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o t i d E Cri de joie, cri de désespoir. Cri de jouissance, cri de douleur. Toujours, il se situe aux extrêmes. Dans la vie, il se lâche dès la naissance. Dans la mort, il signifie violence. Mais qu’y a-t-il donc derrière un cri, lui qui tire ses racines au plus profond de nous-mêmes ? Ce premier webzine présente cinq auteurs dont les nouvelles, de cris en cris, nous emmènent du berceau jusqu’au trépas en nous racontant des histoires héroïques, lugubres ou magiques. Tendez l’oreille et suivez les chemins de la compassion, de la convoitise, de l’altruisme, de la gloire et de l’amour. Nous espérons que ces textes vous séduiront...

Directrice de la publication : Zaza Dion. Comité de lecture : Applecore, Cala, Enaelle, Ephylie. Correctrices : Cala, Enaelle, Ephylie.


Âmes en peine����������������������������������������������������� 2 de Kailiana - Illustrations de Mickaël Dion

Compassion������������������������������������������������������� 12 de Yarffos - Illustrations de Patrick Rhézal

Simulacre����������������������������������������������������������� 27 de Mathilde Thomas - Illustrations de Zaza Dion

Kiaï et autres cris���������������������������������������������������������� 42 Texte et illustrations de Mickaël Dion

Le Burin�������������������������������������������������������������� 46 de Sylvain Laju - Illustrations de Zaza Dion

Silence tapageur������������������������������������������������ 59 de M.H. Vallée - Illustrations de Patrick Rhézal

e r i a m m o S Illustrateurs : Mickaël Dion, Patrick Rhézal, Zaza Dion. Mise en page : Patrick Rhézal. Toutes les illustrations des pages-titres sont de Zaza Dion.

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Âmes en p

Quelle sera donc notre route, le jour venu ? Suivez la guide ! Une drôle de bergère pour un drôle

Jeune femme de vingt ans, Kailiana se destine aux mathématiques ment avec le goût des lettres. D’ailleurs, si l’écriture est un peu comme une trame principale, lier tous les passages du texte en pesant chaq ment pas si éloigné des mathématiques. Mais la véritable originalité de Kailiana réside dans sa capacité à ouvrent d’autres horizons, malgré tous leurs aspects négatifs. Les cré alors émerger de son esprit sont comme un remède. 2


peine

e de troupeau ...

de Kailiana

qu’elle conjugue harmonieusee un jeu dans lequel il faut créer que mot... tout ceci n’est finale-

exploiter ses migraines qui lui éatures bizarroïdes qui peuvent 3


Plume Rouge - A l’extrémité du Cri C’est la nuit que je les entends le plus. Lorsque plus rien ne bouge, que je suis dans le noir le plus complet, et que le silence règne en maître. Elles se font pressantes alors, et me hurlent leurs lamentations, me tournent autour pour se faire entendre. Ce sont des âmes perdues qui n’ont pas encore trouvé le chemin de la paix. Certaines d’entre elles restent pour toujours des fantômes impalpables ; je commence à les connaître. Elles m’aident à guider les autres, parfois, et je leur en suis reconnaissante.

Cela fait maintenant sept ans que je guide les morts et leur ouvre la porte de l’AuDelà. Ma famille en est fière. Les Portiers sont des personnalités importantes, car ils sont rares et le monde deviendrait invivable sans eux. Les fantômes, bien qu’invisibles, peuvent rendre une vie impossible. Le simple fait d’en traverser un, sans même s’en rendre compte, provoque des frissons sur la peau et une sensation très désagréable. Je la connais bien. J’ai bien été obligée de m’y habituer. C’est rarement un métier facile. Les seuls moments où l’on peut envoyer les morts vers l’AuDelà sont les nuits de pleine lune ; entre temps, il est de notre devoir de satisfaire les défunts pour qu’ils ne gênent pas les vivants. La plupart d’entre eux sont suffisamment compréhensifs pour ne pas poser trop de problèmes, mais certains ne veulent pas quitter leurs vies et s’accrochent comme des sangsues à ce qu’ils connaissent, dérangeant les vivants. Il nous faut alors les distraire. Souvent en attirant leur courroux sur notre humble personne. Les vieux Portiers sont rares.

Je suis dans la meilleure

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Ames en paine - Kailiana chambre de l’hôtel Chantenuit, allongée sur le lit douillet ; le plafond de bois est craquelé, et je m’amuse à reconnaître les formes qui s’y cachent. Depuis que je suis arrivée en ville, les fantômes ne m’ont pas laissé une seule seconde de répit ; ils sont nombreux et bien plus bruyants que ce que j’aurais cru possible. Je n’ai pas pu dormir de la nuit, ils me criaillaient aux oreilles comme jamais. Et déjà le jour se lève. Sans que je sois reposée, il va falloir que je fouine un peu partout pour tenter de comprendre ce qui se passe. Mon travail est déjà assez difficile pour ne pas en rajouter ; si des meurtres ont été commis, il faut que je mette cela au clair. Car c’est aussi la tâche des Portiers. De par nos dons, nous sommes capables de communiquer avec les morts ; davantage grâce à des signes, des pressentiments, qu’avec de véritables dialogues, mais cela permet de découvrir quelques indices utiles. Malgré tout, ce matin, les fantômes qui me hurlent aux oreilles m’empêchent de me concentrer et de démêler l’important du banal. Je m’habille – je dois me battre avec les boutons de mon gilet, les esprits sont vraiment agités – et descends vers la salle commune. On m’a préparé un copieux déjeuner, que je commence à savourer. Mais la nourriture a finalement un goût amer, et je préfère m’éclipser. Je n’ai tout compte fait plus si faim. J’ai l’impression qu’on me pousse vers la sortie, et je ne peux faire autrement que suivre le mouvement. Il n’y a pas de vent dehors ; pourtant, la poussière tourbillonne autour de moi et des rafales font voler mes cheveux. Je n’ai jamais vu ça. Et on me souffle dans le creux de l’oreille. Pas des paroles construites – ils n’en sont plus capables. J’ai presque l’impression de les voir prendre chair devant moi. Mais non, on m’a toujours dit que c’était impossible. Il faut que je fasse attention. Certains Portiers deviennent fous lorsqu’ils perdent trop contact avec la réalité. Je me dirige vers le commissariat. J’ai maintenant du mal à avancer – ce n’était donc pas par là que les fantômes voulaient que j’aille ? - mais contrairement à mon habitude, je passe outre le conseil et entre dans l’office. Un gros commissaire me dévisage d’un air bizarre. Hé, c’est pas comme ça qu’il est censé m’accueillir ! Puis ses yeux s’écarquillent, et il se lève en sursaut, fait un sourire gêné et s’incline devant moi. Quand même ! « Désolé, je ne vous avais pas reconnue. Je pensais ... peu importe. Vous voulez ? - Rien de bizarre ces derniers temps ? - Non, rien. Pourquoi ? » Je m’obstine. « Pas de meurtres ?

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Plume Rouge - A l’extrémité du Cri - Rien. Aucun mort depuis longtemps. » Ma vision se dédouble. L’homme m’a l’air louche, je le soupçonne de me cacher des éléments. Je cligne des yeux. Que fais-je ici, déjà ? « Pas même des rumeurs ? - Je vous dis que non. On est une petite ville tranquille. - Mais ... - Que vouliez-vous ? » J’ai l’impression d’un dialogue de sourds. L’air est lourd, peu accueillant. « Désolée de vous avoir dérangé. Je crois que je vais ressortir prendre l’air. - C’est rien. A votre service. » Et je ressors.

Lorsque je reprends quelque peu mes esprits, je m’aperçois que je suis presque sortie de la ville. La plupart des fantômes inconnus m’ont apparemment quittée. Peut-être ne peuvent-ils pas abandonner la ville ? Je sens autour de moi mes âmes habituelles, celles qui ont préféré rester avec moi plutôt que de quitter ce monde. Je sais que les autres Portiers regardent cette habitude d’un mauvais œil, mais je n’aime pas obliger une âme à partir lorsqu’elle n’y est pas prête et j’ai ainsi un peu de compagnie. Elles se font oublier d’habitude, mais voilà qu’elles s’animent et tracent une flèche dans le sol friable. Qui pointe à l’opposé de la ville. C’est vraiment bizarre. Elles sont plutôt du genre à vouloir guider un maximum d’âmes ; elles m’indiquent parfois où les trouver, où régler les problèmes qui pourraient les faire rester chez les vivants ... Que se passe-t-il donc dans cette ville ? Je me rends compte que j’ai laissé toutes mes affaires là-bas, à l’hôtel. Je ne me rappelle même plus ce que j’ai fait la veille. Un trou noir. Sur quoi portait la conversation au poste de police ... ? Bon sang. C’est la première fois que ça m’arrive. Je dois vraiment devenir cinglée. Je devrais demander à un Portier plus expérimenté de venir. Pas forcément pour me remplacer ; me soutenir, au moins. Je n’y comprends plus rien. Je me retourne, regarde la cité. Elle a l’air accueillante, d’ici. Puis j’entends les murmures. Ils ressemblent aux cris que je percevais cette nuit ; en plus diffus, car les esprits n’aiment pas la lumière du jour. Je frémis. Mais je prends mon courage à deux mains, lutte contre mes âmes amies qui veulent m’empêcher d’y aller et entre

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Ames en paine - Kailiana à nouveau dans la ville. Il faut au moins que je récupère mes affaires.

