Axelle

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Mars 2019 / n°217

Cinq ans de ministère des Droits des femmes

PARI TENU ?

reportage au népal

Mensuel. Bureau de dépôt : Bruxelles. Vie Féminine, 111 rue de la Poste, 1030 Bruxelles

Un cirque contre la traite des enfants

Droits des femmes connaître notre histoire pour écrire l’avenir


SOMMAIRE en couverture

actualités

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4 Et puis quoi encore ?

araswati est acrobate et fait partie de la compagnie Circus Kathmandu, l’unique cirque népalais. La plupart des artistes de cette troupe, comme Saraswati, sont des rescapé·es de la traite des êtres humains. « Aujourd’hui, je suis fière d’être présentée comme une artiste, de sentir cette énergie que procurent les retours du public », raconte-t-elle dans le reportage de Fabrice Dimier, à découvrir dans ce numéro.

6 Dans l’œil d’axelle 8 Brèves d’ici et d’ailleurs 11 À Vie Féminine, on dit quoi ?

dossier

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Droits des femmes, connaître notre histoire pour écrire l’avenir

magazine 20 Élections | Cinq ans de ministère des Droits des femmes : pari tenu ? 23 Vues de Flandre | Belle jeunesse ! 24 Politique | Femmes N-VA et femmes de droite : « un combat perdant » ? 26 Reportage | Au Népal, une troupe de cirque voltige contre la traite des enfants 30 Le mot ne fait pas la femme | Le sacrifice et la révolte 33 La chronique benoîte de Benoîte Bennett

culture 34 Musique | Leyla McCalla 35 Agenda

Carnet de grève sur le web

36 Cinéma | Une femme d’exception 37 À livre ouvert | Wendy Delorme · Manon Garcia 39 Bouquins

en pratique 40 Elles sont partout | Le Collectif OXO 41 Nos droits | Le congé parental un demi-jour par semaine, est-ce possible ? 43 Bricolage | Comment faire des graines germées ? 45 Brèves 46 Jeu-concours

Sur notre site e) et sur le site ell (w ww.ax emag.b ars » du « collecti.e.f. 8 ma re ordp ss.com), (https://8maars.w ltiples informations vous trouverez de mu ns : réponses aux questio sur les activités ; des ? ve pourquoi faire grè ? Comment faire grève ; ? Qui fait grève tions. réc et le it des mobilisa

47 L’histoire avec un grand elles | Edith Cavell, forte et rebelle

111, rue de la Poste – 1030 Bruxelles Tél : 02/227 13 19 axelle@skynet.be – www.axellemag.be www.facebook.com/axellemagazine

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Rédactrice en chef : Sabine Panet. Secrétaire de rédaction : Stéphanie Dambroise. Éditrice responsable : Anne Boulvin. Crédits photographiques : lorsqu’elle est indiquée, la mention « CC » fait référence aux licences « Creative Commons » dont les détails sont disponibles ici : https ://creativecommons.org/choose

Ont collaboré à ce numéro : Odile Brée, Florence Cols, Stéphanie Dambroise, Vanessa D’Hooghe, Fabrice Dimier, Annabelle Georgen, Julie Joseph, Irène Kaufer, La bricoleuse, Véronique Laurent, Manon Legrand, Vanessa Lhuillier, Sabine Panet, Aline Rolis, Laurence Stevelinck, Camille Wernaers. Photographie de couverture : © Fabrice Dimier

axelle magazine est édité par Vie Féminine, Mouvement féministe d’action interculturelle et sociale. www.viefeminine.be Il est réalisé par une rédaction spécifique au sein du mouvement, ainsi que par des journalistes indépendant·es. Notre magazine fait exister les femmes dans la grammaire et dans le vocabulaire. Plus d’infos sur nos pratiques linguistiques : www.axellemag.be

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¥ édito

axelle

FAIT SON 8 MARS

Abonnement Pour vous abonner, il suffit de faire la demande par écrit, téléphone ou mail. Référez-vous au talon page 10. Abonnement d’un an Belgique : 29 € pour 10 numéros (8 numéros mensuels, 1 numéro double hors-série janvier-février, 1 numéro hors-série juillet-août). Étranger : Europe 64 €, hors Europe 78 € (la différence de prix avec la Belgique est due aux frais postaux). Compte : BE13 7755 9620 2639 de Vie Féminine (BIC : GKCCBEBB).

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aux autres et dans nos foyers. Une grève des femmes, c’est aussi une grève dans ces sphères considérées comme « privées ». C’est également une grève de la consommation, une grève profondément anticapitaliste. Une grève étudiante. Et enfin une grève solidaire, en particulier avec toutes celles qui ne pourront pas abandonner leurs activités, mais qui participeront de multiples manières à un mouvement dont elles soutiennent le principe et qui ne les oubliera pas dans ses revendications. À axelle, nous suivons les grévistes féministes espagnoles depuis plusieurs années : elles ont commencé à Barcelone à 4.000 femmes, il y a cinq ans. De 4.000 à six millions, ça fait rêver, non ? Alors, commençons ! Nous, journalistes, illustratrices, collaboratrices du magazine axelle, soutenons la grève des femmes organisée par le collecti.e.f 8 maars. Ainsi que le clamaient les Espagnoles l’an dernier : « Femme, si tu ne luttes pas, personne ne t’écoute ! » L’équipe du magazine

1. Relire « Grèves de femmes : quand le monde s’arrête de tourner », www.axellemag.be 2. Relire « Chronique d’une grève : quand les Espagnoles ont arrêté le monde », www.axellemag.be

AxELLE SuR LE WEB

© Aurélie Choiral

ne fois n’est pas coutume : c’est l’équipe du magazine qui signe cet édito, sous la bannière du 8 mars, Journée internationale des droits des femmes. Partout dans le monde, ce jour-là, des femmes se mobilisent : pour faire entendre leur voix, témoigner de ce qu’elles vivent – violences, précarité, discriminations… –, se renforcer collectivement, donner un écho à leurs luttes, interpeller les médias et les autorités. Officialisée par les Nations Unies en 1977, cette journée puise son histoire dans les luttes des femmes ouvrières et dans la détermination de Clara Zetkin, socialiste et féministe allemande, et d’Alexandra Kollontaï, communiste et féministe russe. C’est à la 2e conférence internationale des femmes socialistes, en août 1910, que leur proposition est acceptée : organiser une journée annuelle de mobilisation des femmes « en accord avec les organisations politiques et syndicales du prolétariat dotées de la conscience de classe ». Depuis, les mouvements féministes de tous les pays se sont emparés de cette date – sans attendre la bénédiction des syndicats et des partis politiques – pour avancer vers l’égalité. Cette année en Belgique, à l’initiative du « collecti.e.f 8 maars », lui-même inspiré par le bouillonnement de féministes du monde entier, de nombreuses militantes ont choisi d’organiser, pour la première fois dans notre pays, une grande grève des femmes. La grève, c’est un moyen de lutte qui a montré son efficacité pour obtenir des avancées sociales. Quand les femmes s’arrêtent de travailler, elles paralysent l’économie ; plus elles sont nombreuses à se mettre à l’arrêt, plus la démonstration est évidente1. C’est ce qui s’est passé l’an dernier en Espagne : les grévistes féministes ont mobilisé six millions de personnes et mis le pays à l’arrêt2. Mais attention : dans une grève féministe, l’arrêt du travail ne concerne pas exclusivement les activités professionnelles, puisque la société repose sur notre travail gratuit et invisible dans le soin

Exclu web : une fois par mois, axelle prend une personnalité belge par la main, pour la connaître… sur le bout des doigts. Ce mois-ci : la plasticienne Elyse Galiano Rendez-vous sur axellemag.be

du mouvement, et vous recevez tous les numéros d’axelle (voir p. 48). Cotisation : 24 € par an. Compte : BE33 7775 9958 3146 de Vie Féminine (BIC : GKCCBEBB). Courrier des lectrices : axelle, courrier des lectrices 111 rue de la Poste - 1030 Bruxelles axelle@skynet.be Les courriers anonymes ne sont pas pris en considération.

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u p Et Défenestrée, mais coupable Une jeune femme vivant au Mans, en France, a été défenestrée en 2013 par son compagnon. À la suite de cette violence inouïe, elle est devenue paraplégique. Son agresseur a été condamné à 15 ans de prison et à une indemnisation de 90.000 euros. Seulement voilà : le Fonds de garantie des victimes, censé verser une provision pour financer les conséquences du handicap de la victime, n’a proposé qu’une indemnisation partielle, estimant que la femme était en partie responsable de ce qui lui était arrivé ! Le Fonds estime que « notre cliente a commis une faute civile en retournant à son domicile », s’insurge l’avocat de la jeune femme, Me Jarry. Car ce terrible soir de 2013, des policiers avaient effectivement conseillé à la jeune femme victime de violences de ne pas retourner chez elle, où son compagnon risquait de l’attendre. Il n’y avait plus de train pour rejoindre sa famille proche ; elle a appelé en vain le numéro pour obtenir un logement d’urgence pour la nuit. Et a fini par rentrer chez elle, pour ne pas dormir 4

dehors… Le Fonds de garantie l’accuse également d’avoir pris des drogues ce soir-là, enfonçant le clou pour responsabiliser la victime et la rendre complice des violences subies. Les avocats ont fait appel et l’audience se tiendra au mois de mai prochain. La secrétaire d’État à l’Égalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa a estimé que c’était « profondément choquant et incompréhensible. […] Considérer qu’une femme est responsable, même partiellement, même administrativement, des violences qu’elle subit, va à l’encontre de tout le travail que nous menons […] pour convaincre qu’une femme n’est jamais responsable des violences qu’elle subit. » Il y a encore tant de travail pour que les femmes ne soient pas d’office considérées comme coupables... Source : « France : défenestrée par son compagnon, une femme considérée en partie responsable », www.plus.lesoir.be, 3 janvier 2019.

Les règles de la haine des femmes Mercredi 9 janvier, au Népal, une femme et ses deux enfants de 7 et 9 ans ont été retrouvé·es mort·es dans une « hutte de menstruation » à l’écart de leur village, étouffé·es par la fumée du feu que la mère tentait d’allumer pour réchauffer ses enfants dans le froid glacial de l’ouest du pays. Selon une croyance locale, les femmes sont impures pendant leurs règles et sont donc obligées de s’éloigner, même au cours des rudes hivers. Lors de leurs menstruations, les femmes n’ont pas le droit d’entrer en contact avec d’autres personnes, y compris des femmes non réglées – à part leurs jeunes enfants –, et elles ne doivent pas toucher les objets de la vie courante de leur famille, car elles risqueraient de les « contaminer ». Tous les ans, des femmes meurent dans ces cabanes : l’année dernière par exemple, deux jeunes filles ont perdu la vie, mordues par un serpent. La loi népalaise interdit pourtant cette pratique depuis 2017 – punie sur papier de 3 mois de prison et d’une amende, mais les traditions sont plus fortes que les réglementations. Et la haine des femmes, partout dans le monde, est plus ancrée que le bon sens. Source : « Népal : bannie à cause de ses règles, une femme meurt avec ses deux enfants », https://news.konbini.com, 10 janvier 2019.

Vive la journée internationale du shopping féminin ! À Jurbise, commune dont Jacqueline Galant (MR) est bourgmestre, on a une conception un peu particulière de la Journée internationale des droits des femmes (8 mars). Clairement, le concept de « droits » n’est pas totalement compris ; le mot a même disparu dans l’intitulé de l’article repris sur le site de la ville (« Journée internationale des femmes »). Car pour l’occasion, les habitantes sont conviées… à une journée

« découverte et shopping » à Roubaix. Une journée internationale, on vous dit ! Et une invitation à faire figurer en bonne place dans l’habituel et affligeant « bingo » du 8 mars, entre les soutiensgorge à 50 %, les soldes sur les aspirateurs et les roses offertes par des entreprises à leurs salariées, au lieu de les rémunérer autant que les hommes. Pour qu’elles puissent faire du shopping à Roubaix.

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? e r s u i quoi enco ité l a u t c a ’ L

révolte s u o n i qu

Enfants ou planète, les femmes doivent choisir Révoltes, et espoir

« J’ai été révoltée par un des “5 mots qui feront 2019” dans le supplément “Weekend” du Vif du 10 au 16 janvier. La comparaison de la pollution animale avec celle d’un être humain m’a choquée… » - Myriam Selon le supplément du Vif, le mot « GINK » est l’un des 5 mots à retenir pour l’année à venir. Inventé il y

« Je suis révoltée par le pouvoir illimité et criminel des multinationales. Par l’attitude grégaire, suiviste, consumériste, des consommateurs en général. Par exemple lors du «vendredi noir » [“Black Friday”, jour de soldes fin novembre, ndlr], que d’achats inutiles, de déchets, de gaspillage d’énergie, de nourriture, de temps ! Je suis aussi révoltée par l’absence de l’utilisation de l’eau de pluie, l’injustice, l’impunité de certains, pourtant reconnus coupables. Nous sommes tous et toutes responsables ! Partout, cela veut bouger ; cela changera donc ! » - Marie

a quelques années par une éditorialiste américaine, Lisa Hymas, ce terme est un acronyme pour « Green Inclinations No Kids », ce qui pourrait se traduire par « sans enfant pour raison climatique ». Pour la créatrice du « concept », avoir un enfant en moins réduirait votre empreinte carbone de 60 tonnes de

CO2 par an. Si les adultes d’aujourd’hui continuent à rendre la planète inhabitable, la solution cynique de Lisa Hymas a au moins le mérite de pousser le raisonnement jusqu’au bout : plus de planète, plus d’enfants. Et l’humanité s’en portera mieux… Ou alors plus du tout.

Une femme intelligente, ça existe ? « Bonjour, envie de postuler à cette offre d’emploi ? Voici une offre découverte ce matin lors d’une petite promenade dominicale dans les rues de Namur (et plus précisément rue de la Croix)... Je n’en croyais pas mes yeux ! » - Michèle

Haro sur le chanteur… et c’est tout

« La semaine passée, que de beaux cris hypocrites par les politiques en Flandre à l’occasion d’une musique qui encourage le proxénétisme et la mise à la prostitution de mineures [voir p. 23 de ce numéro, ndlr]. Mais tous ces gens, qu’ont-ils fait de concret pour lutter contre la prostitution des mineures, et des autres aussi, d’ailleurs ? Ce qui est considéré comme abject à 18 ans moins un jour deviendrait acceptable à 18 ans et un jour ? Je n’ai jamais compris cette nuance, personnellement. À l’approche des élections régionales, fédérales, européennes, une idée : demander à tous les hommes qui se présentent sur une liste électorale de réagir à cette lettre [une lettre d’hommes français qui refusent de faire appel à des femmes prostituées, ndlr] et publier la liste des réactions des partis et des candidats. Ou mieux, faire un site où les hommes en Belgique pourraient s’engager à ne jamais consommer de prostitution (ici ou ailleurs, femmes ou hommes, jeunes ou vieux)… » - Marie J.

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Et vous,

qu'est-ce qui vous révolte ? Vous voulez faire savoir aux autres lectrices d’axelle ce qui vous indigne dans notre monde sexiste, raciste et capitaliste ? Écrivez-nous à axelle magazine, Et puis quoi encore ? 111 rue de la Poste – 1030 Bruxelles ou à axelle@skynet.be

ntaine e Delafo on: Dian Illustrati

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Dans l’œil d’axelle

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Abreu vée d’images, axelle ch oisit d e décaler so n regard et sélection ne chaqu e mois un ins tan tané oub lié d e l’act u alité.

© Nur Photo / ZUMAPRESS / Ahmed Salahuddin

Au Bangladesh, les ouvrières du textile se révoltent

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À Dacca, capitale du Bangladesh, à partir du 5 janvier et pendant une dizaine de jours, des milliers de travailleuses de l’industrie textile ont arrêté leurs activités et se sont rassemblées dans les rues pour protester contre leurs conditions de travail harassantes et demander des augmentations de salaire. Shefali Begum, une manifestante, explique au Guardian (14 janvier 2019) qu’elles réclament une rémunération de minimum 16.000 takas par mois, soit environ 167 euros. Elles sont actuellement rémunérées environ deux fois moins que ce qu’elles revendiquent alors que le coût de la vie, et en particulier du logement, a beaucoup augmenté ces dernières années. Une cinquantaine d’usines ont donc dû fermer, faute de maind’œuvre. À plusieurs reprises, les manifestantes ont été violemment dispersées par la police, qui a fait usage de matraques, de balles en caoutchouc, de gaz lacrymogènes et de canons à eau ; au moins l’une d’entre elles est décédée, nous informe le site du Guardian. Le gouvernement était sur les dents : l’économie du Bangladesh est à 80 % dépendante du travail sous-payé de ces dizaines de milliers de femmes qui cousent des vêtements – vendus en Occident chez H&M, Primark, Zara, Uniqlo ou encore Aldi – dans des conditions de sécurité désastreuses. L’effondrement de l’usine Rana Plaza le 24 avril 2013, faisait plus de 1.150 mort·es et 2.500 blessé·es : une catastrophe qui symbolise la violence de l’industrie de la mode. Depuis, certaines marques se sont engagées à améliorer le traitement des ouvrières de leurs intermédiaires, mais le travail du textile pour les femmes du Bangladesh reste un métier à très haut risque. Des syndicats des ouvrier·ères du textile se sont développés au fil des ans dans toute l’Asie, comme par exemple, en Inde, le GLU (Garment Labour Union, Union des Travailleurs/euses du Textile), au comité exécutif exclusivement féminin, dont nous avons récemment rencontré la fondatrice, Rukmini Vaderapura Puttaswamy (axelle n° 213). Au Bangladesh aussi, les syndicats ont joué un rôle majeur dans la structuration de la mobilisation des travailleuses et dans la négociation avec les autorités. Le 13 janvier, après avoir rencontré les responsables des travailleurs/euses et les responsables des usines, le gouvernement du Bangladesh a finalement annoncé une augmentation de salaire pour les ouvrier·ères des usines de taille moyenne, qui pourrait passer à 8.000 takas par mois, soit environ 83 euros. Les syndicats n’ont pas tous accepté cette proposition, l’estimant insuffisante. 7


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D’ici et d’ailleurs

8 mars, un jour férié à Berlin

8 mars 2017, Berlin.

