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Portrait[s] d’un Patrimoine insoupçonné

Les Brasseries & Malteries en Nord-Pas-de-Calais

Hors-Série #1 | Novembre 2016 | www.portraitsdeterritoires.com

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Portrait[s] d’un Patrimoine insoupçonné

Les Brasseries & Malteries en Nord-Pas-de-Calais

Publié par l’Association Portraits de Territoires Directrice de la publication : Eloïse Pimbert Direction artistique : Laurane Péan Rédacteurs : Sara Guilbert, Benoit Masson, Quentin Madec, Jean-Philippe Madec, Arnaud Picavet, Eloïse Pimbert, Léo Thumerel En couverture : Brasserie du Pavé, Ennevelin, © Jean-Philippe Madec / Portraits de Territoires


Brasserie-Malterie Peugniez Clabaut EloĂŻse Pimbert


Sommaire

07

Association Portraits de Territoires

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contexte & démarche - Jean-Philippe Madec & Benoît Masson

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Immersion photographique

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Brasserie Paul Collignon - Benoît Masson

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Brasserie - Malterie Peugniez Clabaut - Quentin Madec

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Brasserie du Pavé - Arnaud Picavet

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Brasserie de Saint-Omer - Eloïse Pimbert

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Brasserie - Malterie Motte-Cordonnier - Quentin Madec

45

Brasserie - Malterie Motte-Cordonnier - Léo Thumerel

53

Brasserie des 2 caps - Sara Guilbert Brasserie Saint-Germain - Quentin Madec

61 65 75

Brasserie Catry - Arnaud Picavet Bibliographie

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Brasserie des 2 Caps Eloïse Pimbert Membres de l’Association lors de la visite de la brasserie avec le brasseur Christophe Noyon

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L’association Portraits de Territoires est une jeune association composée de photographes amateurs ayant pour principal objectif de valoriser le patrimoine régional à travers la photographie. Elle permet de faire découvrir ou redécouvrir à tous le patrimoine naturel, bâti et humain de notre territoire. Après avoir sélectionné des sites présentant un intérêt patrimonial, architectural ou paysager, les membres arpentent ces lieux à la recherche des traces du passé, d’histoires à raconter ou d’éléments à valoriser. Chacun apporte sa vision, mettant en avant sa sensibilité au service d’un projet collectif donnant lieu à des publications ou des expositions. Le nom de l’association fait alors référence à l’ensemble des Portraits photographiques aux multiples facettes qui interpellent et nous rappellent la mémoire et la richesse de notre Territoire en perpétuelle mutation.

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Brasserie du PavĂŠ Arnaud Picavet


Contexte et démarche Jean-Philippe Madec & Benoît Masson

La bière est connue de tous comme étant un produit de tradition symbolisant à lui seul la chaleur humaine et la convivialité des habitants de la région. Quelle est son histoire ? Ces questions ont guidées l’association dans son premier projet d’envergure qu’elle a développé durant plus de deux ans. Afin de valoriser le patrimoine brassicole régional, les photographes de l’association ont travaillé autour de trois grands axes afin d’en retranscrire plusieurs facettes. Tout d’abord celui de l’histoire : la fabrication de la bière dans le Nord-Pas-de-Calais fait indéniablement partie du passé historique, industriel et agricole de la région. Chaque ville, chaque secteur géographique était nationalement voire internationalement connu grâce à sa bière. C’est donc l’histoire du breuvage lui-même, mais surtout celle des lieux où il était fabriqué, qu’il nous parait intéressant de montrer. L’architecture des bâtiments brassicoles répondaient à une organisation commandée par les différentes étapes de fabrication de la bière. L’installation des cuves de fermentation nécessitaient par exemple de concevoir des espaces à même de pouvoir accueillir ces « monstres » de cuivre. Les photographes de l’association ont alors enregistré la mémoire de ces lieux aujourd’hui vidés de leurs activités afin d’en faire vivre et connaître l’histoire, d’ailleurs toujours vivante aujourd’hui. C’est là le deuxième axe suivi par l’association : perpétuer la tradition. La région Nord-Pas-de-Calais, même si elle a vu un grand nombre de ses brasseries fermer, reste évidemment une grande région de production de bière. De grands noms de cette boisson emblématique continuent de faire vivre la tradition locale et de nouvelles brasseries de toutes tailles viennent enrichir ce patrimoine plus que jamais vivant. Cette deuxième série d’images vient donc en écho à la première afin de mettre en valeur l’activité agroalimentaire et la production actuelle de la bière en continuité avec la fabrication historique régionale. L’opposition visuelle entre les ateliers désaffectés et les brasseries en activité fait ainsi le lien entre un passé historique glorieux et un présent prometteur d’avenir mais également entre une histoire respectée et une tradition vivante. Enfin, la fabrication de la bière c’est aussi le savoir-faire des hommes et des femmes de la région. Les outils servant à l’élaboration de la boisson sont mis en œuvre par des ouvriers spécialisés qui connaissent parfaitement l’importance de leur rôle dans le processus de fabrication. La présentation des lieux de production se doit donc d’être associée aux portraits des acteurs qui les habitent. Ainsi, chaque brasserie en activité visitée s’est accompagnée de portraits de brasseurs ou d’artisans œuvrant à la fabrication ou au conditionnement de ce breuvage. Les membres de l’association ont pris un réel plaisir à parcourir ce patrimoine régional et à rencontrer celles et ceux qui font aujourd’hui perdurer cet héritage. Nous espérons, par le biais de ce premier numéro hors-série, vous faire partager ce plaisir et vous transmettre un bout de cette histoire commune qui est la nôtre.

