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LE BAL

journal illustré

librement inspiré du roman d’Irène Némirovsky texte Eleonora Marangoni * illustrations Babeth Lafon


Paris, 1927, Années folles. Antoinette a 14 ans. Elle n’est plus une gamine, et elle n’est pas encore une femme. Elle n’a pas encore rencontré l’amour ; elle en rêve. Elle ne connaît rien au monde ; elle a une opinion sur tout. Dans son journal, elle note tout ce qui bouge autour d’elle, tout ce qu’elle ne dit jamais à personne, tout ce que les adultes ne voient pas, ne voient plus. Quand sa mère lui annonce qu’elle veut donner un bal, sa vie semble enfin pouvoir commencer : le monde l’attend, et elle se prépare à le conquérir. Mais les choses n’iront pas comme prévu, et l’initiation à l’âge adulte se fera par un acte de vengeance terrible, émouvant et désespéré, comme seuls les adolescents peuvent l’être. Spécialiste de littérature française, Eleonora Marangoni vit et travaille entre Rome et Paris en tant que rédactrice et directrice artistique. En 2011, elle a publié l’essai Proust et la peinture italienne. Ancienne élève diplômée de l’Ecole Boulle, Babeth Lafon vit aujourd’hui à Berlin. Elle se spécialise dans le graphisme, l’illustration et la direction artistique.


Les petites filles venaient, les enfants bien élevés, mûrs et intelligents, de la capitale, qui conduisent leur mère par la main et qui, avec gracile assurance des dames, s'avancent sur le pavé, ces êtres enchantés qui sont à mi-chemin entre l'animal et la princesse. Joseph Roth, La Fuite sans fin.


Paris, le 6 février 1928

Maman veut donner un bal. Elle est venue me voir dans la pièce du fond où je fais mes devoirs, les ouvriers n’ayant toujours pas terminé de repeindre le plafond et les dorures de la salle d’études. Je n’en peux plus, de ces travaux permanents. C’est le chantier éternel, depuis qu’on a emménagé ici, et j’ai l’impression qu’ils veulent transformer cette baraque en Versailles. Il est pourtant déjà bien cet appart, surtout comparé au petit trou de la rue Favart où on était avant. Il était loin d’être aussi glauque que maman veut bien le faire croire, même s’il y avait souvent des odeurs de cuisine dans la cage d’escalier, et que pendant les mois d’hiver il n’y avait quasiment pas de lumière dans le salon. En tout cas, travailler ici ne me dérange pas, au contraire ; j’aime bien cette pièce, car la vue donne sur la rue et surtout, comme le bureau est petit, Betty me laisse travailler seule, et ne me surveille pas à tout moment comme du lait sur le feu. 5


Elle reste lire ou tricoter dans sa chambre, qui est juste à côté, et vient me voir de temps en temps, l’air absent et paresseux. Cette après-midi encore, elle jouait de la musique sur le phonographe. Pour Noël, elle est partie voire sa famille à Londres : elle est revenue avec une cape bleue aux boutons dorés, une édition à la couverture jaune de Promenade au Phare de Virginia Woolf et un tas de musiques doucereuses. Je ne comprends pas toutes les paroles de ces chansons en anglais, mais dans celle-ci la nana doit dire quelque chose comme « Que ferai-je, que ferai-je quand tu seras parti ?». En tout cas c’est le genre de trucs mielleux qu’écoutent les gens quand ils sont amoureux, ou alors quand ils sont vieux (les deux peut-être, qui sait). Il faut dire que depuis son retour d’Angleterre elle me fiche la paix bien plus souvent qu’avant. Elle semble avoir, enfin, renoncé à vouloir jouer à tout prix la comédie de l’institutrice-modèle. Désormais elle me laisse tranquille si, une fois les devoirs finis, je me mets à dessiner sur mon Canson ; elle ne m’oblige plus à travailler mon piano toutes les trois minutes et ne s’aperçoit quasiment pas si parfois, lorsqu’on corrige mes équations de maths, je commence à me ronger les ongles. Souvent, lorsque je joue mes gammes au piano, elle fixe un point imaginaire près de la fenêtre, puis elle prend un air intense, rêveur et bête, et j’ai l’impression que mêmes ses chignons sont moins impeccables qu’avant. Bref, je pense qu’elle a un mec.


