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L’ARCHITECTURE ENTRE CENDRES ET RENAISSANCE

L’architecture, art du service et de l’usage exprimant plus qu’aucun autre la volonté de faire trace et patrimoine, est le seul art dont les créations ne peuvent être dites, à jamais, achevées. Toute architecture est une réponse et son utilitas la distingue des autres arts exultant en gratuité et dilection. Un bâtiment peut pourtant perdre soudainement sa raison d’être et ne plus répondre qu’au dur désir de durer. Il lui faut alors mourir, persévérer dans son être en tant qu’unicum livré au seul service du regard et de l’exemplarité ou s’ouvrir à une nouvelle finalité. Cette étonnante plasticité de foi changeante et de conversion est accueillante au temps et à ses variations. Entre cendres et renaissance, plénitude et inachèvement, l’architecture peut vivre les neuf vies du chat (certaines églises sont devenues successivement prison, hôtellerie, boîte de nuit – le Marlowe à Nantes –, centre d’art ou mairie) et n’être plus caserne ou usine, mais chemin faisant, pure expression architecturale convenant à tous les temps et à tous les usages. Ces nouvelles vies d’addition et de transformation disent alors une fondamentale résistance à la seule fonction et un irrésistible rapprochement avec l’art et sa gratuité. L’architecture d’un bâtiment et son écriture apparaissent alors comme « l’ultra thème » qui demeure et à partir duquel, comme en musique, s’organisent et se répondent des « variations ». L’usage en est la clé et le mode évolutif. Le XXe siècle aura été le siècle le plus constructeur mais aussi le plus destructeur de l’histoire de l’humanité. Julien Gracq parlera à ce propos du « vertige de métamorphose » des villes. En France, les / des logements ont été construits après  et près des / depuis . En trente années, après la guerre, on construira davantage que pendant les trois siècles précédents. Mais ce passage de la destruction à la reconstruction aura profondément changé la nature de nos territoires et de l’architecture. Le logement sera devenu « la grande affaire », ainsi que le disait Le Corbusier, et la volonté de signifier le pouvoir, sa visibilité et ses saluts à la postérité – vieux collage du prince et de l’architecte – se sera considérablement estompée.

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Auparavant,  % du patrimoine protégé réunissaient châteaux, églises, cathédrales, parlements, monastères et forteresses, tandis que l’ordinaire du logement et de la ville reconstruite ou nouvelle était réduit à la portion congrue. Le XXe siècle, qui représente moins de  % du patrimoine protégé français, a donné entre l’urgence de reloger et les avancées d’une modernité radicale une place réduite aux expressions d’une architecture située à la fois dans le temps et dans l’espace. La mondialisation a en effet créé un imaginaire universel peu enclin aux singularités et aux appartenances locales. Si la délocalisation générale exprime bien un esprit du temps au travers des expressions reconnues et performatives des quelques vedettes d’un top ten architectural, elle ne révèle plus un esprit géographique et de proximité. Peut-il encore y avoir des architectures « régionales » et/ou nationales ? Le post-modernisme et ses affèteries citationnelles, Venturi et le pop art, Frampton et le régionalisme critique, Magnaghi et le pouvoir local, Le Couédic et son enracinement érudit n’ont pu empêcher l’affirmation d’une identité hors sol, d’un « style international », rendant Pékin semblable à Sao Paulo et Saint-Pétersbourg proche d’Abou Dabi. Face à cette perte de repères et à cet effacement des différences, la réhabilitation/reconversion d’une part du patrimoine du XXe siècle, part séculière pour l’essentiel – différente donc des typologies patrimoniales traditionnelles –, prend des allures de « reprise collective » et de réensemencement au sens que les anarchistes donnaient au vol considéré comme une légitime « reprise individuelle ». Se ressaisir de bâtiments qui firent le voisinage et l’accompagnement d’une histoire et d’une géographie et que leur utilité première a déserté permet de vérifier le sens de ces usages perdus et l’importance d’une mémoire architecturale, sociale et culturelle perpétuée. La question du réemploi est essentielle. Aloïs Riegl, s’interrogeant sur le culte du patrimoine, considérait la disparition d’un usage et son changement comme des critères de la patrimonialisa-