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Brasserie Motte-Cordonnier Quentin Madec


Immersion photographique Portrait[s] d’un Patrimoine insoupçonné

Les Brasseries & Malteries en Nord-Pas-de-Calais


Brasserie Paul Collignon Quentin Madec


Brasserie - Paul Collignon Lécluse

Benoît Masson

Au début du XXème siècle, dans le Nord Pas-de-Calais, se développent de nombreuses brasseries. De taille modeste, artisanale voire familiale, ces brasseries avaient pour vocation de subvenir aux consommations locales. La bière était consommée dans les cafés ou livrée à domicile en voitures à cheval. La première Guerre Mondiale fut désastreuse pour ces petites brasseries, qui se sont vues réquisitionnées et démantelées pour la récupération des métaux. Au sortir de la guerre, les brasseries se modernisent et l’on voit apparaitre les premiers grands groupes. Fondée en 1923, la brasserie Paul Collignon fait partie de ces brasseries « modernes » de l’après-guerre, mais elle garde tout de même la dimension locale des brasseries du début du siècle. Une trentaine de cafés seulement distribuaient sa bière la plus réputée : « les Quatre As ». Au plus fort de son activité, 30.000 hectolitres de bières étaient brassés dans les bâtiments de Lécluse, grâce aux 70 personnes qui travaillaient là. La seconde guerre mondiale est un second coup dur pour les brasseries, qui se voient rationnées en matières premières. Les années 50 marquent également un nouveau tournant pour le secteur de la bière et de l’industrie : le nombre de petites brasseries ne cesse de diminuer et les grands groupes ne cessent de croitre. La consommation de la bière se métamorphose également avec l’apparition des grandes surfaces-: ce produit qui était généralement consommé dans les cafés ou livré à domicile fait son apparition dans les supermarchés. Ainsi, l’activité de la brasserie Paul Collignon cessa en 1951. Les bâtiments furent rachetés par la Grande Brasserie de Lille - coopérative de bière - et ils se sont vus utilisés comme dépôts de boissons. Aujourd’hui, le site en friche a été racheté par l’EPF (Etablissement Public Foncier) et un projet de logements est planifié sur le site. Dans le cadre de notre projet « portraits d’un patrimoine insoupçonné », nous nous sommes rendus dans ce lieu. Il est bien difficile d’imaginer l’activité qui a pu régner là dans ses plus fastes années. Tout le matériel et les machines ont disparues, ne reste que çà et là des tuyaux, des étagères « range-bouteilles-», des caisses, des étiquettes, des bouteilles en verre ou encore un baril en bois. La végétation a envahi la cour, les vieux pavés équarris ne sont presque plus visibles. Les voitures à cheval ont également disparues, ne restent que les écuries, témoin de leur présence. L’Histoire, avec un grand « H », est également présente au sein du site. À l’intérieur des logements, de vieux journaux allemands jonchent le sol et des graffitis marquent les murs. La seconde guerre mondiale est belle et bien passée par là. Faits de briques pour les plus anciens ou mélangeant briques et béton pour les plus récents, les bâtiments offrent de beaux espaces. La plupart des planchers sont constitués de voutains en terre-cuite et une grande surface de caves se cache en sous-sol (endroit où devaient être entreposées les bouteilles). Les membres de l’association ont pleinement profité de ce lieu pour immortaliser ce qu’il en reste, afin que le patrimoine local de la brasserie Paul Collignon, véritable exemple de l’évolution des brasseries du Nord Pas-de-Calais, ne soit pas oublié.

