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Mars 2018 / N°207

rencontre L’ASTRONAUTE MAE JEMISON, LES PIEDS SUR TERRE

emploi

Mensuel. Bureau de dépôt : Bruxelles. Vie Féminine, 111 rue de la Poste, 1030 Bruxelles

Temps partiel Je t’aime, moi non plus

La fronde des médias

féministes


sommaire actualités 4 6 8 11

Et puis quoi encore ? Dans l’œil d’axelle Brèves d’ici et d’ailleurs À Vie Féminine, on dit quoi ?

En couverture

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12 dossier 

La fronde des médias féministes

magazine 21 Vues de Flandre  |  Boef, bof... 22 Société  |  Temps partiel : je t’aime, moi non plus 25  Terre de femmes | Mae Jemison, la tête dans les étoiles et les pieds sur terre 28  Le mot ne fait pas la femme  |  Femmes porte-bonheur 30  Rencontre  | Emma : des bulles contre les cases 33  L a chronique benoîte de Benoîte Bennett

culture 4 3 35 36 37 38

Coup de cœur  | Lhasa Agenda  Cinéma  | Oh Lucy ! Bouquins À livre ouvert  | Arundhati Roy, la reine

our arriver à une société plus solidaire, plus égalitaire, plus juste, nous avons besoin d’autres regards. Il nous faut élargir nos points de vue, aplanir les ornières de l’actualité au « masculin universel ». Ce n’est pas un exercice facile : nous sommes immergées en permanence dans un bain sexiste, capitaliste et raciste. La réalité est bien sûr plus complexe que ce qui nous est donné à voir dans la poignée de médias dominants se partageant l’information des « masses » et le pouvoir assorti à cette hégémonie. Les médias féministes offrent un décalage crucial, un recentrage, des yeux et des oreilles alternatives pour voir le monde autrement et, éventuellement, pour le transformer. Une proposition démocratique, au féminin pluriel.

en pratique 40 Elles sont partout  |  Le collectif féministe Kahina 41 Nos droits  |  Violences conjugales : porter plainte, et après ? 43 Bricolage  |  Comment bricoler avec des palettes ? 45 Brèves 46 Jeu-concours 47 L’histoire avec un grand elles  |  Phoolan Devi

111, rue de la Poste – 1030 Bruxelles Tél : 02/227 13 19 contact@axellemag.be www.axellemag.be www.facebook.com/axellemagazine

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Rédactrice en chef : Sabine Panet. Secrétaire de rédaction : Stéphanie Dambroise. Éditrice responsable : Anne Boulvin. Crédits photographiques : lorsqu’elle est indiquée, la mention « CC » fait référence aux licences « Creative Commons » dont les détails sont disponibles ici : https://creativecommons.org/choose

Ont collaboré à ce numéro : Jérémie Berlioux, Stéphanie Dambroise, Cécile De Wandeler, Vanessa D’Hooghe, Mathilde Dorcadie, Clément Girardot, Ariane Herman, Julie Joseph, Irène Kaufer, La bricoleuse, Sandrine Lana, Véronique Laurent, Alessandra Leo, Vanessa Lhuillier, Marie Lieffrig, Florence Massena, Sabine Panet, Aline Rolis, Camille Wernaers. Photographie de couverture : © H. Richter, Easyfotostock.

axelle magazine est édité par Vie Féminine, Mouvement féministe d’action interculturelle et sociale. www.viefeminine.be Il est réalisé par une rédaction spécifique au sein du mouvement, ainsi que par des journalistes indépendant·es.

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¥ édito

Frondeuses

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de l’information En novembre dernier, axelle a publié un article – à retrouver sur notre site web – sur la façon déplorable dont beaucoup de médias francophones, y compris belges, « traitent » ou plutôt « maltraitent » les violences envers les femmes. Les victimes sont jugées, les auteurs sont dédouanés, les violences sont minimisées et considérées davantage comme un « fait divers » que comme un problème de société majeur. Cette réalité est évidemment un miroir de notre société, le reflet du sexisme ambiant, la conséquence du patriarcat qui nous colle à la peau. Mais nous ne nous arrêtons pas à ce constat. Nous sommes loin d’être « engluées ». Nous sommes résistantes, pleines de ressources, débordantes d’idées. Et nous sommes là pour durer. D’ailleurs, notre magazine fête ses 20 ans ; nous préparons un numéro spécial pour l’été, qui retracera deux décennies de mobilisations féministes à travers nos pages. Car les frondeuses sont aussi des bâtisseuses. Sabine Panet

AXELLE Sur le web

D.R.

a Fronde, c’est le nom du premier quotidien féministe, un journal fondé en 1897 par la Française Marguerite Durand. « Si elle veut mériter son nom, La Fronde devra lancer des pierres ? », lui demande un journaliste de La Petite République, peut-être un peu inquiet, la veille de la sortie du premier numéro. « Rassurezvous, répond-elle ironiquement, elle en lancera. » « Mais à quoi, à qui ? », insiste l’intervieweur. « À ceux qui nous exploitent et nous oppriment ; à ceux qui soutiennent cette absurdité, cette monstruosité, que seule une moitié, la moitié mâle de l’humanité, est digne d’évoluer intellectuellement et socialement, l’autre devant échapper à la loi des transformations, et rester toujours dans un état d’infériorité cérébrale et dans l’esclavage. » En quelques lignes et avec style, Marguerite Durand annonçait la presse féministe. Aujourd’hui, on parle de « médias » féministes, les supports d’information s’étant largement diversifiés. Toutefois, la colonne vertébrale est la même : révéler les histoires de la moitié de l’humanité, faire le récit de l’actualité des femmes, puisque la presse majoritaire ne le fait pas ou, quand elle le fait malgré tout, elle pourrait aussi bien nous l’épargner.

Abonnement Pour vous abonner, il suffit de faire la demande par écrit, téléphone ou mail. Référez-vous au talon page 10. Abonnement d’un an Belgique : 29 € pour 10 numéros (8 numéros mensuels, 1 numéro double hors-série janvier-février, 1 numéro hors-série juillet-août). Étranger : Europe 64 €, hors Europe 78 € (la différence de prix avec la Belgique est due aux frais postaux). Compte: BE13 7755 9620 2639 de Vie Féminine (BIC : GKCCBEBB).

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Infos : Adwoa Oppong, 02 227 13 22 ou par mail : abonnement@axellemag.be Vous pouvez aussi, sur simple demande, recevoir ou faire parvenir à quelqu’un un exemplaire d’axelle gratuitement, sans engagement. Si vous êtes membre de Vie Féminine, vous recevez automatiquement tous les numéros d’axelle. Affiliation En devenant membre de Vie Féminine, vous soutenez un mouvement féministe, vous bénéficiez de tarifs avantageux pour des activités et des publications

Exclu web : une fois par mois, axelle prend une personnalité belge par la main, pour la connaître… sur le bout des doigts. Ce mois-ci : l’écrivaine et linguiste Laurence Rosier Rendez-vous sur axellemag.be 

du mouvement, et vous recevez tous les numéros d’axelle (voir p. 48). Cotisation : 24 € par an. Compte : BE33 7775 9958 3146 de Vie Féminine (BIC : GKCCBEBB). Courrier des lectrices : axelle, courrier des lectrices 111 rue de la Poste - 1030 Bruxelles contact@axellemag.be Les courriers anonymes ne sont pas pris en considération.

Publicité : Publicarto (053 82 60 80) Magazine publié sans but lucratif. Les annonces publicitaires n'engagent que leurs auteurs. Graphisme et Mise en pages : Cécile Crivellaro, Emmanuel Troestler, Françoise Walthéry. Impression : Corelio Printing.

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u p Et « Meurtre de joggeuse » ? Non, féminicide ! Le corps brûlé d’alexia Daval, une trentenaire française, a été retrouvé le 30 octobre 2017, dissimulé dans un bois des environs de Besançon. alexia Daval a rapidement été présentée par les médias hexagonaux comme la « joggeuse », son mari ayant expliqué aux forces de l’ordre qu’il avait vu alexia pour la dernière fois alors qu’elle était partie courir. on la dépeignait comme une compagne idéale, les photos de son conjoint éploré ont fait la une de nombreux journaux. Paris Match est allé jusqu’à publier le mois suivant un article intitulé « Deux joggeuses tuées le même mois, une troublante coïncidence » (25 novembre 2017). ainsi que la journaliste agathe ranc le démontre dans L’Obs (30 janvier 2018), la presse a donc unanimement repris la version du mari en s’appuyant sur les stéréotypes habituels : le danger pour les femmes, c’est dehors, c’est de sortir... en réalité, en dix ans, sept femmes faisant un jogging ont été tuées – ce qui est bien sûr sept de trop – et, uniquement en 2017, 130 femmes ont

été assassinées par leur conjoint ou leur ex ! et maintenant que le mari d’alexia Daval, Jonathann Daval, mis au pied du mur par des preuves accablantes, a avoué avoir assassiné son épouse, certains médias reprennent la complainte abjecte de son avocat, maître schwerdorffer, pour qui il s’agit d’un « accident », et d’ailleurs, glisse-t-il stratégiquement, alexia Daval « avait une personnalité écrasante, [Jonathann Daval] se sentait rabaissé, écrasé. À un moment, il y a eu des mots de trop, une crise de trop, qu’il n’a pas su gérer. » aucun doute, l’ignoble entreprise de culpabilisation de la victime est en marche. espérons qu’elle s’arrête à la cour d’assises. Source : « Alexia Daval : ce n’est pas un “meurtre de joggeuse” mais un féminicide », www.nouvelobs.com, 30 janvier 2018 ; « Deux joggeuses tuées le même mois, une troublante coïncidence », www.parismatch.fr, 25 novembre 2017.

Une femme pour cinq euros Belgique, 2018. Cinq euros. C’est le prix que beaucoup d’hommes, de plus en plus, sont prêts à payer pour une relation sexuelle avec une jeune fille mineure exploitée par des proxénètes. La police fédérale a récemment parlé de « centaines » de jeunes filles, originaires du Nigeria en particulier, victimes de traite des êtres humains à des fins d’exploitation sexuelle. L’organisation internationale pour les migrations ainsi que la plateforme belge mineurs en exil, qui documentent cette réalité, évoquent des filles de plus en

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plus jeunes, âgées parfois de 11, 12 ou 13 ans. Katja Fournier, de la plateforme mineurs en exil, explique à la rTBF : « Pour être reconnues victimes de traite des êtres humains, on demande aux jeunes filles de couper tout lien avec le milieu et surtout de donner tous les éléments nécessaires à la justice et la police pour faire leur travail en attaquant ces réseaux. C’est bien entendu légitime, mais souvent ces jeunes filles n’ont peut-être pas l’information nécessaire pour faire tomber les têtes. S’il n’y a pas assez d’éléments ou s’il y a un vice de

procédure, ces jeunes filles n’auront pas droit à un titre de séjour. Elles se retrouveront donc de nouveau sans papiers et donc probablement de nouveau dans la prostitution. Ce n’est donc pas du tout sécurisant. » mais ce ne sont que des femmes, que des filles, noires de peau. Qui s’en soucie ? Source : « De très jeunes Nigérianes se prostituent pour une bouchée de pain dans les rues de Bruxelles », www.rtbf.be, 18 janvier 2018.

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? e r s u i quoi enco ité l a u t c a ’ L

révolte s u o n i qu

Liberté d’exciser Pleurer comme un homme ? Dans un article publié sur le site du journal suisse Le Temps, on apprend que pleurer, c’est l’expression de la féminité. Le texte – écrit par une femme – raconte le torrent de larmes versées par roger Federer, tennisman, après avoir remporté son 20e tournoi du Grand Chelem. « Le sportif suisse a pleuré comme un petit garçon. Ou, plus difficile à écrire aujourd’hui, Federer a pleuré comme une femme qui n’a pas peur de ses émotions. » en même temps, l’article

s’intitulait « Federer : la femme qui est en lui », donc on pouvait deviner où on mettait les pieds. Heureusement (on se console comme on peut), la journaliste conclut par le jeu de mots suivant : Federer a « “smashé” l’idée qui veut qu’un homme qui pleure soit un raté. » on rit à pleines dents, un peu comme une femme qui mange de la salade ! Source : « Federer, la femme qui est en lui », www.letemps.ch, 30 janvier 2018.

Une docteure kenyane, Tatu Kamau, a lancé une action en justice le 17 janvier dernier afin d’obtenir l’abrogation de la loi de 2011 qui interdit l’excision, considérée comme une mutilation génitale féminine. Tatu Kamau s’explique : « Toutes les femmes, en particulier les adultes, devraient être autorisées à faire des choix concernant leur corps sans être limitées par la législation. » « mon corps, mon choix » : un slogan bien connu des féministes, mais qui peut se retourner contre les femmes… « C’est l’une des pires idées que j’ai jamais entendues, et c’est encore plus choquant que cela provienne d’un médecin », s’indigne sa compatriote Njoki Njehu, responsable d’une organisation de soutien aux femmes. agnès Pareyio, une femme massaï ayant fondé un centre d’accueil de femmes victimes d’excision, de mariage forcé et de violences, n’en revient toujours pas. elle explique au Guardian : « Je suis une survivante et je connais l’ampleur de la souffrance que les femmes subissent avec les mutilations […]. Comment pouvez-vous essayer de légaliser quelque chose qui tue les femmes ? C’est une violation de nos droits humains. » Comme quoi, on peut être une femme, et une ennemie des femmes. Source : « Kenya : une femme médecin se bat pour la légalisation de... l’excision », http://geopolis.francetvinfo.fr, 31 janvier 2018.

Miss Belgique, pas Et vous, pour tout le monde qu'est-ce qui vous révolte ? angeline Flor Pua est la nouvelle miss Belgique. À peine élue, elle a été victime d’une avalanche de commentaires racistes et sexistes sur les réseaux sociaux (commentaires qu’elle n’a pas « déclenchés », comme on a pu le lire dans la presse : elle n’y est pour rien !). Certains hommes occidentaux ont en effet une vision exotisante et raciste des femmes d’origine asiatique et ont projeté toute leur haine et toute leur domination,

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bien à l’abri derrière leur écran, sur angeline Flor Pua. « Comment peut-on tomber aussi bas ? », s’est indignée la secrétaire d’État bruxelloise à l’Égalité des chances, Bianca Debaets (CD&V). Car les violences virtuelles ont des conséquences bien réelles sur leurs victimes.

Vous voulez faire savoir aux autres lectrices d’axelle ce qui vous indigne dans notre monde sexiste, raciste et capitaliste ? Écrivez-nous à axelle magazine, Et puis quoi encore ? 111 rue de la Poste – 1030 Bruxelles ou à axelle@skynet.be

Source : « Déferlante raciste envers la nouvelle Miss Belgique Angeline Flor Pua : “Comment peut-on tomber aussi bas ?” », http://m.lavenir.net, 15 janvier 2018.

ntaine e Delafo on: Dian illustrati

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Dans l’œil d’axelle

© Yasuyoshi Chiba / AFP

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Abreuvée d’images, axelle choisit de décaler son regard et sélectionne chaque mois un instantané oublié de l’actualité.

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e 22 janvier dernier, à Nairobi, au Kenya, des centaines de femmes ont manifesté pour protester contre le non-respect de la Constitution de 2010, qui prévoit que les femmes représentent au moins un tiers des ministres, au moins un tiers du Sénat et au moins un tiers du Parlement. À ce jour, l’Assemblée nationale kenyane comporte 349 membres, dont seulement 76 femmes. Au Sénat, il manque deux représentantes pour que la loi soit respectée ; quant au gouvernement, nommé l’an dernier par le nouveau président Uhuru Kenyatta, il est pour l’instant uniquement masculin, bien que 13 postes restent encore à pourvoir. « Sur ces 13 postes, le président doit au moins nommer 9 femmes ! », exige, pétition à la main, Wangechi Wachira, coorganisatrice de la manifestation pour un centre d’éducation aux droits (CREAW). Interrogée par l’AFP, elle analyse le ras-le-bol : « Les femmes du Kenya sont fatiguées d’être traitées comme des citoyennes de seconde zone. Aujourd’hui, nous marchons ensemble pour exiger notre place légitime à la table des décisions. Nous allons continuer à nous agiter et nous userons de tous les moyens possibles pour que nos demandes soient prises en compte, et pour que le droit à une représentation politique égalitaire soit enfin une réalité, à tous les niveaux de pouvoir au Kenya. »

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d’ici et d’ailleurs

Adios, « sexe faible » Espagne. Le mercredi 20 décembre dernier, l’académie royale espagnole a mis à jour son dictionnaire en ligne. Parmi les rajouts et les modifications, un changement symbolique concernant l’expression « sexe faible » : auparavant simplement définie comme « associée aux femmes », elle est désormais présentée comme « discriminatoire ». Source : « En Espagne, “sexe faible” est enfin connoté », www.lesnouvellesnews.fr, 21 décembre 2017.

Ahed tamimi, 17 ans : un anniversaire en prison Palestine. en détention depuis le 19 décembre, sous le coup de douze chefs d’inculpation, ahed Tamimi risque sept ans de prison. Cette adolescente a été arrêtée pour avoir giflé des soldats israéliens, eux-mêmes lourdement armés, venus – selon l’acte d’accusation – empêcher des Palestien·nes de jeter des pierres sur des israélien·nes vivant dans une colonie à proximité. C’est un tribunal militaire israélien qui est aux manettes dans le territoire occupé de Cisjordanie où se trouve le village d’ahed Tamimi, Nabi saleh. Le procès de l’adolescente était prévu pour le 6 février et aura sans doute lieu au moment où ce numéro d’axelle sera sorti. Quelle qu’en soit l’issue, une chose est certaine : ahed Tamimi, déjà connue pour ses actions tant du côté palestinien que du gouvernement israélien (qui l’accuse de faire de la « propagande anti-israël » et d’inciter au terrorisme sur les réseaux sociaux), est devenue une icône internationale. son histoire permet aussi de soulever la situation des 350 mineur·es palestien·nes détenu·es par israël, au mépris des conventions internationales sur les droits de l’enfant. Source : « Le débat du jour : quelle justice pour les Palestiniens ? », diffusé le 31 janvier 2018 et disponible sur www.rfi.fr/emission/20180131-quelle-justicepalestiniens ; « Ahed Tamimi, figure familière de la résistance palestinienne », www.lemonde.fr, 1er janvier 2018.

