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maquereaux italiens aux pieds, leurs lunettes-miroir de pédé, ils restaient aussi au bord des égouts et il ne leur venait pas à l’esprit de remédier à cette puanteur Voilà les pensées arrogantes qui me venaient à l’esprit à six heures de l’après-midi à Kukës. Rigels avait fini par trouver un véhicule qui pourrait l’amener à Djakovica. Au préalable, il nous avait aidés à louer une chambre d’hôtel. On a pris congé et il est monté dans le 4x4 Toyota blanc. L’hôtel était désert, frais et silencieux. Je pouvais siroter mon Fernet et m’adonner à mes pensées arrogantes, sans me soucier du politiquement correct et des nuances culturelles. Là, à Bajram Curri, je faisais l’expérience d’une sorte d’aliénation sexuelle. J’ai toujours eu le sentiment, à des degrés variables selon la situation, d’être un homme. Mais là, je me trouvais dans une situation si radicalement masculine qu’à vrai dire, j’avais l’impression d’être une femme ou du moins un eunuque. Autour de moi, tout était si infiniment masculin qu’on aurait dit une espèce d’utopie homosexuelle. Au sens social, c’était un pays de mecs. S’ils voyaient des femmes, s’ils leur témoignaient de la tendresse et de l’attachement, ils devaient le faire en secret, en cachette, comme s’ils s’adonnaient à une perversion. En revanche, l’attachement, l’amour et la tendresse pour les représentants de leur propre sexe s’exprimait en plein jour, dans chaque café, dès le petit matin. On avait l’impression que ces types étaient nés ensemble, que leur seul désir était de passer leur vie ensemble et de mourir en se tenant par la main. Je sirotais mon Fernet et, prêtant l’oreille au bourdonnement de la climatisation, je me remémorais les jours passés. J’étais mort de fatigue. J’avais envie de partir. L’Albanie est fatigante. On ne peut pas s’y reposer, parce qu’on n’y est jamais seul. Même dans un hôtel climatisé, calme et désert, la solitude n’est qu’apparente, parce que les pensées sont occupées par elle, l’Albanie. Ses hommes, sa puanteur, sa beauté antique, son existence et sa folie. On ne peut pas se dire à Bajram Curri ou à Kukës : « Maintenant, je vais penser à autre chose, par exemple à mon enfance ». C’est tout bonnement impossible. Quand on est en Albanie, on ne peut penser qu’à l’Albanie.

"Journal ecrit par apres" (extraits), par Andzej Stasiuk  

L’extrait et la présentation ont été publiés précédemment dans la brochure "Nouveaux livres de Pologne" editée par l’Institut du Livre de Cr...

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