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Journal de rue

MAI 2018

L’ENTREVUE

avec Érik Bisson Le bonheur existe-t-il ? En boni, le Noir sur Blanc du CRIO Philemon Wright Contrer les surdoses d’opioïdes

La fierté gaie

Entretien avec un pilier du communautaire, Yves Séguin

« Le capitalisme, ça marche juste pas ! »

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NOTRE CONSEIL D’ADMINISTRATION Président : Trésorier : Secréraire : Administratrice : Administratrice : Administratrice : Administratrice : Directeur, Éditeur et Fondateur :

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Correcteurs/trices : Dernière lecture : Intervenante : Vidéaste Infographiste : Imprimerie :

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Merci aux nombreux bénévoles

Le Portail de l’Outaouais est membre de : Le CRIO, du ROHSCO et de la TROCAO 819 230-4988 / portaildeloutaouais@gmail.com / www.leportaildeloutaouais.org

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PARTENAIRES SUPÉRIEURS

PARTENAIRES DÉVOUÉS Le Portail de l’Outaouais, l’organisme, a un système de valeurs, des croyances et des philosophies biens définis.

NOS AMIS

Son directeur, ses employé-es, ses bénévoles et son conseil eux, ces êtres humains, ont eux aussi un système de valeurs, des croyances et des philosophies bien définis et espérons-le, sont grandement compatibles avec celui de l’organisme. Le Portail de l’Outaouais, le magazine, l’outil, lui n’en a aucun. Bien que sa tendance penche majoritairement vers l’empathie et l’acceptation de nos citoyens fragilisés dans leurs défis quotidiens, il demeure un espace ouvert à toutes les perceptions, un lieu où tous et toutes ont la liberté de s’exprimer ouvertement, cette liberté s’arrêtant là où elle empiète sur la liberté d’autrui. Ceci étant dit, l’organisme n’adhère à ni ne conteste aucune information partagée et publiée dans ce présent ouvrage.

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L’ÉDITORIAL

PAR CHRISTIAN GOSSELIN Éditeur

Deuxième édition. Deux entrevues enrichissantes, des chroniques nourrissantes et « peut-être » un temps plus clément pour nos valeureux camelots. Un temps plus clément d’ailleurs pour tous ceux qui vivent en situation d’itinérance. Comme vous savez, grâce à l’aide de notre toute nouvelle intervenante, nous tentons présentement de stabiliser un premier noyau de camelot récurrent, nous vous remercions de votre indulgence, de nous permettre de se reprendre dans cet élan d’améliorer des trajectoires de vie. Ce premier mois d’avril semble nous miroiter un certain ancrage, une relative stabilité rarement vécue chez les camelots dans notre premier élan. C’est bon signe. L’accompagnement change tout, merci Kim. Le temps s’adoucira, ces premiers camelots seront un attrait pour d’autres, la circulation piétonnière sera de plus en plus fluide. Cela ajouté à la bonne humeur du temps doux créera, nous l’espérons, un contexte général propice à l’accomplissement de notre mission première; la rencontre de deux réalités, de deux dimensions.

Je vous demande de croire en eux, de croire que tout le monde peut altérer sa trajectoire, améliorer son sort. Si moi je l’ai fait, tout le monde le peut également.

Voici notre deuxième édition de notre deuxième élan. Quelle expérience que ce projet qui me tient tant à cœur. Si Dieu le veut, il survivra bien après mon passage ici-bas. J’ose espérer que sa lecture vous plaira, vous informera sur ces sujets délicats dont on ne parle pas assez souvent.

2002

2014

SOMMAIRE 4 - L’ENTREVUE 6 - L’ACTUALITÉ 7 - ELLES 8 - DOSSIER SPÉCIAL 13 - LE MOT DU CRIO 14 - MODE DE VIE SAIN

15 - UNE PAGE D’HISTOIRE D’ICI 16 - PLACE AU CITOYEN 18 - UN JOUR J’... 20 - POINT DE VUE DU PROF 22 - L’HABITATION

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L’ENTREVUE

PAR JOSIÈVE BISSON

Erik Bisson Coordonnateur chez Jeunesse Idem En 1995, fut fondé Jeunesse Idem, programme qui émanait du BRAS (Bureau régional d’action sida). Grâce à la découverte de ce programme en 1996, Erik est aujourd’hui leader de ce bel organisme situé dans le Vieux-Hull. Jeunesse Idem est encore aujourd’hui la seule ressource pour la communauté allosexuelle (ou LGBT) ici, en Outaouais, alors le défi de répondre aux besoins est grand pour Erik et toute l’équipe, mais semble-t-il que le secret est la priorisation… et ça porte fruit. Comme mentionné, en 1996 Erik a joint Jeunesse Idem et depuis, sachant qu’il possédait déjà une personnalité de leader, il a su trouver sa place au travers de cet organisme en entrant en poste en 2002. Au fil du temps, Jeunesse Idem est arrivé à une croisée des chemins et a décidé de se séparer du BRAS afin de répondre à une demande florissante et donc, d’agrandir son mandat. Mais la séparation n’a pas été instantanée : ce n’est qu’en 2012 que Jeunesse Idem a été reconnu comme un organisme, mais il était toujours sous l’aile du BRAS par souci d’un manque de financement et finalement, en 2016, Jeunesse Idem a pu voler de ses propres ailes. Jeunesse Idem se base sur certaines valeurs (qui ne sont pas toutes nommées ici) tels le respect, la confidentialité, l’inclusion et le sens de la communauté. On peut constater cette dernière valeur quand on entre dans les locaux de cet organisme. Tant de gens ont mis de l’amour dans ces locaux en mettant la main à la pâte afin de leur donner vie, mais aussi pour permettre aux membres et à toute autre personne de se sentir bien lors de leur visite chez Jeunesse Idem. Puis, comme Erik m’a répété à quelques reprises, le sens de la communauté est très important au sein de cet organisme, afin que tout le monde se sente à sa place et puisse, pour plusieurs d’ailleurs, être soi-même pour le temps de quelques heures.

Mais si l’on recule dans le temps, cette journée n’était pas proclamée « internationale », mais plutôt « nationale », à ses débuts, soit en 2003. C’est en fait à Montréal, grâce à l’initiative de la fondation Émergence, que cette journée a pris ses racines au Québec, spécifiquement le 4 juin 2003. Ce n’était pas que la ville de Montréal qui fêtait cette journée, Gatineau soulignait aussi cette journée sur le terrain du Théâtre de l’Ile avec quelque 80 personnes réunies. Maintenant, depuis une dizaine d’années, le 17 mai est devenu une journée dite internationale et a été reconnu par l’ONU. À ce jour, elle est fêtée dans 60 pays. À elle seule, la ville de Gatineau rassemble environ 500 personnes à la plage Moussette depuis quelques années, sous forme de journée familiale. Cette année, selon les dires d’Erik, cette journée risque d’être réorganisée puisqu’il s’agit d’une belle occasion de réunir les gens. Il ne faut pas non plus oublier la semaine de la fierté qu’on a ici à Ottawa-Gatineau. Effectivement, selon les dires d’Erik « ça fait quand même près de 20 ans que Jeunesse Idem marche avec le défilé d’Ottawa avec nos thématiques à nous. Nous on veut souvent faire passer le message, soit historique, soit éducatif, même si ce n’est pas en lien avec leurs thématiques à eux. Nous, on veut vraiment faire passer un message, comme par exemple au niveau des lois. Ce ne sont pas des messages politiques, mais c’est de dire qu’il ne faut pas oublier qu’ici, au Canada, en 1969, l’homosexualité était encore un crime. On veut souligner

Soulignons-le que notre communauté allosexuelle en Outaouais a l’appui de la ville de Gatineau ainsi que de son maire Maxime Pednaud-Jobin. En effet, lors de la journée internationale contre l’homophobie et la transphobie, le 17 mai, chaque année le maire de Gatineau lève le drapeau à l’effigie de la communauté allosexuelle.

