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Paroles(des(Pères Les(Pères(du(Désert


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La vie au désert, pour les premiers moines, était avant tout le souci d’une vocation. Que ce soit dans la vie solitaire ou la vie communautaire, les Pères du désert répondaient à un désir profond : celui de se rapprocher au plus près de Dieu, d’abandonner leur volonté propre, pour toucher le désir de Dieu pour eux et pour le monde. Beaucoup de récits de vocations de Père font écho à cette recherche de la volonté de Dieu :

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Pachôme alla à une faible distance de son frère et s’assit, seul. Il était désolé et avait le coeur brisé, désirant connaître la volonté de Dieu. Alors qu’il faisait encore sombre, un homme lumineux apparut et se tint devant lui. Il lui dit : « Pourquoi es-tu désolé et as-tu le coeur brisé ? » Il répondit : « C’est la volonté de Dieu que je cherche. » L’homme lumineux lui dit : « Tu désires vraiment connaître la volonté de Dieu ? » Pachôme lui dit « Oui ». Il lui dit : « La volonté de Dieu est de servir le genre humain et de le réconcilier avec lui. » Il répondit presque indigné : « Je cherche la volonté de Dieu et tu me dis de servir les hommes ! »

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L’autre répéta trois fois : « La volonté de Dieu est de servir les hommes pour les appeler à lui. » Après cela, Pachôme ne le vit plus. Alors il se souvint de l’alliance qu’il avait conclue avec Dieu le jour où de l’aide lui avait été apportée alors qu’il était en prison avec ses compagnons. Il lui avait promis : « Dieu, si tu m’aides et me délivres de cette détresse dans laquelle je suis, je servirai le genre humain à cause de ton nom. » (Première vie sahidique de Pachôme, 303-304) Cette recherche de la volonté de Dieu demande cependant un travail profond sur soi, une discipline dans la méditation et la prière. Pour vivre au mieux cette vie spirituelle intense et exigeante, les contraintes sociales doivent être abandonnées. Pour la plupart des premiers moines, les autres sont une source de tentation, de compromis et de malheur. Le jeune Arsène, par exemple, héritier d’une grande famille sénatoriale romaine, reçu sa vocation en ces termes : Arsène, vivant encore au palais, pria Dieu en ces termes : « Seigneur, conduis-moi sur la voie du salut. » Et une voix vint lui dire : « Arsène, fuis les hommes et tu seras sauvé. » Arsène s’étant retiré une voix lui dire : « Arsène, fuis, tais-toi, garde le recueillement : ce sont là les racines de l’impeccabilité. »

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De nombreuses paroles des Pères du désert vont dans ce sens, voyant les foules et les gens du monde comme une source de distraction néfaste : Nil dit : « Le moine qui aime le recueillement demeure invulnérable aux traits de l’ennemi ; mais celui qui se mêle aux foules reçoit sans cesse des coups. » On disait d’Arsène et de Théodore de Phenné que par-dessus tout ils haïssaient l’estime des hommes. Arsène ne rencontrait pas facilement quelqu’un, tandis que Théodore, s’il rencontrait les autres, était comme un glaive. Un des Pères raconta qu’un frère vint un jour à l’église des Cellules, du temps d’Isaac, portant une petite capuche. Le vieillard le chassa en disant : « Ici, c’est le lieu des moines ; toi qui es séculier, tu ne peux y demeurer. »

Le disciple de Sisoès lui dit : « Père, tu vieillis. Retournons désor-

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L’une des hantises des premiers moines semble avoir été le sexe féminin. Bien que les recueils fassent mention de quelques femmes au désert (comme Sarra ou Synclétique), de nombreux récits et paroles semblent montrer une lutte profonde des moines avec leurs pensées sexuelles, dites de « fornication ». Les femmes devaient ainsi être particulièrement évitées :