Photographie prise à Washington (États-Unis), le 30 janvier dernier – jour anniversaire d’Ahed Tamimi –, lors d’une manifestation de soutien à l’adolescente palestinienne.

CC stephen melkiseth ian

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Allocations familiales : le point faible du modèle wallon ? belgique. Le projet de décret sur les allocations familiales a commencé son parcours législatif au Parlement wallon. Suite à l’avis du Conseil d’État (un organe qui analyse et donne des avis sur les textes législatifs), il y aura sans nul doute débat sur le choix de faire cohabiter deux systèmes d’allocations familiales : l’ancien, pour les enfants né·es jusqu’au 31 décembre 2018, et le nouveau, pour les enfants né·es à partir du 1er janvier 2019.

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Pour le Conseil d’État, c’est une inégalité de traitement entre enfants difficilement justifiable, en tout cas si les raisons sont purement budgétaires. La ministre, Alda Greoli, défend ce choix qui permet de maintenir les droits acquis (pour les familles nombreuses en particulier), tout en proposant un nouveau modèle qui instaure justement une égalité de traitement entre enfants d’une même famille grâce à la suppression des rangs. Et qui permet

aussi de conjuguer un montant de base élevé à toutes les familles, avec un système de suppléments sociaux adaptés à la précarité d’aujourd’hui. Mais restent les familles qui auront vraiment à se plaindre, tant pour la lisibilité de leurs droits que pour un sentiment d’inégalité de traitement : celles qui seront à cheval sur les deux systèmes. N’est-ce pas là qu’il faudrait trouver une solution ? (C.D.W.)

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Artistes : 50-50 au musée Kanal-Citroën

9 femmes sur 10 CC Rowena Waack

Le chiffre du mois Belgique. Le futur musée Kanal-Citroën, qui sera situé dans l’ancien garage Citroën à Yser, dans la capitale, a fait une annonce qui n’est pas passée inaperçue. Afin de former les collections permanentes du musée, la commission d’expert·es chargée de choisir les dix artistes bruxellois·es qui seront mis·es à l’honneur a dressé une liste égalitaire : cinq femmes, cinq hommes.

De quoi faire émerger enfin l’art contemporain au féminin ? Actuellement, la part des femmes chez les artistes contemporain·es les plus coté·es n’est estimée qu’à… 6 %. Sources : « Égalité hommes-femmes au musée Kanal-Citroën », www.lalibre.be, 19 janvier 2018 ; « Art contemporain : où sont les femmes ? », https://celsalab.fr, 9 février 2016.

À Bruxelles, 88 % des femmes auraient été victimes d’intimidations à caractère sexuel. C’est ce que révèle une étude menée par l’Université de Gand à la demande de la secrétaire d’État bruxelloise à l’Égalité des chances Bianca Debaets (CD&V). 30 % des 425 répondantes à l’enquête, âgées de 18 à 75 ans, ont précisé qu’elles « souffrent encore aujourd’hui » de telles intimidations, « et que cela les oblige à adapter leurs habitudes ou comportements », explique Bianca Debaets à la DH. Source : « Près de 9 Bruxelloises sur 10 confrontées à des intimidations à caractère sexuel », www.rtbf.be, 9 janvier 2018.

Élections : Vie Féminine réclame des communes antisexistes Belgique. À l’approche des élections communales prévues pour le mois de juin, le mouvement Vie Féminine souhaite mettre à l’agenda politique local la lutte contre le sexisme et les violences envers les femmes – une priorité, à en croire le chiffre du mois. Vie Féminine s’appuie sur la Convention d’Istanbul (Convention du Conseil de l’Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique),

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ratifiée par la Belgique, qui prévoit une série d’obligations pour les communes. Par ailleurs, Vie Féminine demande aux communes d’aller plus loin, d’impliquer l’ensemble des acteurs et actrices de la vie publique locale, de prendre des mesures concrètes en matière de prévention, de protection des victimes de violences et de poursuites. Autour de ce concept de « commune antisexiste », conçu comme un outil pour le travail de terrain, les femmes

du mouvement féministe comptent bien s’impliquer à de multiples niveaux pour influencer la campagne et les politiques qui seront mises en place après les élections. À suivre de près. Source : « Les communes antisexistes : une démarche concrète contre les violences masculines », Informer pour Agir, Vie Féminine, janvier-février 2018.

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d’ici et d’ailleurs nuriye Gülmen

© Jérémie Berlioux

Nuriye Gülmen, photographiée le 22 janvier 2018, au 320e jour de la grève de la faim qu’elle a interrompue quatre jours plus tard, le 26 janvier. Elle ne pesait plus que 34 kilos. Elle demande à récupérer son poste de professeure de littérature comparée, dont elle a été démise dans le cadre des purges en Turquie.

turquie. Nuriye Gülmen est en résistance depuis plus de 440 jours. sa revendication est simple : récupérer son emploi. elle est devenue l’égérie de la gauche turque. Cette professeure de littérature comparée, âgée de 35 ans, a perdu son travail voici plus d’un an, comme plus de 140.000 personnes en Turquie. Depuis le coup d’État manqué de juillet 2016, le gouvernement purge la fonction publique de toute opposition. sont visé·es les adeptes du mouvement Gülen, accusé·es d’avoir fomenté la tentative de putsch, mais aussi des Kurdes et des militant·es de gauche. Ces personnes n’ont pas de possibilité de recours devant les tribunaux, n’ont pas accès au chômage ni à la retraite. « Résister s’est immédiatement

imposé à moi », explique Nuriye. Quelques jours après avoir été limogée, elle manifeste seule devant la statue des droits humains à ankara, une pancarte à la main : « Je veux mon travail ». elle est rapidement soutenue par des sympathisant·es et par d’autres victimes des purges, dont esra et semih Özakça, deux enseignant·es également démi·ses. Le gouvernement réprime violemment. Le 9 mars 2017, après 120 jours de résistance pacifique, Nuriye et semih entament une grève de la faim, n’absorbant plus que de l’eau et du sucre. en mai, les grévistes sont arrêté·es et accusé·es d’appartenir à une organisation terroriste marxiste-léniniste, le DHKP-C. Nuriye et semih nient. esra cesse également de s’alimenter. Leur

procès a des relents kafkaïens. « C’est un procès politique », clame la défense qui démontre inlassablement, audience après audience, l’absence de preuves et les contradictions des témoignages à charge. Le 1er décembre, Nuriye est libérée mais reste condamnée à six ans de prison. semih est acquitté. Début janvier 2018, Nuriye ne pesait plus que 34 kilos et peinait à absorber le moindre liquide. Vendredi 26 janvier, après 324 jours sans manger, Nuriye, semih et esra ont décidé de mettre un terme à leur grève de la faim. « La résistance est venue défendre notre honneur. [mais] cette lutte ne s’achèvera pas tant que nous n’aurons pas gagné. Nous continuerons une fois en meilleure santé », a déclaré Nuriye. (J.B.)

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Offre spéciale nouvelles abonnées Pour tout nouvel abonnement, axelle vous offre son hors-série hiver 2018 ! Racisme en Belgique. Solidarités de femmes Le racisme divise les femmes entre elles, de la même façon qu’il hiérarchise l’humanité. Et il n’épargne pas la société belge. Ce numéro spécial ouvre ses pages à cette réalité complexe et met en lumière des femmes qui s’entraident et qui fabriquent de la solidarité politique.

L’abonnement prend cours dès réception du paiement. [Attention, si vous êtes membre de Vie Féminine, vous recevez automatiquement axelle. Infos en page 48] Mes coordonnées (ou celles de la personne à qui j’offre un abonnement) Nom et prénom :

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n° 207 / Mars 2018


À Vie Féminine, on dit quoi ? Victoire pour les accueillantes d’enfants conventionnées !

Le mouvement féministe d’action interculturelle et sociale s’exprime sur un sujet lié à  l’actualité des femmes.

© axelle magazine

Un long chemin

Après 40 ans de combat, les accueillantes d’enfants à domicile vont enfin bénéficier d’un statut d’employée salariée ! En effet, le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, sous l’impulsion de la ministre de l’Enfance, Alda Greoli, a approuvé le 20 décembre dernier les modalités pratiques de l’octroi du statut de salarié·e aux accueillantes dans le cadre d’une phase-pilote qui sera lancée début 2018.

Enfin des droits ! Dans un premier temps, 400 accueillantes entreront dans le projet-pilote durant l’année 2018 et ce, dès le mois de mars. Pour celles-ci, cela signifie entre autres que : n° 207 / Mars 2018

• elles percevront un revenu fixe, même si les enfants sont absent·es, au même barème qu’un·e puériculteur/trice en crèche ; • elles auront droit aux congés payés et à un pécule de vacances ; • elles bénéficieront des jours de congés légaux, extra-légaux liés à leur secteur et à un maximum de cinq jours compensatoires ; • elles auront droit au chômage en cas de licenciement dans les mêmes conditions que tout·e travailleur/euse salarié·e.

Cette nouvelle est évidemment une grande victoire pour Vie Féminine ; le mouvement est mobilisé sur la revendication pour un statut complet de travailleuse depuis la création en 1976 de son premier service d’accueillantes d’enfants conventionnées, La Garderie des Tout-Petits, à Liège. Le chemin a été long et parsemé d’embûches, de manifestations, de pétitions, d’actions ludiques, de colère, mais aussi d’espoir. En 2002, celles qui s’appelaient à l’époque les « gardiennes encadrées » vont bénéficier d’un statut social qui leur permettra d’accéder à certains droits sociaux. Cette avancée est alors accompagnée d’une promesse politique d’octroyer un vrai statut dans les quatre ans qui suivent. Promesse non tenue, donc ! À la tête de ce combat durant de longues années, Vie Féminine a dû attendre 2014 pour que se mette en place une plateforme réunissant l’ensemble des acteurs et actrices du secteur de l’enfance ainsi que les syndicats. La Fédération des Services Maternels et Infantiles (FSMI) de Vie Féminine, qui rassemble environ un tiers des accueillantes conventionnées en Fédération Wallonie-Bruxelles, a été une actrice active dans le travail de concertation qui a abouti à ce statut. Dans un contexte où les droits sociaux des femmes se trouvent plus que jamais menacés par les politiques d’austérité, nous pouvons nous réjouir de cette avancée majeure pour les droits et l’autonomie financière des femmes. Cette victoire nous rappelle combien nous devons être patientes et tenaces dans nos luttes. 11


dossier

La fronde des mĂŠdias

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L

a Fronde : le titre de ce dossier est un clin d’œil au magazine féministe historique créé par la Française Marguerite Durand en 1897. La Fronde, c’est le premier journal à être entièrement conçu et dirigé par des femmes, sans doute le premier magazine féministe de l’histoire. Encore aujourd’hui, au 21e siècle, des publications « frondeuses » sont plus nécessaires que jamais pour faire entendre la voix et les réalités des femmes, parce qu’elles apparaissent rarement, voire jamais, dans les médias dominants. De la Turquie à la Palestine, en passant par la Belgique et les ÉtatsUnis, axelle vous embarque pour un tour du monde des médias féministes.

© Erik Mcgre gor, Zumapr ess

féministes

— Mathilde Dorcadie, Clément Girardot, Sandrine Lana et Sabine Panet.

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dossier

Ezgi Aksoy, journaliste pour Bayan Yani : « Les cas de violences contre les femmes et de harcèlement sont de plus en plus fréquents. Cela nous inquiète, mais nous nous emparons de ces sujets et nous essayons de résister. »

Turquie :

Bayan Yani cultive la satire au féminin

Malgré l’oppression politique, les caricaturistes et journalistes du mensuel féministe Bayan Yani continuent à résister par le rire, plutôt que de céder à la résignation. Clément Girardot (texte et photo)

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ars 2018 marque le septième anniversaire du mensuel Bayan Yani (dont le n om signifie « femmes côte à côte »), une publication turque résolument satirique et féministe. en 2011, des caricaturistes et journalistes s’étaient rassemblées à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes pour produire ce qui ne devait être à l’origine qu’un hors-série 100 % féminin de l’hebdomadaire humoristique Le Man. « Nous l’avions publié à ce moment-là, car les droits des femmes commençaient à être menacés. Puis, nous avons reçu tellement de retours positifs que nous avons décidé de continuer », se souvient ezgi aksoy, journaliste pour Bayan Yani et pour d’autres titres indépendants. Depuis, la situation politique et sociale du pays n’a cessé d’empirer : les violations des droits humains sont quotidiennes. Le gouvernement, d’inspiration islamiste, tente toujours d’imposer progressivement sa vision ultraconservatrice de la société et des rapports entre les femmes et les hommes. « La vie devient de plus en plus

dure », déplore ezgi aksoy. mais, comme de nombreuses autres citoyennes, les membres de la rédaction ont choisi la voie de la mobilisation plutôt que celle de la résignation. « Les cas de violences contre les femmes et de harcèlement sont de plus en plus fréquents, continue-t-elle. Cela nous inquiète, mais nous nous emparons de ces sujets et nous essayons de résister. »

L’impact du rire L’humour de Bayan Yani fait à la fois sourire et réfléchir. il est subtil et revendicatif, souvent ironique mais jamais cynique. « C’est important de faire rire, car ça nous donne plus d’impact ! », observe Feyhan Güver, une caricaturiste qui a plus de vingt années de métier. Les illustrations publiées en une comprennent souvent plusieurs degrés de lecture. La couverture du mois de janvier (voir p. 15) montre une jeune femme étendant ses sous-vêtements sur son balcon pour les faire sécher. « Dans notre pays, de génération en génération, on a pris l’habitude de suspendre les culottes derrière tous les autres vêtements pour qu’on ne les voie pas, car les sous-vêtements sont considérés comme honteux », explique la dessinatrice n° 207 / Mars 2018


Ipek Özsüslü. Elle a voulu dénoncer cette tradition, mais surtout commencer l’année par un geste symbolique d’affirmation féminine et féministe, pour appeler au changement. Les premières pages du magazine réagissent généralement aux faits divers et à l’actualité politique très dense du pays. Le président Erdogan et certains ministres y sont souvent dépeints comme les ennemis des femmes. Les pages suivantes font la part belle aux luttes sociales et politiques, mais donnent aussi la parole aux femmes qui racontent leur quotidien et poussent des coups de gueule dans des textes incisifs. Surtout, Bayan Yani publie de courtes histoires illustrées d’une ou plusieurs planches relatant les péripéties de personnages féminins récurrents. « Les femmes nous disent qu’elles sont à l’aise en lisant notre magazine », soutient Feyhan Güver. En effet, les femmes dessinées dans les pages du mensuel ont des origines sociales et des physiques très variés. La caricaturiste expérimentée aime croquer la vie des femmes de la campagne, tandis que l’univers d’Ipek Özsüslü est celui de la jeunesse éduquée des grandes métropoles. Cette diversité, couplée à un engagement politique assumé et à une forte présence sur les réseaux sociaux, a permis à Bayan Yani de bâtir une large et fidèle communauté de lecteurs et lectrices. Si chaque numéro est imprimé à 10.000 exemplaires, le mensuel compte plus de 350.000 soutiens sur Facebook où sont régulièrement postées des photos de lectrices brandissant le magazine, tel un étendard. Les journalistes et les caricaturistes reçoivent souvent des messages très positifs du lectorat. « C’est une de mes principales motivations, confie Ipek Özsüslü. Quand je suis désabusée et que je n’ai pas envie de dessiner, je relis ces messages et cela me donne du courage. » Ezgi Aksoy confirme : « Nous avons des liens avec de nombreux lecteurs et lectrices. Bayan Yani fait partie de leur vie. Si nous sommes un peu en retard, nous recevons des messages nous demandant quand le magazine sort. » n° 207 / Mars 2018

Le numéro de janvier 2018 de Bayan Yani.

Menaces sur la presse Le magazine appartient à un petit groupe de presse indépendant et il est dirigé collectivement par un noyau dur de six, sept contributrices. Son modèle économique relève plus de l’artisanat que de l’industrie de presse. « J’espère que nous continuerons longtemps, mais les médias imprimés traversent une période difficile », note Ipek Özsüslü. Alors que les caricatures sont abondamment partagées sur les réseaux sociaux, le lectorat ne se précipite plus dans les kiosques. À cette crise du modèle traditionnel s’ajoutent les attaques répétées contre la liberté de la presse. La Turquie est l’un des pays les plus hostiles aux journalistes : ces dernières années, elle a plongé dans les bas-fonds du classement annuel établi par Reporters sans frontières. Elle en occupe actuellement le 155e rang, juste derrière la RDC. Si la rédaction de Bayan Yani n’a pas été directement touchée pour le moment par la répression, le climat politique délétère pèse lourdement sur le travail des contributrices. « Nous réfléchissons à deux fois

avant de dessiner certains sujets », avoue Ipek Özsüslü. « Tu fais de l’autocensure sans t’en rendre compte, tu penses : �Si j’écrivais plutôt comme cela ou comme cela” »,

« Quand je suis désabusée et que je n’ai pas envie de dessiner, je relis les messages des lecteurs et lectrices, et cela me donne du courage. »

déclare Ezgi Aksoy. Malgré ces restrictions, le magazine garde une impertinence jubilatoire et une irrévérence envers le pouvoir dont certains magazines satiriques francophones pourraient s’inspirer.