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les avancées qui ont été faites, sans nécessairement les prendre pour acquises non plus. Nous, on essaye de se souvenir de ces faits, mais aussi de se rappeler que la bataille n’est pas encore finie, puisque le mouvement est encore jeune ». Bien que la journée internationale contre l’homophobie et la transphobie soit soulignée partout dans le monde, les 364 autres journées de l’année sont, jour après jour, une lutte contre l’homophobie et la transphobie. Chaque année, Jeunesse Idem vient en aide aux jeunes en détresse, qui souvent, ont même fait une tentative de suicide dû à un lourd fardeau qu’est l’acceptation de soi et de son orientation sexuelle. Jeunesse Idem est composé d’une très petite équipe (en fait, deux employés), puisque cet organisme est très peu financé, tout comme la majorité des organismes ici, en Outaouais. Bien que certains bénévoles viennent en aide à cet organisme, ce n’est pas suffisant pour couvrir tous les besoins. Jeunesse Idem a besoin de bénévoles bien qualifiés, mais malheureusement, il n’y en a pas suffisamment. D’ailleurs, par souci de manque de financement, Erik ne peut se permettre d’engager d’autres intervenants sociaux, alors on devine qu’il est un homme très occupé (il est même en train de compléter son baccalauréat, malgré tous les engagements qu’il a) ! Heureusement, grâce à plusieurs campagnes de financement et à des partenariats locaux (18 au total, dont le Lala Bistro, Le Hibou, Le Petit Chicago, etc.), Erik et son équipe réussissent à amasser des fonds afin de faire vivre l’organisme. Erik a une tête remplie de projets et est doté d’une grande motivation afin de développer notre communauté allosexuelle. Lors de ma rencontre avec celui-ci, je n’ai pas rencontré le reste de l’équipe, mais je suis certaine que tous les membres de l’équipe sont dotés de cette même motivation. De plus, Erik a un grand sens de l’inclusion et de la communauté. Pour lui, tous les organismes de l’Outaouais devraient s’assoir ensemble et partager équitablement l’argent reçu de la part du gouvernement, ainsi que faire les demandes de subvention ensemble puisque chacun est important et que, on ne se le cachera pas, l’argent reçu n’est pas suffisant pour faire survivre le monde du communautaire.

ÉCHELLE DE PARTENAIRES

Afin de conclure, il est bon de noter que la lutte à l’itinérance est importante pour Erik : Jeunesse Idem sous-loue des locaux au CRIO (collectif régional de lutte à l’itinérance en Outaouais) afin que ces deux organismes puissent s’entraider. Article élaboré par Josiève Bisson, auteure de Qu’en penses-tu ? et étudiante au certificat en Psychologie.

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L’ACTUALITÉ

PAR MÉLODIE PELLETIER

Trousse de naloxone gratuite : accès encore difficile Il est encore difficile de se procurer une trousse de naloxone dans les pharmacies de Gatineau, malgré l’annonce en novembre dernier de leur accès gratuit et sans ordonnance pour quiconque le demande. Le gouvernement du Québec a décidé de rendre accessible les trousses de naloxone en raison de la hausse du nombre de surdoses liées à la consommation d’opioïdes. Lorsqu’il est injecté, le naloxone agit en bloquant l’activité du narcotique et en renversant ses effets. Il est maintenant possible de se présenter dans certaines pharmacies partout dans la province et de demander la trousse sans avoir à débourser quelque chose, et sans devoir montrer quelque pièce d’identité que ce soit (y compris la carte d’assurance maladie). Ça ne semble pas compliqué, mais dans les faits ça se passe autrement. Le droit de ne pas montrer de carte d’identité a été décidé afin de permettre à tout le monde de pouvoir se procurer une trousse. Par exemple, plusieurs personnes itinérantes et immigrantes n’en ont pas. Cette façon de faire permet aussi à l’usager de s’assurer que rien ne sera inscrit dans son dossier. Une telle inscription au dossier pharmaceutique peut paraître banale à première vue, mais elle peut entraîner de lourdes conséquences, particulièrement pour la personne qui doit prendre des opioïdes sous ordonnance. Le médecin pourrait perdre confiance en son patient et lui couper ses prescriptions, par exemple. Les techniciens en pharmacie semblent cependant souvent oublier ce détail important et insistent pour avoir la carte d’assurance maladie, ce qui en rebute plusieurs.

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L’attitude des pharmaciens et des techniciens en pharmacie décourage aussi beaucoup d’usager d’aller demander la trousse. J’ai fait le test : j’ai appelé dans quelques pharmacies du secteur Hull et leur ai demandé s’ils avaient des trousses de naloxone. Dans certains cas, la réponse m’a été donnée comme si je leur avais demandé s’ils vendaient des Advil, mais dans d’autres, le mépris se lisait dans la voix et on m’a même demandé si je pensais l’utiliser sur moi ou sur quelqu’un d’autre. On a aussi insisté pour que j’apporte ma carte d’assurance maladie. Devant le récit de plusieurs personnes qui ont reçu le même accueil, certaines n’osent tout simplement pas aller demander une trousse qui pourrait leur sauver la vie ou celle d’un proche. Ce ne sont pas toutes les pharmacies qui distribuent des trousses de naloxone. Certaines ont été mandatées par le gouvernement du Québec. Il y en a 16 sur le territoire de Gatineau, dont seulement deux dans le secteur du Vieux-Hull, soit sur les rue Montcalm et Eddy. Il est difficile de convaincre les pharmacies qui craignent d’attirer un « certain type » de clientèle. En attendant, ce sont encore souvent les travailleurs de rue qui vont chercher les trousses de naloxone dans les pharmacies et les redistribuent. Ils ont une formation depuis 2016 sur leur utilisation. En distribuant les trousses ainsi, il est cependant plus difficile de rejoindre une grande clientèle et on échoue dans la tentative de responsabilisation et de reprise de pouvoir des individus.

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PAR MAISON LIBÈRE-ELLES

ELLES

Témoignage d’une femme qui s’est sortie de la violence conjugale À chaque printemps qui revient, je revis sans le vouloir le passage chez vous. C’est comme si mon cerveau continuait de suivre mes démarches acquises en me le rappelant doucement. De la tourmente, le désarroi, la peine, l’incompréhension, l’inconnu et l’impuissance dans lesquels j’étais plongée, venait s’ajouter la méconnaissance de mon Moi sans l’autre. Incapable de sortir, de m’amuser, de voir des gens, j’en étais rendue comme un animal qui voulait juste dormir et engourdir son mal de vivre. Grâce à vous, et ce avec du temps (beaucoup de temps), j’en suis revenue en une personne complète qui s’aime, s’estime, rit, travaille, a des amies, une voiture, un appartement, mais sans conjoint, et c’est très bien comme ça. Je suis libre, heureuse, enjouée et je vous remercie du fond du cœur pour tout. Si je pouvais vous être utile et aider les autres, j’en serais ravie. Après quatre ans, je vous dis un gros « Merci ! » Rachelle Beauchamp

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DOSSIER SPÉCIAL

PAR CHRISTIAN GOSSELIN

Entrevue avec Yves Séguin Yves Séguin, un homme doté d’un intellect allumé, un homme impliqué, humble, respectueux et respecté. Yves Séguin, un nom difficile à éviter pour quiconque travaille dans le milieu communautaire de l’Outaouais. Yves porte plusieurs chapeaux, dont celui de la présidence du CRIO (Collectif régional en itinérance de l’Outaouais), porte-parole par acclamation du milieu auprès des médias et même devant les bailleurs de fonds lorsque la situation l’exige, et surtout, directeur du CIPTO (centre d’intervention en prévention en toxicomanie de l’Outaouais) depuis 2007. Le CIPTO a beaucoup évolué depuis sa création en 1982. Il s’appelait alors « Shalom pour la sobriété », un centre où des gens avec un certain cheminement d’abstinence se rencontraient régulièrement afin de s’entraider dans leur défi commun. En 1986, les besoins des personnes qui vivent plus difficilement leur cheminement amènent l’organisme à apporter des changements. Il devient alors le CIPTO, avec une offre de services plus professionnels pour finalement adopter officiellement l’approche de la réduction des méfaits en 1990. Né à Ottawa, Yves est l’aîné de deux sœurs. Sa mère est originaire de Curran, dans l’est ontarien, à soixante-sept kilomètres d’Ottawa, son père est de Hull. La famille s’est installée à Hull, dans le Mont-Bleu, alors que Yves avait dix ans. Il y demeure encore et est attaché à sa ville. Yves affirme d’ailleurs être et un gars d’Hull. Son enfance s’est bien passée dans un environnement familial sain, et pour lui, l’école, c’était facile. Son adolescence se passe également sans drame. Des questionnements, oui. Des expériences, oui. Il fréquente le Collège Saint-Alexandre. Il avoue qu’à un certain niveau, que ce soit aussi facile ne l’a pas nécessairement aidé. Il n’a jamais forcé pour devenir meilleur.