Les gémissements se font horribles. Je crois reconnaître le cri de celui que j’ai nommé Sanfond, car découvert dans un puits profond. Il s’y était cassé le cou en tombant, et m’accompagne partout, depuis. Je l’aime bien. Si tant est que je puisse apprécier un fantôme. Je parviens à distinguer son cri des autres, car il dure longtemps et résonne dans tout le corps – sans doute l’effet du puits. J’ai pourtant peine à comprendre pourquoi il se plaint ainsi. La dernière fois qu’il m’avait fait ça, c’était parce que je m’apprêtais à boire de l’eau à une vieille fontaine ; j’appris plus tard qu’elle n’était pas potable, et que je m’étais évitée de forts maux de ventre. Mais il n’est pas le seul à être bruyant pendant que je tente de m’endormir. Tous mes fantômes semblent s’être ligués pour m’empêcher de tomber dans les bras de Morphée. Je commence à en avoir assez. Lorsque le soleil se lève, j’ai l’impression d’être un zombi, un mort-vivant. Une migraine me martèle le crâne. Et les hurlements perdurent. Je vais devenir folle. Il faut que je règle le problème de cette ville, d’urgence. Je m’habille, descends dans la salle commune et ne touche pas à mon déjeuner : les esprits m’ont donné la nausée, et j’ai l’impression que la moindre bouchée ressortira aussitôt. Mieux vaut ne pas tenter. Je me dirige vers le commissariat, tant bien que mal. Il n’y a heureusement personne dans les rues. Quelle honte ce serait si l’on me voyait ainsi ! Je dois lutter pour avancer. Je pose les pieds dans de la glu avec l’impression de traîner des sacs de pierre. Le bureau de police est poussiéreux, avec des toiles d’araignées dans les coins. Lorsque le commissaire arrive, ma vue faiblit, et je dois attendre un moment pour pouvoir le distinguer à nouveau. « Bonjour. - Bonjour. Vous voulez ? » Par quoi commencer ? Je dois mettre mes idées en ordre, mais j’ai du mal. J’ai soudain une envie pressante de m’échapper de cette pièce. « Je suis le Portier qu’on a envoyé voir si tout allait bien. Peut-être y a-t-il des affaires que je devrais connaître ? - Je ne crois pas, nous sommes une ville très calme. Vous voulez un rafraîchissement ? » J’hésite. Mais les martèlements de mon crâne m’encouragent à ne pas rester plus

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Plume Rouge - A l’extrémité du Cri longtemps. « Non, merci. Je vais voir le reste de la ville. - Bien sûr. » Il me fait un doux sourire et je ressors.

Je butte contre une racine et me cogne contre le tronc d’un arbre. Je ne suis plus dans la ville. A nouveau. Ça ne va plus. Hey, les esprits ! Vous pouvez quand même pas emprunter mon corps, hein ? Ça se fait pas ! Je m’aperçois que des pommes parsèment le sol. J’en attrape une et mords dedans comme une vorace. Elle est gâtée, j’ai peur que des vers ne l’aient déjà goûtée, mais mon ventre crie trop famine pour que je puisse faire autrement. Une fois la première finie, je me jette sur un autre fruit ; je me remplis ainsi l’estomac et finis par me sentir repue. Je vais mieux, je sors du brouillard. Bon. Reprenons calmement. Je sais que j’ai été mandatée dans cette ville pour confirmer que tout allait bien. L’archiviste s’était aperçu qu’aucun Portier n’y était entré depuis bien des années ; de gros blancs parsemaient les archives. Je n’étais alors qu’à quelques kilomètres, et il avait été décidé que j’irais voir ce qu’il en était. J’étais entrée dans la ville. Et ensuite ? Je me souvenais des nuits – horribles. Avec les esprits qui me pressaient de toutes parts et ... et, quoi  ? Tous n’étaient pas d’accord. Je crois. Tous les cris n’étaient pas dirigés contre moi. Je ne sais plus. Et ensuite ? Le réveil. Je suppose que j’avais pris un petit-déjeuner. Et ensuite ? ... La première chose que je fais, quand j’arrive dans une cité et que j’ai de mauvais pressentiments, est de me diriger

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Ames en paine - Kailiana vers les personnes susceptibles de m’aider. Le poste de police, donc ... Mes yeux tombent sur le sol. Je m’aperçois soudain que des petits bouts de bois y ont été assemblés, par les fantômes, sans doute. Une croix, avec une espèce de flèche à l’envers à une extrémité – le tout ressemble vaguement à une silhouette humaine. Les fantômes ne peuvent pas parler. Mais ils ont d’autres moyens d’expression et m’ont déjà aidée par le passé. Pourquoi donc dessineraient-ils un homme ... ? Je tente de mettre mes pensées en ordre. Qu’ai-je vu dans cette ville ? Quelqu’un au poste de police. De cela je suis – presque – certaine. Puis ? Il a fallu quelqu’un pour préparer la nourriture à l’hôtel. Et pour m’accueillir. Non ? Je me rends soudain compte que je ne me souviens pas avoir vu de passants dans les rues. Des ombres, oui. Mais la ville était-elle peuplée ? Allons ! Je dois me faire des idées. Je m’en serais forcément aperçue. C’est... n’importe quoi. Je perds les esprits. J’ai oublié, c’est tout. Je ne peux pas me souvenir de chaque personne que je croise. La migraine doit me donner des hallucinations qui font disparaître des éléments de la réalité. Non ? Je frémis. Cette ville est encore plus étrange que je n’en avais l’impression. Son mystère m’intrigue ; je n’aime pas les énigmes irrésolues. Mais je suis pour l’instant trop fatiguée pour continuer mes cogitations. Je m’allonge au pied de l’arbre, pose ma tête contre mon bras et m’endors comme une masse.

Je me réveille fraîche et dispose ; les esprits ne m’ont pas dérangée. C’est à peine si j’ai entendu de légers murmures, mais il s’agissait presque de berceuses, sans comparaison possible avec les gémissements que je percevais quand j’étais dans la ville. Je me sens bien, mes sens sont alertes. Je m’aperçois que la nuit est déjà tombée, mais qu’elle reste claire. Je lève les yeux. Pleine lune.

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Plume Rouge - A l’extrémité du Cri Déjà. Je croyais avoir encore le temps ! Plusieurs journées, tout du moins. Voilà qui précipite tous mes plans. Il faut que j’y retourne et tente de faire quelque chose. Je ne pourrai sans doute pas tout régler, mais ... au moins puis-je permettre à quelques esprits de rejoindre l’Au-Delà ! Alors que je me dirige à nouveau vers la cité, je sens mes fantômes habituels de plus en plus récalcitrants. Je ne les vois pas, bien sûr, mais je crois deviner que certains restent en arrière ; je ne sens plus leur présence. D’autres, heureusement, me sont plus fidèles, pourtant je les soupçonne de ne pas m’accompagner de bon cœur. Ils retiennent mes pas et me rendent peu sûre de moi. Je ne peux cependant me soustraire à ma tâche ; ce ne sont pas quelques bizarreries qui m’empêcheront de faire ce que je dois. Lorsque j’entre dans la ville, je ne perçois autour de moi que mes esprits les plus fidèles, ceux qui me suivent depuis longtemps ou pour qui j’ai réglé des affaires très délicates. Dans cet endroit hostile, ces éléments connus me rassurent. Il faut toutefois que je maintienne mon attention. Je ne dois pas me laisser égarer comme je l’ai été les jours précédents. Droit au but. Je n’ai plus le temps de régler les mystères secondaires. Je me dirige vers la place principale. Plus je m’avance et plus je sens les fantômes s’agglutiner autour de moi ; j’ai rarement vu pareil rassemblement. Je ne comprends pas. Peut-être sont-ils morts tous ensemble ? Ils n’agissaient pourtant pas ainsi les jours précédents. C’est à n’y rien comprendre. Je perçois mes quelques fantômes connus se presser contre moi ; ils me tirent les cheveux et se cachent dans mes poches. Pour une fois, je les laisse faire. Je comprends leur angoisse. Je ne croise aucun être vivant dans les rues. Pourtant, à mesure que la nuit avance, l’éclat de la lune laisse paraître de vagues silhouettes autour de moi. Les esprits ? Je croyais qu’on ne pouvait les voir ! Ils deviennent plus tangibles pourtant. Allons bon ! Je suis obligée de jouer des coudes pour me frayer un passage dans une foule de fantômes. Ils font la queue, se pressent pour se rendre au même lieu que moi, à ce qu’il me semble. Attendez un peu, et je vous permets à tous de vous échapper de ce monde ! Et voilà que désormais leurs corps deviennent consistants ; je sens leur peau, puis leurs vêtements, lorsque je les touche. J’ai la chair de poule. Heureusement, mes esprits finissent également par apparaître et forment une barrière autour de moi. Que diraient les autres Portiers s’ils me voyaient... ! Mes manies ont finalement du bon. J’arrive sur la place. En son centre trône une grande porte de fer noir ; le commissaire la tient grande ouverte pour laisser passer les fantômes. Hé, c’est pas comme ça que ça se passe normalement ! Les Portiers doivent jouer de la musique, la porte apparaît, on guide les fantômes perdus, tout ça ... Là, c’est carrément la grande industrie !