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Resist ! :

un magazine au poing levé contre Trump Au lendemain de l’élection présidentielle aux États-Unis, en 2017, beaucoup ont pleuré. D’autres se sont retroussé les manches et, parmi les résistant·es, certain·es ont lancé un magazine Le numéro 2 de Resist !, paru cet été.

féministe. Resist ! était né. Sandrine Lana

Création post-dévastation L’idée est née dans la librairie de BD de Gabriel Fowler, située à Brooklyn (New York). après l’annonce de l’accession de Donald Trump à la maison-Blanche, le libraire et éditeur voulait marquer le coup. « Utiliser ce qu’on a », disait adrienne rich : des illustrateurs et illustratrices de talent du monde entier. « Pour inventer ce que l’on désire » : un monde plus égalitaire où la suprématie blanche n’existerait plus. Bref, un fanzine féministe, anti-Trump. « Gabe » refile très vite le bébé à Françoise mouly, éditrice au célèbre New Yorker, et à la fille de celle-ci, Nadja spiegelman, aussi « fille de » art spiegelman, l’auteur de Maus, mais surtout écrivaine et auteure de bande dessinée. « Le matin du 9 novembre [date de l’élection présidentielle, 16

ndlr], nous étions dévastées. Mais peu après l’élection, nous avons reçu un coup de fil de Gabe […] qui nous demandait d’être éditrices invitées d’un journal gratuit de BD et de dessins de femmes artistes… On n’a pas pu s’empêcher de dire oui. Nous voulions faire quelque chose, trouver une raison d’être à nouveau heureuses et fières de notre pays », écrivent-elles dans l’éditorial du numéro 2 qui contient des centaines d’illustrations réalisées par des artistes (femmes et hommes), des éducatrices, des publicitaires, des chercheuses du massachusetts, de New York, de Los angeles, mais aussi des Pays-Bas, de Bruxelles, d’allemagne, du Canada… Les thématiques, traitées en quelques cases ou sur des doubles pages, sont tantôt légères, tantôt glaçantes : l’élection de Trump bien entendu, la démocratie, les réseaux sociaux, la sexualité féminine, les règles, ou encore le bien-être animal… Les femmes sont majoritaires dans ces pages et scandent, le poing levé, « resist ! » ou « Grab back ! » (« reprenons » la parole, le pouvoir, en référence à Trump qui avait déclaré vouloir « attraper » – « grab » – les femmes par « la chatte »).

marche des femmes Les premiers exemplaires de Resist ! sont distribués le 21 janvier 2017, lors de la marche des femmes à Washington, grâce à un large mouvement de bénévoles. Un autre réseau de libraires et de lieux

Nadja Spiegelman, écrivaine et auteure de bande dessinée, tient le premier numéro de Resist ! à la Marche des femmes à Washington, en janvier 2017.

© resist!

Nous devons utiliser ce que nous avons pour inventer ce que nous désirons » : cette citation d’adrienne rich, auteure féministe américaine et professeure de lettres, est gravée sur la couverture du numéro 2 de Resist ! (paru à l’été 2017) et décrit à merveille cet ovni de la presse américaine.

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Ce dessin de Gayle Kabaker était en couverture du premier numéro, paru en janvier 2017.

© Gayle Kabaker

alternatifs prend le relais partout dans le pays. Au total, 58.000 exemplaires sont imprimés et distribués. La gratuité de cette initiative est rendue possible grâce aux dessins offerts par les auteur·es, aux dons et aux souscriptions avant la publication des numéros. Pénélope Bagieu, auteure des célèbres albums Culottées1 (des biographies de femmes hors les clous), a apporté sa contribution au magazine. Elle nous raconte : « Françoise Mouly m’a demandé de publier une histoire. J’ai choisi l’histoire de Giorgina Reid, ma préférée. » En quatre pages, sa gardienne de phare italienne, née en 1908 et émigrée aux États-Unis, est un miroir d’une certaine Amérique de l’ombre, pleine d’initiatives. « C’est le stéréotype de quelqu’un qui ne fait pas peur au système, Giorgina. Elle pèse 40 kg toute mouillée. C’est une petite jardinière d’un quartier résidentiel, apparemment pas dangereuse pour les gens qui ont de grands projets. Mais elle mettra quand même son petit caillou dans la machine... » Réelles ou fantasmées, les histoires contées dans Resist ! sont celles de femmes tenant tête aux hommes qui veulent les faire taire. Aujourd’hui habitante de Brooklyn, Pénélope Bagieu a vu l’engouement des femmes pour « reprendre » la rue et la parole. « New York, ce n’est pas représentatif de l’Amérique. On y est très politisé, très éduqué. Mais on entend les femmes plus qu’avant. C’est une sensation très rassurante de voir qu’on est nombreuses.

Les femmes ont finalement toujours parlé, mais on ne les écoutait pas ! » L’élection de Donald Trump a été ressentie comme un réel danger pour les femmes. « En crescendo s’est levée une vraie menace à l’encontre des femmes, comme avec la baisse des aides aux plannings familiaux par exemple. En parallèle, il y a eu une dédiabolisation des féministes. Aujourd’hui, il existe plein de livres pour petites filles sur l’émancipation. À partir de maintenant, elles vont grandir avec l’idée qu’elles ont des choses à accomplir, alors que nous vivions dans un endormissement général », ose croire Pénélope Bagieu.

Resist ! s’inscrit clairement comme l’un des moteurs de ce réveil national contre le nouvel ordre établi. « Nous ne pouvons

« Nous voulions faire quelque chose, trouver une raison d’être à nouveau heureuses et fières de notre pays. »

Diversité de la presse féministe américaine

pas nous permettre de rester polies ! », clament les éditrices. « Nous sommes comme ça : un pays composé d’immigrés, un pays où les femmes ont le droit d’être fâchées et où l’on célèbre notre liberté d’exprimer cette rage de manière créative. »

Ms. Magazine (à prononcer « misses ») est certainement le magazine féministe le plus connu disponible en librairie aux États-Unis. Journal d’investigation et d’analyses, fondé en 1971 notamment par la célèbre militante et écrivaine Gloria Steinem, Ms., c’est aussi un blog qui offre un regard affûté sur les initiatives et actualités féministes à travers le pays et ailleurs dans le monde. La cinquantaine d’autres publications féministes est très variée, de Black Girl Dangerous (qui met en exergue la parole des trans et queers de couleur), à ElectWomen Magazine (qui donne des conseils aux femmes postulant à des fonctions politiques), en passant par Bitch (spécialisé dans la culture populaire et le féminisme intersectionnel).

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1. Tomes 1 et 2, Gallimard 2016 et 2017. Relire l’interview de Pénélope Bagieu dans axelle n° 193 ; à retrouver également sur le blog http://lesculottees.blog.lemonde.fr

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dossier

axelle magazine  : Notre magazine axelle a vu le jour il y a tout juste vingt ans. La volonté des femmes du mouvement Vie Féminine était de faire vivre un « vrai » magazine, qui raconterait enfin, avec justesse et professionnalisme, les histoires des femmes de Belgique

L

et d’ailleurs. Pari gagné, non ? Sabine Panet

es lectrices de la première heure ont vu leur magazine évoluer : nouvelles thématiques, nouveau look, nouveau hors-série, nouveau site web… Rien de plus normal pour une publication qui fête ses vingt ans ! Mais la ligne éditoriale, elle, est demeurée inchangée, car dans notre

© Vie Féminine – axelle magazine

axelle a le droit d’être folle dans ce monde de fous! Caravelle des Droits des Femmes, Saint-Josse, 21 février 2014.

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un ovni dans le ciel belge

société, les histoires des femmes, en particulier des femmes précarisées, issues des milieux populaires, sont toujours considérées comme « marginales ».

Un magazine enraciné dans un projet social et politique axelle affiche clairement une option féministe. Ce qui rassemble les journalistes, la rédaction, les éditrices, c’est un rêve. Celui d’une société où les femmes seraient autonomes, égales des hommes ; celui d’une société de justice et de solidarité ; celui d’une démocratie concrète, quotidienne, où les femmes pourraient participer pleinement, où leurs voix compteraient. Mais pour l’instant, leurs voix, il faut vraiment tendre l’oreille pour les entendre. En Belgique francophone, selon les chiffres de l’Association des journalistes professionnels1, on trouve moins de 18 % de femmes dans l’information donnée à lire par la presse. Les hommes sont surreprésentés dans toutes les catégories d’information, en particulier dans les catégories les plus « sérieuses », le genre « informatif » pur, les analyses, les « opinions et commentaires ». Les femmes sont uniquement 16,33 % des personnes identifiées complètement (prénom, nom et profession) et ne représentent que 9 % des expert·es : bref, dans les chiffres, on est loin, très loin de la parité. Et dans les contenus ? Lorsque les médias parlent des femmes, comment en parlent-ils ? axelle l’a analysé en novembre dernier2, en prenant l’exemple de la question des violences envers les femmes : dans la presse, les femmes sont souvent présentées comme coupables des violences masculines qu’elles

subissent, et ce phénomène de société continue à être relaté comme un fait divers. Cette réalité est affolante : alors que les médias devraient être un pilier de la démocratie, comment peuvent-ils passer à côté de la moitié de la population ?

Un magazine de société Dans ce contexte, un magazine qui consacre 100 % de ses pages aux réalités des femmes peut paraître radical ! Toutefois, la ligne éditoriale d’axelle se veut résolument grand public. Les articles, nourris des vécus des femmes, ne s’adressent pas à des lectrices titulaires de trentesix diplômes universitaires en féminisme ! Ce n’est pas une publication « spécialisée » mais un magazine de société, dont le lectorat a évolué et s’est diversifié depuis sa création, preuve qu’axelle intéresse au-delà de son réseau initial. L’idée est d’alimenter la citoyenneté et l’esprit critique des lectrices (et des lecteurs, il y en a aussi !) à travers des contenus divers en lien avec l’actualité, posant sur le monde un regard féministe et journalistique : car les journalistes d’axelle, afin de produire un travail fiable et crédible auquel le lectorat peut faire confiance, doivent avant tout respecter le code de déontologie et les règles de leur profession. La rédaction est garante de cette qualité et essaye en même temps de faire évoluer les pratiques professionnelles grâce à des valeurs féministes de bienveillance, de soin aux autres, de solidarité politique. Comme le dit joliment le slogan d’une revue féministe française, Femmes ici et ailleurs, changer le monde, c’est d’abord changer de regard ! 1. « Étude de la diversité et de l’égalité dans la presse francophone belge », Association des journalistes professionnels 2015, disponible sur www.ajp.be 2. « “Dispute et crime passionnel” : comment les médias minimisent les violences envers les femmes », axelle n° 203, disponible sur www.axellemag.be

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La journaliste et présentatrice de Nisaa FM, Alaa Murrar.

Nisaa FM,

quand les Palestiniennes prennent la parole sur les ondes Nisaa FM est une radio palestinienne composée à 100 % de femmes journalistes. Cette radio pas comme les autres ne se définit pas comme militante, mais promeut l’émancipation des femmes à travers ses émissions de société. Mathilde Dorcadie (texte et photo)

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n 2010, sur les ondes palestiniennes, une radio a fait son apparition. On y parle de l’actualité politique et économique, locale et internationale, comme sur n’importe quelle autre station. Mais à bien tendre l’oreille, les angles et les thématiques semblent légèrement différentes de ce qu’on a l’habitude d’entendre. Les voix aussi sont différentes. Plus féminines qu’ailleurs. Menée par une équipe composée à 100 % de femmes journalistes, Nisaa FM est la première radio au Moyen-Orient dont l’identité éditoriale est définie par un regard féminin. À commencer par son nom : Nisaa, qui signifie « femmes » en arabe.

Parole aux auditrices Du samedi au jeudi – le vendredi étant le jour de repos –, la radio diffuse flashs infos, musique et talk-shows qui donnent la parole aux auditrices. Dans les studios à Ramallah, centre économique de Cisjordanie et ville où siège l’Autorité palestinienne, Nisrine Kittaneh s’apprête à partir en reportage, micro à la main. La jeune femme de 21 ans est l’une des deux reportrices de l’équipe. Sa collègue travaille dans la bande de Gaza. « C’est une chance incroyable de travailler ici, j’apprends énormément et je fais tous les jours des sujets qui m’intéressent », confie la journaliste, diplômée il y a tout juste un an de l’université locale. Le reportage du moment est consacré à une campagne de plusieurs ONG pour faire évoluer la

« Presque toutes les problématiques qui concernent une société concernent forcément les femmes. » 20

législation palestinienne sur les violences domestiques. Pour la directrice Maysoun Odeh Gangat, la radio offre aussi des opportunités d’emploi aux jeunes femmes. « En Palestine, nous avons un bon système universitaire, beaucoup de garçons et de filles possèdent une éducation supérieure. Mais le marché de l’emploi est très restreint localement. Il l’est encore plus pour les femmes, évidemment. »

Ni militante ni moraliste L’idée de cette radio est née dans l’esprit de l’entrepreneur suisse Yann Borgstedt, président de la fondation Womanity, qui crée des projets à travers le monde pour aider les femmes à s’émanciper. Après la création d’écoles pour filles en Afghanistan, l’homme d’affaires philanthrope fait appel à Maysoun Odeh Gangat, une Palestinienne qui avait notamment dirigé l’éphémère projet de radio RAM FM, faisant travailler ensemble Israélien·nes et Palestinien·nes. Ni militante ni moraliste, Nisaa FM, avec sa petite équipe d’une dizaine de personnes, s’est fait sa place et sa réputation au fil des années. « Presque toutes les problématiques qui concernent une société concernent forcément les femmes. Alors oui, nous parlons de mode ou de recettes de cuisine, mais cela n’a pas plus d’importance qu’un débat sur le pouvoir d’achat ou l’impact des restrictions de circulation. D’ailleurs, nous ne parlons pas exclusivement aux femmes. Beaucoup d’hommes nous écoutent, car ils apprécient l’approche différente que l’on donne à l’actualité », précise la directrice.

Diversité du public et de l’équipe Aujourd’hui, la radio compte 300.000 auditeurs et auditrices arabophones en Cisjordanie, en Israël et à Gaza. Sans compter des fidèles internautes du monde entier qui peuvent écouter les émissions sur le web. La journaliste Nisrine Kittaneh est aussi en charge de la gestion de ce site bilingue arabe et anglais. Derrière son ordinateur, la jeune femme ne porte pas le voile, à la différence de ses collègues installées aux bureaux d’à côté. L’équipe reflète la diversité des femmes palestiniennes.

Dans la coulisse, il y a aussi quelques hommes. Yazam Samara, par exemple, est celui qui met en musique une grande partie de la diffusion. Il explique choisir avec soin les chansons qu’il programme, prenant garde aux paroles insultantes pour les femmes : « Cela n’aurait pas de sens de faire une heure d’émission sur l’émancipation des femmes, puis passer un titre qui revendique que la place des femmes est à la maison ! » Avec les mêmes principes, le producteur choisit les publicités diffusées à l’antenne. En effet, dès sa fondation, le projet a été pensé pour être une entreprise commerciale. Ses créateurs/trices étaient attaché·es au contenu, bien sûr, mais aussi à promouvoir un modèle économique. « Nous invitons souvent des femmes qui se lancent et réussissent dans l’entrepreneuriat, des personnes indépendantes, artistes et intellectuelles, qui s’émancipent. C’est notre philosophie : parler des femmes qui nous inspirent, pour en inspirer d’autres », déclare Maysoun Odeh Gangat. Pionnière, Nisaa FM a vu son modèle copié dans d’autres pays du Moyen-Orient. Pour la directrice, ce n’est pas un problème. Selon elle, toutes les initiatives qui contribuent à l’émancipation des femmes sont les bienvenues.

Pour aller plus loin Pour un regard féministe, grand public et accessible sur l’actualité, il y a aussi les magazines français Femmes ici et ailleurs ou Causette, que l’on trouve en librairie ; Clara magazine (le magazine du mouvement français Femmes Solidaires) et Femmes Plurielles (le magazine des Femmes Prévoyantes Socialistes, en Belgique) ; les sites web Les Nouvelles News, 50-50, Cheek (France) ou encore La Gazette des femmes (Québec) ; les émissions radio recensées sur le site français Radiorageuses, les Chroniques mutantes sur la belge Radio Panik… Des blogs, des podcasts, en somme : cette liste est loin d’être exhaustive ! n° 207 / Mars 2018


„  magazine vues de flandre

Boef, bof... Un rappeur qui dérape en insultant des femmes, et voilà la Flandre qui s’émeut... Le mouvement #MeToo est passé par là. Irène Kaufer

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janvier 2018) : « En tant que personnalité publique, je n’ai pas le droit de dire des choses pareilles. Je suis vu maintenant comme quelqu’un qui hait les femmes, et j’en ai honte, car ce n’est pas le cas. »

Indigne d’un macho Il est à noter que si certaines stations de radio ont décidé de ne plus diffuser les morceaux de Boef, sa popularité sur le net n’a pas fléchi. Certain·es chroniqueurs/euses pointent par ailleurs l’hypocrisie d’une indignation qui ne s’est guère manifestée lorsqu’en 2010, le « mot de l’année » en Flandre

a été « tentensletje », qu’on pourrait traduire par « salope de camping ». La différence de traitement serait-elle due à l’irruption du mouvement #MeToo ? Ou encore aux origines algériennes du rappeur, qui ont permis à des racistes de se défouler en faisant mine de défendre les femmes ? La réaction la plus savoureuse est venue de l’écrivaine Fikry El Azzouzi (De Morgen, 5 janvier 2018) : « Mes neveux de 8 ans se sont étonnés qu’un macho comme lui ne sache pas changer un pneu et doive supplier trois femmes de le ramener chez lui. » Bien envoyé !

