2013, journaliste, reporter et photographe, est considéré comme l’un des reporters polonais les plus intéressants. Il a fait des études d’anthropologie et d’ethnologie et travaille comme reporter depuis 2006. Ferment est son troisième livre. 62

Incrémentalisme en Architecture

Contrairement aux deux architectes précédemment, Hansen a une approche antirationnelle de l’architecture ; pour lui, elle ne doit pas être figée une fois la construction aboutie 18. Si son travail n’a pas connu un grand succès médiatique, masqué par celui des modernes et son retour en Pologne durant la guerre froide, la façon qu’il a de concevoir l’architecture comme un processus inachevé mérite d’être diffusée plus largement à l’image de la récente rétrospective qui lui a été consacrée à Barcelone 19. L’architecte humaniste qualifie l’architecture des modernes comme une “forme fermée” 20 et non appropriée à la société « Elle ne s’adapte pas aux changements apportés par la vie, elle désactualise souvent avant d’être réalisée. » Son postulat de départ est alors clair, il critique la recherche d’un logement minimum pour sortir de l’impasse causée par le problème du nombre. Il va même plus loin en disant à l’époque que «la nouvelle capitale du Brésil, Brasilia, deviendra me semble-t-il, un monument “antique” avant d’être construite, parce que la forme fermée est à la base de sa construction» 21. En choisissant de rentrer en Pologne – après son séjour en Europe prometteur – il ne pourra mettre en pratique ses concepts faute d’un climat politique favorable. Richard Rogers tente, en vain, de le convaincre après sa participation à l’école d’été des CIAM à Londres où il gagnera le concours organisé « pour avoir réussi à doubler la densité de 18 Hansen, Oskar. “La forme ouverte dans l’architecture l’art du grand nombre”. Le Carré Bleu. [en ligne]. (1961) URL < http://www.lecarrebleu.eu/PDF_INTERA%20COLLEZIONE%20LCB/FRAPN02_CARR_1961_001.pdf> (consulté le 25.10.2017) 19 MACBA. “Oskar Hansen, Open Form”. [en ligne]. URL < http://www. macba.cat/en/exhibition-oskar-hansen> (consulté le 06.11.2017) 20

Hansen, Oskar. Op. cit.

21

Ibidem. Incrémentalisme en Architecture

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la population de la cité tout en conservant à cette dernière “de grandes qualités de services de proximité”. » (cf extrait du livre Ferment situé en annexe) Restant donc sur le papier nous n’avons aucun moyen de vérifier la phase conceptuelle d’Hansen via la pratique architecturale. Son travail ne reste pas moins intéressant quant à la place, nouvelle, donnée à l’usager résolvant le problème du nombre tout en lui donnant une place dans la société. «la richesse de la forme ouverte dans l’architecture et son évolution consistera en une polémique des formes composantes diverses, issues des éléments individualisés dans lesquels le contenu joue un rôle primordial, sert chaque habitant individuellement et n’est pas fini à l’avance.» 22

Lucien Kroll L’architecte belge est peut-être celui qui met le plus au cœur de son travail la pratique incrémentale. En effet, il la revendique dans quasiment tous ses écrits. C’est d’ailleurs lui qui pioche le terme dans les sciences économiques pour en parler en architecture. Il nous semble donc intéressant d’étudier son travail pour nous aider à définir une telle attitude en architecture. Plus qu’un théoricien, Lucien Kroll s’illustre surtout par sa pratique, ce qui lui confère un certain crédit quant à ce qu’il avance. Depuis ses débuts en architecture 23, il ne conçoit pas faire un projet sans les usagers. C’est de cette manière que l’architecte Belge peut critiquer l’architecture rigide, industrialisée et répétitive, faisant de l’homme une machine identique à son voisin. L. Kroll va donc très rapi-

64

dement chercher dans ses projets à illustrer le contraire, par une architecture la plus hétérogène possible. La recherche de désordre et de diversité est aussi la manière de créer des environnements complexes à l’image des plantes. D’après Edith Hallauer “la participation chez Simone et Lucien n’est qu’un outil, au service d’autre chose : l’expression de la complexité humaine, qui est leur vrai sujet.” 24 Quoi qu’on en dise, il s’inscrit dans un contexte bien précis, celui de la vie privée et en groupe des individus qu’il rencontre. Les projets les plus connus sont ceux réalisés, tels que la maison médicale dite mémé, à l’université de Louvain en Belgique qu’il a conçue à l’aide des étudiants ; ou encore à Dordrecht en Hollande où il est appelé par un promoteur, en 1998, à réfléchir à l’amélioration d’une place dans un quartier social paupérisé dans une “monoculture d’habitat social”. Ces travaux font bien référence à une attitude incrémentale au sens où il agit à partir d’une base de données existante (les usagers, le site, le contexte, etc.) pour concevoir le projet. De plus ces derniers sont toujours pensés dans un objectif évolutif. Néanmoins, il est difficile de constater l’efficacité de ces systèmes puisque aucun projet, à notre connaissance, n’a été mis à jour ou modifié.

D’autre part il est intéressant de constater chez Kroll l’usage fondamental de la maquette pour pouvoir travailler avec les gens sur le projet. À l’image des autres architectes étudiés plus haut, nous pouvons remarquer chez lui aussi un désir de faire évoluer les outils de conception commune pour favoriser une pratique incrémentale ( point sur lequel nous aurons l’occasion de revenir plus loin dans cette étude).

22

Ibidem.

24

23

Projet des Ateliers de Maredsous - Abbaye de Maredsous, Belgique, 1957

Arles, Actes SUD, “L’impensé”, 2013, p.6

Incrémentalisme en Architecture

Bouchain, Patrick. Simone et Lucien Kroll. Une architecture habitée.

Incrémentalisme en Architecture

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Fig. 13 : Maison médicale, Université Woluwe, Bruxelles, Belgique © Quentin Bonnet

Enfin, les projets de l’architecture faite de “collages” renvoient à cette notion d’ajouts successifs. Mais on peut aussi se poser la question de la justification d’une architecture hétéroclite dont l’organisation des façades résulte parfois d’avantage d’un hasard souhaité ou d’une volonté de défier le rationnel plutôt que le résultat de la différence de mode de vie des usagers. En effet, dans l’interview disponible en annexe, Lucien Kroll nous explique comment il cherche en permanence à matérialiser des différences, par des décalages de poteaux ou encore la distribution au hasard des styles de fenêtres. Ceci pose la question entre le résultat d’une architecture incrémentale et celui d’une esthétique architecturale. Sans doute qu’il existe un peu des deux dans le travail de Lucien Kroll.

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Incrémentalisme en Architecture

Une pensée commune, de petite à grande échelle Tous les architectes pratiquant une démarche incrémentale recherchent la diversité, la complexité par la somme de petites actions dont le résultat sera éloigné ou non du Statu quo suivi. Autrement dit, le travail de chacun suit des allers-retours permanents entre les différentes échelles. Chaque intervention doit maîtriser les conséquences sur les échelles inférieures, ou limiter les conséquences inconnues, et réciproquement. Ces vérifications permanentes permettent de vérifier et corriger les actions quitte à ce que la fin prenne une toute autre forme. Les actions sont à portée de main, palpables, on peut en maîtriser l’ensemble car elles sont rendues individuellement plus appréhendables. Chez Lucien Kroll, c’est l’homme en tant qu’individu, et tout ce qui le caractérise qui est l’échelle de départ de son travail. Le groupe d’individus n’est que le résultat à échelle supérieure de la somme de ces derniers, tous différents, le tout s’organisant de manière complexe et écologique, générateur de diversité. Pour répondre à l’alternance des échelles, les architectes proposent des outils tels que le pattern Language chez C. Alexander, le Flatwriter pour Friedman ou encore la maquette chez Kroll. Planification Sont remis en question ici la séparation entre architecte, urbaniste, paysagiste ... et par conséquent, la planification des villes et quartiers dont le résultat est souvent déjà figé dès le départ. En d’autres termes la planification à grande échelle décide du comportement des gens, leur déplacements, leurs activités et leurs modes de vie. Pour illustrer l’importance d’avoir une action globale, reprenons la comparaison de la planification du voyage. Cela reviendrait à se donner l’objectif suivant : « Je souhaite voyager en respecIncrémentalisme en Architecture

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tant l’environnement, et choisis de ne voyager qu’à pied ou à vélo ». Si mon objectif est de rejoindre Porto au Portugal depuis Bordeaux (France) en une semaine, les embuches rencontrées sur le chemin (crevaison, pluie, accident...) risquent de compromettre mon objectif de départ. En revanche si mon objectif est de faire le plus de kilomètres possible en une semaine le contrat principal a plus de chance d’être atteint.

Conception Incrémentale Structures horizontales Les structures horizontales proposées initialement en science politique et économie comme vu dans le chapitre précédant proposent de revoir les façons de prendre les décisions. Ceci implique de redéfinir le rôle de chacun et les manières de se mettre d’accord, de choisir et décider en groupe. «Tout système qui ne confie pas le droit de décision à ceux qui doivent subir les risques consécutifs à une décision mal prise est un système immoral. Or, c’est exactement ce processus qui est suivi actuellement par les architectes et les urbanistes : ils prennent les décisions, et les utilisateurs prennent les risques» 1. Si la nécessité et la pertinence des structures horizontales sont remarquables, la suppression des rôles notamment celui de l’architecte, tel que le proposait Y.Friedman ne semble pas pour autant une issue. En effet, à mon sens, certaines décisions, négociations, actions... nécessitent d’être prises en effectifs réduits pour pouvoir faire avancer le processus et le concrétiser. L’importance des réunions et autres formes de rassemblements a priori constituent des étapes clés afin de débattre et de se mettre d’accord

1 Friedman, Yona. Pour un architecture Scientifique. Paris, Pierre Belfond, 1971, p.182 68

Incrémentalisme en Architecture

sur les enjeux mutuels pour des prises de décisions bénéfiques à tous. Les structures horizontales proposent alors d’imaginer de nouvelles formes de rassemblements ou plus généralement de nouvelles formes d’étapes préliminaires permettant la prise de décisions en commun et de laisser à chacun la possibilité de s’exprimer et éventuellement être acteur plus ou moins central du processus. Diversité Chaque être humain est différent, chaque cas est particulier, spécifique et doit donc recourir le plus possible à une réponse particulière, différente de l’autre, répondant à des besoins spécifiques comme le cordonnier écoute chaque personne, mesure chaque pied et fabrique ainsi chaque paire de chaussures différente de l’autre. À l’inverse de l’industrialisation, de la série, diversifier c’est humaniser, complexifier, personnifier.

« L’homogénéité est l’exact inverse de l’habitabilité... Une mai-

son, d’accord, deux maisons non : elles seront habitées par deux familles différentes. Il faut les respecter et différencier leur habitat. » 2

Kroll ne voit pas d’un bon œil l’industrie comme machine répétitive. Cependant, elle n’a pas à être l’exclue de la conception si elle est mise au service de la diversité et permet de laisser s’exprimer la complexité humaine, sociale et donc architecturale. Ceci peut naître du travail de l’architecte, de l’appropriation ou même des deux. L’intérêt est de pouvoir se différencier en tant qu’individu singulier. Par exemple, à Valparaiso au Chili, dans les favelas de Rio au Brésil ou encore à Rosario en Argentine chaque bâtiment est 2

Ibidem. Incrémentalisme en Architecture

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Le fonctionnement est le suivant : dans un premier temps sont définis des enclos (axiome 1) qui correspondent à des pièces d’un bâtiment ou des espaces extérieurs qui sont reliés par des chemins . Le mapping lui permet de relier ces points ; ces triangulations permettent notamment la formation de plans. Par exemple : « pour trois pièces reliées et spécialisées d’une certaine façon, il y a onze assemblages possibles quant à leur disposition, dix-huit quant à la forme des pièces 368 positions de deux équipements (cuisine et salle de bain), et chaque appartement peut avoir 64 orientations différentes. Le menu construit à partir de ce seul étiquetage comporte donc plus de 24 millions de compositions. » 5

Participation

Fig. 14 : Photo de Valparaiso, Chili © Quentin Bonnet

différent de son voisin par son style, sa couleur, sa hauteur, ses matériaux ou de ses balcons. Pour concevoir une architecture hétérogène, Yona Friedman lui, utilise “le mapping”. Il s’agit d’une méthode rationnelle a priori, dans l’intérêt de chaque individu a posteriori . Dans une recherche unique de diversité, aucun intérêt pour la forme ni la construction n’est abordé par ce dispositif qui se base uniquement sur l’alliance de mathématiques et autres sciences. Ledit dispositif s’appuie notamment sur la théorie des graphes 3 ainsi que la cybernétique 4 dans la circulation des informations et dans la prise de décisions. Il se base enfin sur des calculs tels que les efforts produits par les utilisateurs dans la recherche d’un effort minimum.

3 Discipline mathématique et informatique qui étudie les graphes, lesquels sont des modèles abstraits de dessins de réseaux reliant des objets 4 Science de l’action orientée vers un but, fondée sur l’étude des processus de commande et de communication chez les êtres vivants, dans les machines et les systèmes sociologiques et économiques. Définition du dictionnaire Larrousse. [en ligne]. URL <www.larrousse.fr> (consulté le 06.10.2017) 70

Incrémentalisme en Architecture

«Ce n’est pas le laisser-faire, le n’importe quoi. C’est pousser

plus loin un projet» vers une «complexité qui provient d’une façon de voir les habitants non comme des marchandises, mais comme un réseau infiniment précieux de relations, d’actions, de comportements, d’empathies qui forment lentement un tissu urbain» 6

À la suite d’études concrètes et n’aboutissant pas sur des résultats satisfaisants de son point de vue, Christopher Alexander remet en question sa démarche rationnelle et ajoute la participation des futurs usagers dans la conception. Il réalise en effet la pauvreté et le caractère stérile d’approches qui sont difficilement génératrices d’architecture en restant souvent purement intellectuel et dont la méthode n’est plus un outil mais une fin.

5

FRIEDMAN, Yona. Op. cit., p96

Kroll, Lucien, interviewé, FÈVRE, Anne-Marie, interviewer. Les Kroll, Une Utopie Habitée. Libération [en ligne]. 11 octobre 2013, URL <http://next.

6

liberation.fr/design/2013/10/11/les-kroll-une-utopie-habitee_938902> (consulté le 30.11.2017)

Incrémentalisme en Architecture

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C’est à partir de ses travaux sur San Francisco et Londres, qu’Alexander réalise l’écart entre la production du bâtiment et la pratique d’usage. D’où l’intérêt de mettre en place un code “langage” commun et des schémas spatiaux, abstraits, permettant de répondre à un problème particulier. C’est de cette remise en question par l’expérience qu’il élabore avec son équipe le Pattern Language 7 (Langage des modèles). Il est composé d’entités appelées patterns ou modèles en français. Le langage est composé de 278 modèles (nombre ni restrictif, ni exclusif, mais qui correspond à une étape de son évolution). Chaque modèle décrit abstraitement une idée, il définit un champ d’interrogations qui doivent être présentes dans une ville ou un bâtiment. Il permet de répondre à une question qui se pose durant une étude ; le langage a en même temps un rôle dynamique en ce sens qu’il permet de susciter cette dernière. Par ailleurs, chaque modèle permet de s’adapter de manière à ne jamais être utilisé deux fois de la même façon. Il peut servir pour travailler avec ses voisins, construire sa propre maison, un atelier, un bâtiment publique ou encore des schémas urbains. Voici quelques exemples : places ensoleillées (161), cachettes pour enfants (203), construction de sa propre maison (79) ; aide à la construction, voûtes (219) ; espaces public : espaces communs (67) , distribution des villes (2)

frastructure etc. L’outil manipule un grand nombre de données sans remettre en doute d’éventuelles modifications dues à d’éventuelles erreurs, la démarche de prise de décision dans le processus de projet se veut quelque peu synoptique. Il est intéressant de constater que chez les deux architectes, l’un en vient à la participation par la remise en question de l’approche théorique, tandis que l’autre s’inscrit dans la continuité d’une recherche de diversité architecturale.

Pendant ce temps-là, Yona Friedman crée le Flatwriter : sorte de grammaire destinée aux usagers. Il s’inspire du modèle de la machine à écrire ou de l’ordinateur. Le flatwriter permet, en plus des plans, de donner les coûts financiers, coûts en efforts, le positionnement dans les vides de l’in-

Hansen, lui, par le concept de la forme ouverte fait intervenir la participation pour répondre au problème du nombre. Pour cela il souhaite s’appuyer sur trois axes importants, et déterminants dans sa démarche. Le premier est d’utiliser l’énergie d’initiative de l’habitant constituant un élément constructif et organique indispensable. Dans un deuxième temps, il faut aider l’individu à se retrouver dans la collectivité, à devenir indispensable

7 Alexander, Christopher et al. A Pattern Language. Towns Buildings Construction. New York, University Press, 1977 72

Incrémentalisme en Architecture

Fig. 15 : Yona Friedman, croquis du livre Manuels volume 1., pour l’aide à l’autoplanification

Incrémentalisme en Architecture

73


dans la formation de son milieu. Ce qui favorise notamment l’appropriation du milieu par ces derniers dans un objectif évolutif. Il sera donc question de réaliser des constructions flexibles. À partir de 1973, il propose les “manuals for the self-planner”, une série de manuels visant à aider les usager à l’auto-planification Oskar Hansen propose de mêler des éléments objectifs – liés aux enjeux sociaux – en réduisant les échelles de projets, à des éléments subjectifs « ceux que nous pouvons et voulons résoudre de nous-même » à l’aide de la participation. Il est envisagé que l’habitant choisisse l’endroit où il souhaite vivre via une enquête, point quelque peu fragile. L’objectif est de donner le plus de liberté possible à l’habitant, celui-ci choisira le système d’exécution. C’est à ce moment-là que peut intervenir l’architecte ou autre spécialiste désigné par l’habitant. Les travaux seront éventuellement réalisables par l’habitant lui même.

«Cette étape, tant en ce qui concerne l’organisation de la

construction que l’installation et l’élargissement des bases, doit être réalisé progressivement. Les problèmes doivent naître et se superposer progressivement. Les solutions trouvées seront alors organiques.» 8

Hansen distingue au même moment une délimitation des compétences : d’un côté l’étape des gros travaux, ou phase “industrielle lourde”, et de l’autre celle des finitions ou phase “industrielle légère et artisanale”. La première offrira une plus grande perfection par la spécialisation des entreprises permettant ainsi une meilleure qualité des bâtiments et un rendement meilleur. Les travaux de finitions quant à eux 8 Hansen, Oskar. “La forme ouverte dans l’architecture l’art du grand nombre”. Le Carré Bleu. [en ligne]. (1961) URL < http://www.lecarrebleu.eu/PDF_INTERA%20COLLEZIONE%20LCB/FRAPN02_CARR_1961_001.pdf> (consulté le 25.10.2017) 74

Incrémentalisme en Architecture

permettront d’utiliser au maximum les matériaux locaux et relever ainsi le niveau général du logement. Enfin une troisième phase est proposée visant à donner un nouvel essor à la culture et à l’art. Le rôle de l’architecte change alors, passant de “personnel et conceptuel exclusivement” à “conceptuel et coordinateur” 9 Une architecture “banale” L’architecture incrémentale propose de revoir le style architectural. En favorisant la participation, la multiplication d’actions de petites échelles, elle génère un conglomérat d’architectures. Ce conglomérat produit de lui même un style éclectique ; un collage révélateur de la différence de chaque individu qui extériorise la complexité de nos sociétés. Ce, contrairement aux boîtes à chaussures uniformes ou aux bâtiments autistes qui jamais ne pourront évoluer tant ils sont repliés sur eux-mêmes. Plusieurs architectes incrémentaux parlent d’une architecture “banale”. La maison en chantier de l’atelier Al Borde est une attitude face au débat esthétique. “Beauté” en espagnol est un mot qui signifie : «propriété qu’ont les choses de se faire aimer». Oscar Wilde et d’autres disent d’ailleurs que la beauté est dans l’oeil de celui qui regarde.