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Ames en paine - Kailiana Mes fantômes se pressent contre moi et tentent de m’empêcher d’avancer, mais la pression est trop forte derrière, et mon corps est propulsé vers l’ouverture. Le commissaire fait un sourire sardonique en me voyant. Bon sang. Ce serait donc dans cette ville que les âmes normales passeraient dans l’autre monde ? Mais je ne suis pas une âme, moi ! La cité est en tout cas bien protégée ; j’ai failli partir sans rien découvrir. J’aurais cependant préféré être moins curieuse, car je suis désormais au seuil de la porte, et devant moi s’étend un grand tourbillon noir peu engageant. Quelques-unes de mes âmes ont déjà été aspirées. Désolée pour vous. La poussée derrière moi se fait finalement plus forte, et je suis violemment projetée dans le tourbillon. Je pousse un grand cri – que je n’entends pas, car couvert par les hurlements des âmes en peine.

Lorsque je me réveille, je suis sourde au monde extérieur, et dans un état lamentable. Je me retrouve à l’orée de la ville dans un égarement total. Je sens autour de moi quelques âmes connues ; celles qui étaient restées hors de la ville. Je rassemble tant bien que mal ce qui reste de mon cerveau. Que vais-je faire, maintenant ? Plus Portier. Je refuse de mener les âmes à cette horreur. Je ne sais par quel miracle je m’en suis sortie – sans doute n’acceptent-ils pas les vivants – mais je refuse d’en entraîner d’autres, fussent-ils morts, en ce lieu où tout ce que l’on perçoit sont les cris de désespoir des âmes. Il faut que je fasse autre chose.

Serrurier, peut-être. Hey, les fantômes ! Ça vous dirait de vous reconvertir ? De créer des serrures pour cacher les autres ? Oui, c’est ce que je vais faire. De Portier, je vais devenir Serrurier.

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Compass

La poésie cruelle de Yarffos nous entraine dans pour nous verser irrémédiablement dans la Comp

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Bibliothécaire de formation, lecteur de SF et de Fantasy depuis u Yarffos est auteur depuis le lycée. Militant actif, dans le cadre de s pour la promotion de la SF française et de ses excellents auteurs qu les traductions et les rééditions d’auteurs anglo-saxons et américa de la SF en général contre l’omniprésence éditoriale des romans d


sion

les devers de l’Homme passion.

de Yarffos

une bonne douzaine d’années, ses fonctions professionnelles, ui sont malgré tout noyés parmi ains. De toute façon promoteur de terroirs...

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Plume Rouge - A l’extrémité du Cri Combien de temps avait-il perdu conscience ? Il n’aurait su le dire. Une poignée de secondes. Le temps que ses compagnons d’armes, non, ses amis, tombent tous autour de lui, la gorge tranchée, le cœur empalé, le flanc béant, empoissé de sang noir. Il en sentait la chaleur sur son visage, cette tiédeur quasi-vivante qui tentait ses lèvres, s’engouffrait dans sa bouche. Cette fragrance salée si caractéristique de la boucherie des champs de bataille, qui s’insinuait dans ses narines. Il sentait monter la nausée. L’idée lui vint que les instants de ténèbres qu’il avait traversés n’étaient que le battement réflexe de ses paupières lorsque le sang avait giclé. Combien de temps avant qu’il ne s’essuie d’un revers de la manche ? Combien de temps l’image d’Alhin, frappé par une épée dans une gerbe rouge, était-elle restée gravée dans le noir de ses yeux clos ? Assez longtemps pour ne pas voir son ami tomber sur lui, et lui sauver la vie. Pour ce qu’elle valait. Il tourna la tête, de droite et de gauche. Partout des corps, tous le même uniforme, tous souillés de tâches sombres qui grignotaient le tissu. Ramenant le menton sur la poitrine, il vit que la marque de la mort rouge qui balafrait le torse d’Alhin s’en prenait désormais à lui, inondant lentement sa chemise de ce carmin doux et tiède. La nausée l’envahit de nouveau. Il avait le goût du sang de son compagnon d’armes sur la langue pour la seconde fois, et c’était celle de trop. Mâchoires serrées, lèvres pincées, il repoussa avec délicatesse le corps de son ami dont la vie achevait de s’évader, le faisant rouler face contre terre. Puis, lentement, il s’écarta de ce qui n’était plus qu’un cadavre anonyme et tenta de se relever. Ses jambes ne le portaient plus, il dut s’appuyer sur une épée fichée en terre pour se remettre debout. Et là, encore peu assuré de son équilibre, il contempla le désastre. Pas un ne demeurait en vie. Le ciel s’assombrissait au-dessus du charnier, se voilant de nuages noirs, participant à son deuil. Il avait mal, mal à en crever. Pour tous ces gamins, pas plus vieux que lui, tombés en quelques instants. Pour tous ces morts, et parce que lui était vivant. Levant les yeux, ses iris ensanglantés teintaient d’un mauvais augure une dernière trouée de ciel clair, plus menaçant que l’orage qui s’annonçait. Il aurait voulu maudire le sort, s’en prendre au monde qui avait fait de lui le spectateur impuissant de ce carnage. Mais il savait les projets de son père et ne serait l’auteur de bien pire. Pour l’honneur de ses camarades, tout comme il était allé au combat en silence, il se refusa à crier. Alors que la horde de cavaliers faisait demi-tour, lames brandies, Varen pensa une dernière fois à son peuple. Ce sera son ultime sacrifice, le jour de son anéantissement, par la faute de ce prince qu’il ne voulait être et qui, sur le champ de bataille, ferma les yeux en songeant au passé, mais garda les lèvres closes. Les barbares avaient pris la ville depuis une heure, sans grande perte. Ils avaient écrasé l’armée régulière dans la plaine du Nord et n’avaient fait qu’une bouchée des troupes mercenaires postées devant les murs. La garde municipale, composée de volontaires surtout habitués à séparer des ivrognes, ne faisait pas le poids face

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Compassion - Yarffos à ces guerriers. De son balcon, le jeune roi Stellan voyait déjà s’élever la fumée de quelques incendies, à la périphérie de sa cité. Rien de bien dangereux, malheureusement. On avait pris des mesures pour empêcher les flammes de se propager d’une demeure à l’autre, même les jours de vent. Aujourd’hui, il aurait sacrifié la moitié de ces maisonnettes pour qu’un gigantesque incendie chasse les envahisseurs. Les éléments étaient contre lui, comme si le destin voulait lui faire payer pour quelque faute oubliée. Le roi entendit une clameur monter d’une artère. Les rues de la ville étaient larges et pavées, on avait chassé la puanteur et le sordide qui proliféraient autrefois dans les ruelles sombres et les arrière-cours. A la réflexion, il se dit que le réseau de venelles et d’impasses, qui en avait fait un dangereux labyrinthe propice aux embuscades, l’aurait peut-être sauvée, aujourd’hui, au lieu de ces grandes avenues par lesquelles déferlait la cavalerie montagnarde. Cette cité était moderne, trop à son goût, mais c’était le souhait de la Reine. Son rêve de grandeur prenait fin, sa ville de lumière ne serait plus qu’un champ de ruines d’ici peu. Les montagnards sont des gens pragmatiques, aussi n’était-ce qu’une question de jours, le temps d’un sac en règle. Chaque objet utile ou vendable prendrait la route du nord. Il ne resterait que les vestiges d’un rêve. « Si vous me permettez, votre Altesse… » Le roi délaissa du regard la vision d’une ville perdue et adressa un coup d’œil au mage de la cour. Variag était sensiblement du même âge que lui, mais à la trentaine passée, il faisait plus vieux, conséquences d’une vie partagée entre l’étude et les missions diplomatiques pour lesquelles il avait sillonné le royaume, et ce par tous les temps. Il ne se préoccupait guère de son apparence, sans pour autant se négliger. Car à la cour, son titre lui valait tous les regards, pas forcément amicaux, lorsqu’il prenait place près de la Reine ou de son époux, jamais à plus de trois sièges, quel que fut le rang des invités. Stellan, qui s’efforçait également de paraître plus âgé, pour appuyer une autorité dont il n’avait naturellement pas été doté, était le seul à l’avoir déjà vu pratiquer son art, et il savait la magie également responsable de ce vieillissement prématuré. Avec un brin de jalousie, il remarqua qu’en plus du mystère, ces quelques rides donnaient au mage un charme d’homme mûr qu’il lui faudrait attendre encore des années avant de posséder, en admettant qu’il survive à cette semaine. « Oui, Variag, je t’écoute. — Sa Majesté la Reine Althaïs a pris une décision. Elle vous demande d’aller présenter la reddition de la cité à nos envahisseurs. » La peste soit de cette femme, maugréa Stellan. Et la peste de cette dynastie de femmes où je ne suis qu’un époux, pour ne pas dire un laquais. Est-ce un diadème qui ceint mon front, ou bien le collier d’un animal de compagnie, trop étroit pour passer ma tête ? « A-t-elle fixé des conditions ? J’ose espérer que nous aurons au moins la vie sauve… Pour ce qu’elle vaut encore, ajouta-t-il pour lui-même.

