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PETER KNAPP À STIMULTANIA // MOMIX // INTERVIEWS : PHILIPPE RICHERT & ROLAND RIES // TRANS(E) À MULHOUSE ART KARLSRUHE // OSOSPHÈRE, TOMI UNGERER & JOSSE DE PAUW À STRASBOURG // DOSSIER : LES TV EN ALSACE


Anne-Sophie Tschiegg

22e Festival


12 créations dans 10 lieux différents, la marionnette envahit Strasbourg. Du théâtre de rue, en passant par le théâtre de papier, d’ombres, d’objets, de marionnettes bien sûr, sans oublier la grande tradition de l’opéra en marionnettes à fil.

En vous tant d’autres Création Théâtre Tohu Bohu / Gilbert Meyer Parcours spectacle une rétrospective des 20 ans de marionnettes de la compagnie. Vendredi 18 à 19h, samedi 19 à 15h et 18h

Le Préo Oberhausbergen Tout public dès 7 ans

Grumeaux Création compagnie Théâtre de la Fringale Images en clair obscur, ombres, objets et marionnettes racontent une humanité « tordue ». Samedi 19 mars à 20h30 et dimanche 20 à 17h

Théâtre du Hall des Chars Inauguration En collaboration avec l’Université de Strasbourg, inauguration du festival le vendredi 18 mars à 17 h dans l’exposition Marionnettes, territoires de création, suivie d’une représentation des Pieds Nickelés. L’exposition sera visible au Palais Universitaire sur toute la période du festival. Les Pieds Nickelés Ministres

Création TJP / Grégoire Callies Marionnettes en camionnette castelet Marionnettes à gaine et théâtre de rue pour les aventures en politique de Croquignol, Ribouldingue et Filochard. Inauguration du festival, vendredi 18 à 17h, devant le Palais Universitaire

Place Kléber à partir du samedi 19 mars

Tout public dès 8 ans

Western Création Théâtre de l’Arc-en-terre / Massimo Schuster L’épopée du Western en théâtre de papier. Vendredi 18 mars à 20h30 et samedi 19 à 18h TJP Petite Scène Tout public dès 9 ans

Pince de crabe Création compagnie les Fruits du Hazard / Kinorev Théâtre, formes animées, cinéma, musique en direct. Samedi 19 à 16h Théâtre de Hautepierre Tout public dès 6 ans

Il Trovatore Compagnie Colla e figli Le célèbre opéra de Verdi interprété par « l’Illustrissime » compagnie de marionnettes à fil et ses 14 manipulateurs. Vendredi 18 à 20h et samedi 19 à 17h30

Théâtre National de Strasbourg, Salle Bernard Marie Koltès Tout public dès 10 ans

Y es-tu ? Création compagnie S’appelle Reviens / Alice Laloy Une histoire de lumière au pays des ombres et des sons pour dire les secrets, les loups, les peurs. Samedi 19 mars 14h et 17h TJP Grande Scène Tout public dès 6 ans

Tout public dès 11 ans

Chien Bleu Création compagnie Gioco Vita D’après Chien Bleu de Nadja Les maîtres de l’ombre à l’œuvre pour ce récit tendre et émouvant. Dimanche 20 mars à 15h et 18h TJP Grande scène Tout public dès 4 ans

Et Cependant Création compagnie Ches Panses Vertes Un oratorio marionnettique, une ode à la vieillesse, une rêverie scénique. Dimanche 20 mars à 19h

Théâtre de Hautepierre Tout public dès 14 ans

Avis de messe marionnettique Compagnie Contre Ciel / Luc Laporte D’après des textes d’Antonin Artaud La force des marionnettes pour dire ces textes. Saisissant. Lundi 21 mars à 20h30 TJP Petite scène Tout public dès 15 ans

Zoom ! les vertiges du rêve Création compagnie Puppela Noguès Théâtre de marionnettes, ombres et projections Du 22 au 24 mars

Le Cheval Blanc de Schiltigheim Tout public dès 6 ans

Ooorigines Compagnie Tourneboulé Du big bang à nos jours, 13 milliards d’années retracées en 55 minutes Mardi 22 mars à 19h et mercredi 23 à 15h TJP Grande Scène Tout public dès 7 ans

Mansarde à Paris Compagnie Papier Théâtre Texte Matéi Visniec Le texte de Visniec, servi par deux manipulateurs et un acteur pour rendre un hommage pertinent drôle et émouvant à Cioran. Mardi 22 mars à 20h

Mac et le géant Création les Green Ginger / Terry Lee Absurdités et humour noir à l’anglaise. Mercredi 23 mars à 15h et 18h TJP Petite scène Tout public dès 4 ans

Little B et C’est même pas vrai Compagnie Astrakan / Daniel Larrieu, Carlotte Sagna Entre danse et marionnette, deux artistes pour deux solos. Jeudi 24 mars à 20h30 Pôle Sud Tout public dès 15 ans

Mon père, ma guerre Création compagnie Tro-Héol / Martial Anton Comédiens et marionnettes diront la résistance, les tabous, l’exil intérieur et la transmission de la mémoire. Jeudi 24 mars à 20h30 et vendredi 25 mars à 19h TJP Grande scène Tout public dès 12 ans

Hand Stories Création Yeung Faï Le récit fantastique de sa propre vie, une épopée. Du 25 au 31 mars Le 25 à 20h30, le 26 à 19h TJP Petite scène Tout public dès 10 ans

La Grande Clameur Création la Nef- manufacture d’utopies / Jean-Louis Heckel Feuilleton pour marionnettes, comédiens et théâtre d’objets autour de la fermeture de la Manufacture de Tabac de Pantin Vendredi 25 mars à 20h30 et samedi 26 à 17h

Théâtre du Hall des Chars Tout public dès 14 ans

Cabaret frappé Avec Alex Barti, Christine Kolmer et Terry Lee Vendredi 25 et samedi 26 mars à 22h

TJP Petite scène

Jules Verne et le griot Création Hubert Mahela / Grégoire Callies Une sculpture contemporaine du continent africain. Samedi 26 mars à 15h et 18h Théâtre de Hautepierre Tout public dès 8 ans

Ce que je fais là assis par terre Création compagnie la Soupe Une adaptation du roman de Joël Egloff, humour noir en musique et marionnettes Samedi 26 mars à 20h30 TJP Grande Scène Tout public dès 12 ans

Théâtre du Hall des Chars Tout public dès 14 ans

Punch et Judy en Afghanistan Stuffed Puppet Theatre / Neville Tranter Quand l’Est rencontre l’Ouest qui rira le dernier ? Une farce et une satire à propos de la naïveté Mardi 22 mars à 21h30 TJP Petite Scène Tout public dès 12 ans

www.theatre-jeune-public.com

03 88 35 70 10


À pied, à table, dans le tram ou chez vous, la culture “Vite fait, mais bien fait !”

Cock en stock

Cock Robin, groupe pop américain né dans les années 1980, fut propulsé par When your heart is weak (souvenez-vous d’eux, jouant dans le désert…). Cock Robin n’est pas mort. Il s’est reformé et sera en concert aux Tanzmatten (Sélestat) jeudi 10 février. www.tanzmatten.fr

En bref

Musique & militantisme

L’ambiance sera rock, psychédélique et sombre, mardi 8 février à La Laiterie (Strasbourg), avec les Américains de Black Angels. www.laiterie.artefact.org

FAIRE DES PAS DE DANSE

Electric Ladyland de Jimi Hendrix

Dans le cadre de la manifestation La Culture en festivals, cycle de conférences proposé par l’Université de Strasbourg et la DRAC Alsace, le Hall des Chars reçoit (mardi 9 février à 18h30) Silvère Magnon, directeur de la Fête de l’Huma, et Jérémy Sinigaglia, docteur en Sociologie, autour du sujet Contestation festive : le festival comme lieu de contestation. Les festivals, de plus en plus nombreux, ont souvent été, parfois indépendamment du désir des organisateurs, des espaces de revendication, d’expression. Plus de quarante ans après Woodstock, est-ce encore le cas ?

FAIRE DU BRUIT

www.halldeschars.eu – www.unistra.fr

Samedi 29 janvier, Stimultania accueille les Finlandais de KXP, groupe electro-krautrock qui transformera la galerie strasbourgeoise en dance-floor. Ne pas rater non plus Working for a nuclear free City (UK), vendredi 11 février. www.komakino.org www.stimultania.org

FAIRE LE QUAI QUAI

© Nelly Blaya

Insouciance ?

Quai-ce que tu fais ? Je vais à la soirée Tranches de Quai #14, jeudi 27 janvier à partir de 19h30, à l’École supérieure d’art de Mulhouse. Avec les interventions de Pierre Malphettes, Éric La Casa, Michel Bouvet, Olivier Sévère, Patrice Grente, Jocelyn Bonnerave, Isabel Bürgin… www.lequai.fr

À Saint-Louis, La Coupole accueille une mise en scène de La Bohème de Puccini (vendredi 18 février). Le compositeur, en adaptant les Scènes de la vie de bohème d’Henri Murger, porte un des regards les plus brillants qui soient sur la fracture du siècle, sur cette fin du XIXe qui fascine, et plus précisément sur la vie estudiantine et artistique un rien insouciante. Tout cela est brillant, fin, léger…

FAIRE PLAY

Samedi 5 mars, Le Nouma de Mulhouse accueille le label strasbourgeois Herzfeld représenté par A Second Of June, Original Folks et Roméo & Sarah. Cette dernière formation est également en showcase, samedi 26 février à 15h30, à la Fnac de Strasbourg. www.noumatrouff.com www.hrzfld.com

www.lacoupole.fr

Le retour des zéros

FAIRE FEU DE TOUT BOIS

Promenons-nous dans les bois avec Patrick Bastardoz et Louis Danicher qui exposent leurs peintures de forêts à la Galerie Bertrand Gillig, jusqu’au 12 mars. www.espaceg.com © Benoît Linder

On avait laissé les quatre héros des Invincibles, série diffusée sur Arte et tournée à Strasbourg, totalement paumés et seuls à la fin de la saison 1. Un an plus tard, les revoilà partant du bon pied pour « Le rallye du bonheur » d’Hassan : chacun doit remplir un objectif indispensable à son bonheur, la carotte étant un voyage à Punta Cana. Mais les quatre copains n’ont guère changé : Hassan continue de mentir à tout le monde, incapable de s’enlever sa tyrannique Cathy de la tête, l’égocentrique FX retrouve le sentiment amoureux avec la (trop ?) parfaite Sonia Rolland, Vince se reconstruit en tentant de ne pas sombrer dans les antidépresseurs et Mano devra choisir entre son avenir musical et son amour pour Meike, à moins que l’arrivée de son père biologique (l’excellent Patrick Bouchitey) ne change tout…

Les Invincibles saison 2, du 1er au 22 février, le mardi à 22h20 (avant-première samedi 29 janvier à 15h30, à la Fnac de Strasbourg) Sortie du Coffret DVD le 2 février (30 €) www.arte.tv/lesinvincibles

FAIRE LA FÊTE

Pour son concert de Carnaval, l’Orchestre symphonique de Mulhouse vous propose de venir déguisés à La Filature (vendredi 18 et samedi 19 février). Avec des extraits des BO de Star Wars, E.T., Harry Potter… soyez le plus beau ! www.mulhouse.fr

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Foire d´ar t moderne et contemporain 10 au 13 mars 2011 Messe Karlsruhe www.art-karlsruhe.de


À pied, à table, dans le tram ou chez vous, la culture “Vite fait, mais bien fait !”

Impro totale

Fest’Impro ne débarque pas à l’improviste à Saint-Louis : il s’agit de la sixième édition de ce festival dédié au théâtre d’improvisation et organisé par l’Athila en partenariat avec la Ville, du 4 au 6 février, à la Salle des fêtes. www.impro-athila.com

En bref

Broken Flowers

ÉCOLO

La Ville de Haguenau propose, tout au long de l’année 2011, une série d’événements dans le cadre de l’année internationale de la forêt. Dans ce cadre, découvrons l’exposition de sculptures contemporaines intitulée De la forêt à l’atelier et rassemblant François Klein, Christian Melaye et Robert Stephan. Jusqu’au 13 mars, à la chapelle des Annonciades. www.ville-haguenau.fr

L’an passé, nous avons encaissé une triste nouvelle à l’annonce de l’annulation (pour des raisons de santé), par le festival Contre-temps, du concert de Mulatu Astatke, légendaire musicien éthiopien popularisé grâce aux compilations Éthiopiques, hommages à l’éthio-jazz des années 1960-70, et par Jim Jarmusch himself. En 2004, le cinéaste américain utilisa en effet la musique de Mulatu sur la BO de Broken Flowers, ses morceaux accompagnant l’expédition de Bill Murray, à la recherche de ses ex-petites copines. Ouf : séance de rattrapage, vendredi 4 mars, avec la venue du grand Mulatu Astatke à La Salamandre strasbourgeoise. Un concert tout en vert / jaune / rouge en perspective.

ÉCOLO 2

35 maisons bois, exposition du CAUE du Bas-Rhin (jusqu’au 4 mars) rassemble les récents projets primés lors du 10e Palmarès du Salon Maison Bois d’Angers. Esthétique, technologique, écologique… www.caue67.com

www.contre-temps.net

Blow-Up

RIGOLO

Le croisière du Navigator, film de 1924 signé Buster Keaton, sera mis en musique par le Bjurström Cinetrio, vendredi 18 février à la Salle du cercle de Bischheim. www.salleducercle.fr

La série pour adulescents Les Invincibles (saisons 1 et 2) ou celle pour adultes Xanadu (sur le porno), le téléfilm Le Temps de la désobéissance, le long-métrage La Saison des orphelins… Tous ont été tournés en Alsace et suivis par l’objectif de Benoît Linder. Le photographe expose ses images de tournages – les régisseurs qui s’agitent, les techniciens en action et autres hors-champs – dans les Médiathèques Malraux et Sud (Illkirch-Graffenstaden) du 11 au 26 février. Zoom sur Les Métiers du cinéma… 

EXPO

Du 29 janvier au 5 mars, la Galerie Chantal Bamberger expose les Transparences de Geneviève Asse, artiste née en 1923. www.galerie-bamberger.com

www.mediatheques-cus.fr – http://benoitlinder.com

GIULIO

Lundi 7 février à 19h, l’UGC Ciné Cité de Strasbourg retransmet, en direct, Giulio Cesare de Haendel (sous la baguette experte d’Emmanuelle Haïm) depuis l’Opéra national de Paris. Dans le rôle de Cleopatra ? La subliiiiiime Natalie Dessay. www.ugc.fr

Jeanne et les garçons formidables

www.relais-culturel-haguenau.com

SANS JUDE LAW

© Tania et Vincent

Pour son dernier album, Charade, Jeanne Cherhal s’est exprimée, seule, dans le plus simple appareil, sans musicien, assurant toutes les parties musicales. Direct et personnel, ce disque marque un tournant dans sa carrière. Jeudi 3 février, au Théâtre de Haguenau, la chanteuse sera cependant accompagnée sur scène. Ses acolytes ? La Secte Humaine, soit les musiciens de French Cowboy, anciennement Little Rabbits et camarades de jeu de Katerine.

Sherlock Holmes 2 de Guy Ritchie sera tourné, en partie, en Alsace. On devrait y voir de beaux plans de la cathédrale. Désolé de vous annoncer cependant que le beau Jude Law ne sera pas présent dans notre région…  www.strasbourg.eu

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À pied, à table, dans le tram ou chez vous, la culture “Vite fait, mais bien fait !”

Souris déglinguées

Avec To Rococo Rot ou Schneider TM, Mouse on Mars, fait partie des dignes héritiers de Can et de Kraftwerk. Jeudi 3 mars, le duo germanique d’electro-pop sautillante et destructurée se produira à Strasbourg à L’Auditorium des Musées. www.musees.strasbourg.eu

Il trompe(tte) énormément Depuis The Dawn (1998) et Bending New Corners (1999), albums qui marquaient l’intrusion de la drum’n’bass et du rap dans le jazz, Erik Truffaz n’en finit pas de faire évoluer sa musique et de multiplier les projets, souvent internationaux. Citons Mexico, aux côtés de l’électronicien mexicain Murcof et de l’Anglo-pakistanais Talvin Singh… Le trompettiste qui trompe énormément nous mène vers des directions toujours nouvelles. En quartet, cet habitué de Schiltigheim vient encore brouiller les cartes musicales, mardi 8 février au Cheval Blanc, avant de se produire, samedi 12, au Noumatrouff mulhousien. www.ville-schiltigheim.fr – www.noumatrouff.com

Texas Rangers Poils au menton et chemises à carreaux sur le dos, l’air de ne pas y toucher, les Texans de Oh No Oh My ! écrivent de superbes chansons, de vrais tubes pop (essayez un peu de résister à I have no sister), d’irrésistibles balades folk, comme Walk in the park (morceau que tout le monde connaît, ayant été emprunté par une célèbre marque), ou Reeks and seeks (même topo…). Le quatuor US chipant dans le répertoire sixties tout en inventant un langage très personnel, se produira lundi 21 février au Troc’afé de Strasbourg. Oh no ? Oh que si ! www.myspace.com/panimix – www.ohnoohmy.com

De l’aube claire jusqu’à la fin du jour Projection de Soleil Vert à L’Odyssée, conférence sur le “trou de la sécu” au Club de la presse, rencontre avec Stéphane Hessel (auteur du best-seller Indignez-vous !) ou l’expo de portraits de Mélody Seiwert à la Librairie Kléber, débat autour du sujet Les personnes âgées, face au jeunisme au Vaisseau… Vieillissement et fin de vie : telle est la thématique abordée du 1er au 5 février à Strasbourg, lors du Forum européen de Bioéthique qui propose cinq jours bien remplis : plus de 60 experts français et européens pour plus de 25 manifestations, dont 14 rencontres / débats, gratuites et ouvertes à tous. www.forumeuropeendebioethique.eu

En bref CONNECTÉ

Depuis décembre 2009, le Centre de Ressources de Musiques Actuelles (CRMA) de Colmar est co-animé par le Grillen et la Fédération Hiéro Colmar. Bilan 2010 : près de 90 actions menées, stages, workhops, ateliers, enregistrements de démo, résidence de création, etc. Nouveauté : en 2011, le CRMA lance son site Internet qui recense toutes les infos relatives à ceux qui font la musique d’aujourd’hui dans la région. www.crmacolmar.fr

TOURNÉ

Du 19 au 21 janvier a été tourné le second numéro du documentaire Aux Arts Citoyens (France 5) au Musée Würth à Erstein. Nous y rencontrons Alexandre Michel, manutentionnaire de l’usine, qui monte des expos deux fois par ans ou encore Laurent Escaffre, architecte de la lumière du lieu. www.france5.fr

CHANTÉ

Vendredi 28 et samedi 29 janvier, dans le cadre de Mélodies en soussol (soirées musicales du Caveau des Taps Scala à Strasbourg), Voix de StrAss, ensemble vocal créé par Catherine Bolzinger, propose Les Bruissements de l’Amour, programme intégrant des oeuvres de John Cage, Georges Aperghis ou Francis Poulenc. www.taps.strasbourg.eu

DANSÉ

Jazz contemporain, buto, danse orientale, west coast swing, bollywood, flamenco, salsa, valse… : depuis 30 ans, le Centre international de rencontres artistiques de Strasbourg propose des stages et ateliers toutes danses. À vous de jouer… www.cira.asso.fr

COLORÉ

Qu’ont en commun les deux peintres bâlois Samuel Buri et Carlo Aloë, exposés jusqu’au 8 mai à L’Espace d’Art Contemporain Fernet Branca de Saint-Louis ? La couleur ! On en reparle dans le prochain numéro. www.museefernetbranca.fr Poly 138 - Février 11 _ 9


SOMMAIRE & COUVERTURE

62 ­_ Onder de vulkaan

14 ­_ Édito 16 ­_ Livres BD CD DVD 18 ­_ Cinq questions à…

Philippe Richert

20 ­_ Dossier

Les télés en Alsace

24 ­_ Architecture

Dominique Coulon & associés

64 ­_ Photographie

28 ­_ Philosophie

30 ­_ Média

32 ­_ Grand Entretien

36 ­_ Les éditions 2024 38 ­_ Robert Mitchum est mort

Rencontre avec Peter Sloterdijk Les 40 ans de Fip Roland Ries

Film d’Olivier Babinet et Fred Kihn

40 ­_ Art Karlsruhe 42 ­_ OPS

Création mondiale d’une œuvre de Christophe Bertrand

43 ­_ Le Moche

Au Taps

44 ­_ Y es-tu ?

Au festival Momix

46 ­_ Portrait

Peter Knapp

50 ­_ Politrics

Une expo de Tomi Ungerer

52 ­_ Matin brun

Dans le cadre de TRANS(E)

54 ­_ Götterdammerung

À l’Opéra national du Rhin

56 ­_ Crac Alsace

Exposition d’Ann Veronica Janssens et Aurélie Godard

58 ­_ Sho-bo-gen-zo

À Pôle Sud

60 ­_ Ososphère

De Jean-Yves Ruf

68 ­_ Carte blanche à Éric Genetet 70 ­_ Une ville vue par un artiste

Beatrix Li-Chin Loos

Sirio Magnabosco à La Chambre

65 ­_ Trio X à Pôle Sud & Thomas Bayrle à La Chaufferie 66 ­_ La Panne & Erwan et les oiseaux

26 ­_ Design

Interview avec Josse De Pauw

Fawzy Al-Aiedy / Bagdad

72 ­_ Littérature

António Lobo Antunes

74 ­_ L’illustratice

Virginie Bergeret

76 ­_ Musées insolites

Musée des instruments optiques de Biesheim

78 ­_ Galerie

Schaufenster à Sélestat

80 ­_ Les Hommes de l’ombre

Dominique Nitka, taxidermiste au Musée zoologique de Strasbourg

82 ­_ Ailleurs

Notre sélection d’événements chez nos voisins

90 ­_ Culture scientifique

2°, exposition sur le climat à Bâle

91 ­_ Gastronomie

La Casserole à Strasbourg

92 ­_ Promenade

Le Nideck

96 ­_ Tendance design

Des envies de cocooning

98 ­_ Last but not least

Les Scouts

COUVERTURE Nicole de Lamargé, véritable icône des sixties, vécut comme une étoile filante jusqu’en 1969. Un accident de voiture au Maroc, à 36 ans… En 1966, Peter Knapp (lire portrait page 46) photographie ce mannequin sous les traits de Marlène Dietrich, Marilyn Monroe, Greta Garbo, Carole Lombard, Rita Hayworth ou Louise Brooks pour Nicole fait son cinéma, série sur les stars illustrant un article intitulé Le Jeu des transformations, paru dans Elle. Nicole, qui campe ici le rôle de Marlène, « se maquillait elle-même. Elle avait le sens de la métamorphose », se souvient Peter Knapp.


le e a t i p Ca éenn p

Orchestre

euro

PHILHARMONIQUE dE STRASBOURG

CONCEPTION REYMANN COMMUNICATION // MONTAGE BKN.FR // © SHUTTERSTOCK // LICENCES D’ENTREPRENEURS DE SPECTACLES N° 2 : 1006168 ET N°3 : 10066169

ORcHESTRE NATIONAL

2011

13 FÉVRIER

Auditorium de lA Cité de lA musique et de lA dAnse 11H

debussy Six épigraphes antiques

dutilleux Quatuor à cordes Ainsi la nuit

Pierné Variations libres et final op.51 Voyage au pays du Tendre

• Claire Boisson violon • Agnès VAllette violon • Bernard BArotte alto • Jean-François Guyot violoncelle • sandrine FrAnçois flûte • Pierre-Michel ViGneAu harpe

SAISON 2010

>2011

Renseignements : 03 69 06 37 06 / www.philharmonique.strasbourg.eu Billetterie : caisse OPS entrée Schweitzer du lundi au vendredi de 10h à 18h Boutique culture, 10 place de la cathédrale du mardi au samedi de 12h à 19h

experts-comptables


CONTRIBUTEURS & QUI A VU L’OURS ?

PASCAL BASTIEN (NÉ EN 1970) Libération, Télérama, Le Monde… et Poly : Pascal Bastien est un fidèle de notre magazine. Il alterne commandes pour la presse et travaux personnels, menant notamment une réflexion photographique sur les zones frontalières en Alsace.

Ours :

Liste des collaborateurs d’un journal, d’une revue (Petit Robert)

m www.pascalbastien.com Photo : Pascal Bastien

MICHAËL HUSSER (NÉ EN 1983) Au pays de Michaël, on aime les rencontres qui donnent des envies d’ailleurs. Il travaille avec ratures au Bic, sur des carnets de petit format – comme ceux de Pignon-Ernest ayant suscité sa vocation – dans lesquels des feuilles volantes s’agrippent au scotch. m www.michael-husser.com

Peinture murale, caserne soviétique, Jüterbog Photo : Hervé Lévy

www.poly.fr BENOÎT LINDER (né en 1969) Cet habitué des scènes de théâtre et des plateaux de cinéma poursuit un travail d’auteur qui oscille entre temps suspendus et grands nulles parts modernes. m www.frenchco.eu/benoitlinder Photo : Benoît Linder

STÉPHANE LOUIS (né en 1973) Son regard sur les choses est un de celui qui nous touche le plus et les images de celui qui s’est déjà vu consacrer un livre monographique (chez Arthénon) nous entraînent dans un étrange ailleurs. On lui doit aussi un passionnant ouvrage, Portraits, Acteurs du cinéma français (textes de Romain Sublon). m www.stephanelouis.com Photo : Elias Zitronenbaum

LOU RIHN (NÉ EN 1986) Après des études d’illustration à l’École Estienne (Paris), il intègre les Arts décoratifs de Strasbourg où il se penche sur la question de narration par l’image. Du genre à chiper les brochures de consignes dans l’avion, il s’intéresse à l’esthétique didactique, aux pictogrammes, modes d’emploi et autres fascicules explicatifs dont il recycle les codes. m www.lourihn.com

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RÉDACTION / GRAPHISME > redaction@poly.fr - 03 90 22 93 49 Responsable de la rédaction : Hervé Lévy / herve.levy@poly.fr Secrétaire de rédaction : Nathalie Martin / nathalie.martin@poly.fr Rédacteurs : Emmanuel Dosda / emmanuel.dosda@poly.fr Thomas Flagel / thomas.flagel@poly.fr Ont participé à ce numéro : Geneviève Charras, Éric Genetet, Catherine Jordy, Geoffroy Krempp, Paul Mauricey, Pierre Reichert, Lou Rihn, Laure Roman, Irina Schrag, Daniel Vogel, Marion Wagner, Raphaël Zimmermann Graphistes : Pierre Muller / pierre.muller@bkn.fr Anaïs Guillon / anais.guillon@bkn.fr avec le concours de Jason Schmitt © Poly 2011. Les manuscrits et documents publiés ne sont pas renvoyés. Tous droits de reproduction réservés. Le contenu des articles n’engage que leurs auteurs.

ADMINISTRATION ET PUBLICITÉ Directeur de la publication : Julien Schick / julien.schick@bkn.fr Co-fondateur : Vincent Nebois / vincent.nebois@bkn.fr Administration, gestion, diffusion, abonnements : Gwenaëlle Lecointe / 03 90 22 93 38 / gwenaelle.lecointe@bkn.fr Publicité : Julien Schick / 03 90 22 93 36 / julien.schick@bkn.fr Catherine Prompicai / 03 90 22 93 36 / catherine.prompicai@bkn.fr Vincent Nebois / vincent.nebois@bkn.fr Magazine bimestriel édité par BKN / 03 90 22 93 30 S.à.R.L. au capital de 100.000 e 16 rue Edouard Teutsch - 67000 STRASBOURG Dépôt légal : février 2011 - SIRET : 402 074 678 000 44 – ISSN 1956-9130 Impression : CE

COMMUNICATION BKN Éditeur / BKN Studio - www.bkn.fr


aps T s e L se Danrégion en

Stella suivi de Io sono Je suis Ich bin

Chorégraphie, mise en scène et interprétation Virginia Heinen, Cie Blicke Chorégraphie, mise en scène et interprétation Enrico Tedde, Cie Blicke

Taps Scala en février : mardi 1er et mercredi 2 à 20h30 Stella : Collaboration artistique Doriana Crema Bande son Giorgio Tedde Lumière Damiano Foà n Io sono... : Idée et conception Enrico Tedde et Giorgio Tedde Collaboration artistique Doriana Crema Musiques originales et bande son Giorgio Tedde Lumière Damiana Foà

Ainsi surgit... Pan !

Une proposition de Stefane Marques Cie Estro, Mulhouse

Taps Gare en février : jeudi 3 et vendredi 4 à 20h30 Chorégraphie Willem Meul, Ximena Zalazar-Firpo Mise en scène et scénographie Stefane Marques Avec Stefane Marques, Willem Meul, Emmanuel Rack, Ximena Zalazar-Firpo Création musicale Emmanuel Rack Lumière Arnaud Poumarat Costumes Florence Bohnert Construction Willem Meul

Direction artistique, chorégraphie Sébastien Véla Lopez, Cie Mira

Taps Scala en février : samedi 5 à 20h30 et dimanche 6 à 17h Avec Yvonnette Hoareau, Sébastien Véla Lopez Regards complices Hamid Benmahi, Kader Attou Scénographie Gilles Rondot Lumière et régie plateau Fabrice Barbotin Composition Manuel Wandji

info. 03 88 34 10 36 www.taps.strasbourg.eu

Visuels Raoul Gilibert et Kathleen Rousset, conception graphique Polo

Duo Mira


© Maxime Stange

ÉDITO

La défaite de la pensée

I

l faut habiter sur la planète Mars pour être passé à côté du grand phénomène d’édition de la fin de l’année 2010, la parution d’Indignez vous !1 de Stéphane Hessel. Une courte plaquette (une trentaine de pages, mais seulement quatorze pour le texte lui-même) qui a connu sa onzième édition en janvier. Et ses ventes ? Plus de 500 000 exemplaires pour un premier tirage de 8 000. Un tel succès est rarissime pour un “essai”. Il est vrai que la chose est écrite par une conscience de 93 ans, ancien résistant et déporté qui connut une belle carrière de diplomate. Et que nous dit-il ? Qu’il faut s’indigner. Que l’indifférence est la pire des attitudes. Que la non-violence est le chemin à suivre. La belle affaire. L’ensemble ressemble à un pensum plat et déstructuré, sans réelle colonne vertébrale dans lequel la « principale indignation concerne la Palestine, la bande de Gaza, la Cisjordanie ». L’auteur semble avoir oublié d’autres lieux de la planète à propos desquels on serait en droit de réagir. Quid de la Birmanie ? Du Timor oriental ? Du Zimbabwe ? Arrêtons-nous là… Rajoutons que tout est mis sur le même plan (de l’indignation), les retraites et le conflit israélo-palestinien. Misère du relativisme.