« faut-il faire beaucoup d’efforts pour aimer quelque chose

qu’on a construit de ses propres mains et avec celles de ses amis ? Faut-il faire beaucoup d’efforts pour aimer quelque chose qu’on a réussi à faire et dont on ne se pensait même pas capable ? Même si le résultat n’est pas peint en blanc, et n’a pas un seul angle droit, comment ne pourrait-il pas être beau ? » 10

9

Ibidem.

10

Al Borde, La Ville rebelle Démocratiser le projet urbain, Gallimard, 2015 Incrémentalisme en Architecture

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Le but n’est pas forcément de réinventer l’architecture par des formes nouvelles et expérimentales, mais agir par une architecture aux résultats connus et opérants.

Fig. 17 : Réhabilitation de ZUP, © Lucien Kroll

Fig. 16 : Monastere dominicain Froidmont, © Lucien Kroll

Incrémentalisme en Architecture

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Mettre à jour les versions obsolètes Pas de Tabula Rasa L’approche incrémentale part d’une base de données complétée au fur et à mesure pour être améliorée et la rendre actuelle ; le contexte joue alors un rôle majeur. l’empilement de ces mises à jour est générateur de complexité. Bien sûr que l’architecture peut être complexe dès le départ, mais elle résout les problèmes résolvables et laisse au autres l’opportunité d’être résolues plus tard. C’est pourquoi, il est essentiel de ne pas repartir de zéro. En revanche, déterminer les erreurs apparues, liées à un changement contextuel historique, économique, politique, environnemental... est fondamental afin d’y répondre par la mise à jour de l’architecture.

« Aujourd’hui, le rejet du mouvement moderne risque de repro-

duire la même erreur : en détruisant les logements sociaux et les lieux de l’industrie, on va peut-être détruire quelque chose qui n’a pas été parfait, mais qui a été l’expression d’une demande objective : être logé et travailler. Il suffit peut-être de faire rentrer ces ZUP (zones d’urbanisme prioritaire) et ces ZI (zones industrielles) dans le droit commun de la ville et de ne plus les traiter comme des zones, mais comme de la ville ». 1

Nombreux sont les exemples d’architectes, paysagistes et habitants qui proposent des manières différentes de réparer, mettre à jour l’architecture et, a fortiori – dans une vision globale des échelles d’interventions, telle que le propose l’incrémentalisme – l’urbanisme. Dans un premier temps, il est important d’utiliser les bonnes méthodes afin d’analyser les problèmes et les comprendre. Notre but ne sera pas ici de

donner une méthode juste et vraie, mais plutôt d’en analyser certaines via des cas concrets et autres modèles existants. De même, nous présenterons des approches qui nous semblent intéressantes à partir desquelles sont formulées des propositions et interventions qui méritent une attention particulière selon nous. Réparer et mettre à jour Aujourd’hui, il devient de plus en plus rare de faire réparer son matériel, ses objets personnels, ses outils, etc. C’est une attitude perdue par la société de consommation qui nous permet d’avoir des objets complètement neufs pour le même prix ou moins chers encore. Combien de cordonniers ont mis la clé sous la porte pour cette raison ou se sont mis à en fabriquer, des clés, pour subsister ? Mais quel est l’impact de se consumérisme sur notre environnement ? A-ton déjà mesuré l’impact écologique entre la réparation d’un téléphone nécessitant le remplacement de quelques pièces et celui de l’achat d’un téléphone tout neuf. Carole Charbuillet, ingénieure de recherche à l’institut des Arts et Métiers de Chambéry, et spécialiste des cycles de vie des nouvelles technologies nous explique que la fabrication d’un téléphone portable constitue l’une des deux phases les plus polluantes dans la vie de ces technologies ; l’autre étant l’usage.

«Pour la première étape (la fabrication), l’utilisation de métaux

rares appauvrit des réserves non renouvelables déjà très limitées. Elle n’est pas en soi « polluante » mais c’est leur extraction minière, souvent dans des pays africains, qui l’est : l’eau et les sols sont notamment contaminés par les métaux lourds utilisés. Enfin, la fabrication nécessite de l’énergie, comme dans toute industrie. [...] Les nouveaux smartphones sont en réalité moins gourmands à usage identique. Mais leur fabrication,

1

Bouchain, Patrick. Construire autrement comment faire ? Arles, Actes

SUD, “L’impensé”, 2006, p.43

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Incrémentalisme en Architecture

elle, a demandé bien plus d’énergie. Par exemple, les bilans énergétiques fournis par Apple indiquent que l’iPhone 6 émet l’équivalent de 95 kg de Incrémentalisme en Architecture

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gaz à effet de serre (11 % lors de l’utilisation, 85 % lors de la production, le reste en transport et recyclage) tandis qu’un iPhone 5 émet l’équiva-

à un autre, et chaque pied nécessite un traitement particulier adapté aux besoins d’un individu.

lent de 75 kg (18 % lors de l’utilisation, 76 % lors de la production, le reste en transport et recyclage).» 2

Ainsi, l’architecture incrémentale, en proposant de mettre à jour, lorsque c’est pertinent, plutôt que de démolir pour reconstruire, suggère non seulement un choix architectural, mais surtout environnemental. Pourquoi produire plus que le nécessaire lorsque cela impose un impact écologique négatif ? Revenons vers le cordonnier : voilà un métier dont la vision est intéressante. Si le bottier est à l’origine celui qui crée et fabrique nos chaussures, le cordonnier se dédie à les réparer. Qu’elle soit industrielles ou artisanales, son rôle est de trouver une solution qui permet à son utilisateur de se sentir à l’aise dans ses chaussures sans pour autant en changer parce qu’il les aime ou qu’il y est attaché par exemple. Il peut encore modifier les chaussures à la demande du client pour une gène occasionnée, il cherchera donc à comprendre le problème auprès du client afin de trouver ensemble les solutions esthétiques et pratiques pour y remédier. Mais le cordonnier doit aussi pouvoir analyser et dire si la réparation vaut le coût, s’il est honnête... Cet exemple est intéressant sur deux points principaux. Le premier, c’est la posture du client qui a trouvé chaussure à son pied et qui ne veut pas en changer pour raison de confort, de goût ou d’éthique ; le deuxième, c’est celui du cordonnier qui travaille au cas par cas, aucun pied n’est égal 2 CHARBUILLET, Carole, interviewée par Dufour Audrey. “Quel est l’impact environnemental d’un téléphone portable ?”. La Croix. [en Ligne]. 06.02.17. < https://www.la-croix.com/Sciences/Environnement/Quel-limpact-environnementaltelephone-portable-2017-02-06-1200822713> (consulté le 15.11.2017) 80

Incrémentalisme en Architecture

L’architecture incrémentale s’inscrit dans cette philosophie. Comme nous l’avons vue plus haut, la réparation peut être une décision issue d’une posture éthique vis-à-vis de l’environnement. Le paragraphe précédent suggère un autre intérêt pour la réparation : favoriser un travail humaniste recherché dans la démarche étudiée. En effet, l’évolution des usages dans un bâtiment peuvent impliquer des obsolescences et des incommodités pour ceux qui le pratiquent. L’architecte, à l’image du cordonnier, par l’écoute et l’échange pourra entreprendre un travail spécifique avec tel ou tel individu pour réparer ou mettre à jour l’édifice pour qu’il puisse de nouveau s’y sentir à l’aise. Bout à bout, les interventions créent un ensemble complexe et divers représentatif des besoins particuliers de chaque individu. Encore faut-il apprendre à écouter... Participation, apprendre à écouter Quoi de mieux que de demander directement à l’intéressé ce qui ne va pas dans son logement, mais aussi ce qui va, ce qu’il manque... La subjectivité, c’est aussi une manière de répondre à la diversité, de faire quelque chose de différent du voisin, d’apporter une modification à une base commune qui change la vie d’une personne ou d’une famille. Il est souvent mal vu d’utiliser les subjectivités pour apporter des conclusions. Toutes les analyses, les rapports et les études sont basés sur des éléments objectifs, ces mêmes résultats sont ceux qui sont utilisés pour fabriquer des logements collectifs. L’objectivité, c’est le Modulor de Le Corbusier, la représentation de l’unicité, du préfabriqué en série. Lorsque je demande à Lucien Kroll comment il procède pour obtenir l’avis des habitants et leurs critiques, il me répond Incrémentalisme en Architecture

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qu’il commence par laisser des papiers dans les boîtes aux lettres en donnant rendez-vous aux habitants “tel jour à telle heure”, les gens viennent et là, il faut se taire et écouter.

Je me rappelle que quelqu’un parlait de sa salle de bain,

je ne sais plus pour quoi dire, et que la fenêtre était là. L’autre a dit « une fenêtre ? »… — Oui la fenêtre de la salle de bain. On avait oublié la sienne, il vivait là-dedans depuis sept années et n’avait pas de fenêtre. Donc il se découvre des bizarreries, et ils expliquent les choses [...] ils ont expliqué entre eux comment ils vivaient ce qu’y avait de difficile, etc. Et ensemble gentiment – ce n’était pas qu’ils se plaignaient de ce qu’ils avaient – ils critiquaient, ils expliquaient que ça pourrait être autrement. C’est un enseignement tout à fait mêlé, sans organisations et qui donne un climat beaucoup plus que des informations. On est un peu tranquillisés c’est ça, ce n’est pas eux qui dessinent les plans. Puis y en a un il s’est levé, il a été dormir parce qu’il était fatigué, puis il est revenu une heure après en disant «je ne peux pas dormir, j’ai oublié de parler des couleurs». Donc, ça marche !

3

est d’offrir une structure à ses plantes qui répond aux observations préalables liées à un comportement ou un désir, comme un appel. Dans l’architecture incrémentale, l’architecte doit observer attentivement le comportement des habitants afin de comprendre leurs actions d’auto-construction, d’appropriation, d’ajout, de destruction... d’adaptation. Puis, à partir de ces remarques, il peut, à l’aide de ses connaissances techniques et qualités qui lui sont propres proposer des solutions évolutives. Selon moi, l’incrémentalisme prend en compte le temps d’observation comme part entière d’un travail efficace. Il permet de comprendre quand il devient pertinent d’entrer en action ou non ; ne pas agir fait partie de la démarche. Jacques Rojot, Professeur en sciences de gestion à l’université Paris-II et auteur de Théorie des organisations 4, pense aussi que ne rien faire fait partie des décisions possibles. Il n’est pas rare qu’un lieu ait du succès, ce dernier entraîne

Apprendre à observer, ne pas agir Apporter des modifications, c’est donc savoir écouter les critiques positives et négatives des personnes concernées afin de mieux comprendre et réparer. Mais les autres disciplines apportent différentes façons de répondre aux besoins d’amélioration, de mises à jour ou d’évolution. En paysagisme et botanique, on s’arrête et on observe le comportement des plantes et de la nature afin de comprendre leurs évolutions, la manière dont elles réagissent aux éléments extérieurs ou comment elles colonisent l’espace, se complètent, s’entraident etc. Une des philosophies du paysagiste Fig 18 : Théorie de “support” développé par N. John Hbraken dans l’Open Building 3 Entretien personnel avec Lucien Kroll, à Bruxelles, 25 novembre 2017. La totalité en Annexe 82

Incrémentalisme en Architecture

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RAJOT, Jacques. Théorie des organisations, Eska, 2003, p.321 Incrémentalisme en Architecture

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souvent des évolutions qui génèrent quelque chose de plus “propre” plus “ordonné” ; souvent, ces nouveautés déçoivent car effacent l’identité du lieu. Le marché est un lieu vivant, où la diversité règne par les différentes odeurs de poulet, de fruits de mer, de fromages, fritures, et autres parfums. Les couleurs des stands sont éclectiques, tantôt pétantes et tantôt plus neutres, les cris des commerçants qui vendent leurs produits se mélangent aux odeurs... C’est pour tout cela que les gens aiment les marchés et autres actions spontanées de ce style. À Bordeaux, au marché Saint Michel, ils ont récemment décidé de sélectionner les stands selon des critères, tuant le désordre vivant de ces derniers. Devenu trop rigide,

épuré, il perd ce qui en faisait son charme, sa complexité. Accepter le désordre comme le laisse entendre le paysagiste Gilles Clément permet de voir se former des paysages diverses et complexes. Fragments, John Habraken La notion de fragment est avant tout une notion d’échelle, cependant elle convoque bien l’idée de morceau. Il s’agit d’un bout extrait d’un ensemble, on parle souvent d’un fragment d’os, un fragment de conversation etc 5. L’architecture incrémentale se constitue donc petit à petit à partir de fragments qui la complètent, elle est capable d’accepter et favoriser ces ajouts. Dans son ouvrage “Supports: an alternative to the mass housing”, l’architecte et théoricien John Nicolaas Habraken remet en question les méthodes de la production de masse des logements des années 60 qui s’érigent d’un seul coup par des procédés industriels répétitifs et uniformes. C’est sur ce modèle de l’habitat livré “non-fini” que l’atelier Kroll réalise en 1998 des logements à Dordrecht en Hollande à l’aide d’un financement appelé CASCO 6 Acupuncture L’objectif est de comprendre les maux, les analyser, les détecter puis les cibler pour les atténuer, les diminuer ou les sésoudre par des petites interventions ponctuelles. Tout semble conforme à l’approche incrémentale telle que nous la définissons depuis le début de cette étude. Cependant, la notion d’acupuncture en architecture propose une nuance in5   Dictionnaire Larousse. [en ligne]. <www.larousse.fr> 6   “Le CASCO distingue le clos et le couvert de la finition. L’espace fermé est nu et vendu séparément : l’acquéreur le finit lui-même avec ses amis, avec une

Fig 19: Schémas illustrant le discours de Habraken, une architecture évouluant par fragment, © Nicolaas J. Habraken 84

Incrémentalisme en Architecture

entreprise ou n’importe qui” – Bouchain, Patrick. Simone et Lucien Kroll. Une

architecture habitée.. Arles, Actes SUD, “L’impensé”, 2013, p.112 Incrémentalisme en Architecture

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téressante. Elle suggère d’intégrer la notion de relaxation et de bien-être par un traitement apaisé dans un contexte particulier, souvent en relation avec des sources naturelles tel que le vent, l’eau, la végétation, etc. Marco Casagrande, architecte finlandais, propose une “acupuncture urbaine” dans la fabrication des villes. Cette pratique, par définition souple et écologique, a pour but de soulager le stress et la tension dans l’environnement urbain. 7 C’est à l’université de Tamkang à Taiwan qu’il développe la théorie de la ville de troisième génération au cours de laquelle il définit la première génération comme la pensée et la matérialisation de l’habitat humain en lien direct avec la nature. Il se réfère là à la ville telle qu’elle était construite autrefois en Chine traditionnelle et presque partout dans le monde. La deuxième génération correspond à la ville industrielle pensée de manière séparée de la nature qui l’entoure et plus généralement de son contexte. Enfin, de ce raisonnement découle, selon lui, la ville de troisième génération, qui inclue l’histoire, ce qui s’est passé, notre héritage en quelque sorte et conçoit une ruine de la ville industrielle en laissant la nature reprendre ses droits. Ce qui s’ajoute est basé sur une pensée de la première génération.

« L’acupuncture urbaine vise à approcher cette nature et à com-

prendre les flux énergétiques du “qi” collectif caché derrière l’image de la ville pour réagir aux endroits qui en ont besoin. L’architecture réside dans la production des aiguilles d’acupuncture pour le “chi” urbain. Une mauvaise herbe qui pousse dans la plus petite fissure d’asphalte peut éventuellement changer la ville. L’acupuncture urbaine est la mauvaise herbe et le point d’acupuncture est la fissure. La théorie encourage la créativité et la liberté des différents acteurs. Chacun est capable de joindre le processus de création, est libre d’utiliser à la ville à toute finalité et de développer son environnement suivant son envie. Plus larFig. 20 7   Revedin, Jana et al. La Ville rebelle. Démocratiser le projet urbain. Paris, Gallimard, «alternatives», 2015, p. 46 Incrémentalisme en Architecture

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gement, un site d’acupuncture urbaine peut être perçu comme un point de communication entre l’extérieur de la ville comme un signe naturel dans une ville programmée pour l’englober. » 8

Le travail de Casagrande est intéressant pour la vision qu’il apporte quant au devenir de nos villes industrielles. En effet, il ne décide pas de raser ni d’ignorer lesdites villes, mais propose une mutation de ces dernières permise par la colonisation de la nature qui reprend ses droits. La question n’est pas tant d’accuser cet héritage industriel mais plutôt d’établir un constat et de se demander comment en tirer quelque chose de positif ? Cela évite d’une part la table rase, et, d’autre part, suggère d’agir et de faire évoluer les villes sur elles-mêmes. Enfin, la superposition des différentes générations, annoncées par l’architecte, favorisent la création de complexité et de diversité de manière saine grâce la vision acupuncturale dans ce cas-là. En revanche, nous pourrons lui reprocher de ne pas voir les résultats de cette théorie. Effectivement, seules quelques représentations théoriques de la Paracity existent. Cette dernière ressemble d’ailleurs à une mise à jour de ce que proposait Yona Friedman (vu plus haut). On peut parler de mise à jour puisque Casagrande propose une réponse en relation à l’existant, qui constitue même le point de départ de sa réponse. Friedman, lui, distinguait dans ses schémas la ville existante, en bas, et la nouvelle ville, en hauteur, enjambant, presque sans dialogue, le contexte existant. Wang Shu, architecte chinois originaire de Hangzou et prix Pritzker en 2012 propose lui aussi ce retour à une architecture plus douce en relation avec son environnement 8   CASAGRANDE, Marco. “Taipei organic acupuncture”. Epifano, Ruin Academy. [en ligne]. (2011), <http://www.epifanio.eu/nr14/eng/ruin_academy.html> (consulté le 13.11.2017) 88

Incrémentalisme en Architecture

malgré une Chine qui oublie ses traditions, n’hésitant pas à raser son patrimoine et sa culture au profit d’une architecture mondialisée. Pour sa ville natale, il a proposé le modèle de la ville paysage, il s’agit d’une harmonie entre le dessin de la ville et la silhouette du paysage naturel, son évolution et son expansion. Elle n’est pas basée sur une structure politique ou sociale liée à la hiérarchisation du pouvoir. Un projet de réaménagement lui a été proposé pour redonner vie à la plus vieille rue de Hangzhou (8 700 400 habitants dont 70% urbaine 9). Le projet initial devait se dérouler dans la rue sur un segment de 3km. Wang Shu a pensé juste que pour effectuer un travail efficace, il ne pouvait travailler, dans un premier temps, que sur un tiers de ce qui lui avait été demandé initialement, soit 1km. Cette réponse raisonnée, dont les habitants ont apprécié le résultat, suggère peut-être de revoir les protocoles de fabrications et de réalisations sur des temps plus longs ou sur des actions plus restreintes afin d’être traitées plus en finesse, avec une connaissance plus riche du contexte et des impacts sur les résidents, leurs modes de vie, leur pratique et de l’espace que l’intervention propose. Bidonvilles Une manière de comprendre l’incrémentalisme en architecture est d’observer l’évolution d’un bidonville. Cela fait appel et renvoie à des prises de décisions politiques complexes et difficilement abordables dans ce mémoire, c’est pourquoi nous nous intéresserons ici aux bidonvilles dans leur aspect formel, constitutifs et évolutifs. Ici, la principale préoccupation des premiers arrivants est de s’abriter et se réfugier en construisant un abri personnel. Ceci, à partir des moyens à disposition ainsi que 9   Population de la préfecture de Hangzhou. [en ligne]. < https:// fr.wikipedia.org/wiki/Hangzhou> (consulté le 03.12.2017) Incrémentalisme en Architecture