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Maman l’a évidemment toute de suite remarqué, même si je doute de son intérêt pour le coté romanesque de l’étourderie de notre anglaise. En tout cas elle a dit à mon père qu’elle trouve Miss Alcott distraite, et « de moins en moins engagée dans son métier de nurse ». ( Je déteste quand ma mère prononce des mots en anglais, on dirait qu’elle parle du nez, ou qu’elle est en train de jouer le rôle de Eliza Doolitle dans la plus piètre des adaptations de Pygmalion ). Papa, lui, comme d’habitude ne remarque rien. Il s’est contenté de lui donner raison, comme il l’a d’ailleurs fait pour la couleur des rideaux (un crème opaque pas si mal) et la nouvelle tenue de nos domestiques (cette dernière – il faut le dire – est une espèce de livrée vert acide absolument ridicule, qui donne à Georges et Lucie l’air faussé d’une mise en scène de théâtre de province.) Cette après-midi, quand elle est venue m’annoncer le bal (et, surtout me demander de l’ aide avec les cartons d’invitation), maman avait l’air très prise et presque alarmée, comme si quelqu’un était venu frapper à sa porte pour lui annoncer la nouvelle, alors que l’idée d’une réception chez nous n’est que de son cru et que, j’en suis sure, encore une fois mon père n’y est pour rien.

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Elle était tellement pressée qu’elle a voulu que j’arrête immédiatement de travailler sur ma recherche de biologie et que je la suive dans le salon, où deux cent cartons gravés en or et autant d’enveloppes en papier vergé m’attendaient empilées sur le guéridon. Papa était là aussi, mais il est intervenu juste sur les invitations pour ainsi dire « impératives », en laissant maman s’occuper du reste de la liste. Elle a d’abord passé en revue une feuille de papier couverte de noms et de ratures, puis son agenda, et enfin toutes les cartes de visite qui remplissaient la coupe en malachite. Au bout d’une heure et demie elle commençait à fatiguer: la lueur de la bougie commençant à baisser, on n’était pas loin de convier Monsieur Duchêne le tapissier. Je ne me rappelle plus des noms des gens et, même si ma mère s’efforçait souvent de donner à ces patronymes une note de familiarit, pour moi ils n’étaient tous que de parfaits inconnus. Il y avait les « très riches » M. et Mme Banyuls, les Ostier d’Arrachon « avec deux erres », Julien Nassan au 23 bis avenue Hoche, un certain comte Moissi, M. et Mme Levy de Brunelleschi et le marquis d’Itcharra, gigolo présumé de cette dernière. Et puis bien d’autres, aux noms plus ou moins compliqués, ridicules ou prétentieux, dont je ne me souviens plus. Pour ma part j’ai juste relevé, à ma grande surprise, le nom et l’adresse d’Isabelle Cosette .


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Sur le coup j’ai été très étonnée d’apprendre que maman aie voulu l’inviter, après tout elle déteste cette vieille fille aigrie du moins autant que moi. Papa a eu la même réaction, et lui en a fait la remarque. Ce n’est qu’à ce moment là que j’ai compris (elle l’a d’ailleurs exprimé sans détour) : il faut que tous les gens de la famille soient mis au courant de notre prestige social accru, qu’ils restent pantois face à la magnificence de cette première réception – surtout la tante Loridon qui, à entendre maman, ne lui aurait jamais pardonné d’avoir épousé un juif, ainsi que Julie Lacombe et l’oncle Martial, coupables, eux, d’avoir toujours pris avec nous un petit ton protecteur parce qu’ils étaient plus riches. Bref, ma mère veut s’assurer qu’ils crèvent tous de jalousie, et la raide Isabelle est son pion sur l’échiquier. Je n’ai toujours pas compris comment on a fait pour devenir si riches mais, depuis qu’on peut se considérer comme tels, c’est comme si elle se préparait à quelque chose. Elle s’est fait teindre les cheveux blond platine (il faut le dire, ça lui va bien et ça la rajeunit de dix ans, même si je serais incapable d’expliquer pourquoi), et n’arrête pas d’acheter des robes de soirée, des bijoux de toute forme, de toute sorte et provenance, des mètres de brocarts, des presse-papiers en cristal, des bibelots improbables, des potiches en porcelaine, de ruineux flacons de parfum, comme si quelqu’un allait enfin venir la couronner, ou que le sultan de Brunei pouvait passer à tout moment nous rendre visite. 9


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Depuis qu’on a emménagé ici, elle passe ses après-midi chez un antiquaire rue Richelieu, aux meubles éminents, sombres et démesurés : M. Hervé Delcourt, notre ancien voisin dans le deuxième, avec lequel elle discute à présent de décoration intérieure et que mon père, depuis toujours, appelle « l’imposteur du palais Royal ». Parfois notre ancien appart me manque. Après tout on a toujours vécu là-bas ; c’est là que j’ai appris à me regarder dans la glace, et que j’ai compris qu’il était temps de couper mes nattes si je voulais ressembler à quelque chose. En revenant de l’école, je remontais toujours les marches deux par deux. Au troisième étage quelqu’un – peut-être le fils des anciens locataires – avait marqué avec un feutre noir : « Arrivé », suivi d’un point d’exclamation. Nous on habitait l’étage au dessus, et je croisais rarement quelqu’un en rentrant. J’ai toujours voulu rajouter « Pas moi ! » ; à chaque fois que je me décidais à le faire, je repoussais au lendemain, et puis on a déménagé.