Au Collège il découvre le monde. Il s’implique avec Amnistie Internationale. Il prend conscience que oui, il l’a facile; il est chanceux alors que pour beaucoup d’autres, c’est pas mal moins facile. « J’aurais pu fréquenter l’école privée, me péter les bretelles et vivre parmi l’élite. Mais non, encore là je suis encore plus chanceux, j’ai réalisé ma chance, justement ». Il s’est également impliqué dans les sports, ce qui lui a évité de succomber à la cigarette, il s’est aussi engagé dans l’impro et certaines causes sociales. Il était déjà fasciné par l’histoire des luttes sociales. Arrivé au cégep, un danger l’habite. C’est trop facile! Lui qui avait fait les programmes avancés pendant son secondaire, il a l’impression de reprendre tout ce qu’il a vu au secondaire. Il s’absente de plus en plus des cours et il expérimente les drogues. Il se voit déraper et ça l’éveille. Il fait appel à ses parents pour lui payer sa première année d’université. Ils acceptent. Yves se retrouve à l’université d’Ottawa en histoire. Encore-là, quelqu’un d’une famille moins nantie ne s’en serait probablement pas sorti. Il trouve le programme d’histoire fort intéressant, l’histoire des ouvriers, de l’île de Hull et autres évolutions sociales comme les débuts de l’organisation communautaire... Il termine son baccalauréat, mais ne sent pas l’élan de poursuivre. Il se dirige plutôt vers l’Université du Québec pour terminer un deuxième baccalauréat en organisation communautaire. C’est là que sa carrière débute. Il occupe des postes comme remplaçant au CLSC en intervention de quartier, aux Enfants de l’espoir, au tout premier Carrefour Jeunesse Emploi, aux Œuvres Isidore Ostiguy pour revenir au CLSC à temps plein et finalement recevoir l’invitation de Hugo Lemay qui quittait alors la direction du CIPTO. Celui-ci l’invitait à déposer sa candidature, alors que Yves se retrouvait pour la première fois au chômage. Il avait totalement accepté cette situation, afin d’appuyer « sa blonde » avec l’arrivée de leur deuxième enfant. Ils en ont quatre aujourd’hui. -Le Portail : Parlons revitalisation du Centre-Ville ici à Gatineau, quelle est votre perception ?

« Je l’ai eu facile et je le sais »

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-Yves Séguin : Le seul vrai problème est qu’on le fait sans inclure tout le monde. À la base, je n’ai absolument rien contre embellir et redynamiser un centre-ville. C’est lorsque ça vient uniquement d’un groupe de personnes qui ont les idées ET l’argent. Là, ça devient pour moi un problème. Les tours Brigil en sont l’exemple PARTICIPER À LA GUÉRISON DES MAUX DE CE MONDE, PLUTÔT QU’À SA MALADIE.


parfait actuellement. L’idée ne vient certainement pas des résidents actuels de l’Île de Hull qui ont présentement du mal à se loger ou à payer leur loyer. Je reproche aux gens qui ont de belles grandes idées de ne pas les partager avec d’autres qui en ont aussi pour tenter ensemble de trouver des solutions où tout le monde peut avoir sa place. C’est correct d’inviter l’ARIH (Association des résidents de l’île de Hull) à la table, mais ce n’est pas assez. Aussi noble soit-elle, cette association ne représente malheureusement pas la majorité. Elle représente en grande partie les résidents qui ont des emplois stables, qui sont propriétaires de maisons, et qui voient à leur qualité de vie de quartier oui, mais qui voient également, on le comprend, aux intérêts de leurs investissements immobiliers. -Le Portail : Donc il y aurait des exclus dans les décisions de revitalisation, de zonage et d’octroi de permis de construction ? -Yves Séguin : Absolument. On n’est pas dans le vivre-ensemble, dans la cohabitation. A-t-on vraiment besoin d’autant de condos ? Un certain nombre, oui, mais on a certainement d’autres besoins. J’aimerais qu’on rassemble tous les gens concernés et qu’on établisse ensemble comment on veut voir le centre-ville se développer. En ce moment, on a choisi une voie comme si c’était la seule possible, soit le développement économique néo-libéral, cette mentalité qui dit que ça prend de l’argent parce que c’est avec de l’argent que ça devient beau. On oublie les autres qui n’ont pas nécessairement cette mentalité, pour qui ce n’est pas ça l’idéal. On oublie que d’avoir des commerces soi-disant mixtes ça veut dire tasser du monde et briser le tissu social existant pour finalement créer un nouveau quartier lisse, propre et sans âme. -Le Portail : Comment Yves Séguin voit-il le centre-ville renaître ? Je vois un centre-ville avec une vraie mixité sociale non imposée, un vrai vivre-ensemble. Je vois des restos, des bars, des boutiques locales qui cohabitent avec les résidents moins nantis. Je vois un dépanneur du coin voisin d’un joli petit café huppé, un citoyen qui habite seul dans une garçonnière voisin d’une famille. Un vrai vivre-ensemble, c’est réaliste. Je vois un centre-ville décidé par tous ceux qui sont concernés. Je vois les grands développeurs immobiliers cogner aux portes des résidents afin de leur demander leur avis. Je vois et j’espère surtout, l’espace de l’aréna Bob Guertin servir d’exemple où le vrai vivre-ensemble sera au cœur du développement comme ça s’est fait dernièrement à Pointe Saint-Charles, où on a répondu aux besoins de chacun. Ce que je vois, c’est la municipalité qui mets ses culottes et qui oblige les proprios à ne pas laisser se détériorer les logements dans lesquels doivent vivre certains citoyens en taudis. Ce que je ne vois pas, par contre, c’est le promoteur immobilier qui propose « son » projet, avec bien sûr le 15 % en logement « abordable » (contrairement à logement social) imposé par la ville et où tout le monde trouve bonne conscience. -Le Portail : Sujet à part, le dénombrement en itinérance imposé par le fédéral, tu en dis quoi ? -Yves Séguin : Le problème n’est pas le dénombrement mais ce qu’on en fera après. Je crains qu’on adopte les nouvelles orientations, les plans d’actions et même les octrois de financement d’après ce chiffre illusoire. Le dénombrement lui-même est un