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Fig. 21: Site avant installation du campement, Workshop Bellastock, “Play Mobile” © Bellastock

Fig. 24: Espace de rencontre, Workshop Bellastock, “Play Mobile” © Bellastock

Fig. 22: Workshop Bellastock, “Play Mobile” © Bellastock

Fig. 25: Vue d’ensemble, Workshop Bellastock, “Play Mobile” © Bellastock

Fig. 23: Petite place crée par deux campements, Workshop Bellastock, “Play Mobile” © Bellastock

Fig. 26: Allée du Workshop Bellastock, “Play Mobile” © Bellastock


l’entraide, la solidarité et le partage. Puis, à mesure que des nouveaux habitants rejoignent le camp, que quelques aides extérieures apparaissent, que différents groupes sociaux s’installent, on voit apparaître en plus des baraquements, des lieux de réunions, des lieux de culte, des écoles, mais encore la formation de rues, de places, crées par le cheminement des gens ou par d’autres qui s’arrêtent pour parler, jouer, se réunir, etc. Bien que les bidonvilles restent des constructions précaires où les conditions de vie sont difficiles, il est intéressant d’en tirer des conclusions sur l’appropriation, les besoins primordiaux et élémentaires à la vie. On observe dans ces lieux-là l’expression de la couleur, de la diversité, l’expression de la spécificité de chacun sans être incompatible avec une convivialité et une entraide communautaire. C’est aussi l’aspect évolutif qui est intéressant et la formation spontanée de morceaux de ville, on voit comment les abris précaires, par l’ajout de morceaux, d’annexes, de niveaux, etc. deviennent des baraquements puis des taudis, jusqu’à même observer sensibilité et qualité architecturale. Effectivement, bon nombre d’exemples incrémentaux cités précédemment dans cette étude offrent un cadre complété par l’usager ; ici, ce sont les usagers qui définissent leur cadre, qui élaborent leur plan urbain à partir du terrain et de leurs pratiques desquels surgissent les formes urbaines complétées par ajouts successifs, par la consolidation de certains éléments. Dans les bidonvilles, les modifications et les interventions sont sans cesse soumises à l’usager et naissent même d’un besoin commun contrairement à la planification des villes qui est le résultat d’une poignée de personnes qui décident pour les habitants. Je ne suis pas sûr que la création de pelouses bien vertes qui donnent envie de s’étendre, se réunir, pique-niquer, mais où il est impossible de le faire au risque qu’elles se détériorent, ait du sens. Alors, sommesnous réduits à vivre dans des villes musées parfaites pour 92

Incrémentalisme en Architecture

le tourisme, mais où tout sonne à chaque franchissement de ligne ? L’observation de l’évolution des bidonvilles constitue pour nous, architectes ou futurs architectes, l’illustration d’un modèle de processus incrémental exemplaire. Chaque intervention apportée par les usagers mériterait seulement les connaissances techniques de professionnels tels que les architectes afin d’être consolidées, corrigées, améliorées ou interprétées tout en respectant l’identité d’un lieu formé par un ensemble d’individus, générateur de diversité et de complexité. J’ai pu moi-même expérimenter cela lors du workshop Bellastock “Playmobile” proposé en 2014 parrainé par Yona Friedman où chaque équipe constituée de cinq personnes représentait une activité, un lieu remarquable dans n’importe quelle ville à l’imagination de chacun (il y avait des coiffeurs, une mairie, un observatoire, un restaurant, une salle de jeu ...). Chaque groupe s’est placé sur le territoire de manière aléatoire formant des allées, des places, des devants, des derrières, des connexions, etc. Puis la pluie nous a contraint à trouver des solutions architecturales pour ne pas être mouillés et dormir au sec. Tous les groupes ont alors revu et adapté leurs installations pour les rendre étanches, profitant de l’occasion pour changer les orientations et parfois même construire avec le voisin. Puis, nous avons changé de site, devant s’adapter à un contexte différent, nous avons alors appris de nos erreurs que nous avons corrigées lors de l’installation du second campement. Malgré la contrainte des matériaux, les formes étaient diverses, basses, hautes, pointues, rondes, carrées, longues, parfois même peintes...

Incrémentalisme en Architecture

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Face à la domination de l’architecture moderne, nous avons vu combien les autres philosophies architecturales, et notamment la philosophie incrémentale ont eu du mal à s’imposer. En effet, si certains architectes se sont mobilisés pour faire exister ces pratiques qui nous sont aujourd’hui relativement connues de tous, il s’agit de travaux majoritairement théoriques. Néanmoins, on a pu présentir en quoi l’architecture incrémentale pouvait présenter un espoir pour une architecture s’inscrivant dans une démarche durable, génératrice de complexité et de diversité, de manière humaniste. Nous verrons dans la partie qui suit, à travers l’illustration d’exemples plus concrets, comment évolue l’architecture incrémentale, comment elle se renouvelle, comment elle fait évoluer la discipline et sur quels outils elle se base.

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Incrémentalisme en Architecture

Vers l’évolution de la discipline


Le bâtiment se transforme tout en s’adaptant à la fois aux besoins de ses usagers qu’a ceux inhérent à la métamorphose du centre ville de Sao Paulo aujourd’hui.Les résidences d’artistes comme les logements des personnes impliquées dans le fonctionnement du lieu peuvent se transformer en habitations.

Fig. 27: Projet Momento Monumento, Sao Polo, Brésil par Philippe Rizzotti

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Mise à jour de l’architecture L’incrémentalisme propose d’aborder l’architecture d’un autre point de vue. L’approche suggère en effet de résoudre des problèmes dont les données sont manipulables, tout en acceptant que la proposition architecturale porte avec elle des erreurs, corrigibles en amont. Par conséquent elle ne peut pas être pensée comme un objet fini et non transformable. Au contraire, autant que possible, elle doit favoriser son évolution en fonction des problèmes qui surgissent au cours du temps. Le bâtiment livré serait donc pensé comme une base, une version 1.0 qui prend en compte les évolutions et les connaissances établies jusqu’ici dont les résultats ont fait leurs preuves. Bien entendu cette version intègre aussi de nouvelles données qui seront approuvées ou non par les usagers une fois le bâtiment livré. La pensée incrémentale propose un nouveau regard de l’architecture et Vers l’évolution de la discipline

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le fait qu’elle accepte de laisser des erreurs ou des points non résolus. Ils le seront par la suite, petit à petit, une fois confrontés à la réalité d’usage. Ainsi l’architecture accepte d’être livrée “non-fini”. Pour les bâtiments anciens, plus qu’une restauration, le but est d’y apporter un réel plus, une valeur ajoutée. Il ne s’agit pas que d’un simple entretien. Les objectifs sont de répondre à des problèmes pointés du doigt dans le bâtiment quelque soit son type, afin de les corriger comme on corrige les “bugs” en informatique. Augmenter : la Tour Bois-le-Prêtre Dans les logements individuels il n’est pas rare de voir des extensions se créer et des étages se construire. La mise en place de travaux n’est pas très compliquée, ne gênant généralement pas ou peu le voisinage. Il est en effet relativement simple de faire passer des engins mécaniques et les bruits occasionnés par les démolitions et constructions ne sont pas vraiment nuisibles pour le voisinage, enfin, ils n’engagent généralement pas la dégradation du ou des logements voisins. En revanche dans le logement collectif, il n’est pas si simple d’entreprendre des travaux et encore moins l’auto-construction. En effet, les conséquences sur le voisinage sont bien plus nombreuses. Ils peuvent même être dangereux pour le bâtiment et donc pour les autres en cas de mauvaises réalisations. Il n’est donc pas si simple de remodeler des logements collectifs. La superposition des canalisations entraine des difficultés voire l’impossibilité de changer le dispositif de plan initial. Si changer ou détruire une cloison reste simple les gens n’acceptent pas qu’on traverse leur logement sous prétexte d’installer une nouvelle canalisation. Lucien Kroll nous confie qu’à Dordrecht, en Hollande, il a

fait mettre deux tuyaux de chutes en cas de changement de disposition. 1 Les architectes Lacaton & Vassale ont montré un exemple de mise à jour des grands ensembles. Dans la tour Bois-le-Prêtre à Paris, ils ont proposé de modifier les quatrevingt seize foyers en cassant certaines cloisons, en en construisant d’autres, en changeant la disposition des intérieurs avec l’aide des habitants. La tour était assez solide pour continuer à tenir debout alors pourquoi la démolir ? Dans Habitations légèrement modifiées 2, le film montre comment sont perçus les travaux par les habitants qui doivent jongler entre les appartements de remplacement, la poussière qui envahit leur salon, le bruit des marteaux piqueurs, les décalages dans les calendriers, les balcons soulevés par les grues qui passent devant chez eux, etc. Mais, malgré les difficultés que chaque chantier impose quelque soit le type, les habitants sont largement reconnaissants, certains ont pu conserver leur intérieur tel quel, s’ils le souhaitaient, d’autres repositionner leurs cadres et leur “bazar” tel qu’il était, ou même améliorer leur intérieur tout en bénéficiant de “jardins d’hiver”. On pourra reprocher à ces derniers d’être traités tous de la même manière, identiques les uns aux autres. Plusieurs points sont à retenir dans ce projet. Le premier est l’organisation d’un tel chantier et comment la logistique des habitants fait elle aussi partie de ce dernier. Comment les processus pourraient-ils évoluer pour améliorer la prise en charge des habitants ou autres usagers lors de tels travaux ? Il est cependant intéressant de voir le côté positif et exemplaire dans la possibilité de mener une telle action. Enfin, si 1 Entretien personnel avec Lucien Kroll, à Bruxelles, 25 novembre 2017. Entretient complet disponible en annexe 2 Guillaume Meigneux. Habitations légèrement modifiées. [en ligne]. Cellulo Prod & Interland Films, 76 min., couleur, 2013. <https://vimeo.com/120580777>, (consulté le 20.12.2017)

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Vers l’évolution de la discipline

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Fig. 29 : Vue intérieure, Tour Bois-le-Prêtre © Lacaton & Vassale

Fig. 28 : Vue avant et après de la Tour Bois-le-Prêtre, Paris, par l’agence Druot, Lacaton & Vassal © Lacaton & Vassale

Fig. 30 : Modifications de la Tour Bois-le-Prêtre, Paris par l’agence Druot, Lacaton & Vassal © Lacaton & Vassale


les travaux montrent la complexité de changer les intérieurs il montrent aussi une certaine agilité à agir par l’extérieur, par l’ajout de balcons. Effectivement, l’expérience de la tour Bois-le-prêtre montre combien l’ajout de structures sur l’extérieur, permet d’actualiser l’architecture. Élaboration de protocoles avec contraintes génératrices de liberté, Concevoir avec des inconnues Dans la recherche de diversité, nous avons vu en quoi il était important de laisser de la place aux inconnues dans le projet mais aussi de favoriser la participation permettant une plus grande diversité d’idées et de réponses. L’architecte, dont le rôle dans notre étude n’est pas de décider pour les autres de la manière dont ils vont vivre mais de respecter le plus possible leur mode de vie, a besoin de trouver les moyens de proposer la plus grande liberté possible quant à la construction, à l’appropriation ou encore à l’usage et la modification de leur logement. Certains architectes, qui se sont posé la question de la liberté, y ont répondu par l’élaboration de protocoles visants à favoriser cette dernière. Le protocole, à l’image d’un diagramme, propose une sorte de cadre le moins contraignant possible pour la suite. C’est ce que propose Frei Otto avec l’ Öko haus (Berlin 1987), un groupement de logements individuels privés. L’implantation du bâtiment est elle-même contrainte par le site : les arbres, l’ensoleillement, le sol... La structure en béton composant le cadre des logements a ensuite été complétée par les habitants accompagnés par l’architecte. Les directives peu strictes de ce dernier ont permis l’appropriation des habitants. En effet, à part une liste correspondant à des points importants aux yeux de l’architecte, le reste de la construction pouvait prendre des formes très libres et donc très diverses. Les contraintes imposées par le concepteur 102

Vers l’évolution de la discipline

Fig. 31: Coupe - structure de base et des contraintes du projet dans son environnement © Frei Otto

Fig. 32: Coupe - structure de base et des contraintes du projet © Frei Otto

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étaient l’accès aux logements par un escalier extérieur, un retrait sur la façade sud pour y laisser la place d’intégrer des plantes, la même façade devant être vitrée dans un souci écologique. Faire appel à un architecte indépendant pour la construction de chaque logement a été suggéré par Frei Otto lui-même. Cette initiative constitue un point intéressant puisqu’elle suggère que l’architecte initial ne voit pas son oeuvre comme figée ni comme une oeuvre personnelle mais comme génératrice d’un projet porteur d’initiatives partagées et diverses, de surprises, d’inconnues... Il permet par ailleurs de laisser aux habitants la possibilité de choisir leur architecte ou de faire les travaux eux mêmes et sont par conséquent plus libres dans leurs choix.

Fig. 33 : Évoution de la maquette de la Öko haus © Frei Otto

Le projet a été suivi par un promoteur. Rapidement, les gens ont été intéressés par le projet, mais beaucoup d’entre eux ont ensuite renoncé, le prix ni la date de livraison ne pouvant être anticipés. Sur les trois structures, deux ont été financées par 18 familles et la troisième par un investisseur, faute de ne pas pouvoir attirer assez de familles. Frei Otto, lui, ne souhaitait pas suivre de près l’avancement du projet pour laisser la plus grande liberté possible aux habitants et aux architectes qui les accompagnaient. Financièrement, les habitants ont dû investir plus que prévu et la structure en béton du bâtiment a due être revu pour une structure plus économique et de moins bonne qua-

lité. Aussi, le ministère a-il dû apporter une aide financière de 1 million de D-Mark. 3 Cependant, ces erreurs sont caractéristiques d’un projet expérimental. À son époque, rappelons nous que le coût de la cité radieuse de Le Corbusier était bien plus élevé qu’au départ. Le risque est que ce type de projet, répété dans l’intérêt financier des investisseurs, soit effectué à moindre coût et rapidement pour des résultats médiocres. Ce qui est le cas de l’exemple suivant. Alejandro Aravena vainqueur du prix Pritzker en 2016 a proposé un projet similaire dans la construction de logements sociaux Quinta Monroy à Iquique au Chili. Si l’intention est ici très intéressante puisqu’elle permet aux logements de croître selon le rythme et l’évolution du niveau de vie des habitants, le côté très systématique de la méthode et de sa portée commerciale est critiquable. En effet, Son alliance et son financement par AntarChile attire le doute. L’entreprise Chilienne, regroupant entre autres des activités dans le secteur pétrolier, la pêche et le bois est une des plus grandes entreprises mondiales. De plus, son propriétaire, Roberto Angelini fait partie des neuf familles pesant

Fig. 34: Schéma explicatif du concept “Half a good half ± one small half” © Elemental

3   Lendt, Beate. Dreaming of a treehouse - Frei Otto‘s ecological building project in Berlin. [en ligne]. NL, 65min, 2011, couleur. < https://www.youtube.com/ watch?time_continue=1&v=xCpmfBWRPPM> 104

Vers l’évolution de la discipline

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Fig. 35: Frei Otto, Ökohaus, 1987, Berlin © Schwarz Marc

Fig 36: Frei Otto, Ökohaus, Structure servant de base, et unique contrainte du projet.

Fig. 37 : Frei Otto avec les habitants de la OköHaus, Berlin, 1987. Image from L‘architecture engagée – Manifeste zur Veränderung der Gesellschaft © Edition DETAIL

Fig. 38 : Atelier de conception entre Frei Otto, les futurs habitants de la Ökohaus et les architectes choisis par les habitants


15% du PIB du Chili 4. Après tout, qu’importent les moyens financiers s’il peuvent-être au profit de familles dans le besoin à qui on permet d’avoir un toit et même les moyens de se développer. Sauf que les intérêts ne sont pas toujours les mêmes… Le modèle a été répété à plus de 2 400 exemplaires aux quatre coins du pays et jusqu’au Mexique. le procédé astucieux est vite devenu une recette standardisée et monotone surexploitée par AntarChile.

Fig 39 : Coupe, plans et façade des logements Quinta Monroy © Elemental

Si ces deux seuls projets ont été présentés dans cette partie, d’autres projets pourraient y figurer ; c’est le cas de “la ville spatiale” de Yona Friedman par exemple. d’autre part, on constate dans les différents projets des résultats très différents, au-delà du fait qu’ils soient réalisés par des architectes différents. En effet, chez Y. Friedman, la faible connaissance de données sur les habitants le mène à une réponse très simple et peu évoluée qui s’illustre par une simple structure en poteau poutre. Dans le projet d’Aravena présenté ci-dessus, les données, plus nombreuses, lui permettent de proposer une architecture plus aboutie, réduisant les scénarios possibles. Enfin, dans le projet de Frei Otto, les inconnues sont quasi nulles. Effectivement, sont connus : combien de gens vont y habiter, leurs besoins, leur le budget, le site, les contraintes imposées, etc. ainsi, l’architecture produite après assemblage de toutes les données est diverse et complexe. On constate alors qu’il y aurait, dans l’architecture incrémentale, une relation entre la proposition architecturale et le niveau d’inconnues. Autrement dit, moins il y a d’inconnues, plus le projet architectural dessiné sera complexe, diverse, et développé. À l’inverse, plus il y a d’inconnues, 4 NAMIAS, Olivier. “Qui est vraiment Alejandro Aravena, lauréat 2016 du Pritzker Prize ?” D’Architecture. [en ligne]. 19/01/2016, < http://www.darchitectures. com/qui-est-vraiment-alejandro-aravena-laureat-2016-du-pritzker-prize-a2848.html> (consulté le 20.10.2017) Vers l’évolution de la discipline

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plus l’architecture proposée est simple et peu développée de façon à être la moins contraignante possible. La structure laisse ainsi plus de liberté par la suite lors de l’apparition successive de nouvelles données.

Fig. 40: Photo illustrant l’appropriation des logements du projet Quinta Monroy, par Alejandro Aravena. Photo de gauche prise en 2004, photo de droite prise en 2006 © Elemental Vers l’évolution de la discipline

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Mise à jour de l’architecte Pour N. John Habraken, l’architecte « ne serait plus un artiste ou un constructeur inventeur planificateur, mais plutôt un coordinateur de toutes les demandes concernant la manufacture et l’usage des objets et espaces.» 1 Un des rôles de l’architecte est de transmettre, il n’est pas seulement là pour exécuter des plans afin qu’ils soient réalisés. Selon Patrick Bouchain, il doit faire en sorte que ses intentions soient comprises, pour pouvoir être intérprétées par celui qui fait. C’est au cours du chantier qu’il imagine cela, comme un acteur interprète un rôle à travers les directives du réalisateur et de ses équipes 2. C’est ce moment qui permet de parler d’architecture, en le confrontant au réel. L’objectif de l’interprétation est de créer l’inattendu qui bonifie le projet, qui le différencie du papier, d’où l’importance de l’artisanat. Les machines elles, font des choses “parfaites”, régulières, non interprétées et ne peuvent donc en aucun cas générer l’expression de la participation et l’interprétation de l’homme ; faisant du bâtiment le travail d’un seul homme, l’architecte. Bouchain lui, se refuse à cela, et accorde ainsi une grande importance au chantier comme moment d’échange, de transmission, d’appropriation… S’il s’agit d’une attitude est d’une vision intéressante à mon sens, la question est cependant de trouver les professionnels du bâtiment qui aiment leur travail et cherchent à le faire évoluer et non à voir seulement l’aspect financier de leur métier, faire au minimum pour assurer les fins de mois. Ces propos peuvent être par ailleurs nuancés en se demandant pourquoi ces derniers ne s’impliquent pas autant 1 Bosma, Koos et al. John Habraken and the SAR (1960-2000). Rotterdam, NAI Publishers, 2000, p. 153 2 112

Bouchain, Patrick. Op. cit. p. 231 Vers l’évolution de la discipline

qu’ils le devraient pour espérer un bon résultat. En effet, le travail de l’ouvrier est souvent dévalorisé et vu comme un seul “exécutant” sans lui laisser l’opportunité d’être reconnu comme artisan au sens noble du terme.