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Brasserie Saint-Germain Jean-Philippe Madec

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Brasserie Motte-Cordonnier Arnaud Picavet

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Brasserie Motte-Cordonnier Quentin Madec

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Brasserie Saint-Omer LĂŠo Thumerel

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Brasserie-Malterie Peugniez Clabaut AurÊlien Lefèbvre

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Brasserie - Malterie Peugniez Clabaut Courcelles-lès-Lens Quentin Madec

La touraille, de haut en bas. Cette Brasserie-Malterie de taille moyenne est fondée à la fin du XIXème siècle, en 1885, par Victor Peugniez à Courcelles-Lès-Lens. Par association entre brasseurs de la région, l’entreprise se nomme successivement Peugniez-Bécu puis Peugniez-Clabaut et produit de la bière jusqu’à la fin de la deuxième Guerre Mondiale. La cheminée de refroidissement principale, porte d’ailleurs les initiales « P.C » faites de briques peintes en blanc. L’ensemble de la propriété est ensuite racheté successivement deux fois pour finalement devenir une menuiserie. L’histoire de l’établissement est étroitement liée à celle de la fosse d’extraction n°7 de la compagnie des mines de l’Escarpelle, située à 1,5km de là. En effet, il est intéressant de constater que la brasserie cesse son activité peu de temps avant l’arrêt de l’extraction du charbon, à savoir en 1946. Par ailleurs, l’étiquette sur chaque bouteille de bière représente le paysage de la mine avec ses chevalements et terrils au dessus duquel trône le fameux « Bock Courcellois » accompagné de deux épis d’orge. Ce Bock représente à la fois le verre de 25cl et la bière de table, légère de basse fermentation servie avec le repas. La Brasserie Peugniez-Clabaut en produisait jusqu’à 6000 hectolitres en 1927 alors même que l’activité de la fosse 7 de Courcelles-Lez-Lens était à son apogée. Afin de rendre hommage à ce patrimoine industriel oublié, nous nous sommes rendus dans ce lieu pour tenter de retrouver les traces du passé. Près de l’entrée principale, l’indication « NO PARKING » écrite à la peinture blanche sur le mur d’enceinte est presque effacée mais interpelle. De source orale, elle aurait été écrite par les soldats anglais, se réfugiant à la brasserie pendant la seconde guerre mondiale. Dans la cour principale, aujourd’hui réduite en allée pour les besoins de la menuiserie, la touraille, partie emblématique du bâtiment se dévoile. Celle-ci, contrairement aux autres corps du bâtiment, présente un traitement décoratif plus important. En effet, comme sur la cheminée, des motifs sont créés par des briques colorées en blanc ou en bleu et par des reliefs d’appareillage. Ayant un rôle considérable dans la fabrication de la bière, cette tour permet l’opération finale de la transformation des grains d’orge préalablement germés en malt. En effet, les grains sont chauffés par un four au charbon aux niveaux inférieurs dans les pièces de séchage puis sont hissés sur le tamis du dernier niveau où ils sont transformés en farine grâce au concasseur. Enfin, pour procéder au mélange de la bière, le malt obtenu est déversé dans les cuves de la brasserie, dont il ne reste plus de traces. C’est donc dans les germoirs et la touraille que la plupart des photographies ont été prises. Celles-ci n’évoquent pas nécessairement le fonctionnement de la brasserie - malterie mais représentent plutôt des expérimentations autour des matériaux et de la lumière pénétrant dans les pièces totalement vides. La poulie, sans doute liée au dispositif de monte-charge ou l’odeur du malt grillé, encore présente dans la pièce du tamis nous rappelle néanmoins qu’autrefois la bière se préparait dans le lieu.

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Brasserie des 2 Caps Laurane PĂŠan

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Brasserie Paul Collignon EloĂŻse Pimbert

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Brasserie des 2 Caps LĂŠo Lecoq Brasserie Motte-Cordonnier Sara Guilbert

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Brasserie Catry Laurane PĂŠan

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Brasserie des 2 Caps EloĂŻse Pimbert

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Brasserie Catry Quentin Madec


Brasserie Saint-Omer LĂŠo Thumerel

Brasserie Catry Laurane PĂŠan

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Brasserie Catry BenoĂŽt Masson