tion. Le XXe siècle a vu tomber tant de valeurs et d’usages qu’il faut – c’est le travail des historiens – mesurer le sens de ces mutations et donner de nouvelles utilités aux architectures survivantes. Il convient de distinguer dans ce paysage mouvant les bâtiments anciens dont l’usage s’est affaibli durant le XXe siècle – églises, équipements militaires, constructions agricoles – de ceux des XIXe et XXe siècles dont les usages et les valeurs entrent en pareille déshérence (cinéma, industrie). Le legs de l’architecture industrielle est particulièrement significatif car il illustre le changement de nature du regard patrimonial, considéré non pas sous l’angle de la protection juridique mais sous celui de l’attachement mémoriel, de l’identité et de la réappropriation. « Classes laborieuses, classes dangereuses » fut longtemps l’expression d’une crainte des classes dirigeantes et la raison d’un éloignement des ouvriers des centres-villes, avant que l’hygiénisme et le zoning viennent ajouter d’autres mesures de déplacement des lieux de l’industrie vers la périphérie des villes. Cette dérive politique et urbanistique a fait perdre aux cités des qualités d’urbanité et de mixité. Une autre évolution, liée à la modularité industrielle, aux recherches d’économie et à la tertiarisation, a simplifié jusqu’à la fadeur l’architecture industrielle en favorisant la boîte, le hangar et l’entrepôt comme modèles formels. Notons enfin que l’idéologie entrepreneuriale a récusé la ruine, type essentiel de notre histoire esthétique, comme l’expression inacceptable d’une dégradation et donc d’un échec. J’ai connu l’île Seguin vidée et intérieurement « détourée ». Elle avait alors la beauté d’un espace public potentiel, sorte de grand parc couvert en attente de visiteurs. Éloignée, banalisée, délocalisée, privée des devoirs funèbres du souvenir réclamés par John Ruskin, l’architecture industrielle connaît pourtant un regain d’intérêt. Vidée de ses usages, de ses « dangereux » occupants et de ses nuisances de voisinage, elle est soudain reçue et recherchée, fêtée même. Comment expliquer ce revirement ? Stendhal peut nous fournir une première explication : « Il y




(RE)CONVERSIONS… DU REGARD ET RÉSURRECTIONS… ARCHITECTURALES

Transformer un édifice pour l’affecter à une occupation autre que sa destination initiale constitue de longue date une pratique spontanée courante. Elle s’est toutefois amplifiée et imposée comme une pratique architecturale et technique spécifique à partir des années , avec la reconversion d’édifices du XIXe siècle. Elle s’est ensuite élargie aux réalisations du XXe siècle, dont la destruction est délicate à envisager soit parce qu’elles appartiennent de fait ou potentiellement à un patrimoine en cours de constitution, soit parce qu’elles n’ont pas encore été financièrement amorties. De fait, le XXIe siècle commençant intervient simultanément sur des bâtiments de ces deux siècles comme il transforme couramment ceux des siècles précédents, la différence résidant dans les techniques de construction, les programmes initiaux, la configuration des espaces intérieurs et des situations urbaines. Avec à la clé une question toujours réitérée, celle de la fonction susceptible d’être accueillie.

Du spontané au réfléchi Il fallut tout d’abord apprendre à intervenir dans les constructions de fer et de fonte du XIXe siècle, avec leurs fines verrières et leurs volumes généreux voire immenses, habillées de brique décorative ou de pierre, parées d’ornements éclatants, dont l’usage originel était de nature industrielle (usines, ateliers…), commerciale (halles et marchés couverts, grands magasins…), institutionnelle (palais de justice…) ou religieuse (églises, chapelles). Il fallut ensuite découvrir le travail du XXe siècle sur le béton, ses structures minimalistes et ses façades transparentes, puis sur la légèreté du plas-