« Pour que cela soit possible, il faut indiquer l’acte qui doit être

réalisé, plutôt que de le commander, dire ce qu’on veut atteindre et non ce qu’on veut exécuter. […] Si on ne le laisse pas faire pour répondre à l’indication donnée et il ne fera qu’exécuter le modèle. Un acteur a besoin de temps pour interpréter et chercher au cours de la répétition le jeu le plus juste pour répondre à l’indication. » 3

Formation de l’architecte Les architectes ayant besoin d’obtenir un diplôme dans les écoles, c’est sans aucun doute là que tout se joue. Si mon statut et mes compétences ne me permettent pas de donner un modèle d’enseignement, je pense que la pire des façons d’apprendre l’architecture est d’être soumis à une seule vision de l’architecture. Il me semble intéressant de pouvoir être confronté au plus grand nombre d’approches différentes. Que l’architecture ne soit pas enseignée comme un diktat du carton blanc et d’un format de rendu égal pour tout le monde déjà stérile. Nous avons eu l’occasion cette année de découvrir un enseignement différent, qui s’apparente à une approche incrémentale. Le caractère intéressant de l’atelier n’est pas tant le résultat final que le chemin parcouru. En effet il était proposé de faire une rencontre. Le projet découle ensuite de celle-ci. Ainsi, ni le professeurs ni nous mêmes ne savons ce à quoi nous aboutirons. Nous avançons, avec des inconnues, le projet se met en place au fur et à mesure en fonction des données non anticipables qui surgissent. 3

Ibidem. p. 234 Vers l’évolution de la discipline

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La rencontre est prétexte à nous confronter à la réalité d’un interlocuteur qui ne partage pas notre formation ni notre vision de l’architecture. Il porte aussi un point de vue personnel sur le monde, sur son quotidien et peut-être que la manière qu’il a d’aborder son travail peut être intéressante. Il est donc question d’échange, mais aussi d’ouverture. La finalité du projet n’est pas définie depuis le début. Il ne s’agit peut-être pas de la solution ni de la révolution de l’enseignement en architecture mais peut-être doit-il se métamorphoser par des tentatives de cet ordre là. Ce qui est sûr c’est qu’il a été opérant puisque chacun d’entre nous s’est senti déstabilisé, désorienté, bloqué, face à une approche qui sort des sentiers battus. Concepteur Malgré le fait qu’il doive se rapporocher des habitants, l’architecte n’en reste pas moins celui qui dessine et donc celui qui décide. La participation a une valeur réelle et constitue une approche personnellement engagée, mais il doit savoir faire la part des choses à mon sens. Ses connaissances ne lui permettent pas de dessiner une véranda au nord sous prétexte qu’elle ait été demandée. En revanche il devra concevoir une alternative qui va dans le sens de la demande initiale. La pédagogie jouera alors un rôle important. Par conséquent il semble nécessaire de distinguer les étapes. Au début, la présence et le travail avec les habitants ou les futurs usagers semble important pour connaître les besoins, les pratiques, et autres détails qui peuvent surgir. Puis petit à petit, l’architecte en fait une synthèse ; nourri de toute cette matière d’informations accumulées il pourra petit à petit les synthétiser seul avec ses connaissances et interpréter ce qu’il a récolté, dans une architecture très certainement juste sans pour autant pouvoir éviter quelques critiques.

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Médiateur Comment peut-on reprocher aux gens de consommer de la “mauvaise architecture” si personne ne le leur dit ? Si on disait aux gens de ne pas acheter des produits alimentaires nourris au OGM mais que personne n’explique pourquoi on trouverait cela absurde. À Bordeaux, Arc en Rêve a grandit autour de ce projet-là. Il propose des expositions – sur le thème de l’architecture entre autres – ainsi que des conférences et des ateliers ludiques pour les enfants. À L’école d’architecture de Bordeaux, certains professeurs se sont engagés dans la médiation de l’architecture. Arnaud Théval, artiste photographe propose depuis plusieurs années aux étudiants de l’école d’être médiateurs de leur futur métier. All Over , c’est le nom de ce projet, qui il a pour but d’initier à l’architecture de jeunes élèves des collèges et lycées de la région bordelaise. Les étudiants en architecture, par groupe de deux, proposent des activités autour d’un thème choisi. L’intérêt est de pouvoir discuter autour de thématiques architecturales. Les travaux réalisés par les élèves sont ensuite restitués à la fin du cycle pour leur plus grande fierté. D’autre part, Caroline Mazel, architecte DPLG et professeure à l’école de Bordeaux a ouvert une formation d’architecte médiateur à la faculté de Bordeaux. Cette formation est issue d’un travail personnel engagé hors les murs de l’ENSAP Bx. Depuis plus de cinq ans maintenant elle organise tous les ans, dans plusieurs lieux culturels autour de Bordeaux, des cycles de conférences adressés au grand public.

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Occuper le projet

Fig. 41 : Le levé de la charpente métallique à Saint Pierre des Corps pour le projet du point h^aut. Les gens sont invités sur le chantier qui fait de cette maneouvre un spectacle. © Sophie Ricard

La permanence architecturale Les commentaires que nous ferons sur cette thématique sont des observations, des ressentis, des conclusions personnelles à la suite d’une expérience de permanence architecturale menée avec Chloé Bodart (Atelier Construire) pendant 6 mois pour le projet de Darwin à Bordeaux. Aujourd’hui l’Architecture, bien que souvent appréciée du public, n’est souvent pas comprise ou mal interprétée, les idées reçues sont nombreuses que ce soit sur les prix d’une construction réalisée par un architecte, sur le type d’ouvrages qu’il réalise, sur l’impact de l’usage de tel ou tel matériau, de telle ou telle forme de bâtis etc. La permanence architecturale permet d’établir un contact avec le public, elle vise à montrer la nature du travail d’un architecte, elle représente une avancée de la discipline quant à sa volonté de s’ouvrir et de se connecter au contexte social. Dans ces lieux dédiés avant tout à la transmission, la pédagogie, le contact humain, c’est souvent l’attractivité de la maquette qui est le motif et/ ou le prétexte pour instaurer un contact, un dialogue, un débat... C’est une façon d’intégrer plus ou moins directement le citoyen dans le projet. La conversation permet d’expliquer la démarche et les choix architecturaux – parfois mal compris au départ – et de répondre aux questions ou aux a priori des visiteurs. Il s’agit d’un rôle relativement nouveau ou peu habituel de l’architecte à la tête de laquelle il est intéressant de mettre un étudiant en stage, d’après mon expérience personnelle. Tout d’abord, parce que c’est un lieu qui donne à réfléchir sur sa vision de l’architecture, mais aussi sur la pratique de l’architecture et sur son devoir d’architecte : c’est en tout cas mon point de vue. Ensuite, la rencontre avec le public est très intéressante puisqu’elle permet de “l’éduquer” ou Vers l’évolution de la discipline

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l’initier à l’architecture ou à l’inverse d’en apprendre plus soi-même. En tant que jeune architecte c’est d’autant plus formateur que cela nécessite d’être convaincu des réponses apportées aux questions objectives et pertinentes du public. Il m’est d’ailleurs arrivé plusieurs fois de rentrer chez moi en me questionnant de nouveau sur la réponse que j’avais donnée à quelqu’un me permettant un peu plus chaque jour d’affirmer mes positions architecturales remises en doute par les gens. Je pense que ces temps d’éducation, de sensibilisation, d’explication sont très importants pour rapprocher l’architecte du public. Aujourd’hui, à mon sens, l’architecte a beaucoup à jouer afin d’accompagner les usagers mais aussi d’être accompagné par ces derniers pour faire progresser la discipline, à l’image des comédiens qui ont commencé à sortir des théâtres pour jouer dans les rues montrant qu’il ne s’agissait pas uniquement d’un divertissement réservé à une classe sociale supérieure. Le chantier ouvert, le partage Chez les Grecs, le banquet est prétexte à philosopher, ne nous est-il pas arrivé à tous de refaire le monde autour d’un repas, de parler de politique, d’échanger de longs débats… Il doit y avoir “la manière” pour manger, la notion de temps est très importante, respecter les étapes : à partir de ce moment là, la qualité ou le prix du repas importent moins. Je me rappelle, lors d’un chantier participatif auquel j’ai assisté, que le moment du déjeuner avait une importance particulière, chacun avait ramené quelque chose de chez lui, et tout était partagé. Ce moment nous permettait de se connaitre mutuellement, c’est là que nous partagions le plus, j’ai gardé contact avec ces gens là… Une autre fois, c’était justement à la journée de rencontre des permanences architecturales au “Point H^ut” à Saint-Pierre des Corps. Après une longue journée de conférences et présentations dans le froid, nous 118

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nous sommes réunis pour manger et continuer à partager sur la journée mais aussi nos vies, jusqu’à tisser des liens. En Argentine, au cours de mon échange j’ai effectué une option de construction bois dans laquelle nous devions dessiner du mobilier et le réaliser dans une estancia . Il y avait une équipe qui s’occupait du camping, une du projet et l’autre des repas… L’option s’est “quasiment” réduite à la question du repas et de l’animation nocturne. Au fond, le sujet n’était pas : comment manger pour nourrir l’organisme mais comment scénariser le repas ? Qu’est ce que nous allions manger, dans quel ordre, avec quoi … Chacun a construit son assiette – qui n’en n’était plus une à proprement dit – en carton petit à petit à l’aide d’un jeu auquel tout le monde participait bien sûr. Nous avons parfois râlé au cours du semestre en se demandant pourquoi passer plus de temps à la préparation du repas qu’au projet en lui même… nous avons finalement passé un moment très festif dans lequel tout le monde échangeait avec tout le monde parfois même dans de grands éclats de rires, professeurs avec étudiants, propriétaires de l’ estancia . Au “Point H^ut” à Saint-Pierre des Corps, Chloé Bodart, accompagnée des permanents du projet Ariane Cohin, et Léo Hudson et tout le reste des participants ont fait de ce chantier un vrai lieu culturel avec représentations théâtrales dans lequel le maître d’ouvrage incarnait l’ouvrier alors que le peintre jouait la musique de la pièce… Dans ces moments de partage où tout le monde est égal, où on ne différencie pas la femme de ménage de l’architecte, le stagiaire du maçon, le commanditaire du cuisinier, chacun est honoré ! Ces moments, favorisés par la pratique incrémentale, ne sont ni une règle ni une norme, ils sont le prétexte pour donner vie au projet et pour créer des souvenirs communs liés à ce dernier. Ainsi, l’architecture n’est plus une question Vers l’évolution de la discipline

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d’esthétique, mais le reflet d’une histoire, d’anecdotes, de souvenirs, de partage... d’humanité

réévalué et re-débattu chaque année en fonction des besoins, de manière

Habiter le projet, Universités foraines Penser le programme par l’occupation des lieux, afin qu’il se définisse tout seul petit à petit. C’est le droit que s’autorise les occupants des universités foraines : être les propres décideurs du programme architectural. Cette attitude est une forme de critique de l’élaboration des programmes. Elle revendique le fait que l’architecture n’est pas seulement une question de forme, mais aussi de politique. Mis à part les questions liées à la programmation, les universités foraines interrogent aussi le vivre ensemble «pour faire émerger d’une situation bloquée, une situation de projet.» 1 L’enjeu de ces dernières est aussi de dire non à la démolition ou à la vente de bâtiments publics comme l’université dentaire de Rennes où Sophie Richard y a installé une permanence. L’idée est de pouvoir continuer à construire la ville sur la ville sans repartir de rien tel un palimpseste.

Habiter le chantier à Boulogne-sur-Mer Toujours pas de tabula rasa, on préfère réparer. Les trente maisons du site sont passées près de la démolition mais le choix s’est finalement tourné vers la réhabilitation en site occupé avec les fond propres de l’office public d’HLM, 2 300 000 euros, le prix d’une démolition dans le cadre d’un projet de démolition/reconstruction. Illustration même d’une architecture “banale” abordée plus haut, cette opération de sauvegarde est le résultat d’un travail intense de terrain. Un travail fait, conçu et réalisé sur place sans schémas pré-établis. Une opération incrémentale, ce type de projet, en plus de réparer, permet de regrouper les habitants du quartier et de créer des liens de voisinage grâce à l’entraide de ces derniers tout au long du projet. L’action a permis de réparer et améliorer toutes les maisons au cas par cas impossible sans la participation et l’engagement des habitants. Ces derniers ont d’ailleurs été appelés à choisir la couleur des maisons et les autres matériaux autour d’échanges, de réunions, d’activités, etc. Tout s’est réalisé autour d’ateliers de peinture, bricolage, jardinage et autres à l’aide des habitants et professionnels. Pour être opérant, le langage et les outils doivent être adaptés à des personnes non formées aux outils informatiques et autres utilisés par les architectes. Le changement d’outils de conception et de travail à l’apparence plus banale ne sont pourtant pas moins précis. Le travail de participation ne nécessite pas moins de rigueur et d’organisation, il suggère seulement d’autres approches. C’est pour cela que les

«Au lieu de décider de faire de ce lieu un musée et d’attendre

jusqu’à sept ans avant d’en voir le jour [...] il faut requestionner l’intérêt général avec la façon de faire des collectivités. Elles n’ont plus les moyens, donc imaginons, et aidons-les. Si nous disions que ce bâtiment ne doit jamais être fermé : il y a certes 4000 m2, mais on peut commencer par remettre la chaufferie en route la première année, pour seulement 500 m2. Puis mettre pas à pas le bâtiment aux normes d’électricité, de sécurité, d’accès, etc. Chaque année on ferait ainsi voter un petit budget en conseil municipal et communautaire – ce qui serait très démocratique –

Hallauer, Édith. La Permanence Architecturale .Actes de la rencontre au point h^ut le 16 octobre 2015. Hyperville, mai 2016, p. 6 1

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incrémentale.» 2

2 HALLAUER, Édith, propos reccuillis auprès de RICHARD, Sophie. “L’uiversité Forraine de Rennes”. La chose publique. Strabic. [en ligne]. (13.11.2014), <http://strabic.fr/L-Universite-Foraine> (consulté le 21.12.2017) Vers l’évolution de la discipline

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architectes doivent continuer à élaborer de nouvelles formes de travail pour faire évoluer à leur tour ces pratiques. Nous verrons d’ailleurs plus tard en quoi la maquette représente un outil adapté. ICI, faire évoluer les lois Des “architectes de rue” ou “architectes de quartiers” ont élu domicile sur l’île Saint Denis à Paris. Ils se présentent sous le statut d’association afin de pouvoir y mener des actions de terrain qui vont de l’accompagnement dans des projets architecturaux aux problèmes d’insécurité, de patrimoine, d’espace public, d’insalubrité, etc. Sans désir de brûler les étapes, ICI fournit un travail intéressant sur la pédagogie. L’association réfléchit à mettre en place des dispositifs nécessaires pour ce type de processus. En plus d’un travail de terrain, le rapport «Pour une réforme radicale de la politique de la Ville» 3 ainsi que la loi Amy 4 montrent un désir de faire bouger les lignes sur le plan politique sans quoi ces actions sont difficiles à tenir. Ces changements juridiques permettent entre autre de soulever des fonds économiques. La loi Amy favorise aussi le travail de co-construction par la mise en place de conseils citoyens. Enfin, elle tient compte de la diversité et des ressources du territoire et vise sur ce modèle là à lutter contre les inégalités, à agir pour l’amélioration de l’habitat, à promouvoir le développement équilibré des territoires dans une optique de durabilité, entre autres.

Via l’énergie et le travail déployés sur l’île Saint-Denis, ICI porte la volonté de faire un pas en avant juridiquement pour favoriser des processus incrémentaux qui peinent jusque là à être reconnus par la sphère politique et juridique de l’architecture.

3 Bacqué, Marie-Hélène, et Mechmache Mohamed. “Rapport : Pour une réforme radicale de la politique de la Ville - Citoyenneté et pouvoir d’agir dans les quartiers populaires. Ministère de la cohésion des territoires”. [en ligne]. (Juillet 2013), <http://www.ville.gouv.fr/?pour-une-reforme-radicale-de-la> (consulté le 18.12.2017) 4   LOI n° 2014-173 du 21 février 2014 122

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Fig. 42: photos du projet à Boulogne-Sur-Mer, façades. Avant et après © Sophie Ricard

Fig. 43: photos du projet à Boulogne-Sur-Mer. Avant et après © Sophie Ricard


Maquette : outil favorable à la pratique incrémentale Conception incrémentale La maquette en architecture peut avoir différents usages : elle peut être réalisée comme un objet final servant à la représentation fidèle ou plus conceptuelle du projet. Mais l’intérêt de ce type d’usage semble limité et représente plus un objet marketing qu’un outil de conception. Attention à ne pas prendre ce terme de manière péjorative, je pense juste que ce type de maquette peut être au service de la remise d’un concours (au même titre qu’un document graphique) afin de séduire le jury, ou encore être présente dans un musée pour permettre aux visiteurs de se faire une représentation visuelle générale très rapidement afin de se repérer spatialement. Le débat a déjà été lancé :

« Immobilière 3F, par la voix de Pierre Paulot, son directeur de

l’architecture, de l’aménagement et de l’environnement, proposait que le recours à l’image de synthèse soit désormais exclu de quelques-uns de ses concours au motif que les non-sachants fondaient leur jugement sur ces représentations par trop séduisantes et avaient le plus grand mal à saisir les nécessaires évolutions futures du projet. — C’est surtout la négation de l’essence même de l’architecture et de l’histoire de sa représentation. Séparer représentation et idée est oublier [...] que l’image est la fabrication du concept, répondent les architectes de l’agence  Hamonic+Masson. Ils insistent. » 1

Un autre but de la maquette auquel nous accordons plus d’attachement, est celui d’outil de travail, de recherche, d’essai, de participation, mais aussi de communication.