CC Duncan C

I

l y a beaucoup de chances que vous n’en ayez jamais entendu parler mais, de l’autre côté de la frontière linguistique, comme aux Pays-Bas, le jeune rappeur néerlandais Boef – un pseudo que l’on peut traduire par « voyou » – est une immense vedette : son dernier tube a été écouté 45 millions de fois en streaming. En ce matin de Nouvel An, Boef revient d’une fête lorsque sa voiture subit une crevaison. Il est ramené chez lui par trois jeunes femmes, s’installe sur le siège arrière et s’amuse à filmer ses sauveuses. Jusque-là, rien de bien méchant. Mais voilà : le lendemain, il poste son film sur le net avec des commentaires insultants, traitant les jeunes femmes de « putes » parce qu’elles se trouvaient dehors, portaient des jupes, avaient consommé de l’alcool (pas la conductrice, on l’espère), le tout sans homme, en plus ! Elles avaient probablement fait la fête toute la nuit – comme lui. Mais lui, c’est un mec. Pas pareil. Le retour de bâton fut rapide : critiqué de toutes parts, le jeune rappeur s’est fendu d’un mot d’excuse... qui l’enfonçait encore plus, car il expliquait que, dans le monde du rap, des termes comme « pute » ou « bitch » ne doivent pas être pris comme des insultes. Mais bien sûr, si des personnes s’étaient senties blessées malgré tout, il en est désolé. Une façon de ne pas reconnaître son dérapage et de déplacer la responsabilité sur la « susceptibilité » de certaines femmes. Nouvelle trombe de protestations, nouveau mea culpa... Là, il n’a plus eu d’autre choix que de s’aplatir dans De Standaard (3

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„  magazine société

Temps partiel :

je t’aime, moi non plus En Belgique, le temps partiel est une histoire de femmes : elles constituent 80 %

des employé·es à temps partiel. Ces emplois sont présentés comme la solution pour articuler vie professionnelle et vie familiale : est-ce vraiment le cas ? Avec quelles conséquences ? Tour d’horizon d’un régime de plus en plus répandu. Alessandra Leo

S

andrine, commerciale dans une société d’informatique, a choisi de travailler à 4/5e à la naissance de son premier enfant. Heureuse de son choix, elle l’a renouvelé à la naissance de son deuxième, malgré le fait que sa charge de travail n’ait pas été revue à la baisse. Quant à Brigitte, employée dans un ministère, elle a choisi le 4/5e pour pratiquer sa passion, le yoga, et donner cours une fois par semaine.

Temps partiels subis

Le fait que le temps partiel est devenu majoritaire dans les secteurs tels que la grande distribution, l’Horeca, les soins de santé – où les femmes sont les plus représentées – a rendu l’articulation entre la vie privée et la vie professionnelle des travailleuses plus difficile, avec des horaires impossibles : horaires décalés, travail le week-end, etc.

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© ILO/ Thierry Falise

Mais Sandrine et Brigitte ne représentent que 10,8 % des femmes qui choisissent le temps partiel librement1. Toutes les autres le subissent, contraintes par le marché du travail et par l’insuffisance de la prise en charge collective du soin aux autres. Comme Margot, journaliste, et Alexia, employée administrative, qui travaillent à mi-temps. La première n’a pas trouvé de place en crèche ; le mari d’Alexia, cadre supérieur, voyage régulièrement à l’étranger, explique la jeune femme devant une

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La majorité des femmes subissent tasse de café, le temps d’une pause dans sa recherche d’emploi. Car sa société a décidé de se séparer d’elle, son poste n’étant plus « crucial ». Et pour Véronique, vendeuse dans une grande surface, maman solo de deux enfants en primaire, c’était impossible de gérer seule sa famille tout en travaillant à temps plein… Le « choix » de toutes ces femmes n’en est donc pas vraiment un. Mais comment en sommes-nous arrivé·es là ? Dans les années 1960, les femmes restaient en majorité au foyer. Puis, dans les années 1970, en même temps que les mouvements féministes prenaient de l’essor, elles furent appelées par l’État à collaborer à la productivité du pays. Le temps plein était un modèle. Celles qui ne trouvaient qu’un temps partiel ont eu droit à une allocation appelée AGR (allocation garantie de revenus), un « complément chômage » encore existant aujourd’hui, bien que régulièrement menacé2.

À qui profite le temps partiel ? Aujourd’hui, le travail à temps partiel est présenté comme une opportunité pour mieux « concilier » vie professionnelle et vie familiale. Esteban Martinez, professeur de sociologie à l’ULB, dénonce cette « rhétorique de la conciliation » lors d’un colloque3 sur le temps partiel organisé en décembre par le Conseil des femmes francophones de Belgique (CFFB). Esteban Martinez souligne que les politiques publiques de l’emploi ont stimulé

le temps partiel pour répondre, en réalité, aux besoins de flexibilité des entreprises. Et en une génération, le temps partiel des femmes a explosé : selon les chiffres présentés par le professeur, il est passé de 3,8 % de l’emploi total (hommes et femmes confondu·es) en 1973 à 27,4 % en 2016. Il représente aujourd’hui 44,9 % de l’emploi des femmes. Le fait que ce régime est devenu majoritaire dans les secteurs tels que la grande distribution, l’Horeca, les soins de santé – où les femmes sont les plus représentées – a rendu l’articulation entre la vie privée et la vie professionnelle des travailleuses plus difficile, avec des horaires impossibles : horaires décalés, travail le week-end, etc. Bien loin de l’opportunité annoncée.

Les raisons du temps partiel 22 % des femmes travaillent à temps partiel uniquement parce que les services de soin (garderie, aide aux personnes) ne sont pas disponibles4. Un autre chiffre édifiant indique que 27,5 % des femmes travaillent à temps partiel pour des raisons « personnelles ou familiales ». « La naissance d’un enfant, c’est un vrai cataclysme pour une femme », s’exclame lors du colloque Isabella Lenarduzzi, présidente et fondatrice de Jump, qui œuvre à l’égalité dans le monde de l’entreprise. En effet, 40 % des femmes changent de fonction ou de travail après une première naissance et leur taux d’emploi chute à 58 % après la

le temps partiel, contraintes par le marché du travail et par l’insuffisance de la prise en charge collective du soin aux autres. troisième naissance… Cet « abandon » du monde du travail, plus important pendant les premières années de vie de l’enfant, est notamment dû au manque de places d’accueil de la petite enfance. Les chiffres fournis par l’ONE sont sans appel : en Fédération Wallonie-Bruxelles, un tiers des enfants seulement a une place disponible en milieu d’accueil. Naissance d’un enfant donc, mais aussi parents âgés dont il faut s’occuper, gestion inégalitaire de la charge de travail à l’intérieur du couple... : « Partout en Europe, le temps partiel est une affaire de femmes », constate Síle O’Dorchai, directrice scientifique de l’Iweps (Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique). Les femmes occupent en effet 80 % des emplois à temps partiel en Belgique, avec une prédominance dans le secteur des soins à la personne.

Conséquences sur les pensions

En quelques mots  Les femmes sont largement majoritaires parmi les emplois à temps partiel, mais la plupart n’ont pas choisi ce régime, comme nous le confient plusieurs travailleuses.  Un colloque récemment organisé à Bruxelles a mis en lumière les dangers du temps partiel, notamment au vu des projets gouvernementaux en matière de pension.  Dans ce contexte socio-économique défavorable, il existe pourtant des solutions à explorer pour améliorer l’autonomie des femmes et pour répondre à l’enjeu de société crucial qu’est le temps de travail.

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La Belgique figure parmi les pays d’Europe aux pensions les plus basses : la pauvreté des femmes pensionnées est bien réelle. « La pension légale mensuelle moyenne d’un homme est de 943 euros, celle d’une femme n’est que de 701 euros, bien en dessous du seuil de pauvreté », dénonce Estelle Ceulemans, responsable de la centrale générale de la FGTB, présente au colloque. Gaëlle Demez, des Femmes CSC, renchérit : « Aujourd’hui, il n’y a pas de mécanisme de compensation sur la pension complémentaire du mari. En 2008, seulement 18 % des femmes avaient accès à cette pension, par rapport à 48 % des hommes ! » 23


CC Rilee Yandt

„  magazine société

les explications possibles, le taux élevé de temps partiels chez les femmes. En effet, près de 50 % des sondés qui ont un revenu sous le seuil de pauvreté ont un emploi à temps partiel. » Les femmes à temps partiel travaillent moins et sont moins Pourtant, en Belgique, les bien payées (le salaire mensuel des femmes est en moyenne 20 % inférieur à celui des hommes). femmes sont aujourd’hui plus diplômées que les hommes : en 2016, 56 % des diplômé·es universitaires En effet, qu’on parle de la pension légale ou, belges étaient des femmes... Mais pas forcément dans les secteurs qui emploient le comme Gaëlle Demez ici, de la « pension complémentaire » (versée par l’employeur/ plus. « Les femmes sont aujourd’hui 25 % euse en complément de la pension légale), des ingénieur·es en Europe, mais seuleelles sont toutes deux proportionnelles au ment 10 % en Belgique, et j’ai l’impression salaire perçu… Or les femmes à temps parque tout le monde s’en fout ! », s’indigne Isabella Lenarduzzi. Alors que l’Italie a tiel travaillent moins et les femmes sont moins bien payées (leur salaire mensuel débloqué un budget de 3 millions d’euros pour permettre aux universités de réduire est en moyenne 20 % inférieur à celui des hommes). le minerval pour les jeunes filles qui vouMais les femmes sont peu informées. draient s’inscrire dans les cours de sciences, Marie, professeure d’éducation physique technologie, ingénierie et mathématiques, à mi-temps et maman de trois enfants la Belgique semble à l’arrêt avec son maigre 1 % de femmes inscrites en faculté de en bas âge, avoue ne pas avoir le temps physique ou en informatique5. d’y réfléchir, prise par un rythme forcené au quotidien. Pourtant, les femmes ont tout intérêt à savoir à quelle sauce Des solutions ? elles vont être mangées. Ajoutons que Pour Patricia De Marchi, conseillère « conles réformes des pensions prévues par ciliation vie privée et professionnelle » au le gou vernement privilégieront les service d’étude de la CGSLB (syndicat libécarrières complètes, autrement dit : les ral), il faudrait encourager une répartition hommes. des tâches plus égalitaire, en favorisant l’accès des pères à l’utilisation du congé La précarité des femmes parental, par exemple, à travers la possibilité d’un fractionnement majeur des périon’attend pas la pension En Wallonie, 63 % du travail domestique des octroyées. Reine Marcelis, présidente et familial est assumé par les femmes. De de l’asbl Synergie Wallonie pour l’égalité plus, les femmes sont une majorité dans les entre les femmes et les hommes, prône secteurs où le temps partiel et les emplois quant à elle la mise en place de services peu qualifiés et/ou peu rémunérés constid’accueil adaptés aux nouveaux rythmes tuent la norme : grande distribution, netdu travail : travail du dimanche, travail de nuit, horaires « décalés » ou changeants… toyage, Horeca, services aux personnes, etc. Dans son enquête Le travail protège-t-il D’une façon générale, les forces associade la pauvreté ?, publiée en octobre 2016, tives semblent recommander une dimiSolidaris met ainsi en avant que 40 % des nution collective du temps de travail. travailleurs/euses présentent un risque de L’expérience dans une maison de repos basculer dans la pauvreté ou ont déjà dû suédoise, qui a réduit la semaine de trafaire face à une situation précaire. Une vail à 30 heures, semble avoir été positive6 : « catégorie » ressort particulièrement : les diminution du stress, de l’absentéisme et femmes. L’enquête analyse ainsi : « Parmi augmentation de la productivité. Un choix 24

qui a certes un prix (évalué en Suède à 20.840 euros par emploi créé par an), mais qui a permis de diminuer les allocations de chômage, les dépenses en sécurité sociale et garde d’enfants. Ce coût devrait être estimé en Belgique, où le projet gouvernemental de création d’emplois reviendrait à 75.000 euros par an par emploi créé… D’autres pistes pour combattre les inégalités entre les femmes et les hommes ont été dégagées par la commission socioéconomique du CFFB après l’audition de différent·es expert·es : mieux informer les femmes, intégrer la dimension de genre dans les politiques sociales à venir, mieux organiser l’environnement de travail (augmentation des places d’accueil de la petite enfance, politique de mobilité adaptée aux horaires atypiques…), mais aussi lutter contre la répartition inégale des tâches familiales, contre la ségrégation sectorielle, améliorer la carrière des femmes, les aider à se lancer comme entrepreneuses... Un savant cocktail de culture, de législations et d’aménagements pratiques qui mènerait notre pays sur la voie de la modernité ?

1. Enquête sur les forces de travail (DGSIE) 2014, emplois hormis ALE et emplois occasionnels. SPF Économie, Direction générale statistique. 2. Le 5 décembre 2017, le ministre Kris Peeters a annoncé qu’il abandonnait la diminution de moitié de l’Allocation de garantie de revenus (AGR) qu’il souhaitait mettre en place au 1er janvier 2018. 31.000 travailleuses et 9.000 travailleurs (ONEM, Aperçu statistique 2016) risquaient de voir leurs revenus chuter du jour au lendemain. Le mouvement Vie Féminine, en première ligne de cette mobilisation contre cette mesure, s’est réjoui de l’annonce du ministre. 3. « Le temps partiel : quels atouts, quels risques majeurs, quels impacts financiers à long terme pour les femmes ? », 1er décembre 2017. 4. « Temps partiel choisi, contraint ou de compromis », Gérard Valenduc, FTU NAMUR 2012. 5. Les inégalités entre femmes et hommes dans les universités francophones de Belgique, Danièle Meulders, Síle O’Dorchai et Natalie Simeu, Faculté Solvay Brussels School of Economics and Management de l’ULB, 2011. 6. « Semaine de 30 heures : après la Suède, la Belgique fera-t-elle aussi preuve d’innovation sociale ? », www.levif.be, 12 avril 2017 (carte blanche de Maartje De Vries, du PTB, et de Janneke Ronse, de Médecine pour le Peuple).

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xxxxxxx de femmes „  magazine terre

© Nasa

Mae Jemison en juillet 1992, avant sa mission dans l’espace en septembre de la même année.

Mae Jemison,

la tête dans les étoiles et les pieds sur terre Célèbre pour être la première Afro-Américaine à être allée dans l’espace, Mae Jemison préfère parler de son engagement pour sauver la planète et rêve de vivre dans les étoiles. axelle a rencontré cette énergique scientifique à Nairobi, au Kenya, lors de la troisième assemblée annuelle des Nations Unies pour l’environnement en décembre 2017. Florence Massena

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„  magazine terre de femmes

En quelques mots

 Son objectif est double : elle souhaite protéger l’environnement de la planète Terre et développer des technologies pour réaliser des voyages dans l’espace.  De toutes ses expériences personnelles et professionnelles, elle tire un enseignement humaniste, appelant à la responsabilité collective et à l’action.

M

ae Jemison, née en 1956 en Alabama aux États-Unis, a un palmarès impressionnant. Elle a notamment reçu une bourse pour étudier à la prestigieuse Université de Stanford à 16 ans, parle quatre langues, a fondé deux compagnies de technologie et fut la première femme noire à voler avec l’agence spatiale américaine NASA en 1992. Aujourd’hui, elle ignore volontiers ces rappels des moments forts de sa vie pour se concentrer sur l’entreprise de recherche « 100 Year Starship » (100 YSS) dont elle est la directrice. Ce consortium, lancé par la défense américaine et la NASA en 2010, a pour vocation de financer les cent ans de recherches estimés nécessaires jusqu’à l’aboutissement d’un voyage interstellaire. Faire avancer les technologies terrestres pour vivre dans les étoiles est donc devenu l’objectif principal de Mae Jemison.

Pour la scientifique, pas question donc d’imaginer toute vie sur terre disparue et un avenir assuré dans l’espace. « Si nous voulons collectivement nous en sortir en tant qu’humains, nous devons reconnaître que nous sommes connectés à cette Terre, à la nature, à l’écosystème. Nous n’avons pas la capacité de faire de la photosynthèse comme les plantes. Nous sommes des Terriens. On dirait que ça sort d’un film de science-fiction, mais c’est comparable à se revendiquer comme venant d’un pays ou d’une zone géographique. Sauf que notre appartenance à une nation ou à une communauté ne sera pas suffisante pour survivre. Mère Nature se fiche des intérêts, du profit. » Mae Jemison se projette sur le long terme : elle estime que si les gens ne sont pas capables de se considérer collectivement liés les un·es aux autres et à leur

CC Cyril Villemain/UN Environment

 Après sa fameuse mission dans l’espace en 1992, la scientifique et entrepreneuse américaine Mae Jemison consacre désormais son temps à la recherche.

planète, aucun des problèmes mondiaux ne pourra se résoudre. Une idée définitivement utopique, venant pourtant d’une femme à la logique implacable : « Je sais que ça paraît naïf, mais sur quels sujets les gens se battent-ils ? Sur des ressources, le contrôle, le pouvoir… Pour survivre, en fait. Mais comment survivre dans le futur si on détruit tout ? On doit être capables de s’entendre, de trouver ensemble des solutions durables et innovantes. Sinon tout cela ne sert à rien. »

Un parcours d’excellence à visée humaniste Formée à l’ingénierie et aux sciences sociales, artiste, devenue astronaute, ingénieure, entrepreneuse, médecin et éducatrice, Mae Jemison a eu un parcours professionnel impressionnant et a dû travailler dur pour diriger 100 YSS, au nom de sa

Aider la Terre pour toucher les étoiles « Quand j’étais dans l’espace, j’ai vu la Terre, les étoiles, les planètes, c’était magnifique. Mais ce qui m’a le plus impressionnée, c’est la permanence de ce tableau, raconte Mae Jemison. Quand les gens parlent de sauver la planète, ils se trompent : la Terre sera toujours là. L’enjeu, c’est de ne plus empêcher la planète de nous fournir ce dont nous avons besoin pour survivre. Il s’agit de nous sauver nous-mêmes. » 26

« Notre appartenance à une nation ou à une communauté ne sera pas suffisante pour survivre. Mère Nature se fiche des intérêts, du profit. »

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„  magazine xxxxxxx

Mae Jemison lors de l’ouverture de l’assemblée annuelle des Nations Unies pour l’environnement à Nairobi, au Kenya, le 4 décembre 2017.