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Plume Rouge - A l’extrémité du Cri — Sa Majesté la Reine Althaïs demande en effet la vie sauve pour elle et son peuple, ainsi que le départ des troupes montagnardes sous trois jours… — Bien assez pour qu’ils pillent chaque maison… — En échange, la cité versera chaque année un tribut équivalent à cinq boisseaux de grains par guerrier, et cela pendant vingt ans… — Cinq boisseaux par tête ? A-t-elle seulement idée du nombre qu’ils sont ? Elle veut notre ruine ! s’emporta Stellan en faisant volte-face. Ne voit-elle pas les ravages déjà causés ? A quoi bon nous sauver aujourd’hui, si c’est pour nous affamer vingt ans durant ! — Je me permets de vous rappeler, Majesté, que vous n’avez pas autorité à contester une décision de la Reine. Ni même du conclave de ses conseillers, précisa Variag sans se départir de son calme. — Dois-je comprendre que tu approuves cette décision ? Voire que tu en es à l’origine ? — Je dois avouer à Votre Altesse avoir fait certaines suggestions, que Sa Majesté la Reine Althaïs a bien voulu entendre. Mais ma principale contribution est la promesse, garante du traité de paix, que nous n’entretiendrons pas plus de deux cents hommes de troupe. — Nous… Nous en avions vingt fois plus, et leurs cadavres jonchent la plaine du Nord ! Variag, comment as-tu pu ? Souhaites-tu la mort de notre cité ? La fin de notre dynastie ? — De notre cité, certes non, Altesse. Quant à la dynastie de la Reine, il m’apparaît clairement, au vu de cette cuisante défaite militaire, qu’elle n’est plus une souveraine digne de nous diriger… Et je ne parle même pas de cette honteuse reddition qu’elle vous humilie à aller présenter. Stellan crut mal comprendre les paroles du mage, et seul son regard brillant et un sourire appuyé lui confirma qu’il n’avait pas rêvé. Variag venait d’accuser la Reine des mauvais choix politiques que lui-même lui avait dictés. Cherchait-il à sauver sa peau dans cette débâcle ? En lui offrant les arguments pour déposer son épouse et prendre enfin le pouvoir… Malgré son attrait, Stellan réfléchit un instant à l’offre du magicien. Il serait roi, mais d’un royaume soumis, pieds et poings liés, à un ennemi qui était venu sans coup férir frapper du pommeau de l’épée à la porte du palais. Qu’y gagnaient-ils, l’un comme l’autre ? Stellan soupçonnait le mage d’avoir des projets à long terme, peut-être même était-il à l’origine de l’invasion montagnarde. Travaillait-il pour l’adversaire, avait-il œuvré toutes ces années à mettre à genoux le royaume ? Non, c’était impossible. Le mage était l’initiateur des grands travaux en ville, et son tempérament n’était pas celui d’un enfant qui piétine son château de sable, à peine achevé. L’imagination de Stellan échafauda d’autres visions incohérentes avec ce qu’il savait du mage, qu’il finit pas balayer d’un revers de la main. Il décida de faire confiance à Variag, avant d’exiger de son nouvel allié qu’il lui confie son plan. Il n’eut pas le temps de l’interroger, le mage lui annonçant qu’il avait fait hisser le drapeau blanc, et qu’une délégation s’était déjà mise en quête du général ennemi.

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Compassion - Yarffos Avant même que Stellan ne put répliquer, un page les prévenait de l’approche du Khan Mirt-ran et de sa garde. Varen entendait une voix. Celle de sa mère. Souviens-toi de ce qu’ils nous ont fait endurer. Souviens-toi de ce que ton peuple a subi ces vingt dernières années. Souviens-toi de ce général montagnard, le même homme que tu affrontes aujourd’hui, ce Khan Mirt-ran qui est passé pour un héros auprès de la population pour avoir interdit à ses hommes de piller la ville. Souviens-toi que cet homme, sous couvert d’honneur, a demandé aux habitants de lui livrer euxmêmes ce qui aurait dû être le fruit de ses déprédations. Souvienstoi des femmes violées, des maris égorgés, des enfants piétinés une heure ou deux avant ces belles paroles. Je me souviens, Mère, pensa Varen sans desserrer les lèvres. Je n’étais pas né, seuls Père et toi m’en avez parlé, si souvent cependant qu’il me semble me le rappeler. Souviens-toi des privations. Souviens-toi de ces visages, au solstice d’hiver, lorsque presque toute la récolte prenait la route du Nord, chaque année un peu plus sans que le roi n’y puisse rien faire. Ou n’y veuille rien faire. Souviens-toi de la famine, de ces corps amaigris, de cette attente inquiète d’un printemps qui semblait toujours tarder à revenir. Je me souviens, Mère. Je me souviens de mes années d’enfance où tout n’était pas heureux, mais pour moi qui n’ai jamais connu que cela, chaque petit moment de bonheur avait encore plus de valeur à mes yeux. La voix de sa mère se fit plus dure. Souviens-toi de ton père, qui nous a trahis une première fois en laissant notre royaume en pâture aux montagnards, et une seconde fois en te volant ta vie et ton avenir. Souviens-toi de celui qui a volé la joie à tous les enfants de ton âge. Je me souviens, Mère. Je me souviens de la joie que tu éprouvais lorsque nous vivions tous les deux, et même lorsque père venait nous voir. Je sais ce qu’il a fait, ce que vous avez fait tous les deux, mais je ne veux pas vous adresser de reproches, car cela ne changerait rien.

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Plume Rouge - A l’extrémité du Cri Souviens-toi de… Varen coupa la voix dans sa tête. Le petit jeu avait assez duré. Vous n’êtes pas ma mère. Ma mère est morte, aussi je doute pouvoir l’entendre de nouveau. Mon père sait parler dans mon esprit et contrefaire sa voix, mais jamais il n’userait d’un tel stratagème. Qui que vous soyez, ne gaspillez pas vos paroles inutilement, car rien, ni la colère ni la vengeance ne m’arrachera un cri. A une horreur de plus, je préfère le silence. L’argument qu’il avait donné à Stellan pour démettre la Reine n’était pas tombé dans l’oreille d’un sourd. Il fallait reconnaître cela à l’époux royal. Au solstice d’hiver, il avait commencé à faire courir un bruit dans les rues, via un réseau de petites gens de sa domesticité. Puis à la cour, afin que l’idée ait fait son chemin quand furent effectives les premières restrictions au palais. Avant le printemps, la Reine Althaïs avait quitté le trône au profit de son époux et se retirait du monde. C’est à peine si elle assista au couronnement de Stellan, et son départ pour un couvent loin à l’est ressembla à s’y méprendre à une fuite. Ne pouvant entrer dans les ordres, elle s’établit dans une petite maison à l’écart du village, sur la route des moniales. Route qu’empruntait actuellement Variag, seule personne à la cour à se soucier encore de l’ancienne reine, qui plus est à cette époque de moissons où le travail occupait les mains, et les esprits comptaient les jours les séparant encore du solstice d’hiver. Variag chevauchait le cœur léger. Bien qu’il fût en grande partie responsable de la misère ambiante, il s’absolvait de tout remords par la certitude qu’il avait épargné aux habitants du royaume un massacre en règle ou une existence bien pire. Car si les montagnards ne pratiquaient pas l’esclavage, il arrivait fréquemment qu’ils vendent leurs prisonniers à des royaumes voisins. Variag savait que c’est dans l’adversité que se forge le caractère. En un sens, il avait favorisé l’invasion barbare pour faire table rase d’une génération incapable de se prendre en main. Le choc avait été rude, et aujourd’hui, tous devraient enfin œuvrer ensemble, unir leur ressentiment envers un homme ambitieux qui avait déchu du trône leur Reine bien-aimée pour se nommer Roi, et leur colère contre ces envahisseurs qui les privaient du fruit de leur labeur. Et les choses empireraient d’année en année, Variag ne doutait pas des talents innés de Stellan pour creuser petit à petit l’écart entre le peuple et la cour, par de petites injustices régulières qu’il ne manquerait pas de décréter. En plus du tribut dû aux montagnards, on l’accuserait bientôt de tous les maux. Et doucement, on se souviendrait de la cité idéale d’Althaïs. Il faudrait des années, mais la révolte gronderait, Variag s’y emploierait. Et ce ne serait pas une seule ville, mais un véritable royaume des cieux qui renaîtrait de vingt années de cendres. Esquivant une branche basse, Variag chassa son rêve devenant lentement réalité. Un autre de ses rêves l’attendait au bout du chemin. Après un virage, une maisonnette apparut en lisière du bois. Près de la porte, l’attendait la plus belle femme qu’il eût jamais vue, vêtue simplement de laine écrue qu’elle filait et tricotait elle-même.