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Cette vision géopolitico-philosophique un peu courte fit dresser les cheveux sur la tête de quelques intellectuels. Ainsi, le neuropsychiatre Boris Cyrulnik qui expliquait, dans Le Monde du 31 décembre 2010 : « J’ai beaucoup de tendresse, d’admiration, pour Stéphane Hessel avec qui j’ai beaucoup de concordances de vue, mais je m’indigne qu’on nous demande de nous indigner parce que l’indignation est le premier temps de l’engagement aveugle. Il faut nous demander de raisonner et non de nous indigner. » Il fut suivi par plusieurs autres, Pierre Assouline2 (« On est consterné tant le contenu manque de contenu ») ou encore Mourad Kiddo dans Causeur3. Cela devient presque une mode de flinguer Stéphane Hessel. Mais ce n’est pas lui qui devrait être livré à la vindicte populaire. Peu importe en effet qu’il ait écrit ce texte. Peu importe aussi qu’il ait trouvé un éditeur. Aujourd’hui, tant de livres paraissent… Le problème majeur est le succès stratosphérique de la chose. C’est donc les lecteurs (enthousiastes) et les thuriféraires aveugles d’Indignez-vous ! qui nous questionnent. Ils seront sans doute des centaines (des milliers ?) à vou-

loir rencontrer la nouvelle conscience morale de l’humanité venue à Strasbourg sur l’invitation de la Librairie Kléber, jeudi 10 février. Un accueil en grande pompe lui sera réservé… Mais la question demeure, obsédante : que peut-on trouver là-dedans qui ne soit du vide ? Le texte ne va pas plus loin qu’une conversation de bistrot entre gens (très) bien pensants et a la semblance d’une meringue d’évidences noyée sous un coulis sucré de bons sentiments. C’est l’ère du vide où nous répétons tous, bêlants : indignons-nous ! Indignonsnous ! Indignons-nous ! Indignons-nous ! Indignons-nous ! Un peu comme certains politiques ressassent « l’humanisme rhénan » à chaque occasion. L’incantation n’a jamais mené très loin… sauf à faire le nid du totalitarisme. Voilà une vraie occasion de s’indigner. Paru chez Indigène éditions – www.indigene-editions.fr A-t-on le droit de ne pas s’indigner avec Stéphane Hessel ?, article paru sur son blog, le 4 janvier 2011 http://passouline.blog.lemonde.fr 2 Stéphane Hessel invente l’Holocauste low-cost, article paru dans le n°31 du magazine, janvier 2011 – www.causeur.fr 1 2

Hervé Lévy


CIRQUE / FRANCE

SUR LA ROUTE PAR LES COLPORTEURS MISE EN SCÈNE ANTOINE RIGOT

www.le-maillon.com | 03 88 27 61 81

Photo © Sébastien Armengol

DIM 20 / 17H30 MAR 22 + MER 23 + JEU 24 + VEN 25 MARS / 20H30 MAILLON-WACkEN


Livres BD CD DVD

TRIBUMAN & JAZZOMATIX Souvenez-vous : début des années 1990, les Britanniques d’Us3 boostaient le jazz à papa en y glissant des phrasés rappés, des touches électroniques et autres boucles hip-hop. Vingt ans plus tard, riche de l’héritage acid-jazz, Tribuman et le trio strasbourgeois Jazzomatix empruntent les chemins balisés par Us3, Guru, les labels Talkin’ Loud et Ninja Tune, mixant sons jazzy, chants ragga et scratches bien placés. Accompagné de Jazzomatix – Roland Grob (basse), Boris Labouèbe (claviers) et Jean-François Meyer (batterie) – et en compagnie de quelques guests (Jamalski, Lyricson et Merlot côté chant, DJ Nelson ou le flûtiste Damien Groleau pour la musique), Tribuman chante un monde qui devient ouf (Crazy World) mais qui groove encore. (E.D.) m Tribuman & Jazzomatix – Patch Work Production – www.myspace.com/tribuman En concert vendredi 13 mai au Fil d’eau à La Wantzenau (67)

OPS On savait Marc Albrecht et l'Orchestre philharmonique de Strasbourg extrêmement habiles dans l’exploration de l’œuvre, hélas trop oublié encore, de Korngold (1897-1957). Ce remarquable disque – qui a obtenu le Diapason d’Or du magazine Classica – le confirme avec éclat. Voilà l’unique symphonie du compositeur, chef d’œuvre postromantique un brin anachronique (datant de… 1952), interprétée avec jubilation, comme jamais auparavant peut-être. (H.L.) m Paru chez PentaTone (21 €) – www.pentatonemusic.com – www.philharmonique.strasbourg.eu

LA OLA DESAPARECIDA La vague disparue est une BD bilingue (françaisespagnol) de petit format destinée aux enfants de 6 à 12 ans. Écrite par un jeune enseignant alsacien, David Gondar (collaborateur de la revue Cyclocosmia), elle présente de manière ludique les risques liés à la disparition progressive de certaines lettres de l’alphabet espagnol (ici la “ñ”, mais sont aussi concernées la “ch” et la “ll”). Les dessins pointus et élancés de Marjorie Carola donnent vie à une petite Sarah fort curieuse et à son Don Quichotte de grandpère bien décidé à sensibiliser sa petite-fille à la perte d’une partie de la richesse linguistique. Leur quête, empreinte de poésie, créera des ponts entre la fameuse vague surplombant ce “n” devenu l’un des symboles de l’Espagne et la difficulté à continuer de représenter le monde, même pour un peintre, lorsqu’on ampute le langage. Osons détourner le célèbre vers de Lamartine : une seule lettre vous manque et tout est dépeuplé. (T.F.) m Paru aux Éditions Dadoclem (8,50 €) – www.dadoclem.fr

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LES DERNIERS JOURS D’ELLIS CUTTING Western d’une centaine de pages, cette première bande dessinée signée Thomas Vieille se déguste comme une bonne chique. L’auteur de 28 ans, passé par l’École Estienne avant d’intégrer les Arts déco de Strasbourg, n’en est pas à son coup d’essai. Fondateur avec quelques amis du Collectif Troglodyte (voir page 36), son talent, jusqu’alors esquissé, prend la consistance d’un trait affirmé et d’un développement narratif aussi personnel que pertinent. Son personnage central, Éllis Cutting, a la classe et le mystère de l’homme sans nom de Clint Eastwood, fuyant son passé et les tueurs professionnels à ses trousses jusque dans une contrée nordique assaillie de chercheurs d’or et, dans leurs sillons, de truands appâtés. Cutting, anti-héros charismatique, se joue du juge, responsable de l’attribution des concessions aux mineurs, et de son garde du corps, Jennings. Mais son destin, prédit par Jamak comme à tous ceux traversant d’une rive à l’autre sur son bac à corde, ne tarde pas à le rattraper. Thomas Vieille a digéré tous les classiques – de Little Big man à Et pour quelques dollars de plus en passant par Jérémiah Johnson – inscrivant ses personnages dans le panthéon des cowboys solitaires, les dotant de cette ombre énigmatique sur leur passé et leurs motivations profondes qui nous laisse cheminer avec eux, bien après la BD refermée… (T.F.) m Paru chez Gallimard, collection Bayou (16,50 €) – http://ballymun.over-blog.com/


MEURTRES BIO AU CHÂTEAU

CROCODILES INC.

Dans ce deuxième volume de la collection Enquêtes rhénanes, le journaliste Grégoire Gauchet nous plonge dans la vie agitée de la petite commune de Rieswihr. Avec pour référence (assumée) la truculence d’un René Fallet, immortel auteur de La Soupe aux choux, il entraîne le lecteur dans une enquête policière autour de la construction contestée d’un village de vacances HQE (haute qualité environnementale) et d’une éolienne qui doit être bâtie au milieu du château dominant le bourg. Dans la pittoresque galerie de portraits – un véritable Don Camillo alsacien ! – que dresse l’auteur au fil des quelque 330 pages du roman, on croit reconnaître certains protagonistes de la vie régionale… Mais, comme il est précisé dans l’Avertissement, « la réalité dépasse parfois la fiction ». (P.R.)

Sur la pochette de Generalized suspicion of Experts (comme sur celle du maxi Evolution, 2007), premier véritable album de Crocodiles Inc., trônent des animaux naturalisés, des reptiles, bien sûr, mais pas seulement. Les Strasbourgeois fous de Joy Division, Devo ou Echo & The Bunnymen vivraient-ils dans un monde figé et sinistre ? Si les Crocos s’avèrent fascinés par les années 1980 et la new wave, ils évoquent aussi le post-punk contemporain de Deerhunter ou de Liars. Si le sextet compose volontiers des morceaux rappelant certaines marches funèbres, il voue également un culte aux sucreries pop des B52’s et au rock hypnotique en général. Les experts sont formels. (E.D.)

m Paru chez Le Verger (12 €) – www.verger-editeur.fr

ENNERI BLAKA De retour dans les bacs avec Welcome to Pornocracy, jaquette old school style Outkast et titre très Californication, Enneri Blaka rompt avec l’electro swing déferlant sur l’Hexagone. Ses huit membres poursuivent leur chemin sur la vibe bien tendue d’une funk fusion strasbourgeoise faisant la part belle aux orchestrations et solos : sax et trompette, basse survitaminée, guitare et batterie plus rock que jamais, claviers et DJ electro lâchant les chevaux. Les incursions vers le hip-hop avec l’appui du MC d’Art District (très bon groupe strasbourgeois), Eli Finberg, sur Time Bomb, ou vers le ragga (The Effect from the bullet) rajoutent encore à l’éclectisme ambiant, à la frontière du jazz et du ska orientalisant, de la formation. (T.F.)

m Generalized suspicion of Experts – Herzfeld www.crocodilescrocodiles.com m À voir en concert lundi 7 février à La Laiterie, en première partie des excellents Sleigh Bells www.laiterie.artefact.org

m Welcome to Pornocracy – Zamam records (sortie le 31 janvier) – www.enneriblaka.com

STRASBOURG 1900 Sous titré Carrefour des arts nouveaux, cet ouvrage écrit à quatre mains (PaulAndré Befort, Léon Daul, Chantal Kontzler et Pierre Léry) constitue une synthèse remarquablement illustrée de l’expansion d’un courant, l’Art nouveau (et ses différents avatars, Jugendstil etc.) qui a marqué la fracture des XIXe et XXe siècles. Le livre débute par un long rappel des bouleversements artistiques en Europe (de la Belgique à Vienne, via Paris et Nancy) autour de 1900 pour, ensuite, se concentrer sur l’Alsace. Du bâtiment de l’École des Arts décoratifs au Palais des Fêtes en passant par les magasins de verrerie et de vaisselle Neunreiter (aujourd’hui le CEAAC) ou la gare de Colmar, c’est un fascinant voyage au cœur d’une époque bouillonnante qui est proposé au lecteur. Peinture, ornements sculptés, architecture, musique, ferronnerie… Le champ d’investigation se fait large et les auteurs nous donnent un bel aperçu de ces années où l’art semblait pouvoir pénétrer tous les domaines de l’existence. (R.Z.) m Paru aux Éditions Place Stanislas (35 €) www.editions-place-stanislas.fr

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Cinq questions à…

Philippe Richert Entretien avec le Président UMP de la Région Alsace, nommé en novembre dernier Ministre en charge des Collectivités territoriales, autour de la réforme des Collectivités et de certains enjeux régionaux importants.

24 1 5 3

La Loi du 16 décembre 2010 relative à la réforme des Collectivités territoriales remplace les communautés urbaines de plus de 500 000 habitants par des métropoles. Pourquoi ? La création des métropoles fait partie de l’arsenal de diversification des collectivités territoriales. On garde les communes, mais si vous regardez les intercommunalités, vous en avez de 5 000 ou 10 000 habitants qui ne peuvent assumer les mêmes responsabilités que celles comptant 200 ou 500 000 habitants. Nous souhaitons transférer, à celles qui ont les moyens de les assumer, des responsabilités plus importantes pour être plus efficaces que les Départements et Régions. Donc c’est donner à nos grandes métropoles l’occasion d’être les égales de celles d’autres pays. Au début, l’idée était de leur transférer toutes les compétences que les Conseils régionaux et généraux ont sur le territoire métropolitain. Nous sommes revenus là-dessus notamment parce qu’un certain nombre de maires s’y opposaient de manière farouche. La première étape est de permettre le transfert d’un certain nombre de compétences du Département, de la Région ou de l’État à ces structures. On verra ensuite comment aller plus loin. Cette première étape permettra aussi à Strasbourg de faire partie du club très fermé des métropoles, même si elle n’atteint pas les 500 000 habitants. Votre prédécesseur, Adrien Zeller, était hostile à la fusion entre BasRhin et Haut-Rhin rendue possible par la Loi. En 2008, il affirmait1 : « Je ne veux pas jeter l’acquis régional pour créer un mouton à cinq pattes. » Pourquoi y êtes-vous favorable ? Aujourd’hui, les gens ont du mal à comprendre comment fonctionne la démocratie. Quand vous leur demandez à 18 _ Poly 138 - Février 11

quoi sert la Région, ils ne savent souvent pas répondre. L’idée est de simplifier les niveaux d’activité. La Loi permet de fusionner deux ou plusieurs Départements entre eux, deux ou plusieurs Régions ou encore le tout en une seule collectivité. En réalité, ce n’est pas de faire disparaître le département en tant que territoire qui est important, mais d’avoir la possibilité d’un seul niveau de collectivité au lieu de deux. La conséquence sera de voir demain un unique Conseiller territorial siéger à la fois au Conseil général et régional. Cela permettra d’être plus efficace, plus lisible pour les citoyens et d’économiser des moyens financiers et du personnel.

Être à la fois Ministre et Président de la Région Alsace, est-ce conciliable ? Le député apparenté PS René Dosière parle en outre de conflit d’intérêts en arguant que vous êtes un ministre chargé de « rendre des arbitrages concernant l’ensemble des territoires tout en étant le président de l’un d’eux, la Région Alsace »2. Que lui répondez-vous ? Très clairement, cela voudrait dire qu’il n’y a plus aucun autre mandat qui soit possible. Lorsque vous êtes parlementaire et élu communal, vous pourriez favoriser votre commune. Mais ces deux niveaux de responsabilités permettent de mieux comprendre ce qui se passe sur le terrain et d’en être le relais. Le député qui a dit cela prône le noncumul mais il continue d’être enseignant à l’Université, d’être payé pour et ça ne lui pose aucun problème. Lorsque je me suis présenté au Conseil régional, j’ai dit que si j’étais élu, je quitterai le Sénat. Je l’ai fait, et l’aurais fait, quoi qu’il arrive. Aujourd’hui, on me propose une responsabilité au gouvernement : je pense que l’Alsace mérite d’être représentée à Paris. Tous les messages que j’ai reçus, par milliers, le confirment.

La Marque Alsace est une des priorités de la Région… Ce n’est pas un nouveau sigle. Aujourd’hui, quand vous parlez de l’Alsace, chacun en a sa représentation : le duo “cigogne-kougelhof”, la région porteuse en matière d’innovation industrielle, etc. Nous souhaitons la mise en place d’une image qui puisse être portée par tous, pour que les efforts faits entre collectivités, industriels, associations, universitaires, élus… reviennent à l’Alsace. Il faut faire un travail de décantation : qu’est-ce qui identifie l’Alsace par rapport à d’autres régions ? Plus que mutualiser, c’est donner la possibilité d’avoir un effet de levier plus important, un travail sur l’identité, sur le rassemblement pour, demain, être plus fort. Vous avez réagi à l’urgence d’un soutien à la numérisation des salles de cinéma alsaciennes en débloquant 300 000 euros3. Quels sont les principaux axes de votre politique culturelle pour 2011 ? La Région a peu de compétences, du fait de la Loi, dans le domaine culturel. Nous assumons les responsabilités que nous avons, notamment le service de l’inventaire, mais à côté de cellesci nous souhaitons être présents sur quelques créneaux pour être partenaires de la création et de la diffusion culturelle, en essayant d’avoir une cohérence avec l’action des communes et des intercommunalités. Il me semblait que la diffusion et la numérisation au niveau des salles de cinéma étaient des moyens de répondre à un besoin clairement exprimé. Libération du 1er décembre 2008 Cumul des mandats : “Un ministre peut recevoir jusqu’à 21 000 euros”, dans Le Monde du 20 décembre 2010 3 Lire le dossier sur la numérisation des cinémas dans Poly n°137 1 2

Propos recueillis par Hervé Lévy et Thomas Flagel Photo : Benoît Linder pour Poly


DOSSIER : LES TÉLÉS EN ALSACE

L’Alsace dans la mire Un an déjà : le 2 février 2010, l’Alsace était la première région de l’Hexagone à passer au “tout numérique”. L’occasion était belle de faire le point sur un secteur multiforme : chaînes présentes sur la TNT ou le câble, initiatives locales, Web télévisions… L’offre semble foisonnante. Derrière cette luxuriance de façade les disparités sont cependant criantes. L’Alsace a-t-elle la télé qu’elle mérite ?

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DOSSIER : LES TÉLÉS EN ALSACE

I

l y a tout d’abord l’historique, France 3. À une autre époque, elle s’appelait Télé-Strasbourg (créée en 1953) et a notamment vu les débuts d’un jeune homme plein d’avenir, Jacques Martin. Lorsque l’ORTF1 est supprimée, l’antenne locale est renommée France Régions 3 Alsace. On est en 1975, Giscard gouverne une France avide d’ouverture. Dix-sept ans plus tard, FR3 est regroupée avec sa grande sœur Antenne 2 sous l’égide de France Télévisions. Le magazine en dialecte, Rund um (lancé en 1989), se regarde désormais sur France 3 Alsace. La déclinaison locale de la chaîne, dont la mission est d’assurer un service d’information régionale de qualité et de proximité, attendra 2001 pour connaître une nouvelle mutation avec la création des éditions locales strasbourgeoise (France 3 Strasbourg Deux rives) et haut-rhinoise (France 3 Haute-Alsace).

Le Paysage Audiovisuel Alsacien Depuis, le câble, le Net et la Télévision Numérique Terrestre sont passés par là et cette sexagénaire, longtemps en situation de monopole, a vu des chaînes concurrentes fleurir. Résultat ? Une baisse d’audience régulièrement relayée par les syndicats affirmant qu’elle a « atteint des niveaux historiquement bas »2. Et de préciser, pour le journal régional du début de soirée, qu’il figurait « largement en tête des scores nationaux et (…) recule à 9,3 % de parts d’audience contre une moyenne nationale de 19,7 % ». Les chaînes tout-info (BFM TV, I-Télé…) mais aussi l’attribution par le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel de canaux, sur la TNT, à 19 chaînes régionales, multiplient la concurrence. Alsace 20 est née de la bataille entre les chaînes câblées Télé Alsace et Alsatic TV qui faisait rage depuis 2006. Seule la seconde a survécu, obtenant l’unique canal régional de la TNT, le numéro 20. En septembre 2009, elle hérite d’un nouveau nom, Alsace 20 – pas de jeu de mots avec le vin d’Alsace donc – et devient accessible gratuitement à presque tous les Alsaciens3, le 2 février 2010. De plus modestes ont émergé : de Télé Doller au Canal local de Munster en passant par Wantz TV, il existe en effet plus de 25 micro-chaînes regroupées dans

l’association Canal Est, la Fédération des télévisions locales du Grand Est, qui sont bien souvent gérées par des bénévoles. Disponibles sur la câble (et le Net), leur nombre de spectateurs potentiels est réduit (2 300 personnes pour Canal Gambsheim, par exemple). Elles couvrent une actualité hyper-locale : la construction d’une crèche dans le village sur TV Otrott, le ramassage des encombrants à Oberhoffen-sur-Moder sur TVO ou encore un entretien avec le maire d’Erstein sur… TV Erstein. Pas de quoi exploser l’audimat, donc. Il faut dire que la télévision coûte cher. La production

« La multi rediffusion est une arme imparable : passer les émissions en boucle, 24 heures sur 24, au lieu d’une seule fois permet évidemment à un plus grand nombre de personnes de les voir » Lionel Augier, Alsace 20

de programmes, ou plus modestement de simples reportages, mobilise des hommes et du temps. Un gouffre financier… Témoin de la fragilité de telles structures, TvCampus, expérience associative originale initiée en 2000 à destination des étudiants strasbourgeois, a mis la clef sous la porte en juin 2010. Pourtant des antennes colmariennes et mulhousiennes de ce qui était devenu, en 2009, une Web TV, avaient vu le jour en 2006. Mais moyens et motivation se sont effrités, laissant les quatre salariés (journalistes et administratifs) sur le carreau. Ce florilège de télés, pour la plupart des organes dévolus à la communication et à la valorisation des villes et des villages, est cependant un vecteur intéressant de sociabilité et de découverte de la vie d’une commune : Canal 26, télévision de Schiltigheim, réalise ainsi quatre sujets par semaine et organise quatre à cinq grands directs par an, à l’occasion par exemple de

la fête de la bière. Ambition honorable… même si elle n’est pas exploitée par toutes les municipalités, et non des moindres, puisque Canal Info Strasbourg demeure, par exemple, réduit à un Télétexte amélioré.

Le choc des “titans” Entre les deux poids lourds du secteur, la concurrence fait aujourd’hui rage : le budget de France 3 Alsace est, en 2009, de 18,9 millions d’euros (pour une rédaction d’une soixantaine de journalistes) tandis que celui d’Alsace 20 (qui ne touche pas la redevance, mais doit s’acquitter de 400 000 euros annuels de coûts de diffusion TNT) est passé de 3 millions (en 2008 à l’époque d’Alsatic TV) à 1,85 millions d’euros pour une équipe de 15 personnes. Mais, bonne nouvelle pour la petite dernière, l’aide de la Région est passée de 200 à 300 000 euros suite à la réunion de la Commission permanente du Conseil régional, le 14 janvier 2011. De quoi compléter les 150 000 euros du Département du Haut-Rhin et les 50 000 euros du Bas-Rhin. Pour le reste ? La publicité, évidemment… L’ensemble est depuis de nombreuses années déficitaire, « mais les pertes se réduisent » assure Olivier Hahn, directeur d’Alsace 20, même si les recettes peinent à dépasser le million d’euros. La question est de savoir si le Crédit Mutuel, propriétaire des Dernières Nouvelles d’Alsace (actionnaire majoritaire « convaincu et porteur » de la chaîne selon Francis Hirn, président d’Alsace 20 et directeur général adjoint des DNA), souhaitera toujours soutenir l’initiative. On sait que lorsque la banque est devenue majoritaire dans Le Progrès, le groupe s’est séparé de Télé Lyon Métropole.

Une histoire de duels Avant le match France 3 / Alsace 20, un autre duel se disputait l’audimat alsacien. Alsatic TV avait été lancée le 15 septembre 1999 : elle émettait alors deux heures par semaine sur le câble. En dix ans, la chaîne adossée aux DNA s’était taillée un nom et une ligne éditoriale, « proche de vous, avec vous », résumée par Jean-Jacques Schaettel, son directeur jusqu’en 2009. Les pertes sont déjà conséquentes et l’arrivée en 2006 de Télé Alsace, lancée par le Groupe Hersant, n’arrange rien. Les deux chaînes câblées se tirent la bourre.

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DOSSIER : LES TÉLÉS EN ALSACE

Alsatic TV investit l’info, un plateau avec public et des émissions thématiques tandis que Télé Alsace réalise une grande émission en direct avec un carrousel de petits sujets. Au niveau des audiences, elles sont au coude à coude, Télé Alsace réussissant en deux ans d’existence à devancer son aînée d’une courte tête. Mais devant la perspective de l’attribution d’un canal régional TNT par le CSA, une fusion est mise sur pied entre les deux chaînes qui déposent un projet commun dont Hersant se retire à la dernière minute (il abandonne d’ailleurs toutes ses télés), laissant Alsatic TV seule en piste.

Alsace 20, nouvel essor ? Depuis, Alsace 20 a fait du chemin, profité du boom des nouvelles chaînes. En recrutant des têtes d’affiche comme Lionel Augier (ex-France 3) et en travaillant

avec un personnel réduit, la chaîne qu’Olivier Hahn décrit comme « la moins aidée de France, pas de comparaison possible avec Wéo dans le Nord-Pas-de-Calais ou Mirabelle TV à Metz » réussit à produire « une heure de programmes frais par jour », assumant les multi rediffusions. Pour Lionel Augier, il s’agit « d’une arme imparable : passer les émissions en boucle, 24 heures sur 24, au lieu d’une seule fois permet évidemment à un plus grand nombre de personnes de les voir ». Mais est-ce efficace ? Sur sa page Facebook, Alsace 20 commente, le 7 juillet 2010, les résultats de l’étude Médiamétrie TV Locales Septembre 2009-Juin 2010 en affirmant : « Vous êtes 454 200 Alsaciens à nous regarder tous les mois ! Merci de votre confiance ! » Dit comme ça on pense à de l’audimat. En fait, ce chiffre correspond aux “habitudes d’écoute”, un indi-

cateur à partir duquel Médiamétrie définit le public global d’une chaîne locale. Il résulte d’une enquête réalisée « par téléphone auprès d’un échantillon représentatif de la population âgée de 15 ans et plus, équipés en TV et habitant la zone de diffusion de la chaîne ». Pour déterminer cet indicateur, on demande usuellement si le sondé regarde la chaîne « tous les jours, presque tous les jours, une ou deux fois par semaine, moins souvent, jamais ». Donc 34,14% n’ont pas répondu jamais.

« L’ambition de la locale Strasbourg Deux rives est de proposer un ton différent, d’être drôle et décalé, de parler légèrement de choses légères, même si ce n’est pas toujours évident » Jean-François Dolisi, France 3

Olivier Hahn va plus loin en nous présentant un graphique comparatif (voir cicontre) sur lequel on découvre, placés côte à côte, les habitudes d’écoute d’Alsatic TV et Télé Alsace en juin 2008, respectivement 115 300 et 121 800 auditeurs, et celles d’Alsace 20 culminant, en juin 2010, à 454 200. Mais ne s’agirait-il pas d’un tour de passe-passe ? Le directeur se garde bien d’indiquer que les auditeurs potentiels de plus de 15 ans équipés en TV (la “base Médiamétrie”) sont loin d’être les mêmes : si 311 000 personnes recevaient les deux chaînes câblées, 1,3 millions captent Alsace 20 ! Comparons ce qui est comparable.

Bi-média, Web TV, quelle alternative ?

Nam June Paik, Andy Warhol Robot, 1994, Kunstmuseum Wolfsburg Photo : Helge Mundt, Hamburg

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Par son occupation du terrain et ses formats magazines collant à l’air du temps, Alsace 20 ne s’attaque pas directement à France 3 sur le terrain des news. Mais le clivage n’est pas si marqué et JeanFrançois Dolisi se fait fort, avec la locale Strasbourg Deux rives dont il est rédacteur en chef, de proposer « un ton différent, avec l’ambition d’être drôle et décalé,


DOSSIER : LES TÉLÉS EN ALSACE

de parler légèrement de choses légères, même si ce n’est pas toujours évident ». Un pari visant aussi à reconquérir des auditeurs plus jeunes, moins attirés par les médias classiques. Dans l’attente d’une télévision régionale forte remise sur les rails par le nouveau PDG de France Télévisions, Rémy Pflimlin (également directeur général de France 3 entre 1999 et 2005, il y a laissé de bons souvenirs), les équipes composent avec les dégâts de la réorganisation de France Télévisions et les énièmes changements de grille de programme qui ont vu le temps d’antenne des locales diminuer ces dernières années. La baisse des effectifs entraîne « la fin des spécialisations dans des domaines comme la politique », explique Danièle Léonard, Grand reporter à France 3. « Du coup, on manque de réseaux et on est moins efficaces dans le traitement de l’info brute. »

Habitudes d'écoute 500000 454 200

400000

308 300

300000

200000

110 400

115 300

Juin 2007

Juin 2008

121 800

100000

0

« La salle de presse multimédia, presse écritetélé, n'est pas encore un pari réussi, même si c'est une manière intelligente d'imaginer l'avenir » Francis Hirn, DNA-Alsace 20

Des initiatives plus modestes et alternatives voient le jour. C’est le cas de StrasTV (elle avait créé le buzz avec Tom Sawyer en Alsace), portée à bout de bras par Joseph Pasquier qui travaille aussi pour la boîte de prod’ réalisant les sujets de TF1 à Strasbourg. Depuis le 13 août 2008, il propose des sujets sur Internet et s’est fait un nom par sa couverture omniprésente de l’actualité de la ville. Aujourd’hui accompagnée de quatre personnes, sa Web TV s’étoffe même si les sujets décalés et la forme alternative des débuts laisse place à d’autres, plus formatés tels qu’on peut en voir sur France 3 qui est perçue par Joseph comme « le CNN de la télé locale ». Si l’équipe s’agrandit, le modèle économique s’appuyant essentiellement sur la réalisation de sujets institutionnels, en plus de ceux à voir sur le site, montre ses

P

our comparer de manière adéquate les chiffres figurant dans ce graphique fourni par Alsace 20, il apparaît nécessaire de les rapporter au nombre d’auditeurs potentiels. En juin 2008, 311 000 personnes (de plus de 15 ans équipées en TV) – la base du sondage Médiamétrie – recevaient Télé Alsace soit 39,16 %

limites. Jusqu’à quand sera-t-il tenable ? Pour Lionel Augier, « les Web TV sont vouées à l’échec, pas une n’a réussi ». Lui qui voit « un boulevard devant Alsace 20 grâce à sa position régionale unique » devra donner une âme à sa chaîne, mais aussi faire le tri entre le bon (la culture par le prisme de So What !, Éco sur 20…) et le moins bien réalisé (le peu imaginatif Portrait alsacien, l’atroce cadrage / éclairage de Sous le Gril, le rythme poussif d’Histoire, histoires…).

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Juin 2009

Juin 2010

des auditeurs potentiels regardant la chaîne contre 1 330 400 recevant Alsace 20 aujourd’hui, soit 34,14 % de ses auditeurs potentiels la regardant. On est bien loin de la démonstration de la chaîne qui devra, à l’avenir, peaufiner sa communication…

septembre-décembre 2010, livrés par Médiamétrie le 26 janvier, en apportent le démenti, demain c’est loin… Office de radiodiffusion télévision française Déclaration de l’intersyndicale de France 3 rapportée dans un article de L’Alsace, du 21 octobre 2010, intitulé Le Gros malaise persiste à France 3 Alsace 3 « Environ 95% » explique Olivier Hahn, directeur d’Alsace 20 puisque seuls ceux qui sont exclusivement abonnés au bouquet CanalSat n’ont pas accès aux chaînes TNT régionales 1 2

Dossier réalisé par Hervé Lévy et Thomas Flagel Illustration : Michaël Husser pour Poly

La télévision de demain ne s’inventera pas sans moyens financiers. Vu le régime sec imposé aux Collectivités Territoriales, pas sûr qu’elles parient sur un média aussi dispendieux, même s’il fait souvent tourner les têtes. À moins que les chiffres d’audience des TV locales de la vague

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Architecture

Garder la ligne Une vraie force plastique, des espaces non répétitifs, de la couleur, de la lumière naturelle… Ainsi sont les bâtiments conçus par Dominique Coulon & associés qui va réaliser la Médiathèque de Thionville1. Le credo : maintenir une ligne directrice, sans se répéter.

