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Grégory Turpin


Premier chaPitre

Désespérance « Désespérance Maître mot de mon errance Désespérance Où me mènent ces souffrances? »

28 août 1999 Voilà plus de deux heures que je suis affalé sur le sofa, étendu dans mon ennui. Peu à peu, la tristesse creuse et vide mes pensées, mes muscles, mes os et jusqu’aux choses qui m’entourent. Le salon familial où je suis, seul, devient morose, gris, lourd ; le monde extérieur est mort, il n’y a plus de vie. Écrire m’aidera peut-être à sortir de cette boue où je m’enlise lentement. Je ne saurais même pas dire si je souffre : je ne ressens plus rien, je ne comprends pas ce qui m’arrive.


Clair - Obscur

Et pourtant, il y a un mois à peine, j’étais heureux, si heureux, vivant et vibrant avec le monde qui m’entoure, ouvert aux autres, réjoui par des petites choses où je trouvais d’incomparables richesses. Aujourd’hui... Comment ai-je pu en arriver là ? Retour à la case départ : retour chez mes parents. Tout recommencer ? Mais je n’en ai même plus envie ! J’ai tout perdu : j’ai quitté le lieu de ma joie pour retrouver un champ de ruines peuplé d’ombres. Retour, ou plutôt rechute ! Je n’ai pas envie de sortir de chez moi, de voir mes anciens amis, de parler à mes parents (et pour leur dire quoi ?), pas envie de prier même... Dieu m’a lâché ! Tu m’as lâché, Seigneur ! Et que vont dire les autres ? Tout aurait pu être si différent ! Il y a encore un mois, j’étais au noviciat, à Montpellier, au Carmel, avec mes frères, avec mes pères, avec ceux que je côtoyais depuis un an, que j’aimais, que j’aime toujours. « En ces temps-là, je franchissais les portails » (Ps 41, 5) douce à mon cœur, j’aimais passer ces heures à te parler, à t’écouter, à n’avoir d’autre souci que toi, à ramener toutes les joies de l’existence à ta personne : les murs de cette maison, les êtres qui la peuplaient, les bruits de la ville, les arbres de notre jardin, le soleil de midi et sa chaleur, le chant des oiseaux, les tâches quotidiennes, le ménage, les petites joies et les petites peines... Dans le silence des heures d’oraison5, tout trouvait en toi sa juste

la prière commune, les gestes simples et solennels que nous posions pour exprimer tous ensemble notre joie de te louer ! Et j’aimais chanter, joindre ma voix à celle de mes frères pour n’être plus qu’une voix de louange, pour donné une famille aimante et que j’aimais.

suivante : « l’oraison n’est (...) qu’un échange intime d’amitié où l’on s’entretient souvent seul à seul avec un Dieu dont on se sait aimé ».

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Désespérance

Ce jour-là, pourtant, fête de Notre Dame du Mont Carmel, j’étais chargé du chant de la communauté : on m’avait demandé d’être chantre, moi petit novice, pour diriger la prière de mes frères ! Comme j’en étais heureux ! Mais voilà : mon corps s’est dérobé. Depuis plusieurs jours déjà je ne supportais plus les réveils à six heures du matin, je manquais de sommeil, je n’arrivais plus à me lever. La fatigue pesait de plus en plus lourd. Je sentais mon corps m’échapper peu à peu, alors même que j’étais toujours si paisible et heureux. Et ce jour-là, je ne me suis pas levé, je n’ai pas entendu l’appel à la prière de six heures trente. Je n’ai pas pu diriger le chant comme on me l’avait demandé... L’horreur au réveil, l’horreur de sentir quelque chose se déchirer, mon corps tirant de tout son poids en arrière, loin derrière, avec tous les fantômes de mes blessures... Mon corps comme un poids grimaçant : « c’était trop beau, tu ne pensais tout de même pas que j’allais te laisser cette joie sans venir te rattraper un jour ? » C’était mon histoire avec ses énigmes et ses souffrances qui m’avaient retenu au lit, j’ai immédiatement compris que ce n’était pas un simple « passage à vide ». C’était plus profond. Pourquoi ne m’as-tu pas sauvé de ce mal ? Pourquoi, si tu es bien celui qui a guéri les lépreux et relevé les désespérés de Galilée, pourquoi pas moi ? Ne pouvais-tu pas me délivrer ? Pourquoi m’as-tu condamné à revenir ici, revisiter ces lieux que je croyais avoir quittés une fois pour toutes ? C’est si dur de retomber ainsi ! Je me souviens de l’entretien qui a suivi avec le maître des novices. Mes pleurs, son écoute patiente, son conseil qui me semblait si juste et si amer à la fois. « Il te faut du temps, prendre le temps, le temps de travailler, le temps de te responsabiliser, de gagner ta vie... Tu es jeune, ne t’inquiète pas, et puis après, reviens nous voir... » Comme ces mots étaient cruels : comme si j’étais un gosse. Avec mes dix-huit ans – et j’en fais encore moins – j’étais le plus jeune du noviciat. J’ai bien senti que j’étais le « gamin », les autres me traitaient affectueusement comme leur Benjamin, 19