tique, des panneaux-sandwiches et des matériaux composites. Mais dans l’un et l’autre cas, après un demisiècle d’ode au propre, au neuf et au moderne épuré, il fallut rendre son esprit et son regard suffisamment disponibles pour qu’ils puissent percevoir le potentiel sous la dévastation, traquer la beauté initiale sous les interventions avilissantes, pratiquer le retour aux sources pour défier l’amnésie, agir en défiant l’ostracisme qui frappait ces réalisations. Il fallut enfin laisser le temps apaiser les douleurs des manifestations vaines, des cessations d’activité insupportables, des vies bousculées vers des abîmes d’incertitude pour que l’esprit puisse sereinement faire face à la démesure des espaces abandonnés en moins de deux décennies sous l’action conjuguée de la désindustrialisation et de la réorganisation des services de l’État, au premier rang desquels figure l’armée. L’impact des chocs pétroliers et des évolutions industrielles sur l’activité est tel que Nantes perd   habitants entre  et , et que son territoire compte « plusieurs dizaines d’hectares de parcelles industrielles abandonnées à Chantenay, en bord de Loire, en rives de Sèvres ou à Malakoff », comme le constate le maire lors de la révision du Plan d’occupation des sols en . La municipalité crée alors un fichier des zones en friche et engage la Ville dans le rachat de cent cinquante des hectares délaissés. Dans ce processus, les Pays de la Loire et Nantes en particulier ont détruit ou laissé disparaître l’essentiel des lieux industriels et portuaires qui auraient pu devenir les espaces quotidiens d’une vie contemporaine attractive. Ils ont néan-

moins accompagné le développement de la reconversion en étant même parfois à l’avant-poste de cette pratique.

De l’exception à la banalisation La reconversion est devenue un acte tellement courant qu’elle touche tous les types de bâtiments, tous les secteurs d’activité et toutes les régions françaises. Ainsi, en , un sénateur de l’Oise profite des questions au gouvernement pour interroger le ministre de l’Agriculture sur « la reconversion des bâtiments agricoles en logements à usage d’habitation ». En , les annonces immobilières d’une revue de décoration française vantent le charme d’espaces d’habitation aménagés dans « une ancienne usine de corseterie », « un ancien atelier d’artisan […] au dernier étage d’un immeuble industriel récemment réhabilité » et situés dans diverses métropoles régionales. En , Luc Besson relance son projet de Cité du cinéma dans des entrepôts de la banlieue parisienne. Pourtant, lorsque dans les années  André Malraux, alors ministre de la Culture, demande à la Ville de Lyon d’acheter le monastère des Visitandines pour y installer une école nationale d’architecture, l’incrédulité est grande et la nouvelle bien peu remarquée : la France ignore alors que l’Espagne reconvertit en paradores maints ensembles militaires, civils ou religieux prestigieux, et que l’Angleterre préserve, en leur affectant une nouvelle fonction, les édifices symboliques de l’épopée de ses canaux et de sa révolution industrielle. Il fallut que les excès d’une architecture de complaisance s’ajoutent aux drames de la désindustrialisation pour que, doucement, une idée se

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DIVERSITÉ DES CONTEXTES ET DES AFFECTATIONS DES BUNKERS REVISITÉS « Contempler la masse à demi enterrée d’un bunker, avec ses aérateurs bouchés, la fente étroite du guetteur, c’est contempler un miroir, le reflet de notre propre puissance de mort, celui de notre mode de destruction, de l’industrie de la guerre. » Paul Virilio