C

ette agence strasbourgeoise créée en 1989 ne travaille que sur des commandes publiques. Ses raisons sont « éthiques : ça nous intéresse de fabriquer des bâtiments partagés par tout le monde. Je n’aurais aucun plaisir à construire la maison d’un milliardaire. Nous sommes sélectionnés sur concours et donc pas soumis aux caprices d’un client privé, ce qui nous offre une grande liberté », affirme Dominique Coulon en revendiquant un « rôle critique ». Pour l’école

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maternelle réalisée à Marmoutier, l’architecte et son équipe ont proposé au maire et aux enseignants d’ouvrir la salle d’évolution, pour les activités diverses des enfants, sur l’espace du hall. Les archis ont su convaincre un inspecteur d’académie sceptique, après lui avoir livré des garanties, notamment par rapport aux problèmes d’acoustique. « Aujourd’hui, nos interlocuteurs sont ravis. » Les jeux de lumière naturelle sont très présents dans cette école, tout comme dans grand nombre des

réalisations estampillées Coulon and co., à la Cité Administrative Gaujot de Strasbourg (2007), au Conservatoire de musique de Maizières-lès-Metz (qui vient d’être primé par l’International Architectural Award 2010 décerné par le Chicago Athenaeum) ou encore le Centre national dramatique de Montreuil (2007). Dominique Coulon met les choses au point : « On ne fait pas des bâtiments comme des vitrines. Ils se dévoilent, se découvrent, au fil du parcours. »


Les ruptures, les lignes “pliées”, sont également des éléments caractéristiques du style de l’agence. Un exemple, la Médiathèque d’Anzin (dans le NordPas-de-Calais, en 2010) qui ressemble à un ouvrage d’origami. « Le côté rectiligne n’est pas idéal pour l’homme. Derrière une pièce carrée, il y a une certaine morale, comme si l’architecte était celui qui met en ordre les choses. Nous cherchons au contraire à déconstruire, dévoyer la géométrie, afin de donner une impression d’espace, de richesse, avec des lignes brisées ou encore des courbes. »

Exclure la monotonie

La future Médiathèque de Thionville sera toute en rondeurs et en couleurs. Ces dernières, toujours très présentes dans les travaux de l’agence, ont « un pouvoir sur les gens, elles appuient les profondeurs, mettent en avant certains plans ». L’idée principale était de fabriquer « un lieu fluide et dynamique », intégrant le rapport au mouvement du corps dans l’espace, et dans lequel « on peut s’abstraire de la ville » tout en

demeurant accueillant. Grande invention : un “jardin rampe”, voulu comme un second niveau (le programme n’en comportant qu’un seul), permettant de monter sur le toit aménagé. Si le vocabulaire de l’agence est identifiable de projet en projet, Dominique Coulon et

« Le côté rectiligne n’est pas idéal pour l’homme. Derrière une pièce carrée, il y a une certaine morale, comme si l’architecte était celui qui met en ordre les choses. » ses associés refusent de s’enfermer dans une seule écriture. « Rem Koolhaas2 dit que l’architecte a une obligation, celle de toujours faire différent. » Se réinventer, déplacer son savoir-faire, « se positionner, avec une certaine modestie, dans l’histoire de l’architecture,

car on ne fait pas de bâtiment sans mémoire, sans culture ». Ne surtout pas « vendre une signature, comme Zaha Hadid le fait un peu en ce moment ». Pour l’agence strasbourgeoise, l’architecture est « un art utile », en aucun cas « un problème de maths : il n’y a pas qu’une solution. Je ne crois pas à cette citation – Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement – car l’archi n’est pas qu’une résolution de demandes et de contraintes. Il y a aussi une importante dimension poétique. » Médiathèque nommée 3e Lieu avec studios de création, salle de diffusion et de spectacle, cet équipement culturel est dédié à la lecture, aux arts et aux musiques actuelles. Surface : 4 590 m2 Coût : 9 800 000 € H.T. Étude : mars 2011 à janvier 2012 Chantier : mai 2012 à janvier 2014 2 www.oma.eu 1

Texte : Emmanuel Dosda Visuels : Médiathèque de Thionville © Dominique Coulon & associés

m Dominique Coulon & associés, 4 rue du Faubourg de Saverne à Strasbourg 03 88 32 17 61 – www.coulon-architecte.fr

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Design

Que les chutes sont belles

M

© Beatrix Li-Chin Loos

Ne rien laisser au gaspillage. Tel est le projet délicat auquel travaille Beatrix Li-Chin Loos, créatrice-designer installée à Strasbourg depuis deux ans.

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ère taïwanaise, père allemand, Beatrix grandit en Allemagne dans une fratrie francophile : elle apprend le français à l’école, puis l’architecture, les sciences sociales et les politiques de l’environnement à l’université. Elle se souvient d’un stage en Méditerranée, en 1992, sur le Rainbow Warrior, l’embarcation de Greenpeace. « Il fallait assurer les quarts, surveiller le bateau, faire à manger. Une expérience extraordinaire. Nous présentions aussi une exposition sur la production propre. Avec le recul, c’est ce que j’essaye de faire à l’heure actuelle. » À 24 ans elle s’installe en France. Autre stage puis un contrat, à Paris, chez Les Verts. « À l’époque c’était un petit parti, j’étais à la documentation et au service de presse. » Un tremplin vers le Service international d’information sur l’énergie et l’environnement, résolument antinucléaire, où, pendant plus de trois ans, elle fait tout : secrétariat, rédaction, traduction. Puis l’envie de revenir à un travail manuel refait surface. Elle s’était installée à Paris pour la mode, elle raccroche en s’inscrivant à l’École Boulle dans une formation intensive en ébénisterie. « Depuis le début de mes études je faisais toujours une pièce en parallèle de mon activité principale : une lampe, une étagère… Là j’ai appris la technique. » Départ en couple dans le Sud. L’environnement n’est pas propice à la commercialisation de ses créations, elle expérimente. « J’ai eu l’envie d’utiliser des chutes récupérées chez un menuisier. » Son idée de l’éco-conception est née. Entre engagement écologique et veine créatrice, Beatrix Li-Chin Loos trouve son registre, personnel, proche mais distinct des courants répertoriés, recycling ou slow design. Installée en Alsace, elle participe au Parcours du design en 2009 pour lequel elle élabore sa première collection, Chut ! de bois. Ses vases Strat et ses Boîtes alsaciennes sont le fruit d’une lente gestation. Pensées pour exprimer le mieux possible le leitmotiv « la terre est notre mère », gravé sur chaque pièce, les créations sont réalisées dans la région, en partie à la main, toujours artisanalement.


Bois, carton, verre et cuir

Beatrix a choisi quatre matériaux et tissé un réseau local d’entreprises de production ou de transformation. Elle rend régulièrement visite à Sewapack, à Haguenau, « des passionnés de carton » avec qui elle a mis au point la découpe et l’emballage des vases Bonsaï équilibre. Elle connaît bien le fabricant de meubles Taglan, à Sélestat, qui utilise ses propres chutes pour produire les vases Tramezzini, en orme ou en hêtre, dont les nervures dessinent un graphisme doux et chaleureux. Les éprouvettes, pièces maîtresses des derniers vases en bois, sont soufflées artisanalement à Strasbourg. En filigrane l’idée d’utiliser l’intégralité d’un matériel dans le processus de production : récupérer les chutes de bois, de carton et de cuir comme des objets qui servent à en produire de nouveaux. D’où un coussin constitué de triangles de cuir, sur lequel est estampillé « Re-use ». Ou l’emballage cartonné, en forme de mallette, du vase Bonsaï équilibre. Création à

part entière, il devient porte-document. « L’idéal serait de produire de manière à ce qu’il n’y ait pas de déchets. » Si ce vœu pourrait évoquer une forme d’utilitarisme, la démarche de la jeune femme est aux antipodes des crédos de rentabilité et d’efficacité.

Librement contrainte

Volontairement affranchie des étiquettes, Beatrix évolue dans le respect de contraintes qu’elle s’est librement fixées. Les bois, par exemple, ne sont pas tous des essences locales. Le longiligne vase Strat est un assemblage de multiplis de hêtre et de bouleau, de médium – issu de pressage de sciure de bois – d’aggloméré, de trois plis. La créatrice en a composé la trame en assemblant les chutes : « L’aspect visuel de ces combinaisons m’intéresse. Le bois reste toujours la matière la plus écologique si on utilise du bois indigène et bien géré. » Au contact des menuisiers, elle « tente de les convaincre qu’il serait bon d’utiliser des produits

de finition, laques et huiles, bios, même s’ils demandent plus de temps de séchage ». Pourtant « la tendance à l’écologie me gène. Il y a des choses vendues comme écolos qui ne le sont pas forcément, ou pas sincèrement. » La différence est là : « Tout ce que je fais, je le fais bien. Parfois, malheureusement, ça me prend beaucoup de temps. » Un juste rendu à Mère Nature à qui elle dédie sa dernière création, d’amples vases boules en bois d’orme baptisés Beautiful planets. « Ils incarnent la terre, pour moi c’est la pièce la plus expressive. » Empilées dans un coin de l’atelier, les chutes triangulaires rapportées de chez le tourneur, qui a créé une boule à partir d’un cube. Nous les retrouverons ailleurs. Texte : Marion Wagner Portrait : Laurent Vila

m Les créations de Beatrix Li-Chin Loos sont en vente à Strasbourg à la librairieboutique du MAMCS et chez Elastabil (1 rue de la Nuée Bleue) www.chutcollections.fr

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PHILOSOPHIE

Bouge ! Tu dois changer ta vie1, titre du dernier livre de Peter Sloterdijk résonne comme une injonction impérieuse. Qui ordonne ? Comment faire ? Et pourquoi ? Tant (et plus) de questions valaient bien un voyage à Karlsruhe où vit le philosophe allemand.

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PHILOSOPHIE

Le titre de votre livre est formé par les ultimes mots d’un poème de Rilke, Torse archaïque d’Apollon. Ses deux dernières phrases ont ensorcelé le lecteur depuis le début du XXe siècle. Quels secrets renferment-elles ? Qu’est-ce qui les lie ? La première phrase, « Car il n’y est de point qui ne te voie », montre que chaque observation induit le risque d’une contreobservation, surtout lorsqu’on est face à une œuvre d’art. Ce poème est, semble-til, né au Louvre, en 1906, alors que Rilke est secrétaire de Rodin. Le poète tombe en arrêt devant une statue du dieu grec, un torse plutôt : dans la pierre se cachent des milliers de paires d’yeux possédant la faculté du regard, du contre-regard pour parler plus justement. Cette assertion, qui s’inscrit dans une perspective animiste, induit aussi une référence aux idées de Rodin sur la nécessité de retravailler sans cesse les surfaces des objets plastiques, jusqu’au moment où chaque point est devenu un centre d’énergie et de rayonnement. La phrase suivante, « Tu dois changer ta vie », donne son titre à votre livre… La deuxième phrase – qui semble a priori ne pas avoir de secret – est cependant la plus mystérieuse. Elle arrive soudainement et ne souffre aucune objection. Il s’agit d’un impératif absolu apparemment non motivé, mais qui peut s’expliquer par le sentiment d’humiliation extrême ressenti face à l’œuvre d’art. Le torse d’Apollon possède, même 2 000 ans après sa mutilation, un puissant message de vitalité et de virilité, un message de la “vie réussie”, divinisée par l’athlétisme. On imagine alors Rilke, sortant de la salle du musée, inondé par cet impératif absolu. Il s’agit pratiquement de la transposition sur le terrain de la modernité d’une expérience qu’on aurait pu qualifier de religieuse, à une autre époque. Ce n’est pas, en effet, le sacré qui possède cette force d’appel, mais l’œuvre d’art qui atteint l’homme par surprise. Voilà illustrée la puissance invasive de l’absolu. Le rapport de forces est inversé : le spectateur n’est plus souverain et la sculpture lui parle d’un ton autrefois réservé aux dieux.

Vous évoquez « une expérience qu’on aurait pu qualifier de religieuse », mais pour vous il n’existe pas de religions… Le terme même de “religion” est un malheur majeur dans l’histoire des idées, parce qu’il repose sur un malentendu profond en ce qui concerne la nature des soidisant religions. Pour moi, il n’existe que des systèmes d’exercices spirituels mal compris, et la multiplicité des religions, ce que William James2 qualifie de Varieties of religious experience, s’explique par le

la même finalité – travailler sur sa forme vitale – et peuvent être rassemblées sous le terme d’anthropotechnique. L’impératif est cependant toujours présent. Ce « tu dois » est, en quelque sorte, une injonction paradoxale, un défi par l’impossible. La phrase assume en effet, si on la reconstruit logiquement, la forme paradoxale : « Tu dois pouvoir ce que tu ne peux pas ». Dans le « Yes, we can » de Barack Obama, cette dimension a été oubliée comme si on pouvait substituer le trop facile « je peux » au « tu dois ».

« Le terme même de “religion” est un malheur majeur dans l’histoire des idées, parce qu’il repose sur un malentendu profond »

Et moi, est-ce que je dois changer ma vie ? C’est vous qui devez le savoir. En principe, je dirais que oui, parce que je pense qu’en tant qu’être humain intelligent vous possédez une sensibilité pour l’existence d’une verticalité intérieure. Dans la mesure où l’homme comprend qu’existe un espace possible vers le haut, il peut commencer à éprouver une tension, une attraction verticale…

fait que les êtres humains font leurs exercices – qui leur permettent d’être existentiellement en forme – sous une infinité de formes différentes. C’est l’une des raisons pour lesquelles les guerres entre les religions apparaissent, à la lumière de cette description, d’autant plus absurdes : c’est comme si les haltérophiles se battaient contre les lanceurs de javelot. Dans le monde contemporain, qui s’adresse à l’homme de manière si catégorique ? C’est la crise mondiale, annonciatrice de la catastrophe globale, la déesse – encore cachée – du siècle. Comme toutes les forces transcendantes, on ne peut jamais l’attraper concrètement et, néanmoins elle nous fait signe un peu partout en envoyant des prophètes, des individus parfois mégalomanes, parfois humbles, qui prétendent avoir reçu un message.

Du mußt dein Leben ändern, sorti en Allemagne en 2009 chez Suhrkamp – www.suhrkamp.de 2 Les Formes multiples de l’expérience religieuse de William James est paru chez Exergue en 2001 3 Un moyen de comprendre l’essence des choses par la conscience Propos recueillis par Hervé Lévy Photo : Stéphane Louis pour Poly 1

m Tu dois changer ta vie (parution le 17 février ; 29 €) aux éditions Libella – Maren Sell www.editions-libella.com www.petersloterdijk.net

Le cœur de votre livre est un panorama des exercices nécessaires à ce changement… Si vous voulez… Il consiste en une vaste phénoménologie3 des exercices dont les formes les plus variées possèdent toutes

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MÉDIA

Y a-t-il un Fip pour sauver la FM ? Fip le prouve depuis 40 ans : on peut être exigeant et populaire à la fois. Pendant que la radio souffle ses bougies, intrusion dans les studios strasbourgeois.

D

epuis juillet 2010, la sérénité semble enfin revenue chez Fip Strasbourg. Durant un an et demi, les rédactions provinciales1 de la radio ont vu leur temps d’antenne réduit de moitié, passant de douze à six heures quotidiennes. On a voulu museler les fipettes ? C’était sans compter les (nombreux) accros à la station, auditeurs, partenaires culturels ou politiques. 8 000 signatures collectées, plus de 1 000 personnes présentes à la soirée de soutien organisée et un retour à la normale en juillet. Les six animatrices strasbourgeoises sont à nouveau au micro, de 7h à 19h, pour susurrer infos culturelles et bons tuyaux sur des musiques sélectionnées par les six programmateurs parisiens. Créée le 5 janvier 1971, France Inter Paris naissait avec pour mission de donner des informations concernant le trafic. Petit à petit, les antennes de province voient le jour. La circulation routière prend moins d’importance, contrairement aux plans “sorties”. La prog musicale, éclectique et ouverte sur la world, privilégie la découverte. « Nous ne sommes pas tenus à des accords commerciaux », souligne fièrement Véronique Hilaire, coordinatrice de Fip Strasbourg, lancée il y a 33 ans. « La relation qui se noue avec l’auditeur est primordiale », dit, d’un timbre duveteux, cette ex-présentatrice, regrettant un peu le grisant du direct. Les animatrices sont castées pour leur disposition à parler des manifestions culturelles et leur voix… qui nourrissent beaucoup de fantasmes. À Fip, on ne compte plus les appels d’amoureux pétrifiés, voire de tordus agités.

Station to Station Dans les années 2000, sous la présidence de Jean-Marie Cavada, les rédactions de Lille, Marseille, Metz, etc. sautent, pour des raisons budgétaires, évidemment. Aujourd’hui, « comment légitimer un réseau alors que nous ne sommes plus que trois irréductibles Gaulois ? », questionne la responsable. La capitale va-t-elle faire entendre sa suprématie ? Au contraire, le directeur de Fip souhaiterait – idéalement – remettre les équipes des fréquences passives en place et prévoir une intervention mensuelle en local. Véronique envisage déjà une captation du concert de Youn Sun Nah (le 6 février au Cheval Blanc) tout en planchant sur le “décrochage strasbourgeois” (le 28 janvier de 7h à 13h) prévu lors des festivités de la quarantaine. « On y croit, à la proximité ! Les auditeurs2, accompagnés dans leur quotidien, sont très attachés à Fip. Il n’y a rien de semblable dans le paysage radiophonique actuel. » Une réelle complicité, une programmation que l’on voudrait parfois moins frileuse (« avec davantage d’electro »), mais vraiment riche, non formatée, sans pollution publicitaire. Une radio « humaine » qui fait tache « dans une société très individualiste ». Un bel anniversaire. Fip est diffusée dans dix villes (Marseille, Montpellier, Toulouse…), mais il n’y a que quatre rédactions à Paris, Bordeaux, Nantes et Strasbourg 2 Fip comptabilise 365 000 auditeurs quotidiens, en moyenne, sur toute la France en 2009 / 2010 1

Texte : Emmanuel Dosda Visuel : Lou Rihn pour Poly

m Fip Strasbourg sur 92.3 – www.radiofrance.fr

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15 > 19 février Texte Josse De Pauw D’après le roman Under the volcano de MalcolM lowry Mise en scène Guy cassiers

nder

> Spectacle en néerlandais surtitré en français

03 88 24 88 24 www.tns.fr

de vulkaan

ELISABETH BOURDON Partir de loin...

du 5 février au 27 mars 2011 Entrée libre

Media Création / D. Schoenig

Musée des Beaux-Arts, Mulhouse


SOCIÉTÉ – GRAND ENTRETIEN

Le pouvoir en partage À quelques semaines de la mi-mandat, le Sénateur-maire PS de Strasbourg Roland Ries revient sur les grands projets de la municipalité et sur sa politique culturelle. Entretien.

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SOCIÉTÉ – GRAND ENTRETIEN

Depuis le début de votre mandat, vous avez érigé la démocratie locale comme mode de gouvernance (forums, Assises de la culture, du sport…). Quelles en sont les réussites et les limites ? J’avais en effet axé une bonne partie de la campagne sur la question de la participation citoyenne, parce qu’existait un désaccord fort avec nos prédécesseurs sur une certaine conception du fonctionnement démocratique et, plus particulièrement, sur la préparation de la décision publique à laquelle les électeurs d’aujourd’hui souhaitent être associés. La seule limite à cette participation démocratique est la décision finale. Il faut bien, après avoir fait des concertations, pris l’avis du Conseil de quartier, demandé la tenue d’un atelier de projet et collationné demandes, critiques et suggestions éventuelles, qu’il y ait une instance décisionnaire, sinon on s’enlise dans la “non décision” qui est la pire des choses. Prenons le cas des Haras : le Conseil de quartier avait dit que notre projet de biocluster ne lui convenait pas et m’avait invité. Je suis allé expliquer à ses membres, non pas qu’ils s’étaient trompés dans leur avis – réintroduire des chevaux – qui était parfaitement légitime, mais pourquoi je ne le suivrai pas. En 2008, vous parliez de « l’urgence de l’investissement dans les équipements de proximité » que vous opposiez aux grands travaux lancés par la mandature précédente. Est-ce qu’aujourd’hui vos projets de tour sur la presqu’île Malraux, de refonte du PMC ou de création du quartier international d’affaires au Wacken ne sont pas en contradiction avec cela ? Je n’opposais pas les grands projets et ceux de la quotidienneté, logements, équipements de quartier, crèches… Je disais que nos prédécesseurs avaient lourdement investi dans des grands projets et qu’il fallait maintenant réorienter les choses en direction de la vie quotidienne, pas que nous n’en ferions plus. Malraux et le projet de tour dont on a beaucoup parlé en est un. Pas un projet de mandature, mais sur dix ou quinze ans, un rapprochement de la cité du Rhin, pour remplir, si je puis dire, le vide urbain entre Strasbourg et Kehl. L’idée est de faire un deuxième cœur d’agglomération transfrontalière avec les 350 hectares de foncier disponibles, quasiment en cœur de ville.

On a l’impression que l’Eurodistrict Strasbourg-Ortenau peine à exister, que la volonté politique est là mais que les Strasbourgeois ont du mal à s’en emparer ? C’est exact. C’était une des raisons pour lesquelles j’avais imaginé, à une certaine époque, un référendum pour y associer les citoyens de part et d’autre du Rhin. Les Allemands n’en ont pas voulu. Nous nous sommes alors orientés vers une consultation sur Internet. Je reconnais qu’il est difficile de travailler ensemble, parce que nos systèmes politico-administratifs sont très différents l’un de l’autre. Notre ambi-

« Pourquoi pas réunir certains festivals, au mois de septembre, et faire jouer les synergies entre Musica, le Festival de musique, Jazzdor… rassemblés dans ce qui pourrait se nommer “Les Équinoxes musicaux de Strasbourg” ? »

tion est d’aller au-delà d’une simple collaboration transfrontalière comme elle se pratique un peu partout. L’idée que j’avais évoquée, dans le programme municipal de 2008, était de se diriger vers des formes de codécision en amont. C’est ce qui est fait sur la zone entre le Heiritz et Kehl. Idem sur le tram. Bien sûr, c’est moins spectaculaire et plus lent que de faire des projets plus précis, même si on en a aussi réalisés en cofinançant, par exemple, le Hall d’Athlétisme d’Offenburg. D’où provient alors cette méconnaissance ? D’un déficit de communication ? Je pense que l’Eurodistrict n’existe pas suffisamment dans la conscience collective, des deux côtés du Rhin. Les gens ne savent pas très bien à quoi il correspond. L’Ortenau c’est quoi ? Une équipe de foot ? Mais on y travaille. Après avoir constitué une équipe, les choses se sont mises en place juridiquement. Il faut maintenant injecter du contenu pour faire exister l’ensemble.

Strasbourg a un rôle européen. Pensez-vous qu’il est aujourd’hui bien établi ? Je ne suis pas un rêveur, on ne va pas demain transférer ici la Commission européenne, les agences réparties un peu partout… On ne fera pas ce que j’avais évoqué pendant la campagne municipale, un « Washington DC sur le Rhin » ! Je parlais d’un territoire européen au statut juridique et fiscal particulier. Je n’ai néanmoins pas perdu cet objectif de vue, mais ça ne se fait pas comme ça, surtout avec les pesanteurs françaises. Pour ce qui concerne plus spécifiquement les activités du Parlement, je souhaite qu’elles aient lieu dans une seule ville au lieu de trois aujourd’hui : Strasbourg. J’aimerais qu’une partie de son administration, répartie entre Luxembourg et Bruxelles, vienne ici où se trouvent très peu de fonctionnaires permanents. Je crois qu’on a trop longtemps été sur des positions défensives en privilégiant à l’excès les questions d’infrastructures d’accès, notamment aériennes. Il faut se poser la question de la spécificité strasbourgeoise par rapport aux autres villes qui se réclament de l’Europe et réenraciner notre identité européenne. Il faut imaginer ici l’Europe des peuples, celle des droits de l’Homme et de la démocratie locale. Il nous incombe de développer ce champ de réflexion politique. Vous avez consulté largement avec les Assises de la culture (débats, ateliers…) et abouti, en novembre 2009, à une restitution-bilan. Nous sommes un peu plus d’un an après, quels en sont les effets concrets aujourd’hui ? Strasbourg consacre une part importante de son budget à la culture, près du quart, et propose une offre diversifiée et riche de plus de 9 000 manifestations. J’avais dit, durant la campagne, qu’on n’allait pas pouvoir continuer à sédimenter, à passer de 25% à 30%. Il faut réfléchir à ce qui continue d’être pertinent, à avoir du public, à être créatif, ou, au contraire, à ce qui est un peu archaïque. Dès que vous touchez à l’existant, vous touchez à des acquis… Il existe un public pour toutes les manifestations. Prenez le Festival de musique de Strasbourg qui répond aux attentes d’un segment de la population. Est-ce qu’il faut continuer ? Le réorienter ? Lui donner une seconde jeunesse comme Robert Grossmann avait essayé de le faire en y adjoignant le Concours Poly 138 - Février 11 _ 33


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de chant Barbara Hendricks ? Il n’a pas changé la manifestation mais simplement ajouté un appendice qui était déficitaire… et donc du déficit au déficit. J’ai pour ma part une idée différente, qui rejoint mon projet de 2008 : le fameux grand événement culturel de l’été qui devait drainer, comme le Marché de Noël, un public venu de l’Europe entière. Mais Strasbourg a-t-il besoin d’un festival de plus alors qu’il a déjà sept festivals d’envergure européenne (Ososphère, Musica, Jazzdor, Les Giboulées de la marionnette, les Artefacts, Festival Nouvelles, Premières) ? Est-ce qu’il est en effet raisonnable de créer un festival estival de plus alors qu’il sont déjà très nombreux en France ? À la réflexion, on s’est dit que nous avions une diversité d’offre, notamment en matière musicale, dans les festivals existants. L’idée ne serait-elle pas d’en réunir certains au mois de septembre et de faire jouer les synergies entre Musica, le Festival de musique, Jazzdor… ? Certains évoquent pour nom “Les Équinoxes musicaux de Strasbourg”. Rassembler, faire de l’interdisciplinarité et le faire savoir. Cela

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coûtera un peu plus cher, mais c’est sans commune mesure avec la création d’un nouveau festival. Quel en serait le calendrier ? L’idée serait de commencer dès 2011 si on peut. Je suis très favorable à des expérimentations progressives. Plutôt que de faire une usine à gaz qui coûte des sommes importantes, essayer, dès cette année, de coupler des festivals aux publics différents. Peut-on revenir sur la question des Assises. Quelles en sont les conséquences concrètes, un an après la restitution ? Une réunion sur le bilan des Assises est prévue au mois de février. J’ai fixé des objectifs et orientations que l’on décline, petit à petit, secteur par secteur, y compris sur le grand événement. Alors c’est vrai que nous avons pris un peu de retard parce que les orientations que j’avais fixées étaient générales et qu’il fallait les décliner plus précisément. Vous aviez promis durant la campagne la construction d’un nouvel Opéra. On sait que l’actuel n’est

plus aux normes et que sa fosse est trop petite. La Préfecture du Bas-Rhin a en outre délivré une injonction de mise aux normes de 400 000 euros. Où en est le dossier ? Vous savez tout ! Le contexte financier est difficile pour toutes les collectivités. Sur les deux objectifs que nous nous étions fixés pour l’Opéra, on ne pourra dans l’immédiat en satisfaire qu’un. D’abord, faire en sorte que le théâtre à l’italienne, tel qu’il existe, puisse accueillir le public en toute sécurité. Ce qui n’est pas encore le cas ! Pour le second objectif – un nouvel opéra – il faudra un peu attendre, parce que nous n’avons pas aujourd’hui la capacité financière pour le réaliser. Le projet Icade pour la presqu’île Malraux prévoit la création d’ateliers pour artistes. Or, durant les Assises de la culture, est ressorti un manque de lieux d’exposition. Est-ce vraiment la bonne voie ? Une des raisons qui m’a fait choisir le groupe Icade plutôt que le groupe Bouygues, c’est justement sa dimension culturelle. Nous avons eu l’impression qu’elle était intégrée dans le projet dans un cas,


SOCIÉTÉ – GRAND ENTRETIEN

alors qu’elle était surajoutée au projet immobilier dans l’autre. Cette dimension culturelle, avec des ateliers et un lieu d’exposition dans le silo allongé, a été déterminante car je pense qu’il faut arriver à faire vivre ce morceau de ville, si possible 24 heures sur 24. Impossible avec de la mono-fonctionnalité : uniquement des bureaux, des appartements ou des équipements publics. La Médiathèque ferme à 19h. Il faudra bien un jour aller au-delà des horaires actuels. En tout cas, l’idée est d’avoir une diversité de fonctions sur ce secteur qui fasse de l’humanité au-delà des bâtiments. Ça passe par une répartition des activités qui occupent l’ensemble de la journée et une partie de la nuit. On a aussi beaucoup parlé des Bains municipaux avec la peur de les voir transformés en spa de luxe. Où en êtes-vous de la réflexion sur le sujet ? L’idée était de changer la vocation et la gestion de l’équipement. Aujourd’hui, compte tenu du débat public, on n’est plus sur la même orientation. Nous souhaitons faire, à la fois un équipement à destination

des publics qui l’utilisent aujourd’hui, y compris ceux n’ayant pas beaucoup d’argent, et, dans le même bâtiment, quelque chose de plus ludique avec un partenariat public / privé, si possible au niveau de l’investissement et de la gestion. J’ai bien enregistré le message des gens qui y sont attachés et ai donc réorienté le projet de départ dans cet équilibre-là. On devrait assez rapidement représenter un projet. Autre débat vigoureux, le Palais des fêtes. Son devenir n’est pas encore fixé et un nouveau projet est porté par un restaurateur de la ville… J’ai donné un peu de temps supplémentaire par rapport au projet présenté au Conseil municipal, en raison notamment de la focalisation sur le hammam pour femmes avec la crainte qu’on fasse un équipement à caractère ethnique et des choses de ce genre. Car il y avait, quand même, dans toutes ces critiques un arrièreplan communautariste. L’idée était qu’il y avait déjà eu plusieurs tentatives pour ressusciter, à cet endroit, un restaurant. Toutes ont fait faillite… Franck Meunier

a l’air d’y croire et si j’ai bien compris propose que le hammam – 300 m2 dans un espace de plusieurs milliers – soit en soussol. Pourquoi pas… Nous allons regarder, techniquement, et prendre une décision rapidement. Pour terminer, est-ce que l’idée d’un second mandat fait son chemin ? Qu’est-ce qui vous inciterait à retourner devant les électeurs ? Ce qui me pousserait, le moment venu, est l’importance des projets que j’essaie de mettre en valeur, car ce n’est pas à l’intérieur d’une mandature qu’on les accomplit. Une équipe les porte et si elle estime que je suis le mieux placé pour continuer ce travail, je pense que je serai prêt à le faire. Mais je ne suis pas dans l’idée d’absolument continuer. Peut-être que d’autres pourront le faire aussi bien, voire mieux que moi. Je n’estime pas être indispensable, mais si Roland Ries peut encore servir… Propos recueillis par Hervé Lévy et Thomas Flagel Photos : Pascal Bastien pour Poly

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2024, l’odyssée Deux anciens de l’École supérieure des Arts décoratifs de Strasbourg viennent de créer les Éditions 2024, à Strasbourg. Entre bande dessinée et livre illustré, rencontre avec des audacieux.