Brasserie - Catry Wambrechies Arnaud Picavet

Dés l’entrée dans la propriété, nous sommes interpellés par la façade à pas de moineaux qui s’érige devant nous. L’inscription sur l’atelier de fabrication, « 1883 » indique la date de fondation de la Brasserie. Le caractère atypique de cette brasserie réside dans le fait que « la brasserie vient compléter une activité agricole déjà présente sur le site1 » depuis le début du XIXème siècle. Ainsi, la ferme, qui est juxtaposée à la brasserie, possède encore les traces du passé malgré un état avancé de destruction : des tracteurs et machines agricoles sous les granges, des caisses et cagettes en bois avec les inscriptions du fondateur « Paul Catry », des fers à cheval scellés dans les murs en briques des écuries… Cela laisse apparaître l’organisation du lieu contigu à la brasserie. Les propriétaires actuels, descendants de la famille Catry et habitant le logement de contremaître, nous guident pour la visite de la brasserie laissée dans son jus depuis des années. L’atelier de fabrication abrite les cuves et les silos à grains. En 1927, « l’usine produisait de la bière de fermentation haute avec cuves ouvertes2 ». À côté, une salle des machines loge un imposant moteur « Delahousse Rasson – Tourcoing ». Les carreaux de ciment d’époque mettent en valeur cette construction mécanique. Au cours de cette visite, nous avons eu l’impression de faire irruption au début du siècle dernier. Dans l’atelier de réparation, nous découvrons les anciennes étiquettes des bouteilles, des pochoirs et des caisses au nom de la « Brasserie Jean Catry – Wambrechies », dernier exploitant qui a cessé l’activité dans les années 1940...

1 2

Nathalie Van Bost, Brasseries et malteries du Nord-Pas-de-Calais, 2000, p137. Ibid, p137.

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P.D Brasserie Saint-Germain BenoĂŽt Masson

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Brasserie Saint-Omer BenoĂŽt Masson

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Brasserie du PavĂŠ Thomas Louvieaux Brasserie Motte-Cordonnier EloĂŻse Pimbert

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Brasserie Saint-Omer EloĂŻse Pimbert

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Brasserie Saint-Omer BenoĂŽt Masson

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Brasserie des 2 Caps Sara Guilbert Brasserie Motte-Cordonnier Perrine Delalande

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Brasserie Motte-Cordonnier LĂŠo Thumerel


Brasserie - Motte - Cordonnier Armentières

Quentin Madec

Véritable symbole d’une industrie brassicole de grande ampleur disparue, l’ancienne brasserie-malterie Motte-Cordonnier représente selon la presse et les ouvrages spécialisés le « dernier château de l’industrie » encore sur pied dans la métropole Lilloise. Celui-ci est captivant, tant par sa grandeur que pour la qualité de ses espaces intérieurs et de ses détails architecturaux. Il est conçu entre 1922 et 1923 par l’architecte Marcel Forest sur un terrain de huit hectares le long de la Lys et renvoie directement à l’apogée de la fabrication de la bière à Armentières. Le donjon du bâtiment principal, contenant la cage d’escalier, se dresse comme un beffroi face à celui de la ville d’Armentières que l’on aperçoit au loin depuis le sommet. Central, il manifeste à lui seul la puissance industrielle des Motte-Cordonnier, alliance d’une famille d’industriels du textile et de brasseurs. Les étiquettes de bière « Bock Titan » ou « Alpha » mettent d’ailleurs en avant au travers d’un logo le bâtiment principal et sa tour où se déroule l’opération de brassage. Celle-ci est inscrite à l’inventaire des monuments historiques depuis 1999. Par ailleurs, les papiers à en tête des factures sont décorés de la gravure du site industriel dans son ensemble, mettant en face à face la brasserie et la malterie, les deux édifices principaux, indispensables à la fabrication de la bière. Les vitraux de la tour arborent l’étoile à cinq branches propre aux marques des bières Motte-Cordonnier, telle que la fameuse « Vega ». Cette étoile peut être vue comme une évolution de l’étoile de David, utilisée pour symboliser la bière dès le Moyen-Âge. À l’origine, les six branches, formés de triangles équilatéraux superposés, représentent l’alchimie complexe des éléments permettant l’élaboration de la bière. Bien qu’elle ne présente que cinq branches, l’étoile Motte-Cordonnier peut être interprétée de la même manière. Quatre branches symbolisent les éléments naturels nécessaires à la fabrication de la bière : le feu, l’eau, la terre et l’air, indispensables au maltage et au brassage. Plus concrètement, l’orge provenant de la terre est mouillé avant l’étape de germination à l’air libre. Il est enfin chauffé en malterie pour devenir du malt utilisé au cours du brassage. La dernière branche incarne simplement le résultat du processus. Cette étoile apparaît comme un talisman au dessus de la cuve principale de brassage dans une des plus belles pièces de la brasserie – la grande salle des cuves en cuivre martelé – et renforce le côté mystique du lieu étrangement silencieux. Mais elle est également présente dans toute la métropole Lilloise, peinte ou gravée sur les façades des commerces, cafés, bars ou encore immeubles de logement. L’étoile omniprésente rappelle la main mise de l’entreprise sur les nombreux cafés et estaminets. En effet, avant la première guerre mondiale, Motte-Cordonnier était propriétaire de 427 établissements dans lesquels sa production de bière était vendue. Alors que les petites brasseries rurales traditionnelles ne livrent leur bière à fermentation basse qu’aux estaminets à proximité, la grande brasserie d’Armentières atteint une échelle de distribution impressionnante. En effet, la marque à l’étoile est présente jusque sur la Côte d’Opale, dans les Flandres et en Picardie. L’inscription « Bières Motte-Cordonnier » apparaît ainsi sur les tentures du restaurant au rez-de-chaussée de l’hôtel Carlton à Lille après la deuxième guerre mondiale. S’intégrant avec élégance dans un environnement ayant déjà subi des démolitions, les bâtiments désertés depuis 2010, semblent être seuls au bord de la Lys. Ils attirent alors toutes les curiosités et les projets de requalification tous plus fous les uns que les autres. Ainsi un village de nuit ou plus pertinemment en 2005, une cité mondiale de la bière ont été envisagés. Aujourd’hui, un nouveau projet de grande ampleur s’apprête à voir le jour afin de permettre la réaffectation de ce lieu représentant un patrimoine unique. Le projet appelé « Euraloisirs » a pour vocation de rassembler des équipements sportifs, de loisirs et de santé en plus de logements et de commerces. Il se justifie par la proximité des parcs de la vallée de la Lys et des prés du Hem. De dimension urbaine, ce dernier s’attache à restructurer une partie entière de la ville d’Armentières et fait l’objet d’une concertation préalable pour associer le public à la réflexion permettant l’élaboration du programme attribué aux bâtiments de la brasserie. Il apparaît important d’étudier au mieux l’implantation architecturale des nouvelles fonctions dans les édifices existants pour faire renaître le lieu sans dénaturer l’identité de l’ancienne Brasserie-Malterie Motte-Cordonnier, représentant un témoin historique du patrimoine brassicole du nord de la France.