Fondation Dorothy Jemison pour l’Excellence. La fondation porte le nom de sa mère – éducatrice pendant plus de 25 ans dans des écoles publiques défavorisées de Chicago – et s’inspire de ses enseignements, avec le but de donner l’opportunité à chaque personne, qu’importe son milieu social, de contribuer à la société en développant son sens critique et sa responsabilité individuelle. La scientifique pense que la perspective de chacun·e est formée par toutes ses expériences. Mais elle ne peut pas affirmer que, personnellement, ses activités et sa façon de penser sont dues au fait qu’elle est une femme, noire, ou bien américaine. Elle reconnaît bien sûr les obstacles particuliers auxquels elle a été confrontée : « S’il y a une chose que j’ai apprise du fait d’être la seule femme dans la salle, ou la seule personne de couleur, c’est que les autres ne devraient pas passer par les mêmes difficultés ! » Mais, selon elle, « ce qui me caractérise d’abord, c’est plutôt un certain sens de la patience, la compréhension que je suis connectée à l’autre, que l’autre est ma famille, mon enfant… C’est vrai que ce n’est peut-être pas un sentiment que beaucoup d’hommes blancs éprouvent ! » Mal à l’aise à l’idée de généraliser, Mae Jemison pense cependant que les filles sont encore élevées avec la perspective qu’elles doivent s’occuper des autres : « Ce qui, parfois, nous pousse si loin qu’on ne pense pas à soi-même, qu’on ne se valorise n° 207 / Mars 2018

pas. » Et d’en venir au terme d’émancipation, empowerment en anglais, qu’elle critique. Elle estime qu’on peut avoir une position de pouvoir – au sens d’être puissante, d’avoir des responsabilités –, mais d’abord si on se considère soi-même comme une personne ayant de l’importance, ce qui n’est pas gagné d’avance pour les femmes. « Tu dois penser que tu as le droit d’être impliquée, le droit de contribuer, tu dois croire que ce que tu dis a de la valeur. Le plus dur est de franchir le pas. Tu dois prendre des risques. » Et des risques, Mae Jemison en a pris pour gagner la direction de 100 YSS, notamment dans sa façon de travailler. Elle nous confie être consciente d’avoir adopté, en tant que femme, une façon de travailler novatrice : « Je pratique l’inclusion des personnes de genres et d’origines variées, mais aussi de divers domaines professionnels. Parce que les réponses aux problèmes auxquels nous faisons face ne peuvent pas être trouvées par une seule discipline ou un seul groupe de personnes : elles sont dans la conjonction de tout cela. » Réduire la recherche scientifique aux seules sciences dures ne lui semble pas normal, la science étant aussi au service des enjeux sociaux et culturels. Elle renvoie au fait que, par exemple, les femmes sont trop peu prises en compte dans les études pharmaceutiques (voir axelle n° 199) : sans une perspective large et diverse, on peut passer à côté de cette réalité.

Regarder le ciel ensemble C’est pourquoi il est important, pour Mae Jemison, d’unir une diversité de talents, de connaissances et d’idées afin d’avancer plus intelligemment vers le futur. La condition nécessaire vers la réalisation de ce futur, c’est bien sûr que les « Terrien·nes », comme elle nous appelle, soient capables de comprendre la force de leurs liens, de dépasser les préjugés, les intérêts particuliers et les conflits, de développer une responsabilité morale individuelle et collective. « Un pays industrialisé comme les États-Unis utilise une part incroyable des ressources mondiales et se prend pour un modèle. Le reste du monde aspire à ce modèle, c’est très compréhensible, mais cela affecte l’écosystème… Les pays qui ont profité et utilisé trop d’énergie et de ressources, y compris celles d’autres pays, ont la responsabilité morale d’agir. Nous avons aussi la capacité de construire des machines et des produits durables, et le devoir d’investir pour développer ces technologies. La planète n’est pas un plan B, il faut qu’on agisse dès maintenant ! » Pour dépasser cette situation de blocage et d’injustice, Mae Jemison n’a pas de solution clé en main, si ce n’est celle de réunir les personnes à même d’influencer le débat, les responsables politiques et économiques... À son niveau, elle a lancé l’initiative « Look up » (« lève les yeux »), un mouvement international citoyen autour d’une journée du mois d’août pendant laquelle toutes les personnes intéressées sont invitées à lever les yeux au ciel et à partager leur expérience. Avec, en trame de fond, l’idée que partout où nous sommes et qui que nous soyons, nous partageons le ciel. Et la Terre. 27


„  magazine le mot ne fait pas la femme

Femmes 

porte-bonheur

L’époque est à la quête du bonheur. Les coachs en développement personnel et les magazines sont formels : le bonheur est un choix, il se travaille, il se trouve dans les petites choses. Indépendamment des conditions de vie, de notre place dans la société, vraiment ? Et si cultiver le bonheur, souvent celui des autres, avait un sexe depuis bien longtemps ?

L

Vanessa D’Hooghe, Vie Féminine (texte) et Julie Joseph (illustration)

e bonheur se lie aux femmes via la maternité, définie comme voie de leur épanouissement à partir du 18e siècle, avec le développement de la notion d’« amour maternel ». À mesure que les traités d’éducation investissent ce champ, les femmes ne doivent plus seulement faire des enfants et assurer le soin, mais aussi créer le bonheur de leur famille1. Dans les années 1930, le bonheur entre par la porte du foyer via l’organisation des tâches ménagères, présentées comme une source de plaisir. Il est au centre des ouvrages et revues Le Gai logis ou encore Bonheur chez soi2. Il en résulte une équation parfaite qui assure la reproduction des rôles : la femme obtient son bonheur en assurant le bonheur des membres de son foyer.

La charge du bonheur… et de la paix sociale Les femmes ont donc la charge du bonheur, mais aussi de la paix sociale. Alors qu’en 1886, des émeutes sociales grondent en Belgique, les écoles ménagères sont vues comme la solution. Il faut faire des femmes d’ouvriers « des anges du foyer domestique. Celui-ci retrouvera alors pour le père tous ses charmes, le père rentrant de l’atelier et trouvant au foyer sa jeune famille 28

au minois souriant, toute proprette et respirant le bonheur, y trouvera à son tour toute sa joie… C’est à cette mission que nous voulons préparer les jeunes filles du peuple », explique à l’époque l’abbé Temmerman, exprimant les vues partagées par plusieurs bords politiques3. Si l’ouvrier est heureux à la maison, si sa femme tire le meilleur parti de son maigre salaire, il n’ira plus au café ni réclamer d’augmentation.

Les hommes aussi ont droit au bonheur Dans les années 1960, la montée des individualités et l’explosion de la société de consommation font de l’épanouissement personnel et du bonheur des valeurs incontournables. Avant cela, il était mal vu pour un homme de rechercher le bonheur – le domaine des femmes depuis longtemps. Sens du devoir, travail et affaires publiques étaient les préoccupations masculines. Le bonheur, en devenant une quête acceptable pour tout le monde, fait surtout un bond en avant pour les hommes, apparemment laissés-pourcompte4. Il ne devient pas égalitaire pour autant. Celui des femmes continue à être lié au couple et au foyer, permettant à celui des hommes d’investir beaucoup plus librement les champs du temps libre, des loisirs et de la consommation.

Travailler au bonheur des autres La charge du bonheur ne s’arrête pas à la maternité et au foyer. Arlie Hochschild, sociologue américaine, est l’une des premières à mettre des mots sur le « travail émotionnel ». Essentiellement réalisé par les femmes, il est au service du bien-être des autres dans le soin ou de leur expérience d’un bonheur consommable dans le secteur des services, du loisir et du luxe5. Le bonheur se fait aussi une place à part entière dans le monde de l’entreprise, y compris pour les employé·es, avec l’émergence de la fonction de « Chief Happiness Officer », en d’autres mots : responsable du bonheur. L’idée est d’augmenter le plaisir au travail pour augmenter la performance. En Europe, où la pratique fait timidement son apparition6, les « responsables du bonheur » sont soit des stagiaires, soit des employé·es en ressources humaines, profession majoritairement féminine.

Le retour de la mère épanouie Aujourd’hui, on assiste au retour du modèle de la mère épanouie (a-t-il seulement un jour disparu ?) sur les réseaux sociaux. Libérée et active, elle photographie ses enfants tiré·es à quatre épingles. À l’avant-plan, la « maternité-bonheur ». À l’arrière-plan, dans un intérieur toujours bien rangé et décoré avec goût, une n° 207 / Mars 2018


On assiste au retour du modèle de la mère

épanouie sur les réseaux sociaux.

maîtrise parfaite des charges de maîtresse de maison7. Au milieu des années 1950, Betty Friedan, écrivaine féministe américaine, parlait de la « mystique féminine », l’illusion entretenue par les médias selon laquelle les Américaines étaient heureuses de s’occuper de la maison et d’élever les enfants alors que le malaise des femmes grandissait. Judith Warner, qui a écrit Mères au bord de la crise de nerfs. La maternité à l’ère de la performance (Albin Michel 2006), parle aujourd’hui d’« idéologie de la mère mystifiée », un idéal de perfection maternelle à atteindre qui empêche d’exprimer un mal-être pourtant bien présent.

satisfaction de 7.1 pour les hommes et de 7 pour les femmes, sur une échelle qui va de 1 à 108. Pourtant, sur les 8 autres dimensions9, les femmes sont moins bien loties : plus souvent soumises aux violences, elles ont toujours moins accès que les hommes aux loisirs, ont des conditions de vie matérielles plus mauvaises et subissent des discriminations dans beaucoup de domaines. Les raisons d’un mécontentement sont nombreuses, malgré un degré de satisfaction respectable. Un décalage qui se réduirait peut-être si l’expression de la colère était aussi tolérée chez les filles que chez les garçons dès la petite enfance…

Perception et réalités

1. Yvonne Knibiehler, Histoire des mères et de la maternité en Occident, PUF 2012. 2. Éliane Gubin et Valérie Piette, « Travail ou non-travail ? Essai sur le travail ménager dans l’entre-deux-guerres », Revue Belge de Philologie et d’Histoire, 79/2001. 3. Éliane Gubin, Choisir l’histoire des femmes, ULB Bruxelles 2007. 4. Rémy Pawin, Histoire du bonheur en France depuis 1945, Laffont 2013. 5. Arlie Hochschild, Le prix des sentiments, au cœur du travail émotionnel, La Découverte 2017. 6. « Bien-être au travail : à quoi servent vraiment les CHO, ces nouveaux responsables du bonheur en entreprise ? », 11 octobre 2017, à lire sur www. challenges.fr 7. « Le retour de la mère parfaite », Le Monde, 27 mai 2016, à lire sur www.lemonde.fr 8. Eurostat, Quality of life, facts and views, 2015. 9. À savoir : les conditions de vie matérielles, la santé, l’éducation, les activités dites « productives » (le travail ou les activités domestiques), la représentation politique et la gouvernance, les liens sociaux, les conditions environnementales, l’insécurité physique et économique. « Qualité de vie des hommes et des femmes », extrait du rapport Regards sur la parité, INSEE, 2012.

Les instituts statistiques européens n’ont pas encore mesuré le bonheur, mais presque. Ils se sont accordés sur 8 dimensions objectives pouvant témoigner de la qualité de vie des individus, ainsi que sur une s u b j e c t i ve   : le degré de « satisfaction de la vie », qui est le bien-être tel qu’il es t ressenti par les personnes. Les femmes se disent globalement aussi satisfaites de la vie que les hommes en Europe : un niveau de n° 207 / Mars 2018

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Des bulles contre les cases Emma – un pseudonyme – publie ses planches féministes sur le net : la charge mentale expliquée en une BD limpide, c’est elle. axelle l’a rencontrée lors de son passage à Bruxelles en décembre dernier. Propos recueillis par Véronique Laurent

Un autre regard, Emma, tomes 1 et 2, Massot 2017. Infos et BD en ligne : https://emmaclit.com

Emma par elle-même

E

© Emma, avec l’aimable autorisation de l’autrice

lle ressemble à son personnage, Emma : accessible, posée, engagée. La bédéaste française était présente chez nous à l’occasion de la sortie d’une deuxième compilation de ses publications numériques en format papier, Un autre regard (tome 2). Elle revient sur son succès et ce qu’il lui permet.

Comment expliques-tu le succès de ta BD sur la charge mentale ? « Elle réussit à toucher un public large et non politisé, parce qu’elle parle du quotidien des femmes, pointe des choses que l’on vit toutes sans arriver à mettre des mots dessus : ce sentiment diffus d’être toujours débordée. Quand j’ai eu un enfant, j’étais tout le temps fatiguée, et pas mon copain. Je me suis dit que si ce concept de « charge mentale » m’avait tellement éclairée, ça devrait faire la même chose 30

à mes lectrices. De nombreuses femmes exercent un emploi salarié mais prennent toujours en charge le rôle de gestionnaire du foyer. Le sujet est politique : tout ce temps invisible et non rémunéré est du temps que les femmes ne peuvent pas consacrer à un métier, une carrière, ou à s’émanciper. »

Est-ce que c’est ce partage d’expériences, allié au format court, qui fait que ça marche si bien ? « Je lis plein de choses et je les regroupe par thèmes. Au bout d’un moment, j’ai le sentiment qu’un des thèmes mérite d’être porté au public. Je résume et ancre ce thème un peu théorique dans nos vies privées : ces

En quelques mots   Des centaines de milliers de femmes se sont reconnues dans la BD sur la charge mentale qui a circulé sur internet ces derniers mois.   À l’origine, Emma, une dessinatrice féministe qui publie ses travaux en ligne et qui met le doigt sur des enjeux de société concrets.   Sexisme, mais aussi racisme, capitalisme, panier à linge et révolution : plus elle creuse un sujet, plus elle remet en cause tout le système.

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militantes. De façon générale, je trouve que l’informatique est très mal utilisée aujourd’hui : elle sert normalement à simplifier la vie, mais tous les jobs que j’ai faits, ce n’était pas ça. »

Qu’est-ce que cette notoriété te permet ?

Extrait de la BD Fallait demander ! © Emma, avec l’aimable autorisation de l’autrice

« Je me suis dit que si ce concept de “charge mentale” m’avait tellement éclairée, ça devrait faire la même chose à mes lectrices. » expériences personnelles qui permettent de toucher chaque femme. C’est vraiment ça que j’ai vécu quand je me suis éveillée à la politique, qui a longtemps été pour moi un truc un peu chiant. J’ai trouvé dans des articles féministes des scènes que j’avais vécues. Il n’était pas possible que ce soit arrivé à plein de femmes, même à l’autre bout du monde, et qu’il n’y ait pas de lien ! J’ai ensuite lu des articles expliquant ce qui fait que des catégories de personnes vivent des choses similaires : il existe un système. Partir de ces événements que l’on vit seule, montrer qu’on les vit toutes, et faire apparaître l’importance du contexte : de cette façon, on peut agir sur le contexte pour changer son expérience personnelle. » n° 207 / Mars 2018

Comment es-tu arrivée à ce féminisme militant ? « Tardivement. Dans le milieu informatique où je travaillais, les hommes ne se sentent pas à l’aise avec l’image d’une virilité forte. Ils adoptent parfois des attitudes très bienveillantes, protectrices. Mais en échange, il y a des attentes : “Tu y es arrivée parce qu’on t’a aidée”, ou alors “T’es pas sympa parce que tu as refusé l’aide”. Tu perds à tous les coups. Quand j’ai commencé à avoir des responsabilités, c’est devenu vraiment très problématique. Je pense que certaines femmes s’en sortent en adoptant des codes masculins. Mais je n’arrive pas à m’imposer face aux gens. Je viens d’arrêter pour me consacrer à mes activités

« Ça m’aide pour trouver un éditeur, susciter l’intérêt des médias. D’ailleurs, il y a un truc hyper-intéressant qui se passe avec la presse : depuis le début, je n’ai été interviewée que par des femmes ! Et ça m’aide aussi en termes de militance. Pour avoir essayé de porter le discours féministe pendant plusieurs années sans y arriver, je trouve que c’est plus facile en ce moment. Ça reste compliqué, mais les militantes sont invitées plus fréquemment dans les médias. Je suis en désaccord avec beaucoup de décisions prises par le gouvernement français et sa secrétaire d’État chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa, mais elle tient des discours très clairs sur le sexisme, la culture du viol, les violences obstétricales. Quand c’est une secrétaire d’État qui le dit, l’impact est différent pour tout un groupe de personnes qui accordent de l’importance aux titres ; ces personnes se mettent à écouter et pour nous, derrière, ça facilite les choses. »

Quels liens entretiens-tu avec tes lectrices ? « Ce sont elles qui font tout le boulot : elles lisent, commentent, et font tourner. C’est un travail d’équipe. J’ai essayé pendant tellement d’années... À un moment, je me suis sentie déprimée. Puis j’ai pris ma place là où je me sentais à l’aise, sur les réseaux sociaux, avec ce dessin numérique rapide... »

Et du côté des hommes ? « J’ai reçu beaucoup de réactions positives. Ils ont lu mon travail, ça les a fait réfléchir sur leurs conditionnements. J’arrive à transposer ce que je vis en tant que femme pour essayer de comprendre ce que vit une personne noire, par exemple. Mais quand on ne vit pas soi-même une discrimination, 31


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fais aussi, d’ailleurs… On s’appuie sur des gens plus maltraités que nous pour supporter le fait d’être maltraités à notre tour. Ça ne peut pas marcher. »

Ce discours global passe-t-il aussi bien que le discours sur le sexisme ?