A

près avoir fourbi leurs armes dans la micro-édition avec le collectif Troglodyte1 en créant des fanzines aux doux noms de Cataplasme puis d’Écarquillettes lorsqu’ils étaient étudiants en Illustration aux Arts déco, Olivier Bron et Simon Liberman (respectivement diplômés en 2007 et 2009) lancent en 2010 leur propre maison d’édition. Baptisée 2024 parce qu’à raison de trois à quatre ouvrages par an – « de beaux livres fabriqués avec amour au prix de larmes et de sueur » – ils en auront publié 56 en 2024, « année d’autodestruction des éditions, de la Terre entière et du système de retraite par répartition », s’amusent-ils. Le ton est donné. Coincés et frileux de tous bords, passez votre chemin car ces deux compères et leurs amis, issus d’une génération talentueuse mais pas encore publiée, sont bien décidés à nous en mettre plein la vue. Leur premier volume, Les Derniers dinosaures, est sorti fin octobre : un pastiche de livre savant rayonnant de toute sa fougue sur le

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sérieux bien trop établi de notre époque. Didier de Calan a joué « avec cette source d’inspiration inépuisable pour notre imaginaire que sont les dinosaures » pour écrire cette histoire à tiroirs au troisième degré. Comme « tous les paléontologues qui sont des scientifiques racontant n’importe quoi sur des époques si lointaines », il a composé avec beaucoup de malice et d’humour des considérations sur la prétendue disparition des macrosauriens. Le tout est illustré par Donatien Mary, autre jeune loup passé par l’Ésad2, qui n’a pas ménagé ses efforts en gravure sur bois pour réaliser les 64 pages de l’ouvrage. Conscients de la nécessité de proposer des objets-livres léchés et aboutis pour résister à l’inéluctable envahissement des nouvelles technologies3, Simon et Olivier ont soigné le tout en choisissant, de concert avec les auteurs, trois pantones (orange, noir et un bleu tirant sur le vert) et en étant « présents au maximum à toutes les étapes de l’impression ». Le prix reste raisonnable (24,50 € pour Les Derniers

dinosaures) et, même s’ils passent par Le Comptoir des Indépendants pour la diffusion de leurs produits (en France, en Belgique et en Suisse, comme L’Association), la marge que le duo réalisera ne sera pas mirobolante. Pas de quoi perturber ces inconditionnels qui nous promettent déjà un Canne de fer et Lucifer d’au moins 200 pages signées Léon Maret (voir Poly n°136). Ce sera bien après la reconstitution de l’appartement du scientifique des Derniers dinosaures au festival d’Angoulême (27 au 30 janvier). www.troglodyte.eu www.esad-stg.org 3 Le duo participe aussi au webzine Numo sur lequel des auteurs expérimentent de nouveaux moyens narratifs avec les outils numériques, la vidéo et l’animation – www.numo.fr 1 2

Texte : Thomas Flagel

m Éditions 2024, 25 rue des Bateliers à Strasbourg – www.editions2024.com m Les Derniers dinosaures de Donatien Mary & Didier de Calan À paraître, au printemps 2011, Jim Curious, le scaphandrier de Matthias Picard


CINÉMA

Traverser l’Europe en 33 tours Mauvaise nouvelle : Robert Mitchum est mort. Et avec lui une certaine idée du cinéma qu’Olivier Babinet et Fred Kihn tentent de faire revivre dans un premier long-métrage. Un road movie rock’n’roll qui nous mène de Paris au cercle polaire arctique… via Strasbourg.

E

n ouverture du film, une citation de Mitchum dit, en gros : « C’est en voyant Rintintin à la télévision que je me suis dit que, moi aussi, je pouvais devenir acteur. » Bon résumé de l’état d’esprit du duo Babinet / Kihn qui a retenu la leçon “Do It Yourself” des punks : Robert Mitchum est mort est l’œuvre de deux fanas de musique, puis de ciné, qui ont tout appris sur le tas et se sont lancés têtes bêches.

Le Bidule Olivier Babinet, réalisateur de clips (Mathieu Boogaerts, Rita Mitsouko…) ou de spots publicitaires, et Fred Kihn, photographe pour Libé ou Télérama, se

sont rencontrés sur le tournage du Bidule, programme sous forme de romans-photos bêtes et méchants, diffusé entre 1999 et 2001 sur Canal + durant Le vrai journal de Karl Zéro. Tout au long des 78 épisodes, les “héros”, trois nigauds, tentaient, en vain, de décrypter un monde ultralibéral. Olivier se rappelle de la genèse du projet… à Strasbourg : « Avec mes potes (les benêts de la série, NDLR), on faisait des faux clips et des sketches plutôt que de jouer aux cartes ou aux fléchettes. Le Bidule a été la continuité de ça. » Le but ? « S’échapper de la pub et racheter nos âmes. » Igor Wojtowicz, copain de collège d’Olivier et futur producteur de Robert Mitchum est mort, produit alors

l’émission. La belle équipe autodidacte et abreuvée de culture punk, de lecture intensive d’Hara-Kiri ou Charlie Hebdo (« avant Val »), remet le couvert, dix ans après, sur grand écran.

Robert Mitchum est mort Piètre acteur déprimé et insomniaque, Franky, interprété par Pablo Nicomedes, une vraie gueule de ciné (« C’est autre chose que Guillaume Canet », ironise Olivier), est pris en main par Arsène (Olivier Gourmet, habitué des plateaux des Dardenne), manager à fines moustaches carburant aux spiritueux forts. Il lui fait miroiter monts et merveilles, à condition de mettre le grappin sur Sarrineff, réali-


sateur cultissime pour les deux loosers. Nous voici embarqués dans un road movie infernal, à bord d’un bolide (volé) orné de flammes, traversant l’Europe, direction le cercle polaire. Lors d’une escale à Strasbourg, les héros en cavale assistent au concert des “vrais” Screaming Kids. Olivier Babinet : « Dans les 80’s, je jouais avec The Con, un groupe plutôt autodestructeur : ça ne nous gênait pas que les gens aient envie de vomir à l’écoute de nos morceaux. À l’époque, les Screaming Kids avaient signé sur un label anglais. Pour nous, c’étaient des durs, avec une authenticité rock’n’roll pur jus et de beaux textes qui parlent de traversées du désert. »

« Le cinéma, c’est pas du rockabilly ! » Comme Jarmusch ou John Waters, Babinet et Kihn ont fait un film “rock”, avec des répliques cultes (« Je n’ai rien entendu d’aussi con depuis les Beatles » ou « Le cinéma, c’est pas du rockabilly ! ») et une BO réalisée par Étienne Charry, ex chanteur de Oui Oui (avec Michel Gondry) et auteur de la musique du Bidule. Selon Olivier, « Charry vient du rock et, sans savoir lire le solfège, s’est mis à faire de la musique orchestrale. » Olivier et Fred appliquent également la philosophie du rock’n’roll : « Il faut faire avec ce qu’on

a, même si on n’a pas grand chose », dixit Arsène dans le film. Ainsi, Olivier Babinet apprécie ceux qui « avec peu de choses arrivent à créer un style. Si tu es un Français qui aime le cinéma américain, soit tu fais de gros gâteaux à la Besson, soit tu donnes dans l’élégance, comme Godard

« Je n’ai rien entendu d’aussi con depuis les Beatles » ou Melville qui, avec du jazz et quelques bagnoles », rendent hommage aux films US. Selon un personnage du film, peu de réalisateurs intègrent actuellement cette seconde catégorie : « Aujourd’hui, les films sont faits par des pharmaciens », des vendeurs de tapis… 

« Tempo lent, accord primaire, aucun solo » « Images simples, colorées, aérées, des plans fixes et épurés » : les deux réalisateurs ont opté pour la stylisation, l’économie de moyens. On les rapprocherait volontiers d’Aki Kaurismäki, même s’ils s’en défendent (un peu) : « Son cinéma, comme le nôtre, vient du rock’n’roll. »

Bourré de références, leur long-métrage fait des clins d’œil à Mitchum, à Polanski, au Hollywood des 50’s, au western, au polar, à la série B… Et à Lynch pour la bizarrerie qui en émane : on ne sait plus trop ce qui est réel, d’autant plus que les protagonistes sont en permanence sous l’effet de médocs ou de l’alcool. Franky, qui a peur « de devenir transparent », de ne pas être à la hauteur de ses modèles, a-t-il rêvé ce voyage initiatique ? Robert Mitchum est mort s’apparente à une virée fantasmée dans une époque cinématographique révolue, « avec des flingues, la police et des héroïnes de films noirs ». Igor a une « théorie » : « C’est une manière pour nous de s’émanciper de l’histoire du cinéma, de ce passé de grands cinéastes et de grands films. A-t-on encore quelque chose à dire en 2010 ? » À présent, les vieux copains ont la possibilité d’aller plus loin. « Il fallait en passer par là. » Texte : Emmanuel Dosda

m Robert Mitchum est mort sortie nationale, initialement prévue le 9 mars, repoussée au 13 avril Shellac distribution www.shellac-altern.org m En sélection officielle du 23e festival Premiers plans d'Angers, du 21 au 30 janvier www.premiersplans.org

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ART CONTEMPORAIN – KARLSRUHE

Une foire qui monte, qui monte… Environ 200 galeries de haut niveau, tel est le plateau réuni pour cette huitième édition d’Art Karlsruhe. Portrait d’une foire où se côtoient les classiques de la modernité et les avant-gardes, devenue l’une des plus importantes de l’arc rhénan… juste derrière Art Basel.

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orsque le galeriste Ewald Karl Schrade 1 décide de créer Art Karlsruhe, il part d’un constat : « Entre Bâle et Cologne existe une place pour une manifestation d’envergure. Je connaissais bien la foire de Strasbourg2, où j’ai souvent exposé, mais elle s’est développée essentiellement en direction de la France. Vers l’Allemagne, le champ était libre… Je n’ai jamais voulu faire une foire contre St-Art, mais créer un événement complémentaire. Vous savez, l’art a besoin de solidarités plus que de rivalités. »

Respirations Les données chiffrées impressionnent : 35 000 m2 de surface d’exposition, 43 500 visiteurs (sur quatre jours) pour l’édition 2010 et quelque 200 galeries (parmi

elles, 25% ne sont pas allemandes), dont quatre alsaciennes, pour plus de 350 demandes. Le mode de sélection ? Les trois premières années, Ewald Karl Schrade a décidé seul. Désormais, un collège de six personnes (trois hommes et trois femmes, la parité est aussi de mise outreRhin) se réunit pour opérer un choix. L’important est que « le spectre le plus large possible » de l’art, de l’ère moderne aux avant-gardes, soit représenté : « Il est primordial de créer un dialogue entre les époques, que les œuvres s’éclairent les unes les autres. » Si Art Karlsruhe connaît un succès croissant, elle le doit au premier chef à la qualité de ses exposants, mais également au concept développé : « L’espace est organisé comme celui d’une ville de la Renaissance. L’accent est mis sur


ART CONTEMPORAIN – KARLSRUHE

Quatre Alsaciens à Karlsruhe

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les perspectives, puisqu’on y trouve des rues et 19 places où sont installées des sculptures monumentales. » Grâce à cet agencement, le regard n’est jamais écrasé, plombé par des alignements de galeries : ces échappées belles vers des places pourvues de sculptures permettent à l’œil de respirer. Cette organisation est le fruit de l’expérience du commissaire de la foire qui a arpenté la “planète art” en tant que galeriste, de Bologne à Bâle via Cologne : « Là-bas aussi, étaient présentées des sculptures, mais elles étaient regroupées dans un hall et se cannibalisaient. C’est comme s’il n’y en avait pas. »

Inspirations Si Ewald Karl Schrade proclame, rieur et un brin provocateur, que pour cette huitième édition, « tout est parfait », il fait référence à la dimension de la foire et à sa structure (un espace réservé à la photo et aux multiples ou une place pour l’avantgarde, par exemple), puisqu’il « reste toujours de nombreux détails à améliorer » dans une manifestation qui « a traversé la crise sans réel problème ». Pour le reste, mentionnons deux Prix décernés – dont un distingue le meilleur “one-artist show” – et plusieurs expositions spéciales comme Fashion, 90 ans de photographie

de mode. À ne pas manquer non plus, Permanent Trouble montre quelques éclats de la collection constituée par les Munichois Annette et Herbert Kopp. Elle est composée d’œuvres décapantes de stars de l’art contemporain : Günther Förg, Paul McCarthy (avec notamment l’étonnant Patrick’s Peter Pecker Leg, une tête de nain en chocolat posée sur une gracile jambe gainée de blanc), Philip Guston ou Jonathan Meese. Si Art Karlsruhe est un impressionnant musée, « c’est avant tout une foire, où les œuvres doivent se vendre et s’acheter. Il ne faut jamais oublier cette dimension. » Sage philosophie… mais on peut néanmoins en prendre plein les yeux pour (presque) pas un rond puisque la visite, à elle seule, est passionnante. C’est ce que découvrent chaque année des visiteurs français, environ 7 à 8% du total pour l’édition 2010. « Nous visons les 10% » affirme Ewald Karl Schrade. Tout sera alors vraiment parfait au royaume d’Art Karlsruhe.

armi les exposants d’Art Karlsruhe se trouvent différentes galeries alsaciennes. Dans l’espace réservé aux multiples, on trouvera les éditions Rémy Bucciali de Colmar1, avec notamment de belles aquatintes de Raymond Waydelich et la strasbourgeoise galerie Chantal Bamberger2 qui, régulièrement, présente gravures, lithographies et sérigraphies de haute qualité signées Pierre Alechinsky, Antoni Tàpies ou Gérard Titus Carmel. Remarquons aussi la présence de La Voix du Maître3, avec les totems métaphysiques de Christian Lapie, des eauxfortes de Pierre Soulages ou des encres sur papier d’Olivier Debré. N’oublions pas la galerie Ritsch Fisch4 et ses artistes majeurs de l’art brut, comme Miguel Hernandez. www.editionsbucciali.com www.galerie-bamberger.com 3 www.lavoixdumaitre.eu 4 place de l’Homme de Fer à Strasbourg 1 2

La galerie est installée au Château de Mochental Ehingen / Donau et à Karlsruhe – www.galerie-schrade.de 2 www.st-art.fr Texte : Hervé Lévy Photos : Jürgen Rösner (Art Karlsruhe 2010) 1

m À Karlsruhe, à la Messe, du 10 au 13 mars +49 721 3720 5200 – www.art-karlsruhe.de

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MUSIQUE CLASSIQUE – STRASBOURG

Virtuosités Une soirée d’exception nous a été concoctée par l’Orchestre philharmonique de Strasbourg et son directeur musical Marc Albrecht avec la création mondiale d’une œuvre de Christophe Bertrand et la venue du brillant violoniste Christian Tetzlaff.

R

écemment disparu, le Strasbourgeois Christophe Bertrand (19812010) était un des compositeurs les plus intéressants de sa génération. Nous l’avions rencontré il y a deux ans1 et il avait livré les deux composantes essentielles de sa musique, la virtuosité (« Mes pièces sont ardues à jouer et poussent l’instrumentiste vers ses limites » affirmait-il) et une volonté de « plonger le public et les interprètes dans un bain d’éner-

gie pure et ne jamais les ennuyer ». Deux éléments que l’on retrouve dans Okhtor, œuvre qui sera créée (avec le soutien de Mécénat Musical Société Générale) par l’OPS. Pour le flûtiste et musicologue Olivier Class2, cette page est caractérisée par « une écriture mouvementée, faite de nombreuses ruptures, de gestes multiples et diversifiés qui se succèdent, mais dont le développement est sans cesse avorté par l’exposition d’une nouvelle idée, tant

au niveau des motifs que de l’orchestration. De cette accumulation de gestes concis et inachevés résulte une écoute tourmentée qui traduit le mal-être et la souffrance dans lesquels le compositeur était noyé depuis plusieurs années. » Suivra Khamma (1912), une musique de ballet aux résonances exotiques et égyptisantes de Debussy que Christophe Bertrand appréciait tout particulièrement, lui qui était amoureux de la fluidité et de la luminosité des sonorités françaises. La soirée s’achèvera en compagnie d’un des plus intéressants violonistes d’aujourd’hui, l’Allemand Christian Tetzlaff3 dont on avait pu découvrir, avec l’OPS, la sincérité et l’expressivité sous la baguette de Marc Albrecht en décembre 2005. Il interprétera cette fois le Concerto pour violon et orchestre (1806) de Beethoven, une page tellement virtuose qu’elle fut longtemps réputée injouable. Partition enjouée, pleine de vie et de joie qu’on qualifia même de “poème amoureux” (alors qu’il l’écrivait le compositeur se fiançait secrètement avec Thérèse de Brunswick, ceci explique sans doute cela), elle reçut un accueil glacé de la critique à sa création… et ne fut plus jamais rejouée du vivant de son créateur. Redécouverte au milieu du XIXe siècle par Joseph Joachim, l’œuvre est devenue un des standards du répertoire et nécessite, plus que tout autre, maîtrise technique absolue et profondeur maximale. Ici aussi, la virtuosité est tout sauf gratuite, puisqu’elle se place en permanence au service de l’émotion. Voir Poly n°121 Il fut l’un des complices de Christophe Bertrand au sein de l’ensemble In Extremis 3 www.christiantetzlaff.com Texte : Hervé Lévy Photo : Pascal Bastien (portrait de Christophe Bertrand) 1 2

m À Strasbourg, au Palais de la musique et des congrès, vendredi 11 et samedi 12 février – 03 69 06 37 06 www.philharmonique.strasbourg.eu

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THÉÂTRE – STRASBOURG

Et on tuera tous les affreux Dans une société pas si éloignée de la nôtre, beauté et apparence ouvrent toutes les portes, au risque de troubler les personnalités et les identités. Voilà le thème du Moche créé par Christine Berg, au Taps Scala.

É

crite en 2007, cette pièce de Marius von Mayenburg, auteur trentenaire actuellement dramaturge à la Schaubühne de Berlin, offre une critique originale, vertigineuse et insolente de la dictature des canons de beauté fabriqués par la chirurgie esthétique. Lette, ingénieur brillant et concepteur du dernier petit bijou de l’entreprise qui l’emploie, se voit préférer Karlmann, son assistant au physique plus agréable, pour aller sur les salons au contact du public. Il faut dire que Lette n’est ni plus ni moins que… moche ! Lorsque sa femme lui avoue avoir surmonté l’aversion physique qu’il lui a toujours procurée, il se rend chez le docteur Scheffler, as de la chirurgie esthétique, pour un ravalement de façade en règle. Merveille du scalpel et des implants, Lette en ressort beau comme un dieu grec, apollon faisant non seulement craquer sa femme qui n’en croit pas ses yeux, mais aussi toutes les autres, comme Fanny, septuagénaire refaite des pieds à la tête qui dirige un grand groupe industriel. Relancé sur le devant de la scène comme son plus bel atout par son boss, il devient même l’égérie de son diable de docteur. Dans la société post-moderne à la cruauté assumée décrite par Mayenburg, « ne comptent que la surface, le jugement de l’autre et l’argent » explique Christine Berg. Par d’habiles retournements de situation, les rôles s’inversent et Karlmann, qui vient d’inventer une nouvelle version du connecteur, se retrouve à son tour sur la touche au profit de Lette. Pire, la société s’affole et des centaines de personnes ont désormais le visage de ce dernier, canon de beauté vanté et façonné à l’infini par le docteur Scheffler. De cette duplication, « l’auteur s’amuse beaucoup (…) en spécifiant que les opérations de chirurgie esthétique ne changent rien à la physionomie des personnages… Mais alors pourquoi un homme jugé laid, après un tour de passe-passe pseudo-médical, devient tout à coup une beauté », questionne la met-

teuse en scène. « Parce qu’on l’a décidé, parce que la société le juge différent, ne le voit pas tel qu’il est ni tel qu’il était, parce que la beauté est une valeur relative qui s’achète et se vend bien. Mais lui, au fond, il n’a pas changé. Mais qui s’inquiète du fond ? » Nous ne sommes pas dans Et on tuera tous les affreux de Vernon Sullivan (un des pseudos de Boris Vian). Ce pastiche de polar drôle et claquant voyait son personnage principal régler son compte au

docteur voulant imposer des êtres parfaits, beaux et identiques sur terre. Le monde de Mayenburg voit ses personnages se brûler les ailes dans une course effrénée au diktat de la beauté, se perdre dans une intégration à la norme et devenir absolument interchangeables. Texte : Irina Schrag

m À Strasbourg, au Taps Scala, du 11 au 13 février 03 88 34 10 36 – www.taps.strasbourg.eu

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JEUNE PUBLIC

« C’est pour mieux te mentir mon enfant  » Un loup, des grands-mères, des petites filles et pourtant il ne s’agit pas d’un conte. Y es-tu ?, créé suite à une résidence à l’Espace Tival de Kingersheim en juin 2010, propose un voyage poétique en théâtre d’ombres dans nos peurs cachées. Entretien avec l’auteure et metteuse en scène strasbourgeoise Alice Laloy *. La peur des ombres, des bruits, du tableau noir de l’école mais aussi du loup ou des monstres, l’univers des contes a-t-il été le fil conducteur ? Je ne pars pas d’une envie de dire quelque chose de précis. Je ne suis pas dans une dynamique pédagogique mais plutôt dans celle d’exploiter un endroit qui, pour moi, est important et va pouvoir éveiller des choses. Après mon spectacle 86 cm (Molière du jeune public en 2009, NDLR), j’ai voulu mener une recherche autour des peurs, des inquiétudes du quotidien, celles qui nous habitent. J’ai commencé à travailler sur leurs origines et me suis demandée si elles ne naissaient pas dans les secrets. J’ai poursuivi avec l’univers des contes et des histoires pour enfants : comment nous sont-ils racontés ? Pourquoi passe-t-on par des paraboles ? Cherche-t-on à nous protéger ? L’histoire est racontée par une femme pour une petite fille en particulier, choisie dans le public… La seule femme sur le plateau c’est Tiphaine Monroty. Elle impulse toute la machinerie, tire les ficelles pour fabriquer l’illusion. C’est elle qui décide de travestir les quatre comédiens, de déguiser un loup en grandmère pour raconter une histoire à une petite fille. Celle-ci, choisie par l’équipe dans le public, est assise à l’avant scène. Elle est la passeuse entre le spectacle et le public, à un endroit privilégié et n’assiste pas au spectacle comme les autres puisqu’elle voit toute la fabrication des images. Culturellement et socialement on a toujours plus peur pour une petite fille que pour un petit garçon, elle symbolise la fragilité, la candeur. L’espace scénographique est très travaillé : profondeur, épaisseurs, trans-

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JEUNE PUBLIC

parences navigant entre l’illusion et la fabrication en direct de celle-ci… Le décor de Jane Joyet marie une image de forêt et de nature brûlée avec la machinerie et les écrans. Le choix de montrer comment les ombres sont fabriquées est une manière de désamorcer la peur sans pour autant briser totalement l’illusion. Le spectateur est capable de se concentrer sur un petit espace sans que nous devions nécessairement cacher ce qui crée l’histoire. De plus, avec l’utilisation de vélos pour tirer et actionner les fils, se trame l’idée du voyage, du récit initiatique : comment j’avance dans mes peurs pour finalement voir qu’elles ne sont dissimulées qu’en elles-mêmes. Vous racontez avec des images plutôt qu’avec des mots ? La peur de dire, la peur du langage, la peur de nommer les choses, c’est difficile de choisir les bons mots. J’ai la sensation qu’avec les images j’arrive mieux à parler. L’image est une écriture très sensée et symbolique. Faire du théâtre jeune public donnet-il davantage de liberté ? Ma ligne d’écriture est la même, elle demande beaucoup de lâcher prise au spectateur. La forme de mon écriture n’est pas dans une narration de type classique, mes spectacles sont davantage guidés par les sens et les émotions. Un spectateur autour de six ans lit encore des livres d’images, se fabrique des histoires et part facilement dans un voyage d’émotion. Mais qu’il soit jeune ou adulte, le public est très exigeant, simplement à des endroits différents. *

www.sappellereviens.com Propos recueillis par Laure Roman Photo : Elisabeth Carecchio

m À Mulhouse, à l’AFSCO – Espace Matisse dans le cadre de Momix, du 3 au 5 février – 03 89 50 68 50 www.momix.org – www.lafilature.org m À Colmar, à la Comédie de l’Est, du 8 au 11 février – www.comedie-est.com m À Homécourt (54), au Centre Culturel Pablo Picasso, les 17 et 18 février http://ccpicasso.free.fr/

Opéra Pagaï

Vingt ans, et alors ? C

ette année, Momix fête son anniversaire. Voilà vingt ans que les artistes conviés par l’équipe du Créa de Kingersheim révèlent « aux enfants toute la poésie du monde qui les entoure » et leur livrent les moyens de le penser « d’une autre façon », selon Philippe Schlienger, directeur. Le festival invite un bon nombre de compagnies ayant contribué à écrire son histoire : Flash Marionnettes, Agora Théâtre (une rétrospective des spectacles de la compagnie est proposée en hommage à son fondateur, disparu l’an passé), Cie Luc Amoros, Le Bob Théâtre… Une expo photo à l’Espace Tival témoignera de cette longue aventure. Si Momix jette un coup d’œil en arrière, il regarde aussi avec insistance vers l’avant. Ainsi, évoquons les trois jours de Focus jeune public : une sélection de spectacles – choisis par l’Office national de Diffusion Artistique, le Créa et La Filature – à même de séduire les nombreux programmateurs étrangers présents pour l’occasion. Mentionnons encore l’exposition de Jochen Gerner (au Créa), les soirées cabaret (et les impromptus concoctés par des artistes) qui ponctueront l’événement, sans oublier les Royales Marionnettes de Belgique et leur relecture de La Légende merveilleuse de Godefroy de Bouillon ou encore Opéra Pagaï (photo) et ses marionnettes rock, les High Dolls. (E.D.) m Momix, du 26 janvier au 8 février, à Kingersheim (au Créa, à l’Espace Tival) et autres lieux (La Filature à Mulhouse, la Maison des Arts à Lingolsheim, Le Triangle à Huningue, La Passerelle à Rixheim…) 03 89 57 30 57 – www.momix.org

m À Strasbourg, au TJP dans le cadre des Giboulées de la Marionnette, samedi 19 mars www.theatre-jeune-public.com

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Portrait

Elle, c’est lui Photographe, mais aussi peintre, réalisateur, créateur de décors, graphiste, enseignant et directeur artistique, notamment pour le magazine Elle… Portrait de Peter Knapp, artiste jusqu’au-boutiste, à l’occasion de l’exposition que lui consacre Stimultania.

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bstraction et figuration, images en couleurs ou en noir et blanc, sujets en mouvement ou figés… Difficile de qualifier en deux mots l’œuvre composite de ce toucheà-tout, passionné par la rigueur de Mondrian comme par la palette confuse de Tàpies. Amoureux de la peinture dès son plus jeune âge, Peter Knapp, né

en 1931 à Bäretswill en Suisse, suit des études à l’École des Arts et Métiers de Zurich où enseigne Johannes Itten, professeur au Bauhaus. En 1952, il part pour les Beaux-Arts parisiens, dans le dessein de devenir, pourquoi pas, le nouveau Bacon ou le prochain Giacometti. L’intéressé ne se sentait pas spécialement à l’étroit chez les

Helvètes, seulement, « dès le primaire, on nous pousse à finir nos études à l’étranger, c’est une tradition suisse. » À Paris, il rencontre César et un compatriote, Jean Tinguely, qui lui présentera, à New York, Barnett Newman, artiste dont la « radicalité  » l’impressionne. Knapp fait des peintures abstraites, « mais avec des signes, des drapeaux suisses par exemple », très “matièrées”, de grand format comme lui conseille alors Newman. Une leçon pour la suite de sa carrière : « Gestuellement, j’étais plus à l’aise. En Europe, je pense avoir été le premier à faire des photographies de grandes dimensions. »

Un grand monsieur au service de ces dames

Portrait de Peter Knapp © Malick Sidibé

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Pour gagner sa vie, il travaille en tant que graphiste. Sa notoriété grandissante « le fait dériver de la peinture » qu’il persiste tout de même à pratiquer, en parallèle, jusqu’en 1966. Peter Knapp, sans doute par modestie, répète qu’il était « là au bon moment ». Il enchaîne ainsi les boulots, mettant en page des livres, redessinant le logo de la NRF, réalisant des pavillons pour l’Expo universelle de Bruxelles (1958), travaillant dans les ateliers de graphisme des Galeries Lafayette, avant d’en devenir directeur artistique, de 1955 à 1959. Cette année-là, Hélène Lazareff, femme du célèbre patron de presse Pierre Lazareff (France-Soir, etc.), invite ce jeune graphiste très en vue à participer à l’aventure Elle. En tant que typographe, il repense la une et le titre : « Il existait déjà dans un caractère semblable, mais je l’ai resserré pour pouvoir placer la tête des filles. » À 28 ans, Knapp devient directeur artistique du mag’, poste qu’il occupera de 1960 à 1966, puis de 1974 à 1977. Il fait in-


tervenir des photographes comme Jeanloup Sieff, Guy Bourdin ou David Hamilton, alors que le journal est jusque-là dominé par le dessin de mode, ramenant ainsi « la femme à la réalité. Hélène Lazareff, riche de son expérience à Harper’s Bazaar durant la guerre, à New York, voulait, selon le modèle de la presse américaine, conquérir toutes les femmes et pas seulement les couturières. Elle plaçait, sur des doubles pages, des témoignages de filles ayant eu recours à l’avortement à une époque où cet aveu pouvait les conduire en prison », se rappelle-t-il. Selon lui, le magazine actuel ne ressemble plus au Elle qu’il a contribué à créer, « avec six pages sur Le Corbusier ou Picasso. Il est devenu un simple leader mode et beauté. »

Dim Dam Knapp

Dès ses débuts chez Elle, Peter Knapp commence à faire des photos, d’abord en tant que « dépanneur ». Son « œil graphique », influencé par Mies van der Rohe, plaît de plus en plus à un moment

où la mode est aux rayures, aux effets optiques, au noir et blanc. Ses compositions, privilégiant alors la diagonale, sont élémentaires et géométriques : « Je pars d’une chose simple pour arriver à moins. » Il réalisera beaucoup de clichés pour la couture : Montana, Mugler, Rabanne ou les collants Dim. Pourtant, « je ne peux pas dire que j’étais un grand spécialiste. Dans un sens, j’étais “anti-mode” car, selon mon éducation Bauhaus à Zurich, la forme devait découler de la fonction. » Il se sent très proche de la « pensée fonctionnelle » de Courrèges, avec lequel il travaillera longtemps. « C’est un gars qui a fait porter des pantalons aux femmes pour faciliter leurs déplacements et a ajusté leurs robes afin de rendre le soutiengorge inutile. Il a compté dans l’histoire de la mode, mais je pense que ça n’était pas un homme de mode. » De 1965 à 1970, Peter Knapp réalise Dim Dam Dom, émission télé produite par Daisy de Galard. « Je n’ai jamais eu de rendez-vous de plus de dix minutes avec elle. Soit c’était oui, soit

Peter Knapp, Série Dim Dam Dom (à partir d'une caméra 16 mm)

Peter Knapp, Série Nicole de Lamargé, paru dans Elle, 1966

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Portrait

c’était non. Elle produisait en grand ce qu’Averty1 faisait en petit. » Un magazine féminin composé d’une dizaine de séquences courtes – sur la mode, la musique, le ciné, les expos… – pleines de dérision et d’ironie conçues avec Jacques Rozier, Agnès Varda, Michel Polac ou Roland Topor. Un contenu de qualité servi par une esthétique extrêmement soignée et sophistiquée qui nous ferait presque regretter le temps de l’ORTF.