CC Karen Axelrad

Allemagne. Le Conseil municipal de la capitale allemande débattait depuis plusieurs mois sur la création d’un nouveau jour férié local, Berlin en comptant moins que d’autres Länder, rappelle le site du Vif Weekend (24 janvier 2019). Le choix s’est finalement porté sur la Journée internationale des droits des femmes choisie par les Nations Unies en 1977. Ce 8 mars, les Berlinois·es auront, pour la première fois, tout le loisir de s’informer et de participer aux mobilisations pour les droits des femmes. On peut s’en réjouir ; mais on peut aussi craindre que cette décision ne neutralise les actions publiques habituelles ce jour-là, comme les grèves de femmes, qui permettent de rendre visible tout le travail restant encore à accomplir pour atteindre l’égalité.

Punition : cinq mois de féminisme Argentine. Baby Etchecopar est un animateur radio particulièrement misogyne. Il éprouve une grande haine pour les féministes qu’il qualifie régulièrement de « féminazies », une insulte commune dans la bouche des masculinistes. Inculpé pour violences de genre, il a été condamné à une peine originale : il devra, tous les jours pendant cinq mois, céder 10 minutes de son émission à des féministes et leur laisser la parole sans les interrompre et sans les critiquer avant ou après leur intervention. Cité par Le Monde (22 décembre 2018), le procureur Federico Villalba Diaz explique sa décision : « Il m’a semblé important que les auditeurs de Baby Etchecopar puissent écouter d’autres voix et d’autres explications, différentes de celles dont ils ont l’habitude. C’est une idée non punitive, mais qui vise à améliorer la tolérance. » La « peine » doit commencer au mois de mars. Une inspiration pour occuper l’antenne de certains animateurs belges ?

40 ans de lutte des femmes

CC Karen Axelrad

Iran. Ce 8 mars marque les 40 ans de la mobilisation des femmes iraniennes contre la contre-révolution de 1979. Ces dernières années, le mouvement contre le port obligatoire du voile et contre les violences étatiques envers les femmes a pris de l’ampleur, mais la répression est féroce. Fin mai 2018 (voir n° 211), axelle avait pu s’entretenir à ce sujet avec Nasrin Sotoudeh, une avocate renommée spécialisée dans les droits humains et la défense des prisonnier·ères politiques (lauréate 2012 du prix Sakharov pour la liberté de l’esprit décerné par le Parlement européen). Mais Nasrin Sotoudeh a elle-même été arrêtée le 13 juin dernier. Elle est toujours en prison. Les autorités ont fait savoir à son mari qu’elle allait purger une peine de cinq ans à laquelle elle a été condamnée en son absence et sans en être informée. La raison de son incarcération : « propagande contre l’État » et « assemblée et conspiration » avec l’une de ses clientes en prison pour avoir défié le port obligatoire du voile… Malgré les immenses risques encourus, les femmes continuent à se mobiliser dans leur pays et à l’étranger, pour leurs droits et pour davantage de justice sociale et économique en Iran. Une campagne prévoit d’organiser ce mois-ci, en Europe, une marche de trois jours de solidarité avec les femmes iraniennes. Après Hambourg le 6 mars et Amsterdam le 7 mars, la marche fera arrêt à Bruxelles le 8 mars. Plus d’infos : www.kaarzaar.org Manifestation pour la liberté et la démocratie en Iran (Amsterdam, 27 mars 2010).

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Le chiffre du mois

Winnie Byanyima, directrice d’Oxfam International

Belgique. Dans la lignée de l’Eros Center d’Anvers (la Villa Tinto) tout en s’en démarquant, la ville de Seraing menait depuis plus de dix ans un projet d’encadrement de la prostitution dans un centre financé et géré par des structures émanant de la commune. L’idée : fermer la rue Marnix, où se déroule encore aujourd’hui la plupart de la prostitution sérésienne ; mettre à disposition des femmes – légalement enregistrées – un centre surveillé par la police et par les autorités ; et interdire la prostitution sur le reste du territoire de la ville. Le discours entourant le projet était à la fois judiciaire (le centre aurait permis de lutter contre le proxénétisme hôtelier) et social (le centre était destiné au confort et à la sécurité des femmes). Mais depuis le

départ, ce projet est illégal puisqu’en Belgique, pays abolitionniste, la loi interdit le proxénétisme : la ville de Seraing se serait retrouvée dans la position délicate de tirer profit de la prostitution encore plus directement qu’en percevant comme aujourd’hui, et comme dans de nombreuses communes belges, les taxes des salons. La loi n’étant quasiment pas appliquée dans notre pays, le projet se développait bon train et la ville s’apprêtait à choisir une entreprise pour construire ce bâtiment design. Seulement voilà : le Conseil des Femmes Francophones de Belgique a déposé l’été dernier une plainte contre le centre, considérant d’après la loi qu’il s’agissait là d’une entreprise basée sur l’exploitation sexuelle des femmes. La ville de Seraing a été informée que la plainte serait recevable

dès la première brique posée. Dans l’objectif officiel de protéger les employé·es de la commune d’éventuelles poursuites judiciaires, le nouveau bourgmestre (PS) Francis Bekaert a décidé début janvier d’abandonner le projet de son prédécesseur Alain Mathot (PS). Mais le Conseil communal n’a pas dit son dernier mot : le 21 janvier, le MR de Seraing appelle les partis politiques à soutenir une proposition de loi fédérale de Christine Defreigne visant à réglementer la prostitution et à assouplir la loi sur le proxénétisme. Le PS local soutient le projet : si une loi de ce type est effectivement votée, alors le projet de l’Eros Center ne serait plus illégal. Un sujet à suivre de près…

Ariane Estenne à la tête du MOC Belgique. Début janvier, Ariane Estenne, 35 ans, a pris la tête du Mouvement Ouvrier Chrétien (MOC), qui regroupe la CSC, la Mutualité Chrétienne, Vie Féminine, les Équipes Populaires et les JOC (Jeunes Organisés et Combatifs). Élue en juin dernier, elle est loin d’être une inconnue dans nos pages : nous l’avons rencontrée à plusieurs reprises, notamment lorsque, travailleuse à Vie Féminine, elle coordonnait la Caravelle des Droits des Femmes (2013-2014). Elle a aussi partagé avec notre magazine, au fil des ans, coups de cœur et coups de gueule. Après un passage par le cabinet de la ministre Alda Greoli (cdH) comme conseillère en éducation permanente, elle présidera donc n° 217 / Mars 2019

le MOC pour les quatre prochaines années. Son programme : contrer la montée des inégalités, concrètement, en s’attaquant aux privilèges des dominants. Elle souhaite « repolitiser » ces inégalités, comme elle l’expliquait le 17 janvier lors de la rentrée politique du MOC, en mettant le doigt sur les rapports de force qui traversent notre société et les différents systèmes de domination qui la structurent : racisme, sexisme, capitalisme. Elle souhaite aussi que les mouvements sociaux se questionnent sur la manière de toucher les personnes les plus fragilisées, les plus marginales, qui devraient être, selon elle, le point de départ de toute réflexion sur l’accès aux droits.

D.R.

CC COP Paris

C’est le nombre de milliardaires qui possèdent autant de richesses que 3,8 milliards d’êtres humains. « La plupart des leaders politiques parlent de réduire les inégalités mais ne font pas grand-chose pour y parvenir. Pire, ils abaissent la taxation des richesses et du capital et taillent dans les investissements dans les besoins primaires », s’insurge Winnie Byanyima, directrice d’Oxfam International, interviewée par Libération (20 janvier 2019) à l’occasion de la remise du rapport annuel d’Oxfam dénonçant l’accroissement des inégalités.

Eros Center de Seraing : pas encore moribond

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D’ici et d’ailleurs

Plafond d’accès au SECAL : injuste et discriminant Belgique. Le SECAL – Service des créances alimentaires – dont axelle suit la saga depuis le début des années 2000, a été créé par la loi du 21 février 2003. Ce service fédéral est censé permettre aux parents séparés de toucher des avances sur les pensions alimentaires dues aux enfants lorsqu’elles sont impayées par l’autre parent. Mais au fil des ans, ce service a été raboté, alors qu’il est essentiel pour les familles monoparentales, qui ont principalement des femmes à leur tête. Le SECAL est en effet plafonné : d’une part, les ressources mensuelles de la bénéficiaire ne doivent pas dépasser 1.800 euros par mois (+ 67 euros par enfant à charge) et d’autre part, les avances ne peuvent pas excéder 175 euros par mois. Après avoir reçu des témoignages révoltants de femmes plongées dans la précarité, témoignages auxquels axelle a eu accès, Vie Féminine a décidé de lancer une pétition exigeant la suppression du plafond de revenus, « stigmatisant » et « arbitraire », et dénonçant le fait que « les femmes doivent prouver qu’elles sont dans le besoin alors qu’elles ne cherchent qu’à faire appliquer les droits civils de leurs enfants. » Hafida Bachir, secrétaire politique de l’organisation, complète : « Ce plafond est un piège à l’emploi pour les chômeuses ou bénéficiaires du revenu d’intégration. Il pénalise aussi les travailleuses à temps plein, qui ne progresseront dans leur carrière que si elles acceptent de perdre leur droit à l’intervention du SECAL. » Vie Féminine compte bien relayer cette revendication au monde politique, qui a souvent l’oreille plus attentive en période préélectorale. Infos : www.viefeminine.be

La citation du mois « Les adultes répètent sans cesse qu’ils ont une dette envers les jeunes, qu’il faut leur donner de l’espoir. Mais je ne veux pas de votre espoir. Je ne veux pas que vous soyez rassurants. Je veux que vous paniquiez. Je veux que vous ressentiez la peur que je ressens tous les jours et que vous agissiez. » Vendredi 25 janvier, Greta Thunberg, écolière et gréviste suédoise de 16 ans, inspiratrice d’un mouvement international de jeunes pour le climat, s’adressait en ces termes aux dirigeant·es réuni·es à Davos, en Suisse.

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Offre spéciale nouvelles abonnées Pour tout nouvel abonnement, axelle vous offre son hors-série été 2018 ! 20 ans de droits des femmes Vingt ans de mobilisations pour les droits des femmes dans nos pages. Vingt ans de soulèvements. Pour quelle récolte ? Vous allez le découvrir en tournant les pages de ce numéro anniversaire.

L’abonnement prend cours dès réception du paiement. [Attention, si vous êtes membre de Vie Féminine, vous recevez automatiquement axelle. Infos en page 48] Mes coordonnées (ou celles de la personne à qui j’offre un abonnement) Nom et prénom :

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À Vie Féminine, on dit quoi ? Élections 2019

Pour des Assises des droits des femmes ! Vie Féminine appelle à la tenue d’Assises des droits des femmes au sein du Parlement fédéral et des parlements des entités fédérées.

CC Andres Bahai

droits et du respect de la dignité humaine ». La Convention a pour ambition de garantir aux femmes le plein exercice de tous leurs droits humains, à égalité avec les hommes. Mais elle souligne aussi certains aspects liés à la position spécifique des femmes dans la société, et affirme la nécessité de leur reconnaître des droits particuliers qui conditionnent leur accès à d’autres droits : par exemple, la protection de la maternité des travailleuses, la lutte contre différentes formes de violences ou encore l’accès à des services de santé et d’éducation à la santé, notamment sur la planification des naissances.

En Belgique, nous devons nous en saisir ! Le 18 décembre 2019 sera une date importante pour les droits des femmes : la Convention sur l’Élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes, « CEDAW » en anglais, aura 40 ans. En effet, au moment de la signature de la Déclaration universelle des droits de l’homme le 10 décembre 1948, les rapports de force politiques ne permettaient pas de prendre en compte la situation des femmes. Il a fallu attendre 1979 pour que l’Assemblée générale des Nations Unies adopte la CEDAW. Dans son préambule, la Convention reconnaît que « la discrimination généralisée contre les femmes existe toujours » et souligne qu’une telle discrimination « viole les principes d’égalité des n° 217 / Mars 2019

Dans notre pays, cet instrument essentiel reste largement méconnu, que ce soit par le grand public ou par les acteurs et actrices impliqué·es dans le champ juridique et dans la lutte pour l’égalité des femmes et des hommes. Pourtant, comme la plupart des États du globe1, la Belgique a ratifié ce texte qui l’engage à faire progresser les droits des femmes sur son territoire. À ce titre, l’État belge est tenu de faire régulièrement des rapports sur la situation des droits des femmes devant des expert·es de l’ONU, qui émettent à leur tour des recommandations. Récemment, les expert·es de l’ONU ont souligné le rôle crucial du Parlement fédéral et des parlements des entités fédérées pour garantir l’application intégrale de la Convention2. C’est pourquoi, à l’occasion des 40 ans de la CEDAW, Vie Féminine

Le mouvement féministe d’action interculturelle et sociale s’exprime sur un sujet lié à  l’actualité des femmes.

invite les futures assemblées parlementaires à organiser, en collaboration avec les mouvements féministes, des Assises des droits des femmes. L’objectif : faire un bilan de la situation globale des droits des femmes dans notre pays et adresser des recommandations précises à mettre en œuvre par les pouvoirs publics. Dans notre pays, les femmes rencontrent des obstacles pour faire appliquer leurs droits (droits sociaux et droit au/du travail, difficultés d’accès aux services de proximité ou à l’enseignement…). Des dossiers urgents évoluent trop lentement : lutte contre les violences, individualisation des droits en sécurité sociale, prise en compte des charges familiales, créances alimentaires, prise en compte des spécificités de genre dans les politiques d’asile, garantie d’accès à l’avortement et à la contraception, etc. Les obstacles sont nombreux : législations insuffisantes, pressions exercées par les institutions, mesures ignorant les inégalités structurelles et les réalités de vie des femmes, stéréotypes sexistes, manque d’attention aux effets des discriminations multiples, manque d’information des femmes, éclatement des niveaux de pouvoir et des compétences… Il est temps de dresser un bilan et de passer à l’action !

1. À part les États qui n’ont qu’un statut d’observateur à l’ONU (Vatican et Palestine), les seuls pays réfractaires à cette Convention sont l’Iran, le Soudan et le Sud-Soudan, la Somalie, Palaos, Tonga et les États-Unis. 2. Observations finales concernant le septième rapport périodique de la Belgique : https://igvm-iefh.belgium.be/sites/default/files/ content/cedaw_recommandations_2014_fr_0.pdf

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dossier

Droits des femmes,

Grève chez Europair, 1975. Jeanne Vercheval est en chemise à carreaux. © Georges Vercheval

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connaître notre histoire pour écrire l’avenir

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a méconnaissance de l’histoire des femmes et de leurs luttes est une tragédie. Pour toute l’humanité bien sûr, et pour les combats féministes à mener aujourd’hui. Cette ignorance, entretenue par la société, justifie la perpétuation des inégalités entre les femmes et les hommes en effaçant l’historicité de la domination masculine, comme si elle était, finalement, naturelle. Cette ignorance ralentit aussi les activistes qui, souvent, ont l’impression de devoir repartir de zéro à chaque nouveau combat. Rencontre avec des historiennes et militantes qui veillent sur la mémoire des luttes.

— Véronique Laurent et Laurence Stevelinck

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dossier

Femmes en lutte : dès qu’on cherche, on les (re)trouve Elles étaient là, elles ont agi, elles ont pesé, peu importe ce que (ne) racontent (pas) les livres

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d’histoire. Formidable entreprise et nécessité absolue, l’Encyclopédie d’histoire des femmes. Belgique, 19e et 20e siècles sort toutes leurs initiatives de l’oubli, soulignant l’importance des femmes et de leurs mouvements dans la lente démocratisation de la société. Véronique Laurent

éseaux, rassemblements, alliances, positions politiques, droits… Tant et tant de combats, d’évolutions, de recherches, de faits, de savoirs dont nous n’avons pas connaissance, qui ne sont pas transmis et dont l’absence nous façonne, sans passé lié à notre sexe, « sans mémoire des luttes », complète Éliane Gubin, professeure honoraire de l’Université libre de Bruxelles. Elle est à l’initiative, avec Catherine Jacques, enseignante et collaboratrice scientifique à l’ULB, de cette encyclopédie d’histoire des femmes à l’écriture accessible, un pavé dont elle espère que la taille ne découragera pas de le feuilleter au hasard, ou de le siphonner sans vergogne. Écrites par 68 collaborateurs/trices, 165 notices se succèdent par ordre alphabétique, concernant la condition féminine élargie à l’histoire du genre, à celle du corps et de la sexualité, touchant de nombreux domaines. Plusieurs fils rouges. Celui du

travail, dont découlent un certain nombre d’autres ; l’analyse juridique de la condition féminine ; et enfin l’investissement associatif pour la cause des femmes.

De A à Z Concrètement ? Première entrée : A comme Abolition. Première phrase : « Dès la fin du 19e siècle, les féministes s’offusquent d’une moralité sexuelle différente pour les hommes et pour les femmes, qui se reflète notamment dans l’acceptation de la prostitution et sa réglementation. » On apprend que la loi belge est à l’époque réglementariste. Qu’en 1932, les groupements abolitionnistes, soutenus par certains membres des grandes familles politiques, déposent une proposition de loi abolitionniste, jamais votée. Qu’en 1947, Bruxelles accueille un congrès abolitionniste. Qu’en 1948, au nom de l’égalité des sexes, une loi abolitionniste déposée par des femmes politiques passe, à laquelle il manque encore « la création d’une police féminine et la mise sur pied d’institutions chargées de réhabiliter les

En quelques mots   Deux historiennes, avec la collaboration d’une spécialiste des archives féministes, exhument dans un livre deux siècles d’histoire des femmes en Belgique.   Jeanne Vercheval-Vervoort, militante féministe historique qui fête ce mois-ci ses 80 ans, nous livre son regard sur les enjeux pour les droits des femmes aujourd’hui.   Refaire le lien entre les combats d’hier et d’aujourd’hui est essentiel pour réinscrire les luttes féministes dans une lignée et renforcer les militantes actuelles.