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Compassion - Yarffos Elle le vit, se leva de son banc, le tissu de sa robe tendu par son ventre rond. Il avait fallu quinze ans au Roi Stellan pour avoir des doutes. En fait, non, il en avait eu immédiatement, mais pas pour les bonnes raisons. Variag lui avait exposé, ce jour-là, un plan incroyable. Stellan avait vu le pouvoir de Variag. D’un mot, il blessait, d’un cri, il pouvait tuer. Mais son pouvoir ne servait pas qu’à détruire. Décuplé par du sang royal, il pouvait ramener les morts à la vie. Et Variag de fournir alors une troupe immortelle à Stellan, un bataillon de soldats insensibles aux coups et à la douleur, dont la seule présence inspirerait la terreur, et qui mettrait en déroute la toute-puissante cavalerie montagnarde. Une telle chose avait semblé impossible à Stellan, mais que Variag, qu’il savait sage et puissant, lui affirme être capable de l’accomplir, l’avait convaincu. Et lorsqu’il avait demandé de quelle manière il comptait obtenir ce « sang royal », il avait cru avoir percé à jour les plans de Variag avant même que celui-ci ne les lui explique. La reine, répudiée et exilée, il apparaîtrait en seul ami resté fidèle et, l’isolement aidant, ils ne tarderaient pas à devenir intimes. Il éduquerait l’enfant qui viendrait à naître, lui enseignerait ses pouvoirs, puis le ramènerait à la cour où il deviendrait le bras de la vengeance royale contre l’oppresseur montagnard. Jamais on n’évoquerait son ascendance royale, et père et fils demeureraient dans l’ombre de la nouvelle lignée engendrée par Stellan. Le Roi n’avait rien trouvé à redire dans ce plan, appréciant que le mage n’affiche aucune ambition pour son fils. Stellan prévoyait néanmoins de les faire assassiner l’un et l’autre, par précaution, une fois les montagnards vaincus. Que nul ne puisse se mettre en travers de son chemin vers le trône. Aujourd’hui, Stellan réalisait avec quinze années de retard qu’il s’était bercé de faux espoirs. Pas même sa maîtresse et future épouse, sorcière à ses heures, n’avait mis en doute la possibilité que Variag eût menti. Le sortilège existait bel et bien, mais quant à savoir si Variag ou l’enfant qu’il avait eu d’Althaïs serait assez puissant pour l’accomplir… Il fallait attendre et les voir essayer. Cela voulait dire faire toujours confiance au mage… Lentement, un doute s’était instillé dans son esprit, jusqu’à la certitude qu’il avait été dupé. Et ce qu’il avait sous les yeux ne faisait que le confirmer. Il s’était rendu incognito dans ce village où vivait son ancienne épouse. L’avait trouvée. Visiblement remise de sa déchéance, pleinement épanouie dans sa vie de paysanne. était-ce à cause de l’enfant ? Stellan n’avait pas été capable de lui en donner. était-ce cela, un héritier, qui avait manqué au mariage politique qui avait été le leur ? Puis le magicien était arrivé. Stellan, de sa cachette, vit briller son regard lorsqu’il s’adressait à Althaïs, ses traits se détendre tandis qu’il la serrait dans ses bras. Certes, Althaïs conservait une allure de reine dans ses oripeaux de gueuse, mais de l’avis de Stellan, Variag prenait son rôle d’époux bien trop à cœur. S’était-il pris au jeu ? Il observa un moment leur petit manège. Lorsque une heure plus tard, le mage dut faire ses adieux à sa femme et son fils, Stellan sut qu’on s’était joué de lui

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Plume Rouge - A l’extrémité du Cri quinze années durant. Mais il ne fit rien. Il attendit encore un an, peaufinant sa vengeance envers les deux amants. Variag lui avait vendu un avenir, et il le contraindrait à tenir parole, quels qu’en soient les moyens. La voix s’était tue dans l’esprit de Varen. Yeux et lèvres toujours clos, il ne se retint pourtant pas de sourire. A moins que ce ne fut qu’intérieurement. On voulait réveiller sa colère. Pour cela, on jouait avec le souvenir de sa mère. On se servait du lien avec son père. Car ce ne pouvait être la voix de son père dans sa tête. Pas son père, qui lui avait appris le pouvoir du cri, et dès ses douze ans, l’avait mis en garde contre la violence de ses sentiments. Son père qui, même battu à mort par la garde royale, ces derniers mois, lui avait enseigné à dominer ce pouvoir, pour ne pas lui succomber sur le champ de bataille. De ne pas laisser monter sa colère, de ne pas hurler de rage au milieu de ses camarades morts, de ne pas tourner sa haine vers ses ennemis. Non, ce n’était pas la voix de son père. Son père avait renoncé à son rêve, et aux sacrifices qu’il lui en coûterait, après ce qu’ils avaient fait à sa mère. Mais c’était la voix d’une femme. D’une sorcière. Celle du roi, de celui qui aurait pu être son père. Eshkeri, la nouvelle reine, issue de l’ancienne dynastie. Traîtresse à son propre sang. Fratricide. Oui, Varen n’en doutait pas tandis qu’il souriait, c’était sa tante qui voulait le pousser à accomplir ce destin renié par son père. Un soldat, enveloppé de noir, plaquait Varen contre le mur. Le jeune garçon sentait la pierre lui mordre la joue, il avait mal, il avait peur, mais il se retint de crier, comme son père le lui avait appris. Malgré la main gantée qui l’empêchait de tourner la tête, Varen pouvait voir sa mère reculer vers le fond de la pièce, un regard qu’il ne lui avait jamais vu foudroyant la silhouette encapuchonnée face à elle. « La vie ne semble pas avoir trop dure avec toi, d’après ce que j’ai pu observer, l’invectivait l’homme. Tu m’as toujours pris pour un imbécile, et j’admets que j’ai mis du temps à réaliser à quel point était empoisonné le cadeau que vous m’avez fait, ton chien de Variag et toi. » Il parlait de son père. Il n’avait pas le droit de parler de lui comme cela. Son père était un homme bon, qui était-il pour l’insulter ? « C’était trop gentil de ta part de me laisser un royaume de miséreux, pendant que tu refaisais ta vie loin des soucis de la cour, avec l’homme que tu aimais. C’est étrange, mais je crois que j’y ai perdu au change. » L’homme gifla sa mère, si violemment qu’elle tomba à genoux. Ça non plus, il n’avait pas le droit. Varen sentit croître sa colère, il voulait frapper cet homme, lui faire éprouver dix fois, cent fois la douleur infligée à sa mère. Le pouvoir grondait en lui. Il sentit la poigne de l’homme en noir se faire moins assurée. Mais une autre silhouette, plus fine, l’avait senti également. Elle leva la main et il se sentit de nouveau écrasé contre le mur. Cela n’avait pas échappé à l’homme, qui le regarda un instant avec une grimace teintée de dégoût avant d’empoigner sa mère par sa chemise et la forcer à le regarder. « Dis-moi, Althaïs, étais-tu déjà enceinte de ce bâtard lorsque tu as quitté la cour ?