Des hommes et des cieux

Le Peter Knapp photographe, en dehors de ses commandes pour la mode, travaille selon des techniques différentes, exploitant les photogrammes, le grattage ou les jeux de composition, par séries. « En général, le thème s’impose à moi. Cela prend des mois, voire des années, comme ce fut le cas pour Il n’y avait pas que du mazout sur la plage, en 2004 : un projet sur les déchets en plastique qui a mis 20 ans à mûrir. En avançant dans l’âge, mes doutes augmentent. La peur de me répéter, de ne pas trouver la forme juste… Étant jeune, je me lançais plus aisément. » Il

s’intéresse beaucoup à la notion d’infini, d’espace, photographiant les nuances de bleu du ciel (les monochromes Il fait beau) ou shootant des objets projetés en l’air. Après ses expérimentations sur le ciel, Peter Knapp regarde à nouveau sur terre et voit la figure humaine partout, dans des ceps de vignes ou des pierres jonchant le sol. Avec ses anthropomorphismes, il « retrouve l’homme, dans sa souffrance et sa gaîté ». Comment définir le monde de Knapp ? L’inventivité ? Il n’hésite pas à trouver des astuces et “trucages” à l’époque où il y avait des moyens économiques et humains (« une équipe de douze graphistes pour Elle »), mais pas encore Photoshop. La géométrie ? Géométries, titre de l’expo que lui consacra le Musée de Pontoise en 2010, regroupait des photos où tout semble ordonné. L’influence du ciné ? L’exposition de Stimultania2 rassemble des images réalisées grâce à une caméra 16 mm3 ou encore faisant référence au cinéma, notamment à Fellini qu’il admire. Knapp, c’est tout ceci et bien plus encore, au grand dam des galeries et musées qui « aimeraient

que les artistes aient un style facilement identifiable. Mais ça n’a jamais été mon souci » s’amuse-t-il. « Je ne travaille pas sur un message philosophique, mais suis très intéressé par la forme. Je fais de l’image et l’analyse, en cherchant toujours à amener les choses à une certaine qualité. » Et de conclure avec cette phrase de Picasso qu’il se répète souvent, lorsqu’il n’est pas « net dans [s]a tête » : « Quand je n’ai pas de bleu, je mets du rouge. » Jean-Christophe Averty, producteur, a beaucoup innové et expérimenté à la télévision dès les années 1960 2 À Stimultania, nous découvrirons encore le mannequin Nicole de Lamargé travestie en stars du ciné (Marilyn Monroe, Marlène Dietrich, Greta Garbo…), des séquences (5 minutes d’un nuage…), des planches extraites de Dim Dam Dom… 3 Avant que les boîtiers motorisés n’arrivent sur le marché, Knapp a eu recours à cette technique pour créer du mouvement dans ses images 1

Texte : Emmanuel Dosda

m À Strasbourg, à Stimultania, jusqu’au 3 avril 03 88 23 63 11 – www.stimultania.org m Projection / rencontre avec Peter Knapp à l’Auditorium du MAMCS, samedi 12 février à 15h – www.musees.strasbourg.eu

Peter Knapp, Ulla à Chartres dans la maison de Pic Assiette, 1969

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DANIEL BUREN ALLEGRO VIVACE

12.02. – 22.05.2011 Staatliche Kunsthalle Baden-Baden Lichtentaler Allee 8a, 76530 Baden-Baden, www.kunsthalle-baden-baden.de


EXPOSITION – STRASBOURG

Satires politiques sarcastiques En ouverture d’une année 2011 annoncée féconde puisqu’elle marquera le 80e anniversaire de Tomi Ungerer, le musée strasbourgeois qui lui est dédié présente Politrics, du nom d’un livre paru en 1979. 100% politique.

S

a carrière de dessinateur politique, Tomi Ungerer la débute enfant, au cours de la Seconde Guerre mondiale : à onze ou douze ans, il croque l’occupant nazi avec humour. Les soldats du Troisième Reich qu’il représente rappellent leurs pères brocardés par Hansi. L’influence du créateur du Professor Knatschke est évidente dans ces silhouettes chaussées de lourds croquenots qui semblent partir à la guerre, un brin hébétées, comme on va aux champignons, une paire de knacks empalée sur la baïonnette.

Polit(r)ique « Si je hais la haine qui pourrit la condition humaine, c’est parce que je l’ai vécue (…) Cette expérience m’a profondément traumatisé pour devenir une source d’inspiration, développant en moi un dégoût viscéral pour la tyrannie, le spectacle des victimes innocentes et le gâchis de la destruction et provoquant très tôt une prise de conscience qui m’a poussé à combattre l’hydre des fanatismes sous toutes ses formes », écrit Tomi Ungerer1. Une telle phrase, en forme de manifeste, est un fil d’Ariane destiné à guider le visiteur dans le labyrinthe du dessin politique d’un artiste qui sait cogner fort. On connaît son engagement contre la guerre du Vietnam et ses affiches Eat (une main enfourne de force la Statue de la Liberté dans la bouche d’un Vietnamien) ou Give (un avion qui largue des bombes et des cadeaux mêlés). Au fil de sa carrière, le dessinateur s’est également élevé contre tous les totalitarismes, du nazisme (pensons à Bête noire, un poisson dont ne subsiste que les arrêtes et qui, en guise d’œil, a une croix

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gammée) au communisme. Avec, en filigrane, une aversion contre le militarisme (avec son aphorisme : « Chaque médaille a son revers, surtout si elle est militaire »), le crayon acéré de Tomi Ungerer est de toutes les réflexions d’essence politique, jusqu’aux plus contemporaines : un dessin récent, réalisé spécialement pour l’exposition, montre ainsi Barack Obama en Jésus portant une croix parée des couleurs américaines.

« Si je hais la haine qui pourrit la condition humaine, c’est parce que je l’ai vécue » Tomi Ungerer

de mort assemblées avec le slogan « Atom Kraft durch Freude3 » écrit en gothique. Ses images évoquent de contemporaines danses macabres… Mais tout est-il toujours triste et brutal dans l’univers politique de Tomi ? Heureusement, non. Quelques instants de répit permettent au visiteur de souffler, comme devant Marianne et Germania, où les allégories de la France et de l’Allemagne sont représentées, l’une comme une pocharde aux airs coquins, mais à la beauté fanée, l’autre en Walkyrie grotesque plus SM que SS. À quelques mètres de là, le regard s’arrête sur un muezzin perché sur une tour gothique dominant la vallée du Rhin et vêtu du costume traditionnel bavarois. Une critique aux accents de droite dure de “l’immigration invasion” ? Plutôt une réflexion amusée sur l’intégration possible des populations étrangères… Ouf. Préface des Enfants sauvés, une BD collective regroupant huit histoires authentiques montrant combien il est difficile de s’échapper de la nasse nazie, parue chez Delcourt en 2008 www.editions-delcourt.fr 2 Stern Buch Verlag, 1984 3 Une allusion au KdF, “la force par la joie”, organisation de loisirs de masse des nazis 1

Danses macabres Un des volets les plus marquants de l’action politique de Tomi Ungerer est à trouver dans sa lutte contre le nucléaire : esquissée dans les années 1960 aux USA avec un projet (refusé) d’affiche pour Docteur Folamour de Stanley Kubrick, elle s’épanouit dans le Tomi Ungerer’s Schwarzbuch2, dont les dessins ont récemment enrichi les collections du musée : un homme viole la terre, la laissant exsangue comme un vieux pneu crevé (et l’air qui s’en échappe ressemble furieusement à un champignon atomique), une femme, au visage de globe terrestre, accroupie sur un missile / godemichet, semble prête à jouir… Quelques années plus tôt, il avait déjà imaginé un atome fait de têtes

Texte : Hervé Lévy Visuel : Tomi Ungerer, sans titre, 1999 © Tomi Ungerer. Photo : Musées de la Ville de Strasbourg

m À Strasbourg, au Musée Tomi Ungerer, jusqu’au 29 mars – 03 69 06 37 27 www.musees.strasbourg.eu m Le film Tomi Ungerer. La sombre séduction du fascisme est projeté mercredi 2 février, à 19h, à l’Auditorium des Musées, au MAMCS, en présence de sa réalisatrice Célia Lowenstein


Tomi Ungerer, sans titre, 1999 Projet pour Marianne und Germania Collection Musée Tomi Ungerer – Centre international de l’Illustration, Strasbourg © Tomi Ungerer Photo : Musées de la Ville de Strasbourg

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SPECTACLE – CERNAY & STRASBOURG

Paint it brown À partir de Matin brun, nouvelle d’une dizaine de pages signée Franck Pavloff, le metteur en scène Christophe Greilsammer crée un spectacle, engagé et engageant, dénonçant la torpeur de notre conscience citoyenne.

A

u lendemain des élections Régionales de 1998 où des élus de droite s’allièrent au Front National, Franck Pavloff se demande comment faire face à « l’échec du discours politique ». Il propose alors une nouvelle à un petit éditeur, Cheyne, basé en HauteLoire. L’histoire est simple et tient en quelques pages : un État décrète sans coup férir l’élimination de tout chat et chien non bruns. Il impose, lentement mais sûrement, la couleur brune dans toute la société. Des animaux exterminés massivement grâce à des boulettes d’arsenic aux bibliothèques dont on censure la plupart des livres, en passant par le langage courant et les quotidiens coupables de dénoncer les mesures anti-bruns. Charlie et son ami – qui nous relate ces événements – assistent et participent (tuant leurs propres animaux de compagnie) sans protester à la lente dérive fascisante à l’œuvre, contrôlée par cette nouvelle milice brune qui a vu le jour. Se convainquant comme leurs voisins que tout est mieux ainsi, ils poussent même le conformisme jusqu’à remplacer leurs anciens compagnons par d’autres… bruns ! Bien entendu, l’histoire ne peut que mal finir. L’État National, non content d’avoir banni et éradiqué tout ce qui n’est pas brun, s’enfonce dans sa folie, comme les gardes rouges de Mao, et punit rétroactivement toute personne ayant possédé, même avant la Loi, un animal d’une autre couleur…

Une résistance à 1 € Totalement séduite, le Cheyne – modeste maison d’édition spécialisée dans la poésie – crée un petit livre au format allongé. Une simple croix noire, épaisse, barre sa couverture brune. Une première édition

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de dix mille exemplaires en est tirée, vendus 1 €. Le succès est déjà au rendez-vous (vingt mille Matin Brun sont écoulés) lorsqu’un deuxième coup de semonce fait vaciller la France, le 21 avril 2002. L’acuité, la concision et la justesse de Pavloff font mouche et son habile démonstration des conséquences des petites lâchetés de chacun d’entre nous résonne à l’heure de la prise de conscience devant le duel Chirac-Le Pen du second tour de la présidentielle. Les ventes s’envolent et ne se démentent pas depuis, atteignant en 2010, avec sa quarantième édition, 1 500 000 ventes dans 18 traductions.

« Les enfants pigent tout et renvoient avec leurs mots à eux, au racisme, à l’intolérance, au “ne pas laisser faire” » Another brick in the wall De son père bulgare, Franck Pavloff a hérité le goût impérieux de bousculer les barbelés et les pensées confisquées. « La simplicité mais surtout l’intelligence de sa manière de poser le problème » ont séduit Christophe Greilsammer qui monte le texte à l’Espace Grün de Cernay, au printemps 2010, pour le festival Momix. Le public est invité à revêtir des blouses blanches – comme des médecins légistes venus observer la prolifération de la gangrène de notre société – avant de pénétrer dans une grande boîte. Assis sur un sol

blanc, ils sont progressivement envahis par des lignes brunes vidéo-projetées. Le comédien leur propose de découvrir le destin tragique de son ami Charlie dans une soirée diapositives qu’il actionne grâce à une télécommande cachée derrière la seule ampoule éclairant la pièce. Dans cette mise en scène très plastique aux effets saisissants, le public est aux premières loges, pris à parti, inclus dans les événements en cours. Usant de quelques trouvailles (une version du Corbeau et le renard où tout devient “brun” illustrant la confiscation du langage, des effets musicaux et visuels ajoutant au suspens…), le metteur en scène nous réserve un final dans lequel la poésie le dispute au tragique. Pour sa reprise en 2011, dans le cadre du festival TRANS(E) organisé par


La Filature, il adjoint, après la version française jouée par Gaël Chaillat, une seconde interprétation de la pièce, en allemand, par Stéphanie Félix. « Un moyen de renforcer un peu plus la parabole avec les “chemises brunes” mais aussi d’enrichir la pratique des spectateurs qui, lorsqu’ils revoient la pièce, focalisent moins sur le texte mais sur d’autres éléments, notamment le jeu de la comédienne, les détails de mise en scène… » se réjouit Christophe.

Devoir de désobéissance Les deux versions sont séparées de discussions avec les spectateurs dans lesquelles « on se rend compte que les enfants pigent tout et renvoient avec leurs mots à eux, au racisme, à l’intolérance, au “ne pas lais-

ser faire” », constate Christophe. « Les adultes sont presque plus pudiques et repartent souvent avec un peu de mauvaise conscience car le thème de la pièce est absolument brûlant quand on voit ce qui se passe autour de nous. C’est du théâtre politique donnant à penser. » Dure question en effet que celle de la résistance individuelle à la majorité, au pouvoir et à ceux qui nous gouvernent. Au XIXe siècle, le philosophe et poète américain Henry David Thoreau mettait en pratique son « devoir de désobéissance civile », sans entraîner dans son sillage le plus grand nombre. N’oublions jamais ce qu’écrit Pavloff : « Après tout, il était à moi mon chat, comme son chien pour Charlie, on aurait dû dire non. Résister davantage, mais comment ? Ça va si vite, il y a le

boulot, les soucis de tous les jours. Les autres aussi baissent les bras pour être un peu tranquilles, non ? » Texte : Thomas Flagel Visuel : Ramona Poenaru

m À Cernay, à l’Espace Grün (dès 11 ans, en français puis en allemand) dans le cadre du festival TRANS(E), du 8 au 10 mars 03 89 75 74 88 – www.espace-grun.net http://lafilature.org/fr/transe/ m À Strasbourg, à l'Espace culturel Django Reinhardt (en français), les 14 et 15 avril www.strasbourg.eu

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OPÉRA – STRASBOURG & MULHOUSE

La musique comme énergie vitale Directeur musical désigné de l’Orchestre philharmonique de Strasbourg, Marko Letonja entrera en fonction en septembre 2012. Il est dans la fosse de l’Opéra national du Rhin pour Götterdämmerung de Wagner. Rencontre avec un chef dont la définition du verbe diriger tient en un seul mot : « Écouter ».

L

e premier souvenir musical de Marko Letonja ? Un piano à queue, chez les voisins de ses parents. Il était alors tout petit et fut « envoûté » par les sonorités du clavier. À huit ans, il étudie l’instrument, menant néanmoins une scolarité traditionnelle, expérimentant aussi le jazz et le rock. À 18 ans, le voilà inscrit à la Faculté de médecine pour devenir dentiste. Fausse route. Direction l’Académie de musique de Ljubljana pour un retour au piano. C’est à 22 ans qu’il se tourne vers la direction d’orchestre grâce à un de ses compatriotes, le chef slovène Anton Nanut « qui a su [lui] transmettre sa passion ». Un an plus tard, le jeune musicien prend la baguette pour la première fois. Un moment fondateur : « Se retrouver au pupitre, environné de son et d’énergie, fut une révélation. Comme une drogue. Je n’avais alors qu’une seule envie : répéter l’expérience. »

Vienne, Ljubljana, Bâle, Melbourne Le parcours se poursuit à Vienne, à la Universität für Musik und darstellende Kunst, avec Otmar Suitner. Dans la capitale autrichienne, il découvre Wagner. Un choc : au milieu des années 1980, étudiant, il voit Die Walküre à de nombreuses reprises, au Staatsoper, “à la dure”, dans les Stehplät-

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ze1. Il dirigera l’opéra une vingtaine d’années plus tard à Strasbourg, en 2008… Pour lui, l’œuvre du compositeur est « un univers musical complètement différent des autres, un cosmos qu’on ne peut s’approprier que peu à peu, où l’on découvre chaque jour quelque chose de nouveau ». Étudiant, il assiste aussi à des répétitions du Wiener Philharmoniker avec Herbert von Karajan ou Leonard Bernstein, mais celui qui le marque le plus est Claudio Abbado2, ce qui est sans doute vrai « pour bien des chefs de [s]a génération. Il nous a montré quelque chose de fondamental : un chef peut – et doit être, avant tout – un démocrate, pas forcément un tyran. Il est vital qu’il soit ouvert sur les autres et qu’il sache placer l’écoute au centre de son travail. » Une philosophie qu’il a appliquée au cours de ses différents mandats à la tête de l’Orchestre philharmonique de Slovénie (entre 1991 et 2003) ou du Sinfonieorchester Basel et de l’Opéra de la cité suisse (de 2003 à 2006).

Strasbourg Chef invité principal de l’Orchestra Victoria de Melbourne depuis 2008, Marko Letonja deviendra directeur musical de l’OPS3 en septembre 2012 et, la même année, prendra les rênes du Tasmanian Symphony Orchestra 4, phalange d’une

cinquantaine de musiciens qui le tiendra éloigné de Strasbourg deux mois, chaque année. Voilà de quoi « ouvrir de nouvelles frontières, susciter des projets communs et, pourquoi pas, des échanges ». Mais il souhaite avant toute chose « que l’OPS soit intensément présent dans sa ville, que se tisse un lien puissant entre les deux entités ». Pour le futur directeur musical, « cela passe par des initiatives variées. Je pense, par exemple, à une politique pédagogique forte et à des concerts dans des endroits où nous ne sommes pas attendus. Une collaboration étroite avec le Conservatoire m’apparaît aussi fondamentale », développe-t-il avec l’envie « d’aller vers des répertoires moins connus, d’explorer,


par exemple, l’œuvre de Franz Schreker ». De toute manière, « ce qui rend intéressante la rencontre entre un chef et un orchestre est l’énergie qui s’en dégage, en répétition tout d’abord, puis sur scène. On peut rapprocher cela d’une relation amoureuse : si les premiers instants sont ternes, il est impossible que l’avenir soit lumineux. » En ce début d’année, il aura l’occasion de mieux découvrir son orchestre puisqu’il le dirige, dans la fosse de l’Opéra national du Rhin, pour le dernier volet de la Tétralogie montée par David McVicar. Lorsqu’on demande à Marko Letonja un seul mot pour qualifier la mise en scène

de l’Écossais, il ne réfléchit pas longtemps pour répondre : « L’énergie ». Ne reste qu’à plonger dans cette œuvre d’art totale avec délectation et avec à l’esprit, les mots de Theodor W. Adorno qui, dans son Essai sur Wagner5, écrivait : « En exprimant l’angoisse de l’homme délaissé, l’orchestre wagnérien pourrait, fût-ce de façon faible et défigurée, représenter un secours pour les hommes délaissés et promettre de nouveau ce que l’immémoriale protestation de la musique promettait : vivre sans angoisse. »

Des places debout vendues juste avant le début de la représentation à des prix très réduits (3 ou 4 € selon l’emplacement) 2 Le chef italien fut directeur du Staatsoper entre 1986 et 1991 3 Il l’a déjà dirigé en 2006 dans un programme Moussorgski & Chostakovitch, en 2008, dans Die Walküre et en 2009 pour une soirée Weber, Schumann & Bartók 4 www.tso.com.au 5 Gallimard, NRF Essais, 1966 Texte : Hervé Lévy Photo : Benoît Linder pour Poly 1

m À Strasbourg, à l’Opéra, du 25 février au 12 mars 08 25 84 14 84 m À Mulhouse, à La Filature, vendredi 25 et dimanche 27 mars 03 89 36 28 29 www.operanationaldurhin.eu

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ART CONTEMPORAIN – ALTKIRCH

Le phare du bout du monde Après une résidence sur l’île d’Ouessant, les plasticiennes Ann Veronica Janssens et Aurélie Godard présentent 2 éclats blancs toutes les 10 secondes (suite) au Crac Alsace. Lumière sur cette expo qui joue avec notre perception du réel.

L

es grandes rétrospectives ? Très peu pour le Crac d’Altkirch qui préfère jouer un rôle de labo, où les choses s’inventent, s’imbriquent, créent des dialogues entre artistes. Ainsi, sa nouvelle proposition est une “coproduction” commissionnée avec Le Quartier (Quimper), en deux temps, dans le Finistère (le premier acte s’est achevé le 16 janvier), puis en Alsace. Point de départ de cette rencontre intergénérationnelle entre Ann Veronica Janssens (née en 1956 au Royaume-Uni, vit à Bruxelles) et

Aurélie Godard (née en 1979 à Rennes, vit à Saint-Denis) : une résidence sur l’île d’Ouessant, première étape de ce « processus de travail », selon Sophie Kaplan, directrice du Crac qui a choisi de lier ces deux plasticiennes pour la charge expérimentale de leur démarche respective. « Et la poésie qui se dégage de leurs œuvres », ajoute-t-elle. Plastiquement, celles d’Ann Veronica Janssens, reconnue internationalement, et d’Aurélie Godard, qui commence dou-

cement à se faire un nom sur la scène française, sont à priori assez éloignées. La première est célèbre pour ses collaborations avec la chorégraphe belge Anne Teresa De Keersmaeker et ses installations, des espaces brumeux et lumineux (comme celui présenté, en 2005, à la Biennale de Lyon), dans lesquels s’immerge le spectateur. Ann Veronica veut donner une matérialité à l’immatériel. « Un rêve un peu fou », l’exploration physique du monde, l’exploitation de particularités scientifiques de manière artistique.

Ann Veronica Janssens, Projection bleue, 2003 (photo : Dieter Kik / Le Quartier de Quimper)

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ART CONTEMPORAIN – ALTKIRCH

Une partie du travail d’Aurélie Godard, proche de l’artiste Virginie Yassef avec laquelle elle collabore, se fait à partir d’objets trouvés « chargés d’une histoire », puis détournés, recyclés… Beaucoup de pièces en bois de formes géométriques simples. « Aurélie prend un sujet et l’explore sous toutes ses facettes en créant une narration, une fiction. » Avec des titres empruntés au cinéma (Mission to Mars, référence à Brian de Palma…), ses travaux racontent des histoires : Shapes et Forms (2008), des planches de surf en polystyrène comme “mordues” par un requin vestiges de mésaventures tirées des Dents de la mer. Ce fort potentiel de fiction sera également présent au Crac où prennent place ses sculptures en bois flotté, glané sur l’île d’Ouessant et faisant ainsi référence à l’histoire maritime dont l’univers est un élément récurent chez la plasticienne.

L’île mystérieuse Dans Le Phare du bout du monde de Jules Verne, des pirates éteignent la lanterne sensée guider les marins sur une île du Sud des États-Unis, afin de faire échouer les navires et les piller. Jeu de lumières, perte de repères, trouble des sens… Si l’expo de Quimper, plongée dans une lumière artificielle, plus “sensationnelle”, désorientait frontalement le public, le parcours proposé par les deux femmes au Crac, qui ressemble lui-même à un phare surplombant Altkirch, sera une réflexion sensible sur la notion de perception. La lumière naturelle du lieu a séduit les artistes qui vont essayer de la capter. Aurélie Godard a réalisé des ballons de foot recouverts d’une peinture métallisée réagissant au soleil, disposés dans les arbres autour de l’espace d’exposition, « jouant de la qualité de l’environnement qui les entoure ». Dans le couloir du rezde-chaussée, elle présentera une installation murale, des “relevés” des taches de peinture, vues dans des ateliers d’amis peintres. Un répertoire de bavures qui sont autant d’îlots faisant un inattendu clin d’œil à Ouessant. Le parcours proposé par les deux plasticiennes intègre des « éléments concrets et plus fictionnels », liés à l’île, inspirés par son célèbre Créac’h, « phare d’Europe qui a la plus grande portée ». Ann Veronica Janssens y a réalisé des films courts, mis à la suite

Aurélie Godard, 2010, La Chaise de Lucrèce (qu’il est doux, quand sur la vaste mer les vents soulèvent les flots, d’apercevoir du rivage les périls d’autrui). Photo : Dieter Kik / Le Quartier de Quimper

et projetés. Elle présentera aussi ses aquariums remplis d’eau déminéralisée, colorée grâce à des pigments. « À la fois très sensoriel et sensuel, son travail tient dans cette volonté d’entrer dans la couleur qui serait devenu une matière. » 2 éclats blancs toutes les 10 secondes (suite) est une « rencontre humaine et artistique en action », un dialogue entre Veronica, qui intervient sur les sculptures en bois d’épave d’Aurélie en créant une sorte de clignement lumineux. De même, Aurélie introduit, en ombres por-

tées, des sculptures d’Ann Veronica Janssens. « Quelle est la réalité de ce que je vois ? », s’interroge Sophie Kaplan en songeant à ces œuvres qui impliquent le corps ou simplement le regard, et nous questionnent : « Comment le lieu, les sculptures exposées, la lumière et les couleurs s’emparent de moi ? » Texte : Emmanuel Dosda

m À Altkirch, au Crac Alsace, du 6 mars au 15 mai 03 89 08 82 59 – www.cracalsace.com

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DANSE – STRASBOURG

Zen attitude Dans Sho-bo-gen-zo, performance dansée présentée à Pôle Sud (avec Le Maillon), Josef Nadj réunit quelques artistes qui se mettent en péril constant pour incarner un univers japonais méditatif sans hermétisme aucun. Contemplation garantie !

D

e culture hongroise, né à Kanjiža, en Voïvodine (dans l’actuelle Serbie), Josef Nadj arrive à Paris au début des années 1980. Il y découvre la danse et fonde sa propre compagnie en 1986, le Théâtre JEL. Inspiré des souvenirs de son village natal, son premier spectacle, Canard pékinois pose les jalons d’une œuvre qui marie le geste, la musique et les arts visuels, tout en laissant infuser dans les corps la puissance d’évocation de la littérature. Parallèlement à ses chorégraphies, l’actuel directeur du Centre chorégraphique national d’Orléans dessine, peint, photographie, sculpte… Dans ses travaux plastiques se retrouve ce qui fait l’originalité puissante de son univers scénique : entre danse et théâtre, des visions en constante métamorphose où les objets, les corps, les gestes semblent à la fois très anciens et inédits, tragiques et burlesques, mis en mouvement par le souffle de la poésie et de l’ironie.

Miniatures dansées Quatuor pour deux danseurs chorégraphes et deux musiciens improvisateurs, Sho-bogen-zo se réfère à l’histoire du Japon. “La vraie loi, trésor de l’œil” (traduction du titre de l’œuvre) se revendique de l’œuvre du maître D gen qui fonda au XIIIe siècle l’école S t , la principale du bouddhisme zen. Le texte est passé au crible du langage corporel et donne naissance à la première image du spectacle : l’apparition d’un samouraï en armure, interprété par une femme, dans une vision étonnante du Japon d’autrefois. Entre le présent et un ailleurs lointain, l’ambiance onirique de cet univers extrêmement étrange dessine les contours d’une performance où musique et danse se mêlent. Accompagné de la contrebassiste Joëlle Léandre et du poly-instrumentiste Akosh Szelevényi, Joseph Nadj se fraie un chemin com-

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DANSE – STRASBOURG

plexe dans l’espace, en duo avec Cécile Loyer, le temps de six tableaux, comme autant de saynètes composées pour l’occasion, architecturant espace et temps à la manière d’une œuvre hybride et fragile. L’emboîtement des séquences, articulées comme des poupées gigognes, enchâssées et modulables, fait qu’on y circule comme à l’intérieur d’une méditation. Les corps seuls nous parlent, sans mots, pour plonger dans ces formes scéniques proches des miniatures k an*, dont la fonction traditionnelle est d’éclairer l’esprit sans utiliser le verbe. Les gestes composent alors un glossaire de petits mouvements précis et concis, à la facture proche de l’orfèvrerie. Les sons se mêlent aux images et Nadj, en plasticien aguerri, trace à l’encre de chine des signes, volutes, courbes et autres traces comme une calligraphie réinventée, métamorphosée par le geste dansé qui les initie.

Musiques improvisées Danseur, peintre, performeur hors pair, Nadj s’impose comme un nouvelliste de la danse, compose des partitions corporelles rehaussées par la musique improvi-

sée, désormais compagne incontournable de son processus de création. Les quatre protagonistes de cette intervention performative se donnent dans l’instant, chacun puissant et inventif, puisant au plus profond l’énergie nécessaire et salutaire à son art. Zen, certes, mais jamais obscure ni inaccessible, leur trajectoire est commune et délivre une compréhension de l’univers sans sophistication ni maniérisme. « Faire sien le monde » et le partager, sans jamais expliquer mais en communiquant l’essence d’une attitude de vie, qui frôle sans cesse l’art et la manière d’être au monde. Sobre, présent, actif et contemplatif à la fois. Passeurs, transmetteurs de valeurs ancestrales, traditionnelles et si contemporaines à la fois… Inspirés et s’appuyant sur les textes de D gen, ils rendent visibles par leurs tableaux successifs, l’univers du zen, lui restituant les sons et le souffle de la vie immédiate. Le spectacle se présente en l’état d’une forme en devenir, comme l’œuvre littéraire du maître. Il creuse le texte, le morcelle plus encore pour en faire surgir la voix de l’auteur et son questionnement obsédant sur la nature humaine et la marche inexorable du

destin, avec son style alchimique : l’art de faire apparaître et disparaître corps et objets, celui de créer des images fortes et inoubliables… Paysage d’une destinée irréversible, Sho-bo-gen-zo résonne comme une légende et pose la question de la détermination. Mimiques, gestuelle proche d’un théâtre du mouvement, la pièce est riche de textures et de sensualité. Les quatre personnages baignent dans une fiction, proche de la réalité enluminée. Nadj excelle dans la narration à travers les corps et nous rappelle que la danse n’est autre qu’incarnation des sensations et pensées pour faire avancer une vision artistique du monde. *

Une courte phrase ne sollicitant pas la logique ordinaire Texte : Geneviève Charras Photos : Laurent Philippe

m À Strasbourg, à Pôle Sud, du 1er au 4 février (rencontre avec Josef Nadj à l’issue de la représentation du mardi 1er février) 03 88 39 23 40 – www.pole-sud.fr 03 88 27 61 81 – www.le-maillon.com

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Passage à l’Est L’ L’Ososphère investit le Môle Seegmuller sur la presqu’île Malraux, un lieu emblématique dédié, le temps de l’événement et avant les travaux, aux arts numériques. Plus que jamais, la manifestation questionne la ville et son développement urbanistique.

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Ososphère n’est, cette saison, plus concentrée sur une période et un lieu (en septembre dans le quartier de La Laiterie), mais éclatée sur l’année entière. En février, le festival s’installe dans une bâtisse portuaire en voie de restructuration : l’entrepôt Seegmuller. L’équipe s’est compliquée la tâche en investissant un lieu fermé au public depuis bien longtemps et privé d’électricité. « C’est un endroit dont je rêve depuis toujours », explique Thierry Danet, directeur, « une charnière entre le Strasbourg de l’imagerie d’Épinal et la ville industrielle ». La manifestation

met ainsi en exergue la mutation urbanistique en cours. « Strasbourg se développe vers l’Allemagne, l’Est, le Rhin longtemps considéré comme une menace naturelle. » Le bâtiment sera mis en lumière par le Groupe Dunes*. Un habillage vidéo à ce jour en phase de réflexion. Pour le collectif, « rien n’est joué d’avance. C’est le lieu qui fait l’événement. » L’idée étant « de ne pas rompre le mystère de cette présence imposante et discrète ». En son antre, Woudi, Bertrand Planes, Antoine Schmitt, Philippe Poirier, Christophe Greilsammer (pour la scéno, voir aussi l’article sur Matin brun page 52), ou Cécile Babiole (lire


ARTS PLASTIQUES – STRASBOURG

Entretien avec Cécile Babiole

Le monde n’est pas une marchandise L’artiste Cécile Babiole est une familière du festival Ososphère qui, comme elle, aime lier images et sons. Au Môle Seegmuller, elle nous invite à un plongeon dans son Donjon.