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prostituées… » Changement de perspective dans les années 1980. A comme « Association belge des femmes juristes », fondée en 1951, avec pour objectif l’étude des questions juridiques relatives aux femmes. C comme Cahiers du GRIF, une revue féministe dont les pages sont ouvertes à toutes, créée au début des années septante par la philosophe et écrivaine Françoise Collin, dont le premier numéro est imprimé dans sa cave (voir encadré). C comme « Comité mondial des femmes contre la guerre et le fascisme ». C comme « Conseil National des Femmes Belges », ancêtre de l’actuel Conseil des Femmes Francophones de Belgique (CFFB), à l’histoire plus que centenaire, fondé en 1905 par la juriste Marie Popelin, dans le but de rallier les différentes organisations de femmes des familles politiques… Mine d’informations incroyablement riche et diversifiée, l’encyclopédie atteste que les femmes ont joué un rôle actif dans la conquête de leurs droits, « pas seulement depuis les années septante, comme on l’imagine souvent, mais dès 1830 », pointe pour axelle Éliane Gubin. « Dès qu’on cherche, on les retrouve », écrivent les autrices dans leur introduction.

Ouvrir une brèche Elles y soulignent aussi « l’amnésie collective sur le passé. » Si les études en sociologie et sciences politiques d’abord – les autres domaines ont suivi – se sont penchées sur les femmes et ont montré qu’il est impossible aujourd’hui de ne pas tenir compte de leurs actions, « la culture générale, n° 217 / Mars 2019


© Carhif

Encyclopédie d’histoire des femmes. Belgique, 19e et 20e siècles. Éliane Gubin et Catherine Jacques, avec la collaboration de Claudine Marissal (du Centre d’archives et de recherches pour l’histoire des femmes). Éditions Racine 2018, 656 p., 29,95 eur.

constate Éliane Gubin, celle qui s’impose dans la société, reste celle des hommes. » Pourtant, dans notre société démocratique, l’égalité femmes/hommes est inscrite dans la loi : « sur papier, mais pas dans les faits. » L’encyclopédie se veut une brèche dans cette constante qui « a toujours occulté les luttes et les étapes pour l’autonomie et l’émancipation des femmes », et un complément au Dictionnaire des femmes belges, paru en 20061. Le livre rend la présence des

Les avocates belges à l’occasion des dix ans d’accès à la profession, Bruxelles, 1932.

sont pas visibles. Lorsque l’on célèbre la réussite d’un patron, on ne parle pas de la dot amenée par sa femme… Les femmes sont cachées. » Parfois aussi derrière le nom de leur époux. Cette méconnaissance de l’histoire des femmes sert à justifier encore et toujours les inégalités existantes, à les faire passer pour naturelles : « Avant, les femmes ne travaillaient pas. Avant, les enfants étaient élevés par leur mère... » Elle empêche aussi la transmission des combats, isolant les femmes, rendant difficiles les alliances. « Les mouvements de femmes se présentent à chaque fois comme neufs, a constaté l’autrice, comme s’ils n’avaient pas été précédés par d’autres… » Amputées de ce passé, nous sommes condam nées à recommencer sans fin les mêmes parcours, sans les connaissances et alliances déjà là. Connaître l’histoire des luttes collectives est urgent, d’autant que les acquis, pour lesquels des femmes avant nous se sont âprement battues, sont fragiles, prévient Éliane Gubin, qui parle de régression dans un contexte politique inquiétant de montée des extrêmes droites dans le monde. « Prendre conscience des luttes du passé, des étapes, des jalons, mais aussi de l’enracinement des résistances, est plus que jamais nécessaire pour apprécier les droits qui sont les nôtres », et les défendre.

La méconnaissance de l’histoire des femmes empêche la transmission de leurs combats, les isole, rendant difficiles les alliances. femmes palpable à tous les niveaux, quotidiens et politiques. Pour que la mise en avant de quelques figures pionnières, au destin extraordinaire, ne serve pas à mieux confirmer l’exception, et une norme sans femmes.

un projet de 20 ans Éliane Gubin travaille à ce projet depuis plus de vingt ans. Il a fallu convaincre de son utilité, puis entrer dans une démarche montrant le côté scientifique, interroger les sources. « La langue française ne privilégie pas la différence des sexes : quand on parle par exemple des ouvriers, les ouvrières ne n° 217 / Mars 2019

1. Éliane Gubin, Dictionnaire des femmes belges. 19e et 20e siècles, Racine 2006.

Relire Les Cahiers du GRIF Jusqu’au 14 juin se tient entre Bruxelles, Liège, Louvain-la-Neuve et Namur un séminaire de relecture des cahiers du GRiF, dans une perspective historique mais aussi dans une volonté de questionner l’héritage et la transmission de cette revue féministe. Fondée par la philosophe Françoise Collin au cœur des années 1970, elle portait des voix multiples de femmes souhaitant diffuser leurs idées. Entrée libre sous réserve de places disponibles. Prochaines dates : 11 mars, 16h-19h30, thème : « Les cahiers du GRiF : relire une revue ». Séance coordonnée par Nadine Plateau et Loraine Furter. École de Recherche Graphique, 87 rue du Page, Ixelles. 1er avril, 14h30-17h30, thème : « Femmes et travail ». Séance coordonnée par Florence Degavre. UCL, 1 place Montesquieu, LECL93, Louvain-la-Neuve. 22 mai, 14h-17h, thème : « Beauvoir après Arendt. Les cahiers du GRiF et Françoise Collin 50 ans après la publication du Deuxième sexe ». Séance coordonnée par Gregory Cormann. Université de Liège, place du 20 Août, Bât. A1, salle de l’Horloge, 1er entresol. 14 juin, journée d’études « Re-lire Les cahiers du GRiF. Allers et retours ». Amazone, 10 rue du Méridien, 1210 Bruxelles. Carnet de recherche du séminaire : https://relirecgrif.hypotheses.org 15


dossier Jeanne Vercheval pose à côté d’une sculpture de l’artiste Cécile Douard, dont elle a écrit une biographie (Cécile Douard. Un regard retrouvé, Éditions L’Image et L’Écrit & PAC 2014). © Véronique Vercheval

« On avait une fameuse voix ! » Ce 16 mars, Jeanne Vercheval-Vervoort fête ses 80 ans. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle est l’une des figures emblématiques du féminisme belge. Propos recueillis par Laurence Stevelinck

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rès jeune, elle était déjà militante pacifiste et communiste. Elle a ensuite orienté ses combats vers le milieu ouvrier, dont elle est issue, et a créé les « Marie Mineur ». Au cours des années 1970 dans la région du Centre, ce groupe féministe a ainsi soutenu les grèves des travailleuses qui revendiquaient de meilleures conditions de travail. Les Marie Mineur sont également connues pour avoir aidé des femmes à avorter alors que la loi le leur interdisait. Leurs actions de désobéissance civile, aux côtés des « Dolle Mina » flamandes1 et des Comités Peers2, ont permis de mettre les questions de la contraception et de l’avortement sur la place publique et de faire changer la loi3. Pour Jeanne, le féminisme était une évidence : « Tout à coup, je me suis rendu compte que les femmes vivaient une souffrance. Souffrir d’être femme, ce n’est pas normal. On ne peut pas imaginer laisser souffrir tout un peuple. Les mouvements pour la paix, les mouvements caritatifs sont là pour le dire. Mais laisser souffrir la moitié de l’humanité, une fois qu’on a pris conscience de ça, on ne peut pas ne pas s’engager. Donc, c’est un parcours normal. »

« Notre rôle, c’est conscientiser les femmes » Soucieuse de transmettre son expérience aux nouvelles générations et de garder des traces, Jeanne Vercheval-Vervoort est aussi autrice4 et est à l’origine, avec son époux Georges, du Musée de la Photographie de Charleroi. Si aujourd’hui elle s’est retirée des milieux militants, elle n’en reste pas moins une observatrice attentive de notre société, souvent en colère, toujours animée d’un idéal d’éducation populaire et de révolution. Nous avons rencontré Jeanne chez elle, à La Louvière, en décembre dernier, alors qu’une journée de grève était organisée en front commun syndical pour dénoncer notamment la réforme des pensions. Le mouvement des gilets jaunes avait émergé n° 217 / Mars 2019

« Une vieille qui va hurler dans une école, ça ne va pas. Ce sont les jeunes mamans qui doivent se fâcher. Et les jeunes papas… »

depuis quelques semaines, le gouvernement Michel vivait ses derniers jours... Un contexte parfait pour parler militance. Est-ce que vous percevez une évolution dans la militance, vous qui pratiquiez la désobéissance civile ? « Les Marie Mineur, c’était un peu comme les gilets jaunes. Il n’y avait pas de cheffe. On sortait de 1968. On n’avait pas besoin de porte-parole. Je l’ai été, par la force des choses, mais pas tout de suite. Comme j’avais une certaine expérience du militantisme, que je viens d’un milieu ouvrier, que j’ai moi-même été ouvrière, je savais de quoi je parlais. J’avais une éducation politique. Nous étions guéries des partis communistes. On en avait marre de ce genre de choses, que ce soit le trotskisme, le maoïsme, etc. On faisait barrage par rapport à tous ces gens qui venaient nous faire la leçon. Là aussi, quand nous étions dans des piquets de grève, on venait nous dire que ce n’était pas comme ça qu’il fallait faire, que tel délégué syndical valait mieux que cette femme… Ou on essayait de nous prendre sous protection. Et là, on a refusé. Il y avait une charte entre nous et les Dolle Mina. Il y avait des choses qu’on s’interdisait de faire. Il fallait quand même un consensus, on n’aurait pas fait n’importe quoi. On a été, je pense, assez courageuses. On allait sur les marchés distribuer nos tracts pour le droit à l’avortement, en sachant qu’on allait être prises par la police. On n’a pas vraiment été fort embêtées à La Louvière mais, à Charleroi, on nous arrêtait carrément. On était plus fortes à La Louvière et on gueulait fort. On avait une fameuse voix ! »

Vous vous interdisiez de faire certaines choses ? « La violence, non. L’humour, oui. Et on ne se laissait pas faire, ça, c’est sûr. On a parfois été violentes mais… pas très violentes. Je me souviens d’une conférence de Willy Peers à La Louvière. Il y avait des fachos qui étaient arrivés ; on s’est mises derrière eux. On était quatre ou cinq femmes. Dès qu’ils ont voulu parler, on les a vraiment menacés. Comme on était derrière eux, on leur a dit qu’on les déculotterait, des trucs comme ça... Ils ont eu peur. Nous pouvions faire peur. Et ça marchait ! Mais on a aussi subi des violences devant les usines quand on était en piquet de grève, quand on aidait les femmes. Certains hommes venaient nous agresser très méchamment. Des trucs ordinaires : “Va faire ta vaisselle, occupe-toi de tes gosses !” Mais il n’y avait pas d’agression sexuelle. Maintenant, on te dirait : “Va te faire enculer”. Il y a une différence. Même de la part de personnes de gauche… » Quelles sont selon vous les urgences du militantisme féministe ? « C’est la mobilisation. Je pense que les jeunes de la FGTB à l’ULB, elles bougent bien. Elles ont vraiment des idées, elles réussissent à avoir des gars avec elles. J’ai été parler à un congrès et je me disais qu’il y a de l’espoir. À la FGTB, à la CSC aussi, je pense qu’il y a des femmes qui bougent. Mais est-ce qu’elles vont réussir à faire bouger les hommes ? Maintenant, il faut faire connaître toutes ces femmes et il faut que les journalistes jouent leur rôle. Si le féminisme des années 1970 a pu éclore de cette façon-là, c’est qu’il y a pas mal de femmes journalistes qui ont mouillé 17


dossier leur chemise. Ce qui n’est pas fort le cas maintenant. Elles ont bien bougé sur des sujets comme #MeToo car elles ont été elles-mêmes victimes et savent ce que c’est. Mais il faut aller plus loin. » C’est-à-dire ? « L’éducation à l’école est importante. Les féministes, pour le moment, axent surtout sur #MeToo et les femmes battues. Je trouve qu’il faut le faire, c’est vrai. Mais il y a aussi d’autres combats. L’autre jour, l’aînée de mes petites-filles me téléphone et me demande comment je réagirais à sa place : son fils de trois ans est à l’école primaire communale, et il a reçu un jeu de réflexion. Les petites filles, elles, ont reçu… des fées ! C’est comme ça, à trois ans ! Moi, j’avais envie d’aller dans cette école et de hurler ! Mais une vieille qui va hurler dans une école, ça ne va pas. Ce sont les jeunes mamans qui doivent se fâcher. Et les jeunes papas… Mais eux, avant qu’ils ne se bougent, il faudra le temps. » Quel est votre regard sur les récentes lois concernant le droit à l’avortement 5? « C’est vraiment un retour en arrière. Il a fallu 29 ans pour qu’on ait un semblant de droit à l’avortement et maintenant, on recule. On peut toujours aller en prison. C’est très grave ! De quoi les politiques se mêlent ? Dans notre corps, c’est chez nous et ce n’est pas chez eux. » Cette actualité résonne particulièrement pour vous… « Déjà, quand la loi est passée [la loi Lallemand-Michielsen de 1990 dépénalisant partiellement l’avortement, ndlr], on trouvait que c’était une trahison. Parce que nous, ce qu’on voulait, c’était sortir l’avortement du Code pénal. Ça n’a rien à voir avec la Justice. Éventuellement avec la santé, mais pas avec la Justice. De toute façon, les femmes ont toujours avorté. Même celles qui étaient contre l’avortement ! Et elles se sentent coupables. La culpabilité, ce n’est pas mal non plus, ça fait partie de notre éducation chrétienne. Et au niveau de la contraception, ça ne bouge pas. Les hommes s’en sortent bien, 18

«  Notre rôle, c’est de conscientiser les femmes. De les mettre ensemble. Pas de faire la charité. » ils n’ont toujours pas de contraception6… Il a fallu cent ans pour pouvoir voter ; l’effacement des lois qui enferment les femmes est lent. Pourquoi ? Parce qu’elles n’ont pas pris conscience de leur force. Elles auraient pu faire des grèves générales toutes seules. En Espagne, il y a des choses comme ça qui se passent, mais pas chez nous7. Je crois qu’on aurait dû. On en parlait dans les années 1970. On disait : “Si on arrêtait de travailler deux jours, les hommes se rendraient compte de notre force !” Mais comment faire alors que les syndicats étaient encore tout-puissants ? C’était à l’époque où on disait que c’était plus intéressant de voter pour les hommes que pour les femmes aux élections syndicales : “Pour le plaisir, les femmes, oui, mais pour la lutte, votez pour un homme.” Nous avons été dédaignées par les syndicats. Toujours. À part pour la grève de la FN8. Et avant que les femmes aient la solidarité des hommes, il a fallu du temps. Là aussi, c’est à partir du moment où elles font peur. On se dit qu’elles prennent trop de force, trop d’importance, trop de place. À ce moment-là, les hommes se disent qu’ils vont y aller. » Vous avez dû faire une pause dans le militantisme… « À un certain moment, j’ai pris carrément de la distance. J’avais le prétexte de la création de la Maison des Femmes à Bruxelles [en 1974, ndlr] : moi, je ne rentrais pas dans une telle maison. J’ai fait le couscous, j’ai apporté mes casseroles et puis j’ai dit que je ne restais pas à l’ouverture. Pour moi, c’était comme la fin du travail de rue et le retour des femmes à la maison. Je l’ai fort reproché à Marie Denis9, qui a créé cette maison. Pour moi, c’était une idée bourgeoise, de dames patronnesses. J’avais peut-être tort... Grâce à cette initiative, il y a eu les maisons pour femmes battues. Il fallait le faire, c’est vrai. Mais il fallait surtout obliger le

pouvoir à tenir compte de ça. Les politiques ont donné de l’argent, mais ils n’ont pas organisé l’accueil. C’est les féministes, le privé, qui ont créé cette structure et puis ont été subventionnées. Ça a été utile, c’était important, mais ce n’était pas notre rôle. L’accueil des femmes battues ne résout pas le problème de la violence. Et ça ne résout pas le problème des femmes qui renoncent à quitter leur conjoint violent. On n’a pas le temps de leur donner la force de ne pas y retourner. » Vous pensez que les féministes pallient le manque de service public ? « Je l’ai toujours ressenti comme ça. Ce n’est pas notre rôle. Notre rôle, c’est de conscientiser les femmes. De les mettre ensemble. Pas de faire la charité. Ceci dit, j’ai beaucoup d’admiration pour celles qui le font, mais pour moi, ce n’est pas du militantisme féministe. »

1. Un groupe féministe flamand qui luttait dans les année 1970 pour l’égalité femmes-hommes et la légalisation de l’avortement. 2. Du nom de Willy Peers, gynécologue emprisonné en 1973 pour avoir pratiqué des avortements. 3. Voir axelle n° 215-216 et sur www.axellemag.be 4. Terrils (Éditions Vie Ouvrière 1978), Des femmes dans l’Histoire en Belgique, depuis 1830 (Éditions Luc Pire 2006) ou encore Cécile Douard. Un regard retrouvé (Éditions L’Image et L’Écrit & PAC 2014). 5. La loi, très contestée par les féministes, qui sort l’avortement du Code pénal et celle concernant la reconnaissance des fœtus morts dès 140 jours de grossesse, votées toutes deux en 2018 (voir axelle n° 212, 213 et 215-216). 6. Voir axelle n° 215-216. 7. Lire notamment « Chroniques d’une grève : quand les Espagnoles ont arrêté le monde », axelle n° 209 et sur www.axellemag.be 8. En 1966, 3.000 ouvrières de la Fabrique Nationale (FN) de Herstal ont fait grève durant douze semaines scandant « à travail égal, salaire égal », voir axelle n° 186. Cette grève est entrée dans l’histoire des luttes sociales et du combat pour l’égalité entre femmes et hommes. 9. Écrivaine et féministe belge (1920-2006), amie de Jeanne. Ensemble, elles ont notamment fondé le magazine Voyelles à la fin des années 1970.

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magazine élections

Cinq ans de ministère des Droits des femmes :

pari tenu ? Isabelle Simonis (PS) était ministre des Droits des femmes en Fédération Wallonie-Bruxelles.

Elle a rendu son tablier à la suite des élections communales pour occuper à plein temps le maïorat de Flémalle. Au moment de dresser le bilan de son action, axelle s’est entretenue avec elle et avec son successeur, Rudy Demotte (PS). Faut-il souhaiter la reconduction de ce ministère après les prochaines élections ? Qu’en est-il des autres niveaux de pouvoir ?

C’

était la revendication de Vie Féminine et de nombreux autres mouvements de femmes lors des dernières élections en 2014 : un ministère des Droits des femmes. Mais au fédéral. C’est finalement la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB) qui sera le seul niveau de pouvoir à proposer, pour la première fois, un ministère des Droits des femmes de plein exercice. Isabelle Simonis, ancienne responsable des Femmes Prévoyantes Socialistes, féministe convaincue, en a pris la tête. axelle s’entretenait avec elle en octobre 2014, lors de son entrée en fonction. « Le moment est historique : nous avons l’occasion de mettre le focus sur le droit des femmes et le féminisme », nous disait-elle. Cinq ans plus tard, quel bilan dresser ?

