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La Voix de la diversité

Quand la légitimité est au cœur de la citoyenneté Serge Enderlin

L’initiative de Albinfo «La Voix de la diversité » utilise les outils du journalisme citoyen pour impliquer les jeunes étrangers dans la société dans laquelle ils vivent. Prise de parole, débats, réalisation de reportages sur des thèmes de société : l’objectif est de faire d’eux des acteurs plutôt que des spectateurs. La question de la légitimité est au cœur de ce projet innovant.

D’un point de vue politique, la Suisse est encore et toujours un pays qui s’interroge sur sa place en Europe, comme vient de le prouver la récente rupture des négociations entre Berne et la Commission européenne en vue d’un nouveau partenariat. La Confédération renvoie ainsi l’image d’un pays indécis qui hésite sur son rapport aux autres. En clair, il aurait de la peine avec ce qui lui est étranger. D’un point de vue pratique pourtant, la Suisse est déjà un formidable carrefour multiculturel et polyglotte, champion de la diversité. Aucun pays d’Europe n’accueille un tel pourcentage d’étrangers sur son sol. Un quart des 8,5 millions d’habitants du pays ne sont pas des ressortissants helvétiques. Seuls quelques cas particuliers, tels que les pays pétroliers ou des Cités-États comme le Luxembourg, présentent des pourcentages encore plus élevés. Alors la Suisse, melting pot modèle? Pas si vite. La mixité statistique d’une population ne signifie pas forcément que l’intégration des étrangers y soit réussie, ou même tout simplement vécue par eux comme une finalité. Il reste des efforts à accomplir pour que les étrangers vivant sur le territoire helvétique puissent accéder pleinement à l’exercice de leur citoyenneté. C’est dans cette optique qu’a été lancée voilà deux ans à Lausanne l’initiative « La Voix de la diversité », qui vise précisément à stimuler l’intérêt des jeunes pour les enjeux de la société – quels que soient leurs origines, religions, différences. Le projet est soutenu principalement par la Commission fédérale des migrations CFM et la Fondation Mercator. « Notre objectif est d’offrir des clés pour que ces jeunes ne vivent pas leur citoyenneté de manière passive, pour

qu’ils prennent part activement à la société. Nous vou­ lons lutter contre la tendance à l’auto-exclusion et au repli sur sa communauté. À quoi sert une démocratie si toutes les voix ne sont pas entendues ? », dit Vjosa Gërvalla, directrice de la plateforme d’information Albinfo à destination de la communauté albanophone, et responsable du projet « La Voix de la diversité ». Concrètement, un groupe de neuf jeunes de tous horizons a été composé. Ils sont réfugiés politiques de Syrie, d’Érythrée, du Burundi ; viennent aussi de l’île Maurice, de Macédoine, du Kosovo, d’Italie, et deux sont Suisses. Un joli mélange de la Suisse telle qu’elle existe en 2021: origines et religions diffèrent, mais ce ne sont pas les seuls marqueurs de différences. « À sa manière, quelqu’un qui a de la peine à évoluer en société en raison de son orien­ tation sexuelle, ou d’un handicap de langage, fait aussi partie de ces éléments de diversité que nous souhaitons aider à s’intégrer », précise Vjosa Gërvalla. Prenons l’exemple de Drita Asllani, 17 ans. Née à Pristina au Kosovo, elle vit en Suisse depuis l’âge de trois ans, dit qu’elle se sent aussi bien helvète que kosovar. Elle est devenue une bavarde impénitente (« j’adore parler »), ravie de raconter comment l’initiative lui a mis le pied à l’étrier. Elle qui, il y a seulement deux ans, ressentait une peur bleue à l’idée de devoir s’exprimer en public : « J’avais des problèmes de bégaiement, et à cause de cela, j’ai toujours eu de la peine à aller vers les gens. Je craignais leur jugement. » Rencontrer les autres, échanger, lui a permis de dédramatiser la prise de parole. Au point de la prendre récemment sans la moindre hésitation devant le parlement des jeunes à Berne, devant 200 personnes, pour défendre le postulat de la diversité des médias lors de la Session des jeunes.