Pourquoi une telle complicité entre vous et la manifestation ? C’est une politique délibérée de la part de la direction artistique du festival : Ososphère fonctionne un peu comme un label de diffusion d’artistes et soutient leur travail sur le long cours. Ce choix n’empêche pas, à chaque édition, de faire découvrir de nouvelles têtes et de proposer une programmation renouvelée.

ci-après) présenteront des installations (souvent interactives) et performances qui questionnent notre époque (Murmur Stud de Christopher Baker porte une réflexion sur le flux d’infos sur le net) et le contexte. « La programmation est pensée par rapport au lieu, à ce qu’il raconte de Strasbourg. » Cette douzième édition ? Un récit dans lequel s’inscrivent les artistes invités, souvent venus en repérage sur place avant de partager leur vision de ce territoire en évolution avec un public très largement sollicité. *

http//groupedunes.net Texte : Emmanuel Dosda

m À Strasbourg, au Môle Seegmuller du 11 au 20 février, mais aussi à L’Aubette du 9 au 20 février, sur l’eau (avec les Échos Flottants, en bateau)… 03 88 237 237 – www.ososphere.org

Quel regard portez-vous sur cet événement qui se construit année après année et, cette saison, prend une forme originale, éloignée du format “classique” du festival ? Un regard très bienveillant car tous les festivals d’art numérique ne sont pas autant engagés dans la réflexion sur la manière de montrer les œuvres. Cette façon expérimentale de rechercher chaque année des lieux atypiques dans la ville, pour exposer hors du white cube de rigueur me convient parfaitement. La plupart de mes installations interrogent à des titres divers l’espace urbain ou industriel, l’histoire des techniques. Les friches comme le Môle Seegmuller sont appropriées pour ce type de questionnement. La perception du temps et de l’espace dans les villes semble être une de vos thématiques de prédilection… C’est dans l’espace urbain que j’observe d’un œil scrutateur, à l’affût des coïncidences et autres bizarreries spatio-temporelles. C’était le cas par exemple de 0,0116 RPM dans laquelle un bâtiment remarquable de Mulhouse*, la Tour de l’Europe, est transformé en dispositif artistique. D’une manière plus générale, je m’intéresse depuis toujours à la trans-

position : de l’espace vers le temps (et inversement) ou d’un champ technique, industriel ou domestique vers le champ de la musique ou des arts plastiques. Je suis également attentive à l’espace public comme lieu possible d’exposition à destination des citadins, des passants. À l’entrepôt Seegmuller, vous allez présenter Donjon, intervention mêlant arts numériques et musique électronique… Donjon met en scène des marchandises et trouve tout à fait à sa place au Môle, un entrepôt ! Il s’agit d’une performance “image et musique” avec Vincent Goudard au cours de laquelle nous déconstruisons un certain nombre d’objets de consommation : ordinateurs, instruments de musique, téléphones et autres accessoires de la vie domestique… Toutes ces marchandises sont représentées en animation 3D en temps réel et projetées sur un grand écran. La performance consiste à mettre en dysfonctionnement ces objets, à leur faire subir des accidents, des pannes ou contorsions sonores et visuels, un peu comme si les kits de chez Ikea reprenaient leur liberté. Grâce à des interfaces dont l’esthétique est empruntée à l’univers des jeux d’arcade des années 1980, les deux joueurs interagissent avec les objets 3D et les sons. C’est une manière singulière de régler leur compte aux marchandises pléthoriques. Dans le cadre du festival Trans(e) à La Filature de Mulhouse, Cécile Babiole exposera Miniatures, du vendredi 4 au samedi 12 mars www.lafilature.org *

Propos recueillis par Emmanuel Dosda

m Donjon, samedi 12 février à 20h au Môle Seegmuller – www.babiole.net

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THÉÂTRE – STRASBOURG

L’ivresse de la chute Acteur génial et charismatique, metteur en scène audacieux, auteur belge célébré par les Flamands comme les Wallons, Josse De Pauw interprète Onder de vulkaan au TNS. Une adaptation réalisée à la demande du metteur en scène Guy Cassiers, autre grand nom de la scène belge. Entretien.

Quelle est l’histoire de votre rencontre avec Au-dessous du volcan, roman de Malcolm Lowry ? Je l’ai lu une première fois en début de vingtaine. Mais j’y suis revenu souvent, à partir de 35 ans, revivant ce coup de foudre. Je pense l’avoir de plus en plus apprécié avec l’âge, saisissant mieux sa portée. Vous n’avez pas eu peur devant l’ampleur de la tâche : adapter un classique de 600 pages revient forcément à opérer une réduction drastique… C’est la première fois que je m’y attelais, sachant pertinemment qu’il est quasiment impossible de mettre ce roman en scène. Mais d’un autre côté, Guy Cassiers a cette tradition d’adaptations romanesques, développant un langage théâtral qui rend ce travail plus possible que jamais avant lui. J’étais donc très en confiance, ayant vu ses superbes spectacles sur Proust et Mephisto for ever d’après Klaus Mann. Onder de vulkaan est un ménage à quatre au Mexique, entre le Consul et son ancienne femme Yvonne, Hugh (son frère cadet) et Laruelle, un cinéaste ami du Consul et ancien amant d’Yvonne. Vous recentrez la pièce sur ce quatuor… Pour le public, la dimension humaine de jalousie fait immédiatement sens dans les relations de ces quatre personnages. L’amour et les sentiments de façade sont quelque chose que le spectateur peut facilement connaître. Dans le livre de Lowry, Laruelle est le conteur de l’histoire, racontant, en flashback, la lente dérive du Consul. J’en ai fait l’interprète de tous les autres personnages que croise cet homme perdu. Dans chacun d’eux, il rencontre un peu de son ami. À chaque fois c’est une confrontation. Parfois avec de l’amour, parfois de la haine. C’est toujours une partie de sa vie. Laruelle est comme un monteur tentant de reconstituer l’histoire du Consul en images et l’on comprend très bien qu’il y a aussi un barman, un médecin… joués par le comédien interprétant Laruelle. Le dispositif scénique est assez sobre, faisant la part belle à des vidéos projetées sur le décor et les

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acteurs. Une plongée dans la tête du Consul, dans ses pensées ? C’est un peu ça. D’un côté, il y a les paysages du Mexique, de l’autre les acteurs. La vidéo ne contient pas un seul personnage. Tout vient avec le temps. Au début, le décor est pensé pour que nous puissions jouer sans accessoires, simplement le texte, d’une façon très directe. Toutes les infos dont le public a besoin sont livrées par les images. Petit à petit, on entre de plus en plus à l’intérieur de la tête du Consul.

où l’on a l’impression d’avoir les idées pures, de ne pas maîtriser la réalité… Le Consul a les paroles en plus. Et s’écouter à ce moment-là est agréable, tout est plus facile. Il y a un grand romantisme : vivre l’amour lui est moins difficile parce qu’il peut écrire des lettres à Yvonne chaque fois qu’il est saoul. Il lui demande de revenir et malgré ses sentiments, ne les envoie pas, il a peur de le faire. Et le jour où elle revient, il n’arrive pas à consumer et à vivre cet amour. Tout est beaucoup plus facile dans sa tête.

Vous interprétez ce personnage sur scène. Que vous a-t-il fallu aller chercher en vous-même pour appréhender cet homme perdu, sombrant dans le mescal pour fuir un amour impossible ? (Un temps) C’est difficile. Le Consul est très intéressant, il est lucide dans son assombrissement. Il a peur aussi. Il est visionnaire car ce qui se passe dans sa tête est ce qui se déroule dans le monde qui l’entoure. Je connais l’ivresse et aussi – c’est ce qui nous plaît – le danger de l’alcool. On aime être dans cette ambiance

Le roman comporte une dimension politique : le Consul est assassiné par des fascistes, son frère culpabilise de ne plus se battre à la guerre d’Espagne et les dernières lignes du texte évoquent « la vision d’un million de tanks, de la fournaise de dix millions de corps en feu, tombant dans une forêt, tombant… » C’est très important en effet. Je trouve dommage de ne pas avoir réussi à mieux la développer dans mon travail pour la pièce. Il y a une très belle scène où il trouve un Indien mort, au bord de la

rive, entraînant une confrontation des idées politiques d’Hugh et du Consul, de l’engagement de l’un et du renoncement de l’autre. Mais cela nous menait vers un spectacle de quatre ou cinq heures, ce qui est possible, mais n’était pas notre choix. Comment les thèmes abordés – la mélancolie, la solitude, la rédemption – résonnent-ils dans l’Europe du XXIe siècle ? Ces personnages ont tout. L’argent ne manque pas. Ils sont au Mexique, pays proche d’un certain paradis. Mais aussi l’amour, le temps, les amis, tout pour être heureux ! Et pourtant, aucun des quatre ne l’est. Quand je regarde notre monde aujourd’hui, nous avons nous aussi tout pour pouvoir en faire quelque chose d’autre. Et pourtant, on n’arrive pas à le gérer. En conséquence, c’est la peur qui domine et dicte, en Europe, le mouvement actuel vers la droite. Propos recueillis par Thomas Flagel Photos : Koen Broos

m À Strasbourg, au Théâtre national de Strasbourg, du 15 au 19 février (en néerlandais surtitré en français) 03 88 24 88 24 – www.tns.fr

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PHOTOGRAPHIE – STRASBOURG & MULHOUSE

Lost in translation La vie contemporaine. Flux et reflux incessants. Le photographe italien Sirio Magnabosco explore, avec des images dont l’intitulé – A Serie of unexpected méditations – parle de lui-même, les interstices introspectifs d’une modernité frénétique.

L

es clichés de Sirio Magnabosco ont été rigoureusement construits. Ils sont composés avec un tel soin qu’on les suppose posés, mis en scène comme les parodies documentaires de Jeff Wall qui explique son art en ces termes : « J’ai essayé de trouver un équilibre entre les images arrêtées, figées et artificielles, qui relèvent de la figuration picturale des XIXe et XXe siècles, et un traitement plus fluide, néoréaliste, de l’image, qui s’inscrit plutôt dans une histoire de la photographie. » Malgré un parti-pris formel

approchant – notamment dans l’élaboration plastique et certains traitements chromatiques – le trentenaire italien réfute immédiatement la comparaison. « Mes photos sont spontanées. La réalité est souvent bien plus intéressante que tout ce que j’aurais pu inventer » affirme-t-il. On l’imagine alors, battant le pavé, son 6x6 en bandoulière à la recherche de ces « instants paradoxaux dans la mesure où ils sont profondément insignifiants et incluent, en même temps, la totalité du monde ». Un vide plein, pour résumer.

Sirio Magnabosco saisit l’être humain du XXIe siècle commençant dans des moments d’une intense intimité. Son sujet est toujours placé au centre de la composition, le regard perdu, jamais de face, le plus souvent de dos, seul, confronté au monde et à lui-même. Médite-t-il ? Priet-il ? Réfléchit-t-il à ses petits problèmes personnels ou aux maux de la planète ? Est-ce une variation sur le néant et l’oubli de soi ? Le temps, en tout cas, semble arrêté. Un homme contemple, par la fenêtre, la ville alanguie sous lui. Un autre est posé sur un banc (un élément récurrent de la série), dans une gare. Une jeune fille est assise devant un mur de briques. Une religieuse, de blanc vêtue, est en communion avec l’éternité. Tous sont, à la fois, dans le monde et hors du monde. Il ne manque pas grand-chose – une seconde ou deux, tout au plus – pour qu’ils replongent dans le mouvement d’existences trépidantes, pour que le “jet-lag” avec le réel ne soit irrémédiablement aboli. Rien que de très banal en somme dans ces saynètes du quotidien. Le photographe installé à Berlin réussit cependant à saisir avec intelligence, dans des tableaux introspectifs et mélancoliques aux résonances sacrées, une part éminemment profonde de ses “personnages” pour la mettre en pleine lumière dans un éloge de la lenteur et du décalage. Texte : Raphaël Zimmerman

m À Strasbourg, à La Chambre, jusqu’au 6 mars 03 88 36 65 38 – www.la-chambre.org m À Mulhouse, à l’Atelier Hors-Champs, du 18 mars au 24 avril 03 89 45 53 92 – www.horschamps.fr www.mrsirio.com A Serie of unexpected meditations © Sirio Magnabosco

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JAZZ & ART – STRASBOURG

Insaisissables Soirée double détente à Pôle Sud qui accueille l’inclassable groupe local To Catch a crab et le Trio X, jazzmen free à souhait.

V

oilà près de quatre ans que la belle Christine Clément (voir photo) poursuit sa collaboration avec Pascal Gully dans To Catch a crab, duo inclassable, à la fois intimiste et expérimental. Oscillant entre ambiances pop planantes (Invisible war, Botanic), incantations punchy au son cisaillé (A new shelter), ils multiplient les ruptures, se cajolant volontiers dans la chaleur grinçante du jazz et des chants d’ailleurs (Folk). Le groupe n’a de cesse d’explorer des univers sonores inconnus, brassant l’amour des musiques nouvelles et improvisées dont fait preuve le percussionniste Pascal Gully avec son autre formation, l’excellente Zakarya. En seconde partie de soirée, le Trio X, chef de file du free jazz US mené de main de maître par le talentueux saxophoniste Joe McPhee. Composé d’un contrebassiste arborant tatouages sur le bras et chevelure blanche aux épaules (Dominic Duval) et du réservé Jay Rosen à la batterie, ce trio explore l’infralinguistique (râles, chuchotis, effets de souffle…) dans un déploiement avisé de sentiments allant de la joie la plus folle à la mélancolie la plus sombre. Texte : Paul Mauricey

m To Catch a crab suivi de Trio X, à Strasbourg, à Pôle Sud, vendredi 11 février – 03 88 39 23 40 – www.pole-sud.fr m Projection du documentaire The Train & the river : a musical odyssey sur le Trio X, vendredi 11 février, en boucle à partir de 19h à Pôle Sud + à la carte du 18 janvier au 18 février dans la salle de cinéma

Cet inconnu majeur Prince méconnu du pop-art, l’artiste septuagénaire allemand Thomas Bayrle expose Films and materials à La Chaufferie.

S

i les œuvres de Thomas Bayrle, des « super-images » composées par la répétition sérielle de petits motifs identiques (points, pictogrammes, logos, personnages, routes, croisements…), traversent les époques sans perdre de leur force, c’est que sous leur aspect coloré et pop, elles livrent une critique de l’endoctrinement de la société de consommation. Ce procédé créatif découle directement de son expérience dans une usine de tissage, à 18 ans. Il y découvre trames et autres structures combinatoires du tissu. Il invente alors des réseaux de villes impossibles, le fil devenant individu, son tissage le collectif et leur entremêlement la société toute entière. L’artiste se joue des supports (papiers peints, collages, peintures, impressions sur imperméables…) pour créer des œuvres où des verges tendues forment des images de films X, des centaines de brouettes à la queue leu leu un portrait d’Orson Wells… À Strasbourg, il présente ses animations vidéos à côté desquelles l’on découvre les matériaux ayant permis leur réalisation. Le tout et ses composantes. La masse et l’individu. Texte : Paul Mauricey

m À Strasbourg, à La Chaufferie, du 4 février au 5 mars (conférence et rencontre avec l’artiste, jeudi 3 février, à 17h30, à l’Auditorium de l’Ésad) 03 69 06 37 77 – www.esad-stg.org

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THÉÂTRE – ALSACE

Erwan et les oiseaux © Pénélope Henriod

Les alchimistes du réel Diplômé de l’École du Théâtre national de Strasbourg en 1996, le metteur en scène Jean-Yves Ruf revient en Alsace avec deux pièces : La Panne, vrai-faux procès mené par quatre octogénaires, et Erwan et les oiseaux, mésaventures d’un idiot du village à l’esprit d’enfant-poète.

J

ean-Yves Ruf est un des metteurs en scène chéris de Strasbourg. Après y avoir fait ses études, il est revenu de nombreuses fois au Maillon (Passion selon Jean, Bab et Sane, Mesure sur mesure) comme au TNS (Chaux Vive). Quittant la direction de la Haute École de théâtre de Suisse Romande à Lausanne pour se consacrer à la mise en scène avec sa compagnie Le Chat borgne Théâtre, il présente deux de ses dernières pièces.

Panne de réel Comme un dernier acte d’amour, il choisit La Panne, du Suisse Dürrenmatt, pour pièce d’adieu à son pays d’accueil. Ruf adapte la version radiophonique, recentrant la pièce sur le repas et le quintette juge, avocat, procureur, bourreau et Traps, hôte d’un soir qui servira d’accusé. Ce dernier, voyageur de commerce

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tombé en panne dans une petite ville, se voit proposer gîte et couvert chez un juge à la retraite qui, autour d’un repas n’ayant rien à envier à La Grande bouffe de Marco Ferreri, joue à organiser avec ses amis octogénaires retraités des procès fictifs. L’histoire qu’ils construisent ensemble, les grands vins rythmant les interrogatoires en règle, mélange diablement réalité et fiction. Entre éloquence sournoise forgée durant tant d’années dans les prétoires et la naïveté qui pousse Traps à se mettre à table pour, finalement, devenir le festin du soir, s’élaborent des soupçons de meurtre parfait, de mobile adultérin et de culpabilité. Un vrai-faux procès non dénué d’humour dont la sentence sera prononcée en levant un verre de cognac 1955. La Panne n’est pas vraiment un polar, plutôt un pastiche perverti où la justice, loin de dévoiler un crime, le crée. Dürrenmatt

s’amusera à explorer l’ambiguïté de sa nouvelle en la déclinant sous diverses formes (une pièce radiophonique et dix ans plus tard, une version théâtrale) qu’il dote, chacune, d’une fin différente, plus ou moins philosophique et dramatique, de sorte que l’on ne puisse affirmer ce qui se joue réellement : folle soirée dérapant vers le drame ? Simple rêve, voire cauchemar ? Fable philosophique ?

Accoucheurs ou manipulateurs ? « Ce sont les différentes couches de la pièce qui me séduisent, même si on essaie de ne pas trop y répondre : Traps est-il manipulé ou en pleine panne de la quarantaine où l’on se regarde en face, débarrassé des rituels qui nous empêchent de voir ce que l’on est devenu », confie Jean-Yves Ruf. « On peut aussi lire une


THÉÂTRE – ALSACE

critique sociale des rapports père / fils, bourgeois / ouvriers ou celle de la justice et de la puissance du verbe avec lequel on peut faire croire n’importe quoi à n’importe qui. » Et de poursuivre : « Ces quatre vieux mangent tellement qu’on se demande s’ils ne sont pas déjà morts. Ça me rappelle ces rêves où l’on tombe en panne, où l’on court sans réussir à avancer. Traps cherche une chambre qu’il ne trouve pas. Il va finalement chez un retraité et se retrouve condamné à mort. Quel cauchemar ! » Entre une cuisine visuellement chargée en fond de scène et une sorte d’antichambre au-devant dans laquelle trônent simplement deux têtes de sanglier, on se dit comme Robert Élie que « la vie est peut-être un mensonge, une farce qui a mal tourné parce qu’on l’a prise au sérieux.* »

Erwan aux mots d’argent Quelques mois après cette création, JeanYves reprenait, en novembre dernier, une pièce de 2001 : Erwan et les oiseaux. Librement inspiré des Oiseaux de Tarjei Vesaas, ce spectacle jeune public s’attache

à la figure d’Erwan, jeune homme un peu attardé à la langue poétique, coincé entre sa sœur qui en a la charge et son amoureux, bûcheron tentant de lui apprendre son métier. Poétique et pathétique, tendre et incompris, Erwan s’obstine à exécuter de travers les tâches quotidiennes, révélant ainsi l’absurdité de leur répétition – « J’ai mis le feu aux fagots, c’était beau, il m’a traité de blaireau » confie-t-il à sa sœur, un jour en rentrant. Figure de l’inadapté, il a « une manière incroyable d’alchimiser le réel » qui crée, pour le metteur en scène « du comique lorsqu’il est à côté de la plaque mais aussi de l’angoisse. Les parents se mettent rapidement à la place du bûcheron en se demandant ce qu’ils feraient de ce gamin et les enfants sont complètements du côté d’Erwan qui explore l’interdit, approche sans cesse l’étrange machine trônant dans la pièce. Il y a un peu de moi dans ce personnage », confie celui qu’on appelait “Jean de la lune”. Les maladies du langage, la folie, les gens à la traîne, voire l’autisme pour certains sont des thèmes qui fascinent jusqu’à la peur. Autant de

questions dans l’atmosphère. Et l’on ne peut qu’être fasciné par celui qui, tel le Bartleby de Melville, impose son regard sur le monde, la tête en bas, pour mieux en déjouer les pièges. La Fin des songes, Beauchemin, 1950, Bibliothèque Québécoise *

Texte : Thomas Flagel

m La Panne À Saint Louis, à La Coupole, vendredi 4 février 03 89 70 03 13 – www.lacoupole.fr À Strasbourg, au Théâtre national de Strasbourg, du 23 mars au 3 avril 03 88 24 88 24 – www.tns.fr m Erwan et les oiseaux (tout public dès 8 ans) À Bischwiller, à La MAC Robert Lieb, mardi 8 mars 03 88 53 75 00 – www.mac-bischwiller.fr À Strasbourg, au Maillon-Wacken, du 14 au 16 mars 03 88 27 61 81 – www.le-maillon.com www.chatborgnetheatre.fr

La Panne © Mario Del Curto

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Carte blanche à Éric Genetet

Bonne année ?

A

près des fêtes glaciales en Alsace, que peut-on raisonnablement attendre pour 2011 ? Beaucoup de choses… Les enjeux sont fondamentaux diront certains. Sauf que tout ça ne vaut rien car je vous rappelle que la fin du monde est programmée. Le 21 décembre 2012, Brad Pitt et moi, Miss Alsace et vous, Sébastien Loeb et Kansas of Elsass, nous serons tous sur un pied d’égalité. N’est-ce pas une excellente nouvelle ? Alors bon, c’est pas pour tout de suite, on a le temps d’y penser ! N’empêche que, Nouvel An prochain sera le dernier… Nostradamus l’affirma. Paco Rabanne aussi ? Ah, vu comme ça, vous flippez non ? OK, pas de problème, si vous y tenez, restons sur 2011 et passons en revue les grandes questions qui nous taraudent. Que va-t-il arriver cette année ? Les élections cantonales réserverontelles des surprises ? Le chômage serat-il en baisse dans le Bas-Rhin ? Miss Alsace et Miss Nationale Alsace fusionneront-elles ? Le Palais des fêtes aurat-il froid dans le dos ? Robert Grossmann obtiendra-t-il le prix de l’homme citant le plus les autres sur Facebook ? La télévision régionale émettra-t-elle encore ? Le Crédit Mutuel arrêtera-til de banquer ? Jude Law tombera-til amoureux d’Huguette Dreikaus ? Strasbourg / Port Bou en moins de trois jours, ça sera possible ? Y aura-t-il de la neige à Noël ? Abd al Malik prendra-t-il une année sabbatique ? Patrick Binder ira-t-il inaugurer la grande Mosquée de Strasbourg ? Laure Manaudou reviendra-t-elle en Alsace avec les stars de la natation française, au centre nautique de Schiltigheim, pour les championnats de France en mars ? Une tour de cent mètres s’élèvera-t-elle sur la presqu’île André-Malraux ? Qui habitera au dernier étage ? Roland Ries acceptera-t-il une interview sur une radio très libre ? Le grand hamster disparaîtra-t-il ? La chaleur sera-t-elle encore dans le cœur des Alsaciens ? Le TGV Rhin-Rhône sera-t-il à l’heure ? Sébastien Loeb enverra-t-il un huitième titre de champion du monde en Alsace ? Le gratin 68 _ Poly 138 - Février 11

Aravane Rezaï lors de sa victoires aux Internationaux de Strasbourg en 2009 © Geoffroy Krempp

du tennis féminin mondial se donnerat-il rendez-vous aux Internationaux de Strasbourg du 16 au 21 mai ? Philippe Richert restera-t-il ministre ? Cookie Dingler chantera-t-il Femme libérée ? Le Racing sera-t-il encore un club de foot, ou un punching-ball ? Les revues scoutes et Choucrouterie parviendrontelles à nous faire rire avant le grand départ ? Le Tintin de Spielberg plaira-t-il aux Alsaciens ? Comme Cars 2, Mission impossible 4, Twilight 4, James Bond 23, des suites avec peu d’idées ? Le 19 juin, des enfoirés d’Alsace penseront-ils à Coluche, 25 ans après sa mort ? Putain, 25 ans… Lorsque toutes ces questions et bien d’autres auront trouvé des réponses, un an aura passé, nous enverrons des millions de SMS, des mailings de SMS sans prendre la peine de personnaliser

les messages. Mais on s’en fout, on se souhaitera la bonne année pour la dernière fois. Que feriez-vous si la fin du monde était vraiment programmée ? Moi, j’irai boire une bière et manger une choucroute sur la Route des crêtes en chantant le Hans em Schnokeloch avec Marlyse Riegenstiehl et nous ferons l’a… Je m’emballe un peu, pardonnez-moi. Il faut dire que ça me chamboule la fin du monde. Alors, pour me rassurer et comme l’affirme la sagesse populaire : vivons chaque minute comme si c’était la dernière, les événements de 2011 n’ont finalement pas beaucoup d’importance, on verra bien la ligne bleue des Vosges. Je ne vous souhaite que du bonheur, pour la prochaine minute !


EXPOSITION

03.02 J 03.04.2011

médiapop + starHlight

Edouard BoyEr ¦ BurEau d’étudEs ¦ Philippe Cazal ¦ anne-James Chaton daniel Gustav CramEr ¦ marcelline dElBECQ ¦ martine dErain ¦ Krassimira drEnsKa documentation céline duval ¦ ilse ErmEn ¦ Jean-Baptiste FarKas ¦ Jochen GErnEr hoio ¦ martin lE ChEvaliEr ¦ Jan manCusKa ¦ Claire morEl ¦ PlonK Et rEPlonK Julien PréviEux ¦ ricardo rEndon ¦ Pedro rEyEs ¦ yann sérandour tarooP & GlaBEl ¦ saliou traoré ¦ v8

Tél. +33 (0)3 69 77 66 47 ¦ kunsthalle@mulhouse.fr www.kunsthallemulhouse.com

Du 4 fév. au 5 mars

du mercredi au samedi de 15h à 19h

La Chaufferie Galerie de l’École supérieure des arts décoratifs de Strasbourg – 5, rue de la Manufacture des Tabacs www.esad-stg.org/chaufferie Prochaine exposition : Nicolas Herubel (du 18 mars au 26 mars)

Visuel Raoul Gilibert et Kathleen Rousset, graphisme Polo

Un théâtre dans la ville Les Taps théâtre actuel

Tous les spectacles sur www.taps.strasbourg.eu


Une ville vue par un artiste

Bagdad / Fawzy Al-Aiedy Installé en France dès 1971 pour échapper à la montée en force de Saddam, Fawzy Al-Aiedy vit à Schiltigheim depuis peu. Avec ses compositions empreintes de nostalgie, le musicien rend hommage au Moyen-Orient et à l’Irak.

P

our la petite histoire, Fawzy AlAiedy ne sait pas exactement quand il est né. Ses parents auraient oublié de spécifier sa date de naissance. L’intéressé « estime  » être venu au monde le 1er juillet 1950 au sud de l’Irak, à Bassorah, « entre deux grosses pluies ». Irriguée par des veines de canaux et traversée par le Tigre et l’Euphrate, « la cité de Sinbad le Marin », ville portuaire, est largement ouverte sur le monde. Beaucoup d’eau, de palmiers… et du pétrole. Une riche agglomération (la seconde du pays) tout droit sortie des Mille et Une Nuits. « Né musicien », il prend conscience de son destin lorsqu’un de ses professeurs, au visage brûlé, fut comme

transfiguré en jouant du violon devant la classe : « Il est devenu beau ! » Un jour, le jeune Fawzy se rend, au culot, dans un club et chante avec l’orchestre qui s’y produisait. Il rêve, dès lors, de partir étudier la musique à Bagdad.

Bagdad cafés

À 14 ans, il se rend à l’École des BeauxArts de la capitale pour apprendre le chant, l’oud, le hautbois (« car il n’y avait pas de hautboïste en Irak »), la musique traditionnelle orientale et occidentale avec des profs irakiens, turcs ou tchèques. À Bagdad, Fawzy lit les poètes de son pays, tel Badr Shakir alSayyab, et aussi Rimbaud, Verlaine, la littérature du monde entier. Il découvre

le classique, le jugeant d’abord « assez militaire, vertical », avant d’être séduit et, déjà, d’édifier des passerelles entre les continents, sans doute inspiré par les nombreux ponts franchissant le Tigre. Avec ses camarades, il assiste régulièrement à des concerts d’orchestres symphoniques étrangers et fréquente assidûment les rives du fleuve : devant les cafés côtoyés par des artistes déclamant quelques vers, grillent des poissons fraîchement péchés. Une douceur de vivre contrariée par les tensions et coups d’état, l’arrivée au pouvoir d’Hussein (vice-président de 1968 à 1979 et président / dictateur de 1979 à 2003), les guerres, Iran-Irak (1980-1988) et du Golfe (1990-1991), © Dominique Secret

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Fawzy au oud à la Maison des étudiants, en 1968

qui éclatent. Trente ans de Saddam, « une catastrophe pour l’Irak, pays culturellement et économiquement très riche », déplore Fawzy Al-Aiedy. « Nous manifestions souvent, mais ils sortaient les chars contre nous. La police nous attrapait et coupait nos cheveux longs. On ne pouvait pas résister longtemps dans une pareille tempête politique. »

réclamait que je joue de la musique irakienne ». Enregistrement de disques (citons La Terre, album world, Tarab, du jazz oriental, ou Noces-Bayna, pour les enfants), création de spectacles (ParisBagdad Acoustic…), participation à des pièces ou des films (il chante, au côté de Depardieu, dans L’autre Dumas), tournées en France et ailleurs…

La fleur au Fawzy

Privé de désert

Déserteur durant trois mois, il est conduit de force sous les drapeaux pour remplir ses obligations militaires alors qu’il s’apprêtait à partir pour Varsovie, bénéficiant d’une bourse. « J’ai juré de quitter l’Irak après cet épisode », peste-t-il. L’autre petite histoire : Fawzy fête son anniversaire à une seconde date, « symbolique », le 6 septembre 1971, celle de son arrivée en France, sa « nouvelle naissance ». Il intègre l’École nationale de musique de BoulogneBillancourt qu’il quittera des prix plein les poches et des questions plein l’esprit. « À quel type de musique m’adonner ? », se demande ce jeune homme passionné par le oudiste irakien Mounir Bachir, la chanteuse libanaise Fairuz, mais aussi par Bach, Mozart, Brassens, Brel, Coltrane ou Coen. Il trace sa voie, «  poussé par le public français qui

Depuis un an, Fawzy habite une coquette maison de Schiltigheim. Il connaît très bien l’Alsace, depuis une vingtaine d’années, s’y étant beaucoup produit, notamment dans le cadre des Régionales. « Le public alsacien est curieux des autres cultures. Il est disponible, à l’écoute. » Sa première création en terres alsaciennes fut Radio Bagdad, à l’occasion des Nuits européennes en octobre 2010. Il travaille actuellement sur une multitude de projets présentés prochainement à Guebwiller, Illkirch, Strasbourg et Saverne où il jouera, fin 2011, Privé de désert, nom qui sonne comme un regret. Fawzy, nostalgique ? «  Je n’ai jamais voulu retourner en Irak. Le régime a volé nos existences, nous a arraché à nos familles, nos amis. » C’est avec émoi qu’il évoque ses parents (dont il a appris le décès

« par téléphone », une dizaine d’années après son arrivée en France), ses frères et sœurs, toujours au sud de l’Irak. Le musicien, pas du genre à s’apitoyer sur son sort, « positive » dans sa vie et son art : « L’Irak a une histoire compliquée et triste. Ses chansons sont très mélancoliques. Dans mes compositions, je garde cette émotion, mais en cherchant à donner un espoir. Un sourire. » Texte : Emmanuel Dosda

m Musiques en balade – 03 88 22 51 27 www.fawzy-music.com m À Guebwiller, aux Dominicains de Haute Alsace, Oud Aljazira duo, dimanche 6 février – www.les-dominicains.com m À Strasbourg, au MAMCS, Oud Aljazira duo, jeudi 17 février www.musees.strasbourg.eu Et plus tard : m À Illkirch-Graffenstaden, à L’Illiade, Paris-Bagdad Acoustic 5tet (festival Le Printemps des Bretelles), samedi 19 mars m À Saverne, à L’Espace Rohan, Noces-Bayna, jeudi 12 (générale chorale), vendredi 13 (scolaires) et samedi 14 mai

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Littérature

Humains, tellement humains La Librairie Kléber reçoit l’écrivain portugais António Lobo Antunes à l’occasion de la parution de son dernier livre, Mon Nom est légion, une enquête policière prétexte à une description acerbe du genre humain.