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mais à proximité d’un pays habité. » Le vieillard lui dit : « Allons là où il n’y a pas de femmes. » Son disciple lui dit : « Et où est le lieu où il n’y a pas de femmes, sinon le désert ? » Le vieillard dit donc : « Alors conduis-moi au désert. » De façon assez surprenante, beaucoup de récits et de paroles des Pères du désert iront même jusqu’à avoir certaines pointes critiques envers les prêtres, dont le sérieux de la vocation est parfois remis en question. Le grand Antoine, considéré par la tradition chrétienne comme le fondateur de la vie monastique solitaire, prétendent mener leur existence au nom de Jésus et, en fait, suivent leur volonté propre dans leurs sentiments, ceux-là me mettent en larmes. » La vie bohairique de Pachôme, le fondateur de la première communauté monastique chrétienne, nous apprend que ce dernier refusait d’avoir une église ou des membres du clergé dans ses monastères, « par crainte de la jalousie et de la vaine gloire ». Non seulement le moine sera invité à s’éloigner de la vie sociale, mais il sera également invité à ne pas laisser les membres du clergé s’approcher de lui : Le bienheureux archevêque Théophile vint un jour, accompagné d’un notable, trouver abba Arsène. Il interrogea le vieillard pour entendre de lui une parole. Après un court silence, le vieillard lui répondit : « Ce que je vous dirai, le mettrez-vous en pratique ? » Ils le lui promirent. Alors le vieillard leur dit : « Là où vous ap-

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prendrez que se trouve Arsène, n’approchez pas. » Parfois même, le prêtre pourra être vu comme le responsable de certains maux : Dans un endroit qu’il traversait, Milésios vit un moine saisi par quelqu’un sous prétexte qu’il avait commis un meurtre. Le vieillard s’approcha et interrogea le frère. Apprenant qu’il avait été dénoncé à tort, il dit à ceux qui le tenaient : « Où est l’homme qui a été tué ? » On le lui montra. Il s’approcha du mort et demanda à tous de prier. Tandis que lui-même tendait les mains vers Dieu, le mort se leva ; et il lui dit devant tout le monde : « Dis-nous qui t’a tué. » L’autre dit : « Entrant dans l’église, j’ai donné de l’argent au prêtre. Celui-ci se leva et me tua ; puis il me prit et me jeta dans le monastère de l’abba. Aussi je vous supplie de prendre l’argent et de le donner à mes enfants. » Alors le vieillard lui dit : « Va, repose jusqu’à ce que vienne le Seigneur et qu’il te réveille. » Cependant, même si le désir de vie méditative intense a pu motiver les Pères

Macaire l’Ancien racontait à son propre sujet : « Lorsque j’étais

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de bouc-émissaires dans des affaires. Après avoir un temps cherché à vivre sa vie méditative près des hommes, Macaire expliquera ainsi son exil au désert :

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jeune et que je demeurais dans une cellule en Égypte, on me prit pour faire de moi un clerc pour le village. Ne voulant pas recevoir cette charge, je m’enfuis dans un autre lieu. Alors un laïc pieux vint me trouver, prit mon travail manuel et me servit. Or il arriva que, sous le poids de la tentation, une vierge fauta dans le village. Devenue enceinte, on lui demanda qui était le coupable. Elle dit : « Le moine solitaire. » Alors les gens du village vinrent s’emparer de moi ; ils suspendirent à mon cou des casseroles noircies de suif et divers objets et ils me promenèrent par le village, dans tous les quartiers, me frappant et disant : « Ce moine a souillé notre vierge, prenez-le, prenez-le. » Et ils me frappèrent presque jusqu’à en mourir. Alors l’un des vieillards vint et dit : « Jusqu’où allez-vous frapper ce moine étranger ? » Et celui qui me servait marchait derrière moi plein de honte, car ils le couvraient d’injures et disaient : « Vois ce qu’a fait cet anachorète dont tu étais le garant. » Et les parents disaient : « Ne le laissons pas partir avant qu’il ait donné des gages qu’il la nourrira. » Et je parlai à celui qui me servait, et il se porta garant. Allant dans ma cellule, je lui donnai toutes les corbeilles que j’avais disant : « Vends-les et donne à manger à ma femme. » Et je disais à ma pensée : « Macaire, voici de la nourrir. » Et je travaillais nuit et jour, et lui faisais parvenir mon travail. Mais lorsque vint le temps pour la malheureuse d’en-