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Compassion - Yarffos M’avais-tu déjà trahi avec Variag ? Ou bien n’est-ce venu que plus tard ? » Varen n’entendit pas sa mère répondre. Mais celui que Varen avait compris être le roi l’insulta de nouveau avant de la repousser brutalement contre le mur. Elle tomba étendue sur le côté. La seconde silhouette s’approcha alors d’elle. Varen vit les traits de sa mère se durcir plus encore, avant qu’elle ne crache au visage de l’inconnue, qui la gifla à son tour. Sa mère cria de douleur, Varen aussi. La pression de l’homme dans son dos se relâcha subitement, dans un crépitement inconnu. Varen sentit un liquide chaud et épais, comme du lait crémeux, gicler sur ses joues. Son gardien s’effondrait à terre, les vêtements en lambeaux, suintant de rouge par mille coupures. Il ne se demanda pas si c’était lui qui avait fait cela. Deux autres silhouettes gisaient sur le plancher, leurs capes comme déchiquetées par la grêle. Entre elles, debout, son père, l’air fâché comme Varen ne l’avait jamais vu. En deux pas, il avait pris le roi à la gorge, l’avait soulevé de terre en fulminant. « Stellan, espèce de sale hyène. Tu n’imagines pas ta chance que je ne puisse pas te tuer… - Est-ce parce que tu ne le veux pas, gargouilla le roi à moitié étouffé, ou que tu ne le peux pas ? » Il accompagna ses paroles d’un coup d’œil à sa gauche. Variag, sans lâcher sa prise, détourna son regard vers l’inconnue qui appuyait un poignard sur la gorge d’Althaïs. « Tu es venu avec la catin que tu as faite reine ? lança Variag sans desserrer son étreinte. Quel dommage que ses pouvoirs soient si faibles comparés aux miens. - Tu te trompes, elle est suffisamment forte pour te réduire à néant, répondit le roi dont le visage virait au violacé. Eshkeri. » Varen hurla en même temps que son père lorsque la fem-

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Plume Rouge - A l’extrémité du Cri me trancha la gorge de sa mère. Un souffle glacé sembla émaner du père et du fils. Variag lâcha le roi, qui chuta lourdement. « Sorcière, invectiva-t-il la femme. Meurtrière. Es-tu donc aussi dévoyée que je le crois pour avoir osé assassiner ta sœur ? » Varen vit approcher un homme dans le dos de son père. Celui-ci, déversant sa rage sur la femme, ne l’avait pas senti approcher. Avant que Varen ait pu ouvrir les lèvres, la matraque s’était abattue sur le crâne de Variag, qui s’écroula. La sorcière s’adressa au corps inanimé. « Ma sœur n’aurait pas abandonné la couronne pour frayer avec un magicien, mais apparemment ce n’était qu’une idiote qui a fait passer l’amour avant le pouvoir. Mais tu n’auras qu’à la ramener à la vie, puisque tu en as le pouvoir, ajouta-t-elle avec un sourire mauvais. Oh, non, suis-je bête, tu ne voudrais pas d’une poupée sans âme. Pauvre imbécile sentimental, cracha-t-elle avec dégoût. Pauvres amants amoureux. Stellan aurait dû la tuer plus tôt. Il aurait dû vous tuer tous les deux. Mais il a encore besoin de toi. Et de ton fils. » La matraque s’abattit une seconde fois, et Varen n’en sut pas plus. Les deux années suivantes n’avaient été que peine. Son père, battu chaque jour jusqu’à l’épuisement afin de l’empêcher d’utiliser la magie, était forcé d’achever son éducation. Eshkeri, la meurtrière de sa mère, avait trouvé un parchemin dans les affaires du mage et lui avait lu en quoi consistait le sort. « Et le mage, voulant s’assurer d’une Némésis sur son ennemi, ayant partagé son sang avec des créatures mortes ensuite, concentrera sa haine et ses souvenirs douloureux sur celui qu’il honnit. Alors les morts se relèveront, encore et encore, contre la cible de la fureur du mage. » Variag n’avait dit mot. Varen ne croyait pas que son père le vouait à une telle horreur. Avant, quand ils vivaient tous les trois, il lui arrivait de parler d’un avenir radieux et des sacrifices à accomplir, mais pas ça. Stellan, la bouche étirée en un sourire sadique, était venu lui murmurer à l’oreille, assez fort pour que son père, enchaîné à côté de lui, puisse l’entendre : « Est-ce que ta mère était au courant ? Savait-elle que tu vivais pour accomplir un sombre projet ? » Variag n’avait rien dit, ne s’était pas défendu. De toute façon, un bâillon leur interdisait toute parole, et tout cri, en présence du couple royal. Mais dans le regard de son père, dans ses yeux qu’il avait toujours vus très vifs, Varen ne distinguait plus la moindre flamme, à peine celle de la haine. Sur le fil ténu qui reliait leurs pensées, Varen ne sentait qu’un vague remords chez son père. Il regrettait la mort de son épouse, et celle prochaine de son fils, pour ce qui n’avait été qu’un rêve qu’il s’était cru assez fou pour rendre réalité. Tandis qu’on le ramenait dans le dortoir commun, Varen vit disparaître dans les ténèbres de la cellule la silhouette torturée de son père. Leur lien mental se rompit, laissant dans l’esprit du jeune homme le goût amer de la souffrance à venir. Jeté sur sa paillasse, au milieu de ses camarades déjà endormis, Varen ne pouvait imaginer morts ceux avec qui chaque jour il apprenait le maniement des armes, presque tous étaient de son âge, Brom, Tibal, son partenaire Alhin… Il se refusait

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Compassion - Yarffos à y croire, même lorsque Eshkeri venait lui ponctionner le fond d’une bassine de sang, laissant à chaque fois une cruelle estafilade sur son torse, son dos, ses cuisses, là où la cuirasse la dissimulerait. Il ne voulait pas penser à ses amis, le croyant invité à la table du roi, lui portant un toast, buvant son propre sang. Stellan les avait galvanisés d’un conte fumeux dans lequel, immortels, Varen les mènerait à la victoire. Eshkeri avait dû user de ses sorts pour endormir leur jugement, tout comme son pouvoir empêchait Varen de leur révéler la vérité. Tous l’aimaient comme un frère, et étaient prêts à le suivre jusqu’à la mort. Ce qui avait été le cas, très rapidement. Stellan avait sacrifié un messager pour annoncer son refus de payer le tribut pour les années à venir. La tête tranchée du page n’avait précédé l’armée montagnarde que d’une journée. Au petit matin, deux cents jeunes hommes, resplendissants dans leurs uniformes neufs, attendaient de pied ferme, sans la moindre crainte, une cavalerie de vétérans peut-être cinquante fois plus nombreuse. Et pourtant, ils n’avaient pas peur. Pas même Alhin, à sa droite, qui avait prêté serment de mourir pour le protéger. La cavalerie, une simple avant-garde d’un millier d’hommes, avait déferlé. Et deux cents soldats étaient tombés. Lui seul s’était relevé. Varen ouvrit les paupières. Les montagnards avaient repris leur position, attendant sans doute le reste de la troupe pour prendre la ville d’assaut. Certains pointaient leur épée dans sa direction, faisaient mine de vouloir charger une seconde fois. Varen entendit des rires, on se moquait de ceux qui voulaient s’en prendre à un moribond qui ne tarderait pas à tomber au premier souffle de vent. Il ferma les yeux et se rêva. Ses lèvres se desserraient. Oubliant le sort de ses camarades, ne pensant qu’au devoir qu’ils se devaient d’accomplir, sa bouche s’ouvrait lentement. Pour sauver tous les innocents qui n’avaient jamais rien su de l’utopie de son père ou de l’ambition du roi, un son s’échappait doucement de ses lèvres, avant de gagner en intensité. Et ses amis se relevaient, pantins sans âme, marionnettes de chairs mortes et d’os brisés. Restaient plantés là, en un mur infranchissable, tant que les montagnards ne renonceraient pas. Tant qu’ils ne seraient pas tous morts. Cela, Varen ne le voulait pas. Il rouvrit les yeux, chassant ces images fantasmagoriques. Cinq cavaliers approchaient avec circonspection, flairant un piège. Prirent de l’assurance. Levèrent leurs lames. Pressèrent leurs chevaux. Chargèrent en hurlant. Et, les yeux de nouveau clos, c’est à leur cri de guerre que Varen répondit, sa voix comme un murmure au milieu du fracas des chevaux. Il cria pour mettre fin à cette folie, pour refuser la mort, sa sienne, celle de ses amis, de son peuple, de ses ennemis. L’une ou l’autre avait pourtant sonné. Il sentit l’acier lui mordre le flanc, entaillant la chair sous la cuirasse. La douleur amplifia son cri, mais il ne s’entendit pas hurler au cœur du vacarme des cavaliers. Puis, alors que la souffrance fuyait plus vite qu’elle n’était apparue, vint l’odeur. Pas celle du sang, jusqu’alors omniprésente, mais celle du feu.