exercice complètement futile, vas-y, aucun problème compte-les. Un bon soir on va aller au Gîte Ami compter les 55 personnes qui y résident, le lendemain pour capter ceux qu’on a peut-être manqués, on va aller à la Soupe Populaire de Hull compter les 100 visiteurs qui viennent y dîner, ou pour parler aux intervenants, et on va inscrire 150 comme nombre, alors qu’on sait ici que plus de 900 personnes différentes couchent au Gîte Ami annuellement. Ce qui m’intéresse, c’est le portrait de l’itinérance, les autres volets ici au Québec; le volet deux, qui vise l’itinérance cachée (comme si on pouvait les compter), le volet trois, qui tente d’évaluer l’utilisation des ressources par la population en itinérance, et le volet quatre, qui lui dressera un portrait – qu’est-ce qui fonctionne et qu’est-ce qui fonctionne moins. Je dis bravo aux volets trois et quatre, mais malheureusement j’ai le pressentiment que l’énergie sera plutôt dirigée vers le volet un. Le nombre qui, on le sait tous, ne reflètera absolument pas la réalité, loin de là. De par sa nature, dénombrer l’itinérance est un exercice impossible, une dépense en énergie et en argent qui pourrait très bien servir autrement. Par exemple, ce dénombrement ne nous démontrera pas le besoin flagrant ici en Outaouais pour des actions transitoires pour ceux qui ne sont pas encore là, à réinsérer un logement. En partant, le dénombrement, c’est un « Strike-out » assuré. L’approche « Housing First » tant prônée par le fédéral comme solution unique, avec laquelle on tente de diriger le financement est bon parfois, oui, mais pas tout le temps. Comme organismes, selon nos missions, nous avons besoin de décider de la direction du financement qui nous est accordé. Une direction en « logement d’abord » pour certains, et plus généraliste pour d’autres. C’est vital si on veut créer un ruban de services efficaces et réussir à contrer l’itinérance adéquatement.

« On va juger notre ère à la façon dont nous aurons pris soin de nos plus vulnérables. » -Le Portail : Yves Séguin, l’homme, a-t-il une peur importante ? -Yves Séguin : Non, carrément non. Je n’ai peur de rien (fou rire) -Le Portail : Selon toi, l’humanité court-t-elle à sa perte ? -Yves Séguin : J’avoue que parfois il est difficile d’être optimiste, mais non, je ne crois pas. Je ne peux pas dire que je suis pessimiste au point de voir tout noir mais j’avoue également croire qu’il devrait y avoir une révolution. Le capitalisme, ça marche juste pas ! Le capitalisme creuse les écarts. Certains s’enrichissent avec leur agent sans même avoir à travailler. Oui, il y a les self-made men qui ont travaillé 70-80 heures par semaine, et je leur dis bravo, mais c’est l’exception. Il y a donc ceux qui décident, qui font tout pour garder les autres au bas de l’échelle et ne pas leur donner la parole. Et il y a ceux du milieu qui alimentent tout ça sans trop le savoir. Ça fait des années que je me dis que ça va finir par péter, mais non, ça continue. Le monde continue d’embarquer et souvent, moi le premier, je l’avoue. J’ai pourtant cru très longtemps dans la force du nombre, qu’à un moment donné le monde n’embarquerait juste plus. Mais non, on continue, on y va par-là, à fond la caisse avec cette idéologie de toujours consommer à

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tout prix, de performer, d’être « rentable ». Beaucoup de choses ont changé, comme le patriarcat, les dogmes religieux, l’égalité des sexes. J’ai cru que ce serait pareil avec le capitalisme que je qualifie maintenant de capitalisme sauvage, plus insidieux, mais non. L’individualisme prévaut au détriment du vivre-ensemble. J’ai vraiment cru que beaucoup diraient « STOP », on s’arrête, on prend le temps de prendre soin de soi. Pas de « moi », mais de « nous ». Une chance qu’il y a des gens qui luttent encore, qui questionnent l’establishment. Je vois qu’on n’est pas juste une petite poignée d’illuminés mais qu’il y en a d’autres. Il faut continuer à nommer et à dénoncer l’inacceptable. Je le vois chez les jeunes aussi. Ça me redonne espoir. -Le Portail : Vois-tu un certain éveil de conscience dans l’humanité ? -Yves Séguin : Chez les gens déjà semi-éveillés peut-être, oui. Mais il est rare qu’on arrive à convaincre quelqu’un qui ne voit pas déjà. J’ai du mal à comprendre pourquoi il est si difficile de convaincre nos décideurs de prendre soin de notre monde fragile. On va juger notre ère à la façon dont nous aurons pris soin de nos plus vulnérables.

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« Ces gros chiffres ne sont très très souvent que des écrans de fumée. » -Le Portail : L’itinérance, comment la vois-tu? -Yves Séguin : Les deux premières questions que je me pose quand je croise une personne en situation aussi précaire est comment se fait-il qu’elle soit passée au travers les mailles du filet. Comment se fait-il que personne, au moment crucial, s’est aperçu que celui-là allait mal, avant même qu’il ne se retrouve aussi creux ? Puis en deuxième lieu : Aujourd’hui, que puis-je faire pour l’aider, lui, maintenant ? Et pour finir, moi quand je vois une personne en situation aussi extrême que l’itinérance, je vois encore en premier lieu une simple mauvaise répartition des richesses. Calcule-le comme tu veux, le salaire minimum c’est pas assez. Les gens qui gagnent 40 000 $ en arrachent, ceux qui gagnent 60 000 $ arrivent juste, mais semble-t-il qu’il est difficile de croire que ceux qui n’ont accès qu’à 10 000 $ ne pourront tout simplement pas s’en sortir. Il faut également faire très attention aux gros chiffres que nos gouvernements affichent comme investissements en services de première ligne. 25 millions, oh wow ! Le gouvernement s’en occupe, disent-ils. Mais si tu comptes, tu réalise qu’en bout de ligne, il ne t’en reste que 120 000 $ pour ton projet qui coûte 2 millions. Ces gros chiffres ne sont très très souvent que des écrans de fumée. -Le Portail : Un message pour nos lecteurs ? -Yves Séguin : Mon espoir est que tranquillement, le feu sacré continue et qu’un jour quelqu’un va souffler dessus assez fort pour le faire jaillir.

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LE MOT DU CRIO

PAR JANICK ALLYSON

La nouvelle édition du bulletin Noir sur Blanc est arrivée !

Précarité : Pour moi, pour nous, pour nous tous. Voici, présentée fièrement, la dernière édition du bulletin annuel du Collectif régional de lutte à l’itinérance en Outaouais (CRIO) fraichement sortie de l’impression. Chaque année, le Collectif produit un bilan évolutif de la dernière année concernant le phénomène de l’itinérance en Outaouais. Alors que nous vivons avec bonheur la renaissance du Portail de l’Outaouais, c’est avec grand plaisir que le CRIO poursuit son alliance avec ce journal de rue et vous transmet notre dixième publication ! 2017 a été une année parsemée d’incertitude pour la lutte à l’itinérance et pour plusieurs membres et partenaires du CRIO. Le thème, pour notre dixième édition, voulait refléter ces situations chambranlantes. La précarité, c’est être en position fragile, ou instable. Si l’insécurité touche les personnes et ménages rejoints par nos groupes communautaires, elle touche aussi plusieurs de ces organismes et de ses travailleurs. De façon plus large, c’est notre tissu social qui est de plus en plus précaire. La pauvreté, et tout ce qu’elle implique prend maintenant de nouveaux visages et les actions de nos dirigeants ne sont pas suffisantes pour calmer les préoccupations. Alors que les différents paliers de gouvernements préparent et adoptent plans de lutte à la pauvreté, stratégie nationale de logement et cadres de référence municipaux, gardons un œil critique. En cette année électorale, ne perdons pas de vue les objectifs globaux de lutte à la pauvreté et les véritables impacts et réalités pour les personnes, les groupes et les ménages affectés par ces types de mesure. À titre d’exemple, au fédéral, les orientations de la Stratégie des partenariats de lutte contre l’itinérance (SPLI) après 2019 restent à être annoncées, mais tout pointe vers une poursuite de l’approche de Stabilité résidentielle avec accompagnement (SRA) plutôt que vers des budgets entièrement généralistes qui laisseraient davantage de place à la prévention.