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Brasserie Paul Collignon Arnaud Picavet Brasserie Saint-Germain Laurane PĂŠan

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Brasserie Motte-Cordonnier EloĂŻse Pimbert

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Brasserie Motte-Cordonnier Laurane PĂŠan

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Brasserie Motte-Cordonnier EloĂŻse Pimbert

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Brasserie Motte-Cordonnier Quentin Madec


Brasserie - Motte - Cordonnier Armentières Léo Thumerel

“Dans l’existence il est des journées qu’on ne peut oublier. Ceci dit, il arrive que les souvenirs qu’ils nous en reste, bien que détaillés, semblent parfois coupés de toute réalité. C’est ce qui pour moi caractérise la visite de friches. Ces lieux constituent une sorte d’espace temps déconnecté, à cheval entre un passé et un avenir incertain. Ainsi l’état de ruine m’échappe et c’est d’ailleurs ce qui fascine. Visiter et photographier une ruine devient avant tout pour moi d’apprécier un instantané et chercher à le prolonger. C’est au mois de mars 2015 que j’ai fait mes premiers pas au sein de l’association. Ce fut l’occasion de ma première visite et non des moindres : l’ancienne Brasserie Motte Cordonnier d’Armentières. Jeune architecte, la visite de bâtiments ne m’est pas étrangère. Ceci dit, il est rare d’avoir dans la découverte d’un lieu une telle sensation de liberté. Bien que formant un groupe d’une dizaine de personne, la grandeur de l’ancienne brasserie a permis à chacun de s’y retrouver seul. Ce sentiment de liberté est cependant très paradoxal. Le site étant clos et surveillé, c’est à cette condition et par le biais associatif qu’il fut possible de déambuler aussi librement. Je me dirigeais alors à l’œil, attiré par les détails de machineries, un rayon de lumière traversant une pièce, une composition étonnante formée par une série d’objets laissés à l’abandon. Libre à moi de chercher le bon angle, les bons réglages photographique, le tout animé par l’envie de faire surgir ce qui constitue pour chacun de nous la beauté de ces lieux. L’état de ruine, d’abandon, génère une esthétique très particulière. La non-présence humaine permet aux matériaux d’interagir librement avec les éléments auxquels ils étaient autrefois coupés. C’est le retour de la pluie, du courant d’air, de l’humidité, de la poussière, de l’hétérogénéité. Les matériaux se corrodent, s’écaillent, ils prennent du relief. La patine apparait. Les couleurs changent, se matifient, se diversifient. L’absence de lumière artificielle nous permet d’apprécier des jeux d’ombre marqués. Toutes ces transformations, parce que d’accoutumée non souhaitées, prennent ainsi une valeur nouvelle. Cependant l’esthétique qui ressort de cette ruine ne tient pas qu’aux matériaux et à leur mutation. Visiter une usine désaffectée permet ce que je pourrais appeler une esthétique de la disparition. Par le manque de machineries probablement déplacées pour leur valeur marchande, il devient difficile d’imaginer ce qui a pu être produit dans certaines salles. Tous ces éléments techniques, bien que disparus laissent des traces. Reste le plus souvent de leur présence des négatifs. Des trous circulaires dans les planchers, des murs éventrés pour les soutirer, des socles massifs ne supportant plus aucune charge. Tout ces déhanchés qu’à fourni l’architecture pour intégrer la technique créent maintenant des percées étonnantes dans le bâtiment, une géométrie émerge alors, me renvoyant au travail de l’artiste Gordon Matta Clark. Artiste perçant littéralement des maisons amenées à être détruites à l’occasion de la construction du centre Georges Pompidou de Paris. En plus des cadrages, la puissance de ces vides tient de leur grandeur permettant des jeux d’échelle étonnants avec le visiteur sans compter la multitude d’interprétation que l’on peut en avoir. Rampe de lancement de fusée, impact de guerre…Les situations ne sont plus normées par l’activité passée, l’imaginaire y trouve sa place. Libre à nous de le faire transparaître au travers d’un cliché.”