Elle évolue en même temps que le projet avance. Excellent moyen de conception, la maquette demande cependant plus de temps que les moyens informatiques utilisés par la majorité des agences. Par ailleurs, contrairement à l’outil numérique, la maquette peut permettre de se concentrer uniquement sur les réalités du projet pouvant être de l’ordre de la matérialité, du système structurel, d’un détail technique permettant d’anticiper d’éventuels problèmes que le logiciel 3D n’aura pas pu révéler faute d’autoriser des porte-à-faux de 15m avec 2cm de béton. Nous l’aborderons ici comme un outil de conception dont plusieurs critères sont à prendre en compte. L’échelle est importante, et chacune d’entre elles sert à gérer différents points suivant l’avancement du projet, puis, d’y revenir si besoin. On peut commencer par la grande échelle, l’inverse est aussi vrai. L’action sur l’une d’entre elles ayant un impact sur les autres, il est préférable de les traiter simultanément. La petite échelle permet entre autre de comparer le projet à son environnement. La moyenne et la grande échelle permettent une lecture plus centrée sur le bâtiment, les accroches à son environnement direct et les détails. La maquette est sans cesse remaniée, Il est donc préférable de prévoir des pièces mobiles, peut être à l’image de ce que devrait être l’architecture. La maquette constitue donc une philosophie très proche de l’approche incrémentale. L’outil informatique, quant à lui, a l’avantage de pouvoir réaliser un plus grand nombre de versions et plus rapidement, mais cette capacité-là est aussi le reflet d’une pensée marketing de production intensive, on rase et on change tout en un clic. Le problème de cette démarche est le même que l’approche synoptique présentée en première partie.

1 HAGMANN, Anabelle. “Arrêt sur image : la 3D, ma quête”. Le courrier de l’architecte. [en ligne]. (06.03.2013), <http://www.lecourrierdelarchitecte.com/ article_4233>, (consulté le 28.09.2017) 126

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Fig. 44: Photos de la maquette d’étude du projet - La mémé à Woluwé par Lucien Kroll

Fig. 48 : Perspective projet “Origin”, logements et commerces © ANMA

Fig. 49 : projet “Origin” après réalisation © ANMA

Fig. 45 : Photos de la maquette du projet - Le point haut par Chloé Bodart

Fig. 46 : Photos de la maquette d’étude concertation publique autour du réaménagement du centre-ville de Bruges par Chloé Bodart

Fig. 47: Photos de la maquette de la réhabilitation d’un quartier préfabriqué à Hellerdorf en Allemagne par Lucien Kroll

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Le problème du numérique est peut-être qu’il focalise trop l’attention sur une image et non sur l’ouvrage en lui même : sa qualité lumineuse, son usage... ( trop facilement détournable ). Au cours d’un stage j’ai eu la chance de pouvoir observer deux pratiques et deux approches différentes de la conception architecturale. En effet, nous étions associés à une agence ne concevant qu’en 3D. C’était donc l’occasion idéale de comparer ces deux approches avec un point de vue objectif. Le procédé était le suivant : ayant des difficultés à proposer un projet qui convainque la maîtrise d’ouvrage, les deux agences proposaient différentes versions dans le but de valider une esquisse. De mon côté j’effectuais les versions maquette qui étaient fatalement longues et d’une semaine à l’autre le rendement était faible par rapport à l’avancement numérique qui en plus était rendu plus séduisant grâce à l’ajouts de textures de mobilier et autres détails devenus possibles grâce à l’informatique. Je notais cependant, pendant les réunions, que nous finissions systématiquement deVers l’évolution de la discipline

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vant la maquette pour se faire un idée du projet. De plus, en deux clics, pendant les réunions avec la maîtrise d’ouvrage, le logiciel permettait de tester de nombreux types de formes différentes, des volumes différents... Ce qui semblait très bien puisque cela nous permettait d’avancer dans l’esquisse. Le projet convenant alors à tout le monde après de nombreux remaniements rapides sur l’ordinateur puis affinés nous pouvions enfin passer aux étapes suivantes ; à savoir, demander au bureau d’étude structure d’évaluer la faisabilité ; au bureau d’étude fluide de calculer les consommations énergétiques, les besoins de réchauffement ou de refroidissements nécessaires, etc. Et, c’est là que je me suis rendu compte des limites ou de la mauvaise utilisation de la modélisation 3D. En effet systématiquement après la demande de vérifications par les bureaux d’études nous nous retrouvions soit avec un bâtiment ultra consommateur en énergie, soit avec une structure qui dénature complètement l’aspect formel souhaité et modélisé par ordinateur. Je ne remets pas là en question l’utilisation de logiciels 3D car je pense qu’ils ont un réel intérêt dans la production architecturale ; cependant, je pense qu’ils ont tendance à induire la conception architecturale à contre-sens. Le champ des possibles étant très grand et rapidement exécutable, la pratique 3D a tendance à nous focaliser sur la forme, la fantaisie, l’objet architecturale aux dépends du reste. J’entends par “reste” la dimension intellectuelle du projet : est- ce que ce que je modélise, dessine, fabrique a du sens ? Si la forme architecturale est subjective, et donc presque anecdotique, les choix architecturaux quant à la thermique, à l’usage, l’usager et son confort le sont beaucoup moins à mon sens. Rien ne doit être négligé, tout doit entrer dans une réflexion globale et simultanée que l’informatique à elle seule ne peut résoudre. 130

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Outil d’apprentissage La tâche qui m’a été donnée m’a permis de prendre du recul vis à vis de l’informatique. Faisant partie de la génération numérique je me suis rendu compte à quel point la maquette est un excellent moyen pédagogique. Effectivement elle soulève de manière très évidente les questions structurelles. En entrant dans les détails j’ai été confronté aux problèmes constructifs, ce qui m’a permis de comprendre très intuitivement quelles allaient être les problématiques structurelles et ainsi trouver les moyens de les résoudre. j’étais à la fois le maçon, le charpentier, le couvreur... du chantier. À chaque fois que je posais des pièces il fallait que l’équipe et moi même réfléchissions à la manière dont nous pouvions les mettre en oeuvre. La maquette permet ainsi de pointer du doigt les connexions et autres points techniques qui demanderont affinage et réflexion par la suite. C’est aussi là que j’ai compris que la maquette pouvait être par la suite un gain de temps énorme pendant le chantier. La maquette étant présente sur place dans la permanence avec tous les détails constructifs qu’elle représente, elle permet aux différents ouvriers de visualiser directement leur future intervention comprenant en même temps les intentions de l’architecte. Ceci permet d’être clair et d’éviter de mauvaises prises d’initiatives qui ne feront que retarder le chantier par la suite. De plus, la maquette constitue un support idéal pour expliquer ou débattre de la manière dont on va intervenir à un endroit donné.

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Support de médiation pour le public Dans une philosophie incrémentale qui implique une certaine proximité et un contact avec le public, la maquette représente un grand atout. En plus d’éveiller la curiosité, la maquette est un outil appréhendable très rapidement contrairement aux documents techniques (plans, coupes, élévations...) comme le révèle le documentaire 2 sur le projet de la tour Bois-Le-Prêtre dans lequel les habitants lisent difficilement les plans. Dans un lieu ouvert au public la maquette s’avère être un excellent médium pour pouvoir communiquer le projet à un public qui ne sait pas forcément lire un plan. Elle permet à n’importe qui de visualiser directement le projet et comprendre de quoi on parle, ce qui est utile quand on s’adresse à un public non averti. Si en tant qu’architecte on veut pouvoir présenter et promouvoir son métier il faut avoir les outils adéquats. La maquette, par son pouvoir d’attraction, facilite le dialogue autour de la profession, permet de sensibiliser le public et de l’intéresser.

régisseurs, artistes, organisateurs ... de montrer comment ils vont pouvoir faire les installations (disposition de scène, passage de câble...). Par conséquent, si l’incrémentalisme en architecture n’exclue aucun outil, on peut considérer, que la maquette est particulièrement adaptée à ladite approche. Pour autant, il semble peu intelligent de se priver d’autres outils tels que l’informatique puisqu’ils peuvent eux aussi fournir un intérêt certain pour la profession. Le plus important est peut-être de savoir utiliser l’outil le plus approprié tout comme un ébéniste choisira la scie adaptée à son bois ou à sa découpe malgré la quantité de scies dont il dispose. Enfin, l’usage de la maquette dans une approche incrémentale qui accepte les corrections se doit d’être pensée d’une certaine manière, avec des dispositifs adéquats et évolutifs, à l’image de ladite approche, telle que l’illustrent les différentes photos plus haut.

Enfin dans le contexte de Darwin (lieu de mixité d’usages : commerces, bureaux, culture, restaurant, potagers, ruchers...) à Bordeaux, lieu de mon expérience professionnelle, la maquette était d’un réel intérêt pour la maitrise d’ouvrage. En effet, beaucoup d’investisseurs, travailleurs, commerciaux, visiteurs... sont de passage et la maquette constitue un outil commercial important pour la maîtrise d’ouvrage puisque pour les mêmes raisons qu’énoncées plus haut elle leur permet de montrer rapidement le lieu et le projet. Encore, lors de la programmation d’événements en tout genre comme il y en a fréquemment, la maquette permet aux 2   Meigneux, Guillaume. «Habitations légèrement modi-

fiées». [en ligne]. Cellulo Prod & Interland Films, 76 min., couleur, 2013. <https://vimeo.com/120580777>, (consulté le 20.12.2017) 132

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Conclusion


Nous tirons aujourd’hui les enseignements des erreurs du siècle passé principalement pour comprendre que la table rase n’est pas une solution pour concevoir l’architecture. Si l’architecture incrémentale n’impose pas de marche à suivre, elle propose d’apporter les corrections aux erreurs produites. Repartir de zéro serait augmenter le nombre d’inconnues et les nouvelles erreurs potentielles. L’incrémentalisme propose donc un nouveau point de vue sur la manière d’agir. L’architecte devient un réparateur, un médecin ou encore un cordonnier de l’architecture. La pensée d’une architecture terminée lors de son inauguration doit changer pour une architecture devant accepter le changement et les évolutions, se transformer, laissant au spectateur la possibilité d’en observer les différentes strates rendant à chaque fois le bâtiment toujours plus complexe et actuel. Aujourd’hui encore la majorité des architectes trouvent plus simple de démolir pour reconstruire pour rester dans des schémas organisationnels connus. Il est aussi plus confortable de penser de manière synoptique car plus directe bien que pouvant lourdement se tromper. Mais, face à la consommation toujours plus importante des ressources (dépensées pour la construction dans ce cas) et à une construction industrielle uniformisante et rationnelle qui nous éloigne de toute participation, il est indispensable que les architectes suivent ce mouvement pour répondre au préoccupations environnementales, humaines et sociétales indéniables. De plus si une architecture pensée de manière incrémentale favorise les mises à jour, il est aussi démontré que tout projet peut évoluer (cf : Exemples de Lucien Kroll sur les HLM). Par conséquent il s’agit principalement d’une posture et d’un choix des maîtres d’ouvrages et des architectes.

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Conclusion

Ainsi, les actions incrémentales menées actuellement ou plus en amont illustrées dans ce mémoire donnent lieu à de nouvelles pratiques comme les permanences architecturales, les collectifs, les associations, etc. Ces nouvelles structures peinent cependant à être reconnues et sont toujours limitées ne pouvant pas agir au même titre que les autres agences d’architectures. Même si l’énergie est grandement mobilisée et arrive à avancer, le domaine de l’architecture doit encore beaucoup progresser sur le plan juridique et politique pour pouvoir espérer une évolution des pratiques et de l’architecture même. Ce mémoire montre que des solutions existent. Il faut maintenant que les institutions suivent la marche et permettent de favoriser les projets incrémentaux en pesant le pour et le contre entre démolition et réparation/mise à jour. Cette balance doit s’effectuer selon les critères architecturaux et économiques bien-sûr, mais aujourd’hui, l’aspect environnemental ne peut être mis de côté. Enfin l’architecture doit renouer avec la dimension humaine écartée par l’industrialisation. Les maîtres d’ouvrage et les textes de loi doivent favoriser les exemples qui ont fait leurs preuves afin que ces modes d’intervention deviennent une évidence et ainsi faire évoluer l’architecture. L’enseignement dans les écoles d’architecture aura donc un grand rôle à jouer dans le développement de la pratique incrémentale en se confrontant à ce genre de problématiques. Il s’agira d’apprendre à concevoir un projet dont la fin n’est pas connue dès le début. De plus, redonner de l’importance aux usagers par la rencontre et l’écoute pour établir une architecture pertinente et unique sera aussi primordiale au même titre que l’usage d’outils appropriés favorisant l’échange et la participation. Conclusion

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Socialement, le désir d’introduire la participation des habitants et d’autres acteurs offre la possibilité d’apprendre à construire et vivre ensemble, de prendre conscience de l’autre, de ses choix, de ses besoins, etc. Mais c’est aussi l’occasion de créer une expérience commune et donc des liens. Pour autant la démarche incrémentale n’oblige pas les gens à s’aimer et à être d’accord sur tout, mais au moins à accepter qu’on puisse avoir un point de vue différent, parce que les intérêts ne sont pas les mêmes par exemple. C’est ce qu’illustre le terme de “vicinitude” dont parle Lucien Kroll,c’est l’inverse de l’isolement,

«c’est la relation minimale de proximité de distance, de voisi-

nage, de nearness , impossible à provoquer mais possible ou bien à interdire ou bien à “induire” au moyen de formes d’architecture et de dispositifs juridiques qui suggèrent ces relations. Cela consiste à éviter de voir l’architecture “en soi” comme mécanisme frigide, sans lien et égotiste (c’est la modernité) mais plutôt dans son impact possible sur les comportements intelligents, solidaires et émotionnels des usagers (c’est la post-modernité).» 1

L’incrémentalisme vise donc à remettre au centre l’homme dans la pratique architecturale et non la machine (sans pour autant l’éradiquer). Son but n’est pas d’imposer une manière de faire, règlementaire, rigide et militaire mais de laisser à chacun la possibilité de s’exprimer pour laisser naître une architecture hétérogène illustrant la diversité et la complexité de nos sociétés tout en acceptant les différences et les discordes. Le désir de ne pas forcer la marche dans tel ou tel sens lui donne aussi toute la flexibilité nécessaire pour être mise à jour à son tour.

Face aux difficultés des centres villes à se renouveler et lutter contre l’étalement urbain, l’incrémentalisme semble apporter une réponse intéressante. Toujours en quête de croissance, les villes ont du mal à répondre à la question du nombre, les centres villes anciens sont figés par un conservatisme qui empêche les modifications. Ces dernières pourraient dénaturer une image qui a parfois mis tu temps à être mise en valeur par les villes. Néanmoins, elles ne peuvent continuer de croître en périphérie. Alors, en quoi l’approche incrémentale en architecture peut-elle être appropriée pour répondre aux enjeux d’étalement urbain ? Comment faire la ville sur la ville ? Comment la régénérer, la modifier, l’améliorer en travaillant par couche et sans table rase ? Quelle place peuvent avoir les habitants dans ces changements ? Comment peut-on les intégrer d’avantage dans les processus de conception, dans les débats d’idées et autres actions ? Si les questions posées font référence à des enjeux complexes et auxquels il est difficile de répondre, il serait intéressant de les étudier dans un autre volet à partir des concepts incrémentaux abordés dans ce mémoire.

1 KROLL, Lucien. “De l’architecture action comme processus vivant...”, Érudit. [en ligne]. Numéro 108, (printemps 2011). <https://www.erudit.org/fr/revues/ inter/2011-n108-inter1806724/63940ac.pdf> (consulté le 15.10.2017). 138

Conclusion

Conclusion

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Sources

Sources

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Annexes


Remerciements Ce mémoire n’aurait pu être réalisé sans l’aide, le soutient, les avis, les remarques et les conseils de nombreuses personnes. Je remercie d’abord les personnes qui ont contribué à me faire découvrir une approche et une pratique différente de celle qu’elle m’a été enseignée à l’école d’architecture. Je pense en particulier à Chloé Bodart, Architecte de l’agence Construire, qui a vraiment été une rencontre-phare dans mon parcours ; Christophe Hutin ; Arnaud Théval ainsi que mes professeurs argentins, pour avoir pris le temps de me faire partager leur culture architecturale et humaniste. Je remercie également Lucien Kroll pour m’avoir reçu chez lui et m’avoir accordé du temps pour répondre à mes questions avec beaucoup d’implication et d’intérêt. Je remercie ma famille et particulièrement ma mère et ma tante pour leurs relectures, conseils et avis ; mes amis pour leur soutien (Valentin, Camille, Marina et tous les autres) ; mes professeurs de mémoire : Christophe Bouriette et Jacques Robert, qui m’ont suivi et aidé tout au long de ce travail. Enfin, je remercie particulièrement Belén, ma compagne, qui a été d’une aide précieuse par ses encouragements et son soutient quotidien.

Parce qu’un travail ne s’accomplit jamais seul, je leur dit à tous un grand merci, ainsi qu’à tous les autres.


Rencontre Avec Lucien Kroll

À Bruxelles, Belgique, dans son atelier (le 25.11.2017) Yona Friedman, Oskar Hansen, Christopher Alexander et vousmême êtes des architectes qui proposent d’autres pratiques de l’architecture, quels sont d’après vous les points essentiels sur lesquels la discipline doit évoluer ? Ca va être difficile, mais on peut s’amuser d’abord à démolir les deux premiers (rires). Non, Christopher Alexander, j’ai une grande estime pour lui, je l’ai vu deux trois fois. Il est – ce n’est pas une critique c’est un constat – trop intellectuel que pour être pratique. Ses grands rassemblements avec des études de psychologie-sociale dépassent les choses. Par contre, j’ai été là où il a construit l’école de musique en Oregon. Il y a tout un récit de lui et des décisions qu’il a eu avec tout ce qui intéressait une école de musique qui devait se construire. Elle était dans d’autres bâtiments simplement, alors il les a organisé en morceaux séparés et les regroupait et avoir toute une philosophie qui était trop compliquée. Mais les résultats étaient très intéressants ; de toute façons il était très efficace. Et alors là, c’est la triste Amérique, il a publié ces choses là et puis ils ont décidés de construire l’école avec un autre architecte… les salauds (rires) ! Donc tout ça, il ne le dit pas mais j’étais sur place, je lui ai dit “qu’est-ce que c’est que ce truc ?”. Et l’autre architecte s’est servi un peu des conclusions qu’il a vu chez Alexander et ça se sent : c’est pas une architecture imbécile comme les autres. Y’a quelque chose... je peux pas expliquer, donc c’est quand même très vrai ce qu’il a fait, mais c’est dur de comprendre … Pour revenir sur votre expérience plus personnelle : vous parlez beaucoup de structures horizontales et donc je me demande comment ça se matérialise ? Et comment opérez-vous personnellement ? C’est difficile de répondre, je vais répéter ce que je viens de dire : l’inverse de la manière de faire de Christopher Alexander. Pas de sa philosophie ni des buts que ça représente, ni des résultats mais moi j’enttends plutôt “popote” que d’essayer de faire de la philosophie avec des gens qui ne sont pas dans ce langage-là. Surtout en groupe parce que quelqu’un peut être de ce langage mais même la famille ne le suit pas… Alors il faut le laisser parler. Je raconte plutôt quelque chose de précis qui a existé. J’étais nommé pour faire je sais plus combien de logements dans l’ouest, je sais plus dans quel endroit, y’avait une centaine de logements. J’ai dis, “je voudrais être appuyé sur des locaux”. Le maître d’ouvrage est toujours étonné mais positif et me demande alors comment est-ce qu’on fait. Je n’avais pas la réponse, je ne suis pas de là-bas, mais il faut des gens. Ce à quoi il a répondu qu’il n’avait pas le droit de donner les listes d’attente… Bon, j’attends pas, c’est leur affaire ça, ça peut les embêter ou créer des 152