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fanter, elle demeura de longs jours dans les douleurs sans mettre au monde. Et on lui dit : « Qu’est-ce là ? » Elle dit : « Je le sais, c’est parce que j’ai calomnié l’anachorète, mentant pour l’accuser ; ce n’est pas lui le coupable, mais tel jeune homme. » Alors celui qui me servait vint plein de joie me dire : « Cette vierge n’a pas pu enfanter jusqu’à ce qu’elle eût avoué que l’anachorète n’a point de part à cela, mais j’ai menti contre lui. Et voici que tout le village veut venir ici solennellement et faire pénitence envers toi. » Moi, entendant cela, de peur que les hommes ne me troublent, je me levai et m’enfuis ici, à Scété. Telle est l’origine de la cause pour laquelle je suis venu ici. » Cependant, même une fois au désert, coupé de toute vie mondaine, les moines ne seront jamais à l’abri de choses qui les éloignent de la présence de Dieu. Une fois dans la vie solitaire, ils seront attaqués par d’autres types de créatures, comme des bêtes sauvages, ou encore des choses plus mystérieuses, comme des dragons ou des démons, qui sont là pour faire la guerre aux moines :

vaine gloire. »

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Nisthérôos le Grand marchait dans le désert avec un frère, voyant un dragon, ils prirent la fuite. Et le frère lui dit : « Toi aussi, tu as peur, Père ? » Et le vieillard lui dit : « Je n’ai pas peur, mon enfant,

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Un frère qui avait renoncé au monde et distribué ses biens aux pauvres, tout en gardant un peu pour ses dépenses personnelles vint trouver Antoine. Informé de cela, le vieillard lui dit : « Si tu veux devenir moine, va dans tel village, achète de la viande, revêts-en ton corps nu, et reviens ici dans cet accoutrement. » Le frère faisant ainsi, les chiens et les oiseaux déchiraient son corps. De retour chez le vieillard, celui-ci s’informa s’il avait suivi son conseil. Comme le frère lui montrait son corps tout lacéré, le saint Antoine dit : « Ceux qui renoncent au monde tout en voulant garder des richesses sont déchirés de cette façon par les démons qui leur font la guerre. » encore plus grande : lui-même, avec ses pensées et tout ce qui pouvait faire obstacle en lui-même à la rencontre avec Dieu : Abraham, celui d’Agathon, interrogea abba Poemen, disant : « Comment les démons me combattent-ils ? » Et Poemen lui dit : « Les démons te combattent ? Ils ne combattent pas avec nous aussi longtemps que nous faisons nos volontés propres. Car nos volontés propres deviennent des démons, et ce sont elles qui nous avec qui combattaient les démons, c’est avec Moïse et ceux qui

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lui ressemblent. » Pour réussir à conquérir ses pensées, le moine devait ainsi commencer par savoir exercer une discipline sur ses pensées. Voilà par exemple les conseils d’Evagre pour réussir à les maîtriser : Evagre dit : « Assis dans ta cellule, concentre tes pensées. Souviens-toi du jour de la mort. Vois quelle sera alors la mort de ton corps, aie dans l’esprit le malheur, prends de la peine, condamne

aux justes : la familiarité avec Dieu le Père et son Christ, les anges

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la paix que tu t’es proposée, sans faiblir. Souviens-toi aussi de ceux qui sont actuellement dans les enfers : pense comment les âmes sont là-bas, dans quel silence pénible, dans quels gémissements très amers, dans quelle crainte, dans quel combat, dans quelle nellement leur âme. Mais garde aussi le souvenir du jour de la résurrection et de la présentation devant Dieu. Imagine ce jugement effrayant et redoutable. Sois attentif au sort réservé aux pécheurs : la honte en face de Dieu et des anges et des archanges et de tous les hommes, c’est-à-dire les châtiments, le feu éternel, la vermine sans repos, l’obscurité, le grincement des dents, les