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Brasserie Saint-Omer BenoĂŽt Masson Brasserie Catry Laurane PĂŠan

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Brasserie Saint-Omer Quentin Madec

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Brasserie Motte-Cordonnier Arnaud Picavet Brasserie Saint-Omer LĂŠo Thumerel

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Brasserie Saint-Omer BenoĂŽt Masson

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Brasserie du PavĂŠ Jean-Philippe Madec

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Brasserie - PVL Ennevelin

Arnaud Picavet

Après l’exploration de brasseries à l’abandon, Portraits de Territoires part à la découverte des brasseries en activité. En cela, l’association s’intéresse à l’évolution de la culture brassicole de la région. En 1910, il existait 1928 brasseries dans le Nord-Pas-de-Calais (1353 dans le Nord - 575 dans le Pas-de-Calais)1. Au début des années 2000, il n’en reste plus que 342 (230 dans le Nord – 112 dans le Pas-de-Calais). Aujourd’hui, dans notre région, de grandes brasseries industrielles persistent et de nombreuses brasseries artisanales voient le jour. Alors que la bière issue des traditions locales a été reconnue comme faisant partie du « patrimoine culturel, gastronomique et paysager protégé de la France » (loi n°20141170 du 13 Octobre 2014), Portraits de Territoires souhaite rencontrer les brasseurs qui œuvrent au maintien de ce patrimoine. La visite de la Brasserie du Pavé à Ennevelin, en Pévèle, marque le début d’une série sur les brasseries en fonctionnement. Ouverte en 2013 par Dominiques Dillies, ancien photographe culinaire, la microbrasserie est située dans un ancien corps de ferme en briques. Le lieu est divisé en 4 parties : le stockage des matières premières, les cuves de brassage, le stockage des bouteilles, et le magasin. Attentifs aux explications du brasseur, les membres de Portraits de Territoires ont suivi le processus de fabrication de la bière PVL (abréviation de « PéVèLe-»)-: la transformation de l’orge en malt, le brassage et la fermentation, c’est-à-dire la transformation des sucres en alcool et dioxyde de carbone. Avec une production de 350 hectolitres par an, la PVL vise un public local qui s’approvisionne sur place (50% des ventes) ou qui déguste la bière dans les bars et estaminets de la région. Cette visite fut l’occasion d’en apprendre un peu plus sur la fabrication de la bière, mais surtout de rencontrer une personnalité passionnante. En effet, Dominique Dillies a pris le temps de nous expliquer et de nous transmettre la passion de son métier. Il nous a réservé un accueil chaleureux avant de nous faire déguster la gamme PVL : bière blonde, triple, ambrée, bière de noël et de printemps n’ont maintenant plus de secrets pour nous !

1

Données issues de l’ouvrage de Nathalie Van Bost, Brasseries et malteries du Nord-Pas-de-Calais, 2000, p18.