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jalousies etc, d’accord. Mais, c’est pas grave, si c’est pas des gens tout à fait intéressés à ça. Y avait un petit ensemble de HLM à bonne échelle, des gens qui vivaient assez bien ; on peut inviter des gens de là pour nous aider. Dans les boîtes aux lettres, on a mis “un architecte Belge voudrait être aidé par des locaux pour faire du local. Réunion tel soir à telle heure”. Et il en est venu timidement, parce qu’ils sont curieux et toujours positifs. Quand on leur demande comment ils font, que ça nous intéresse, que ça nous aide, du coup ils sont bien tournés. Puis ils ont dit, “qu’est ce qu’il faut faire ?” — racontez comment vous vivez ! Vous vivez dans quoi, combien de pièces ? Simplement ça… Ils croyaient qu’on allait les déloger et nous disaient qu’ils avaient besoin de rien “on tient à rester chez nous” (rires). Mais y avait pas de méfiance, et je me rappel que quelqu’un “ J’entends plutôt “popote” que parlait de sa salle de bain, je sais plus pour quoi dire, d’essayer de faire de la philoso- est que la fenêtre était là. phie avec des gens qui ne sont pas L’autre a dit “une fenêtre fans ce langage là. ” ?”… oui la fenêtre de la salle de bain. On avait oublié la sienne, il vivait la dedans depuis sept années et n’avait pas de fenêtre (rires). Donc il se découvre des bizarreries, et ils expliquent les choses. Il y en a un il m’a expliqué l’acoustique, pas scientifiquement, mais il a dit “quand je dois téléphoner à ma famille, c’est quand même un peu confidentiel, je m’enferme dans ma garde robe”. Donc je sais que l’acoustique était épouvantable ; et comme ça, ils ont expliqués entre eux – moi j’écoutais, je prend pas de notes, c’est trop sérieux (rires) – comment ils vivaient, ce qu’y avait de difficile etc. Et ensemble gentillement – c’était pas qu’ils se plaignaient de ce qu’ils avaient – ils critiquaient, ils expliquaient que ça pourrait être autrement. C’est un enseignement tout à fait mêlé, sans organisation et qui donne un climat beaucoup plus que des informations. On est un peu tranquillisé c’est ça, c’est pas eux qui dessinent les plans. Puis y’en a un il s’est levé, il a été dormir parce qu’il était fatigué, puis il est revenu une heure après en disant “je peux pas dormir, j’ai oublié de parler des couleurs”. Donc, ça marche ! Il suffit de se taire, ça se fait tout seul. Donc ça c’est une seule séance. Je peux dire qu’elle m’a servie à rien, mais a me tranquilliser sur le fait que si je fais des choses, j’ai un écho. Si ces gens pas choisis au hasard répondent comme ça et me donnent des conseils, c’est parce que chez eux ça et ça ne va pas ; tout est permis, on peut le faire. Par erreur évidemment j’ai pas eu l’occasion de le faire avec des nouveaux habitants. J’aurais préféré avoir une liste d’attente, mais ils voulaient pas. J’ai fait le premier pas, le deuxième n’a pas été fait, mais le premier disait que ça pouvait être fait. Ailleurs je l’ai fait, à Marne-la-Valée, on avait quatre-vingt logements à faire en recherche expérimentale et c’était trente logements en participation d’habitants. Les Annexes

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premiers c’était pour mesurer les possibilités d’une préfabrication ouverte. Qu’est ce que ça veut dire ouverte ? Au maximum c’est entre-ouvert, dans le coffrage avec la réservation de la fenêtre, normalement c’est tous les mêmes, mais “ouverte” ça veut dire qu’on peut changer un peu la fenêtre, mais le reste c’est la même méthode. Mais on a réussi à faire ces quatre-vingt logements, et y’en a pas deux pareil. C’est un peu chiant le béton, donc j’ai invité une entreprise de bois, le béton on la fait en rez-de-chaussée et le bois s’est mis dessus. Y’a eu aussi des questions de coordination modulaire qui était un peu artificiel mais ça a servi, ils avaient la même, donc ils ont fait facilement l’un sur l’autre avec les plans que j’avais fait et qui coïncidaient. Comment se fait cette transition entre le “travail” de l’usager qui participe et celui de l’architecte qui dessine ? Là c’était proposé par le maître de l’ouvrage, la ville nouvelle était extrêmement intéressé par ce genre de chose, par de l’expérimentation. J’avais nommé les 30 familles et on les a réunis, elle étaient pas toutes là mais avec la préfabrication “ouverte” qui venait avec son informatique et, devant tout le monde, on prend un ménage, on leur demande comment ils veulent et on le fait. Moi je le dessine et lui il calcul en même temps, combien ça coûte, c’est un programme comme ça ; en dessinant on essayait de faire des choses. Et puis la fois suivante, j’ai dessiné vrai la perspective, au moins de l’extérieur, qu’ils voient un objet et pas des plans, ils ne vivent pas là-dedans. Alors ça allait bien souvent, et puis y’avait quelqu’un, chaque fois c’était pas bon. Ce qu’on a l’habitude de faire c’est de mettre en rez-de-chaussée la cuisine contre la salle de bain et puis le reste se met autour, y’a pas trop de canalisations. J’avais fait ça puis j’ai compris, il était musulman… (rires) on met les choses les plus loin possibles alors j’ai fait ça et c’était un belle maison ! Donc c’est en vivant les choses que vous découvrez les questions à poser quand ça n’a pas été posé mais qu’on a eu la réponse. Et pour les autres c’est pareil, ils préféraient ceci et des des trucs comme ça, et j’ai fait les trente projets. Et puis le maître d’ouvrage, qui était un mal-honnête, je le savais, mais je savais pas que ça allait être comme ça, il a dit “c’est terminé on fait pas”. Donc c’est fini, on a rien fait. Par contre les quatre-vingt ont été fait avec le bois sur le béton, y’en a pas deux les mêmes, on a fait tous les modèles possibles, sans interlocuteur en face et ça a été livré, dans les temps, dans les prix. Alors ils les ont peuplé, alors la ça va pas parce que l’organisation de distribuer les logements à ceux qui les demandent, c’est pas le goût des gens, c’est la sécurité du loyer qui compte parce que c’est des gens aidés donc ils ne payent pas de loyer, c’est la prévoyance social ou je ne sait pas quelle institution qui paye le loyer directement. Donc la maîtrise d’ouvrage était tranquille, elle était payée, le reste ils s’en foutaient donc ça allait très bien, mais ils n’ont eu que des nègres… (rires). Bon, j’ai été en Afrique, j’aime beaucoup les noirs mais aussi-tôt ils refont le village nègre dans ces choses-là. C’était amusant, je critique 154

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pas du tout seulement c’était dégueulasse au bout de six mois et au bout de quelques années, je voulais le revoir et prendre quelques photos. Une bonne grosse m’a interdit de prendre des photos alors comme je connais un peu le langage (rires), je me lui ai dit “y’a erreur, c’est pas vous qui commandez c’est moi et je vous interdit de me dire ce que je dois faire”. Du coup elle a rigolé et je lui ai dit “en tout les cas je ne photographie aucun enfant, ça je veux bien mais les maisons c’est la miennes, c’est pas les votre” alors on s’entendait bien et ça allait (rires). Donc c’était impossible de photographier les maisons sans les enfants, ils se mettent devant ! Enfin, tout ça va bien, mais ils mettaient des rideaux avec des punaises sur les fenêtres pour pas trop les éblouir. À l’intérieur ils ouvrent jamais, on devine que c’est une hutte comme ils étaient habitué à vivre, comme y’a pas longtemps qu’ils étaient venu. L’extérieur était usé déjà, des carreaux cassés, on les réparait pas, c’était un taudis, parce que c’est comme ça qu’ils vivent, je veux pas les critiquer mais on aurait su je sais pas si on aurait pu faire autre chose d’ailleurs. Comment peut-on justement anticiper cette improvisation ou cette sorte de comportement d’appropriation ? Oui, peut-être en ayant eu une participation ça aurait été mieux conduis et encore, ils ont un style de vie qui n’est pas le notre. J’ai essayé en Afrique et c’est différent, je suis dedans, je suis dans leur coutume. J’avais été invité par des moines qui voulaient faire une hôtellerie à côté d’une maison qu’ils avaient pris comme monastère, mais pour reçevoir des gens, pas pour eux. Bon j’ai été là-bas, c’était l’Abbaye de Maredsous. J’ai été envoyé là et j’ai passé deux mois d’abord pour me tremper dans le jus. C’était extraordinaire, c’est des gens merveilleux tout ça, enfin je passe le folklore. Mais entre temps, le Rwanda a eu une sorte de révolution, de nouvelles élections pour être indépendants – c’était un protectorat allemand abord, c’était jamais une colonie et les relations étaient un peu différentes des colonies – et bon, il faut raconter tout, ça n’a rien à voir mais : les élections étaient surveillées par l’ONU et j’ai fait la connaissance, tout à fait par hasard, du colonel logiste qui était chargé de protéger les éléctions. Si il y avait du désordre, il avait je sais pas combien de dizaines de parachutistes, etc. pour mettre de l’ordre. Lui, la veille ou l’avant veille du jour de l’élection, il a fait descendre tout ses parachutistes sur Kigali, les gens étaient ravis de les voir arriver du ciel (rires). Bon c’est pas idiot, ils étaient pas victimes, mais c’est symbolique donc ils les ont bien reçu. Ils se mettaient en rang et ce jour là il a mis en prison tous les politiciens Hutus – vous savez que les Tutsi et les Hutus, le massacre des terrains – et le lendemain il les a lâchés après avoir reçu les élections, les bulletins terminés… ca c’est le Rwanda. – Le Burundi c’est la même chose, un pays semblable, c’est les mêmes races qui se disputent de la même façon seulement il n’y avait pas de colonel logiste et les Tutsi ont été élus parce qu’il ne restait plus un seul Hutu, ils étaient tous assassinés (rires). Les Rwandais avaient aidé la colonie Belge Annexes

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pour des révoltes coloniales du Congo, ils avaient aidé les réfugiés, et le roi Baudouin, pour remercier le nouveau président lui avait demandé “quel cadeau est ce que vous voulez, des constructions peut-être ?” il à dit oui : C’était la présidence de la république et puis le ministère du commerce industrie et mine. C’est tout petit tout ça et puis l’agrandissement de l’hôpital qui s’est pas fait, mais les deux je les ai dessiné. Le ministère, je l’ai dessiné et je l’ai jamais vu. La présidence j’ai discuté avec le président, là c’est de la participation entre le brutalisme et le folklore : il a été élevé chez les pères blancs français quand toutes les écoles étaient faites par eux, c’était intelligent mais bon j’ai pas le même langage, j’ai dis “comment voulez-vous faire ? Qu’est ce que vous voulez ?”. Alors il explique que si lui il construit ça à Kigali, il est rien là-bas parce que il se rappel que sur le club des coloniaux il était mis “interdit aux indigènes”. C’est évidemment faux mais on racontait ça, donc si il me le raconte c’est qu’il y a un problème. Il me dit “je veux un bâtiment de sept étages”, le plus haut de l’Afrique central… Mais il répond pas, je lui pose des questions et il dit ce qu’il est, j’ai essayé de faire une plaisanterie pour dire que si y’avait des ascenseurs à pédale ça serait… mais il n’a pas rit (rires). Comment ça s’organisait ? C’était des organisateurs du ministère du développement qui avaient des spécialistes pour dire comment on faisait les choses donc j’ai fait ce qu’il fallait pour que ça fonctionne. Par contre, l’architecture je la voulait pas type européen. Donc au lieu d’avoir un machin, j’ai fait un “machin” au rez-de-chaussé et un peu moins à chaque niveau jusqu’au septième étage et j’ai mis là-dessus une couverture en tôle ondulé exactement comme les bidonvilles à côté. Au lieu d’enfoncer j’ai fait une liaison entre la verticale et l’horizontale, j’ai fait des contreforts. C’est efficace, c’est une construction dont on a pas vraiment besoin, mais ça aide. J’avais questionné Kayibanda Grégoire qui m’a dit « mais où est ma salle à manger et ma cuisine ?» — mais c’est une administration, il n’y a pas dans le programme alors il m’a insulté un peu ; il avait comme métier d’inspecter les écoles des pères blancs, donc il avait quelque chose que je ne connaissait pas qui était beaucoup mieux que ce que j’imaginais. Il a dit « toute l’école viennent à 30 ou à 50, ils ont fait trente kilomètres à pied, je vais les nourrir évidemment. » Ah, j’ai dis oui évidemment, alors j’ai ajouté une grande salle à manger pour trente personnes et une cuisine de type rwandais. Apres j’ai été au ministère où j’ai rencontré de vieux coloniaux qui étaient des fonctionnaires sur place, il disent « qu’est ce que c’est ? », je dis « la cuisine pour l’école… », et vulgaire comme ils pouvaient l’être il dit « t’as des ciseaux, tu coupe ça, tu fous ça à la poubelle et tu n’en parle plus ». Bon, je pouvais que obéir… Ca c’est la participation, moi j’ai essayé de la faire avec le paysage, comme moi je pouvait le comprendre, c’est peut-être complètement faux mais ce n’est pas vulgairement coloniale, il y a autre chose donc on essai de comprendre pourquoi et on comprend qui y’a ça. Ils sont mal élevés donc ils ont confiés ça à l’Office des Cités Africaine où j’avais 156

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des copains architectes, belges qui travaillaient pour le Rwanda, j’ai dis ça ira ils vont diriger le chantier. J’ai jamais reçu un sou pour aller voir comment ça se faisait, j’ai jamais vu. J’ai une photo du bâtiment, je leur est fait un espèce de balcon protubérant alors je me suis dit, je les maintien dans le sous-développement avec ça, ils ont des envies d’occidentalisme, je vais faire un symbole : j’ai loué un buldozère, j’ai acheté une ficelle de cent cinquante mètres de long, un piquet et c’est pas une chèvre, c’est un buldozère qui a fait le tour pendant deux jours je crois et a tracé un rond. Ca sert à rien, personne ne me l’a demandé, on s’en sert pas mais il est là. Je sais pas les effets psychologiques, ça ne me regarde pas, mais y’a quelque chose qui est la forme ronde parce que les huttes sont rondes, les maisons occidentales non. Donc déjà y’a une contradiction, y’a des rappels de quelque chose, bon, qu’ils se démèrdent avec ça. Alors, l’effet que ça a fait sur les blancs, ça j’avais pas prévu, ils ont détesté ce truc, ça ressemble pas à un cadeaux Bèlge, donc ça ils ont arraché, ils ont décapité le bâtiment – c’est comme ça qu’on fait ils ont remplacé par une barre de béton. Et puis y’a pas longtemps, je cherchais sur internet où on peu voir les paysages, j’ai retrouvé l’endroit, le bâtiment y est plus, ils ont tout enlevé… c’est les belges ça, la participation la voilà… (rires). Et ici, c’est un peu la même chose. On est pas des indigènes, c’est pas des mauvais les dirigeants de la construction sociale ou de la construction mais on a une vertu urbaine qui est Belge que personne ne comprend : une famille normale qui décide de se faire une habitation comment est ce qu’il fait ? Il a besoin d’un architecte (en Belgique un architecte est obligatoire pour construire plus de 10m2), alors il sort, il prend à droite par exemple et le premier architecte qu’il rencontre c’est toujours un bon architecte, il n’y en a pas de mauvais (les grands architectes ils sont mauvais, ils ont l’occasion d’être mauvais), Ils tombent sur quelqu’un qui sait ce que c’est une maison – c’est pas compliqué – et qui sait ce que c’est une famille qui est quelconque. Alors, la famille lui montre le terrain et lui dit « bon, comment est-ce que vous voulez ? » ce à quoi la personne lui répond « pas comme celle-là et pas comme celle-là » et ça fait toute la banlieue bruxelloise. C’est pas un style, c’est un agglomérat d’intentions “pieuses” pour faire bien de toute sorte de différences, ça va du moderne au gothique, moi je me promène dans les rues pour voir ça. On a construit ici la cité modèle, préfabriqué à peine mais dessinée comme si c’était préfabriqué, on en a jamais fait une deuxième, on sait ce que c’est maintenant. Ca marche pas trop mal parce que c’est quand même pas comme le maître d’ouvrage, et cette expression est injurieuse : c’est pas un chef c’est un serviteur, et il a tout à dire, alors intelligemment fait ça veut dire que c’est du préfabriqué. C’est l’ingénieur de chez Citroën qui a découvert que si on remplie le béton, la forme avec la fenêtre réservée, en chauffant le béton le lendemain on peut le remonter. C’est la seule chose qu’il est fait donc il avait une vitesse beaucoup Annexes

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plus grande de construction, donc il en a fait des millions en Europe. en Allemagne ça s’appel WB70, c’est un nom chrétien ça … (rires) ça dit bien ce que ça vaut… Là, y’a rien à faire, les retaper, banlieue 89, c’était un désastre, ils ont fait des fanfreluches sur le truc qu’ils n’ont pas osé toucher. Apres il y a des architectes intelligents qui ont fait des choses magnifique, c’est très rare. Encore, participation, je l’ai essayé en Allemagne, ça n’a rien donné, à Berlin Est (de la réparation). J’avais tenté une expérience de participation – on en était pas encore à de la technique commerciale de casser pour mieux faire – j’avais rassemblé une cage d’escalier, je les avais invité à venir tel jour à telle heure à un tel endroit pour discuter et faire un exercice ensemble et on avait préparé de faire des balcons là-dessus. Y avait une avenue de 90 centimètres avec le vélo d’un côté et le frigo de l’autre alors ils font rien avec ça. Un était en porte-à-faux et ils été tous tombés l’un sur l’autre alors savait juste une façade avec une porte donc ça c’était le problème. J’avais deux ingénieurs locaux, on a essayé de dire comment est-ce qu’on peut faire ? Ils ont dit « peu pas s’appuyer si non le bâtiment il va s’effondrer, ils est pas fait pour ça » ajouter quelque chose en porte-à-faux. Donc je prévois une ossature poteau poutre, et on le fait en vue d’un désordre utile, chaque étage est différent, décalé parce que si il y a un poteau, une dalle et une autre colonne qui est à 20cm décalée, ça ne fait rien. Mais c’est pas vexant, on le distingue difficilement, on a mis 4cm quelque chose comme ça à chaque fois. Ça amorce une possibilité de variété parce que qu’est ce que c’est faire 24 balcons ; je veux pas ça, je veux ça et là je peux le faire. On va pas préfabriqué donc on avait proposé des plateformes qu’on pouvait poser sur les poutres n’importe où à peu près avec trois ou quatre formes et puis détachés et puis une série de balustrade, le tout normalisé mais différencié en maçonnerie, en métal, en bois, en bac à plantes etc. Et sur une maquette on avait tous fait les modules et ils ont travaillé ensemble en s’ente-aidant chacun, ils ont choisi tel balustrade avec telle forme et ils le posait sur la maquette. Certains mettaient leur nom dessus de peur qu’on le confonde avec le voisin. Bon c’est une illusion, on sait bien que ça va servir à rien mais ça va leur servir à eux et avec qui ils travaillent pour avoir un terrain fertile quand on arrive. Ca a été donné ça au maitre d’œuvre et moi j’ai demandé qu’on décide de donner une appellation universelle, que ce soit un chef-d’oeuvre populaire en exemple que les habitants peuvent faire quelque chose, que c’est possible des choses pareil. Le gouvernement de la ville de Berlin a dit que non c’est de la merde : poubelle, on a plus rien fait. Avec un copain allemand, on avait sonné à toutes les portes pour voir comment ils voulaient, y’avait des choses idiotes : un bâtiment et un autre bâtiment se touchent par l’angle et parfois y’a le soleil qui passe, c’est assez drôle. Alors j’ai proposé qu’on mette le plancher là et un trou ici, et ici, c’était facile… non.