Assemblée des femmes Pour nourrir son action, Isabelle Simonis a tout d’abord obtenu… des financements : de zéro euro pour un ministère tout neuf, le budget global « droits des femmes » a augmenté jusqu’à atteindre, tout compris, près d’un million d’euros pour 2019. Puis Isabelle Simonis a mis sur pied Alter 20

Sabine Panet

Égales, une assemblée de mouvements de femmes. « C’était une première : construire ce ministère avec les associations de femmes qui avaient revendiqué la création d’un ministère des Droits des femmes à tous les niveaux de pouvoir. Une démarche fondamentale pour ne pas être déconnectés de la réalité de terrain », nous explique Isabelle Simonis. Alter Égales, c’est donc une assemblée participative qui se réunit régulièrement et vote, une fois par an, un thème de travail qui donne lieu à un appel à projets (doté en 2018 de 300.000 euros) ; l’assemblée mène en parallèle un travail plus spécifique au sein de commissions. Les associations se rencontrent, échangent des idées et des stratégies : « C’est un bon outil de lien et de réseautage », constate Hafida Bachir, secrétaire politique de Vie Féminine, qui a participé à Alter Égales depuis sa création. Pascale Maquestiau, chargée de mission au Monde selon les femmes, confirme : « Pour la myriade de petites organisations de femmes, Alter Égales a permis de créer des synergies. Ce serait toutefois intéressant de savoir s’il en a aussi résulté un meilleur travail entre les associations et les institutions… Par ailleurs, au terme de ces cinq ans, il faut

pouvoir évaluer l’impact des projets soutenus et avoir une vision d’ensemble sur la répartition des budgets, comme pour toutes les politiques publiques. »

En quelques mots   En Fédération WallonieBruxelles, le ministère des Droits des femmes a cinq ans : c’est l’occasion d’en dresser un rapide bilan.   Les droits des femmes sont enfin devenus un sujet politique, mais favoriser l’égalité dans les politiques de la Fédération n’est pas encore un réflexe.   Faut-il conserver ce ministère après les prochaines élections ? Faut-il aussi un ministère des Droits des femmes à d’autres niveaux de pouvoir, y compris au niveau fédéral ?

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« Il faut pouvoir évaluer l’impact des projets soutenus et avoir une vision d’ensemble sur la répartition D.R.

des budgets. » Isabelle Simonis (PS), première (et désormais ex-) ministre des Droits des femmes en Fédération Wallonie-Bruxelles.

Pour Isabelle Simonis, Alter Égales est également un espace où les associations peuvent formuler ensemble des recommandations précises à la fois pour la FWB, mais aussi pour le régional ou le fédéral. C’est peut-être là qu’un certain flou se dessine : est-ce vraiment à un ministère de la FWB de jouer les intermédiaires, de se faire l’écho de revendications de mouvements de femmes à destination d’autres niveaux de pouvoir ? La question se pose particulièrement au niveau fédéral où, pendant cette législature, la relation est très tendue entre les partis de la majorité et ceux de l’opposition. Avec une autre coalition, d’autres options seraient peutêtre possibles. Rudy Demotte, qui a repris les compétences d’Isabelle Simonis, imagine volontiers un comité interministériel et interpouvoirs « droits des femmes » qui se concerterait régulièrement afin de mener des politiques cohérentes, l’enjeu étant « transversal par nature »… Quant à la revendication d’un ministère fédéral des Droits des femmes, elle est toujours d’actualité (voir encadré). Mais comment collaborer avec un tel ministère s’il est géré par des adversaires politiques, aux options socioéconomiques et sociales radicalement différentes du gouvernement de la FWB ? Les cartes seront bientôt rebattues… Rudy Demotte affirme vouloir conserver l’assemblée Alter Égales et « poursuivre dans la même logique » que sa prédécesseure, au moins jusqu’aux élections de mai. Et après ? Pour lui, « quel que soit le pouvoir dans la prochaine majorité, il ne pourra pas n° 217 / Mars 2019

se dispenser de cette assemblée. » Encore faut-il que le ministère des Droits des femmes soit, lui aussi, maintenu. On peut en effet imaginer qu’il disparaisse totalement ou qu’il soit – comme c’est le cas en France, dans une configuration politique toutefois différente – absorbé au sein d’un ministère plus large.

Transversalité : une gageure en politique ? Pas évident, donc, de travailler avec d’autres niveaux de pouvoir. Qu’en est-il des voisin·es de bureau, les autres ministres de la FWB ? Lors de sa prise de fonction fin 2014, Isabelle Simonis a imaginé avec chacun·e un plan « égalité femmes/hommes » pour les impliquer tous et toutes, quelles que soient leurs compétences. Du côté des réussites, Isabelle Simonis pointe le décret instituant un comité « Femmes et sciences » sous la houlette de Jean-Claude Marcourt (PS, ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche) ; la ligne d’écoute gratuite pour les victimes de viol en collaboration avec Rachid Madrane (PS, ministre de l’Aide à la jeunesse et des Maisons de Justice) ; l’ouverture du Master interuniversitaire en études de genre, avec le ministre de l’Enseignement supérieur, Jean-Claude Marcourt (PS) ; le travail mené – mais pas abouti… – sur la labellisation de l’EVRAS (Éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle)… Mais les différences de couleur politique ou les querelles autour des budgets ne facilitent pas toujours les collaborations et peuvent freiner certains dossiers.

L’intégration du genre dans toutes les politiques Par ailleurs, avec le décret du 7 janvier 2016 sur le « gender mainstreaming », l’ensemble des politiques de la FWB est désormais censé passer à la moulinette de l’égalité femmes-hommes. Ce « décret genre » est à pointer dans le positif du bilan d’Isabelle Simonis. « Il a été mis en œuvre avec une large formation, non seulement des fonctionnaires, mais aussi des membres des cabinets », explique-t-elle. Pour toute décision prise par les différents départements de la FWB, l’impact différencié éventuel sur les femmes et sur les hommes devra désormais être étudié et résolu en amont pour qu’aucune politique ne contribue, au final, aux discriminations envers les femmes. Mais ce décret, ambitieux sur le papier, n’est pas évident à appliquer. Un exemple : au début de l’année, Nadine Plateau, coordinatrice de la commission enseignement du Conseil des Femmes Francophones de Belgique, déplorait le fait qu’en dépit du décret sur le « gender mainstreaming », « le gouvernement fait un pas en arrière » dans l’avant-décret relatif à l’acquisition de manuels scolaires, de ressources numériques, d’outils pédagogiques et de livres de littérature au sein des établissements scolaires. Pour elle, ce texte remplace l’agrément octroyé à des manuels respectant un certain nombre de critères dont l’égalité filles-garçons et femmes-hommes par une « charte » (non obligatoire), dans le but de « responsabiliser » les maisons d’édition des manuels scolaires sur les enjeux de 21


Caravelle des Droits des Femmes, Vie Féminine

Un ministère des Droits des femmes au fédéral : une revendication toujours d’actualité Les associations de femmes le revendiquent depuis 2014 ; des femmes politiques de toutes les formations francophones s’y sont déjà déclarées favorables (voir axelle n° 168) ; Isabelle Simonis (PS) estime même qu’on pourrait « tenter d’avoir l’adhésion de tous les partis francophones. » La plupart de celles et ceux qui soutiennent cette revendication appellent aussi à la création de tels ministères dans les entités fédérées. « Ces ministères de plein exercice doivent être dotés de moyens suffisants pour intégrer dans toute politique une attention aux impacts sur les droits des femmes et un objectif de réduction des inégalités structurelles », insiste Hafida Bachir, de Vie Féminine. « Ils doivent également être un lieu d’impulsion et de vigilance concernant les droits des femmes, disposer de moyens pour rendre effectifs les droits existants et garantir leur accès à toutes les femmes, intégrer le gender mainstreaming et l’approche intersectionnelle1 dans les politiques d’égalité. » Sera-t-il cohérent de défendre une telle revendication dans un gouvernement porteur de projets socioéconomiques et sociétaux néfastes aux femmes ? Le débat est ouvert.

l’égalité. « Nous savons d’expérience que, pour toutes sortes de raisons, la question de l’égalité sexuée n’est pas une priorité aux yeux de la plus grande partie de la communauté enseignante ni aux yeux des maisons d’édition, à quelques exceptions près », déplore Nadine Plateau. Elle ne comprend pas pourquoi, au nom de l’« autonomie des établissements », le gouvernement renonce à sa mission de service public 22

censé défendre l’égalité. L’interprétation du « gender mainstreaming » est encore à affiner...

institutionnelle, indépendante des personnes en exercice, se soit mise en marche pour intégrer au niveau de la Fédération une attention à l’égalité entre les femmes et les hommes. Au-delà de ces avancées structurelles, on peut reconnaître à Isabelle Simonis d’avoir contribué à faire des droits des femmes un sujet politique de premier plan. Même si on peut déplorer sa relative discrétion dans les médias, les droits des femmes ayant besoin de voix fortes pour se faire entendre, son travail de fourmi a permis de poser les bases d’une nouvelle institution. Il faut que se mettent en place, au sein de l’assemblée Alter Égales, des mécanismes transparents et indépendants pour évaluer à la fois la répartition des budgets et l’impact des projets soutenus ; espérons enfin que les recommandations détaillées et inventives de cette assemblée, fruit du travail des associations participantes, ne tomberont pas dans l’oubli politique après les élections.

Une mécanique en marche ? Cette année, pour la première fois, le budget de la FWB a été entièrement concocté en intégrant son éventuel impact sur les femmes : c’est le « gender budgeting ». Il semblerait qu’une certaine mécanique

1. Ce terme renvoie à l’imbrication des systèmes de domination : les rapports sociaux de sexe, de race et de classe. Voir notamment les travaux de la commission Alter Égales « Racisme, sexisme », 2016 : www.alteregales.be/wp-content/uploads/2016/12/ BROCHURE_AE_2016-web.pdf, p. 14 à 26.

n° 217 / Mars 2019

© Novella De Giorgi 2013

magazine élections


magazine vues de flandre

Pendant qu’un rappeur justifie son ami proxénète de mineures, des dizaines de milliers de jeunes pensent plutôt à sauver la planète.

Belle jeunesse !

C

ertains chanteurs de rap, décidément, ont l’art de déraper : après Boef qui traitait de « putes » des jeunes femmes l’ayant secouru après une crevaison (axelle n° 207), voici Soufiane Eddyani qui provoque un scandale avec son morceau Amigo : il y prend la défense de son ami Moreno, condamné à la prison comme proxénète d’une jeune fille de 15 ans. C’était son « business » : accueillir de jeunes fugueuses paumées qu’il poussait dans la prostitution. Mais son ami Soufiane lui trouve toutes les excuses, estimant qu’il n’avait « pas d’autre choix » pour se débrouiller dans la vie. Le bon côté du scandale, c’est d’avoir incité les médias et une classe politique pour une fois unanime à se pencher sur le phénomène sous-estimé de la prostitution d’adolescentes.

Exceptionnelle maturité Soufiane Eddyani n’est pas n’importe qui : c’est l’un des rappeurs les plus populaires en Flandre, il avait même été choisi par la VRT pour présider un prix destiné aux jeunes... n° 217 / Mars 2019

Mais en ce début d’année, les jeunes Flamand·es ont montré qu’elles et ils méritent mieux que de douteux rappeurs. Partie de deux jeunes filles, l’idée a fait son chemin : sécher les cours une partie du jeudi et descendre dans la rue pour la défense du climat. Le 10 janvier, les manifestant·es étaient 3.000, une semaine plus tard 12.500, rejoint·es par des francophones ; le 24 janvier, 35.000… À l’heure où nous écrivons, nous ne savons pas ce que deviendra ce mouvement, mais il a déjà fait bouger les lignes et remis le sujet à l’agenda politique. Il faut souligner l’exceptionnelle maturité des initiatrices. Inspirées par une autre jeune fille, la Suédoise Greta Thunberg qui campe devant le parlement à Stockholm et qu’on a pu voir à la tribune de la COP24 à Katowice, elles sont décidées à secouer l’inertie des responsables sur le thème « Pourquoi aller à l’école si nous n’avons pas d’avenir ? » Invitée sur le plateau de l’émission De Afspraak, Anuna De Wever (aucun rapport avec Bart) ne s’est pas laissé démonter par les questions perfides des autres

© Zumapress

Irène Kaufer

24 janvier 2019, Bruxelles. Pour la troisième semaine consécutive, des jeunes sèchent les cours pour protester contre l’inaction des politiques concernant le climat.

intervenant·es. « Vous, les jeunes, a lancé l’un, vous protestez contre le réchauffement, mais vous voulez toujours voyager, acheter un nouveau smartphone... » « Commencez donc par rendre le train moins cher que l’avion », a-t-elle répondu. « Pourquoi sécher l’école au lieu de manifester, par exemple, un mercredi après-midi ? », a suggéré un autre. « Parce que dans ce cas, personne ne nous remarquerait, a répondu la jeune fille. Regardez ce qui s’est passé avec la marche de 75.000 personnes le dimanche... » Insistons, avant que des hommes ne s’approprient la parole : ce sont des jeunes filles1 qui ont lancé le mouvement et c’est encore une enseignante, Romy Aerts, qui a envoyé à la presse un texte de soutien, immédiatement signé par une centaine d’autres professseur·es.

1. Même si Anuna De Wever refuse de se faire enfermer dans une case genrée, ne se déclarant ni garçon ni fille : « “Fuck you”, vous et vos stéréotypes de genre », déclare-t-elle au Laatste Nieuws (traduction de Joyce Azar pour le site Flandreinfo).

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magazine politique

Femmes N-VA et femmes de droite :

« un combat perdant » ? Comment expliquer que des femmes – issues de l’immigration et engagées dans la défense des droits des femmes – rejoignent les rangs du parti nationaliste flamand ? Plus largement, peut-on être féministe dans un parti de droite ? Décryptage avec Valérie Lootvoet, directrice de l’Université des Femmes. Manon Legrand (texte) et Odile Brée (illustration)

I

l y a eu Zuhal Demir1, Darya Safai2, et puis maintenant Assita Kanko, ancienne élue MR. Leurs points communs : toutes trois sont des femmes issues de l’immigration qui ont rejoint les rangs de la N-VA. La première fut, sous le gouvernement Michel, secrétaire d’État à la Lutte contre la pauvreté et à l’Égalité des chances. Les deux autres ont rejoint le parti en 2018 et se présentent sur les listes fédérales en mai 2019. « Nous devons transmettre aux gens qui s’installent ici des repères communs, comme la langue, la culture ou les valeurs des Lumières », expliquait Darya Safai sur DaarDaar3. C’est aussi par cette volonté de « défendre l’esprit des Lumières » qu’Assita Kanko a justifié son choix de rejoindre la N-VA. Par « Lumières », elle entend la liberté de pensée et l’égalité entre les femmes et les hommes4. Toutes deux ne croient pas au « multiculturalisme » et n’hésitent

pas à le critiquer, au nom du droit des femmes, comme l’écrivait Assita Kanko5 : « En Europe, on assiste à une évolution en vase clos de certaines communautés obsédées par le mariage, la virginité et d’autres pratiques qui humilient et brident la liberté des femmes […]. Le communautarisme et le multiculturalisme peuvent alors devenir dangereux pour les Européennes issues de la diversité. » Toutes deux, réputées pour leur franc-parler, défendent aussi – et semblent incarner – le fait que l’intégration et la réussite passent par l’effort et le mérite. Valérie lootvoet, comment expliquez-vous les arrivées de Darya safai et assita Kanko dans les rangs de la N-Va ? « Il faut se référer à ce que dit Andrea Dworkin sur les “femmes de droite”6. Les femmes de droite ont un intérêt immédiat à se conformer aux normes et aux désirs

des dominants. Elles n’ont pas intérêt structurellement à se rallier à des partis racistes et xénophobes. Le faire est une manière de s’extraire du groupe discriminé. Christine Delphy appelle ces femmes “les kapos du patriarcat”. » comment expliquer que des femmes – non issues de l’immigration majoritairement – votent pour des partis de droite ou d’extrême droite, à l’instar de trump aux états-unis qui, malgré sa misogynie notoire, a reçu un soutien massif des femmes blanches ? « Comme Dworkin le dit, il est bien plus facile de vivre dans une société où tu vas être complimentée pour rester à ta place plutôt que vilipendée parce que tu refuses les injustices faites à ton égard et aux autres. »