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Brasserie Motte-Cordonnier BenoĂŽt Masson Brasserie Saint-Germain Arnaud Picavet

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Brasserie Saint-Omer LĂŠo Thumerel

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Brasserie Motte-Cordoonier EloĂŻse Pimbert

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Brasserie du Pavé Thomas Louvieaux Brasserie du Pavé Eloïse Pimbert

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Brasserie Malterie Peugniez-Clabaut BenoĂŽt Masson

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Brasserie Catry Quentin Madec

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Brasserie des 2 Caps Quentin Madec


Brasserie - Les 2 Caps Tardinghen Sara Guilbert

La brasserie des 2 caps se situe à Tardinghen entre le Cap Gris-Nez et le Cap Blanc-Nez comme le laisse deviner son nom. Elle a pris ses quartiers dans une annexe de la ferme de la Belle Dalle. Un beau corps de ferme datant du XVIIIème siècle entouré de champs d’orge. Le site est splendide. Une grande cuve en cuivre trône dans la cour et attire la curiosité de tous les portraitistes. Le brasseur, Christophe Noyon lui-même nous fait la visite. En plus des explications sur la fabrication de la bière, il nous raconte l’histoire de sa brasserie et de sa famille. Le projet démarre en 2001 lorsque Christophe et Alexia Noyon souhaitent se consacrer à la création d’une brasserie dans la ferme familiale. Christophe, ingénieur agricole suit une formation de brasseur à Louvain (en Belgique). La structure est officiellement créée en 2003 autour des valeurs de “Qualité, Indépendance et Engagement”. La production de la brasserie est de 2500 hectolitres par an. La moitié est produite en Belgique à Gand dans une brasserie/laboratoire. Cette dernière possède un équipement plus important dont la brasserie bénéficie pour innover. Une des particularités de cette brasserie est que 95% du malt utilisé pour la bière provient des champs alentour. Si bien que Christophe Noyon a mis au point une bière de “cru millésimé” nommée la Belle Dalle du nom de la ferme toujours fabriquée à partir des mêmes champs d’orge. Tout est fait pour qu’on fasse le rapprochement entre cette bière et un vin : le style de la bouteille, le style du verre. Les projets pour la brasserie ne manquent pas. Pourquoi ne pas créer une malterie pour proposer une bière fabriquée localement à 100% ? La visite s’est terminée autour d’une dégustation d’une grande partie de leur fabrication. Nous avons goûté la bière Blanche de Wissant, la 2 Caps, la Noire de Slack, La Belle Dalle millésimée, La D-day !

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Brasserie Motte-Cordonnier Guillaume Lefèbvre

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Brasserie Saint-Omer Aurélien Lefèbvre Brasserie Catry Sara Guilbert

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Brasserie Saint-Omer BenoĂŽt Masson Brasserie Motte-Cordonnier Laurane PĂŠan

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Brasserie Motte-Cordonnier LĂŠo Thumerel

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Brasserie des 2 Caps Quentin Madec

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Brasserie du PavĂŠ Arnaud Picavet

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Brasserie Saint-Germain Jean-Philippe Madec

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Brasserie Saint-Germain Aix-Noulette

Quentin Madec

L’histoire d’Aix-Noulette est marquée par la présence d’importantes brasseries depuis la fin du XIXème siècle. En effet, une première fabrique apparaît dès 1856 à proximité de l’église et alimente plus de soixante estaminets et cantines avant la première guerre mondiale. Celle-ci s’industrialise progressivement et produit de plus en plus d’hectolitres de bière chaque année grâce aux employés sur le site. Ils représentent alors un cinquième de la population active de la ville dans les années 1980. En 1986, la production de la brasserie Brasme s’arrête laissant une friche industrielle au cœur d’Aix-Noulette dont il ne reste aujourd’hui plus de trace. En 2003, une nouvelle brasserie au nom du saint patron de la ville démarre son activité route d’Arras et ne cesse d’augmenter sa production au fil des années. Aujourd’hui à plus de 10 000 hectolitres de bière par an, la production rattrapera peut-être bientôt celle de l’ancienne brasserie Brasme à savoir plus de 200 000 hectolitres en 1986. Les bières de garde sont élaborées à partir de matières premières provenant exclusivement de la région et sont distribuées en France et à l’étranger. À l’intérieur des entrepôts, le matériel tout en métal inox contraste avec les anciens fûts en bois à vin et à whisky dans lesquels les bières spéciales sont gardées. Certaines pièces concentrant de la technologie et de la mécanique servent de laboratoire notamment pour de jeunes brasseurs venant élaborer et expérimenter leurs recettes. Accompagnés par un médiateur, nous découvrons au fur et à mesure de la visite que le chiffre 24 est omniprésent dans le processus de fabrication de la bière (notamment pour le dosage du malt et la température de garde de la bière). Il prend alors une dimension mystique à l’instar de l’étoile des MotteCordonnier, d’autant plus que la fameuse page 24 serait celle qui vanterait les bienfaits du houblon dans un livre écrit par la religieuse et herboriste Hildegarde de Bingen au Moyen-Âge. Cependant, la brasserie Saint Germain est tournée vers l’avenir. Elle est un exemple significatif de moyenne brasserie évolutive et innovante qui ne cesse de grandir.