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Qu’est ce qui fait que politiquement ce genre d’interventions ne soient pas acceptées ? C’est des fonctionnaires, c’est déjà un défaut puis en plus ils étaient allemands (rires), on peu pas espérer… ils étaient plein de bonne volonté et ils m’ont laissé faire, alors je leur dit « les entrées sont moche parce que il y a deux trois marches, y’a rien et les gens sont mouillés quand il pleut, ils cherchent leurs clés etc » il faut faire quelque chose. Alors, j’ai fait un et puis un autre qui n’a rien a voir et encore un autre différent et puis quelque chose qui déborde de ce coté là pour que quand ils veulent s’associer pour bavarder ils soient couverts. Ca a été construit, ça sert bien. Donc y’a juste cette différence là. Alors pour donner un peu de forme a la cage d’escalier, j’avais demandé qu’on repeigne et que, en donnant à un enfant une crais et en descendant les marches il dessine quelque chose, ça c’était la limite entre les deux couleurs, on en a fait une c’est tout … Le maitre d’ouvrage était pas idiot, pas mal mais il saute pas, il aurait simplement pu continuer et avoir des réunions puisque je les ai réunis pour travailler, ils pouvaient se réunir pour discuter aussi, tout ça était possible, ouvert. Qu’est ce qui fait que le maître d’ouvrage, malgré une volonté positive initiale, ne souhaite pas continuer ? Oui mais il veut pas abimer ce qu’il fait. Il m’a chargé de faire une opération artistique, c’est ce que j’ai fait et puis les couleurs différentes à l’extérieur ça pouvait se faire, pas beaucoup plus. Et puis, il y avait un sculpteur très bizarre, il faisait des grandes choses. Les avions Russe qui étaient désaffectés étaient en vente et un sculpteur avait proposé d’acheter deux avions et de les mettre debout sur le trottoir, donc qui vont vers le ciel avec les ailes qui se touchent, alors c’est comme deux personnes, c’était faisable. Moi j’ai dit que c’était formidable et qu’il fallait absolument prendre ça mais ils ont pas osé alors il a fait une grande casserole sur un coin, ça, ils appelaient ce de l’art. Donc ils ont payés ce qu’il fallait, ils avaient le budget pour le faire, ils ont repeint d’après des couleurs que Simone ma femme a essayé de donner, bon c’est anodin ça, mais bon ils avaient la bonne volonté. J’ai été choisi au concours parce que j’avais du désordre. J’avais une maquette qui montrait un morceau possible, cinq ans après, dix ans après, vingt ans après y’a des annexes qui s’y ajoutent et on ne fini par voir plus que les ajouts donc ça devient normal. Ca ils ont trouvé extraordinaire donc ils m’ont choisis pour ça et pour ne pas le faire. Non mais je leur en veut pas ils ont leurs mesures quoi, c’est déjà pas mal ce qu’ils m’ont laissé faire. Dans quelle mesure un bâtiment devient-il obsolète, comment procédez vous pour les réhabilitations ? On peut retaper profondément, ils préfèrent démolir c’est parfois apparemment moins cher mais Banlieue 89 ça a donné du petit décor collé dessus, ils ont rien transformé à l’intérieur. En tout les cas ils ont pas Annexes

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questionné et c’est pas des mauvais c’était plutôt des bon, le problème était posé idiotement. Lacaton & Vassal, vous les connaissez ? Ils font ça à moitié bien, mais cette moitié est très bien ! Ils ne questionnent pas les habitants donc cette partie là ça ne va pas. Ils ajoutent quatre ou cinq mètres de construction libre complètement vitré, ils l’ajoutent et ça devient le mur isolant, c’est tenu par cette fonction là donc ils s’en sortent dans les réhabilitations pour le chauffage etc. Mais ils doivent quand même remplacer des salles de bain et autres, à la tour Bois le Prêtre à Paris, ils doivent arracher les escaliers parce que les ascenseurs, donc c’est tout un renouvellement. Ils sont pas volontaires pour faire des réunions, écouter et leur obéir, enfin les interpréter mais ils le font très parfaitement comme si ils avaient demandé. Si ils arrachent la façade parce qu’elle n’est pas porteuse, ils ont un living qui est beaucoup plus grand, donc bon c’est remarquable mais c’est encore une fois du Mies Van Der Rohe, le bâtiment ça n’est qu’une vitre. Alors que quand vous allez en Amérique du Sud, des préfabriqués béton on les reconnait plus. J’avais un étudiant qui avait été au Brésil voir tous les cinq ans la transformation d’un truc. Au brésil ils ont une bande devant et les gens commencent à construire là, ils ont un métier donc ils ont un atelier. Ils laissent faire simplement, et au dessus y’a pas grand chose de fait mais c’est vivant avec tout ça et ils touchent presque la rue donc ça devient une vraie rue. Il avait pris des photos et fait des analyses. Mais en France, c’est pas applicable, y’a des impossibilités administratives. On peut le faire, mais il faut trouver quelqu’un d’héroïque. Ici chez vous, comment s’est passé l’expérience collaborative pour réaliser cet ensemble de logements ? C’était une amie qui avait un père qui possédait le terrain, elle voulait le vendre pour construire, sur une partie du terrain, quelque chose pour elle. C’est de file en aiguille, j’ai fait le plan du terrain et l’encombrement d’une maison normale pas trop étroite, elle a de la place et puis j’ai dis « mais il faut essayer de voir comment on peu faire le reste pour que ça marche l’un avec l’autre ». Donc j’ai fait ça puis j’ai imaginé des visions d’appartement et si on essayait de trouver des gens qui construisent en même temps ? Donc j’ai mobilisé un cousin, mon frère, un associé, des inconnues et quelqu’un qui est venu de la part d’une agence et qui était étonné que l’agence lui faisait payer à lui alors que c’était nous qui … (rires). Toutes les races étaient là et je lui ai fait ses plans, à côté de ça il y avait le coin, il pouvait faire deux appartements par étage, donc ils ont choisis d’être de telle manière et toutes les modifications qui n’abîment pas la structure, et on l’a fait on a modifié, comme personne n’était là on l’a fait proprement sans plus et puis ça a continué, j’avais un ami sculpteur il avait un garage et sa table de sculpture, etc. voilà. J’ai pas essayé d’être plus démonstratif dans les différences, c’est la même brique, c’est la même fenêtre. Pourquoi ?. Mais la vie avait des 160

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choses en commun, on se connaissaient forcément, au début le jardin c’était une prairie, on avait mis des balançoires donc les enfants venaient jouer chez moi. La crainte de la dispute elle est réelle, j’avais pas mis de clôture entre les deux trois divisions de jardins et les enfants de mon ami allaient toujours à l’école par le jardin donc on voyait des gens, on voyait quelqu’un. Et puis, y’a eu des discordes, c’est normal, y’a eu des clans et puis ça a pris des années et ceux qui étaient entrés célibataires en sont sortis avec un enfant ou deux donc il fallait remplacer. Y’a deux races, ceux qui ont participé et ceux qui achètent, et ceux qui achètent sont dégueulasse. on leur a dit c’est la copropriété, et une maison a été vendu puis racheté par une bonne femme odieuse, à la première réunion de copropriétaires elle est arrivée en disant « je vient une fois mais pas deux, y’a pas de copropriété, ça n’existe pas ca » on lui a dit qu’il y a des règlements et elle a dit « mon notaire ne m’a pas parlé de ça, je n’obéis pas a ça ». Alors, elle nous a fait un procès, on m’a pas dit que ce procès était à la justice de paix donc j’ai pas été voir. On a été en appel, ça a coûté la peau des fesses, on a gagné évidemment en disant que ce qu’on avait en commun c’était une entenne de télévision, elle ne sert à rien, c’est un chauffage mais c’est pas grave, c’est un téléphone qu’on avait interne entre trois ou quatre personnes, on sait même plus où il est et que les jardins on a mis des haies. J’ai une fenêtre qui donne chez le voisin, si ça avait pas été une copropriété on va me murer cette fenêtre, je n’ai pas le droit d’avoir une fenêtre sur un terrain voisin. Bon, on a eu raison, elle est odieuse, elle est toujours là, c’est la vie ça … Donc c’est une amorce aussi mais ça a fonctionné, c’était extrêmement bon marché, j’ai marchandé tous les matériaux, j’ai commandé ces matériaux, j’ai pris un entrepreneur italien qui était bon marché et très bon. J’étais le premier à mettre de la laine de roche dans le creux du mur, toute la Belgique est faite avec un mur en parpaing de 20cm, un vide de 5cm et puis un mur 9cm de brique qui se met en appareillage. C’est presque une coutume plus qu’un détail d’exécution et j’ai glissé là-dedans une feuille de 3cm d’épaisseur de laine de roche en continue. Tout ça a été fait et jamais répété. Après j’ai eu un groupe d’une vingtaine qui s’est réuni, moi j’en avait marre de ce truc, ils voulaient que je fasse la même chose avec eux, ils s’étaient choisit dans la commune voisine un terrain de la ville qui était réservé pour eux alors il fallait ensemble dire comment ils vivent. Alors ils sont venu ensemble très positifs, très réalistes et très désirant et une union qui se marque même. Ici, j’avais prévu un grand réfrigérateur pour tout le monde et une machine à laver pour tout le monde et y’a jamais personne qui a mis le réfrigérateur et j’ai acheté la machine, c’est moi qui m’en sert, les autres pas. Ceci n’a rien donné parce que l’échevin qui avait promis a vendu le terrain à l’autre donc ils n’ont pas été capables de rêver à un autre terrain, ils rêvaient de celui-là. Mais il s’est

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dit et promis des choses possibles, ça râte. Mais c’est positif, c’est amusant, c’est très amical. Y’en avait un qui venait de la part d’un marchand de biens qui s’était pas choisit, et il trouvait que c’était intéressant, mais il participait à rien, il a appris après, il était chiant celui-là. Alors moi j’ai fait la gérance évidemment et puis j’ai eu une une bonne idée : on l’a nommé gérant donc ils nous a emmerdé, c’était ce qu’il fallait (rires). Y’a des relations automatiques, on se demande parfois comment on va mais déjà le fait que c’est sur deux rues et qu’il y a deux entrées c’est deux “familles” différentes on ne va pas chez l’un et chez l’autre. J’avais un cousin, un ancien associé et puis d’autres et maintenant il faut 50 ans pour que ça se noue, il y a le bloc et il y a la terrasse où y’a deux portes, enfin ils ont mis des pots de fleures autrement ils osaient pas le faire. Ils ont mis des bacs à plantes pour délimiter le terrain de chacun et ils se parlent comme dans n’importe quelle banlieue, autrement ils osaient pas. Je prend ça comme exemple, j’avais mon ami associé qu’était à l’étage en haut vers le jardin avec une superficie et puis en dessous y’avait la mère du sculpteur qui voulait habiter pas loin de son fils et qui avait la même superficie puisque c’était la même disposition, même escalier. Seulement c’était des gens différents alors la vieille maman elle voulait une maison “normale” à Bruxelles donc on a une bonne, elle est dans la cuisine et la salle à manger est séparée du salon, on a pas la place donc c’est une seule pièce, mais la cuisine ne peu pas être vu du séjour donc la cuisine va avoir une porte sur le hall d’entrée, ça c’est le domaine du facteur, le médecin c’est plus loin, tout ça c’est réglé. Donc je lui ai fait sa chambre à coucher qui donne sur un couloir nuit avec la salle de bain et puis ça donne sur le facteur et le séjour était fermé ; elle était très heureuse là. Lui, c’est autre chose, la même surface, la même disposition d’escalier et de porte d’entrée, j’ai pris la diagonale comme boulevard et ça c’est tout ouvert dessus. Donc la chambre à coucher a une porte qui donne sur ce canal là, la salle de de bain aussi et c’est tout, tout le reste est ouvert et il a un balcon lui parce qu’il l’avait demandé. C’est deux civilisations différentes, ça ma coûté un tuyaux de chutes de plus parce que le wc ne pouvait pas être superposé avec l’autre, pas grave. À Bruxelles ou n’importe où, le toilette est toujours séparé de la cuisine, on peut abattre le mur qui est entre le séjour et la cuisine et on fait une cuisine ouverte, ça c’est encore facile mais aller plus loin c’est pas possible parce on doit trouver un autre tuyaux de chute et on doit passer à travers des gens qui veulent plus donc ça ne se fait pas, on a pas cette liberté. En Hollande on avait fait 150 logements en bloc et y’a pas deux appartements les mêmes et chacun a deux tuyaux de chute pour le jour où y aurait besoin en fonction d’une autre disposition. Le maître d’ouvrage était miraculeux, là y’a de la participation. Le patron était extraor162

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dinaire. C’était pas tout à fait de la participation sèche mais enfin. Dans la partie sud de la Hollande, y’a un grand quartier des années 60 comme y’en a un peu partout, des blocs qui n’ont pas d’aspects, aucune différence etc. Bien fait comme on fait bien les choses en Hollande et y’a des papiers salle par terre maintenant, les gens sont fachés, ça marche pas, les gens partent, y’a une malédiction dessus, ça joue… Ca appartient à une société nationale et le patron de cette société était un homme miraculeux, on l’avait connu pour d’autres choses donc on se connaissait et il a expliqué, il a été voir le maire pour lui demander que faire et a dit « il faut pas démolir » mais il faut ajouter des nouveaux habitants ça aurait changé suffisamment les choses. Donc ils ont décidé de faire ça et puis ils m’ont appelé en disant « voilà il faut construire 150 logements ou quelque chose comme ça », et où, sur le terrain des sports parce qu’ils sont partis ailleurs, le terrain qui est là. Alors on a été voir les comités de quartier, on a fait des exercices, j’ai appris que un balcon c’était quarte chaises et une table et puis les bacs à plantes. Alors on les a mis au travail, des gens qui venaient de je ne sait où ou des gens qui n’étaient pas intéressés à habiter là mais qui participaient au comité de quartier, y’en a beaucoup et ils fonctionnent bien. On a fait tout ça et puis on s’est mis au travail, on fait un grand bloc avec deux grandes cours intérieur, c’est tout ce qu’on peut faire là. Ca donne sur d’autres facades, donc ça devient une rue et l’autre coté aussi puisqu’il y avait rien en face, donc c’est maintenant des rues. Et puis on a essayé de faire des plans en hauteur, des volumes capables puis on a attendu que des gens se présentent pour habiter, comme ça on sait ce qu’il faut faire puisqu’ils sont là, c’est normal. Sauf que si on dit ça en France on vous prend pour un cinglé. Y’a Albert Hein qui est un multinational d’épicerie qui voulait avoir un morceau donc on a enlevé nos plans d’habitations et on a enlevé les colonnes pour qu’il ai son truc et puis il voulait encore un truc là, et puis y’a son poisson pilote qui s’appel Aldi, y’en a en France aussi, donc on a démoli encore autre chose sur le papier pour mettre Aldi. Puis se sont présentés des médecins qui voulaient faire une médecine ambulatoire, on a enlevé des trucs pour les placer puis ils sont partis. Et ils ont une coutume bizarre, ils rassemblent deux écoles ennemis, une sans dieu et une avec dieu et ils ont une cours commune de récréation et ils essayent de vivre ensemble. J’ai visité une école d’un bon architecte, c’est bizarre mais ça marche très bien donc on a à nouveau démoli les choses et puis ils sont partis. Les médecins sont revenues à la phase 2, donc ces choses se font. Normalement ils pouvaient commencer le chantier à 50% de ventes, y’avait 0%, il a fait une grande fête avec une grande maquette pour vendre tout ce qui était dessiné avec pour seule règle : pas deux appartements pareils ; ils ont chanté de chansons de marins, bu je ne sais quoi… mais rien de vendu. Donc il a décidé de commencer les travaux, il a été héroïque, y’a aucun fonctionnaire européen outre que ce monsieur là Annexes

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pour faire ça. Ca s’est pas vendu, il a fait les fondations, les parkings en sous sol et puis on a commencé le tracé des choses. Y’avait le bâtiment du coin ici qui était le plus haut donc on a commencé là, on est arrivés au toit, on a mis le toit et le mois suivant presque tout s’est vendu. Vu que c’était pas terminé de construire on a demandé aux gens ce qu’ils voulaient et y’a un appartement qui était difficile, il était un peu loin du palier de l’ascenseur avec un long corridor et y’a quelqu’un qui voulait le prendre mais il manquait une chambre à coucher, on lui a fait une caisse accroché à la façade pour avoir sa chambre à coucher. Et ce long couloir il en est ravi, il a une collection de gravures donc il passe toujours devant ses gravures, et beaucoup de choses étaient comme ça. On peut modifier en construction, l’organisation des architectes est très différente, on n’imagine pas ça. L’architecte est chargé de tout, ça veut dire qu’il fait les plans, pas les plans d’exécutions mais suffisamment clair pour qu’un bureau d’étude qui n’a pas d’architecte (si non ça se dispute) fasse tout les dessins d’exécution. On a eu ça la première fois c’est d’un confort pas possible, ils obéissent et comprennent et celui-là faisait tout ce qu’il fallait y faire de tous les côtés. on a une cage d’escalier avec mon monsieur avec sa chambre mais ici on a fait une galerie sur les toitures et on a une série de maisons sur cette galerie au lieu d’être comme ça elles sont comme ça, il donne dans un des jardins intérieur. Ceux-là se connaissent alors je saute de génération. Y’a une américaine qui s’était chargé de faire un rapport sur le logement néerlandais pour une université américaine, elle est venu, on a essayé de lui expliquer mais elle a pas compris. Y’avait l’ingénieur, le patron merveilleux, y’avait un associé et moi. A quatre on essai de lui dire que la participation c’est comme ça qu’on fait, elle voulait absolument croire qu’on a tout dessiné et que les gens sont arrivés ensuite. Elle a fait un rapport sociale et a découvert que ce truc là y’en avait plusieurs comme ça, ça faisait que y’avait des villages à l’intérieur d’une agglomération. Parce que les gens se connaissaient, elle les questionnait, ils parlent tous l’anglais et ils parlaient des autres. Jamais ça n’arrive nul part, on connait par hasard telle personne mais c’est pas géographique. Aussi une cour c’était la cour du commerce et l’autre cour c’était seulement un jardin sans définir à qui il appartient alors ils ont commencé à conquérir l’ilot jardin, à mettre un pot de fleurs puis une haie avec des bacs etc. ça donne un milieu tout à fait vivant puisqu’ils se connaissent bien, ils sont ensemble. C’est possible… et là c’était héroïque, si un maitre d’ouvrage français voulait le faire il pourrait commencer par rassembler les habitants, nous on a pas rassemblé les habitants, je sais pas pourquoi on l’a pas fait mais des habitants possibles non pas certains.

y’en a peut être 120 sortis donc chacun a dessiné sa maison sauf les deux autres phases. Le premier était vraiment fatigué, il était héroïque d’ailleurs. C’était quelqu’un qui devait faire des coopératives, donc c’était celui qui fallait mais divisé à ce point là il avait jamais fait. On a perdu énormément de temps et ses employés étaient couteux donc il a renoncé aux deux autres qu’on a dessiné comme on avait dessiné les premiers. Que ce soit pour Cergy Pontoise ou dans un autre exemple comme la Mémé à Bruxelles autour d’un moyen de conception tel que la maquette, comment laisse-t-on faire tout en corrigeant les approches techniques ou constructives dont ils ont pas forcément les connaissances ? Ce qu’ils ont à dire, ils le disent, on écoute et on le fait ou pas, mais c’est quand même différent, tout n’est pas décidé définitivement, on peu changer des choses. A la Mémé c’était très expérimental, j’étais nommé par les étudiants, contre l’université, donc rien n’a été décidé sans que les étudiants le voit donc décident, papotent. On en a répondu trente à la fois ou deux, ça suffit déjà et c’est efficace. Une chose plus terre à terre, au sommet du premier bâtiment de la mémé y’avait deux plans différents et c’était pas fini donc à ce moment là j’ai demandé à deux groupes qui voulaient y habiter – qui pouvaient parce qu’ils avaient un but social en dehors de ça – et j’avais peur qu’ils soient réfrigérés alors j’ai fait un plan parce que c’est plus facile à démolir qu’à improviser, alors je me suis fait engueulé parce qu’il y avait pas la chambre de Anette et Simone et ils ont tout dessiné, ils font ça parfaitement et ils ont vécu là-dedans. Tout les autres ont eu les cloisons mobiles, c’est des panneaux multiples de 30cm, on les cale, acoustique plafond planché – j’avais fait un plafond qui n’a pas de poutres donc peut faire n’importe quoi n’importe où – j’ai encore une photo du président de la mémé qui est coupé un mètre ailleurs. Quand j’y allais, la porte elle est plus là elle est là, donc ça fonctionne. On m’a reproché qu’ils changent pas, ce à quoi j’ai répondu que l’université a interdit qu’on change. Ce qui appartenait à la maison médicale qui pouvait être changé parce qu’ils étaient propriétaires fonciers.