Mais à long terme, vous pensez que ces femmes risquent de perdre… « C’est un combat qui est de toute façon perdant : c’est un mythe de penser que des hommes offrent des protections aux femmes. » certaines d’entre elles, comme assita Kanko justement, se disent féministes. Quel féminisme incarnent-elles ? « Il faut s’interroger sur leur projet politique. Ces femmes de droite le voient-elles comme un projet de changement social, de changement collectif, qui porte le bien commun et d’une autodétermination collective des femmes ? Ou est-ce qu’elles portent les intérêts individuels de certaines femmes ? Dans le deuxième cas, on n’est plus dans le féminisme, on est dans une optique de femmes de droite qui veulent récupérer certains bouts de gras que les dominants voudront bien leur laisser. Et qui n’hésitent donc pas à parler de mérite, à défendre le “Quand on veut, on peut.” � assita Kanko défend le fait qu’elle a le droit d’être une femme noire de droite avec de l’ambition politique. Elle a raison sur ce point. Mais, à part bénéficier des compétences personnelles de toutes ces femmes, quel intérêt a un parti comme la N-Va de s’entourer d’elles ? « C’est une opération de “blanchiment” par rapport à des attitudes sexistes et racistes. Pour un parti xénophobe, récupérer quelqu’un qui a la couleur de peau, ou l’origine, des personnes qu’il vise de

manière négative, c’est se “blanchir” en vue d’évacuer les accusations de racisme et de xénophobie [l’annonce de l’arrivée d’Assita Kanko dans le parti est tombée en pleine crise autour du pacte migratoire que la N-VA a refusé de signer, provoquant la chute du gouvernement, ndlr]. » certaines revendications féministes peuvent être défendues par des « femmes de droite » et rejetées par des « femmes de gauche ». On a récemment beaucoup parlé de la prostitution, caractéristique de ce clivage… « Il y a des enjeux qui rassemblent et traversent les femmes indépendamment de leur polarisation politique. Les questions de lutte contre les violences masculines, par exemple, rassemblent une grande partie des femmes. Mais on peut avoir, dans certains partis de gauche, des femmes qui vont défendre, par exemple, les maisons closes. Et on peut retrouver, dans des partis libéraux, des femmes qui vont refuser cela, alors qu’elles sont sur d’autres dossiers de type néolibéral, économiquement dommageables pour les femmes... Il y a donc certaines femmes libérales plus féministes que certaines femmes alignées sur une gauche masculine. » comment sortir de ce clivage, comment trouver des femmes politiques porteuses d’un projet émancipateur pour toutes les femmes ? « Il faut voir la conscience de groupe qu’ont ces femmes. Pour défendre les femmes, il faut avoir soi-même une conscience que les femmes forment une classe. On peut avoir cette conscience qu’on

soit libérale ou non. Et les femmes qui n’ont pas cette conscience pensent que si elles y sont arrivées, d’autres femmes y arriveront : le fameux “Quand on veut, on peut”. Cela relève du déni du pouvoir masculin. Le jour où ces hommes-là n’auront plus besoin de “femmes alibi”, ils ont la possibilité, le pouvoir et la permission de les mettre dehors. » Est-ce possible d’être une femme qui fait de la politique sans prendre les « outils du maître », selon les mots d’audre lorde7 ? « Aujourd’hui, la plupart des femmes reprennent les outils du maître, en effet. Elles – et nous, citoyennes – gagneraient à faire du collectif, au-delà des partis, en sachant qu’il y aura des éléments sur lesquels il sera compliqué de s’entendre, pour se renforcer mutuellement et à davantage représenter et défendre les femmes. En Islande, les femmes politiques organisent des forums de femmes afin d’avoir les clés pour devenir de vraies “fémocrates” – un néologisme élaboré par des chercheuses australiennes dans les années 80, croisant “bureaucrate” et “féministe” pour désigner les féministes présentes dans les instances étatiques. On voit aussi qu’il y a aujourd’hui une demande de femmes politiques pour rencontrer les citoyennes et inversément, et créer quelque chose de plus féministe entre elles toutes. »

1. Voir axelle n° 201. 2. Voir axelle n° 208. 3. https://daardaar.be/rubriques/ darya-safai-lancienne-refugiee-iranienne-devenuecandidate-n-va 4. Sauf que, comme le rappelle Eline Severs, professeure de sciences politiques à la VUB dans Le Soir (14 décembre 2018), « les Lumières ne s’intéressaient pas à l’origine à la cause des femmes ». 5. Le Soir, 29 octobre 2015. 6. Dans son essai Les femmes de droite, sorti en 1983 sous le titre Right-Wing Women et traduit en français en 2016 aux Éditions du remue-ménage. 7. « On ne détruit pas la maison du maître avec les outils du maître » : Audre Lorde (1934-1992), poète et activiste afro-américaine.

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magazine reportage

Sheetal (premier plan) et Saraswati (second plan) ne sont pas uniquement des artistes de cirque : elles contribuent aussi à sensibiliser le public aux dangers de la traite des êtres humains, en partageant leur histoire et en interpellant les spectateurs/ trices. « C’est lourd de s’exposer comme cela. Mais tant que cela fait avancer les mentalités, c’est l’essentiel », explique Saraswati.

Népal

une troupe de cirque voltige contre la traite des enfants Libéré·es d’une situation d’esclavage dans des cirques indiens, ces rescapé·es ont intégré le premier et unique cirque du Népal. Spectacles, sensibilisation à la traite et au trafic d’enfants, lutte contre les préjugés sur le cirque – synonyme de « mauvaise vie » –, la compagnie Circus Kathmandu ne néglige aucun combat. Fabrice Dimier (texte et photos) • Publication conjointe axelle magazine / Femmes Ici et Ailleurs

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n° 217 / Mars 2019


L

es trémolos d’une chanson pop hindi font vibrer les vitres du gymnase. À l’intérieur de cet espace poussiéreux du sud de la capitale népalaise, Saraswati et Sheetal improvisent un duo aérien au trapèze. Dolly effectue des contorsions repoussant les limites de l’élasticité humaine, pendant que les garçons peaufinent les figures acrobatiques de leur prochain spectacle. La sueur perle sur les corps éprouvés par la mousson autant que par cette longue matinée d’entraînement. La troupe se réfugie bientôt près de l’unique ventilateur pour partager un dal bhat1 à pleines mains. Ici, les artistes partagent tout. Et certain·es ont aussi une histoire en commun. Les trois femmes, ainsi que Bijay, à la fois acrobate et directeur artistique, ont été vendu·es, enfants, à des cirques indiens. Comme 350 enfants népalais·es depuis 2002, elles/il ont été libéré·es par une ONG de cette situation d’esclavage. Aujourd’hui libres, elles et il ont participé à la formation du premier cirque du Népal, en 2010.

Coupables d’être victimes « Au début, nous menions des ateliers de cirque à visée art-thérapeutique dans un foyer de réhabilitation pour les rescapés du

trafic d’enfants », explique Robyn Simpson, chorégraphe et cocréatrice de la troupe. Ensemble, avec Sky Neal, elles valorisent alors les compétences acquises pour faire avancer ces jeunes sur le chemin de la reconstruction. Le déclic naît de cette interrogation, récurrente, exprimée par la majorité de ces enfants : « Que vais-je devenir sans le cirque ? Je ne sais faire que ça. Je n’ai que ça. » Quelques années plus tard naît Circus Kathmandu (CK), une troupe aux origines et motivations résolument uniques. De fait, aujourd’hui, en plus de leurs prestations artistiques, les sept membres actuel·les font du travail social dans des communautés locales et transmettent leurs expériences indiennes, sous forme de contes. « Sensibiliser pour prévenir le trafic d’enfants, mais aussi tenter de changer les mentalités vis-à-vis du cirque sont des objectifs importants, explique Sapana Subba, coordinatrice principale de CK. Cela passe aussi et surtout par des représentations, de la performance scénique afin d’assurer la subsistance de la compagnie », ajoute-t-elle. Car si CK est encore aujourd’hui l’unique cirque népalais, c’est essentiellement parce que les circassien·nes sont stigmatisé·es dans ce pays. Les femmes en particulier. Tout se passe comme si, bien que victimes de la

En quelques mots   Coincé entre les deux géants que sont l’Inde et la Chine, le Népal est un pays très pauvre : une personne sur quatre vit sous le seuil de pauvreté. Les femmes y sont particulièrement discriminées. Par ailleurs, le pays se remet difficilement du séisme du 25 avril 2015.   La traite des êtres humains est devenue un phénomène massif. Parmi les jeunes victimes de la traite internationale – entre 11.000 et 15.000 enfants selon les estimations –, certain·es sont vendu·es à des cirques indiens. Le plus souvent, la famille des victimes est trompée par les trafiquants et croit donner à l’enfant une opportunité économique.   La troupe Circus Kathmandu est composée d’artistes rescapé·es, qui utilisent le talent qu’elles et ils ont été forcé·es à développer pour sensibiliser leurs concitoyen·nes aux conséquences de la traite des enfants : reportage.

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traite des êtres humains, elles/ils n’en restaient pas moins « coupables de mauvaise vie » aux yeux des Népalais·es. Un monde de préjugés à combattre, auxquels s’attaquent les membres de CK avec une volonté décuplée par leur propre expérience.

Une nouvelle fierté Le départ est imminent. La camionnette les attend aujourd’hui pour les emmener à une représentation de théâtre forum : un programme de sensibilisation réalisé en partenariat avec l’ONG FSI Worldwide Nepal. Cette collaboration a lieu plusieurs fois par an, souvent dans des zones frontalières avec l’Inde. Cette fois-ci, le van de

« Mon plus grand regret, c’est que l’on ne m’ait pas envoyée à l’école. » la troupe met le cap sur une ville du sud népalais, terreau connu de la traite d’enfants. Dix heures de joyeux chahut, de rires et de chansons reprises en chœur témoignent d’un optimisme à toute épreuve, amplifié par une joie de se produire bientôt en public. Malgré les terribles expériences indiennes, tous et toutes aiment la scène, le show, toujours avides de montrer leur talent. « En Inde, j’étais comme en prison. Je me sentais comme une intervenante dans une cage, explique Saraswati. Aujourd’hui, je suis fière d’être présentée comme une artiste, de sentir cette énergie que procurent les retours du public », se réjouit-elle déjà. Le lendemain, dès l’arrivée en fanfare de la compagnie, les habitant·es des villages alentour se bousculent pour inscrire leur nom sur une feuille. Elles/ils percevront ainsi la petite somme promise pour les récompenser de leur présence. Les zones rurales, plus exposées à la tentation de la 27


magazine reportage

traite des enfants, et dans lesquelles l’ONG organisatrice a pris soin de distribuer des tracts au préalable, sont particulièrement ciblées pour cette opération de sensibilisation. Familles et enfants. Car tout ne repose pas toujours sur les parents. « On a dit à mon père que je serais une star, comme dans les films de Bollywood. Le cirque, l’Inde, les robes qui brillent de mille paillettes… ça me plaisait aussi », se souvient Dolly, la plus jeune artiste, aujourd’hui âgée de 23 ans. J’avais 10 ans. Je ne connaissais rien. J’étais d’accord... Bien sûr je pensais, comme mes parents, que je pourrais revenir. »

« C’est lourd de s’exposer comme cela » Depuis les coulisses, les artistes scrutent, tout sourire, la salle bondée. Saraswati trépigne de joie en apercevant son oncle parmi les spectateurs/trices. Fierté et appréhension se disputent. D’autant que le programme commence par la diffusion d’un film basé sur son histoire et celle de Sheetal2. Le documentaire, réalisé par les cofondatrices de Circus Kathmandu, commence caméra à l’épaule, lorsqu’une ONG népalaise exfiltre Saraswati du cirque indien auquel elle avait été vendue 12 ans plus tôt. Le documentaire retrace six ans du parcours de la jeune femme, depuis sa libération en passant par le foyer de réhabilitation, jusqu’à la création du cirque en 2010 et quelques années après. C’est donc l’intégralité de son histoire que va découvrir son oncle. Saraswati assume. La fierté l’emporte. Elle est aujourd’hui une artiste libre, en lutte contre un système. Les acrobates jouent ensuite leur propre histoire devant le public. Tout est abordé, sans exception : le recrutement, les privations, les mauvais traitements, les horaires de travail et d’entraînement sans fin. Si le film fait mouche auprès du public adulte, cette forme de théâtre forum ne laisse pas insensible le jeune public aussi. La séance de questions/réponses qui s’ensuit soulève l’émotion et les larmes de certain·es spectateurs et spectatrices. « C’est lourd de s’exposer comme cela. Mais tant que cela fait avancer les mentalités, c’est l’essentiel », explique Saraswati. 28

Vendue à l’âge de huit ans, Sheetal a aujourd’hui retrouvé sa mère et sa sœur. Elle passe régulièrement les voir. Une autre de ses sœurs est encore dans un cirque indien. La famille est sans nouvelles.

« Je ne me rappelais rien, ni personne » Sur le chemin du retour, Sheetal demande à faire un détour pour voir sa maman et sa sœur, qu’elle n’a pas vues depuis un an. Retirée d’un cirque à l’âge de 13 ans, Sheetal a d’abord vécu dans un foyer de réhabilitation, puis a tenté d’habiter seule. « Je me suis vite aperçue que la carte de

« Aujourd’hui, je suis fière d’être présentée comme une artiste, de sentir cette énergie que procurent les retours du public. » citoyenneté était essentielle pour travailler, se loger, pour tout en fait… Alors le staff de l’ONG qui m’a sortie du cirque m’a aussi aidée à retrouver ma famille. Je ne me rappelais rien, ni personne. J’étais si jeune quand je suis partie », explique-t-elle.

Une bicoque en bois au bord d’une route désolée. L’accueil est chaleureux. Sa maman s’empresse de faire cuire les épis de maïs qui sèchent sur le toit. « C’est dur de dire ce que j’ai ressenti quand je l’ai retrouvée. Ce qui lui est arrivé petite était peut-être le destin, ou peut-être étionsnous naïfs. Mais c’est arrivé. Il y a toujours de l’amour, mais il y a maintenant beaucoup de souffrance », confiait-elle dans le film, peu de temps après avoir retrouvé Sheetal. La jeune femme, elle, se montre enjouée lors de ces nouvelles retrouvailles. « Si j’ai pardonné ? J’ai tout oublié », résume-t-elle sobrement. Reste une souffrance familiale palpable. Car depuis plus de 15 ans, son autre sœur est toujours recherchée dans les cirques indiens. En vain.

L’autonomie, chèrement acquise Le lendemain, au local administratif de Circus Kathmandu. Sapana Subba écoute le récit de la troupe, prend des nouvelles de chacun·e. Tous et toutes la considèrent comme leur maman. « Il y a le travail de recherche de contrat, la logistique, mais aussi l’écoute. Être là pour eux. Tous vivent seuls. Ce n’est pas simple au Népal », explique la coordinatrice. Les jeunes femmes font les comptes : les frais d’abord, puis les salaires, auxquels s’ajoute la prime de spectacle. Vivre de leur art en étant payé·es est une belle victoire. n° 217 / Mars 2019


Sheetal, Saraswati et Dolly font partie de Circus Kathmandu, l’unique cirque népalais. La plupart des artistes de cette troupe sont des rescapé·es de la traite des êtres humains.

Toutefois, ces derniers mois, les contrats se font rares. Après l’attrait de la nouveauté, les demandes sont en baisse. Et le cirque a besoin de recruter. Sur les treize artistes présent·es lors de la fondation de la compagnie, beaucoup sont parti·es. Dont une majorité de rescapé·es. Refaire du cirque… Pas simple. « Quand j’ai été récupéré, je voulais arrêter, vraiment, explique Bijay. Ça a été long et compliqué de comprendre que je pouvais utiliser ce savoir, pour moi, librement », poursuit l’acrobate. Après six mois dans un foyer, il est d’abord retourné dans un village auprès de ses parents, mais les relations étaient conflictuelles. « Maintenant, je suis autonome. Et je me concentre sur mon travail. C’est mieux comme cela », résume Bijay. L’autonomie, Saraswati l’a elle aussi chèrement acquise. Dans son appartement, à 1h30 de bus du centre de Katmandou, elle étale des photos, souvenirs jaunis de son passé. Son arrivée à l’âge de neuf ans dans le cirque indien, ses premières représentations, son mariage avec le fils du propriétaire du cirque alors qu’elle avait 14 ans, la naissance de ses enfants, la mort de son mari. Elle commente ces images en effleurant de ses doigts la couche sensible des tirages, comme pour se convaincre qu’elle ne parle pas d’une autre vie. Une vie n° 217 / Mars 2019

et un enfermement dont elle a essayé de s’échapper plusieurs fois, avant de renoncer devant le danger que représentait la fuite. « Il faut surmonter les obstacles, aussi nombreux soient-ils. Maintenant je me tiens debout, seule. Je ne peux pas compter sur ma famille », commente-t-elle. Elle visite toutefois sa mère régulièrement. À quelques kilomètres de là, sur le chemin boueux qui mène à la construction en tôle abritant sa famille retrouvée, elle est fière de raconter sa vie d’artiste aux anciennes connaissances qu’elle croise. « Mon plus grand regret, c’est que l’on ne m’ait pas envoyée à l’école », résume-telle devant sa maman. Un désir qu’elle tient plus que tout à réaliser pour ses trois enfants, encore logé·es en foyer. Mère célibataire, femme célibataire, veuve, des situations compliquées en soi au Népal, dans lesquelles se trouvent toutes les femmes de la troupe.

visages. Elle ne semble plus, aujourd’hui, être un simple fard de spectacle, mais une expression sincère du bonheur d’exercer leur passion dans l’instant. « Le cirque est un rond de paradis dans un monde dur et dément », disait Annie Fratellini, issue d’une célèbre lignée circassienne. Lorsque le spectacle se termine dans un intense charivari de jonglerie à dix mains, suivi d’une pyramide humaine, le public se lève et applaudit durant de longues minutes. Succès renouvelé une semaine plus tard pour un show de réveillon à l’issue duquel chacun·e lève son verre en exprimant ses vœux de nouvelle année : « Un chapiteau ! De nombreux contrats ! Que l’image du cirque au Népal change ! » Le futur peut attendre. Chaque représentation est une graine semée… Infos : https://circuskathmandu.com

Quelques instants de bonheur Quelques mois plus tard, une représentation privée met la troupe en effervescence. Dolly et Saraswati ouvrent le spectacle avec un virevoltant duo de hula-hoop. Sheetal les rejoint pour une séquence d’arabesques. Les numéros s’enchaînent sur un tempo vif. La joie illumine les

1. Plat typique népalais composé de riz blanc et d’un bol de soupe aux lentilles. 2. Even When I Fall, Satya Films 2017. Infos : www.satyafilms.com/even-when-i-fall

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magazine le mot ne fait pas la femme

Le

sacrifice et la révolte

Sacrifice : voilà un mot qu’on aurait vraiment aimé prendre à rebrousse-poil pour débusquer les clichés qui se cachent derrière. Mais dans un monde inégalitaire et violent, le sacrifice traverse encore la vie des femmes. La philosophe Anne Dufourmantelle, dans son livre La Femme et le Sacrifice. D’Antigone à la femme d’à côté1, nous invite à considérer le sacrifice sous ses formes les moins habituelles. Bien sûr, il est souvent associé à la passivité, d’autant plus quand il est féminin. On pense aux images de jeunes vierges sacrifiées dans les rituels ou aux mères épuisées. Mais cette incroyable penseuse – décédée en 2017 en sauvant un enfant de la noyade – nous dit que le sacrifice est aussi révolte et dénonciation. Vanessa D’Hooghe (texte) et Julie Joseph (illustration)

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L

e sacrifice, dans son sens premier, c’est la mort. Un·e vivant·e part pour l’au-delà, volontairement ou désigné·e par le groupe, dans le but de préserver les vivant·es d’une colère des dieux ou pour assurer la préservation de l’équilibre d’une société. Quand il est héroïque, le sacrifice est souvent affaire d’homme. En Occident, on célèbre les façons viriles de mourir pour la patrie notamment, au travers des guerres. Même lorsqu’un État reconnaît le mérite d’un·e civil·e, la distinction honorifique accordée va puiser dans le registre militaire.