Si le CRIO est fier de pouvoir se lier au Portail et présenter pour la dixième fois (tout de même !) une édition locale et actuelle de son bulletin, la situation de la lutte à l’itinérance en Outaouais n’est pas à la fête. Vous pourrez trouver dans le Noir sur Blanc de cette année, des articles sur les communautés de chambreurs, les trous de service de la région et plusieurs autres thèmes. Le phénomène de l’itinérance est complexe, il prend de multiples facettes et reste toujours changeant. Nous espérons que cette édition vous permettra de mieux comprendre certaines annonces politiques de la dernière année, la réalité des groupes qui œuvrent dans la communauté, mais aussi la complexité des situations des personnes en situation d’itinérance ou à risque de le devenir. La mixité sociale, thème de ce mois-ci, c’est aussi mieux connaitre et comprendre ceux et celles avec qui nous partageons nos municipalités. En terminant, soulignons que la renaissance du journal de rue local est un des points forts de la dernière année. Le CRIO est heureux de pouvoir s’allier à une initiative aussi importante, non seulement pour la reprise de pouvoir des gens soutenus, mais aussi pour diminuer les préjugés et les idées préconçues. C’est grâce à des projets comme le Portail de l’Outaouais et au travail acharné de tous ceux qui luttent de façon directe ou indirecte contre l’itinérance qu’avec un peu de chance, il serait inutile de publier une édition de vingtième anniversaire du Noir sur Blanc.

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MODE DE VIE SAIN

PAR MARIE-CLAUDE BÉNAZET

L’apport généreux des personnes ayant une déficience intellectuelle à nos communautés Le 21 mars, c’était la Journée mondiale de la trisomie 21. C’est une belle surprise qu’il y ait une fête pour eux, puisqu’il me semble que, globalement, nous sommes plutôt portés à célébrer et à nous intéresser aux riches et aux puissants de ce monde. Nous connaissons tous, probablement, une personne trisomique ou une personne ayant une déficience intellectuelle. Ceux qui les connaissent savent qu’elles sont généralement portées à regarder les gens à travers leur cœur plutôt qu’avec leur tête. J’ai connu quelqu’un dans mon entourage proche qui était un déficient intellectuel, pas nécessairement trisomique, et qui regardait tout à travers le prisme de son cœur. Il savait toujours intuitivement lorsque je n’allais pas bien, lorsque j’étais triste ou perturbée. Les nombreuses fois où il a posé sa main sur mon épaule et qu’il m’a dit, de sa voix un peu monocorde : « Je t’aime, Marie-Claude », je ne les compte plus. Il arrivait toujours à m’aider à me secouer intérieurement et à retrouver le sourire. Cet ami est parti, je ne l’oublierai jamais. Ceux qui connaissent le Dépanneur Sylvestre savent qu’il y a toute une équipe d’hommes et de femmes, déficients intellectuels, qui œuvrent admirablement bien, tous les matins. Bien sûr, comme ce sont des personnes vulnérables, elles sont entourées d’éducatrices formidables qui les soutiennent dans leurs démarches. Les éducatrices aident également à créer une ambiance et une atmosphère qui permet aux personnes vulnérables de donner le meilleur d’elles-mêmes. Notre ami Gil y est presque tous les matins pour nettoyer les planchers, tandis que d’autres sont dans la cuisine et coupent des légumes, lavent la vaisselle. C’est une vraie ruche remplie d’activités accomplies dans la légèreté. Tous les midis, un délicieux repas est offert pour une contribution minimale. Il est vraiment très doux et réconfortant d’aller se plonger dans cette atmosphère lumineuse, le fait que nos amis déficients y soient présents, y est pour une grande part.

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Nous avons rencontré il y a quelques années, au Dépanneur Sylvestre, un homme qui avait passé toute sa jeunesse entre la détention et l’hospitalisation. Il venait faire la vaisselle au Dépanneur, mais il n’osait regarder personne, sa souffrance était à fleur de peau. Il faisait courageusement ses premiers pas en dehors d’une institution. Il venait tous les jours faire la vaisselle, c’était sa façon à lui de s’intégrer à la communauté. La seule personne qui pouvait l’approcher et le faire sourire, c’était une dame trisomique charmante qui ne pouvait s’empêcher de l’entourer de ses bras et de dire : « Lui, je l’aime ! » Pour la petite histoire, il a fini par déménager tout près du Dépanneur où il continuait son engagement de vaisselle. Nous avons senti qu’il était bien plus en paix. Il est décédé un jour, chez lui. Je crois qu’il est parti en ayant trouvé, en partie grâce à notre amie trisomique, un peu d’humanité qui lui avait tellement manqué. Nous sommes tous un jour ou l’autre le nécessiteux ou le capable de quelqu’un d’autre. La déficience intellectuelle est une condition qui donne une chance à la société qui l’accepte et qui l’accueille, de rendre plus humains et plus attentifs ses membres. Même si globalement, les personnes ayant une déficience intellectuelle nous demandent d’être attentifs et sensibles à leur vulnérabilité et à leurs besoins, ils sont aussi parfois les plus forts. Ils sont forts dans leur capacité incroyable d’ouverture, de tendresse, de courage, d’engagement et de résilience. Ils ne jugent pas selon les apparences. Il me semble que ce sont des vertus nécessaires à notre communauté, dans ces grands moments de changements planétaires.

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PAR MICHEL PRÉVOST

UNE PAGE D’HISTOIRE D’ICI

D.U., président de la Société d’histoire de l’Outaouais

Philemon Wright, le fondateur du canton de Hull En 1800, Philemon Wright vient s’établir dans le canton de Hull pour fonder une communauté agricole. Il arrive avec sa femme Abigail Wyman, sa famille, des membres de sa belle-famille et une quarantaine de ses concitoyens originaires de Woburn, près de Boston, dans le Massachusetts, aux États-Unis. Il s’agit d’un voyage périlleux de 700 kilomètres. À la fin du 18e siècle, en raison de la croissance démographique, la partie est de la frontière américaine est déjà surpeuplée et les terres occupées. Pour plusieurs, l’avenir devient incertain. De là, la décision de Wright de partir à la conquête de nouvelles terres abondantes plus au nord. Les Wright s’installent d’abord près du lac Leamy, sur les rives de la rivière Gatineau, où ils établissent une première ferme. Dès 1801, Wright établit une autre ferme près des chutes des Chaudières et s’installe dans le secteur. Au cours des années suivantes, le fondateur du canton de Hull ne s’intéresse pas uniquement à l’agriculture, car il fait ériger une scierie, une forge, une tannerie, un moulin à farine, une cordonnerie, une boulangerie, un moulin à chanvre, une briqueterie, une cimenterie et même une distillerie et plus tard, une brasserie.

radeaux de bois à Québec. Contrairement à ce que l’on aurait pu croire, le dynamique entrepreneur ne fit jamais fortune dans l’exploitation forestière et ses diverses entreprises, particulièrement à cause de la fluctuation du marché et d’une mauvaise gestion. En fait, Wright tente de contrôler tout dans la nouvelle colonie. Il fait même de la politique, ce qui lui laisse moins de temps pour s’occuper de ses affaires. Il laisse souvent cela à ses enfants et à sa femme Abigail. Nous tracerons un portrait de cette pionnière méconnue dans une autre chronique. Ce grand visionnaire meurt en 1839 à l’âge de 79 ans. Il repose avec les membres de sa famille dans le cimetière patrimonial de Saint-James, près de l’UQO. En 2000, lors du bicentenaire de Hull, la Commission des lieux et monuments historiques du Canada a reconnu Philemon Wright comme un personnage historique national.