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Plume Rouge - A l’extrémité du Cri Il ouvrit les yeux. Trois corps supplémentaires gisaient à ses pieds, noircis par la foudre. Avant qu’il n’ait pu comprendre, un cri terrifiant lui fit faire volte-face. Les deux autres montagnards le frappèrent, de droite et de gauche, se jouant de son armure, perçant son flanc, ouvrant une plaie rouge dans son cou. La douleur lui fit cligner des yeux. Son cri de nouveau se mêla aux leurs, tous trois rendus inaudibles par le grondement du tonnerre. Une nouvelle fois l’odeur du feu. Et deux autres corps brûlés vinrent joncher le champ de bataille. La foudre avait frappé au même endroit ? Varen porta la main à son cou, mais les lèvres gueules s’étaient déjà refermées. Il vit la plaie se rouvrir sur la gorge d’Alhin, tandis que les côtes d’un autre soldat, dont il ignorait le nom, encaissaient une nouvelle blessure à sa place. Varen n’y comprenait rien, ne savait plus qui se jouait de lui, mais pressentait le pire. D’autres cavaliers approchaient. Plus nombreux, plus décidés. Il ne pouvait même plus fuir, il ne pouvait empêcher ce carnage de se poursuivre. Il n’eut même pas le temps de faire face à ses bourreaux, les premiers coups le frappaient déjà. Dix, vingt, plus encore, il ne put retenir longtemps la douleur, et une troisième fois, il hurla, et son cri sembla se confondre avec ceux des montagnards. L’odeur fut atroce. Seule la pluie qui se mit à tomber l’en débarrassa, rinçant le parfum de la mort. Jusqu’au prochain assaut. La légende de Khan Mirt-ran raconte que ce jour-là, sous l’orage qui avait tué trois cents de ses hommes, le vieux général descendit seul à la rencontre du soldat-sorcier qui demeurait là, seul survivant campé sur ses jambes, et qu’aucun coup ne pouvait mettre à terre. Alors Mirt-ran descendit de cheval et alla parler à ce soldat, qui n’était un jeune homme, presque encore un enfant selon les critères de ce pays, mais qui commandait à la foudre. Il lui demanda de l’affronter dans un duel loyal pour cesser le massacre de ses soldats et décider du vainqueur. L’offre était courageuse, le Khan avait alors plus de cinquante hivers. L’enfant-sorcier, qui aurait pu accepter et le vaincre sans difficulté en usant traîtreusement de sa magie, lui fit pourtant une réponse qui le surprit. Il lui dit qu’il était maudit, que si Mirt-ran le touchait, même mortellement, la foudre s’abattrait sur lui tandis que son adver-

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Compassion - Yarffos saire ne vacillerait même pas. Aussi n’avait-il pas besoin d’arme pour le vaincre, juste de s’offrir à la lame de Mirt-ran. Le vieux général rengaina donc son épée et s’assit en tailleur devant l’enfant-sorcier, qui fit de même. Ils restèrent ainsi plusieurs heures, jusqu’à la nuit. Bien des hommes s’inquiétèrent pour le Khan, mais eux que la mort au combat n’effrayait pas n’osèrent s’approcher avec un flambeau de l’endroit où étaient assis l’enfant et le général. Ils attendirent donc dans l’obscurité que Mirt-ran revint. Ce qu’il fit à l’aube. L’enfant-sorcier avait disparu. La pluie avait cessé, mais des nuages noirs encombraient toujours le ciel, et l’orage qui couvait s’étendait désormais sur la ville. Le tonnerre gronda, et les hommes aux côtés du Khan, qui regardaient là où les yeux du général étaient tournés, virent la foudre s’abattre par deux fois sur le palais. Alors Mirt-ran dit : « Le couple royal est mort. Par mon épée et mon armée, ce pays est nôtre. Par la volonté du nouveau roi, ce pays est nôtre désormais, tout comme nos montagnes sont siennes. » Et tandis qu’on dressait un bûcher funéraire pour les cadavres des deux camps, l’enfant maudit qui était devenu roi revint, porteur d’un corps ensanglanté. Il demanda que son père fût brûlé avec les autres pour, telles furent ses paroles, « qu’il rejoigne ceux sacrifiés à son rêve ». Les récits divergent ensuite. Certains prétendent qu’il se jeta alors dans le feu, d’autres disent qu’il disparut dans un éclair. La véritable chanson de Khan Mirt-ran raconte que les deux histoires sont vraies, qu’il se fit phénix ou oiseau-foudre, et que la puissance des éléments le délivrant de sa malédiction, il régna sur son peuple et le nôtre avec sagesse durant fort longtemps.

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simula

Un évènement exceptionnel, un spectacle grandio des chemins bien plus sombres...

de M

D’origine espagnole, Mathilde Thomas s’est prise d’amour très jeune p natal, le « noble art ». Autant dire que dans cette nouvelle où elle fait la et la souffrance d’un taureau, avec une ouverture sur la nature humaine de style, laissant l’écriture l’emmener dans des régions inconnues de sa sition à mille lieues de ses convictions premières. Dans les génériques de film, on y voit souvent, « les personnages et lieu l’inverse, tout y est vrai, dates, lieux, personnages, noms. Gare au simu 26


acre

ose, nous feront découvrir

Mathilde Thomas

pour ce que l’on appelle dans son pays parabole entre le cri de Edward Munch en général, a été pour elle un exercice sensibilité. Un véritable rôle de compo-

ux ne sont que pure fiction... », ici c’est ulacre! 27


Plume Rouge - A l’extrémité du Cri Seul au milieu du pont. Mes vêtements souillés sentent la peur, la mort. Mes deux amis m’ont accompagné un instant, puis ils ont continué leur route, me plantant là, avec mes doutes et mes angoisses. A leur décharge, je dois bien avouer que je ne suis pas de la meilleure compagnie depuis que j’ai compris. Je mets mes mains sur mes oreilles pour ne plus entendre, mais j’entends encore. J’ouvre en grand ma bouche, mais aucun son n’en sort. Regardez bien. Approchez-vous. Oui, c’est ça, encore un peu. Vous n’êtes plus qu’à deux mètres de moi. Plus qu’à deux mètres de la tempera. Seuls, le cordon de velours mauve et votre indéfectible respect du règlement, « Interdiction de toucher aux toiles », vous empêchent de me caresser la joue pour me rasséréner. Y parviendriez-vous ? Il vous serait certainement plus facile de déjouer la sécurité et les vigiles du Musée, et de franchir tous leurs cordons de velours mauve, que de me calmer. Que n’ai-je vu ? Que n’ai-je entendu ? Comment voudriez-vous que cela ne m’affectât pas ? Je ne suis pas ce type longiligne et squelettique au faciès effrayant. Ce n’est pas moi qui suis effrayant. C’est ce que je sais qui l’est ! Mes joues ne sont pas caverneuses. Ni mes orbites vides. C’est ce qu’est devenu ce monde qui est vide et sans vie. Mon crâne n’est pas imberbe et mortuaire. C’est la planète qui se meurt et qui souffre de tous côtés. Je suis juste une bouche béante et muette. Je veux hurler, mais ne le peux. Je suis la bouche de tous ceux qui n’ont pas voix au chapitre. Les sans voix. Je suis de l’anorexique, le cri en forme de régurgitations compulsives. L’appel muet. Je suis le cri des balles sifflées de la kalachnikov de ce petit iranien prépubère. Je suis le hurlement vain de cette fille, au fond d’une cave, bâillonnée par des siècles de machisme, refusant de toutes ses forces de « tourner » dans la danse sexuelle et assassine des garçons. Polymorphe, intemporel et asexué, je suis de toutes les chorales et de tous les orchestres où le maestro exécute simultanément son morceau et les condamnés au peloton, de Buchenwald ou d’ailleurs. La musique et la mort au même concert. N’est-ce pas à hurler ? L’Exposition Universelle de Paris, aurait lieu en juin 1889. Eiffel s’affairerait entre les avenues Anatole France et Pierre Loti. Malençon et Botrel travailleraient sur le bâtiment de l’Exposition à proprement parler, rue Pergolèse. La Reine d’Espagne, du haut de son trône ordonna que l’on y représentât son pays par la construction d’une arène provisoire. En réalité, plusieurs virent le jour. Com-