La forteresse Europe Le Mur de l’Atlantique devait empêcher un débarquement allié depuis l’Angleterre. Sur six mille kilomètres, à la limite de la terre, de la mer et du ciel, des postes fixes protégeaient les côtes, et notamment les ports et estuaires, afin d’obliger une « invasion » à se faire sur les plages, elles-mêmes défendues par des batteries d’artillerie, des mines terrestres et marines, des obstacles anti-char ou anti-péniche. La construction de ce dispositif de béton et d’acier, de  à , fut possible grâce à l’existence de l’Organisation Todt qui, depuis , regroupait le ministère du Travail du Reich et des entreprises privées et publiques. L’ingénieur Fritz Todt prend rang de ministre en . Sous sa direction puis, après sa mort en , sous celle de l’architecte et ministre Albert Speer, les équipes de l’Organisation Todt conçoivent un catalogue d’édifices adaptés aux différents terrains, des plus petites soutes à munitions aux vastes bases pour sous-marins, en passant par les batteries d’artillerie, les postes de direction de tir ou les stations radar. Le principe de toute fortification est celui de la solidité, assurée ici par de fortes épaisseurs de béton et une grande rareté des percements, alliée à une intelligence des dispositifs de défense, chicanes et baies de tir protégeant les entrées. À ces logiques millénaires s’ajoute au XXe siècle une contrainte nouvelle, due à l’aviation, qui est celle de la discrétion voire de l’invisibilité. Les réponses à ce défi sont multiples : enfouissement des bunkers dans les dunes ou des monticules de terre, irrégularité et rugosité des bétons pour empêcher toute brillance, pose de filets et de branchages, et parfois peinture « camouflage ». Même la base de Saint-Nazaire, pourtant urbaine, reçoit des peintures ocre, brun et vert, dont des traces perdurent côté ville. Peut-être a-t-on ici procédé à des essais, puisqu’une photographie ancienne montre une paroi couverte d’autres motifs, dont un curieux personnage central. Quand la topographie ou leur taille empêchent le camouflage, les ouvrages sont travestis en villas balnéaires grâce à de fausses toitures, à des peintures en trompe-l’œil : de

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fausses perspectives urbaines ou de fausses haies sont peintes sur le mur anti-char construit à La Baule entre les villas du remblai. Les blockhaus sont entourés de constructions en maçonnerie, bois ou tôle, pour le stockage, pour des casernements, des ateliers, des machines ; le tout est ceint de clôtures, de chevaux de frise ou de barbelés. À la Libération, l’armée et les populations privées de tout récupèrent ce qui peut l’être, et parfois utilisent les munitions présentes pour démolir des bunkers. Ce qui reste aujourd’hui est donc peu au regard de ce que fut le Mur de l’Atlantique. Par impuissance plutôt que par choix, ce qui ne fut pas détruit resta là, livré aux éléments naturels dans les dunes et les landes côtières, réutilisé ou recouvert dans les zones habitées. Nombre de maisons de vacances ont un poste de tir converti en abri de jardin, ou ont été bâties sur un blockhaus devenu sous-sol, ou bien recèlent en leur sein un petit bunker aujourd’hui caché aux regards. À Saint-Brévin-les-Pins, une vaste villa blanche des années  s’adosse à une haute construction carrée en béton brut, qui semble aussi inutile et belle que dans certains manoirs gothiques une tour massive héritée d’un château plus ancien.

Des décennies de rejet En Normandie, les sites du Débarquement et de la bataille de Normandie devinrent très tôt touristiques, lieux de mémoire. Dès , celui d’Arromanches est protégé par l’État ; sur le littoral concerné et ses arrières, onze paysages historiques sont aujourd’hui inclus dans l’opération Grand Site « Normandie  ». Ailleurs, comme en Vendée ou en Loire-Atlantique, il faudra laisser le temps passer, les plaies humaines se refermer, il faudra reconstruire les zones sinistrées et redonner aux sites littoraux une virginité débarrassée des scories de la guerre. Les blockhaus auront servi de terrains de jeu aux enfants, de sanitaires improvisés, de lieux d’ébats réprouvés. Leurs masses brutes, échouées de biais quand les tempêtes viennent souligner l’absence de fondations, isolées sur les plages ou ensevelies dans le sable, ponctuent en désordre le littoral. Nombre de communes les font aujourd’hui disparaître, sous le prétexte de la dangerosité ou celui de la restauration des paysages. Rares sont celles qui, comme Préfailles pour la Pointe Saint-Gildas, intègrent dans leur réflexion la dimension historique, esthétique et patrimoniale des blockhaus, sans l’opposer aux préoccupations environnementales.



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Travailler dans le blockhaus DY10, boulevard Léon, Nantes. Cl. B. Renoux.

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de tir de Batz-sur-Mer, aujourd’hui musée du Grand Blockhaus. Cl. B. Renoux. 34.

Le poste de direction de tir de Batz-sur-Mer photographié à la Libération, le 11 mai 1945, dans son état camouflé en villa balnéaire. Photo collection Luc Braeuer.