Women’s Social and Political Union pour le droit de vote des femmes, qu’elle n’a pas eu l’occasion d’étendre. Avant cet épisode, elle avait déclaré à propos d’autres actions dangereuses : « Dans mon esprit, vint l’idée qu’un geste de protestation désespéré devait être fait afin de mettre un terme à l’horrible torture qui était notre lot. »4

Mourir pour ses idées

bien plus que des

L’histoire tardive des femmes de la Résistance lors de la Deuxième Guerre mondiale montre la difficulté, parce qu’elles sont femmes, à reconnaître leur engagement. Catherine Varlin (née Judith Heytin), résistante, raconte que « […] la condition de femme a commencé à faire problème pour la reconnaissance des services rendus, pour la légitimation des grades, des décorations, etc. Il est vrai qu’être à la fois juive et femme n’a pas facilité l’entrée dans les manuels d’histoire, officiels ou non. » Les résistantes ne représentent en moyenne que 2 à 3 % des noms cités dans les ouvrages jusqu’à la fin des années 19702. Pourtant, plusieurs d’entre elles y ont laissé la vie. Mais donner sa vie pour sauver celle des autres ou au nom de principes supérieurs dépasse le cadre des conflits entre États. Par le passé, la suffragette britannique Emily Davison3 s’est lancée en plein milieu d’une course hippique pour défendre sa cause. Renversée par un cheval, elle en est morte quatre jours plus tard. À l’époque, son geste a été mis sur le compte de la folie ; mais Emily Davison portait en réalité sur elle un tissu aux couleurs du

En quELquES MOtS Le sacrifice des femmes est très loin de l’image d’une victime livrée à un bourreau – ou de celle d’une mère « sacrificielle ». Aujourd’hui, de nombreuses femmes meurent pour leurs idées, y compris des défenseuses des droits des femmes et des minorités. D’autres sont sacrifiées à petit feu, épuisées par le combat quotidien contre les inégalités qu’elles subissent. Réfléchir à la question du sacrifice des femmes, c’est aussi pointer les luttes qu’il reste à mener.

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Le système capitaliste demande sacrifices matériels quand on n’arrive pas à boucler les fins de mois.

C’est bien cela dont il s’agit, si on lit Anne Dufourmantelle : « Le sacrifice n’est pas un renoncement. […] Il construit une désobéissance sacrée aux règles de la civilité et du droit, au nom d’un absolu qui ne souffre aucun compromis. […] Il fait d’un sujet un être prêt à tout perdre pour ne pas perdre l’essentiel : honneur, idéal, amant·e, revanche, etc. et gagner, fût-ce post mortem, pour soi ou pour les autres, la possibilité d’une vie autre, dans l’amplitude. » D’un côté, une réalité insupportable. De l’autre, l’idée que sa mort pourra faire survivre, voire triompher, des valeurs plus grandes que sa propre vie, et qui bénéficieront à celles qui restent vivantes.

Risquer sa vie Aujourd’hui encore, des femmes meurent pour leurs idées. Elles risquent leur vie du simple fait de défendre les droits des femmes, des minorités ou de 31


magazine le mot ne fait pas la femme

« La femme qui va vers le sacrifice pour défendre ses idées n’est ni vulnérable ni en accord avec la norme. »

l’environnement. Salwa Bugaighis, avocate libyenne, féministe et figure de la révolution contre Kadhafi, a été tuée à son domicile en 2014. Au Honduras, en 2016, Berta Caceres, militante écologiste indigène, a été tuée par balle pour s’être opposée à la construction d’un barrage hydroélectrique sur le territoire des Indien·nes Lenca. Au Brésil, en 2018, Marielle Franco, conseillère municipale et militante féministe qui luttait contre le racisme et les violences policières dans les favelas, a été assassinée au retour d’une manifestation pour la promotion des femmes noires. Au Mexique ou encore en Argentine, les meurtres contre des militantes féministes ne cessent d’augmenter.5 Ces féminicides politiques sont si nombreux qu’il est impossible de tous les citer. Dans un monde où la remise en cause des privilèges (masculins, blancs, de classe…) est de plus en plus forte, la violence pour la faire taire est de plus en plus grande, provoquant des sacrifices involontaires.

Le sacrifice invisible Le sacrifice des femmes, lorsqu’il implique la mort, est un tabou. Lors de catastrophes, l’expression « les femmes et les enfants d’abord » (un mythe, car les hommes survivent proportionnellement 32

plus que les femmes lors des naufrages6) montre la hiérarchie des vies à sauver. Celles des plus vulnérables ou considéré·es comme tel·les, mais aussi celles qui contiennent le plus de potentiel de perpétuer la vie. La femme qui va vers le sacrifice pour défendre ses idées n’est ni vulnérable – elle dénonce – ni en accord avec la norme : elle ne portera ni sa vie ni celle d’un·e potentiel·le enfant. Mais dans la vie quotidienne, beaucoup de femmes se sacrifient en restant vivantes. Celles-là ne contreviennent pas à la norme. Et pourtant. Leur corps s’affaiblit au rythme des inégalités. En santé mentale, elles sont plus à risque que les hommes, en raison de ce qu’elles subissent dans notre société inégalitaire : stress, violences et agressions sexuelles, faible niveau de revenus, dépendance financière ou encore précarité professionnelle7. Malgré tout, les hommes se suicident trois fois plus que les femmes, car ils recourent moins aux soins de santé mentale du fait de leur éducation. Or, les femmes effectuent deux fois plus de tentatives de suicide, dont elles sortent vivantes8. Elles font face au système de société défaillant sur le long terme, en consommant des anxiolytiques. Et en y laissant une partie de leur santé physique aussi. Les liens entre diminution de l’espérance de vie et pauvreté sont connus : « Un des effets majeurs d’un appauvrissement durable étant, selon les services sociaux, la dégradation de la santé mentale par usure des forces vitales. »9 Les femmes, catégorie de population parmi les plus précaires, sont particulièrement concernées : chômage, pauvreté, pénibilité physique et psychologique des emplois non qualifiés ou des secteurs féminisés, priorité donnée aux besoins des enfants, notamment en termes de soins, sur ses besoins propres10… Le système capitaliste demande bien plus que des sacrifices matériels quand on n’arrive pas à boucler les fins de mois. Il grignote la vie des gens et en particulier celle des femmes, qui paient comme tribut au système une partie d’elles-mêmes, pour y survivre. Si on ne peut pas encore dénouer le nœud entre le sacrifice et les femmes, on peut

définitivement en finir avec l’idée de fatalité ou de vocation qui lui colle à la peau. Le sacrifice, ce n’est pas la passivité. Ce sont les voies que les femmes empruntent pour renverser un monde qui leur est défavorable, ou pour résister, en restant vivantes, à ses usures. Se pencher sur les sacrifices des femmes, héroïques ou à petit feu, c’est mettre en relief tout ce qu’il y a à dénoncer.

1. Denoël 2018, voir axelle n° 215-216. 2. Rita Thalmann, « L’oubli des femmes dans l’historiographie de la Résistance », Clio. Femmes, Genre, Histoire [En ligne], 1/1995. 3. Voir axelle n° 215-216. 4. Traduit de Elizabeth Crawford, The Women’s Suffrage Movement : A Reference Guide, 18661928, Routledge 2002. 5. « Depuis 2010, 36 militantes féministes ont été assassinées au Mexique », www.slate.fr, 26 août 2015 ; « En Argentine, “le mouvement féministe ne peut pas se permettre d’être patient” », www.liberation.fr, 8 mars 2017. 6. « Naufrage : les femmes et les enfants d’abord ? Non, les hommes d’abord », www.rtbf.be, 30 juillet 2012. 7. « La santé mentale inégale avec les femmes », Alter Échos n° 429-430. 8. Le suicide, un problème majeur de santé publique. Introduction à la problématique du suicide en Belgique, Chiffres de 2014, Centre de Prévention suicide, 2017. 9. Exclusion et santé mentale : l’œuf et la poule, Fondation Roi Baudouin 2015. 10. Au féminin précaire. Comment les femmes viventelles la précarité aujourd’hui ?, Vie Féminine 2006.

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magazine LA CHRONIQUE BENOÎTE DE BENOÎTE BENNETT

nulle n’est

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prophétesse en son foyer BB aimerait faire mentir l’adage. Et transmettre sans trop de heurts son engagement féministe à ses rejetons. L’espoir fait vivre. Je sens parfois que je prêche dans le désert, comme dirait l’autre, que je pédale dans la semoule, ou le riz basmati – ça dépend des goûts. J’essaie de me faire entendre, en restant plus ou moins calme. Il se peut que ce soit l’adolescente – au cœur de sa crise – qui se mette des bouchons dans les oreilles, des œillères sur les yeux ; il se peut que ce soit le fils à la langue bien pendue qui décide de polémiquer sans fin. J’aime bien qu’ils aient l’esprit critique, j’aime beaucoup, mais pas tout le temps. Dans ces moments-là, je voudrais juste qu’ils s’alignent benoîtement sur la même ligne que la mienne. Tenez, je suis envahie pour le moment par des bouffées de chaleur, ces phénomènes hormonaux « relativement désagréables » précise une définition, qui se manifestent de façon anarchique et sans égard pour l’activité que l’on est en train de faire. Ça ne dure pas longtemps ; c’est intense. J’en parle. Je raconte ce qui m’arrive. Mais, comme quand j’ai annoncé que je ne portais plus de soutien-gorge, je sens une sorte de consternation s’étendre entre nous comme une flaque de liquide peu ragoûtant… Idem avec certains débats ; je sens leur regard affligé posé sur moi – la mère se croit révolutionnaire. J’y détecte aussi une petite dose d’empathie, c’est vrai. Bref, ce que j’essaie de faire passer n’arrive pas toujours à bon port. Pas que je sois militante tout le temps, mais, en termes d’éducation, quand l’occasion se présente, la larronne fait la daronne féministe. Sans doute que j’y vais un peu fort, que je manque de subtilité (mais noooooon), et puis, ne soyons pas benête, l’adolescence n’est pas le meilleur âge pour faire passer ce type de message. Rien de tel que les bonnes habitudes prises dès l’enfance. Le truc, c’est que mon féminisme fut tardif ; mon engagement a grandi en même temps qu’eux, grâce à eux parfois, au fur et à mesure des situations qui se présentaient. Mais une lueur brille au fond du tunnel, une petite lumière mi-dansante, mi-espiègle, la même que celle que je détectais au fond des yeux du maintenant grand garçon quand un soir il m’a dit : « Tu sais, quand tu expliques des trucs féministes, on sait que ça a du sens. » Ah ! « Mais c’est difficile de le reconnaître. » Wow ! J’en suis restée un moment sans voix ; je venais de leur faire part de mes doutes, dans un autre contexte que féministe, quant à ma capacité à persuader. n° 217 / Mars 2019

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culture musique

© Sarrah Danziger

Banjo, bayou et résistance t

roisième album pour Leyla McCalla, après le magnifique A Day For The Hunter, A Day For The Prey (axelle n° 194). Flow jazzy sur arrangements de banjo, trompette et clavier parfois nerveux, la voix chaleureuse de l’artiste américaine d’origine haïtienne aux parents militants égraine des morceaux engagés. Le nouvel opus de la chanteuse et musicienne – violoncelle, guitare, banjo – s’ouvre sur la chanson qui lui donne son titre : The Capitalist Blues (« Le blues capitaliste ») : « It could be such a cold cold world... » (« Notre monde peut être tellement, tellement froid »). Autre titre explicite : Money Is King (« L’argent est roi »). Les textes protestent politiquement des ravages du capitalisme dans les quotidiens, sur 34

un son très peu arrangé, très proche du live, dégageant malgré le sujet, ou à cause de lui, une certaine intensité joyeuse liée à l’idée que l’on se fait de la Nouvelle-Orléans et de sa scène musicale. Les chansons de McCalla refusent le désespoir ou même la mélancolie. La jeune femme chante des vérités cruelles sur des rythmes sud-américains, mêlés d’influences cajuns et/ou imprégnés de folklore, avec l’irruption du créole haïtien sur le troisième titre. Leyla McCalla construit un album contrasté, provoquant d’un morceau à l’autre des bifurcations intéressantes nourries de ses différentes influences. Ses mélodies, plongées dans des cultures musicales fortes, en deviennent par on ne sait quel sortilège complètement hors temps. (V.L.)

Leyla McCalla The Capitalist Blues, Jazz Village/PIAS 2019. En concert le 22 mars à Turnhout (De Warande) et le 23 mars à Bruxelles (Ancienne Belgique).

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© Deposit photos

Faire et Défaire

Parmi les différentes initiatives du Festival 364ELLES organisé à l’occasion du 8 mars, pointons l’exposition Faire et Défaire. Celle-ci met à l’honneur quatre créatrices qui s’emparent d’une technique traditionnellement réservée aux femmes - la broderie - pour en faire un art subversif. Chez Deborah Lothe, l’anatomie humaine est au cœur de son travail ; le corps est une enveloppe belle et fragile, amenée à s’effilocher, à se détériorer… Sur des toiles blanches, Elyse Galiano brode à l’aide de cheveux des phrases extraites d’anciens manuels de bonnes manières. Une façon poétique d’interroger le rôle d’épouse modèle et de mère parfaite que les femmes sont censées endosser depuis toujours. Jeni Reghem, en se réappropriant les linges de maison, s’intéresse à l’intimité du foyer et décortique les liens familiaux, qu’ils soient tendres ou violents. Enfin, Lola Parrot Lagarenne, à travers des œuvres colorées et oniriques, se penche sur la place des femmes dans la société. Elle aime les représenter comme des héroïnes indépendantes et fortes ! (S.D.) Faire et Défaire Du 7/03 au 5/04, au Centre culturel de Schaerbeek (91-93 rue de Locht). Infos : www.culture1030.be

Sortir du noir spectacle

© Jeni Reghem

Expo

culture agenda

Dans le cadre d’un projet européen, « Atlas of transitions », le Théâtre de Liège accueille une création hybride des réalisatrices Mary Jimenez et Bénédicte Liénard. Sortir du noir, nourri par une série de témoignages, offre une réflexion sensible et engagée sur les flux migratoires, notamment à travers la question du décès des migrant·es et de leur

sépulture. Imaginée par Sabine Theunissen, la scénographie est conçue comme un voyage afin d’immerger le public et de lui faire ressentir au plus près cette poignante réalité. Mêlant son, image et performance, cette présentation volontairement courte - une trentaine de minutes - fera ainsi résonner la voix de celles et ceux que l’Europe forteresse rejette. (S.D.)

Sortir du noir Du 13 au 15/03 au Théâtre de Liège (16 place du 20 Août). Infos : www.theatredeliege.be

Vivre : les métiers du social © Véronique Vercheval

Expo

Avec cette exposition, La Fonderie impulse une réflexion profonde sur les métiers du social. Qui sont ces travailleurs/euses qui accompagnent les personnes en difficulté ? Comment leur métier s’est-il développé et professionnalisé au cours des cent dernières années ? Pourquoi s’est-il diversifié et complexifié ? Autant de questions abordées dans cette exposition qui n’oublie

So a 36 ans. Elle a fait des études la préparant au travail social à l’université. D’abord bénévole, elle a été engagée en 2005. Elle vient régulièrement à la pagode où les enfants font de petits boulots le soir. Vietnam, Ho Chi Minh.

pas non plus de s’intéresser aux bénéficiaires et aux enjeux de demain. Parallèlement aux photos d’archives, les clichés de Véronique Vercheval dédiés aux travailleurs/euses de rue apportent un éclairage inédit et complémentaire. Durant un an et sur quatre continents, la photographe belge est partie à la rencontre de ces acteurs/trices de l’ombre qui tissent du lien… (S.D.)

Vivre : les métiers du social, 100 ans d’histoire et de formation Jusqu’au 7/04 à La Fonderie (27 rue Ransfort, 1080 Bxl). Infos : www.lafonderie.be

Et aussi…

Conférence

Le statut des autrices dans la France du 16e siècle

Militante féministe depuis les années 1970, Éliane Viennot est professeure émérite de littérature française, spécialiste de Marguerite de Valois et d’autres « femmes d’État » ayant vécu à la Renaissance. Invitée par l’Université de Liège, elle tiendra une conférence sur la place des écrivaines françaises au 16e siècle. Un rendez-vous organisé en marge du spectacle Heptaméron, récits de la chambre obscure adapté du célèbre texte de Marguerite de Navarre et joué au Théâtre de Liège du 31/03 au 4/04 !

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Le statut des autrices dans la France du 16e siècle Le 4/04 à l’ULiège (salle des Professeurs, place du 20 Août). Infos : 04 366 54 57.

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culture cinéma

Une femme d’exception : rebelle avec une cause Comment les discriminations basées sur le sexe ont-elles été peu à peu expulsées du droit américain ? Quelle femme a œuvré à ce mouvement ? C’est l’histoire que raconte le biopic de la réalisatrice Mimi Leder, On the Basis of Sex, étrangement traduit en français par Une femme d’exception, ce qui en gomme la portée politique, centrant l’attention sur le destin, certes exceptionnel, de l’héroïne : Ruth Bader Ginsburg.