D

epuis son premier roman, publié à 36 ans, António Lobo Antunes (né en 1942) se livre à une entreprise d’exploration et de dissection de la société portugaise. Tout passe à la moulinette de la plume acérée de l’ancien psychiatre : la dictature de Salazar, les espoirs générés par la Révolution des Œillets de 1974 et (en partie) déçus des décennies plus tard, le passé colonial en Angola qui ne passe pas… Pour lui, l’intrigue est simplement « le clou auquel [il] pend [s]es tableaux »1. Et de rajouter : « Je ne comprends pas le patriotisme, je me méfie du nationalisme, j’ai grandi sous Salazar. D’ailleurs, je suis très étonné par la manière dont vous séparez dans vos librairies les livres nationaux et les livres étrangers. Les dictatures commencent comme ça. » Le ton est donné…

Le titre de son dernier livre, Mon Nom est légion, est une référence à l’évangile de Marc2 et son point de départ consiste en un fait divers banal : huit sauvageons, âgés de 12 à 19 ans, venus du Quartier du Premier-Mai se livrent à « des actes antisociaux à caractère violent ». C’est le policier – en fin de carrière – chargé de les neutraliser qui parle dans le premier chapitre : le rapport administratif vire assez rapidement à la confession personnelle, à la divagation aigrie car « finalement vraiment rien qui marche dans ce pays en décadence ». S’entremêlent alors un descriptif des faits d’une grande précision – on est policier ou on ne l’est pas – et les multiples éclats de spleen du fonctionnaire générés par une histoire sentimentale et familiale douloureuse. Cette voix n’est cependant que la première d’une longue série. Lui succèdent près de vingt protagonistes, tous concernés par l’enquête, à un degré ou à un autre, avec chacun leur manière de parler dans une vision chorale qui n’est pas sans rappeler celle que Vassilis Vassilikos développa dans Z3 : une vieille prostituée, un éducateur, le beau-père de l’un des délinquants, un trafiquant, mi malfrat, mi bras cassé… Tout cela, au premier abord, semble complexe et foutraque, mais peu à peu, les pièces du puzzle s’ordonnent comme par magie et cette logorrhée protéiforme se fait cohérence. Est-elle mensonge ? Vérité ? Qu’importe en somme puisque c’est toute une légion, celle d’une humanité cabossée mais néanmoins foutrement sympathique, qui défile devant nos yeux. Entretien avec Catherine Argand paru dans Lire en novembre 1999 Avant que Jésus ne libère un homme possédé par le démon, il demande son nom à ce dernier qui répond : « Mon nom est légion car nous sommes en grand nombre » 3 Gallimard, 1967 – www.gallimard.fr 1 2

Texte : Hervé Lévy Photo : Stéphane Louis

m Mon Nom est légion (23 €) aux éditions Christian Bourgois www.christianbourgois-editeur.com m Rencontre avec António Lobo Antunes, à la Librairie Kléber (Salle Blanche), samedi 29 janvier à 15h 03 88 15 78 88 – www.librairie-kleber.com

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Adam Adach Saâdane Afif Pierre Ardouvin Kader Attia Gilles Barbier Valérie Belin Carole Benzaken Pierre Bismuth Olivier Blanckart Michel Blazy Rebecca Bournigault Céleste BoursierMougenot Stéphane Calais Claude Closky Philippe Cognée Stéphane Couturier Damien Deroubaix Leandro Erlich Richard Fauguet Bernard Frize Cyprien Gaillard Dominique Gonzalez-Foerster Laurent Grasso Camille Henrot Thomas Hirschhorn Valérie Jouve Claude Lévêque Didier Marcel Philippe Mayaux Mathieu Mercier Nicolas Moulin Bruno Peinado Philippe Perrot Pascal Pinaud Éric Philippe Ramette Anri Poitevin Sala Anne-Marie Schneider Tatiana Trouvé Felice Varini Xavier Veilhan Wang Du

LE PRIX MARCEL DUCHAMP 10 ans de création en France

6 novembre 2010 - 13 février 2011 Musée d’Art moderne et contemporain, Strasbourg www.musees.strasbourg.eu

Frac Alsace, Sélestat frac.culture-alsace.org

ADIAF

www.adiaf.com

Graphisme : Rebeka Aginako

de leur temps


L’illustratrice

Virginie Bergeret Née à Pau en 1987, Virginie étudie trois ans aux Beaux-Arts d’Angoulême, avant d’effectuer un échange Erasmus à l’École de Recherche Graphique de Bruxelles et de finir ses études aux Arts décoratifs de Strasbourg.

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Aujourd’hui, elle puise ses idées dans la littérature, le livre jeunesse et le livre d’artiste, en mêlant avec passion collage, peinture et papier découpé. http://virginiebergeret.carbonmade.com/ http://virginiebergeret.canalblog.com/


E

u s o ! v z e r niv

Bjørn Berge

Jeudi 3 février 2011 à 20h30

Le mot progrès dans la bouche de ma mère sonnait terriblement faux Vendredi 11 février 2011 à 20h30

Julien Labigne «4 secrets» Dimanche 20 février 2011 à 17h

Beautiful Djazair

Mardi 8 mars 2011 à 20h30

Chanson plus bifluorée, La plus folle histoire de la chanson Vendredi 18 mars 2011 à 20h30

Jean-Louis Trintignant lit Prévert, Vian, Desnos

Mardi 29 mars 2011 àm 20h30 à 20h30 i 26 ai 2011 reporté : jeud VENDENHEIM >

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14, rue Jean Holweg 03 88 59 45 50 espace.culturel@vendenheim.fr www.vendenheim.fr

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Free jazz Nouveau cirque

Pas perdus

Le trio de clarinettes

Dimanche 6 février à 17h00

samedi 12 février à 20h30


Musées insolites

Optique pas toc Microscopes, lunettes astronomiques, lanternes magiques, sextants… Le Musée de l’instrumentation optique de Biesheim montre que scientifique peut rimer avec esthétique.

B

iesheim, village haut-rhinois d’un peu moins de 2 500 habitants se paie le luxe d’abriter deux musées de belle facture. Le premier présente le résultat des fouilles menées sur la commune qui abritait une implantation gallo-romaine pendant plus de cinq siècles. Le second – qui nous intéresse – est bien plus surprenant, car consacré aux instruments d’optique. Dans une salle de 300 m² située au sous-sol d’un bâtiment contemporain d’une triste lourdeur – nommé pompeusement, référence antique oblige, Le Capitole – sont rassemblés, depuis 1992, plus de 450 pièces retraçant l’évolution de l’optique. La première impression est celle, féérique, de se retrouver dans un cabinet de curiosités où sont disposés des objets aux noms d’une scientifique poésie : tachéomètre, focomètre, polarimètre, graphomètre à pinnules, réfractomètre… Richesse des matériaux (laiton, argent, ivoire…) et harmonie des formes sautent aux yeux. L’explication technique vient

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après. Reste qu’on apprécie la grande cohérence d’un ensemble en forme de variation sur toutes les applications possibles de l’optique, des plus évidentes (avec notamment une invraisemblable collection de microscopes anciens ou de rutilantes lunettes astronomiques) aux plus surprenantes. À ce dernier domaine appartient notamment le vinocolorimètre dont la fonction est de mesurer… la coloration du vin. Topographie, holographie (argl, une accorte blonde sort de son cadre et vous tend une bière !), astronomie… Tous les domaines sont balayés et un accent particulier est mis sur des personnalités alsaciennes comme Eugène Kalt (le natif de Landser aurait été à l’origine des verres de contact à la fin du XIXe siècle) ou le fécond inventeur JeanThiébaut Silbermann (qui perfectionna notamment l’héliostat, appareil destiné à suivre la course du soleil). Mais le plus fascinant demeure sans doute CharlesXavier Thomas (1785-1870) qui fut le

premier à construire une calculatrice mécanique : véritable ancêtre des machines électroniques, celle-ci eut un réel succès et connut une production quasi “industrielle”, puisqu’entre 1823 et 1880, plus de 1 500 exemplaires de son invention furent vendus. En résumé, c’est une intéressante épopée qui nous est contée : elle va jusqu’à l’époque la plus récente avec un microscope électronique à transmission (qui a réalisé la première observation du virus du SIDA avant même son identification) ou celui à balayage qui permet une vision en trois dimensions. Texte : Hervé Lévy Photos : Stéphane Louis pour Poly

m Le Musée de l’instrumentation optique est situé place de la Mairie (dans le bâtiment Le Capitole) à Biesheim. Il est ouvert toute l’année (mercredi et vendredi de 14h à 17h30, jeudi de 9h à 12h et de 14h à 17h30 et le week-end de 14h à 17h) 03 89 72 01 59 – www.ville-biesheim.fr


Vous n’êtes plus là, vous êtes sur

de votre région 40 ans d’évasion

92.3 fipradio.com

Visuel Raoul Gilibert et Kathleen Rousset, conception graphique Polo

Duke @Corbis/Getty images

toute l’actualité culturelle

Masques en radeau d’après Elias Canetti Conception et mise en scène Élizabeth Marie Scarface Ensemble, Strasbourg Taps Gare en janvier du 11 au 15 à 20h30 et dim. 16 à 17h

info. 03 88 34 10 36 www.taps.strasbourg.eu


Galerie

Défense d’entrer La spécificité de la galerie Schaufenster, véritable vitrine pour l’art contemporain installée dans une ancienne épicerie sélestadienne ? Les expositions qu’elle propose se contemplent exclusivement… depuis le trottoir.

E

n cherchant un lieu de stockage, les photographes Florian Tiedje et Armin Zoghi découvrent l’espace de l’actuelle galerie, fin 2009. L’endroit s’avérant inadéquat pour y entreposer, mais idéal pour exposer, ils prennent contact avec son propriétaire, Raymond Muller, par ailleurs très actif dans la vie culturelle de la ville, et lui proposent d’investir cette ancienne épicerie : une intervention artistique composée d’une maquette du lieu (réjouissante mise en abîme) et de photographies du duo… qui désire poursuivre l’aventure. En vrai mécène, le président de l’association de la Bibliothèque humaniste de Sélestat fait des travaux d’aménagement et loue son bien pour une somme symbolique. Après la fondation du comité de sélection et le dépôt des statuts de l’association du même

nom, Schaufenster invente un mode de fonctionnement propre. La galerie se passe de subventions publiques, mais lance Interfaces*, un fonds de dotation permettant la défiscalisation de dons financiers ou matériels, d’entreprises ou d’industriels. Un processus se met en place : une carte blanche est proposée à un artiste qui en convie un second. Des dialogues s’instaurent ainsi entre Marie Prunier et Joseph Kieffer, Antoine Lejolivet et Grégory Cuquel, Etienne Pressager et Nicolas Schneider, Cécile Holveck et Laurent Bechtel… Titrés Entrez, c’est fermé ou Dedans, les projets parlent de la ville, jouent avec l’espace, l’histoire du lieu, sa configuration. Les artistesgaleristes conversent avec les plasticiens et leur proposent d’expérimenter,

in situ, des choses parfois éloignées de leur démarche. Et, occasionnellement, techniquement complexes : pour le finissage de Collision élastique, Antoine Lejolivet a rassemblé l’ensemble des guirlandes lumineuses de Noël appartenant à la ville afin de composer Big Crunch, installation nécessitant d’importants besoins électriques. Ici encore, il ne s’agissait pas d’occuper un mur blanc, mais des vitrines de magasin, c’est le parti pris par l’équipe : les spectateurs, la plupart du temps de simples passants, voient les œuvres depuis la rue. Cette galerie, faisant face au Frac (dont les expositions peuvent également être visibles de l’extérieur, à travers la vaste baie vitrée), accueille des propositions qui intègrent naturellement cette donnée, les badauds étant plus nombreux que le public venu expressément. « Nous confrontons des œuvres, pas toujours faciles d’accès, à des personnes étrangères au milieu de l’art. Il est important d’aller vers elles, notamment lors des vernissages, d’expliquer notre démarche au voisinage qui s’investit alors dans le projet », explique Armin Zoghi. « La communauté artistique vit un peu dans sa bulle et peut sembler pénible pour les gens qui n’osent pas y pénétrer. » À Schaufenster, pas de porte à franchir. *

www.fondsdedotation-interfaces.fr Texte : Emmanuel Dosda

Exposition de Grégory Cuquel et Antoine Lejolivet (mars / avril 2010), © Schaufenster

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m Schaufenster, 19 quai des pêcheurs à Sélestat Exposition Calme plat de John Cornu et Benjamin Husson, du 23 janvier au 25 février www.schaufenster.fr


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Orchestre

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PHILHARMONIQUE dE STRASBOURG

CONCEPTION REYMANN COMMUNICATION // MONTAGE BKN.FR // © SHUTTERSTOCK // LICENCES D’ENTREPRENEURS DE SPECTACLES N° 2 : 1006168 ET N°3 : 10066169

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>2011

Renseignements : 03 69 06 37 06 / www.philharmonique.strasbourg.eu Billetterie : caisse OPS entrée Schweitzer du lundi au vendredi de 10h à 18h Boutique culture, 10 place de la cathédrale du mardi au samedi de 12h à 19h

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Les hommes de l’ombre

Plus vif que mort Taxidermiste du Musée zoologique de Strasbourg, Dominique Nitka est un amoureux fou de la nature et de la vie… ce qui ne l’empêche pas de s’occuper des animaux morts avec passion.

T

out petit déjà, Dominique Nitka se souvient d’avoir été entouré d’une myriade d’animaux dans le corps de ferme familial. Il a ainsi développé un amour de la nature qui n’a jamais faibli. Seulement voilà, les bêtes meurent et les premiers essais de conservation de l’apprenti taxidermiste se sont soldés par des résultats catastrophiques : les salages ou fumages improvisés n’ont guère résisté à l’épreuve du temps. Quelques années plus tard – à une époque où on trouvait encore dans nombre de maisons villageoises des trophées de chasse ou des renards empaillés – le jeune Dominique a pu intégrer une formation professionnelle dans un musée près de Stuttgart. Diplôme en poche, le technicien naturaliste aurait pu rester outre-Rhin, mais des motivations impérieuses le rappelaient à Strasbourg où il a fini par s’installer et faire toute

sa carrière au Musée zoologique. Un poste a été créé tout spécialement pour lui : « Ce musée vous happe et ne vous lâche plus ! » Dominique Nitka précise qu’il est technicien naturaliste : la taxidermie n’est qu’un des aspects de son travail. En effet, très peu de nouveaux spécimens intègrent le musée à l’heure actuelle et son travail consiste essentiellement en restaurations, présentation des vitrines, nettoyage de l’aquarium, moulages, organisation et animation d’ateliers pédagogiques, sans oublier la lyophilisation de végétaux ou autres matières antérieurement vivantes servant, par exemple, de support à des réalisations d’étudiants des arts décoratif. Des activités très variées au final, au service d’un musée aux collections énormes : plus de 18 000 oiseaux, près de 8 000

mammifères, etc. Des pièces qu’il faut préserver et restaurer en fonction des besoins (expositions, prêts ou urgences “vitales”). Les associations de protection des animaux font des dépôts, ainsi que des zoos et certains collectionneurs, mais Dominique Nitka précise bien qu’aucun animal n’a été sacrifié pour intégrer le musée. Si son métier est en voie de disparition, le praticien reste optimiste et adopte volontiers les nouvelles techniques tout en restant fidèle aux méthodes ancestrales. Pour un animal de petite taille, par exemple, on peut utiliser le crâne, se servir ensuite de mannequins flexibles auxquels il est possible d’appliquer les positions qu’on souhaite. On complète avec de la mousse polyuréthane ou de la fibre de bois avant de recouvrir de peau ; eh oui, notre homme est aussi tanneur. La momification est une autre de ses pratiques, comme l’imprégnation dans de la cire synthétique. Les bureaux, en sous-sol du musée, pourraient ressembler à une morgue : il n’en est rien et on remarque avant tout la présence de poissons rouges frétillants dans leur aquarium. « Il faut bien se motiver ! Vous savez, il m’arrive même de parler aux bêtes que je naturalise, mais je n’oublie jamais qu’un animal n’est pas un homme. Cela dit, je les respecte et il me faut bien les connaître avant de les aborder. C’est bien parce que j’aime les vivants que je m’occupe des morts… » Texte : Catherine Jordy Photo : Benoît Linder pour Poly

m Le Musée zoologique est situé 29, boulevard de la Victoire à Strasbourg 03 68 85 04 85 – www.musees.strasbourg.eu

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Où trouver

Prochaine parution de Poly le 3 mars 2011

Les lieux référents (plus de 120 exemplaires) Bas-Rhin

Strasbourg La Boutique Culture, Cg67, Cinéma Odyssée, Graphigro, Restaurant la Victoire, CUS, Région Alsace, Pôle Sud Oberausbergen PréO Haguenau Médiathèque, Théâtre, Mairie Sélestat FRAC Alsace, Mairie

Schilthigheim Mairie, l'École de Musique, le Cheval Blanc Illkirch L'Illiade Bischwiller MAC

Mulhouse Cinéma Bel Air, Mairie Saint Louis Mairie, Musée Fernet Branca

Haut-Rhin

Franche-Comté

Colmar Le Poussin Vert, Cg68, Cinéma Colisée Kingersheim Espace Tival

Belfort Centre chorégraphique Montbéliard l’allan

Focus référents L’Allan

Le Théâtre L’Allan ? La Scène nationale de Montbéliard, en Franche-Comté. Une programmation riche mêlant classique, jazz (Mélosolex en février), cirque (Appris par Corps en mars), danse, théâtre…  www.lallan.fr

Conseil général 68

Les lieux de diffusion ++ Bas-Rhin

Bischheim Mairie / Centre Culturel / Salle du Cercle, Bibliothèque – Cour des Bœcklin Bischwiller MAC Haguenau École de Musique, Musée Historique, Relais Culturel Hœnheim Mairie Illkirch Mairie Lingolsheim Mairie Obernai Espace Athic Ostwald Mairie, Château de l'Île, Le Point d'Eau Sélestat ACA Saverne Rohan Schilthigheim ferme Linck Strasbourg ARTE, CIRDD, Espace Insight, FEC, La Choucrouterie, L'Artichaut, Le Kafteur, LISAA, La Maison des Associations, Stimultania, Strasbourg Événements, 3 magasins BEMAC Mésange, Neuhof & St Nicolas, Café Broglie, Snack Michel, Trolleybus, Archives de la Ville de Strasbourg et de la CUS, CEAAC, CRDP, Restaurant Chez

Yvonne, Cinéma Star St Éxupéry, IUFM, AFGES, ES, MAMCS, TJP Petite Scène et grande Scène, Bibliothèque de L'ULP, CCI de Strasbourg, La Laiterie, les TAPS Gare et Scala, Pôle Sud, Le Vaisseau, l'École d'Architecture de Strasbourg, FNAC, BNU, Bibliothèques du Neudorf, Hautepierre, Kuhn, Meinau & de Cronenbourg, CREPS Cube Noir, Le Maillon, L'Opéra National du Rhin, l'ESADS Vendenheim Mairie

Haut-Rhin

Altkirch CRAC Alsace Cernay Espace Grün Colmar Hiéro Colmar, Lézard, Le Grillen, CIVA, Bibliothèque Municipale, Musée d'Unterlinden, FNAC Guebwiller Les Dominicains de Haute-Alsace, IEAC Huningue Triangle Illzach Espace 110 Kembs Espace Rhénan Kingersheim CRÉA

Mulhouse Société Industrielle, Maison du Technopole, La filature, FNAC Mulhouse, Bibliothèque Médiathèque, Bibliothèque FLSH, Musée des Beaux Arts, École Le Quai, BEMAC, CCI, Kunsthalle, Théâtre de la Sinne, hôtel du Parc, l'Entrepôt, Musée de l'Impression sur Étoffes, Office du Tourisme Ribeauvillé Salle du Parc Rixheim La Passerelle Saint-Louis Théâtre de la Coupôle, Médiathèque Thann Relais Culturel

Franche-Comté

Belfort Mairie, le Granit, Bourogne Espace Multimédia Gantner Montbéliard le 10neuf Et dans plus de 100 autres lieux : bars, restaurants, magasins…

Les lieux de lecture en Alsace Les salles d'attente des Hôpitaux Universitaires de Strasbourg 70 bars

50 restaurants 60 salons de coiffure 40 cabinets médicaux et dentaires

(Liste en cours de réalisation)

Si vous souhaitez vous aussi devenir un lieu de diffusion pour Poly, n'hésitez pas à nous en faire la demande. Contact gwenaelle.lecointe@bkn.fr

« Encourager la culture vivante, valoriser le patrimoine, répondre aux besoins de mémoire… » : le Conseil général 68 est, entre autres missions, un acteur culturel incontournable dans le Haut-Rhin. www.cg68.fr

Focus ++ Crac Alsace

Surplombant Altkirch, le Crac propose un riche programme d’expositions d’art contemporain. La prochaine (lire page 56) rassemble deux plasticiennes : Ann Veronica Janssens et Aurélie Godard. www.cracalsace.com

Espace Multimedia Gantner

Créé en 1998, l’Espace Gantner est l’antenne “art et nouvelles technologies” de la Médiathèque. Expos, concerts et rencontres émaillent une prog pointue avec, par exemple, le dimanche électronique organisé le 27 février avec l’Atelier Drawdio, Ogrob, Valentina Vuksic… www.espacemultimediagantner.cg90.net

Mairie de Vendenheim

Séances de cinéma, concerts et spectacles à L’Espace Culturel, sans oublier la belle Médiathèque Tomi Ungerer : la commune de Vendenheim est sans conteste une ville de culture. www.vendenheim.fr

16 rue Édouard Teutsch – 67000 Strasbourg – tél. 03 90 22 93 30 – fax 03 90 22 93 37


Arman

Vous avez manqué l’exposition parisienne (achevée le 10 janvier) consacrée au plasticien à Beaubourg ? Pas de panique, le Musée Tinguely de Bâle (Suisse) expose Arman (en coopération avec le Centre Pompidou) du 16 février au 15 mai. Près de 120 œuvres pour une plongée dans la création d’un des fondateurs du Nouveau Réalisme. On en reparle… www.tinguely.ch

Phidias

Au Théâtre musical de Besançon (25), Antoine Sastre et neuf marionnettistes présentent PhiPhi, jeudi 10 février, une opérette légère et primesautière de 1918 signée Henri Christiné. Nous voilà dans l’univers du sculpteur grec Phidias qui cherche l’image de la Vertu dans les rues d’Athènes. www.letheatre-besancon.fr

Alexandre

Michel Didym met en scène Le Tigre bleu de l’Euphrate de Laurent Gaudé, où le Prix Goncourt 2004 (pour Le Soleil des Scorta) réussit à faire un très beau personnage de théâtre – dans un fascinant monologue – à partir de la figure historique d’Alexandre le Grand. Cela se passe à Nancy (54), à l’Ensemble Poirel, du 15 au 18 février… et c’est avec Tchéky Karyo. www.theatre-manufacture.fr

Giovanni

À découvrir jusqu’au 25 avril, à la Fondation Beyeler de Riehen, tout à côté de Bâle (Suisse) : l’œuvre de Giovanni Segantini (1858-1899), peu connu du public français, qui revivifia pourtant la peinture de paysage et traça la voie aux Modernes… On apprécie tout particulièrement les vues des Alpes de l’artiste italien. www.fondationbeyeler.ch

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Don’t cry for me… Madonna avait rendu Evita mondialement célèbre au milieu des années 1990, mais il s’agit avant tout d’une comédie musicale créée en 1978 au Prince Edward Theater, dans le West End londonien. Une prestigieuse production fait escale au Festspielhaus de Baden-Baden (Allemagne) entre le 22 et le 27 février. Voilà narrée l’histoire d’Evita Perón, figure mythique de l’Argentine qui, aujourd’hui encore, demeure une icône. Disparue en 1952, à l’âge de 33 ans, elle a inspiré Andrew Lloyd Webber et Tim Rice (également auteurs de Jesus Christ Superstar en 1971) pour une histoire où pouvoir, politique et rêves se mêlent de manière indissoluble… puisqu’on y croise même un avatar de Che Guevara.

© BB Promotion

Attention, événement à L’Arsenal de Metz (57), samedi 12 février avec la venue du Mahler Chamber Orchestra dirigé par l’immense chef Tugan Sokhiev (directeur musical de l’Orchestre national du Capitole de Toulouse depuis 2008). Avec le pianiste Nicholas Angelich, il propose un excitant programme 100% Beethoven. www.arsenal-metz.fr

www.festspielhaus.de – www.bb-promotion.com

Mini-guitares & maxi-concert Le ukulélé est un drôle d’instrument… À force de le cantonner dans des usages ridicules, on en a une image dévalorisée… À tort ! Le Ukulele Orchestra of Great Britain, dont David Bowie et Brian Eno sont de grands fans, vont en montrer toute la puissance. Cela se passe mardi 15 février, à la Philharmonie de Luxembourg. Attendez-vous à un humour aussi fin que décapant puisque ces diables de British proposent une version ukulélé des plus grands hits pop ! De joyeux drilles doublés d’excellents musiciens, que demande le peuple ? www.philharmonie.lu

Attention talents Depuis plus de vingt ans, l’Internationale Kulturbörse se tient à Fribourg-en-Brisgau (Allemagne), un événement incontournable pour tous ceux qui travaillent dans le domaine culturel, organisateurs de festival ou programmateurs de théâtre. Cette année, elle a lieu du 31 janvier au 3 février à la Messe (“foire”) de la cité allemande. Tout, tout, tout, vous saurez tout sur le spectacle vivant : théâtre, magie, musique, variétés, danse, cirque… En parallèle, sur quatre grandes scènes se produiront de multiples artistes. De quoi faire de belles découvertes au cours des quatre jours de la manifestation ! www.kulturboerse.de

Leo Bassi

Ludwig


Méta-morphose Avec Notre besoin de consolation, la metteuse en scène Julie Bérès interroge la course en avant médicinale et technologique vers la perfection et l’immortalité.

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oujours prompte à s’emparer de sujets délaissés au théâtre (Alzheimer et la fin de vie dans On n’est pas seul dans sa peau, en 2006, la perte d’emploi et la vacuité de l’existence avec Sous les visages, en 2008), Julie Bérès se penche aujourd’hui sur les prémices de ce qu’elle nomme une « humanité mutante » lorgnant vers les manipulations génétiques, le clonage, la cryogénisation… Fidèle à ses méthodes de travail, elle est allée à la rencontre de mères porteuses indiennes, de scientifiques et autres spécialistes pour construire une pièce où les transformations se logent dans les mots, les corps et les objets. À grands renforts de projections vidéo et de transformations de voix, ce théâtre cyborg questionne « l’horizon d’une humanité immortelle » dans laquelle une Américaine clone sa fille suicidée, une autre planifie son devenir grâce au diagnostic ADN disponible sur le Net… et chacun rêve de perfection, d’une existence sans accroc. La peur de la mort ne devient-elle pas, ainsi, une peur de la vie ? Texte : Thomas Flagel

m À Forbach (57), au Carreau, mercredi 9 et jeudi 10 février 03 87 84 64 34 – www.carreau-forbach.com

© Cie Les Cambrioleurs

m À Strasbourg, au Maillon-Wacken, du 4 au 6 mai 03 88 27 61 81 – www.le-maillon.com

Du soufre au cœur Créée à la dernière Biennale de la Danse de Lyon, Nuda Vita réunit les sœurs Sagna pour une pièce aigre-douce sur l’exclusion.

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es deux danseuses et chorégraphes tissent à quatre jambes une “vie nue” d’après un texte de Roberto Fratini Serafide. Avec l’humour acide et la douceur grinçante qu’on leur connaît, Caterina et Carlotta interprètent avec deux fidèles danseurs des dialogues « simples », tiennent des conversations banales entre amis, amants, frères ou sœurs dans une confusion des relations « simplement horrible » ! Soudainement, les voilà qui se mettent « à danser la chose la plus anormale de la façon la plus normale, ou bien c’est le contraire », s’amusent-elles à préciser. Nul doute en tout cas que le passage de la parole au geste révèle les troubles intimes du joyeux papotage qui nous est présenté. La danse devient ce grain de sable imprévu, le « moyen le plus naturel de dire les choses ou de ne pas les dire. » Et l’on se demande « ce qui pue derrière tant de camaraderie » ? Zones d’ombre, confusion des genres, rapports de domination… autant de subtils mécanismes d’exclusion donnés à voir, à ressentir et à penser. Texte : Irina Schrag Photo : Émile Zeizig

m À Belfort (90), au Granit (en partenariat avec l’Allan de Montbéliard), jeudi 3 et vendredi 4 février – 03 84 58 67 67 – www.theatregranit.com http://caterina-carlotta-sagna.org

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Enter the Sisters The Sisters of Mercy remonte sur scène pour les trente ans du groupe. Onze dates, pas une de plus… et un tour par le Luxembourg.