Extrait de la BD Le Regard masculin © Emma, avec l’aimable autorisation de l’autrice

c’est difficile de s’identifier à l’autre ; on bénéficie même du privilège de rester poli, de dire de façon posée des choses horribles telles que : “Moi, je ne pense pas que ces choses-là existent”. Ce n’est pas agressif ou insultant, mais qu’est-ce que c’est violent pour les femmes qui les vivent, ces “choses-là”. »

N’est-on pas parfois obligée d’entrer en conflit ? « J’essaie de rester sur un féminisme qui passe bien, tout en gardant mon côté radical. Je n’y vais pas à la machette, mais il faut changer les choses ! Il y a plein de gens qui se débarrassent du côté radical pour faire des trucs qui marchent bien ; le message est transformé en un militantisme inoffensif et compatible avec le système. Les violences sexuelles n’arriveront plus quand ce ne sera plus possible de les commettre impunément. Ce truc de dire qu’il faut toujours être pédagogue, gentil... Je ne pense pas que l’on doive demander des droits au sexe opposé. »

Tu te définis comme « révolutionnaire ». Qu’est-ce que ça veut dire ? « C’est mon petit cheminement de féministe. Au début, je lisais des textes sur le sexisme ordinaire, ce genre de choses. Après, je suis arrivée à la phase : “Comment on fait pour que ça change ?” J’ai compris qu’il y avait d’autres choses qui se 32

croisaient avec le sexisme. Il n’y avait pas que des femmes opprimées : il y avait des femmes pauvres opprimées et des femmes riches opprimées et ce n’était pas pareil. Les femmes riches s’émancipent en embauchant des femmes pauvres pour prendre en charge leur part de travail ménager. Ce n’était pas possible pour moi de porter ce féminisme de femmes riches qui consisterait à exploiter les autres pour s’en sortir, faire une carrière, monter des entreprises. Auparavant, je soutenais l’entrepreneuriat au féminin, l’“empowerment”, je trouvais ça bien. Mais je me suis dit qu’il fallait trouver un truc qui allie toutes les femmes, même celles qui ne sont pas comme moi, ou celles qui ne pensent pas comme moi.

Ce discours possède une dimension très large… « Le système dans lequel on vit s’appuie sur ces rapports hiérarchiques : on ne peut pas remettre en cause le sexisme subi par toutes les femmes sans remettre en cause le système qui le porte. Pour moi, il n’y a pas de solution dans le système capitaliste actuel. Qui est raciste, puisqu’il s’appuie aussi sur l’immigration pour faire tous ces boulots mal payés. Avec comme conséquence que les gens des classes supérieures et moyennes tiennent le coup parce qu’ils peuvent s’appuyer sur des gens plus précaires, pour se faire livrer de la nourriture, pour se faire conduire, etc., ce que je

« Non… Je pars des choses qui touchent les femmes au quotidien, elles sont donc venues vers moi pour me demander des solutions du quotidien. Ce n’est pas ce que je fais : je pense qu’il faut remettre en cause les institutions pour améliorer notre quotidien, sinon on va devoir se battre contre nos conjoints, et nos filles devront le faire à leur tour, etc. C’est le cadre qu’il faut changer. Ce discours-là ne parle pas trop. Pour changer le cadre, il faut militer. Les femmes commencent à dire stop, mais le capitalisme n’est jamais loin : certains proposent déjà des solutions payantes à la charge mentale et à l’oppression des femmes. »

Que vont faire les femmes pour s’en sortir ? « Elles ne vont pas répartir les tâches avec leur conjoint, elles ne vont pas militer. Au lieu de ça, elles vont aller chez le psy, elles vont prendre des cours de yoga, acheter des livres (« Comment alléger sa charge mentale ? » : 4 ou 5 manuels vont sortir dans les mois à venir…), elles vont aller voir des « coachs de vie », des « routinologues » [une forme de « développement personnel », ndlr], payer des gens pour aller mieux… Parmi mon lectorat, certaines attendent des solutions immédiates. Quand je parle du cadre, des institutions, il y en a plein qui me disent : “Ah, je préfère quand tu ne fais de politique…” Et moi, j’essaie de dire que le panier à linge est politique, c’est ce que fait Titiou Lecoq, du blog Girls & Geeks. La chaussette qui traîne est politique : elle nous empêche de nous émanciper. »

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„ magazine LA CHRONIQUE BENOÎTE DE BENOÎTE BENNETT

Allez les verts ! Le jour où Benoîte explose le bouton.

On l’a

ppelle et si une poussée de patriarcat se traduisait par une 44 ans, to B.B. : utes ses éruption cutanée ? il y aurait des tripotées de gens pleins d ents et fière d e so prén om ra n de boutons arpentant les rues. re, elle pa rtage to u s le s et si le patriarcat était un virus, comme la grippe ? mois un p etit morceau ah, il fonctionne déjà plus ou moins comme ça ? d e vie facétieux . et si le patriarcat était... radioactif ? et que l’on pouvait percevoir la radioactivité par fluorescence ? De la même façon que quelqu’un rougit sous le coup de la honte, par exemple, eh bien, il deviendrait vert sous le coup du sexisme. Vous imaginez quelle économie d’énergie ! on aurait de la lumière (verte, il est vrai) en permanence, ça brillerait de toute part, y compris en pleine journée. Quel festival ! on pourrait même peutêtre en faire des spectacles son et lumière… Bref, je m’égare. mais le système patriarcal servirait enfin à quelque chose de positif pour tout le monde, non ? suis-je benoîte : on pourrait évidemment repérer cette lumière (verte, il est vrai), ces personnes vachement éclairées, pour identifier les machistes (un mot dont le masculin et le féminin sont identiques, les femmes n’étant pas à l’abri de discriminer négativement d’autres femmes). en gros, plus on se comporterait de façon patriarcale, plus on deviendrait fluo. Les luminescents, les aveuglants, paf, on saurait : contaminés, voire ultra-contaminés par le patriarcat ! À mettre en quarantaine ? et fini les « féministes » au faux nez, les machistes au petit pied. Débusqué·es, celles et ceux qui disent ne pas savoir, pas comprendre. Terminé, en somme, de faire pipi impunément dans la piscine sans que ça laisse des traces – cauchemar absolu de ma petite enfance. il faudrait d’ailleurs les éloigner, les enfants, pour qu’elles/ils ne soient pas à leur tour touché·es. mais la situation serait claire, enfin ! et, espoir, on pourrait verdir et déverdir en fonction de nos évolutions. mais combien serions-nous à continuer à rayonner d’une bonne vieille lumière naturelle ? Je ne sais vraiment pas pourquoi – le vert, peut-être – cela m’amène à penser à V,, la série à succès des années 1980 : déguisé·es en humain·es, les lézards envahissaient la terre. elle me terrifiait à cause de deux éléments : la parfaite apparence de normalité humaine du lézard camouflé, et le fait que les envahisseurs/euses assumaient totalement leur côté exterminateur. est-ce que le V symbolisait les visiteurs/euses ou le V de la victoire des résistant·es ? Je choisis la seconde explication. et avec ou sans lézard, avec ou sans traçage fluo, brandir ce V pour continuer à lutter, dénoncer, balancer, mettre en pleine lumière le sexisme.

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culture musique

© ryan morey

Solaire

Q

Lhasa

ui était-elle, cette chanteuse américano-mexicaine, qui vivait à montréal, qui fut, qui reste célébrée de toutes parts, « voix exceptionnelle », « voix métissée », « voix hantée » ? Un album de Lhasa de sela vient de sortir, un enregistrement live du dernier concert de l’artiste donné le 24 mai 2009, un an et demi environ avant son décès des suites d’un cancer du sein. elle avait 37 ans. en décembre dernier, lors d’une représentation à Paris, une kyrielle d’artistes, dont sandra Nkaké, Camélia Jordana, Jeanne added, safia Nolin, Luz Casal, arthur H… ont rendu hommage à cette chanteuse qui, en trois albums, est entrée dans la légende. Lhasa sort son premier album à 26 ans. Titre : La Llorona – « la pleureuse » –, une figure légendaire mexicaine populaire. succès international. Lhasa y chante en espagnol sur les rythmiques et les arrangements subtils du Canadien Yves Desrosiers. ils s’imbriquent à la tessiture de voix fêlée, puissante ou mélancolique, à fleur de peau de la jeune femme. extrait de El Desierto, adieu intense à un amour non partagé : « Je suis venue dans ce désert pour rire de ton amour, car le désert est plus tendre et l’épine m’embrasse mieux. » Lhasa prendra sept ans pour sortir son deuxième album, The Living Road, en anglais cette fois, sur lequel elle se réinvente complètement, sans Desrosiers. Un dernier album, Lhasa, paraît en 2009, comprenant aussi quelques chansons en français, dont le sublime texte de La confession. Lhasa avait deux influences majeures : l’américaine Billie Holiday et l’incroyable chanteuse Chavela Vargas, légende de la musique folklorique mexicaine, personnalité hors du commun et « voix-personnage » des films d’almodovar. Langues, références, styles bigarrés, chants mexicains, jazz, blues, country, la chanteuse, compositrice et interprète Lhasa les tient également de ses origines : père mexicain, mère américaine aux racines russo-polonaises et libanaises, des parents bohèmes à la tête d’une famille recomposée de neuf enfants. Lhasa avait cette profondeur, ce sens dramatique et du mystère qui émanent d’un don total de soi allié à une grande pudeur. (V.L.)

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Lhasa Live à reykjavik, Tôt ou Tard 2017 intégrale 4 CD, Tôt ou Tard 2017 www.lhasadesela.com

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King Kong Théorie

C’est en 2006 que Virginie Despentes publie King Kong Théorie, essai autobiographique coup-de-poing qui ébranle les conventions patriarcales, questionne les rapports femmes/hommes, tout en abordant des sujets tabous comme le viol, la pornographie… intelligent et drôle, parfois cru, ce manifeste a marqué de nombreuses femmes et féministes, dont trois comédiennes qui s’emparent du texte pour le porter à la scène, avec l’envie de bousculer le public, de susciter le débat. Pour que les mots et les idées demeurent centrales, les comédiennes misent sur la sobriété des décors. elles créent toutefois une atmosphère forte, en projetant des vidéos et en diffusant de la musique – punk, rock, électro – , si chère à Virginie Despentes… Un spectacle audacieux, plein de panache.

Et aussi…

© Nanó Wallenius - Galerie satellite – BiP 2018

Nanó Wallenius, Only last spring I started wearing pink

EXPo

King Kong Théorie Du 21/03 au 12/05 au TTo (396-398 Galeries de la Toison d’or, 1050 Bxl). infos : 02 510 0 510.

BIP 2018 Parmi les grands rendezvous photographiques belges, il faut épingler la Biennale de l’image Possible (BiP) de Liège qui se décline en plusieurs expositions – on en compte 8, cette année. À l’origine de cette 11e édition, un constat catastrophique : en ce début du 21e siècle, notre survie en tant qu’espèce est menacée. mais BiP fait le pari que, de ce scénario apocalyptique,

SPECtACLE

SPECtACLE

culture agenda

Focus danse

Pour ce deuxième focus consacré à la danse contemporaine africaine, les Halles mettent à l’honneur deux artistes époustouflantes Germaine Acogny, Mon élue noire et engagées. Dans Mon élue noire, la FrancoFocus danse sénégalaise Germaine Les 19 et 20/03 acogny, danseuse légenaux Halles de schaerbeek daire de 70 ans, réalise une (22a rue royale st-marie, chorégraphie solitaire où 1030 Bxl). elle se libère peu à peu de infos : 02 218 21 07. la couleur blanche, couleur associée aux colonisateurs et symbole d’emprisonnement. en seconde partie, la jeune Tunisienne oumaïma manaï partage, avec Nitt 100 limites, ses réflexions sur l’émancipation des femmes arabes entamées lors de son précédent spectacle Parole de femme. Cette fois, elle dénonce les entraves qui immobilisent les corps féminins. seule sur scène, elle se débat avec des fils métalliques. elle marche, court, danse, cherche à briser ses chaînes…

jailliront des récits inédits, des images vibrantes qui auront le pouvoir de nous conduire ailleurs. Fluo noir, l’exposition phare de la biennale (à La Boverie) montre d’ailleurs que la destruction est parfois synonyme de joie et qu’elle participe d’un mouvement de ré-enchantement. L’exposition Ultra normal (aux Chiroux) permet à sept jeunes photographes belges de livrer leur vision

du chaos. Chez elles/eux, il évoque la science-fiction, réinvente le réel. enfin, pointons le travail de la Finlandaise Nanó Wallenius présenté à la Galerie satellite. Comme dans une expérience de clonage, elle conjugue, en 90 œuvres, la couleur rose, si chargée en symboles et stéréotypes. BIP 2018 Jusqu’au 1/04, en divers lieux. infos : www.bip-liege.org

tHÉÂtrE

UN HOMME LIBRE avec son dernier spectacle, l’écrivaine belge malika madi – dont l’interview « sur le bout des doigts » est en accès libre sur notre site web – poursuit sa

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réflexion sur l’immigration, la transmission et les écartèlements possibles entre « culture d’origine » et aspirations personnelles.

Un homme libre Du 21 au 31/03 à l’espace magh (17 rue du Poinçon, 1000 Bxl). infos : 02 274 05 22.

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culture cinéma

Oh Lucy ! Présenté au dernier festival de Cannes, le film de la

réalisatrice Atsuko Hirayanagi traite de nombreux sujets concernant la société japonaise, mais qui ont également une portée plus universelle. Les rapports humains sont au cœur de ce long métrage informatif et touchant.

S

Vanessa Lhuillier

etsuko mène une vie solitaire dans la mégalopole de Tokyo. Elle ne quitte son tout petit appartement que pour se rendre au travail, dans un bureau fade où personne ne communique réellement. Son seul contact est sa nièce Mika, une jeune serveuse un peu délurée. En froid avec sa mère, Mika compte sur sa tante pour rembourser des cours d’anglais qu’elle ne peut finalement pas suivre. Setsuko décide d’assister elle-même à ces cours de langue assez particuliers,

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dispensés par un Américain, John. Pour cette femme, c’est un électrochoc qui remet toute sa vie en question. Elle se coiffe d’une perruque blonde et devient Lucy. Mais un jour, John et Mika s’envolent pour Los Angeles. Setsuko part à leur recherche, embarquant sa sœur avec qui elle est fâchée depuis des années. L’occasion de s’interroger sur son passé, mais aussi sur son futur.

Les rapports humains au cœur du propos Dans ce film américaino-japonais, les rapports entre les individus sont la clé de voûte de l’intrigue. Tout d’abord, les spectateurs/ trices découvrent les mœurs d’une société japonaise très individualiste où les suicides sont nombreux. Les contacts physiques y sont rares, ce qui engendre un choc énorme lorsque Setsuko expérimente les fameux « hugs » (câlins) des Américain·es. Qu’il est bon pour cette femme, qui s’est toujours conformée aux préceptes japonais, d’enfin ressentir le souffle d’une certaine liberté… La réalisatrice questionne également les relations entre sœurs et les relations mère-fille, les non-dits présents dans toutes les familles qui entraînent de profondes rancœurs. Après une trahison de

la personne censée être la plus proche de vous, l’isolement est parfois total et même une grande force de caractère ne peut pas toujours refermer les blessures les plus intimes. Grâce à l’intensité du jeu de l’actrice principale, Shinobu Terajima, on entre dans les méandres des sentiments qui animent son personnage. Bien que la culture nippone soit à l’opposé de l’occidentale, l’identification est immédiate. De plus, les amateurs/trices de films asiatiques retrouveront la poésie douce-amère si spécifique à ce cinéma, qui n’en porte pas moins un message fort et extrêmement critique.

Oh Lucy ! d’Atsuko Hirayanagi. Distribution Cherry Pickers Films. Sortie le 7 mars 2018.

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culture bouquins

Moi aussije voulais l’emporter bd

Julie Delporte est une bédéiste originaire de Bretagne qui a déménagé à montréal en 2005. en 2015, elle publie Je vois des antennes partout, une BD sous forme de journal intime qui raconte les souffrances d’une jeune femme atteinte d’« électrosensibilité », obligée de se réfugier dans le Grand Nord québécois sans antennes pour sauver sa peau. elle nous revient aujourd’hui avec Moi aussi je voulais l’emporter, un magnifique récit autobiographique d’apprentissage féministe. Le titre fait référence à la règle de grammaire (aujourd’hui contestée) selon laquelle le masculin l’emporte sur le féminin. Julie dit : « Je voudrais écrire un livre pour dire que ça fait mal, les règles de grammaire, que moi aussi je voulais l’emporter. » au départ, l’autrice voulait écrire sur l’artiste Tove Jansson, une peintre et autrice finlandaise. Durant les deux mois passés en Finlande pour faire des recherches, Julie a découvert une femme libre, avec des convictions, qui l’a amenée à sa poser la question : « À quel âge ai-je commencé à me sentir flouée d’être une fille ? » Un autre projet est né : coucher sur papier ses interrogations de femme trentenaire, la place que la femme occupe dans le monde, ses doutes, ses craintes, ses rêves. on voyage en Finlande, au Québec, on retrouve Tove Jansson, mais aussi Chantal akerman et les béguines. Tout est dit avec sincérité, poésie et pudeur. Les dessins au crayon de couleur sont lumineux ; sur une page, un dessin, deux phrases et tout est dit ! Bref, un bijou à lire et relire sans fin !

Moi aussi je voulais l’emporter Julie Delporte Éditions Pow Pow 2017, 252 p., 24 eur.