Ce qu’on a fait à Cergy-Pontoise c’est ça, on avait un terrain, j’ai voulu les habitants, on a mis deux ans a bricoler sur 60 personnes, 164

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Extrait du livre Ferment, écrit par Filip Springer et traduit par Agnès Wiśniewski . URL < http://www.instytutksiazki.pl/template/ksiazki-detal. php?id=9646&pid=9827&tmplng=fr> [consulté le 10.10.17] BERGAME « Il m’est difficile d’imaginer que l’inventeur de la nouvelle architecture, le co-inventeur du purisme cherche à humaniser l’architecture à l’aide d’étoffes, articles destinés à la vente. Je considère que tout ce mouvement appelé la renaissance des étoffes françaises n’a été créé qu’à des fins commerciales, pour faire de l’argent, et dans lequel on cherche à attirer et à profiter des grands artistes. […] Les architectes du CIAM devraient s’y opposer et chercher à humaniser l’architecture contemporaine par des voies qui lui sont propres » tonne Oskar de la tribune. Il adresse ces paroles à celui qui, quelques mois auparavant, l’accueillait sous son toit, l’invitait à dîner et lui montrait ses tableaux. Quand Oskar s’arrête de parler, la salle croule sous les applaudissements. Ecoutant jusque-là en silence, Corbu applaudit avec les autres. C’est Pierre Jeanneret qui l’a amené ici. Non pas emmené, mais qui lui a suggéré de venir à Bergame, à la VIIe rencontre du CIAM, pour écouter ce qui se disait sur l’architecture contemporaine. Oskar a suivi son conseil bien que ce voyage ne fût pas du tout dans ses moyens. Lorsqu’il arrive en Italie, il n’a pas un sou en poche. Il dort donc dans un parc, se lave à une fontaine et ne mange que du pain et des raisins. Quand, lors d’une pause entre les débats, Jeanneret se plaint de son hôtel et demande à Oskar s’il est satisfait de son logement, celui-ci répond : « J’ai réussi à trouver quelque chose de confortable et de peu cher ». Avec cette intervention, il s’est un peu lâché car il n’avait absolument pas prévu d’intervenir. Mais il a craqué lorsqu’il a entendu Le Corbusier parler des gobelins et de leur utilité en architecture. Il a demandé la parole, est monté sur la tribune, a dit ce qu’il pensait, et maintenant, il est en train de descendre, à demi conscient, sans vraiment réaliser ce qui s’est passé. Lui, Oskar Hansen, un homme de nulle part, avec sa veste légèrement froissée et qui, à la fin des débats, ira dormir sur un banc dans le parc le plus proche, n’entend absolument pas les applaudissements. Quelques minutes plus tard, Jacqueline Tyrwhitt lui proposera de participer à l’Ecole d’été du CIAM à Londres. Oskar acceptera même s’il n’a pas la moindre idée de la manière dont il s’y prendra pour obtenir des autorités polonaises l’autorisation de faire un voyage en Angleterre.

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LONDRES Ils lui demandent s’il sait l’anglais. Il répond que non. Ils lui demandent son âge. Il répond vingt-sept ans. Ils lui demandent quand il a terminé ses études d’architecture. Il dit qu’il n’en est qu’à sa troisième année. Il lit l’incrédulité sur leurs visages. Ils lui disent qu’il fait de la propagande communiste. Oskar ne sait que leur répondre. Eux, ce sont les journalistes britanniques. Ils sont venus entendre le verdict du jury qui examine les travaux de l’Ecole d’été du CIAM à Londres. On est en juillet 1949. Oskar a eu le temps d’être écoeuré par toute cette fichue Angleterre. Il est arrivé avec pratiquement deux semaines de retard, car l’ambassade britannique à Paris ne voulait pas lui délivrer de visa. A la frontière, dès qu’ils ont vu sa petite valise en carton, ils l’ont aussitôt pris à part pour un contrôle en règle. Ils ont examiné son passeport à la loupe. Ils lui ont demandé où il allait et pourquoi. Alors que, dans la lettre qu’il avait reçue de Londres, tout était expliqué, noir sur blanc. A la fin, ils l’ont laissé. Il se présente en retard à l’école et on lui remet le projet à réaliser. Il peut choisir entre une cité-dortoir, un immeuble administratif, un carrefour ou un théâtre. Il choisit la cité. Il travaille tout seul, bien que d’autres travaillent en groupe. Il dessine neuf bâtiments répartis autour « d’un espace public » dans lequel il place deux écoles maternelles et un parc accessible à tous. Il met l’école primaire et les divers commerces et services en bordure, ainsi que la circulation automobile. Il réussit à rendre son travail avant la fin du temps imparti. Il consacre sa dernière journée à la visite de Londres. Notamment aux galeries et aux musées. Lorsqu’il entend le résultat du jury, il n’en croit pas ses oreilles. Il obtient un prix. Les membres du jury lui apprennent que c’est pour avoir réussi à doubler la densité de la population de la cité tout en conservant à cette dernière « de grandes qualités de services de proximité». Son projet fait grande impression sur Ernest Nathan Rogers qui lui propose sur le champ un poste d’assistant au Royal Institute of British Architects à Londres. Les portes pour la grande architecture (et la fortune) s’ouvrent largement devant Oskar Hansen. Lui, cependant, décide de rentrer. Rogers n’en revient pas et demande : – Est-ce que tu sais ce qu’il y a là-bas ? Oskar le sait. Il l’explique à l’Anglais aussi simplement qu’il le peut : – Là-bas, il y a des ruines, elles m’attendent. Rogers se frappe le front : – Ce que tu as proposé ici, tu ne pourras pas le réaliser là-bas. Mais cela, Oskar justement ne le sait pas encore.

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Extrait du texte de Jacques Rojot

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Qu’est-ce que décider dans une organisation ? Incertitude, complexité, informations lacunaires, divergences d’intérêts... prendre une décision dans une organisation n’est pas une chose aisée. Présentation de quelques théories éclairant le processus décisionnel. Décider, est-ce trouver une solution optimale à un problème donné ? Selon le modèle économique dit de l’Homo oeconomicus, le décideur est un être parfaitement rationnel. Ceci signifie qu’il a des objectifs clairs et explicites, stables dans le temps, mutuellement indépendants. Cet individu dispose aussi d’une connaissance exhaustive des choix possibles et est capable d’anticiper toutes les conséquences de ces choix. Pour décider, l’Homo oeconomicus sélectionnera parmi toutes les solutions celle qui va maximiser la réalisation de ses objectifs. Ici, on dit que l’individu opère dans le cadre de la rationalité absolue. Or, l’économiste américain Herbert Simon a montré que ce cadre est abstrait car les décideurs ne calculent pas tout, ne peuvent pas tout prévoir. Ils examinent les solutions séquentiellement et ils s’arrêtent de réfléchir quand ils trouvent la solution leur procurant un niveau minimal de satisfaction et non un optimum. Ceci provient de leurs limites physiques et intellectuelles, des capacités partielles et différentes en termes de conceptualisation, de mémoire, etc. Est-ce à dire que les décisions prises sont irrationnelles ? Certainement pas. H. Simon montre que si la rationalité du décideur n’est pas absolue, elle est simplement limitée. L’individu construit un modèle simplifié de la réalité, une définition de la situation à son échelle et avec ses propres moyens. Celle-ci est d’abord essentiellement basée sur son expérience passée. La plupart de ses décisions sont routinières. Il se replie sur des solutions qu’il avait déjà utilisées dans des circonstances lui apparaissant grossièrement similaires, et qui s’étaient révélées satisfaisantes. Bref, l’homme administratif décrit par H. Simon (Administrative Behavior, Macmillan, 1947) n’est pas l’Homo oeconomicus. Une bonne partie de la littérature se borne à le constater, nous proposons d’aller plus loin. En effet, si l’on suit la thèse de Philippe Mongin (« L’approche de la rationalité «limitée» ou «procédurale» comparée à l’approche économique », Revue économique, 1984), ce comportement de « satisfacteur » reste en fait un « maximisateur limité ». Alors, une étape nouvelle doit être franchie : les limites de la rationalité jouent aussi au niveau délibératif de la décision, par un processus de simplification cognitive. Dans cette perspective, l’univers des possibles n’est plus donné, il est à construire par le décideur. Le processus de décision n’opère pas seulement sur des

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données objectives extérieures existantes, il s’en crée et s’en construit pendant le déroulement du processus. Tout autant que résolution de problème, la décision est choix de formulation de problème. En d’autres termes, processus de choix et situation de choix ne sont pas séparés, ils interagissent. L’acteur, par son action, crée et modifie l’état du monde. Par exemple, si l’environnement externe est incertain, c’est aussi parce que l’incertitude existe dans l’esprit de l’individu. Comment décrire le processus de décision dans une organisation ? Une décision implique une part au moins des étapes suivantes, itératives : reconnaissance de l’existence d’un problème ; recherche de solutions « toutes faites » ; élaboration d’autres, innovantes ; évaluation des solutions ; choix de l’une, y compris bien sûr celle de ne rien faire, et son application. Ceci dit, si l’on regarde le processus du choix dans et par les organisations, il est paradoxal. Par exemple, un choix essentiel va être effectué dans l’indifférence générale, des décisions unanimes enthousiastes longuement préparées ne seront jamais adoptées, des efforts majeurs déployés pour acquérir un droit de participer à des décisions ne seront jamais concrétisés... Plusieurs raisons expliquent ces bizarreries. D’une part, la décision (le résultat) est souvent confondue avec le processus qui y mène et présumée y être reliée. En fait, la décision sert à bien d’autres choses : remplir des attentes de rôle, des engagements antérieurs, exercer, défier ou confirmer des relations de confiance, d’amitié, d’antagonisme, de pouvoir ou de statut, socialiser et se regrouper dans divers ensembles informels... et enfin se donner du bon temps. D’autre part, l’ambiguïté est omniprésente dans les organisations : les objectifs sont plus ou moins clairs et cohérents, les liens entre les actions et les conséquences sont peu perceptibles et à chaque instant la participation y est changeante et incertaine. Le politologue Charles Lindblom (« The science of muddling through », Public Administration Review, 1959) apporte un éclairage supplémentaire sur le processus par lequel les objectifs changent dans les organisations. Son modèle comporte deux caractéristiques : instrumentalisme et incrémentalisme. - L’instrumentalisme signifie qu’au sein d’une rationalité limitée, les valeurs, les objectifs et l’analyse des branches d’alternatives sont liés et s’influencent réciproquement. Les moyens ne sont pas seulement des méthodes pour arriver à des fins décidées auparavant et séparément, mais au contraire fins et moyens sont interreliés. C’est en mettant en oeuvre les moyens que les individus établissent et précisent leurs conceptions des fins qu’ils poursuivent. La mise en oeuvre de moyens fait découvrir de nouvelles fins ou en efface certaines. - L’incrémentalisme caractérise la démarche de décision de l’individu et le processus dans lequel il se déplace « par piétinement ». Les décideurs dans une organisation partent toujours de quelque part, ils ne font pas Annexes

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table rase du passé. Ils raisonnent autour d’un statu quo, les changements apportés ne se faisant que par étapes très courtes. Autrement dit, ils ne modifieront que très peu de choses, marginalement, en choisissant entre un nombre très limité de branches d’alternatives dont les conséquences ne paraissent pas bouleverser l’état des choses. A la longue, ce processus peut finir par déboucher sur un changement radical par accumulation, mais à chaque instant le raisonnement se fait par « incréments » car cela conduit à n’analyser qu’un nombre limité d’alternatives et de conséquences. Celles qui seront plus importantes seront ignorées car remettant en cause le statu quo ou s’en éloignant trop. Ainsi, le processus de décision est mieux décrit comme un mouvement général tendant à s’écarter du statu quo par toutes petites étapes, procédant par essais et erreurs : un pas en arrière, deux en avant. Le changement est considéré comme nuisible et à éviter, plutôt que dirigé délibérément vers un but connu et relativement stable. Par ailleurs, comme les organisations tendent à privilégier le court terme, chaque problème s’y résout quand il se pose... jusqu’au suivant. En fait, elles réagissent en feedback plus qu’elles ne prévoient les choses et passent d’une crise à une autre. Au lieu de prendre des décisions en estimant leurs conséquences et les risques attachés aux incertitudes innombrables de l’environnement, elles chercheront surtout à éviter les risques en essayant de les contrôler ou de les négocier. Comment concilier les buts divergents des coalitions composant l’organisation avec ceux de l’organisation ? Depuis les travaux de Richard Cyert et James March (A Behavioral Theory of the Firm, 1963, rééd. Blackwell Business, 1992), on sait que les organisations sont des coalitions d’individus. Pour un type donné de décision, à un moment donné, une coalition sera dominante. Aussi les buts de l’organisation se forment-ils doublement : à partir des négociations entre les membres, où chacun cherche à faire prévaloir ses propres objectifs, et à partir des objectifs négociés par les coalitions qu’ils constituent. Par ailleurs, J. March et H. Simon (Organizations, 1958, rééd. Black well, 1993) notent que les buts de l’organisation et/ou de ceux qui la dirigent et aussi de ceux qui y participent n’ont pas à être similaires, ni même compatibles. Comment éviter un conflit potentiel de buts ? Tout d’abord, l’organisation peut accorder une importance particulière à la sélection. Elle s’attachera des membres dont les objectifs sont compatibles avec les siens, en renforçant d’abord l’effet d’autosélection des candidats par l’affichage d’une image forte, dissuasive pour certains et attractive pour d’autres. Ensuite, l’organisation peut influencer les choix de ses membres par un moyen simple du type sanctions/récompenses. Plus subtilement, elle peut superposer à ce code explicite un autre, implicite, qui par des incitations plus discrètes, telles que les profils de carrière

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et des signes intangibles d’approbation, indique « ce qui se fait et ce qui ne se fait pas ». Un exemple illustre particulièrement bien la subtilité de ce jeu : les modes de supervision qui vont de l’autoritarisme à la consultation entre égaux. En principe, le nombre de branches d’alternatives perçues avant une décision devrait être réduit avec le mode autoritaire, incarné par un seul supérieur, et considérablement augmenté avec le mode de consultation entre égaux, incarné par de multiples interactions. Or, ce n’est généralement pas ce qui est pratiqué. La participation des subordonnés, au minimum de pure forme, est une condition de leur acceptation de l’autorité sans explorer d’autres branches d’alternatives que celle de s’exécuter. D’autre part, l’exercice de la participation fait que les branches d’alternatives qui sont émises ou suggérées sont placées par les subordonnés eux-mêmes dans un cadre qui permet à la hiérarchie de contrôler au moins partiellement leur contenu. Ainsi, le management participatif peut tout autant, sinon plus, avoir pour fonction de permettre à la hiérarchie d’influencer plus complètement les décisions qu’être un moyen d’augmenter le pouvoir de décision des échelons les plus bas de l’organisation. Pourquoi certains théoriciens comparent-ils la prise de décision à un « flot de poubelles » ? Chez J. March, M. Cohen et J. Olsen (« A garbage can model of organizational choice », Administrative Science Quartely, 1972), l’organisation est conceptualisée comme un flot de poubelles (les occasions de choix) qui entrent et sortent, de façon variable dans le temps et dont le contenu lui-même (problèmes et solutions qui s’y rattachent et/ou qui y sont déversés) varie ainsi que les décideurs qui s’y intéressent. Dans ce contexte, une décision est le résultat ou l’interprétation de quatre flots dans l’organisation : les occasions de choix (un président doit être élu, un jury réuni...), les problèmes (argent, carrière, famille...), les solutions (qui sont rarement la réponse à une question précise) et les participants (entrants et sortants au gré des choix). Ces quatre flots sont relativement indépendants. Des circonstances apparaissent régulièrement pendant lesquelles chaque organisation va déclarer ouvertes des occasions de choix : des contrats doivent être signés, des responsabilités attribuées, de l’argent dépensé, etc. A chacune de ces occasions, les décideurs attachent des problèmes (les préoccupations des individus dans et hors de l’organisation, par exemple) et des solutions (des réponses toutes prêtes à la recherche active de problèmes). Le contenu de chaque décision dépend des autres décisions insérées dans le flot et de la sienne propre, mais aussi des types de problème et de solution qui sont produits à cet instant par et dans l’organisation. Comme chaque entrée dans une situation de choix entraîne d’en quitter une autre, la distribution des décideurs dépend autant des attributs du nouveau choix que des autres qui restent ouverts. On peut donc avancer que les décisions dans les organisations sont prises Annexes

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par ceux qui n’ont rien de mieux à faire à ce moment-là. La décision va résulter des interactions entre ces quatre flots. Leurs couplages vont être influencés et canalisés par les procédures et structures formelles d’accès aux choix, par la façon dont l’attention est allouée dans l’organisation, par le temps et l’énergie disponibles et leur distribution entre les décideurs. De ce fait, les choix ne résolvent que rarement les problèmes car le plus souvent ils sont faits par « fuite » ou « inattention ». Dans un cas, le choix ne sera fait que lorsque les problèmes qui y ont été attachés sans succès, pendant un certain temps, l’auront quitté pour un autre choix devenu plus « attractif » et, au final, aucun n’aura été résolu. Par exemple, on décide de créer un diplôme quand il n’a plus d’utilité. Dans un autre cas, parce que l’énergie nécessaire sera disponible à un instant précis pour agir rapidement, le choix sera effectué sans aucune attention aux problèmes qui auraient pu s’y attacher, donc à propos de problèmes qui n’ont plus rien à voir avec le choix posé initialement. Bien que ces caractéristiques puissent se retrouver partiellement dans toutes les organisations, elles sont prééminentes dans une catégorie particulière : ce sont les « anarchies organisées » selon la terminologie de J. March, M. Cohen et J. Olsen. L’exemple type qu’ils citent est l’université, une institution où les lieux de décision sont multiples, les intérêts divergents, les objectifs parfois contradictoires. A cette anarchie organisée, on pourrait adjoindre les assemblées de copropriétaires ou encore certaines associations savantes ou philanthropiques. Jacques Rojot Professeur en sciences de gestion à l’université Paris-II. Auteur de Théorie des organisations, Eska, 2003.

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Au dos du livre, dessins de : Lucien Kroll, Enfin chez soi… Réhabilitation de préfabriqués, Berlin-Hellersdorf, Allemagne, 1994 - © Atelier Lucien Kroll ©ADAGP

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Mémoire - Architecture Incrémentale  

RESUMÉ : Issue des sciences politiques et économiques, des mathématiques, de l’informatique, des théories de l’évolution de Charles Da...

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