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n 1980, The Sisters of Mercy est fondé à Leeds par le chanteur Andrew Eldritch et le guitariste Gary Marx. Une voix sépulcrale, une guitare acide qui sait se faire diaphane, une basse mélodique et l’extase binaire et glacée d’une boîte à rythmes surnommée Doktor Avalanche. Avec First and Last and Always (1986), sorti quelques années après la mort clinique de Bauhaus (sur le versant sombre du rock, voilà leurs dignes successeurs), ils imaginent les fondements du son gothique. Dissensions et créations de formations concurrentes par des membres sécessionnistes, comme Sisterhood qui deviendra The Mission… La vie du groupe est chaotique. Eldritch demeure néanmoins le pivot des Sisters et balance Floodland (1987), sommet inégalé. Suivra Vision Thing (1990), troisième et dernier album. Trajectoire météorique, tubes interplanétaires – pensons à Temple of Love – concerts qui ressemblent à des expériences intellectuelles, sonores et sensorielles… The Sisters of Mercy est un ovni ténébreux et mélancolique. Texte : Hervé Lévy

m À Esch-sur-Alzette (Luxembourg), à la Rockhal, vendredi 4 mars +352 24 555 1 – www.rockhal.lu – www.thesistersofmercy.com

Au fil du temps É Édition d’un luxueux coffret DVD et exposition au ZKM : une double actu pour le Mulhousien Robert Cahen qui, avec son travail vidéo, parvient à ralentir l’inexorable fuite du temps.

cart production, structure alsacienne qui édite les créations filmiques de plasticiens (Clément Cogitore, Alain Della Negra…), sort une rétro de Robert Cahen. Un copieux coffret* de deux DVD, soit 29 films couvrant la période 19732007, accompagnés d’un livret couleur et trilingue de 80 pages avec des textes signés Stéphane Audéguy et Hou Hanru. À l’ensemble est joint un CD de sept morceaux inédits, écrits par cet ancien élève de Pierre Schaeffer et exmembre du Groupe de Recherches Musicales. Il ne s’agit pas d’un simple détail. Ainsi, la vidéo Invitation au voyage (1973) se reçoit comme une immersion totale dans un univers visuel et sonore, pareillement à Juste le temps (1983), excursion envoûtante en première classe. Tournées à Hong Kong, Hanoï, Sanaa (au Yémen, voir photo) ou ailleurs, les œuvres captivantes de ce “compositeur” de vidéos sont autant de déplacements, souvent au ralenti, à découvrir chez soi et à vivre au ZKM qui lui consacre une exposition. Lancement de l’édition vendredi 28 janvier (le CEAAC proposera une navette – www.ceaac.org) au ZKM ; présentation du coffret à l'Aubette le 15 avril à 18 heures *

Texte : Emmanuel Dosda

m Coffret Robert Cahen (40 €), Écart production www.ecartproduction.net m Exposition à Karlsruhe, au ZKM (Allemagne), du 29 janvier au 27 mars +49 (0)72 18 10 00 – www.zkm.de

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Noir c’est noir

omment monter l’opéra sans doute le plus présent sur les scènes du monde ? Chercher l’originalité à tout prix ? Choisir des uniformes nazis, métamorphoser l’héroïne en créature de l’espace munie de multiples tentacules et Escamillo en cosmonaute, puis placer tous ces personnages dans un gigantesque aquarium ? Cette quête absurde a abouti à des productions incongrues et pénibles… Carlos Wagner est parti du constat que l’opéra de Bizet avait déjà fait « l’objet de toutes les interprétations possibles et imaginables ». C’est pourquoi il a voulu revenir aux fondamentaux de l’œuvre : « Elle se situe en Espagne. Elle traite des aspects les plus sombres de la psyché humaine. Elle se déroule en temps de guerre. » Une équation qui l’a mené tout droit au peintre du Dos de Mayo et à sa vision du monde cauchemardesque, mais il nous entraîne dans l’univers d’un Goya intemporel, détaché de son historicité. Un parti-pris qui devrait faire mouche.

Coproduction entre les opéras de Metz et de Nancy, cette Carmen est placée sous le signe de Goya. Elle est « sombre, dérangeante et grotesque » comme l’affirme son metteur en scène Carlos Wagner.

Décors de Rifail Ajdarpasic

Texte : Hervé Lévy

rtiste se jouant des espaces, questionnant aussi bien l’architecture que l’histoire de l’art et des lieux pour lesquels elle pense ses œuvres, Morgane Tschiember cultive le contre-pied permanent. Loin d’être assagie, cette trentenaire installée à Paris peint, sculpte, photographie, filme et dessine au gré de ses envies d’explorations de matières : verre, bois, métal… Au Pavé dans la Mare, organisateur de coproductions locales d’œuvres, elle travaille en étroite relation avec deux entreprises franc-comtoises, bénéficiant du savoir-faire en tôlerie et découpe laser de Formatol et en sérigraphie de Mignotgraphie. Mêlant trames imprimées et découpées, l’artiste se joue d’illusions d’optique géométriques, des vides et des pleins pour inviter le public à ré-explorer l’espace du Centre d’art transfiguré par ses soins. Une démarche à laquelle Morgane Tschiember a pris goût puisqu’elle avait réalisé, en 2007, avec les Chantiers navals de Cherbourg, la série Iron Maiden : des feuilles d’aluminium XXL repliées de manière à donner l’impression de se décoller des murs. Texte : Daniel Vogel

m À Besançon (25), au Pavé dans la Mare, du 16 février au 25 mars 03 81 81 91 57 – www.pavedanslamare.org www.mtschiember.com

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m À Nancy (54), à l’Opéra national de Lorraine, du 18 février au 1er mars 03 83 85 33 11 – www.opera-national-lorraine.fr

Drôles de trames Le bien nommé Pavé dans la Mare, centre d’art contemporain de Besançon, confie à l’artiste Morgane Tschiember le soin d’envahir son espace avec ses sculptures protéiformes.

Dessin préparatoire de Morgane Tschiember

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m À Metz (57), à l’Opéra-Théâtre, du 28 janvier au 5 février 03 87 15 60 60 – http://opera.metzmetropole.fr


Un rêve (américain) brisé Au Museum Frieder Burda, L’Inquiétante étrangeté du réel rassemble des œuvres de Duane Hanson et de Gregory Crewdson. Sculptures hyperréalistes et mises en scène photographiques explorent l’envers de la société de consommation “made in USA”. Duane Hanson, Man on Mower, 1995. Collection Hanson, Davie, Florida © VG Bild-Kunst, Bonn 2010

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ne parenté curieuse qui, au fil de la visite se fait de plus en plus évidente : voilà ce que l’on ressent dans une exposition où les œuvres de Duane Hanson (1925-1996) et Gregory Crewdson (né en 1962) entrent subtilement en résonance. Les deux artistes se sont emparés de la banalité des banlieues pavillonnaires et tentaculaires des États-Unis pour montrer que le rêve américain a pris quelques coups. Face au visiteur, le voilà nu et fragile, abîmé et tragique.

Au-delà du réel

Duane Hanson livre sans doute la plus belle variation en trois dimensions des canons de l’Hyperréalisme, un courant pictural qui connut son heure de gloire dans les années 1970 et que l’on a récemment sorti de l’oubli1. Nourri par la reproduction d’images, il pourrait être considéré comme le rejeton du Pop Art… mais un enfant bâtard, puisque les peintres hyperréalistes se bornent à travailler à partir des sources secondaires du réel (photographies, publicité…). Une reproduction de la reproduction, en somme. En témoignent les mots de Chuck Close2, en 1978 : « J’aime l’idée de recycler des images. » Que ce soit chez Malcolm Morley, Howard Kanovitz ou Richard Estes, il ne s’agit donc pas, contrairement à certaines idées reçues, de restituer le réel, mais un réel qui a déjà été fixé et circonscrit par l’objectif. La vie, par cette démultiplication artistique, accède à une hyperréalité, elle se fige dans un au-delà, presque une “méta-réalité”. Il en va de même pour les statues grandeur nature de Duane Hanson réalisées à partir de moulages faits directement sur des modèles vivants.

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Gregory Crewdson, Untitled (Blue Period), ‘Beneath the Roses’, 2005. Gregory Crewdson, Courtesy Gagosian Gallery, New York © Gregory Crewdson, 2010

Il affirmait en effet : « Mes images sont loin de représenter la vie réelle ». Les 25 sculptures exposées à BadenBaden, sur un total réalisé de 114 seulement, en sont un témoignage (presque) vivant : une femme de ménage noire et obèse pousse tristement son chariot, un couple se nourrit de “junk food”, l’air malheureux, un enfant dort, oublié dans sa poussette… Si nous n’étions en hiver, on pourrait confondre ces touristes en chemise hawaïenne, bermuda et tongs, avec des visiteurs. Ces sculptures archétypales de résine ou de bronze ressemblent à une violente critique du bonheur consumériste, qu’elles représentent les victimes du système (“première période” à la fin des années 1960) ou, plus tard, le quotidien pavillonnaire de la classe moyenne américaine.

Le réel dérangé

Chez Gregory Crewdson, chaque image de grande taille (145 x 224 cm environ) est le fruit d’une véritable mise en scène, avec des moyens dignes d’un film, et a, bien souvent, nécessité plu-

sieurs semaines de travail en décors naturels ou en studio. Tirées de la série Beneath the Roses (2003-2008), les vingt photographies présentées ont pour sujet les mêmes personnages que ceux de Duane Hanson, ces gens ordinaires qui peuplent les banlieues américaines. Paysages identiques. Habitat uniformisé. Intérieurs sans âme. Voilà pour le cadre. Le photographe propose au visiteur des embryons d’histoire : ses clichés monumentaux fourmillent de multiples détails et indices. À chacun de se les approprier et de tenter de les comprendre pour construire une narration personnelle. Rien n’est paisible et les éléments dérangeants (comme cette jeune fille mélancolique sur une balançoire dans un camp de mobile homes) se multiplient. Dans ces histoires en devenir, ce qui fascine l’artiste est le basculement possible de situations insignifiantes vers l’onirique et l’inquiétant. Comment alors ne pas penser au David Lynch de Blue Velvet ou de Lost Highway ? Ou aux tableaux d’une référence plastique assumée du photographe, le peintre Edward Hopper 

(une parenté de Sans titre, Blue period avec sa toile de 1961, A Woman in the sun, est plus qu’évidente) ? Ambiance sombre et oppressante garantie. Le malaise se fait puissant, comme si le photographe auscultait ces vies étriquées pour en faire suinter les perversions les plus méphitiques. Dans une banalité apparente semblent se dissimuler les histoires les plus alambiquées et les plus sordides. Un psychanalyste – le métier de son père – de l’ordinaire ? Une définition qui va comme un gant à Gregory Crewdson. Il réussit en effet à errer avec élégance sur le fil du rasoir, quelque part entre le familier et l’étrange. En témoigne une exposition au MAMCS (2003) ou la passionnante Hyper Real au MUMOK de Vienne (jusqu’au 13 février) – www.mumok.at 2 Un des principaux représentants de l’Hyperréalisme dont le thème de prédilection est le portrait 1

Texte : Hervé Lévy

m À Baden-Baden (Allemagne), au Museum Frieder Burda, jusqu’au 6 mars +49 72 21 398 980 www.museum-frieder-burda.de

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Chronique scientifique

Chaud devant En ce début de XXIe siècle, la météo semble devenue folle. Est-ce le début d’un (mauvais) film catastrophe pour la planète ? Intitulée 2° et sous-titrée Le temps, l’être humain et son climat, cette exposition bâloise permet de mieux saisir les enjeux d’une réalité complexe.

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luies diluviennes au Pakistan. Incendies de forêt d’une rare ampleur en Russie. Énormes inondations en Australie. Trois événements récents, parmi d’autres, qui accréditent la thèse de bouleversements climatiques à l’œuvre. N’en déplaise à notre Claude Allègre1 national, la plupart des experts craignent qu’une augmentation de la température moyenne, à l’échelle de la planète, supérieure à deux degrés Celsius – d’où le titre de l’exposition – par rapport à l’époque pré-industrielle ne déclenche des processus imprévisibles (et peut-être irréversibles). La connaissance du sujet reste cependant parcellaire et les conversations de bistrot se nourrissent de lieux communs. Cette exposition, imaginée par le Deutsches HygieneMuseum de Dresde 2 permet au plus large public de mieux comprendre ces phénomènes et leurs enjeux.

Divisée en quatre sections, elle débute par Le Pouvoir de l’atmosphère qui montre comment l’homme, depuis la peur ancestrale des Gaulois de voir le ciel leur tomber sur la tête, est livré à la nature… et le restera. Dans la seconde section, Observer et calculer, l’accent est mis sur la recherche météorologique, depuis ses origines. On y découvre notamment deux pièces bâloises exceptionnelles. La première est un manuscrit mettant en relation le temps qu’il fait avec les constellations planétaires : son auteur (inconnu) a scrupuleusement observé la météo entre 1399 et 1406. La seconde est une des plus anciennes séries climatiques au monde puisqu’elle a débuté en janvier 1755 avec la décision du professeur de droit Johann Jakob d’Annone de tenir un journal météorologique (température, pression atmosphérique, direction du vent, aspects du ciel…) très précis.

Suivent Défense et adaptation (une histoire climatique de l’être humain) et Faire la pluie et le beau temps mettant en évidence la responsabilité de l’homme dans les changements à l’œuvre. On en découvre les effets comme sur cette Vierge à l’enfant de la Cathédrale de Bâle rongée par le vent, les pluies… et la pollution. Sa tête et ses bras ainsi que le petit Jésus ont été complètement détruits. Installations vidéos et modules interactifs permettent de mieux comprendre les phénomènes à l’œuvre, mais souvent l’aspect didactique s’efface de manière ludique derrière des objets emblématiques comme ce canard en plastique jaune, trouvé par Dean Orbison sur une plage d’Alsaka en 1992. En déterminant sa provenance – un navire parti de Hong-Kong qui avait perdu en un point précis du Pacifique Nord un container contenant des milliers de ses semblables – le gentil volatil a permis de contribuer à l’étude des modifications des courants marins. Auteur de L’Imposture climatique (Plon, 2010) www.plon.fr 2 www.dhmd.de 1

Texte : Pierre Reichert Photo : Barbara Jung

m À Bâle, au Kunstfreilager Dreispitz, jusqu’au 20 février +41 61 222 22 12 – www.2degres.ch

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Gastronomie

Une savoureuse épure Des plats beaux à regarder, exquis à déguster. De réels partis pris culinaires : le choix de suivre les saisons et de bannir la lourdeur. La cuisine d’Éric Girardin est une des plus excitantes qui soient. Pour la goûter, il faut passer à La Casserole.

Un aperçu historique

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u départ, rien ne destinait Éric Girardin à être cuisinier… Il a en effet suivi une formation d’électromécanicien avant de changer de cap pour devenir chef de rang, puis sommelier au Bateau Ivre de Courchevel (deux Macarons au Michelin). Toujours cependant existait, en filigrane, une envie… assouvie en 2002, lorsqu’il ouvre, à 32 ans, un restaurant avec son épouse Marilyn, rencontrée dans les Alpes. La Casserole d’hier a cependant peu en commun avec celle d’aujourd’hui : « À l’époque, je mettais beaucoup de choses dans l’assiette. Pour faire plaisir. » Travers bien alsacien pour le natif de Sainte-Marie-aux-Mines qui, au fil des ans, va expérimenter, en autodidacte et « retirer du volume, au fur et à mesure » jusqu’à trouver sa ligne. Aujourd’hui, il propose une cuisine épurée et légère (récompensée par un Macaron au Guide Michelin en 2008), une variation raffinée à l’aspect éminemment pictural autour des produits de saison. Son credo ? Extraire de chaque aliment la substantifique moelle

pour qu’éclatent les mille et un fragments d’un goût toujours sublimé. Une réussite indéniable dont témoignent un Dos de chevreuil avec purée de panais (plante herbacée à la racine blanche, parfois surnommée “carotte sauvage”) et vin chaud en gelée ou un Ris de veau cuit en casserole avec salsifis braisés et truffes. Pendant qu’Éric œuvre en cuisine, Marilyn, sommelière de formation, est en salle, attentive et prodiguant ses conseils avisés pour le choix des vins (plus de 700 références) dans un décor contemporain et aérien qui entre en résonance avec la cuisine servie. Cette maison intime – d’une capacité de 25 couverts – semble avoir trouvé la recette de l’équilibre. Texte : Hervé Lévy Photos : Grégory Massat

m Restaurant La Casserole, 24 rue des Juifs à Strasbourg. Ouvert du mardi au vendredi (midi et soir) et le samedi (le soir uniquement). Menus de 39 € (au déjeuner) à 80 € – 03 88 36 49 68 www.restaurantlacasserole.fr

vec Alsace, une civilisation de la vigne, Claude Muller livre une passionnante histoire vinicole de la région, du VIIIe siècle à nos jours, en passant par la crise autour de 1900 ou les temps difficiles du XVIIe siècle. En 826, un moine aquitain en exil dans la région, Ermold le Noir, écrit, malicieux : « Depuis longtemps, les Alsaciens seraient morts, étouffés par la graisse et le vin, mais les marchands les exportent jusqu’aux rives lointaines de la mer. » Intelligemment illustré, l’ouvrage entraîne son lecteur dans tous les secteurs de la connaissance possédant un lien avec le domaine étudié : histoire évidemment, mais aussi climat, modes de culture, géologie, société, innovations techniques, économie… Tout, tout, tout, vous saurez tout, dans cette somme érudite, sur le Riesling, le Gewurztraminer ou encore le Crémant. Et, après sa lecture, impossible de boire son verre de Pinot comme avant. (H.L.) m Paru aux Éditions Place Stanislas (22 €) www.editions-place-stanislas.fr

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Promenade

Au pays des géants Un château + une cascade + des sculptures contemporaines monumentales = Le Nideck. Sous la pluie, suivons les traces des légendaires géants et découvrons quelques éclats de romantisme germanique en plein cœur de l’Alsace.

Ivan Bon, Peigne pour éléphant 92 _ Poly 138 - Février 11


S’

il est une légende fameuse, c’est bien celle des géants du Nideck. Elle fut recueillie par Charlotte Engelhardt-Schweighaeuser (1781-1864) qui en fit un poème transcrit en prose par un des frères Grimm, lors de son passage en Alsace, en 1814. Mais c’est Adelbert von Chamisso (1781-1838) qui la rendit célèbre avec son poème Das Riesenfräulein. Il y a bien longtemps, dit-on, une famille de géants habitait le château. Pleine d’ennui, la fille du seigneur décide d’aller se promener dans les champs et croise un paysan. Dans les plis de son tablier, elle embarque le bonhomme, ses deux bœufs et la charrue qu’il tirent – « Quel beau jouet ! » – et montre, toute fière, sa trouvaille à son père. Furieux, le patriarche tonne : « Qu’as-tu fait là mon enfant ? Il faut sortir cela de ma demeure. Respectons le travailleur austère qui nous nourrit en cultivant la terre. Sans lui, crois-moi, nous n’aurions ni pain doré, ni tissu vaporeux. Notre race puise sa force dans sa sueur. » Une morale somme toute assez simple… Cette légende constitue le point de départ symbolique des quatre sentiers de sculptures contemporaines existants dans le coin.

Rêves de pierre

Pour cette promenade, direction le parking du Sandweg, à la sortie d’Oberhaslach, point de départ du premier Sentier des géants (réalisé en 2004, il est d’une longueur de 4,2 kilomètres et se parcourt en deux heures environ). Un chemin large à souhait s’élève en

pente douce. Malgré la pluie battante, les éternels râleurs du groupe ont un sourire radieux… qui ne durera pas. Première sculpture, l’énigmatique et imposant Peigne pour éléphant du Serbe Ivan Bon. L’échelle est donnée. L’esprit aussi : sans cesse, nous jouerons avec la réalité. Est-ce là un instrument capillaire… ou une bestiole stylisée ? Deuxième étape, 549 de François Weil. Trois plaques de grès superposées,

tournant autour d’un axe, qui peuvent se transformer en tourniquet pour les plus audacieux. Le chemin se poursuit avec des œuvres évoquant plus directement le poème de Chamisso, Le Dialogue des géants de Tomasz Domanski ou Le Royaume du laboureur de Bénédicte Weber et Sylvain Chartier. Dans cette monumentale minéralité se cristallise un univers onirique complexe dont le marcheur ne saisit parfois que des frag-

Symposium de sculpture. Quatrième !

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et été a eu lieu le quatrième symposium de sculptures organisé par l’association Les Géants du Nideck : plusieurs semaines durant, des artistes venus des quatre coins du monde créent des œuvres, ensuite installées en forêt. Le premier chemin – que nous avons arpenté – part du parking du Sandweg et le quatrième (départ au parking du cimetière militaire de Wisches) a été installé à l’été 2010, ce qui porte le total de sculptures déposées – la plupart en grès – à 32. Même si l’initiateur de la manifestation, le sculpteur Sylvain Chartier, avait tout d’abord affirmé que l’édition 2010 serait la dernière, un cinquième Symposium serait bel et bien en préparation. Affaire à suivre. m Association Les Géants du Nideck au Relais des Marches de l’Est, 24 rue de Molsheim à Oberhaslach 03 88 50 99 60 – www.relaisdesmarches.com Thomas Kadziola, En Attendant le retour de la fée des fraises, 2010 Photo : Michel Renard

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Promenade

ments… Il demeure stupéfait devant ces sculptures de grès qui semblent douées d’une existence intérieure propre. Et si les pierres pouvaient rêver ? Après l’intrigante question posée par Christian Fuchs – Existe-t-il ou n’existent-ils pas ? – on quitte le Sentier des géants (qui part en descente) pour aller vers le haut : direction la maison forestière du Nideck. Certains rigolent déjà moins. Passage à quelques encablures des ruines du Hohenstein, au Carrefour Anlagen et crochet par l’étang du Kasperlehep et nous voici (presque) arrivés grâce au GR 531.

Pierres de rêve

Ne reste qu’à descendre en direction d’un château construit à flanc de montagne (à une altitude de 534 mètres), mentionné pour la première fois en 1264. Et comment ne pas penser aux vers d’Aldabert von Chamisso ? « Le Nideck, par sa légende, en Alsace est bien connu / La hauteur ou jadis s’élevait ce château des géants / Celuici s’est écroulé, les lieux sont vides, déserts / Si tu cherches les géants, tu

ne le trouveras plus. » On devrait plutôt parler des châteaux puisqu’existent un Nideck supérieur (avec son impressionnant mur bouclier, bâti plus tard, au XIVe siècle) et un Nideck inférieur dont subsiste encore un fier donjon carré en bossages, sur lequel est apposé une plaque de fonte inaugurée par le Vogesenclub en 1884 pour rendre hommage à… Aldabert von Chamisso, toujours lui. L’ensemble avait été détruit en 1636, au cours de la Guerre de Trente ans. La descente se poursuit vers la cascade : d’une hauteur de 25 mètres, elle glougloute avec violence le long de murailles de porphyre… Une (autre) légende affirme qu’elle est gardée par une ondine qu’on peut encore croiser les soirs d’orage, une « blanche apparition qui s’élève puis disparaît dans les vapeurs humides » comme l’écrivirent Tuefferd et Garnier dans Récits et légendes d’Alsace (Berger-Levrault, 1884). Le paysage se fait rude : cailloux aux arrêtes tranchantes, roches magmatiques rappelant l’origine volcanique du site : la bruine transperce nos vêtements, la brume monte du sol

« Les knacks sont de la Coop »

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alte bienvenue, La Cascade du Nideck, longtemps abandonnée et rouverte en 2003 par Philippe Hubner, est un bistrot atypique qui propose aussi des chambres d’hôtes : jeux anciens et modernes, livres à foison (Le Catalogue des objets introuvables voisine avec les célèbres Périples secrets de Corto Maltese) et… les avions en tôle d’Éric Meyer dont c’est « un peu le dépôt » comme l’explique le maître des lieux. Dans cette brocante arty on peut même manger en arrivant à l’impromptu : des knacks (de la Coop) et une lampée de bière… et si on prend le temps de commander quelques jours à l’avance, le chef vous mitonnera une terrine de marcassin et autres ravissements. m La Cascade du Nideck (ouvert tous les jours d’avril à septembre, uniquement le week-end le reste de l’année) 98, rue du Nideck à Oberhaslach 03 88 48 71 01

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et des arbres à la complexion bizarre semblent jouer avec les dernières plaques de neige. L’un ressemble à une harpe verdâtre. L’autre évoque un saurien moussu. Un troisième, brisé, jaillit du brouillard comme l’étrave éventrée d’un navire antique. Les visions se font étranges. C’est comme si nous étions au cœur du romantisme germanique. Un tableau de Caspar David Friedrich ou le Winterreise de Schubert. La descente est lente. Cotonneuse et molle. Le brouillard sans doute. Après une pause – salutaire – dans un “bistrot tautologique” (puisqu’appelé La Cascade du Nideck), direction la Maison Forestière du Hohensteinwald, où l’on remonte sur la dernière section du Sentier des géants. Trois dernières sculptures pour la route (dont le signifiant Portique des géants d’Alfi Vivern) et nous voilà obligés de regagner le monde réel… Aurait-t-on rêvé ? Texte : Hervé Lévy Photos : Stéphane Louis pour Poly

François Weil, 549

Maison Forestière du Nideck

Le Nideck

NORD

P

Départ : Oberhaslach (40 km de Strasbourg) Distance : 15 km Temps estimé : 6 h Dénivelé : 338 m

Château du Nideck

Restaurant P La Cascade du Nideck

Le Sentier des Géants du Nideck n° 1 (2004) 4,2 km, 2h environ Sculptures contemporaines

Hohenstein

Hohensteinwald Maison Forestière Sandweg P

Départ Oberhaslach

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TENDANCE DESIGN

Des envies de 2

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1 Rond, souple et accueillant, Pumpkin fut conçu dans les années 1970 par Pierre Paulin, le maître français du design. Il est aujourd’hui réédité par Ligne Roset. Fauteuil à partir de 1 226 € // www.ligneroset.fr 2 Décoration intérieure naturelle. Hauteur 250 cm. À partir de 790 €. Eko Concept // www.ekoconcept.net 3 Enfin un canapé-lit qui a du style ! Un design aérien, à la fois astucieux et ludique. Canapé, chaise longue, lit simple ou double… Melo change de position en quelques secondes. 999 €. BoConcept // www.boconcept.fr 4 Conjuguant l’inhabituel et la tradition, Ruché se compose d’une structure aérienne en hêtre massif et d’une couette moelleuse à souhait. (prix sur demande). Ligne Roset // www.ligneroset.fr 5 Design, raffinement et spiritualité se retrouvent dans les Kimmidoll, inspirées des Kokeshi japonaises. À partir de 8 €. Urban Cocoon // www.urbancocoon.fr 6 Un meuble confortable aux formes asymétriques et aux dimensions généreuses : canapé Polder Sofa d’Hella Jongerius. Dim. 78 x 333 x 100 cm. 6 800 €. Fou du roi 7 Réédition du fauteuil Cité créé par Jean Prouvé dans les années 1930. Dim. 84 x 68 x 95 cm. 2 897 €. Fou du roi 8 Guéridon bas de Jean Prouvé en chêne naturel. Hauteur 34,6 cm, diamètre 79,8 cm. 1 393 €. Fou du roi // www.fouduroi.org

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cocooning... 11

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15 9 Avec ses lignes épurées, le bahut Cotton conviendra parfaitement à un intérieur élégant et moderne. Couleur chêne liège. Prix sur demande. Atlas // www.meublesatlas.com 10 Composé d’un pied garni de galets en faïence, le lampadaire Lisséa créera une atmosphère chaleureuse et apaisante. Hauteur 158 cm. 129 €. But // www.but.fr 11 Esprit récup et éco-design pour ce meuble à tiroirs fabriqué à partir de teck. Collection LOFT. À partir de 990 €. Eko Concept // www.ekoconcept.net 12 Extensible grâce à des rallonges invisibles, la table Occa BF54 permet d’optimiser l’espace pour s’adapter à toutes les occasions. Elle peut ainsi accueillir jusqu’à 18 personnes ! À partir de 1 295 €. Bo Concept // www.boconcept.fr 13 Une fois assemblés, les différentes pièces de ce service de table prennent la forme d’un superbe vase chinois. Vase Ming de Rachel et Benoit Convers. 93 €. Urban Cocoon // www.urbancocoon.fr 14 Confortable et généreux, le canapé Nelson peut également servir de couchage d’appoint. Existe en plusieurs coloris. 1 690 €. Atlas // www.meublesatlas.com 15 Surprenez vos amis avec ce fauteuil au design résolument original doublé d’une assise ultra confortable et enveloppante… Existe en blanc et noir. 229 €. But // www.but.fr 16 Composé d’éléments aux formes variées et colorées, le canapé Confluence offre une large gamme de configurations qui séduira les adeptes d’un style contemporain et décontracté (prix sur demande). Ligne Roset // www.ligneroset.fr

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Last but not least

Les Scouts, revue satirique Dernière fois que vous vous êtes dits “Scouts (plus) jamais”. Ah non, on se dit “Scouts toujours prêts à dégainer la mauvaise foi” !

Dernière mauvaise blague. Lors de la répétition générale, l’ordinateur qui commande les lumières nous a lâché : quatre jours de travail perdus !

Jugement dernier. Ce jour-là, Dieu nous dira : “Les gars, vous n’avez pas des places gratos pour demain soir ?”

Dernière BA. Les Scouts de Schiltigheim ne veulent pas faire de bonnes actions, mais l’an passé, monsieur le curé nous a obligés à soutenir Semeurs d’étoiles qui aide les enfants hospitalisés.

Dernier coup de gueule. Contre cette tentative systématique d’appauvrir les riches !

Dernier spectacle. Prenez et mangez-en tous… Mais il n’y en aura pas pour tout le monde !

Dernier feu de camp entre Scouts. Tous les soirs après le spectacle. Nous avons remplacé le feu par un crémant rosé qui réchauffe mieux. Dernière danse au Chalet. On l’a racheté pour usage privé. Dernière bonne vanne. On ne fait que des textes déjà classiques.

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Dernières recrues. En local, Éric El“cubi” et, en national, Bernard Kouchner qu’on met en scène dans un commissariat : on lui a piqué son portefeuille… ministériel. Dernière bourde politique. Nous ouvrons le journal et en découvrons dix tous les matins. Dernier sujet sur lequel vous écririez. Nous n’avons pas de tabous.

Propos recueillis par Emmanuel Dosda

m La Revue scoute, jusqu’au 12 février (sauf les lundis), puis du 23 février au 8 mars et du 16 au 29 mars (sauf les lundis) à la Salle des Fêtes de Schiltigheim www.ville-schiltigheim.fr


VOS PROCHAINS RENDEZ-VOUS! ABBA MANIA

ELTON JOHN & RAY COOPER

STÉPHANE ROUSSEAU

MUSIKANTENSTADL

SA 29 JANVIER

SA 5 FÉVRIER

SA 12 FÉVRIER

DI 20 FÉVRIER

GALA DIE FLIPPERS

CHANTAL GOYA

MOZART, L’OPÉRA ROCK

SYMPHONIE ÉQUESTRE

DI 27 FÉVRIER

SA 12 MARS

SA 19 et DI 20 MARS

ME 23 MARS

MICHEL SARDOU

JOAN BAEZ

EDDY MITCHELL

ANDREA BERG

Jean-Claude Camus Productions présente

À PARTIR DU

13 JANVIER 2011

www.myticket.fr www.fnac.com - www.ticketnet.fr www.olympiahall.com

Locations : 0892 68 36 22* - Fnac, Carrefour, Géant, Auchan, E-Leclerc, Virgin et points de vente habituels

JE 24 MARS

Jean-Claude CAMUS Productions Lic. min. 2-1013871 - Photo Richard Melloul - Design vu intégral - * 0,34 e / mn - Imprimé par RIP RC 74B 5403

Michel SARDOU

Dora l’exploratrice et la cité des jouets perdus

DI 3 AVRIL

VE 25 MARS

SA 26 MARS

DI 27 MARS

KATIE MELUA

FESTIVAL ARTEFACTS

WWE presents Wrestlemania Revenge Tour

LU 11 AVRIL

VE 15, SA 16 et DI 17 AVRIL

JE 21 AVRIL

ÉGALEMENT À L’AFFICHE : DIMANCHE 13 MARS : DISNEY LIVE ! LA BANDE À MICKEY SAMEDI 2 AVRIL : LA TOURNÉE DES ANNÉES 90 DU MERCREDI 4 AU DIMANCHE 8 MAI : HOLIDAY ON ICE SAMEDI 14 MAI : JAMEL DEBBOUZE SAMEDI 21 MAI : BERNARD LAVILLIERS SAMEDI 25 JUIN : JEAN-LOUIS AUBERT SAMEDI 5 NOVEMBRE : ÂGE TENDRE ET TÊTES DE BOIS JEUDI 24 NOVEMBRE : CARMINA BURANA

INFOS ET RENSEIGNEMENTS PRATIQUES 24h/24

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Poly n°138 ­ Février 2011  

Polu, le magazine de référence du Grand Est dans lequel la culture se cultive !