R

Véronique Laurent

uth Bad er Ginsburg es t aujourd’hui une des neuf juges, avec deux autres femmes, de la Cour suprême des ÉtatsUnis, sommet du pouvoir judiciaire. Elle est aussi devenue une icône de la résistance à la politique de Donald Trump. Premiers plans : des hordes d’hommes, costumes, chemises, couleurs sombres, marchant d’un pas cadencé, 500 étudiants en droit entrant en première année à Harvard. Parmi cette foule masculine, une femme de petite taille : Ruth Bader Ginsburg, qui fait partie des 9 femmes de la promotion, six ans après l’autorisation pour les femmes, en 1950, d’intégrer la faculté. Elles sont réunies un soir par le doyen de l’université, qui leur demande de justifier leur place, puisqu’elles prennent celle d’un homme. 36

Réduite en permanence à ce statut de seconde zone, femme, mère, juive – ou les trois –, la jeune femme contient sa rage, ruse et ronge son frein. Jusqu’en 1971. Devant la Cour constitutionnelle, elle défend avec son mari un veuf privé d’indemnités dites « maternelles ». Il s’occupe de sa mère âgée ; sa compagnie d’assurances refuse de lui verser la somme compensatoire parce qu’il est stipulé dans la loi qu’elle est accordée aux femmes, qui prennent en charge les soins. D’autres avocat·es avaient tenté, avant les Ginsburg, de rendre inconstitutionnelles des lois basées sur le sexe ; sans succès. Mais Ruth Bader Ginsburg gagne l’affaire. Le jugement servira de cheval de Troie pour revoir toutes les lois, 127 à l’époque, qui instituaient des différences de traitement entre les femmes et les hommes.

une loupe sur le sexisme Captivant, émouvant, très enthousiasmant, On the Basis of Sex est construit comme un film à suspense, qui dure tout de même deux heures, le temps d’installer le personnage et ses relations familiales, comme la problématique. Formidable loupe sur le sexisme, sur un destin professionnel hors du commun, sur une personnalité d’une intelligence aiguë – encouragée par sa mère, qu’elle perd à l’âge de 18 ans, qui lui a transmis exigence et confiance en elle –, le biopic prend une forme classique très efficace. Il restitue parfaitement le travail derrière la carrière, l’immense chape sexiste à soulever, le rôle du mari de Ruth Bader Ginsburg, la relation avec sa fille, des tas d’autres aspects encore et bien sûr la détermination du personnage, interprété en nuances par l’actrice Felicity Jones. Des liens évidents se font avec notre époque ; le combat contre les discriminations liées au sexe n’est pas terminé.

Une femme d’exception, de Mimi Leder, eOne distribution. Sortie le 6 mars.

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culture à livre ouvert

Wendy Delorme

et les corps qui comptent axelle a rencontré l’autrice française Wendy Delorme qui a récemment publié son quatrième roman, Le Corps est une chimère. Sept personnages y croisent leurs corps et leurs oppressions. Camille Wernaers

Le Corps est une chimère Wendy Delorme Éditions Au Diable Vauvert 2018, 264 p., 18 eur.

Elle aimait mes histoires au point de les envoyer à des éditeurs. » L’histoire d’amour de Wendy Delorme pour les mots commence avec l’histoire de son amour pour sa grandmère. « Elle m’a appris à lire et à écrire en avance et elle m’a soutenue, mais j’ai tout de même eu un travail à faire pour me sentir légitime. Je me disais que j’écrivais toujours mes histoires du point de vue féminin et que ce n’était pas intéressant. J’avais bien intégré le sexisme », explique l’autrice, enseignante à l’Université Lyon 2 et activiste queer. Elle signe cette année son quatrième roman, intitulé Le Corps est une chimère, qui confronte sept personnages, n° 217 / Mars 2019

en majorité des femmes, et leurs corps. « Chaque personnage du roman a un rapport à son corps qui se heurte à la perception de son corps par la société. Le corps est donc une chimère, dans le sens où il a une matérialité indéniable, mais il peut être lu différemment en fonction des vécus et des grilles de lecture des un·es et des autres. C’est aussi une référence à Bodies That Matter [“Des corps qui comptent”, ndlr], de Judith Butler », précise-t-elle.

« Les violences psychologiques tuent les femmes » Wendy Delorme réunit dans ce livre deux facettes de sa personnalité, l’universitaire et l’autrice de fiction. « J’avais envie d’un livre qui se lit vite, qu’on peut se prêter et qui touche un lectorat élargi. C’est un défi pour moi, j’ai dû dépouiller l’écriture de tout ce qui ne servait pas la narration. En même temps, ce roman s’inspire de données sociologiques. Quand je parle de violences conjugales à travers le personnage d’Isabelle, je voulais montrer que les violences psychologiques tuent les femmes, qu’elles ont un impact sur leur santé. C’est, en effet, le résultat de la première grande enquête sur les violences faites aux femmes en France, menée en 1999. De même, la scène de dépôt de plainte au commissariat se base sur une centaine de témoignages de femmes que j’ai lus. C’est un roman, mais chaque situation à laquelle sont confrontés les personnages est une situation type », développe-t-elle. Parmi ses personnages, il en est un particulier : « J’ai choisi de ne pas révéler le genre de Jo. Certain·es pensent que c’est un homme, d’autres une femme très masculine. Jo est quelqu’un qui incarne l’ange de la revanche des femmes, c’est la justice faite par soimême. Si je devais lui donner un genre, ce ne serait pas celui d’un mec cisgenre [le genre vécu par une personne est en accord avec son sexe biologique, ndlr]. Si je publie une suite, Jo sera au centre du livre. C’est le personnage qui a le moins de chapitres

dédiés et les chapitres les plus courts, il est très codépendant du personnage de Maya. C’est le dernier personnage qui m’est venu. J’ai déjà écrit un bout du tome 2 et je vais y révéler le genre de Jo. »

« Créer de l’empathie » Même si les lectrices féministes vont y trouver des thèmes importants, le livre n’a pas été écrit pour elles. « J’ai écrit ce livre pour des gens qui ne pensent pas comme moi, je l’ai écrit pour les gens qui sont contre le mariage gay. Je sais que, depuis la Belgique, vous avez regardé ces débats avec stupeur. C’est un livre que j’ai écrit en me disant que, parfois, l’argumentation avec les gens sexistes, homophobes, etc. ne suffit pas, et qu’il faut créer de l’empathie avec des vies qui peuvent sembler loin des vies ordinaires. On m’a aussi dit que c’était un livre qui donnait des arguments », analyse Wendy Delorme. La question du mariage lui tient à cœur, pour une raison bien particulière. « Je ne voulais pas me marier : j’étais en jeans et en baskets. J’ai dû le faire pour pouvoir adopter les enfants que ma compagne a portés. » En Belgique, depuis le 1er janvier 2015, la coparente ne doit plus « adopter » son enfant, la filiation est devenue automatique si elle est mariée (et si elle n’est pas mariée, elle peut reconnaître l’enfant avec l’accord de la mère biologique, comme pour un couple hétérosexuel) ; mais ce n’est pas le cas en France... Dernier thème en date qui la fâche : la procréation médicalement assistée (PMA). « Macron a expliqué qu’il attendait l’avis du Comité consultatif national d’éthique pour l’ouverture de la PMA aux lesbiennes et aux femmes célibataires. Celui-ci a remis son avis en septembre et il était positif. On a ensuite appris que le débat à l’Assemblée nationale était repoussé après les élections européennes. Je compte m’investir dans ce débat, les sujets liés aux droits des femmes et des minorités sont importants, et, en France, ce n’est pas gagné. » 37


culture à livre ouvert

« On ne naît pas soumise, on le devient » Les femmes, des êtres de nature soumise ? Qui en plus y trouveraient même du plaisir ? La philosophe Manon Garcia démonte cette idée bien répandue et nous fait (re)découvrir au passage l’immense philosophe qu’était Simone de Beauvoir.

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Manon Legrand

u’ont en commun Catherine Deneuve, qui défend une « liberté d’import uner » pour les hommes (Le Monde, 9 janvier 2018) ; Pénélope, qui attend Ulysse ; et moi, qui veille à être épilée pour aller à la piscine ? Nous nous soumettons et nous consentons à notre soumission : c’est l’hypothèse de Manon Garcia, philosophe féministe qui s’attaque dans son ouvrage à ce « tabou philosophique ». Au lieu de penser le pouvoir du côté des détenteurs, elle l’analyse du côté de celles qui ne l’ont pas, de bas en haut donc, en croisant dimension structurelle et individuelle ; soumission aux structures sociales et soumission aux hommes.

Blâmer les victimes, un risque S’attaquer à la soumission des femmes, « expérience beaucoup plus générale et quotidienne qu’on ne le pense » (ce ne sont pas que « les autres » !), comporte un risque : celui de blâmer les victimes. « Du point de vue féministe, envisager que des femmes puissent d’une manière ou d’une autre choisir ou goûter leur soumission apparaît comme une idée de droite, antiféministe, voire misogyne », écrit la philosophe française. Cela pourrait par exemple donner de l’eau au moulin de ceux qui, niant les effets 38

structurels de la domination masculine, considèrent que si les femmes victimes de violences conjugales n’en parlent pas, c’est peut-être parce que ça n’est pas si terrible. À noter qu’on se situe donc ici dans un ouvrage hétérosexuel et limité géographiquement au « monde occidental ». Manon Garcia défend que les femmes ne sont pas « naturellement » soumises, contrairement à ce qu’ont écrit de nombreux auteurs (Rousseau notamment, dont on pourra lire des passages édifiants), alors que la soumission, de la part d’un homme, est vue comme contre-nature et comme une faute morale. Manon Garcia revient sur Simone de Beauvoir, philosophe avant d’être femme de philosophe, qui déjà écrivait dans Le Deuxième sexe – se basant sur la vie ordinaire, souvent délaissée par les philosophes en raison de leur position sociale privilégiée – que la soumission était l’attitude sociale prescrite aux femmes. Mais pourquoi est-ce que des femmes y consentent, s’y complaisent et s’en défendent ? « Les femmes qui se soumettent consentent à un destin qui leur est assigné après une sorte de calcul coûts/ bénéfices dans lequel les délices de la soumission pèsent lourd face aux risques de la liberté », avance Manon Garcia. Parce que c’est parfois moins difficile de prendre part à la domination plutôt que d’y résister (il suffit de penser à toutes les femmes qu’on découvre dans nos pages

On ne naît pas soumise, on le devient Manon Garcia Flammarion 2018, 272 p., 19 eur.

et qui, ici et ailleurs, payent cher le prix de leur liberté). Pourtant, faire de la séduction, par exemple, une force, n’aura qu’un temps puisque jusqu’au bout de leur vie, les femmes sont évaluées et aimées à l’aune de critères masculins… Cette attitude très individuelle, révèle aussi, selon Manon Garcia, la difficulté des femmes à « faire groupe », à avoir « une conscience de classe » dans une société patriarcale. Que faire alors ? À défaut d’être libres, le devenir. En se rêvant aventurières par exemple, au lieu de se coltiner toutes les tâches ménagères.

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culture bouquins

Magnifica ROMAn

Un petit village des Abruzzes à l’orée des années 1950. Ada Maria rêve d’un destin plus doux que celui qu’a connu sa mère, Eufrasia, qui s’est réfugiée dans la maternité pour supporter un mariage malheureux. La jeune fille se rend tous les jours à la Faggeta, une forêt de hêtres où se terre un jeune soldat allemand depuis la fin de la guerre. De cette rencontre inattendue éclot l’amour, et bientôt une enfant, Magnifica. Cela pourrait n’être qu’un roman à l’eau de rose, mais c’est un texte de toute beauté que signe l’écrivaine et poétesse italienne Maria Rosaria Valentini de son écriture délicate, évanescente, comme tracée avec la rosée du matin des paysages ravissants qu’elle déploie. Lentement, elle déroule la saga de cette lignée de femmes aux prénoms chantants, s’épanouissant tant bien que mal à l’ombre des hommes dans l’Italie patriarcale de l’après-guerre. On n’attend plus qu’une chose : que les autres romans, nouvelles et les poèmes de cette autrice éblouissante soient enfin traduits en français. (A.G.)

Magnifica Maria Rosaria Valentini Éditions Denoël 2018, 320 p., 21 eur.

ESSAI

Libre à elles. Le choix de ne pas être mère

Libre à elles. Le choix de ne pas être mère Laurence Santantonios Éditions Mauconduit 2018, 213 p., 18,50 eur.

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Qu’est-ce qui pousse de plus en plus de femmes à ne pas enfanter ? Pour comprendre, la journaliste française Laurence Santantonios a écouté une quarantaine de femmes puis rassemblé par thématiques leurs témoignages, n’évacuant aucune complexité, contradiction, ambivalence, consciente ou inconsciente. Bouquin sensible, Libre à elles pose aussi des faits : la natalité baisse en Occident et presque une femme sur cinq n’a pas d’enfant à 40 ans. Ce fait est occulté ; le non-désir d’enfant – ou le désir de ne pas enfanter – croule et se cache encore insidieusement sous les conformismes, les clichés, voire les tabous. Notre époque, souligne l’auteure, met tout en œuvre pour que les femmes infertiles puissent médicalement procréer.

Celles qui peuvent enfanter mais le refusent subissent dès lors d’autant plus la réprobation sociale. Parce qu’elles contredisent le discours sur la « vocation maternelle », cet « instinct naturel » qui ferait que toutes les femmes ont envie de devenir mère, et que c’est donc bien leur « destinée biologique ». Extrait du témoignage d’Isabelle : « On parle toujours de cette pulsion [de devenir mère, ndlr], mais à partir du moment où on peut ne pas la ressentir, c’est bien qu’elle n’est pas forcément naturelle. En revanche, ce qui est de l’ordre de l’impulsion, c’est ce réflexe de protéger un enfant, de protéger le vulnérable, ça, je le ressens, comme les hommes, d’ailleurs. » Libre à elles se présente comme la démarche d’une femme, mère à deux

reprises, proche de ces femmes différentes et sans progéniture, en raison des circonstances ou par choix clair et positif. Le texte se penche au fil des chapitres sur le mythe de l’instinct maternel – pulsion plutôt qu’instinct naturel –, sur l’injonction à la maternité et à l’allaitement depuis Rousseau et l’époque des Lumières en particulier, sur les pressions du monde médical, sur la difficulté à élever des marmots, « tâche gigantesque »… Il convoque des penseuses, Simone de Beauvoir, Élisabeth Badinter, l’écrivaine Annie Ernaux. Et lance quelques piques, assez incompréhensibles, à l’encontre de prises de position féministes, dans une analyse pourtant totalement féministe. (V.L.)

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 en pratique elles sont partout

Le Collectif OxO

ois, Chaque m e, en Belgiqu ntre axelle renco uses d es bâtisse ités. d e solidar

Un collectif d’artistes féministes s’est créé en ce début d’année pour faire naître un art engagé. Le but est de réfléchir – et de faire réfléchir – aux injonctions qui pèsent sur les individus, et plus fortement sur les femmes et les minorités. Camille Wernaers

#

MeToo a un an et demi, et ce n’est pas un hasard si ce mouvement contre le harcèlement sexuel et les violences sexuelles a émergé du cinéma. Inégalités salariales, droit de cuissage, sexisme ordinaire1, les artistes femmes subissent elles aussi, qui s’en étonnerait, leur lot de violences genrées. Depuis, elles ont parlé de ce qui leur était arrivé dans d’autres disciplines artistiques, notamment dans la danse2 et au théâtre3. Ce n’est pas un hasard non plus si les trois créatrices du Collectif Oxo, Yasmine, Amandine et Lauraline, ont choisi l’art pour interroger les inégalités. « Notre collectif souhaite utiliser l’art comme un moyen de militance et de réflexion, explique Lauraline. L’art permet de s’exprimer de manière poétique ou plus explicite. C’est un moyen d’expression très varié et une bonne porte d’entrée vers certaines observations. »

La force du collectif Pour la soirée de lancement du collectif en janvier, une installation interactive a été présentée grâce à une bourse du Pianofabriek et en collaboration avec l’asbl Mamatus4 et le soutien du Labokube5. Des images et des phrases sexistes étaient projetées sur un mur devant une borne. Les visiteurs et les visiteuses étaient invité·es à les effacer en plaçant leurs mains sur la borne. Il fallait cependant plusieurs mains 40

pour y parvenir, « parce que l’union fait la force ». Une fois les images et les phrases problématiques effacées, des victoires féministes étaient projetées de manière aléatoire, comme récompense. « Il vaut mieux voir l’installation en vrai pour comprendre, sourit Lauraline. Le message, c’est qu’on n’y arrivera pas seul·es, on n’y arrivera que collectivement. » Un message que les membres du collectif ont également fait passer en invitant d’autres groupes féministes à cette soirée, dont les femmes et les affiches de «Laisse les Filles Tranquilles»6. « C’est aussi pour cette raison que nous sommes un collectif mixte. C’est comme ça qu’on grandit, en faisant des ponts entre nos différentes réflexions et engagements. Sur cette installation, nous étions six au total à travailler, dont un homme », précise-t-elle.

« Déconstruire pour mieux reconstruire ensemble » Le nom du collectif vient du jeu OXO, qui se joue en remplissant des cases. « Nous avons choisi ce nom parce que nous voulons déconstruire les cases dans lesquelles

on met les gens. Et puis OXO, ça claque ! », s’amuse Lauraline. Le collectif d’artistes engagées souhaite donc déconstruire les injonctions normatives et sociétales qui servent à opprimer les femmes et les minorités. Plus précisément, « déconstruire pour mieux reconstruire ensemble », spécifie Lauraline.

www.facebook.com/collectifoxo

1. « F(s) pourfend le sexisme dans la culture belge », https://plus.lesoir.be, 4 juin 2018. 2. « #Wetoo : Quand les danseuses parlent de sexisme », https://blog.alternativestheatrales.be, 12 février 2018. 3. « Les femmes de théâtre se mobilisent : 80 % des moyens du secteur alloués à des hommes », www.lalibre.be, 9 mai 2018. 4. Mamatus est un collectif d’artistes français·es qui propose des expériences interactives étonnantes, ludiques et poétiques. 5. Le Labokube est un espace de création autogéré. 6. Voir axelle n° 215-216.

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© Benjamin Manley / Unsplash

 en pratique nos droits

La presse a beaucoup parlé de la nouvelle forme de congé parental à 1/10e : un demi-jour par semaine. Mais est-il déjà opérationnel ? Est-il réservé à certain·es travailleurs/ euses ? Est-ce uniquement pour le mercredi après-midi, ou pour d’autres jours aussi ? Le point dans cet article. Florence Cols, Droits Quotidiens

Le congé parental un demi-jour par semaine, est-ce possible ? Le topo + Quand on est parent d’un·e enfant de moins de 12 ans et qu’on travaille, on peut avoir le droit, dans certaines conditions, de prendre un congé parental. + Ce congé est de 4 mois au total mais il est possible de le prendre de façon fractionnée en accord avec son employeur/euse : temps plein, mi-temps, 1/5e… + Il sera bientôt possible de prendre un congé parental à 1/10e (1 demi-jour par semaine) mais cette mesure n’est pas encore opérationnelle : elle le sera bientôt.

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Le congé parental est un congé accordé à certain·es travailleurs et travailleuses qui ont des enfants de moins de 12 ans. Ce congé leur permet d’interrompre leur travail, ou de réduire leur temps de travail,

pendant une certaine durée. Chaque parent a droit à 4 mois de congé parental pour chaque enfant. Mais il faut remplir certaines conditions, et plusieurs formules sont possibles.