Lentement, la colonie prend forme et on voit apparaitre dans les années 1810 une première école et une chapelle. En fait, Wright occupe alors une place prépondérante avez ses quatre fermes qui totalisent 1 000 hectares de terres défrichées. L’industrie forestière Au départ, Wright rêve d’une colonie agricole pour l’Outaouais. Il comprend toutefois rapidement que le patrimoine forestier de la région peut servir la Grande-Bretagne, bientôt victime du blocus de l’empereur des Français, Napoléon 1er. En 1806, un premier train flottant de grands pins et de chênes, composé d’environ 50 cages, quitte l’Outaouais pour le port de Québec. Wright ne se doute pas qu’il vient de changer l’avenir de la région et que l’industrie du bois allait rapidement remplacer l’agriculture comme moteur économique. En 1823, on envoie déjà plus de 300

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PLACE AU CITOYEN Hier j’ai servi de la soupe… Hier, j’ai servi de la soupe. De la soupe dans une soupe populaire. J’ai aussi servi des desserts. Hier, j’ai servi de la soupe à des gens qui ont faim.

Des marchettes, des béquilles, des chaises roulantes, Des dents cariées, des pas de dents, des fonds de bouteilles, des écouteurs sur les oreilles pour se couper du monde. Des gants troués, des tuques délavées, une casquette avec dessus « God is good all time», « I love Jesus ». La plus ironique fucking casquette du moment. Mais bon, Y fait frette dehors! Peut-être mieux que pas de casquette pantoute! Un professionnel qui a tout perdu, un pusher, une pute, des vieux barbus,

Un petit coupon, un cabaret, une soupe, un plat principal, et un dessert. Avant de servir cette soupe, j’ai enlevé mon Apple Watch. Pas par peur de me la faire voler. Plus pour ne pas les faire chier encore plus d’avoir faim. Pour ne pas leur montrer que moi, je n’ai pas faim. Pas faim tous les jours comme ceux et celles à qui j’ai servi de la soupe. Tuques enfoncées sur les yeux pour ne pas voir le regard des autres. Tuques enfoncées pour cacher sa souffrance. Doigts crasseux et jaunis d’avoir trop dormi dehors. Cheveux pas lavés parce que pas de place à soi. Vêtements pas lavés parce que trop faim. Le comble de la pauvreté est d’avoir si faim dans un pays si riche. Le comble de la pauvreté est d’avoir faim dans un pays qui gaspille autant. Un coupon, une piastre, un repas. Hier j’ai servi de la soupe à des gens démunis; les mal aimés de la société des enfances déchirées, abandonnées, violées, maltraitées, abusées, des enfances qui laissent des cicatrices dans l’âme et le cœur, des laissés pour contre, des maganés de la vie, des écorchés vifs, des plaies vives, des bons pauvres, des mauvais pauvres des « persona non grata… » des gens qui passent inaperçu, des oubliés de la richesse collectives.

Une soupe monsieur. What? I dont speak french! Fuck la protection de la langue française. Ventre affamé n’a pas d’oreille! Faque je coupe le E et je lui sers « a soup ». Je mets l’accent sur le T pour lui offrir « a dessertttt » Hier j’ai servi de la soupe à une gang de mal pris. Une gang bigarrée avec la faim qui les unie. Hier j’ai servi de la soupe à coté d’une femme. Heille le nouveau, t’as combien d’heures à faire? Euh! Jusqu’à la fin du repas. Pis je reviens jeudi. Moi, il me reste 250 heures à faire. Des travaux compensatoires, pour payer des tickets, pour éviter de retourner en prison... Lui, il en a 110 à faire… Des démunis qui servent de la soupe à d’autres démunis. la quadrature du cercle!

Des junkies, spasmés de leur dernière dose de crack. Des fois, c’est peut-être mieux d’être gelé. Mieux vaut être gelé que de souffrir toutes les « Osties » de journées. Sentir jour après jour une souffrance qui te colle à l’âme comme une deuxième peau.

Une émotion m’envahie… Une tristesse profonde me mouille les yeux et le cœur… un retour loin en arrière, J’ai 4 ans, Une mère à boutte. Une mère dépressive. Bulle de folie meurtrière, Déchéance parentale, Placement chez une tante, Pensionnaire jusqu’à la fin de mon secondaire. Émotion intense à servir de la soupe… Comme les poqués à qui j’ai servi de la soupe… Ça aurait pu être moi…

Des « fous » qui se parlent tout seul, Des yeux au beurre noir

Yves Destroismaisons

Des « pikes » plein le « coat » de cuir comme un hérisson qui ne veut pas se laisser approcher. Des étudiants tannés du Kraft diner et du beurre de peanuts. Des personnes seules à manger leur misère. Quand on a faim, on mange ce qu’on peut.

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PLACE AU CITOYEN Lettre ouverte Dans son édition du vendredi 19 janvier dernier, le Droit nous apprend que les Mosaïvernales de Gatineau vont obtenir une aide financière de 335 000 $ du gouvernement du Québec. Selon l’article de Justine Mercier, la députée de Hull, Maryse Gaudreault aurait déclaré qu’elle n’a « pas eu à travailler très, très fort » pour convaincre sa collègue ministre du Tourisme, Julie Boulet, d’accorder un financement à la toute première édition de cet événement. Sans vouloir remettre en question l’importance de cette contribution financière pour le développement touristique de la région de l’Outaouais, Logemen’occupe trouve scandaleux que des organismes de défense collective des droits, dédiés à l’amélioration des conditions de vie des citoyens démunis de l’Outaouais, ne puissent pas obtenir si facilement et rapidement un financement aussi important. Rappelons que ces organismes n’ont jamais vu leur financement bonifié depuis les 15 dernières années, et ce, malgré les nombreuses demandes adressées à l’ensemble des députés libéraux de l’Outaouais. En fait, ce financement n’a à peu près pas bougé depuis l’adoption de la politique gouvernementale sur l’action communautaire de 2001. La moyenne de financement des organismes en défense collective des droits se situe autour de 55 000 $ et un groupe sur cinq (22 %) ne reçoit que 30 000 $ de subvention. Les impacts du sous-financement engendrent de l’insécurité et aucun fonds de pension pour les employés, de la surcharge de travail, des coupures d’heures travaillées, de l’insécurité pour les personnes qui font appel à nos services, la perte d’expertise dans les organismes qui en plus, empêche d’assurer une présence continue et crédible dans le milieu, des fermetures temporaires d’organismes comme a dû surmonter récemment la Table ronde des organismes volontaires d’éducation populaire de l’Outaouais (TROVEPO). Dans la politique gouvernementale de l’action communautaire, il est écrit que : « Les organismes de défense collective des droits jouent un rôle de chien de garde des droits et leur fonction de critique se trouve ainsi protégée. ». En créant le programme de soutien aux organismes de défense des droits, le gouvernement reconnaissait leurs rôles et s’engageait à assurer leurs pérennités. Depuis les 20 dernières années, le travail acharné de Logemen’occupe a contribué à la mise sur pied de plusieurs OSBL d’habitation tels que Mon Chez Nous, les Œuvres Isidore Ostiguy, les Habitation Unies-Vers-Toît. Il a également été l’instigateur du Regroupement des OSBL d’habitation et d’hébergement avec soutien communautaire en Outaouais (ROHSCO). Logemen’occupe a aussi été l’instigateur du Collectif régional de lutte à l’itinérance en Outaouais (CRIO) et un acteur majeur dans la lutte à l’itinérance qui a permis la création en Outaouais de l’enveloppe régionale de la Stratégie des partenariats de