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Brasserie Motte-Cordonnier LĂŠo Thumerel

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Brasserie Motte-Cordonnier Eloïse Pimbert Brasserie du Pavé Eloïse Pimbert

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Brasserie des 2 Caps Marine Vignot Brasserie Motte-Cordonnier Arnaud Picavet

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Brasserie Saint-Omer Laurane PĂŠan

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Brasserie - Saint - Omer Saint - Omer Eloïse Pimbert

Sous un magnifique soleil, Mr Pecqueur, Directeur Général de la Brasserie de Saint Omer, nous a ouvert les portes de son usine. Fondée dès 1866, elle a notamment été connue sous le nom de Brasserie Artésienne, et n’a cessé d’être rachetée et de faire l’objet de fusions, avant d’être enfin rebaptisée Brasserie de Saint Omer en 1985. C’est seulement en 2008 que Mr Pecqueur fait l’acquisition de cette Brasserie familiale qui lui avait été rachetée 12 ans auparavant par le groupe Heineken. Nous voilà donc partis pour la visite d’une des plus grandes brasseries indépendante et industrialisée de la région : la brasserie de Saint Omer. La brasserie produit principalement des bouteilles, même si on retrouve des boîtes (canettes) ainsi que des fûts. L’eau, qui se doit d’être d’une grande pureté, provient directement des forages situés à Saint Omer, alors que le malt est importé de pays producteurs. Actuellement, 40% de sa production est exportée à l’étranger (Irlande, Espagne, Belgique, etc.). Avec une production d’environ 3 millions de bouteilles par jour, 2 millions d’hectolitres par an et près de 9 recettes de bières classées Saveur en Or, la brasserie de Saint Omer n’a pas terminé de s’agrandir. En effet, elle projette de délocaliser son usine de Gayant (Douai) afin d’accroitre sa superficie et d’augmenter sa production en s’installant à Arques. Loin des petites brasseries artisanales régionales, nous avons découvert ici une véritable industrie intégrée au cœur même de la ville. Si l’odeur du malt, le passage des poids lourds dans la rue étroite et le tintement des bouteilles sur les rails, n’étaient perceptibles, rien ne laisserait présager que la ville cache une vaste industrie brassicole parmi ses maisons! L’unité de production est presque entièrement automatisée, et les bouteilles s’entrechoquent et s’alignent à l’infini. Suivant une visite guidée du haut des passerelles, la chaîne de production n’a alors plus aucun secret pour nous ; laissant ainsi défiler sous nos yeux des bouteilles dont la couleur verte tranche avec le gris métallisé des machines. De la salle des recettes à l’unité de production, chacun a pu s’émerveiller dans l’immensité de cette usine et laisser libre cours à son imagination!

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Brasserie Saint-Omer Quentin Madec


Brasserie Paul Collignon Guillaume Lefèbvre Brasserie des 2 Caps Eloïse Pimbert

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Brasserie Saint-Germain AmĂŠlie Deguingand

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Brasserie Saint-Germain Jean-Philippe Madec

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Brasserie Motte-Cordonnier BenoĂŽt Masson

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Tardinghen, champs d’orge Quentin Madec

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Bibliographie ARTICLES VAN BOST Nathalie, Brasseries et malteries. Nord-Pasde-Calais, Lille : La Voix du Nord, 2000. DUBOIS Pierre-André; DURONSOY Nathalie; VAN BOST Nathalie, “ Nord Pas-de-Calais terre de brasseries”, documents d’Ethnographie Régionale du Nord Pas-deCalais - n° 9 , Béthune, musée d’Ethnologie régionale, 1998

LIVRES VAN BOST Nathalie, “Dossier enquête thématique régionale : brasseries du Nord-Pas-de-Calais ”, Inventaire général du patrimoine culturel, 1993. VAN BOST Nathalie, “ Mine de houille dite fosses 7 et 7bis, actuellement usine de serrurerie et usine de menuiserie”, Inventaire général du patrimoine culturel, 2002.

SITE INTERNET http://minesdunord.fr http://www.delcampe.fr http://tchorski.morkitu.org/2/brasserie-01.htm http://brasseriesdemons.blogspot.fr/.../les-autres...

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Brasserie des 2 Caps Léo Lecoq

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