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Quelques artistes s’emparent de ces supports abandonnés, comme un certain Yann Frog qui, en , a peint en rose, sans rien demander à personne, un blockhaus de la plage de l’Océan à Barbâtre, sur l’île de Noirmoutier.

De l’intérêt à la patrimonialisation En  paraît Bunker archéologie de Paul Virilio, texte fondateur qui fera comprendre à beaucoup, architectes, plasticiens, historiens ou simples curieux, l’intérêt des bunkers en tant qu’éléments patrimoniaux, vestiges d’un ensemble technique et idéologique, et objets architecturaux dont l’esthétique et le rapport au paysage sont dignes d’intérêt. Avec l’architecte Claude Parent, Paul Virilio avait construit à Nevers, en , l’église Sainte-Bernadette, manifeste de « l’architecture oblique », d’une esthétique inspirée des blockhaus : à l’intérieur de masses de béton brut, « l’espace cryptique » du lieu de culte, celui que Virilio discerne dans les bunkers, s’y affirme en rupture, en défense par rapport à un environnement d’une « médiocrité navrante ». Après Virilio, des travaux historiques, architecturaux et artistiques contribueront à faire regarder l’ar-

chitecture des bunkers. Les étudiants de l’école d’architecture de Nantes seront nombreux, comme avant eux Claude Parent, à venir admirer les volumes du blockhaus de Batz-sur-Mer surplombant la côte sauvage. Un exemple des qualités architecturales de ce patrimoine, fréquent dans les batteries d’artillerie, est le « front Todt », dispositif destiné à limiter les risques d’entrée des obus à l’intérieur des casemates : au-dessus des baies de tir, une épaisse « casquette » de béton à ressauts horizontaux, courbes ou prismatiques et, de chaque côté, des ébrasements à ressauts verticaux. L’ensemble, pensé dans une logique balistique, possède des qualités esthétiques évidentes qui le rapprochent des architectures Art déco. Tout processus de patrimonialisation passe par une évolution du regard, que fabrique et cultive l’assemblage conscient ou non de signes positifs, d’associations d’idées, de preuves d’intérêt historique ou artistique. Pour les architectures du XXe siècle, ce travail est toujours en cours, et l’on détruit encore des éléments significatifs de l’architecture de ce siècle.

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Le cas des blockhaus, qui cumulent beaucoup de handicaps, est difficile : ils témoignent de la présence d’une armée ennemie, dont les exactions ont marqué la jeunesse d’une génération encore en vie ; ils sont le plus souvent implantés dans des sites littoraux que beaucoup voudraient voir revenir à un état de virginité « naturelle » ; ils montrent enfin des masses de béton brut ponctuées de métal rouillé, matériaux qui symbolisent souvent les travers de la création architecturale au XXe siècle et le vieillissement parfois prématuré de sa production. Dernier handicap, ils offrent le plus souvent des volumes étroits, peu ou pas éclairés, isolés de tout, qu’il est difficile d’habiter, d’utiliser. Les exemples de réutilisation, de réhabilitation, de restauration de bunkers sont donc peu nombreux.

Le blockhaus DY10 à Nantes Comme beaucoup d’édifices industriels, certains blockhaus ont cependant connu une seconde vie, puis une forme de reconnaissance, grâce à leur occupation par des artistes, des architectes, des associations. Ainsi le blockhaus DY de Nantes, ancien abri sur deux niveaux, longtemps abandonné, doit-il son renom et sans doute sa préservation au fait qu’il a été occupé, en , par un groupe d’étudiants en architecture, qui le squattent et le transforment en ateliers, lieux d’expositions et de concerts. Parmi eux Denis Brillet, Benoît Fillon et Pascal Riffaud, réunis depuis  au sein de l’agence d’architecture Block, qui conçoivent en  le projet Ghostbunker : requalification et surélévation du blockhaus pour créer des bureaux et des ateliers, en redoublant sa volumétrie et son organisation intérieure par la création de deux niveaux supplémentaires en ossature et résille métalliques, avec une terrasse accessible. On espère la réalisation de ce projet, qui fut exposé dans le cadre de la Biennale d’architecture de Venise en . Le Hub-Studio à Nantes Un autre blockhaus, près de la gare de l’État, a connu une réaffectation culturelle, après son investissement en  par le collectif Hub et sa transformation en studio d’enregistrement et de répétitions musicales. Il est aussi devenu un support d’expérimentations artistiques, comme en  lors de l’intervention « Le visible et l’invisible » de l’artiste Romain Boulay : outre une lecture du livre de Merleau-Ponty, effectuée à l’intérieur du bunker et retransmise à l’extérieur, une peau d’ondulé translucide fixée sur une ossature métallique enveloppait trois façades du bunker. Cette action, dont on pourrait aujourd’hui regretter le caractère éphémère, s’apparentait aussi bien à une relecture de son architecture qu’à sa requalification. Le bunker semble aligné sur la rue Jean Simon-Voruz mais c’est la voie elle-même, et les hauts immeubles qui l’entourent depuis peu, qui ont tenu compte de sa présence, de sa permanence confirmée sur le site. Le Grand Blockhaus à Batz-sur-Mer Ce poste de direction de tir a été édifié en  et  sur un promontoire rocheux, dans le cadre d’un ensemble de cinq batte-