lutte contre l’itinérance (SPLI), un programme fédéral visant à prévenir et à contrer l’itinérance. Logemen’occupe a également contribué de façon importante à la mise sur pied de la Commission permanente sur l’habitation de la ville de Gatineau, de la Politique d’habitation de la ville de Gatineau, de la Politique de la salubrité de la ville de Gatineau, de la Politique de cueillette des biens mis sur le carreau, des mesures d’urgence pour les ménages à la rue, du fonds de développement du logement social à Gatineau et de la Politique de développement social et communautaire de la ville de Gatineau. Il a été un des rares acteurs ayant contribué au fait que Gatineau soit reconnue comme ville mandataire de la Société d’habitation du Québec (SHQ) afin d’accélérer la livraison des projets de logement social et communautaire dont une grande partie ont été développés pour répondre aux besoins des mal-logés. Logemen’occupe offre également des services d’information juridique et de l’accompagnement auprès des locataires qui éprouvent des problèmes avec leur propriétaire, qui doivent quitter leur logement parce qu’il est impropre à l’habitation ou parce qu’ils se retrouvent carrément à la rue suite à une éviction. En ce qui a trait aux services directs aux personnes et familles itinérantes ou à risque de le devenir, Logemen’occupe offre 12 logements permanents entièrement meublés avec soutien communautaire à des personnes seules et fragilisées. L’organisme dispose et gère également 6 unités de dépannage entièrement meublées et équipées pour des familles et des jeunes sans-logis. Comme le signale à juste titre une étude de Daniel Dutton, chercheur post-doctorant spécialisé en politiques publiques et en économie à l’Université de Calgary, publiée le 22 janvier dernier dans le Journal de l’Association médicale canadienne, cet apport concerté des groupes en défense collective des droits a un plus grand impact sur la santé des citoyens qui bénéficient des services de ces organismes que les dépenses dans les systèmes de santé eux-mêmes. Cette recherche a mesuré les effets de dépenses telles que les allocations familiales, l’aide sociale ou l’aide au logement et constaté que chaque augmentation de 1 % des dépenses sociales fait reculer de 0,1 % la mortalité prématurée et fait augmenter de 0,01 % l’espérance de vie. Considérant cet apport aussi important de ces organismes œuvrant en Outaouais, celui-ci ne mériterait-il pas une contribution financière aussi significative et urgente que celle dédiée aussi rapidement à la toute première édition de ces Mosaïvernales ? François Roy Coordonnateur Logemen’occupe

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UN JOUR J’...

PAR CATHERINE-ÈVE BELLEMARE Auteure

Extrait de mon roman « Une irrésistible envie de fuir », publié aux éditions David, janvier 2017 Jeanne était montée au deuxième étage, refermant derrière elle la porte de sa chambre. Sans prendre la peine d’ouvrir la lumière, elle s’était assise par terre, adossée contre le lit. Elle avait lentement approché la bouteille de sa bouche, une certaine hésitation dans le geste, fermant les yeux tout en avalant l’équivalent d’un verre et demi en l’espace de deux gorgées. Jeanne venait de mettre fin à huit ans de sobriété.

« Un virus, Anna. Maman va bien. Maman vomit en s’étalant par terre, mais ce n’est pas grave, car le vin lui fait du bien. Des écueils ignorés, tolérés : un secret si bien gardé. Plonger dans le déni avec elle, avec papa qui l’aime toujours. Préférer sa carafe alcoolisée à un lien de sang. Maintenir sous silence tous ces mots qui brûlent la langue, et s’accrocher à des souvenirs, à jamais perdus.

« Un tourbillon, l’avalanche, le déclin. À la une, à la deux, à la trois ; puis on en oublie le décompte. La tête entre les jambes, le cœur au bord des lèvres. Malgré ce qu’elle savait du goût insatiable, tari par l’absence. Le souffle court, l’écume au coin de la bouche. Encore une seule petite gorgée, infime, histoire de s’assoupir, de s’engourdir. Fluctuant rapidement, violemment, se frayant tant bien que mal un passage jusqu’au foie. Chaleur, apaisement, la trêve momentanée.

Papa et moi, ce n’était donc pas assez ? Pas assez pour arrêter ? Crier à pleins poumons comme tu m’as déçue, menti. Taire la honte à ton égard, le malaise grandissant au souvenir de tes soirées bien arrosées. Constater les similitudes, les revers. Face au doute de pouvoir un jour suivre les mêmes traces. Cacher les bouteilles, faire tout disparaître. Voilà maman, terminés les maux de cœur, les absences sur le tapis. Papa et moi vaincrons aussi, le vœu d’abstinence : 365 jours d’absence. ‘‘Une année entière vouée à toi, mon amour, nous l’affronterons ensemble. Car je t’aime, car Anna et moi ne t’abandonnerons pas.’’ Vaincre la tempête avant que l’orage ne survienne, papa et moi, obtenant victoire contre un mal auquel toi seule résistais. »

Démentir son corps frêle d’enfant omise, petite Anna proscrite. Seigneur, expiez-la. Expiez-moi. Ma faute, mauvaise mère. Le corps affalé de tout son long sur un vieux tapis, léthargique et engourdi. L’air si chaud qu’on en suffoquerait, à mesure que l’antidote s’épuise, diminue vers le fond de la bouteille. À peine une minute, sinon une année plus tard : lumières éteintes, le calme plat. Plafond impersonnel et froid. Terni, jauni, du ravage après la chute. Le goût âcre, acide au fond de la gorge : trou noir encombré de fausses mémoires. Ça y est, nous y sommes : à deux doigts du sevrage, ou plutôt trois. »

(Monologue intérieur d’Anna, sa fille)

(Monologue intérieur de Jeanne, la mère)

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POINT DE VUE DU PROF

PAR NÉRÉ ST-AMAND Professeur titulaire École de service social, Université d’Ottawa

Le bonheur existe-t-il  ? Oui, je l’ai vécu !

J’arrive d’un séjour au Bhoutan. C’est un tout petit pays, une fois et quart la superficie de l’Outaouais, avec le double de sa population, environ 800 000 habitants. L’espérance de vie est de 70 ans (82 au Canada, 84 au Japon). L’isolement séculaire, une population dispersée et un relief peu accueillant ont fait du Bhoutan l’un des écosystèmes les mieux préservés au monde. Il est situé à l’extrémité sud-est de la chaine de l’Himalaya, enclavé entre l’Inde et la Chine. L’Himalaya domine le paysage du Nord ; à l’extrémité sud, on retrouve une bande de plaines subtropicales couvertes de rizières, là où se situe la majorité des terres arables ; celles-ci totalisent 2 % du territoire. On dénombre 75 % des gens pratiquant le bouddhisme et 23 % l’hindouisme. Le bouddhisme Drukpa Kagyu est la religion d’État. Une loi (1989) décrète le port du costume national (ko pour les hommes, kira pour les femmes), y compris pour les minorités hindoue et népalaise. Le Bhoutan est une monarchie parlementaire depuis 2008, date de sa première élection. Le roi actuel est particulièrement vénéré, de par sa proximité avec la population, ses politiques progressistes et son amour pour son peuple. Je n’ai jamais vu autant d’admiration et d’amour de la part d’une population pour son roi ! D’ailleurs, sur les murs de toutes les institutions visitées, on ne voit qu’une photo, celle de ce diplômé d’Oxford. Le Bhoutan et le bonheur L’idée de Bonheur Intérieur Brut (BIB), lancée en 1972 par l’ancien roi Jigme Singye Wangchuk, a fait son chemin depuis, attirant l’attention, en cours de route, de nombreux pays et même des Nations Unies qui ont adopté, en 2013, la Journée internationale du bonheur. Le BIB vise à maintenir et à améliorer le bonheur des habitants par ses politiques reliées au travail, à l’environnement et au développement durable. Des mesures de quantification et de satisfaction du bonheur ont été mises en place et sont évaluées régulièrement.