Ariane Herman, librairie TULITU, 55 rue de Flandre, 1000 Bruxelles

Cent histoires du soir pour filles rebelles JEunESSE

Voici la chronique de Jeanne, sept ans, lectrice assidue de ce best-seller d’elena Favilli et Francesca Cavallo, cent courtes histoires de femmes courageuses, merveilleusement illustrées, de quoi donner à votre fille, filleule, nièce ou petite voisine la certitude que les femmes sont extraordinaires, brillantes et inventives – et qu’elles-mêmes le sont aussi. « Ce livre est vraiment incroyable : ces filles choisissent leur métier et elles font ce qu’elles veulent. Comme Grace o’malley. aucune femme ne pouvait être pirate, mais elle l’a fait quand même ! ou Jane Goodall : elle a voulu aller voir les singes, et même communiquer, être amie et faire un « banana club » avec eux. maria Callas, elle, c’est sa mère qui lui a dit d’aller s’inscrire pour devenir une grande cantatrice. maria Callas voulait que tout le monde l’aime. il y a aussi Joan n° 207 / Mars 2018

Jett ! Tout le monde lui disait : vous faites trop de bruit, arrêtez ! mais elle s’en fichait, elle voulait faire du rock et faire le plus de bruit possible. et choisir son destin. même si parfois elles font peut-être des petites bêtises, toutes ces filles sont toutes plus incroyables les unes que les autres. Je ne connaissais aucune de ces héroïnes mais maintenant je les adore toutes ! et je suis très heureuse, parce que si le Père Noël m’a offert ce livre, ça veut dire que je suis une fille rebelle, et je me sens rebelle dans mon cœur. » Who run the world ? Girls ! (s.P.)

Cent histoires du soir pour filles rebelles elena Favilli et Francesca Cavallo autrement 2017, 212 p., 19,90 eur.

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culture À LIVRE OUVERT

JEunESSE

avec ses tons pastel et son trait faussement naïf, l’illustratrice québécoise marianne Dubuc nous enchante à chaque publication. on connaissait les aventures rafraîchissantes de Facteur Souris ou des albums pleins de tendresse comme Lucie et ses amis, L’arche des animaux (parus aux éditions Casterman). Cette fois, grâce à L’autobus, on savoure une adaptation très libre du Petit Chaperon rouge : panier en osier à la main, la jeune Clara se rend seule chez sa grand-mère. C’est la première fois qu’elle prend l’autobus et elle y rencontre une foule d’usager·ères bien sympathiques. il y a une mamie chatte qui tricote, une tortue peureuse, un loir assoupi, un renard pickpocket et… une famille de loups. Le format du livre à l’italienne contribue à nous immerger dans l’habitacle du véhicule où, à chaque arrêt, des personnages hauts en couleur montent ou descendent, reconfigurant la composition de l’image, amenant surprises et clins d’œil. Une histoire fabuleuse qui invite à observer le monde et qui donne envie de prendre son autonomie ! (s.D.) L’autobus marianne Dubuc La martinière Jeunesse 2018 13,50 eur. Dès 3 ans.

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© mayank austen soofi 2017

L’autobus

Roy, la reine Vingt ans après le succès planétaire du Dieu des Petits Riens, Arundhati Roy, née en Inde, revient avec un ambitieux et extraordinaire roman, Le Ministère du Bonheur Suprême, paru au début de l’année. Militante féministe et écologiste, activiste pacifiste pour les droits humains, régulièrement menacée par le pouvoir indien, l’écrivaine infuse son engagement dans son nouveau livre. Elle en discutait en octobre dernier lors d’une

«

conférence au KVS, à Bruxelles. Véronique Laurent

Comment écrire une h is toire brisée ? En devenant peu à peu tout le monde. Non. En devenant peu à peu tout. » La quatrième de couverture épingle ce merveilleux petit passage, clé de compréhension du Ministère du Bonheur Suprême, l’entreprise audacieuse de plus de 500 pages d’arundhati roy. Quatre petites phrases pour rendre compte de la densité du récit ancré en inde ajoutant page après page, couche après couche, des strates de complexité, de compréhension

et de fantasque poésie d’une société indienne fracturée par son système de castes, ses rivalités politiques et les persécutions – les musulman·es focalisant en ce moment tous les rejets d’une société hindoue nationaliste jaune safran. Fresque, conte, légende, on ne sait plus, aux frontières du genre, aux marges du capitalisme, en périphérie de la grande cité grouillante de New Delhi, le livre embrasse les vies cabossées de personnages marginaux, intenses ou flamboyants. n° 207 / Mars 2018


« Dans la tempête de cette ville, les enfants apparaissent et disparaissent, surtout les filles. Parce qu’on n’abandonne pas un garçon. »

La famille en question anjum, née de sexe indéterminé, plus femme que homme, singulière, vit dans la maison des rêves, avec ses congénères : les hijras. Vient ensuite Tilo, femme calme, entraînée dans les luttes d’indépendance de la région du Cachemire. et enfin s’amorce la trajectoire de la « bébée » (comme la dénomme l’auteure), un être abandonné au carrefour de Janta matar, zoo de la démocratie. Les grèves de la faim y côtoient les stand-up et les manifs, à une époque où chacun·e détient une cause à revendiquer et la brandit en étendard. Lors de sa conférence, arundhati roy éclaire ce qui forme la trame de son roman : « Le livre parle beaucoup de relations mères/ filles – pas nécessairement biologiques –, de maternité choisie, d’adoption. Il remet en question la notion de ce que la famille doit être et la retourne complètement. Les mères deviennent pères, les pères peuvent être mères, une enfant choisit deux mères… Ce sont des situations qui questionnent les injonctions autour de la maternité. Et dans la tempête de cette ville, les enfants apparaissent et disparaissent, surtout les filles. Parce qu’on n’abandonne pas un garçon. »

intimité universelle Les destinées des personnages s’entrecroisent avec d’autres fils que roy tire de l’histoire du peuple indien, dans une anarchie formidable et maîtrisée. « J’ai essayé d’expérimenter ce que la fiction peut être : un empilement des différentes couches, de la ville et des caractères qui la peuplent. En Inde, on vit avec une multitude de langues, cachemiri, urdu, hindi… Toutes ces voix, leur beauté, je refuse de ne pas les écouter. Ces personnes ne sont pas sans voix, mais généralement pas écoutées. Je voulais tester les diverses façons dont ces histoires apparaissent, non pas dans une addition linéaire, mais en construisant une structure un peu folle. » n° 207 / Mars 2018

L’écrivaine intègre une relation amoureuse sur fond de révolte de la population musulmane au Cachemire et de répression, voire d’exactions commises par le gouvernement indien. La violence n’est pas édulcorée. À la question de savoir si le livre est politiquement dangereux pour elle, arundhati roy répond avec humour : « Je suppose que c’est un bon timing pour le livre, et un mauvais pour l’auteure… En Inde, on n’est pas censé dire quoi que ce soit à propos du Cachemire. On est supposé être loyal à l’Inde. Mais qu’est-ce que ça signifie, de regarder une grande injustice faite à des gens, et même de ne pas seulement la regarder, mais de la célébrer ? Et il ne s’agit pas seulement de la guerre, mais de la violence dans les rues de la cité, exercée au grand jour, contre les communautés minoritaires. La pratique institutionnalisée des castes n’est d’ailleurs pas questionnée comme elle le devrait, ni en Inde ni à l’extérieur. »

Le rôle de la fiction Dans la salle, un homme lance : « Qui êtes-vous pour écrire à propos des hijras [personnes intersexes, ndlr] ou des musulmans ? » L’interpellation est frontale, l’autrice n’étant elle-même ni hijra, ni musulmane. serait-elle illégitime pour écrire sur de tels sujets ? elle répond : « L’appropriation culturelle est un réel problème, à cause de dizaines d’années de colonialisme. Il faut en être consciente quand on écrit. » « L’appropriation culturelle », c’est un concept qui décrit l’utilisation d’éléments culturels d’un groupe « dominé » par un groupe « dominant » : cette utilisation constituerait une forme de spoliation. Pour arundhati roy, son travail en tant que romancière n’est pas de l’appropriation culturelle : « Si, en tant qu’écrivaine, vous ne pouvez pas inventer des personnages, plus aucune forme de fiction n’est possible. Je fais parler un haut

responsable des services secrets ; suis-je accusée par les services secrets d’« appropriation culturelle » ? On ne peut pas écrire de la fiction avec un seul type de personnage. Ce livre parle de solidarité entre personnes qui ont été brutalisées de tas de façons différentes. »

Particulier universel Les nombreuses références du roman, parfois très spécifiques, renvoient à la situation contemporaine de l’inde. Pourtant, le texte ne s’adresse pas à un lectorat averti. arundhati roy explique : « Je ne pense pas à qui va lire mon roman, mais à comment créer un univers dans lequel les gens se sentent invités. Si vous voulez créer une cité, il faut accepter ses habitants dans ses rues. Il y a tellement de langues, nous communiquons de façon tellement différente… Mais nos différences ne devraient pas nous faire oublier que nous sommes tous des êtres humains, et que les humains ne sont qu’une des milliers d’espèces peuplant cette planète. Il doit être possible de nous comprendre. Il ne s’agit pas seulement de l’Inde. Comme le dit le titre, le récit montre la possibilité de trouver le bonheur, même dans les endroits les plus improbables. »

Le Ministère du Bonheur Suprême arundhati roy Gallimard 2018, 535 p., 24 eur.

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 en pratique elles sont partout

Le collectif

Chaque m ois, en Belgiqu e, axelle renc ontre d es bâtiss euses d e solidar ités.

kahina D.r.

Ourdia Derriche

«N

ous sommes des femmes qui vivons et agissons en Belgique. Nos pays d’origine, nos profils, engagements et centres d’intérêt sont très divers, mais les images que l’on produit de nous nous réduisent à une seule facette de notre identité dans laquelle on nous enferme : nous sommes musulmanes. » C’est ainsi que commence la carte blanche fondatrice du collectif, publiée dans La Libre Belgique en septembre 20161. Le texte était titré : « Citoyennes, féministes et musulmanes ». « L’ordre des mots est important, explique à axelle ouardia Derriche, cofondatrice du collectif Kahina. Nous sommes d’abord des citoyennes belges et des féministes. Ensuite,

La page Facebook : collectif féministe Kahina Rendez-vous : le collectif Kahina participera à la manifestation antiraciste nationale qui aura lieu le 24 mars à Bruxelles. Rendez-vous à 14h à la gare du Nord. Lire aussi : la carte blanche de Seyma Gelen, membre du collectif, dans le hors-série janvier-février 2018 et sur notre page web : « Diversité, sororité… solidarité ! »

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Les membres du collectif Kahina luttent contre les stéréotypes qui visent les femmes musulmanes. Un combat au quotidien pour détricoter les clichés et mettre en lumière les discriminations. Camille Wernaers

nous sommes musulmanes, de manières très diverses, nous ne sommes pas des clones les unes des autres. »

des réactions positives Cette carte blanche est la première initiative du collectif encore en création, qui vise à familiariser le public belge à la problématique des stéréotypes et des discriminations qui touchent les femmes musulmanes. « Quand on parle de l’islam ou du foulard, nous nous retrouvons face à des amalgames qui montrent une totale ignorance. Nous voulions qu’au lieu de nous fantasmer, les gens nous rencontrent. » et les femmes signataires reçoivent des réactions de toutes les régions du pays, la plupart très positives. elles répondent aux sollicitations dans la mesure de leurs moyens, jusqu’à s’essouffler. « Nous nous sommes alors dit qu’il était temps de nous rencontrer entre nous de manière informelle, pour créer de la cohésion. Beaucoup de femmes avaient besoin de parler de leur souffrance et d’être entendues. C’est vrai qu’il s’agit de femmes dont on parle beaucoup, notamment dans les médias, sans que ne leur soit donnée la parole », continue la cofondatrice. Le collectif Kahina est créé, en référence à une figure très ancienne d’afrique du Nord (voir axelle n° 201). La Kahina fut en effet une reine guerrière berbère qui a combattu les invasions arabes. elle se convertit

à l’islam sur le tard et meurt au combat en 701. « Nous l’avons choisie parce qu’elle s’est levée contre les choses avec lesquelles elle n’était pas d’accord. Elle a également une identité multiple, comme beaucoup d’entre nous », sourit ouardia Derriche.

non-mixité choisie Prochaine étape pour le collectif : se constituer en asbl et travailler sur un cahier de revendications. Fort d’un groupe de soutien de plus de 200 personnes, femmes et hommes, de toute la société civile, le cœur du collectif est composé d’une soixantaine de femmes. Une non-mixité choisie pour une raison très claire selon ouardia Derriche : « Il y a un aspect sexiste à ces stéréotypes, on ne s’en prend pas aux femmes comme aux hommes. » et de citer en exemple la sTiB, où les femmes portant le foulard ne peuvent pas travailler. « Il y a une alliance phallocratique entre hommes blancs et hommes musulmans pour exclure ces femmes de ces emplois », s’insurge ouardia Derriche, avant de poser une dernière question : « Est-ce que vous pensez vraiment que les femmes portant le foulard soient dangereuses au point qu’il faille les écarter ? »

1. « Citoyennes, féministes et musulmanes », www.lalibre.be, 16 septembre 2016.

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CC Richard Woffenden

 en pratique nos droits

Violences conjugales : porter plainte, et après ?

Une fois que la plainte est déposée au commissariat (voir axelle n° 203), la machine judiciaire s’enclenche. La plainte va suivre un parcours qui est tout sauf un long fleuve tranquille. Beaucoup d’acteurs et d’actrices, des procédures longues et un langage peu accessible sont quelques éléments clés de ce parcours. Marie Lieffrig, Droits Quotidiens

Le rôle central du parquet Une fois que la plainte est enregistrée, la police a l’obligation de la transmettre au parquet et n’a aucun pouvoir d’appréciation quant au fait de transmettre ou non la plainte. C’est bien le parquet (et non, comme on le croit souvent, la police) qui décide des suites à donner à la plainte.

Un numéro ++ 0800 30 030 : une écoute spécialisée, confidentielle et gratuite, du lundi au vendredi de 9h à 19h. Ce n’est pas un numéro d’urgence. En cas d’urgence, composez le 101 ou le 112.

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Il est donc primordial que l’agent·e de police rédige un véritable procès-verbal et non une « fiche information ». En effet, la fiche information reste au commissariat et le parquet n’est donc pas informé des faits.

La phase d’information Une fois que la plainte arrive au parquet, un·e magistrat·e va la prendre en charge et entamer la phase d’« information » du dossier, c’est-à-dire l’enquête. Certains parquets ont en leur sein un·e magistrat·e spécialisé·e qui traite tous les dossiers de violences conjugales. Au cours de la phase d’information, la/le magistrat·e en charge du dossier peut demander des devoirs d’information aux services de police : par exemple,

demander à la police d’auditionner la victime ou l’auteur, d’interroger les éventuel·les témoins, etc. La victime pourrait donc être entendue une deuxième fois par la police : la police agit alors suite aux ordres reçus de la/du magistrat·e et non de sa propre initiative. Ces différentes informations viendront compléter le dossier et aider la/le magistrat·e à prendre une décision.

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  en pratique nos droits

Trois types de décisions À la fin de la phase d’information, la/le magistrat·e décide des suites à donner à la plainte en fonction des circonstances, des faits et de leur gravité, des preuves ou d’autres éléments qui ont pu être collectés. Après la phase d’information, la/le magistrat·e peut prendre principalement trois types de décisions :

++ le classement sans suite ; ++ l’ouverture d’une instruction ; ++ les poursuites. À ce stade, il faut souligner que les priorités des parquets ainsi que les moyens humains et financiers consacrés aux dossiers de violences conjugales diffèrent sensiblement d’un arrondissement judiciaire à l’autre.

Pour être tenue au courant des suites réservées à sa plainte, la victime doit faire une déclaration de « personne lésée » (voir axelle n° 203). Cette déclaration lui permettra d’être mise au courant de la décision prise par la/le magistrat·e. Si la déclaration n’a pas été faite lors du dépôt de plainte, elle peut encore être faite auprès du secrétariat du parquet.

Le classement sans suite

L’ouverture d’une instruction

Le classement sans suite est relativement fréquent. Les moyens humains et financiers ne permettent malheureusement pas de poursuivre tous les auteurs d’infraction. Le classement sans suite a lieu principalement lorsqu’il n’y a pas assez de preuves. Cela ne signifie pas que le dossier est définitivement fermé : il est conservé par le parquet et sera ressorti si une nouvelle plainte est déposée. Si la/le magistrat·e classe sans suite, elle/il doit convoquer l’auteur pour effectuer un rappel à la loi et/ou lui imposer le respect de certaines conditions. Par exemple : suivre une thérapie, ne pas récidiver, quitter le logement familial pendant quelques semaines, etc.

Après la phase d’information, la/le procureur·e du Roi peut également demander à la/au juge d’instruction de mener l’enquête : on parle alors d’une « instruction ». La/le juge peut prendre des mesures d’instruction qui sont plus contraignantes, comme par exemple décider de la détention préventive de l’auteur ou ordonner une perquisition. À la fin de l’instruction, soit le dossier est classé sans suite, soit l’auteur présumé est renvoyé devant le tribunal correctionnel (ou la cour d’assises pour les faits les plus graves).

Le service d’aide aux victimes Il existe auprès de chaque parquet un service d’aide aux victimes (SAV). L’aide proposée par ce service peut être très utile pour une victime. Outre une assistance psychologique, le service aide également les victimes à s’y retrouver dans le dédale des procédures judiciaires. Le service peut informer la victime sur les suites données à son dossier et l’avancée de la procédure. Il peut aussi l’accompagner durant les audiences.