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Ici tout est propre et lisse ; l’escalier est une suite de marches en marbre imposantes, tellement longues que je n’ai toujours pas compris s’il vaut mieux les monter en deux petits pas ou d’un seul coup en tendant la jambe. Mais bon, c’est indéniable, cet appart est tellement plus beau que l’autre. Si grand, bien lumineux, tout blanc. Et puis, enfin, on pourra recevoir des gens. L’idée de participer à un bal me plait tellement… Je vais bientôt avoir quinze ans, et il est grand temps que je connaisse ce genre de choses. Voir plein de gens en même temps, me retrouver au milieu de personnes que je ne connais pas, rire, me coucher tard, bien m’habiller… Après tout, ce serait la première fois. Ma vie est aussi plate qu’un trottoir. En dehors de l’école — où, il faut le dire, je ne brille pas par mon aisance ou quelconque brio — mes acmés hebdomadaires de socialisation sont les leçons de piano chez Mlle Isabelle, et les cours de tennis le samedi au Luxembourg avec David, Charlotte et Laure, leur gauche cousine belge. Pas de quoi s’amuser, en somme. Il faut que j’arrête d’écrire. Après l’atelier improvisé de calligraphie de ce soir, mon poignet me fait mal, et mes yeux brûlent. Et puis il est tard, et il faut quand même que je me lève tôt demain pour essayer de finir mon devoir de bio. Bien entendu, je ne dirai rien à l’école à propos de ce bal. Je ne veux pas qu’on me prenne pour une vaine quelconque. Et puis, pour mes camarades aux cartables immaculés, aux fleurs toujours fraiches et aux chiens bien coiffés, je suis sûre qu’un bal ne doit pas représenter grand-chose. A.


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Paris, le 7 février 1928 17 heures

Ma dissertation a été désastreuse. Je n’ai pas arrêté de confondre eucaryotes et procaryotes. Je déteste la biologie, de toute façon. Tous ces petits êtres pusillanimes, ces végétaux compliqués, ces dessins ridicules. Je préfère la chimie, et de loin. Au moins les atomes sont beaux à regarder, eux. En tout cas j’ai eu 8, et il faut que je refasse ma recherche pour la semaine prochaine. Mais peu importe. Tout me paraît lointain, évanescent, absolument accessoire. Faut juste tenir jusqu’au 15, et le bal aura lieu. Tout le monde s’y prépare à sa façon. Ce matin, avant de sortir, j’ai entendu que l’on passait commande pour des fleurs : pivoines, iris et jonquilles. Il faut s’y prendre à l’avance, pour être sur d’avoir les meilleures, expliquait maman d’un air agacé, quand Lucie s’est permise de lui rappeler que la soirée n’aura lieu que dans plus d’une semaine.


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George a l’air débordé entre l’organisation du cocktail et celle du buffet ; il n’arrête pas de faire monter des cartons et tout à l’heure je l’entendais bafouiller quelque chose dans la cuisine à propos du prix insensé du caviar Hediard et de l’impossibilité de trouver des fraises en février. On a commandé des timbres spéciaux pour l’affranchissement, dont l’illustration est tirée d’une gravure italienne et pour lesquels M. Delcourt nous a “exceptionnellement accordé un prix de faveur” (lire refilés, pour employer l’expression de papa). C’est une scène de carnaval, à Venise. On voit des masques, beaucoup de gondoles et quelques Arlequins dansant. Festif, comme maman l’as définie. Un peu cucul, me semble-t-il, mais bon, je me trompe sûrement, après tout je n’y connais rien en gravure. En tout cas on les aura ce soir, et on postera les invitations demain. Heureusement pour moi, cette fois-ci c’est Betty qui va s’occuper de les coller un par un sur les enveloppes. Elle ne dit rien, à propos du bal, notre petite anglaise, comme si la chose ne l’intéressait pas beaucoup, voire pas du tout. Pour une fois qu’il se passe quelque chose, elle pourrait montrer un peu plus d’enthousiasme. Mais elle est peut-être trop prise par ce qui se passe en dehors de ces murs, et au fond elle n’a pas tort. Quand on a le choix, il vaut mieux aller se promener ailleurs plutôt que de rester ici.

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Quant à moi, je n’ai pas encore eu le temps de discuter de ma tenue avec maman, mais j’ai piqué le catalogue Premet dans sa chambre et l’ai caché sous mes livres ; je le regarderai tranquillement ce soir. Je n’ai jamais participé à une vraie réception, et j’aimerais bien choisir ma robe. Je l’imagine mauve, avec des reflets bleus et argentés, simple et épurée mais parfaitement coupée. Peut-être avec un dos échancré ? Je n’ai pas beaucoup de poitrine, voire pas du tout, mais mes épaules sont droites, mes bras longs et mon cou bien blanc. J’espère seulement être à la hauteur de la soirée. Peut être qu’enfin quelqu’un me remarquera. A.


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