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mi-protecteurs, mi-amusés par ma naïveté. Je l’ai senti, je n’en avais jamais souffert. Et brutalement... brutalement j’étais « trop jeune ». Et je sentais qu’ils avaient raison, mais était-ce de ma faute ? Ces premiers jours hors du noviciat... Quand la lourde porte s’est fermée derrière moi sur le couvent, mes parents n’étaient pas là pour m’attendre. J’avais tellement besoin d’affection, de me sentir accompagné, écouté, compris par ceux à qui je suis si viscéralement attaché ! Je les avais vus peu avant, au noviciat, en visite. Ils avaient été rassurés, je crois, de me voir heureux, de voir mes frères et le cadre où je vivais. Je crois qu’ils de mal à comprendre au début... Ma découverte de la foi a aussi été un chemin par lequel je leur ai peu à peu échappé : mais c’était un chemin de vie, et ils venaient de le comprendre. Et pourtant, ils n’étaient pas là à m’attendre... Avaient-ils compris ? Pouvaient-ils comprendre ? J’ai passé une semaine dans la famille de ma cousine Stéphanie. J’étais épuisé, je dormais sans cesse, et quand je ne dormais pas, j’étais écrasé par la chaleur, écrasé par les bruits des enfants, le vacarme de cette maison où l’on entre comme dans un moulin. Le choc du retour était dur à encaisser : j’étais déjà bien loin du silence et de l’ordre de la vie du Carmel. Et me voilà revenu chez moi, dans mon Ariège natale... Chez moi ? J’ai l’impression d’y être un étranger. J’ai l’impression d’être un paria. J’ai tellement peur du regard des autres. J’ai tellement peur qu’ils croient que parce que je suis sorti du noviciat, Dieu n’existe pas, ou qu’il s’est trompé ou je ne sais quoi... J’ai honte ! J’ai peur qu’il se soit trompé, oui moimême j’en ai peur : j’ai peur qu’il m’ait trompé, abandonné, trahi. Je n’ai pas perdu la foi – comme si ça se perdait si facilement ! – je sais que tu es là, mais je ne te comprends plus : tu m’as lâché ! Comment, eux qui ne te connaissent pas, pourraient-ils croire en toi si tu me trahis, moi ton serviteur ? J’ai honte pour toi !

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D’ailleurs, c’est bien ce qui se passe : au repas, dimanche, j’ai senti que mon retour autorisait mes oncles et tantes à ressortir leur humour le plus lourd sur la religion. Comme si mon retour prouvait que la foi n’était qu’une imposture. Tant que j’étais au Carmel, ils ne se permettaient pas des remarques aussi blessantes, ils marquaient du respect à mon égard. Mais dimanche, ma tante, le visage déformé par un sourire plein de sousentendus a commencé à me demander comment les frères vivaient leur continence sexuelle : - Ça m’a jamais semblé très net tout ça... Je m’indignais : - Comment peux-tu dire ça ? - Oui, a surenchéri mon oncle, on devait vous donner des médicaments, non ? - En tous cas, vous deviez bien trouver une manière de laisser sortir tout ce que vous refouliez ! - À nous tu peux le dire, Grégory, c’est à cause de ça que tu as quitté ton couvent ? - Peut-être est-il tombé amoureux ? J’ai préféré me taire. J’étais sincère en entrant au noviciat, avec mon désir de donner ma vie pour les jeunes, pour qu’ils découvrent en eux un désir qui ne tarit pas, une soif qu’aucune boisson ne peut éteindre... Notre monde étouffe tellement d’être si satisfait dans ses bonheurs étroits ! J’étouffe tellement dans ce monde sans relief, où il n’y a rien à désirer, où il n’y a pas de mystère... Dans la grisaille de mon quotidien : où es-tu ? 21


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L’échec est là, comme une évidence, comme un visage grimaçant, qu’aurait-il à m’apprendre ? C’est trop clair : là où il y avait ta joie, il y a

***

Dans la nuit Ma mère m’a demandé tout à l’heure : « est-ce que tu vas y retourner ? » Que pouvais-je lui répondre ? « Oui, le Seigneur veut cela pour Dieu, même si au fond, je le crois : j’y retournerai. Le temps d’un an ou deux, de me relancer, de retrouver un équilibre, de gagner ma vie. J’y retournerai vainqueur de cette épreuve ! J’y retournerai, c’est là qu’est la vie pour moi. Pour l’instant je ne peux qu’attendre, attendre que passe l’orage. 6

trois fois par jour, je prie une heure en silence, le temps de l’oraison. Mais comme c’est vide, aride, sec, désertique. Dieu ne se fait pas sentir, il reste silencieux : « J’ai pourtant tellement besoin de toi ! » La nuit qui a précédé mon départ du Carmel... Cette nuit-là, j’ai longuement pleuré, et pourtant j’étais dans une telle paix ! C’était une tristesse dense et chaude, profonde comme le monde, une tristesse amère et douce à la fois. Je pleurais comme on pleure une personne qu’on aime beaucoup, mais dont la mort ne nous surprend pas. Je pleurais ainsi la mort de mon grand-père, survenue quelques semaines auparavant. C’était une autre partie de ma famille qu’il me fallait encore abandonner. Je pleuon chante les psaumes, jusqu’à sept à huit fois par jour. Chaque heure du jour est associée à une prière, notamment les laudes le matin et les vêpres à la tombée de la nuit.