-Le système d’éducation est gratuit, à tous les niveaux. Cependant, il y a certains points de passage d’un niveau au suivant : il faut réussir l’un pour parvenir gratuitement au suivant. Si vous maintenez les notes de passage, votre éducation sera payée par l’État, que vous choisissiez d’étudier au Bhoutan ou à l’étranger. Si vous ne réussissez pas, vous devez aller au privé et payer pour poursuivre vos études ; -Le système de santé holistique est gratuit. Il englobe l’ensemble des soins et services, que ce soit en médecine « occidentale » ou traditionnelle. Des écoles de formation et des hôpitaux de médecine alternative, des musées de préservation des plantes et remèdes traditionnels existent dans plusieurs régions du pays. -Les soins aux animaux sont également défrayés par ce système de couverture de santé puisque les animaux sont des êtres vivants, auxquels on doit le respect. -La Constitution garantit qu’un minimum de 60 % du territoire restera sous la gouverne de l’État. Les forêts sont ainsi protégées par décret constitutionnel. -Le BIB constitue une priorité importante de tous les niveaux de gouvernement. Le bonheur constitue le dénominateur commun de tout développement. -Les produits chimiques sont prohibés, en agriculture et ailleurs : la nourriture est 100 % biologique. -Ce pays est devenu le premier au monde à prohiber le tabac, en 2004. Fumer dans un endroit public est interdit. -Les sacs de plastique sont interdits ; on risque de fouiller vos bagages à l’aéroport, en arrivant.

Quelques indices du BIB

-Dans plusieurs écoles que j’ai visitées, on offre une méditation matinale, souvent dirigée par un ou une étudiante.

-Il repose sur quatre piliers : la protection de l’environnement, la conservation et la promotion de la culture, la bonne gouvernance et le développement économique responsable et durable.

-Le pays absorbe trois fois plus de CO2 qu’il n’en produit, ce qui en fait le pays le plus avancé au monde au point de vue écologique (carbone négatif).

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Par ailleurs, le Bhoutan n’est pas à l’abri de certaines influences à l’échelle planétaire. Ainsi, depuis que le gouvernement a autorisé la télévision par satellite, le cinéma et l’accès à Internet, en 1999, ses traditions et valeurs sont menacées. Certains qualifient cette mesure d’une ouverture à la modernité : réseaux sociaux, valeurs matérielles accentuées, appétit du gain, etc. alors que d’autres identifient déjà certaines retombées négatives de telles mesures ; le taux de suicide et l’alcoolisme sont en hausse par exemple. Quelques autres indices -Désigner des gagnants et des perdants était traditionnellement proscrit par l’esprit bouddhiste ; des brèches sont maintenant présentes en ce qui concerne ces valeurs. Par exemple, le pays a élu récemment sa Miss Bhoutan, une professeure de philosophie. -Ici comme ailleurs, l’urbanisation accélérée crée des pressions : le pays doit avoir recours à une importante main-d’œuvre indienne. Ces gens sont logés dans des conditions plus que rudimentaires.

-Dans l’ensemble, le Bhoutan s’efforce de valoriser l’image d’un royaume doté de traditions fortes et d’une culture de fierté, résistant à l’idée d’un développement à l’occidentale, mesuré par le PIB. En somme, ce pays rempli de possibilités fait face à des défis qui remettent en question son écosystème politique, économique, environnemental et spirituel. En quelques jours, cette visite m’a permis de vivre un moment de rêve : baigner dans un climat où l’existence du bonheur et le bienêtre des habitants sont palpables au quotidien. Reste à voir comment cet humble pays pourra continuer de servir d’exemple au reste d’une planète qui carbure à un PIB troué de contradictions. Au cours des 50 derniers ans, le BIB bhoutanais sème une brèche dans un système économique qui détruit l’écologie. À l’exemple des Nations Unies, quand estce que le reste du monde emboitera le pas, faisant de notre terre une planète vouée au bonheur ?

-La fièvre consumériste semble toucher ce peuple, les jeunes surtout : achats d’autos et de biens de luxe en hausse, surendettement, etc. En contrepartie, l’État a dû procéder au gel des crédits et hausser la taxe sur l’achat des autos.

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L’HABITATION

PAR LE ROHSCO

Le Cadre de référence sur le soutien communautaire en logement social Le Colloque du Réseau québécois des OSBL d’habitations (RQOH), qui s’est échelonné du 16 au 18 avril 2018 à Québec, offrait la possibilité de participer au premier forum national sur le Soutien communautaire, vie associative et travail de milieu en logement social. Cette occasion de rencontres permettait de faire une synthèse critique du Cadre de référence sur le soutien communautaire en logement social qui a été adopté par le gouvernement du Québec en novembre 2007 (RQOH et al. ; 2009 ; SHQ & MSSS ; 2007). En ce sens, il sera question de connaitre les grandes lignes de l’émergence de cette pratique novatrice, mais également de mieux comprendre les champs d’activités du soutien communautaire. Il importe de mentionner que l’émergence de cette forme d’accompagnement est le fruit de revendications des groupes communautaires qui perdurent depuis des décennies en vue de lutter contre la pauvreté et l’exclusion sociale (RQOH et al. ; 2009). À l’origine, le souci de développer une approche en soutien communautaire provient surtout des groupes en défense de droits en itinérance et en santé mentale. En effet, en 1987, soit l’Année internationale du logement des sans-abri, le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) et la Société d’habitation du Québec (SHQ) ont établi un partenariat intersectoriel en vue de financer des services en logement pour certains projets ciblés (RQOH et al. ; 2009 ; SHQ & MSSS ; 2007). C’est à Montréal que les premiers projets en soutien communautaire ont vu le jour avec la mise en place de maisons de chambres pour personnes itinérantes et la fondation de la Fédération des OSBL d’habitation de Montréal (FOHM) (RQOH et al. : 2009). La FOHM, équivalent au ROHSCO pour la région, a été le premier organisme québé-cois à expérimenter cette forme d’accompagnement intersectori-el. Depuis, différentes populations ciblées reçoivent des services en soutien communautaire que ce soit des personnes seules, des femmes, des personnes âgées, des personnes ayant des problèmes de santé, des familles, etc. Il faudra attendre jusqu’au 7 novembre 2007 pour que soit adoptée officiellement la première phase du Cadre de référence en soutien communautaire par le gouvernement du Québec (RQOH et al. ; 2009). Le MSSS et la SHQ reconnaissent désormais la responsabilité partagée à l’égard des personnes présentant des besoins

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particuliers (SHQ & MSSS; 2007). « Cette mesure intersectorielle résultant de travaux conjoints […] reconnaît le logement en tant que déterminant de la santé et du bien-être. Surtout, il reconnaît l’importance d’intervenir auprès des locataires qui, en l’absence de soutien, ont de la difficulté à accéder à un logement social ou à le conserver. » (RQOH et al. ; 2009 : 1) Le cadre de référence en soutien communautaire est un modèle multivarié d’accompagnement pour l’intégration et le maintien en logement social (SHQ & MSSS; 2007). Il permet également de trouver des stratégies durables à l’hébergement. Les pratiques sont adaptées aux réalités des différents milieux de vie en vue d’améliorer les conditions de vie des personnes, mais aussi des quartiers.

« Le soutien communautaire en logement social désigne un ensemble de pratiques et d’interventions liées à la vie dans des ensembles d’habitation sociale. Ces interventions peuvent consister à accueillir les locataires, leur donner des indications sur le fonctionnement de l’immeuble ou sur les ressources du voisinage. Il peut s’agir d’assurer une sécurité des immeubles, à intervenir en cas de conflit entre locataires ou en cas de crise. Cela peut aussi consister à soutenir la vie collective, soutenir la participation des locataires à différents comités, organiser des loisirs ou des collaborations avec le milieu, des repas communautaires et aussi, guider la personne dans sa quête de services dans la localité. » (RQOH et al. ; 2009 : 5)

Sources Ducharme, M.-N. (RQOH), Roy, C. (SHQ) & Vermette, F. (RQOH : en collaboration) (2009, 17 avril). Le Cadre de référence sur le soutien communautaire en logement social : une innovation sociale au Québec. Toronto : conférence annuelle de l’ACHRU, 12. Perron, O. (sous la direction de la SHQ) & Ruest, R. (sous la di-rection du MSSS) (2007). Cadre de référence sur le soutien com-munautaire en logement social. Une intervention intersectorielle des réseaux de la santé et des services sociaux et de l’habitation. Gouvernement du Québec, 57.

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