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ries protégeant l’estuaire de la Loire. À proximité du camp retranché réunissant canons sur rails, baraquements en bois et bunkers de stockage de munitions, l’édifice, de deux niveaux principaux et trois demi-niveaux supplémentaires, abrite des locaux de calcul, d’observation, de transmission, et des pièces de vie pour ses vingt et un occupants. Bien qu’aveugles, les volumes intérieurs de béton et d’acier peint sont relativement spacieux, et certains sont rendus confortables par des lambris de bois, des carrelages, un chauffage central, des toilettes et des lavabos, une ventilation et un mobilier adapté, pliant ou rabattable. L’ouvrage, de  mètres de long pour une hauteur maximale de  mètres, est isolé, très visible. Il sera donc camouflé en villa balnéaire : de fausses toitures en bois sont ajoutées à la masse de béton, trente et une fausses fenêtres avec volets et rideaux sont peintes en trompe-l’œil, ainsi que des chaînages et soubassements en fausse brique. Abandonné, puis habité par une famille de réfugiés, le blockhaus est racheté en  par la Marine nationale, et à nouveau délaissé. Au milieu des années , les frères Braeuer le restaurent et le transforment en musée. Le lieu, ouvert en , raconte la libération de la région de SaintNazaire et la vie de l’édifice pendant son utilisation par la marine allemande. Cette réutilisation entre donc dans une logique patrimoniale classique, avec restitution d’un état aussi proche que possible de celui d’origine, et évocation du contexte de son édification.

La base de sous-marins de Saint-Nazaire Le cas de Saint-Nazaire est beaucoup plus complexe et illustre les difficultés liées à l’acceptation, à la réutilisation et à la patrimonialisation de cette énorme structure de béton, construite de  à  par l’Organisation Todt. À l’emplacement où s’amarraient les transatlantiques, la base ouvre ses bassins côté port, mais présente sur les autres faces des parois aveugles, rythmées par une ossature d’épais piliers. Pour les Nazairiens qui ont connu la ville avant la dernière guerre, avec son urbanisme du XIXe siècle tourné vers le port et la perspective de la rue de l’Amiral-Courbet descendant vers la darse centrale, l’existence de cette base est une insulte à la mémoire et à l’identité de la ville tournée vers l’estuaire et la mer. La reconstruction de Saint-Nazaire, étudiée dès  par l’architecte Lemaresquier, prendra un parti nouveau, privilégiant un axe est-ouest et laissant libre une zone d’activités industrielles et portuaires entre la ville et les bassins. Il faudra attendre  pour que, dans le cadre du projet « Ville-Port » visant à la reconquête de quinze hectares de friches, le devenir de la base soit sérieusement envisagé. Elle est alors considérée comme un obstacle au développement du secteur, handicap psychologique puisqu’elle a mis fin à la vocation transatlantique du port et causé la destruction de la ville, handicap physique puisque sa masse de quatre hectares est infranchissable, handicap urbain par sa démesure, son absence de lien et d’identité claire. Manuel de Sola Morales, urbaniste lauréat du concours de projet urbain lancé en , perce quatre des alvéoles de la


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