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rais doucement en faisant le deuil de ma peine. Je ne pouvais pas dormir : j’errais dans les couloirs de mon couvent, qui ne serait plus mon couvent. Je marchais sans hâte, dans le cloître faiblement éclairé par de petites veilce que chaque couloir, chaque pièce me redisait de ma joie du Carmel. Le réfectoire où nous mangions ensemble silencieusement, heureux de ces choses simples et bonnes que nous partagions ; la chapelle où nous priions ensemble plusieurs fois par jour ; la salle de communauté où nous prenions nos temps de récréation, où nous lisions les nouvelles du monde extérieur ; la salle où nous recevions les enseignements du maître des novices. C’est là où j’ai appris à connaître et à aimer Jean de la Croix, Thérèse d’Avila la grande porte d’entrée du couvent par où j’allais sortir le lendemain... Ces lieux étaient beaux dans la nuit tranquille, je n’étais présent qu’à ma tristesse joyeuse : il me fallait en même temps dire ma joie d’avoir tant reçu ici et ma peine de quitter ces lieux. Mais aujourd’hui, dans quelle nuit je me retrouve, quelle obscurité que ce brusque enfermement dans la chambre étroite de mon enfance : ici tout m’est connu, trop connu, rien ne me parle du Dieu libre et insaisissable que je désire... J’étouffe d’un étouffement qui ne me permet pas même de pleurer : on ne pleure que devant ses amis, mais je n’ai plus d’amis ici... « Tes effrois m’ont réduit au silence, ils me cernent comme l’eau tout le jour, ensemble ils se referment sur moi. (Ps 87, 17-18) »

23 septembre Voilà deux mois que j’ai quitté le noviciat. Deux mois sur le sofa à ne rien faire, les yeux dans le vide. Sans lecture, sans rien ni personne. Mes parents travaillent beaucoup à la boutique, je garde la maison, me contentant de manger, de boire, de dormir. Je passe le plus clair de mon 23


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ne pas penser. Ma mère est venue me trouver l’autre jour « Grégory, je me fais du souci pour toi, tu ne peux pas rester ainsi toute la journée. Sors, bouge-toi, viens nous aider un peu à la boutique, va prendre un verre avec des amis. » Dans le bar près de chez moi, j’ai revu Sébastien, Diane, Magali, des amis de lycée. Le temps a passé, mais ils ont peu changé. J’ai bavardé avec eux, de tout et de rien ; de rien surtout. Le temps d’un verre, le temps de donner le change, de me faire croire que je suis encore vivant. Je mime la vie, comme un magicien qui mimerait la pluie pour qu’il pleuve. Mais je ne pleure toujours pas... Je suis dans un état second. Je ne me reconnais pas... Je n’ai même C’est tout de même pour travailler et gagner ma vie le temps de refaire surface que j’ai quitté le noviciat : il faut que je bosse. Retourner au Carmel n’est pas d’actualité, pour l’instant du moins. Je vais probablement me préparer à reprendre le supermarché de Papa. Je n’en ai aucune envie, dans l’immédiat la solution la plus simple.

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tABLE DEs MAtIèREs PRÉFACE DE GRÉGOIRE ..............................................................................................................7 Avant-propos

..............................................................................................................9

PREmIèRE PARtIE Les ravins de la mort

...........................................................................................................15

PREmIER ChAPItRE Désespérance

...........................................................................................................17

DEuxIèmE ChAPItRE Que feras-tu de nous ?

...........................................................................................................25

tROIsIèmE ChAPItRE Dandy

...........................................................................................................35

QuAtRIèmE ChAPItRE Pure nuit

...........................................................................................................45

CInQuIèmE ChAPItRE Attache-moi

...........................................................................................................53

ALBum PhOtOs

...........................................................................................................63

DEuxIèmE PARtIE Récits d’alliance

...........................................................................................................71

sIxIèmE ChAPItRE Bénis le seigneur

...........................................................................................................73

sEPtIèmE ChAPItRE Quête

...........................................................................................................83

huItIèmE ChAPItRE Au seul Être

...........................................................................................................93

POstFACE DE mOnsEIGnEuR DE DInEChIn

.............................................109


Grégory Turpin "Clair Obscur"  

« Faire le récit de sa vie alors qu’on a à peine plus de trente ans, cela pourrait paraître étrange, voire présomptueux. Je suis jeune encor...

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