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Les poursuites Lorsque les charges et les preuves sont suffisantes, le parquet peut renvoyer l’affaire devant le tribunal correctionnel (ou la cour d’assises) et citer directement l’auteur des violences conjugales à comparaître. L’auteur recevra d’un·e huissier·ère de justice une citation en justice. Cette citation contient les faits qui lui sont reprochés et la date et l’heure de sa comparution devant le tribunal. Le tribunal peut condamner l’auteur à une peine de travail, une amende et/ou une peine d’emprisonnement ferme ou

avec sursis. Ces sanctions peuvent être assorties de conditions, comme l’obligation de suivre un traitement, une cure de désintoxication ou imposer un éloignement. Le tribunal tient compte de la gravité des faits, de l’absence ou non d’antécédents de l’auteur, etc. Dans le cadre de cette procédure, la victime peut se constituer partie civile et demander réparation de son dommage. Elle ne peut pas demander une peine pour l’auteur mais seulement une indemnisation financière.

Pour aller plus loin Sur le site www.droitsquotidiens.be, consultez les fiches de la rubrique « Violence conjugale », dans la catégorie « Famille / Situation de couple ». En mars, elles sont en accès libre.

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 en pratique bricolage

Comment bricoler avec des palettes ? Planches de chantier, vieux meubles ou palettes sont des sources de bois abondantes et gratuites avec lesquelles expérimenter. Une palette peut s’utiliser de mille manières : on peut en assembler, entières, ou en découper un morceau et, à l’aide de quelques vis, fabriquer canapés, tables basses, étagères…Démontée, la palette fournira planches et dés qui permettront de créer une infinité de meubles et d’objets (banc, bac à fleurs, tête de lit…). La bricoleuse Attention ! À cause de son éventuel traitement chimique, le bois de palette ne convient pas pour des meubles ou objets qui seront en contact direct avec des denrées alimentaires ou potentiellement mis en bouche par de jeunes enfants !

Matériel nécessaire ¡ Scie égoïne bien aiguisée (et éventuellement scie sauteuse ou scie circulaire) ¡ Massette ¡ Marteau pied-de-biche ¡ Pied-de-biche ¡ Gants, lunettes et chaussures fermées ¡ Protection auditive et rallonge (si on utilise des outils électriques)

¡ Bocal pour mettre les clous ¡ Brosse ¡ Éponge, brosse dure et/ou un balai brosse ¡ Seau d’eau savonneuse ¡ Chute de bois ¡ Tenailles

Anatomie d’une palette : ➊ ➋ ❸ ❹

Semelles (reposent sur le sol) Dés Traverses (placées perpendiculairement aux semelles) Planches (au-dessus)

Les palettes fabriquées en Europe sont souvent en épicéa, peuplier, sapin, pin douglas, pin sylvestre ou pin maritime. On en trouve deux types : Les palettes consignées, marquées « EUR EPAL ». Elles mesurent 80 x 120 cm, sont lourdes et difficiles à désassembler. Le bois est traité pour résister aux attaques de champignons et d’insectes. Depuis 2010, le seul traitement autorisé dans l’Union européenne est le traitement thermique (symbolisé par HT pour Heat Treatment), alors qu’avant, les palettes étaient traitées par fumigation au bromure de méthyle (MB pour méthyl bromide), un procédé très toxique. Pour connaître le type de traitement utilisé, chercher le cartouche où apparaît le sigle HT ou MB. Ces palettes sont utiles pour fabriquer des meubles lourds, solides et résistants pour l’extérieur.

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❸ ➊

Les palettes non marquées, appelées aussi palettes perdues, sont plus légères et plus faciles à déclouer. Les plus solides sont les palettes « cimentières », destinées au transportde matériaux de construction. Elles ont des formats variés (80 x 120 cm, 100 x 120 cm, 60 x 80 cm…) et sont en bois brut – bois qui peut parfois avoir été traité chimiquement. Ces palettes peuvent être démontées et utilisées pour fabriquer des meubles ou objets. 43


 en pratique bricolage

Récupérer des palettes On trouve des palettes dans les zones industrielles, à la déchetterie, sur des chantiers, auprès de magasins et de supermarchés, sur des sites internet de dons entre particulier·ères… Il faut se promener, ouvrir l’œil et demander autour de soi. Prévoir un véhicule pour transporter les palettes. Sans voiture, pas de panique : une ou deux palettes (à porter à deux, avec une brouette ou une charrette) peuvent déjà suffire à un beau projet ! Ne garder que les palettes en bon état (à utiliser telles quelles) et celles ayant peu d’imperfections (à démonter et garder les parties en bon état). Laisser les palettes trop lourdes, cassées, pourries, couvertes de clous tordus ou au bois plein de nœuds, celles marquées MB et celles qui ont des taches, une mauvaise odeur, une apparence huileuse… et pourraient être imprégnées de produits toxiques.

Démonter une palette : comment faire ?

1.

Prévoir un espace de travail bien dégagé et sécurisé. Porter des gants, des vêtements couvrants, des lunettes de protection et de bonnes chaussures pour éviter de se blesser avec des clous, des éclats ou des échardes. Surtout, pas de précipitation : il faut éviter d’empoigner ou de tomber sur une planche pleine de clous !

2.

Commencer par dépoussiérer la palette, puis la nettoyer à l’eau et au savon à l’aide d’une éponge, voire d’une brosse dure ou d’un balai brosse. La laisser sécher complètement.

3.

Pour démonter la palette, commencer par la poser à l’envers sur le sol et la caler contre un mur. (Si on veut utiliser la palette entière, ou seulement une partie de la palette qu’on aurait sciée, enlever les agrafes avec les tenailles et bien renfoncer au marteau les clous qui dépassent, et c’est tout.) Avec le marteau ou la masse et une chute de bois, frapper les dés pour les écarter des planches.

4.

Insérer le pied-de-biche sous chaque dé, l’un après l’autre, faire levier pour le soulever jusqu’à le déclouer de la planche. Attention à ne pas marcher sur les clous mis à nu ! Si on n’a pas de pied-de-biche, continuer à frapper avec le marteau et la chute de bois jusqu’à ce que les dés se déclouent.

5.

Poser le reste de la palette sur un support (sur les semelles par exemple) et marteler la pointe des clous pour les faire ressortir de l’autre côté. S’ils se tordent, utiliser les tenailles pour les redresser.

6.

Retourner le reste de la palette et retirer les clous avec le piedde-biche du marteau ou les tenailles.

7.

8.

À l’endroit, enlever les dernières planches à l’aide du pied-de-biche.

Poser le reste de la palette à nouveau à l’envers sur un support et frapper sur les planches avec le marteau et la chute de bois pour les désolidariser des traverses.

10.

Retirer tous les clous restants comme expliqué ci-dessus, ainsi que les Frapper les dés au marteau éventuelles agrafes. ou à la masse pour les écarter des semelles, puis faire levier avec le pied-de-biche pour les déclouer.

9.

11.

Scier les parties cassées des planches (ne pas oublier les protections pour les yeux et les oreilles si on utilise la scie sauteuse ou circulaire !) et ne garder que celles en parfait état. Selon le projet, on pourra également poncer le bois. Notre palette est prête à être utilisée : rendez-vous le mois prochain !

n’hésitez pas à faire parvenir vos questions, suggestions, anecdotes ou photos de vos réalisations à axelle@skynet.be ou à axelle magazine, 111 rue de la Poste, 1030 bruxelles.

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 en pratique brèves

Enseignement

Intégrer la question du genre La question du genre s’installe de plus en plus dans les politiques. Que cela soit dans le budget ou pour l’aménagement urbain, certain·es élu·es tentent de voir si leurs décisions ont un impact différent pour les femmes et pour les hommes. Il en va de même dans les politiques d’enseignement. Le Conseil de l’Éducation et de la Formation s’est interrogé sur la capacité du système éducatif belge à remplir ses missions au profit de tous·tes les élèves et étudiant·es, filles et garçons. Le Conseil a rendu public son avis, dans lequel il développe surtout les questions de la socialisation en dehors de l’école, les politiques éducatives, le contenu des cours et les pratiques organisationnelles et pédagogiques. Il formule ainsi 33 recommandations afin d’assurer l’émancipation de tous et toutes ! (V.Lh.)   « Quelle place pour le genre dans les politiques éducatives de la Fédération Wallonie-Bruxelles ? », disponible sur www.cef.cfwb.be

Société

La facture de la solitude Les personnes vivant seules sont de plus en plus nombreuses en Belgique, principalement dans les grands centres urbains. Que cela soit choisi ou le fruit des hasards de la vie, habiter seul·e représente une surcharge financière. Comment paie-t-on son loyer avec un seul revenu ? Que faire en cas de maladie ? Qui héritera, s’il n’y a ni conjoint·e ni enfant ? Telles sont les questions auxquelles tente de

répondre la Fédération des notaires. En collaboration avec la Fondation Roi Baudouin, elle a lancé un guide pratique structuré en fonction des différentes étapes de la vie. Cette publication veut aussi stimuler la réflexion et inciter à prendre certaines dispositions préventivement. (V.Lh.)   « Vivre seul(e) mais pas isolé(e). Guide pratique pour les habitants seuls », disponible sur www.notaire.be ou www.kbs-frb.be

Santé

Société

L’auto-santé, source d’émancipation

Une site sur la question de la prostitution étudiante

Historiquement, socialement, culturellement, les femmes sont en charge du bien-être et de la santé de leurs proches, souvent au prix de leur propre santé. Dans les années 1970, naissent les premiers groupes d’auto-santé qui développent une pratique dé-professionnalisée de la santé. Leur démarche repose sur le refus de médicaliser les expériences des femmes et leurs cycles de vie. Ces groupes veulent promouvoir l’autonomie et la responsabilité des femmes face au pouvoir médical, d’où la nécessité pour les femmes d’être informées et de trouver des ressources et des modes d’action indépendants. Aujourd’hui, cette démarche reste complexe tant le secteur médical est codifié. Alors, pour aider celles qui souhaitent prendre leur santé en main ainsi que les assistant·es qui désirent mettre en place des ateliers sur le thème de l’auto-santé, Le Monde selon les femmes, en partenariat n° 207 / Mars 2018

avec l’asbl Femmes et Santé et la Fédération des Centres Pluralistes de Planning Familial, vient de publier un référentiel de formation sur ce sujet. Il propose une série de techniques et d’animations simples et inspirantes, pour prendre son corps en main. (V.Lh.)   Référentiel Auto-santé des femmes », disponible sur www.mondefemmes.org

Chaque année, plus de 6.000 étudiantes se prostituent en Belgique. Le phénomène est en augmentation et se banalise. Le prix des études, l’accroissement de la précarité, l’isolement social et, bien sûr, la demande des hommes, peuvent pousser des jeunes femmes vers la prostitution et ses risques physiques et psychologiques. Elles sont mises en relation avec des clients par le biais d’internet et de sites de rencontre classiques, mais aussi via des sites spécialisés, qui leur proposent d’être « contactées » ou « sponsorisées » par de riches hommes... La ministre des Droits des femmes et le ministre de l’Enseignement ont mis sur pied une campagne de sensibilisation sur le sujet à destination des étudiantes et de leurs proches. Le site reprend des contacts utiles pour les accompagner et donne des informations sur les aides financières pour les étudiant·es. (V.Lh.)  www.stopprostitutionetudiante.be

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 en pratique

À GAGnEr VrE i L u d S E r i A 5 EXEmPL MES ! M E F X U A … E D E L’INSULT Laurence rosier est linguiste et professeure à l’ULB : vous l’avez peut-être récemment écoutée sur les ondes et sur les plateaux télévisés défendre l’« écriture inclusive » et l’existence des femmes dans la langue française. elle est également l’autrice d’un essai passionnant sur les insultes sexistes, un texte à la fois historique et très actuel qui éclaire les rapports entre la langue, le pouvoir et la violence machiste. Qui insulte ? et sous quelle forme ? Qui est insulté·e ? Femmes célèbres, femmes politiques, femmes anonymes, d’hier et d’aujourd’hui, toutes victimes d’une violence verbale sacrément enracinée que Laurence rosier analyse comme on mène une enquête. À noter : Laurence rosier est également commissaire de l’exposition « salope et autres noms d’oiselles » qui, après un grand succès bruxellois et parisien, revient en mai à la maison du livre de saint-Gilles. À suivre ! De l’insulte… aux femmes ! laurence Rosier 180° éditions 2017, 192 p., 17 eur.

Femme sauvage n° 73, dessin original de Tamina Beausoleil

3 ARA ARE ASE BOA ERG ERS EST NIE NOS PUR

REE SET SIR TEE TEL THE TIN

4 ALES ASTI AVEN BASS BONI ENEE FETE GREC JEEP LEAR

MEGA MINI NEON OTER SETE STAR

5 ALITE APERO DECHU DUVET ETANT GESTE HARAS LIEUE ODEUR RADIN

SCOOP STERE TARIN TENDU TOPER

6 CROCHU DUGONG ECOULE INFERE INGERE NARRER REMEDE RENTRE TRENTE

7 ALARMEE ATTERRI BEOTIEN CAMARET DEROUTE DETEINT ERUCTER ESTIMER ETALAGE JACOBIN

NITRATE PHARAON STENTOR 8 ANIMISME AVIATEUR ECOUTEUR ETENDAGE OBLONGUE

RUISSELE 9 ETONNANTE HURRICANE RISTOURNE 10 TISSERANDE

2

5 1

3 4

après avoir placé tous les mots de cette liste dans la grille, formez, avec les lettres qui figurent dans les cases numérotées, un nom correspondant à la définition suivante : « employé de bureau » Pour tenter de gagner l’un de ces exemplaires, envoyeznous, sur une carte postale ou par mail, le mot à décou vrir ainsi que vos coordonnées avant le 26 mars : axelle jeu-concours, 111 rue de la Poste 1030 Bruxelles ou axelle@skynet.be Les gagnantes seront tirées au sort parmi les bonnes réponses et averties personnellement. Leur nom sera publié en mai. Résultats du jeu-concours de décembre 2017 La solution était « sage ». ont gagné des entrées pour l’exposition Archipel : – J. Baiwir – L. Borrello – B. Debois – m. meulemans – Chr. mougenot.

6 46

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’histoire avec un grand elles

n

ée en 1963 dans un village de l’Uttar Pradesh, Phoolan Devi aurait dû subir le destin d’une femme de la caste des mallahs : celui d’un être insignifiant dédié aux basses corvées manuelles et soumis à la violence des castes et du patriarcat. mariée à l’âge de 11 ans, elle se révolte déjà et fuit son époux qui la viole, la bat et l’affame. De retour chez ses parents, considérée comme impure par sa communauté puisqu’elle a fait annuler son mariage, elle est martyrisée par les hommes de son entourage. rebelle et avide de justice, elle ose nommer les sévices dont elle est victime et exiger réparations. Cette attitude marginale lui fait acquérir une certaine notoriété, car Phoolan Devi n’accepte ni les exactions masculines contre les femmes ni les injustices dont souffre la caste des mallahs. n° 207 / Mars 2018

Phoolan Devi

s roli line ©a

La reine des bandits

alors qu’elle est la captive d’un gang de bandits, appelés « dacoïts », qui l’ont kidnappée à la demande d’un riche propriétaire qu’elle gênait, sa présence crée des dissensions au sein du groupe. Leur chef, qui la viole à plusieurs reprises, est assassiné par son bras droit qui devient par la suite l’amant de Phoolan. ensemble, le couple et les bandits écument les territoires avoisinants, pillant les richesses et s’attaquant particulièrement à des « thakurs », des personnes haut placées dans la société, connues pour maltraiter les personnes issues de castes inférieures. La vie de Phoolan Devi dans le banditisme choisi, selon elle, comme une voie de résistance pour les membres d’une caste vouée à la pauvreté et au mépris, lui permettra aussi de se venger de ses nombreux agresseurs, dont son ancien époux.

Trahie par un de ses hommes, Phoolan est enlevée et violée par des thakurs ; son compagnon est assassiné. elle parvient à s’échapper et forme une nouvelle horde de hors-la-loi dont elle sera la « reine ». Certains écrits la rendent responsable du massacre de Behmaï, où 22 des puissants propriétaires terriens thakurs qui l’avaient violée et torturée furent assassinés. Harcelée par les forces de l’ordre, elle se rend en 1983 mais elle niera ces derniers faits tout au long de ses onze années de réclusion. en 1996, elle est recrutée par le parti socialiste et devient parlementaire. ses positions et engagements politiques en faveur des femmes et des personnes issues de basses castes sont largement applaudis et Phoolan Devi est pressentie comme future Nobel de la paix. mais ses

ennemis ne se lasseront jamais de la persécuter et elle est assassinée en juillet 2001, à 38 ans. entrée dans la légende, Phoolan Devi semble irréelle et pourtant, elle est notre contemporaine. Femme survivante et impitoyable, elle eut l’audace de subvertir sa destinée. son parcours sanglant pose une question jusque-là inaudible : quel doit être le degré de violence des femmes pour survivre à celle des hommes ? (a.r.)

Le mois prochain Clara Schumann Compositrice et pianiste virtuose

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© Novella De Giorgi 2013

Vie féminine, l’égalité Vie Féminine est un mouvement féministe, créé par et pour les femmes. Un peu partout en Wallonie et à Bruxelles, Vie Féminine rassemble des milliers de femmes, de tous âges et de toutes origines. au sein de ce vaste réseau, elles tissent des solidarités, savourent le plaisir d’agir collectivement, cheminent vers leur autonomie, se mobilisent pour que notre société devienne plus égalitaire, plus solidaire et plus juste. De multiples activités s’organisent : groupes de rencontre, formations, ateliers, actions de sensibilisation… ensemble, nous combattons la précarité, le sexisme, le racisme, les violences. Nous développons l’autonomie des femmes, afin de faire bouger concrètement notre société. Rejoignez-nous !

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