À temps plein, à mi-temps, à 1/5e Le congé parental est de 4 mois si la travailleuse interrompt complètement son travail. Elle prend un congé parental à temps plein. Elle peut choisir de prendre 4 mois d’un coup, ou de prendre différentes périodes de 1 mois. Mais elle peut aussi, si elle travaille à temps plein, prendre son congé parental à mi-temps ou à 1/5e. Dans ce cas, elle travaille à mi-temps et est en congé l’autre mi-temps, pendant maximum 8 mois. Ou elle travaille à 4/5e et est en congé 1 jour par semaine, pendant maximum 20 mois. La travailleuse peut combiner toutes ces formules, tant qu’elle reste dans le maximum de 4 mois « équivalent temps plein » : 1 mois d’interruption complète = 2 mois de réduction des prestations à mi-temps = 5 mois de réduction à 1/5e.

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 en pratique nos droits

Pas encore à 1/10e On en a beaucoup entendu parler : depuis le 6 octobre 2018, le congé parental à 1/10e (1 demi-jour par semaine) est théoriquement possible… Mais pas encore opérationnel ! Le gouvernement doit encore fixer les détails pratiques et les conditions dans un arrêté royal. Cet arrêté royal doit notamment : ++ décider si l’employeur/euse doit marquer son accord pour autoriser ce congé parental d’un demi-jour dans son entreprise ; ++ fixer le montant de l’allocation que la travailleuse recevra pendant ce congé parental. Cet arrêté royal n’est pas encore adopté, au jour où nous écrivons ces lignes.

Qui a droit au congé parental ? Attention, toutes les travailleuses n’ont pas droit au congé parental. Il faut remplir certaines conditions, dont voici les principales. ++ La travailleuse doit avoir un contrat de travail dans le secteur privé, ou dans une administration provinciale ou locale (commune). Dans l’enseignement, il y a un système spécifique de congé parental. ++ La travailleuse doit avoir un contrat de travail avec son employeur/euse pendant au moins 12 mois dans les 15 mois qui précèdent sa demande (condition d’ancienneté).

++ La travailleuse doit avoir un lien de parenté (filiation ou adoption) avec l’enfant. ++ L’enfant doit avoir moins de 12 ans au moment du début du congé parental. ++ La travailleuse doit en principe être domiciliée en Belgique pendant son congé parental, ou dans certains États européens (mais il y a des exceptions). Si la travailleuse remplit toutes les conditions, elle a droit au congé parental. Son employeur/euse ne peut pas lui refuser, mais peut postposer le moment du congé parental, à certaines conditions.

Pas que le mercredi

Double demande

La travailleuse pourra prendre ce congé parental d’un demi-jour à tout moment de la semaine, à condition que son employeur/euse soit d’accord. C’est vrai que l’idée de cette forme de congé parental est de permettre aux parents qui le souhaitent d’être en congé le mercredi après-midi pour pouvoir s’occuper de leurs enfants. Mais ce congé ne sera pas réservé au mercredi : ça marchera aussi pour les autres jours, matin ou après-midi. Ce 1/10e de congé sera calculé par rapport au nombre normal d’heures de travail d’un emploi à temps plein.

Pour obtenir un congé parental et des allocations de congé parental, la travailleuse doit faire une double démarche : ++ une demande de congé parental à son employeur/euse ; ++ une demande d’allocations à l’ONEM. Celles qui veulent bénéficier d’un demi-jour de congé parental devront encore un peu patienter.

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Pour aller plus loin ++ En mars, découvrez en accès libre nos fiches sur le thème « congé parental » dans notre rubrique « travail et parentalité » : www.droitsquotidiens.be ++ Pour plus d’informations, voyez également les sites : www.onem.be (feuille info T19) www.breakatwork.be

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 en pratique bricolage

Comment faire des graines germées ? Faciles à produire, les graines germées sont idéales pour manger sain sans se ruiner et sans jardin ou balcon. Présentes dans de nombreuses recettes traditionnelles, elles s’intègrent aisément au repas (dans une salade, une soupe, une poêlée de légumes, un sandwich ou telles quelles), permettant ainsi de faire le plein de vitamines, minéraux, oligo-éléments, protéines… La bricoleuse

La germination, c’est quoi ?

Le processus de germination, qui consiste à faire sortir les graines d’un état de dormance, se fait en deux étapes : la pré-germination, durant laquelle un apport important d’eau va réveiller la graine, et la germination, qui est un moment d’intense activité, durant laquelle les réserves de la graine sont transformées pour permettre la croissance.

Pour cela, les graines auront besoin :

¡ d’humidité constante - grâce à l’eau (tempérée) apportée par le trempage et le rinçage ; ¡ d’oxygène – c’est pourquoi il ne faut pas surcharger le germoir ni le fermer ; ¡ de chaleur – avec une température ambiante de 16 à 25 °C environ ; ¡ de lumière indirecte – surtout pas de lumière directe du soleil, car les graines se développeront en pousses vertes sous l’effet de la photosynthèse et perdront une partie de leurs propriétés nutritives.

Matériel nécessaire

¡ Support pour le bocal ou matériel pour le fabriquer (éventuellement : pince coupante, cutter, gros tape, fil de fer, bidon, marteau, clous, tissu, fil, aiguille, ciseaux…) ¡ Graines à germer (se trouvent en magasin bio) ¡ Cuillère à café ¡ Eau ¡ Bocal en verre ¡ Passoire fine ¡ Un carré de tissu (compresse de gaze, lin, étamine, collant fin, moustiquaire...) ¡ Élastique ¡ Essuie de cuisine ou plateau

Comment faire ?

1.

Trouver un support pour les bocaux, qui devront y être penchés à 45 degrés, ouverture vers le bas. On peut détourner un égouttoir à vaisselle, un bac à fleurs, fabriquer une structure en fil de fer, découper un bidon de lessive… Il existe aussi des germoirs tout faits en plastique, en verre, en terre cuite, ou des sacs en tissu de fibres naturelles (comme du lin ou du coton), à suspendre, très pratiques en voyage !

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 en pratique bricolage

2.

Pour la méthode de germination décrite dans cette fiche, choisir des graines non mucilagineuses telles que des légumineuses (lentilles, fenugrec, pois, soja…), des céréales (blé, riz, sarrasin, orge…), des légumes (luzerne, brocoli, radis, poireau…) et des fruits oléagineux (sésame, amande, tournesol…). Ces derniers ne germent pas tous par trempage, mais il leur sera quand même bénéfique. Pour les autres, le temps de germination varie fortement entre les différentes graines (par exemple : 2 jours pour les radis et 12 jours pour le persil). Attention, ne pas faire germer des graines de tomate, d’aubergine et de rhubarbe, elles sont toxiques !

3.

Verser une cuillère à café bombée de graines dans le bocal rempli d’eau. Dans l’idéal, utiliser de l’eau filtrée ou de l’eau de source faiblement minéralisée… ou juste faire évaporer le chlore de l’eau du robinet, en la laissant reposer dans une cruche pendant 1 heure ou 2, à l’air libre ou au frigo.

4.

Laisser tremper les graines dans l’obscurité (cela aide à activer le processus de germination) pendant 12 heures. Pour certaines graines, plus lentes, il faudra 24 heures.

6.

Remettre les graines égouttées dans le bocal vidé de son eau et recouvrir l’ouverture du bocal avec le tissu, maintenu en place par un élastique.

5.

Ensuite, vider l’eau et égoutter les graines dans la passoire. On peut récupérer l’eau de trempage pour arroser des plantes, mais pas la boire !

8.

7.

Poser le bocal sur son support, sur un essuie de cuisine ou un petit plateau pour récupérer l’eau. Placer le germoir à l’abri des rayons directs du soleil (pas à la fenêtre !).

Rincer les graines 2 fois par jour – davantage s’il fait chaud et sec – afin qu’elles soient toujours humides.

9.

Lorsque les graines sont germées, les rincer et les égoutter. On peut les conserver quelques jours au frigo dans un récipient aéré, mais l’idéal est de les consommer tout de suite. La plupart des graines germées se mangent crues, car la cuisson détruit une grande partie des vitamines et des enzymes. Certaines légumineuses (pois chiches, haricots rouges…) et céréales à enveloppe plus dure sont à cuire à feu doux (max. 40 °C), mais les petites légumineuses (lentilles, azuki, mungo...) peuvent être mangées crues en petites quantités ou légèrement cuites à la vapeur. Pour retirer l’enveloppe un peu coriace de certaines graines, les plonger dans l’eau et recueillir les enveloppes – qui flotteront en surface – avec une passette.

10.

Laver les pièces du germoir régulièrement.

n’hésitez pas à faire parvenir vos questions, suggestions, anecdotes ou photos de vos réalisations à labricoleuse@viefeminine.be ou à axelle magazine, 111 rue de la Poste, 1030 Bruxelles.

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 en pratique brèves COnSOMMAtIOn tRAVAIL

Réagir face aux violences de genre 9 % des travailleuses ont été agressées physiquement au bureau ; 1 travailleuse sur 3 dans les titres-services et parmi les aides familiales a été victime de violences sexuelles sur son lieu de travail ! Face à ces constats, les délégué·es syndicales/aux peuvent être dépourvu·es et ne pas savoir comment réagir. Pour les aider, la CSC vient de publier une brochure sur la question avec des procédures à suivre. « Ma collègue subit des violences sexistes ou sexuelles : quel est mon rôle en tant que délégué·e ? », disponible sur www.csc-en-ligne.be

Donner du pouvoir à sa voix

Beaucoup de citoyen·nes se plaignent de la mauvaise qualité des produits industriels et décident de manière individuelle de ne plus en acheter certains. Cependant, cela reste une démarche discrète qui ne dérange que très peu les entreprises concernées. Alors, pour tenter de donner plus de portée à cet acte, des citoyen·nes ont mis sur pied la plateforme internet « I boycott ». Quand suffisamment de consommateurs/trices décident

de boycotter, la plateforme en informe les sociétés. Elles ont alors un droit de réponse et les boycottant·es peuvent décider de lever ou non leur décision. En tout, 180.000 personnes ont déjà participé et la plateforme a remporté six victoires. Un premier pas. Mais sachant que ce sont surtout les femmes qui font les courses du ménage, dommage que le logo représente un super-héros au masculin… www.i-boycott.org

EnVIROnnEMEnt

Comprendre le réchauffement climatique Les enfants d’aujourd’hui sont les adultes de demain. La formule est bien connue mais prend toute son ampleur lorsqu’on parle de l’avenir de la planète... Les jeunes en sont d’ailleurs les premier·ères conscient·es, et ont manifesté chaque jeudi depuis le début de l’année (voir p. 23) ! Il faut continuer sur cette lancée et contribuer à sensibiliser d’autres jeunes au réchauffement

climatique. Le CNCD 11.11.11 a ainsi actualisé sa mallette pédagogique sur le sujet. Elle propose 18 outils pour permettre de donner des chiffres, de comprendre le phénomène, ses causes, ses effets et ses solutions. D’autres outils permettent aussi d’analyser les pistes de transition possibles. La mallette est destinée aux enseignant·es qui ont comme public des jeunes de plus de 15 ans ou des adultes.

Textes : Vanessa Lhuillier

Mallette pédagogique « Justice climatique » du CNCD 11.11.11. Commande sur www.cncd.be

SOCIété

La migration au prisme du genre Le concept du genre est très peu pris en considération dans la problématique des migrations. Alors que le repli européen laisse la porte ouverte à un racisme décomplexé, les filles et les femmes migrantes sont souvent marginalisées et leurs expériences singulières passées sous silence. Le Monde selon les femmes publie une nouvelle étude qui analyse la représentation stéréotypée des « migrants », perçus comme formant un groupe homogène, où les différences d’identité de genre, d’orientation sexuelle, d’origine sont complètement éclipsées. L’étude démontre également l’importance d’une perspective de genre dans les politiques d’accueil. Notons également la parution d’un autre outil pédagogique de l’asbl : le « Carré genre agroécologie » propose un temps d’expression et d’analyse critique autour des stéréotypes dans les questions de l’agroécologie afin d’élaborer des pistes concrètes pour une approche plus égalitaire. Étude « Genre et migration » et outil « Carré genre agroécologie » du Monde selon les femmes, disponibles sur www.mondefemmes.be

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S R U O C N O JEU-C R, 5 ExEMPLAIRES

 en pratique

À GAGnE 2) IE t R A P t E 1 IE t LIVRE 1 (PAR ! D ES CULOTTÉES

Qu’ont en commun Agnodice, première femme gynécologue en 350 avant notre ère ; Lozen, guerrière et chamane, ou encore Wu Zetian, impératrice chinoise ? Elles figurent dans le premier recueil des Culottées de la dessinatrice Pénélope Bagieu : « des femmes qui ne font que ce qu’elles veulent ». Lorsque nous l’avions rencontrée (n° 193), l’illustratrice nous a confié : « J’ai un lien personnel avec chacune. J’admire beaucoup Tove Jansson [illustratrice, écrivaine et peintre finlandaise qui a créé notamment la série des Moomins, ndlr]. Elle a fait les beaux-arts à l’heure où aucune femme n’y était, elle était homosexuelle à une époque où c’était interdit. Surtout, elle s’est laissé guider par ce qu’elle aimait, Culottées. et pas par ce qu’on attendait d’elle. Elle a eu beaucoup de succès avec les Moomins, mais elle est partie vivre Livre 1 (partie 1 et partie 2) sur une île déserte avec sa femme, pour peindre ce qui lui plaisait. » Les Culottées ont ouvert la voie à de Pénélope Bagieu multiples ouvrages mettant les héroïnes à l’honneur ; les portraits absolument délicieux, complices et Folio 2018. 80 p., 7,65 eur. admiratifs de Pénélope Bagieu sont encore la référence. chaque tome.

3 ALU ARA COI COR DAM DIA ENA EPI ETA GAP

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ILEON LESER LUTTE MANET MINER MORDU NOTRE PENTU SIEUR VIREE

6 AERIEN AMERRI ANIMAL BAVURE CORSET ENNEMI GOSPEL ILLICO MIEVRE OTARIE

REGENT REPLAT STRIER TOURNE 7 DEMENEE ENTORSE EREINTE EVAPORE

RAMASSE TROGNON 8 AMANDINE ARRIEREE ECOMUSEE ETRENNEE INENTAME

9 RIPAILLER SORTILEGE STERILISE 10 CORDONNIER

1 7 4

2

Après avoir placé tous les mots de cette liste dans la grille, formez, avec les sept lettres qui figurent dans les cases numérotées, un nom correspondant à la définition suivante : « Artisan du cuir ». Pour tenter de gagner le livre 1 (partie 1 et partie 2), envoyez-nous, sur une carte postale ou par mail, le mot à découvrir ainsi que vos coordonnées avant le 31 mars. Les gagnant·es seront tiré·es au sort parmi les bonnes réponses et averti·es personnellement. Leur nom sera publié en mai 2019. axelle jeu-concours, 111 rue de la Poste 1030 Bruxelles ou axelle@skynet.be

Résultats du jeu-concours de décembre 2018 La solution était « valise ». Ont gagné le livre Femmes. 40 combattantes pour l’égalité : – I. Callebaut – Th. Elbartal – V. Fertinel – R. Mommer – C. Turcas.

3 5 6 46

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’histoire avec un grand elles

© Aline Rolis

Edith Cavell, n Belgique, comme dans d’autres pays du monde, monuments, cliniques, rues et statues sont dédiées à Edith Cavell, mais connaissonsnous bien la vie de cette héroïne britannique ? Née en Angleterre en 1865, elle apprend le français et les arts plastiques durant sa scolarité, ce qui lui vaut un poste de gouvernante en Belgique qu’elle occupera durant cinq années. En 1895, elle retourne en Angleterre, au chevet de son père, et décide d’embrasser le métier d’infirmière. Elle revient en Belgique en 1907 où Antoine et Marie Depage la mandatent pour diriger leur n° 217 / Mars 2019

nouvelle école d’infirmières. Cet établissement reçoit également des personnes hospitalisées. L’école sera annexée par la Croix-Rouge lors de la Première Guerre mondiale et accueillera des blessé·es de toutes nationalités. Durant l’occupation allemande, Edith Cavell prend part à un réseau de résistance qui permettra l’évasion de centaines de soldats. Durant toute l’opération, elle poursuit son activité professionnelle à l’école dont elle devient seule responsable : Antoine Depage est retenu au front et Marie Depage trouve la mort dans un navire torpillé par les Allemands. Les activités

forte et rebelle clandestines des Alliés finissent par être connues de la police secrète et Edith Cavell et ses complices sont arrêté·es. Elles et ils sont 35 à comparaître devant le tribunal militaire mais seul·es quelques-un·es sont condamné·es à mort. Edith Cavell et Philippe Baucq sont exécuté·es par le peloton du tir national à Schaerbeek le 12 octobre 1915. Les Allemands, comptant sur la censure patriarcale, n’anticipèrent pas les nombreux femmages qui furent rendus à Edith Cavell. Son corps est rapatrié à Londres où elle est érigée en martyre nationale. Le tollé que provoque son assassinat permettra à ses quatre

camarades Louise Thuliez, Jeanne de Belleville, Albert Libiez et Louis Séverin d’être gracié·es. Sur le mémorial londonien qui est consacré à Edith Cavell sont inscrits les derniers mots de notre héroïne : « Le patriotisme n’est pas assez, je ne dois avoir ni haine, ni amertume envers quiconque. » (A.R.)

Le mois prochain Hatchepsout Pharaonne surgie des sables

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© Novella De Giorgi 2013

Vie Féminine, l’égalité Vie Féminine est un mouvement féministe, créé par et pour les femmes. Un peu partout en Wallonie et à Bruxelles, Vie Féminine rassemble des milliers de femmes, de tous âges et de toutes origines. Au sein de ce vaste réseau, elles tissent des solidarités, savourent le plaisir d’agir collectivement, cheminent vers leur autonomie, se mobilisent pour que notre société devienne plus égalitaire, plus solidaire et plus juste. De multiples activités s’organisent : groupes de rencontre, formations, ateliers, actions de sensibilisation… Ensemble, nous combattons la précarité, le sexisme, le racisme, les violences. Nous développons l’autonomie des femmes, afin de faire bouger concrètement notre société. Rejoignez-nous !

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