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et les archanges et tout le peuple des saints, le royaume des cieux et les présents de ce royaume, la joie et la béatitude. Rappelle en toi-même le souvenir de ces deux réalités. Pleure sur le jugement dans ces peines. Mais réjouis-toi et sois dans l’allégresse du sort réservé aux justes. Efforce-toi d’obtenir la jouissance de ceux-ci, et d’être étranger à ceux-là. Que tu sois à l’intérieur ou à l’extérieur de ta cellule. Veille à ce que ne t’échappe jamais le souvenir de ces choses, en sorte que, au moins grâce à leur souvenir, tu fuies les pensées malpropres et nuisibles. » Cependant, ces pensées pouvaient être corrompues par le corps, vu comme une possibilité de chute et de corruption personnelle. Le moine était donc invité à vivre dans l’humilité la plus complète, pour apprendre à se détacher des choses prières : Pambo disait : « Le moine doit porter un vêtement tel qu’il puisse le déposer à l’extérieur de sa cellule durant trois jours sans que personne ne le prenne. » Un frère interrogea encore Poemen en disant : « Comment doisje demeurer dans la cellule ? » Il lui dit : « Demeurer dans la

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cellule, c’est apparemment le travail manuel, ne manger qu’une fois par jour, le silence, la méditation ; mais progresser réellement dans la cellule, c’est porter le mépris de soi-même dans quelque la prière cachée. Et s’il arrive que tu aies un temps sans travail de ces choses, c’est d’obtenir de bonnes fréquentations et de s’abstenir de la mauvaise. » La vie monastique était donc une promesse de chaque instant, qui ne laissait aucune place à la demi-mesure pour la personne humaine. C’était un engagement radical, sans compromis :

Cependant, même s’il abandonnait la vie sociale, s’il renonçait aux femmes, s’il était en marge de l’Église et de la société, s’il devait vivre une vie de

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Cassien dit encore : « Il y avait un sénateur qui avait fait son renoncement et avait distribué ses biens aux pauvres en gardant un petit peu pour son usage personnel, ne voulant pas accepter l’humilité qui provient d’un total renoncement ni la sincère soumission à la règle de la communauté. Saint Basile lui dit cet apophtegme : « Tu as perdu ton rang sénatorial et tu n’es pas devenu moine. »

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dépouillement et de lutte avec ses pensées, le moine trouvait ailleurs son réconfort. Dans la présence de Dieu, tout d’abord, mais aussi dans la vie fraternelle avec les autres moines. Le désert était devenu comme une cité de cellules individuelles et de communautés, où chacun cherchait à vivre l’idéal monastique à moines pouvaient s’encourager les uns les autres : Avant que n’y vienne le groupe de Poemen, il y avait en Égypte un vieillard qui jouissait d’une notoriété et d’une estime considérables. Lors donc que le groupe de Poemen monta de Scété, les hommes délaissèrent ce vieillard pour aller trouver Poemen. Et le vieillard, jaloux, disait du mal d’eux. Poemen l’apprit, s’en car les hommes nous ont mis dans l’embarras en l’abandonnant et en venant vers nous qui ne sommes rien ? Comment pouvonsnous donc soulager ce vieillard ? » Il leur dit : « Préparez un peu de nourriture et prenez une outre de vin, et allons le trouver et manger avec lui. Ainsi pourrons-nous aisément le soulager. » Ils se chargèrent donc de nourriture et partirent. Lorsqu’ils frappèrent à la porte, le disciple du vieillard répondit en disant : « Qui êtes-vous ? » Ils répondirent : « Dis au père : c’est Poemen qui désire être béni par toi. » Le disciple lui ayant rapporté cela, il

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malgré la chaleur, disant : « Nous ne partirons pas avant d’avoir obtenu de rencontrer le vieillard. » Voyant leur humilité et leur endurance, le vieillard fut rempli de componction et leur ouvrit. Alors ils entrèrent et mangèrent avec lui. Au cours du repas, il dit : « En vérité, ce n’est pas seulement ce que j’ai entendu dire à votre sujet, mais le centuple que je vois dans vos œuvres. » Et à partir de ce jour-là, il devint leur ami.

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1. La vie au désert

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2. L’amour et la communauté

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3. L’Écriture et la prière

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4. La vie

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5. Le Salut

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6. Dieu

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7. La Sagesse

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Les pères du désert "Paroles des pères"