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Simulacre - Mathilde Thomas boul et moi fûmes désignés pour l’un de ces ouvrages. Nos arènes se situeraient Champ-de-Mars, à quelques encablures de la Tour que construirait Eiffel. Pas peu fiers de pouvoir mettre en lumière nos toutes dernières idées, que certains appelleraient bientôt, nos « élucubrations délirantes », nous nous rendîmes sur place afin de jauger du terrain et de sa superficie in situ. Nous nous mîmes aussitôt à nos planches à dessin. Du jamais vu. D’emblée, les proportions des arènes seraient monumentales. Soutenues par une charpente ossue, toute en maçonnerie et en bois, les rangées de gradins s’alignaient. « Du rouge, il faut du rouge », suffoquait presque Comboul, pris d’une quasi-hystérie créatrice, « Beaucoup de rouge ! » « Bien, nous les peindrons en rouge », admis-je de bonne grâce pourvu qu’il se détendît. Et du rouge, on en mit partout, sur les portes, les murs et les piliers. Du rouge et du doré. Nous n’étions plus aux arènes du Champ-de-Mars, mais à la Real Maestranza de Séville. Tout ce rouge ! Toutes ces dorures ! Et cette envie folle de faire la fête et de voir des spectacles bariolés. C’est l’époque qui voulait ça : l’Exposition Universelle serait « tricolorée », aux dires de la Presse. Les gens rêvaient des îles et d’exotisme, et les courses taurines participaient de cette recherche de dépaysement. Pris dans ce tourbillon et cette effervescente nouvelle mode, nous avions décidé de nous prendre au jeu. Seule condition apposée au règlement : les courses parisiennes seraient un simulacre des corridas espagnoles. « Les exercices d’agilité y seront à l’honneur. Aucune blessure ni effusion de sang ne sera faite aux taureaux. » Les textes étaient très clairs à ce sujet. Toutes les précautions seraient donc prises pour préserver tant l’intégrité des animaux que celle des hommes. Paris vivait des heures d’une violence inouïe faite aux animaux domestiques, et ce, dans la plus grande impunité jusqu’alors. Les journalistes faisaient leurs choux gras de la brutalité des cochers envers leurs chevaux. La loi Grammont arriva à point, ainsi que la Société Protectrice des Animaux, afin d’y mettre un terme. Et ces adhérents comptaient bien veiller à la stricte application de la loi et des textes ministériels, lors de ces courses de taureaux. Mon ami Comboul et moi nous crevions les yeux sur nos plans, avec nos maçons et nos menuisiers. Les travaux en eux-mêmes durèrent deux mois. Ceux-ci furent riches en rapprochements humains et en expériences intellectuelles. Des liens forts se tissèrent entre nous tous, des ingénieurs, aux architectes et jusqu’aux ouvriers, sans aucune barrière sociale ni financière. Nous travaillions tous à un même projet. Les arènes du Champ-de-Mars seraient, aux yeux du monde, la vitrine du savoirfaire technologique français. La responsabilité, que nous portions sur nos épaules, était lourde, et conscients de cela, nous nous rapprochâmes tous en un élan passionné et passionnant. Nous rencontrions souvent nos confrères Malençon et Botrel, et parlions longue-

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Plume Rouge - A l’extrémité du Cri ment de nos œuvres respectives, comparant nos méthodes, et commentant nos avancées. De notre côté, il nous fallait respecter, à tout prix, les exigences ministérielles concernant l’issue non fatale des courses taurines. C’était notre grand pari : ne pas faire comme en Espagne où les taureaux étaient toujours mis à mort. En cela nous voulions nous démarquer d’eux. Pour ce faire, nous avions échafaudé une idée très intéressante : une porte et un long couloir qu’emprunterait le taureau à la fin du spectacle. Il fallait aménager un espace suffisamment large pour permettre à tous les animaux d’y passer, sans encombre : les bœufs meneurs suivis du taureau lui-même, le tout escorté par deux hommes à cheval. Au bout de ce large couloir, un corral pour y installer les bêtes en attendant leur prestation. Sur la droite, une salle de repos et un jardinet attenant, pour le recueillement des hommes. Là, un crucifix en ivoire, une vierge à l’enfant sur toile de lin, un chapelet en olivier. Chacun pourrait s’y installer et y prier, avant la sortie dans l’arène. On raconte même qu’ils y remettaient leur âme à Dieu. Même s’il n’allait pas y avoir de mise à mort, l’affrontement entre le taureau et l’homme promettait de belles frayeurs ! A ce propos, nous prévîmes trois portes donnant sur la partie centrale : une porte noire aux lettres rouges, « Toril », indiquait le lieu par lequel les taureaux feraient leur entrée. Une autre serait le couloir d’évacuation des animaux. Et tous les hommes n’émettaient qu’un seul vœu : ne jamais avoir à franchir la troisième, celle de l’infirmerie. Rien n’avait été laissé au hasard. Une fois les travaux achevés, les dates des évènements taurins furent fixées par le gérant de la Plaza de Toros. Le 27 juin, le 30 juin, et le 4 juillet. Les affiches annonçaient des Currito, Pastor et Garcia, noms célèbres de la tauromachie espagnole, qui feraient le voyage, tout spécialement pour l’occasion. Comboul et moi flottions sur un petit nuage d’autosatisfaction à l’idée que d’aussi illustres pieds pussent fouler le sable des arènes dont ils avaient imaginé les plans et qu’ils avaient construites. Les semaines se succédaient. Nous passâmes de profanes ignares à « aficionados » forcenés. L’annonce de la provenance des animaux nous ravit. Les taureaux viendraient du grand élevage de Sabino Flores, très apprécié et porté aux nues, non seulement dans son Andalousie natale, mais aussi hors des frontières espa-

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Simulacre - Mathilde Thomas gnoles. Cela promettait de beaux spectacles. Souvent, entre confrères, nous échangions nos avis professionnels et techniques. Parfois, nous parlions aussi médecine, et chacun y allait de son conseil pour me soulager. « Mon pauvre Laborde, je t’ai déjà dit, des glaçons sur les reins, il n’y a rien de tel contre le lumbago », proposait Malençon. « Mais pas du tout », conseillait Comboul, « du chaud, il faut du chaud contre les douleurs articulaires. » « Et toi, Botrel, tu ne veux rien ajouter ? », m’inquiétai-je de son silence. « Tu sais bien, Laborde, que le lumbago c’est le mal des architectes, toujours penchés au-dessus de nos plans ! » Là, depuis quelques jours les conversations prenaient une toute autre tournure, et les esprits s’échauffaient. Malençon, Botrel, Comboul et moi, nous réunissions souvent dans un des cafés, sur la berge, et là, devant notre petit crème, nous devisions corridas, mort ou pas du taureau, et « bienfaits des blessures. » Les « bienfaits des blessures », c’était la spécialité de Botrel. « Mais qu’est-ce que tu racontes encore, Botrel ? » « Mais oui, bien sûr. Réfléchissez donc un peu. C’est quand même bien grâce aux nombreux traumatismes et aux grosses blessures, faits au sein des arènes, que la médecine fait des progrès considérables depuis quelques temps ! La chirurgie doit beaucoup à la chirurgie taurine ! », argumentait-il, très documenté sur le sujet et un peu cynique. Il était intarissable. Les coups de corne, les points de suture, la complexité des pathologies diverses n’avaient aucun secret pour lui. Nous étions pétris d’admiration : comment, avec son emploi du temps si chargé, trouvait-il donc le temps de lire tous ces livres ? Nous étions fiers d’avoir un ami si instruit, même si nous le chambrions bien souvent. « Et pour un coup de corne de ta femme, tu ferais quoi toi ? », demanda un jour Malençon, sous le regard espiègle et taquin des autres. Heureusement que Botrel, lancé dans ses conversations taurines à n’en plus finir, savait garder sa jovialité, et il ne releva pas l’allusion. Il était de notoriété publique, du moins dans le petit monde des architectes parisiens, que, pendant que lui était occupé à un ouvrage, sa femme était occupée avec Fléchard, un confrère, qui à défaut d’avoir une femme à lui, prenait parfois la liberté d’emprunter celles des autres ! « Ça fait deux mois qu’on est aux premières loges, il faut absolument qu’on assiste à une course ! », dit un soir Comboul, emballé et surexcité.

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Plume Rouge - A l’extrémité du Cri Seul, Malençon ne souhaitait pas se joindre à nous, « quel plaisir pouvez-vous donc éprouver à voir des taureaux s’exhiber ainsi devant la foule. Toute cette violence, vraiment je ne vous comprends pas ! » «  Il n’y aura aucune violence Malençon, tu sais bien qu’ils ne seront pas mis à mort. » Tous nos arguments n’y firent rien. Pas moyen de le convaincre de nous accompagner. Nous décidâmes donc de nous réunir tous les trois, Comboul, Botrel et moi, et d’assister à l’une des trois courses de taureaux. Nous voulions voir notre œuvre dans tout son faste et sa décoration, vivant un grand moment : une course taurine. Plus que la course en elle-même, ce que nous désirions plus que tout, c’était voir notre arène dans son plus bel apparat, en ces jours de fête. Recouverte de ses atours, elle devait être sublime. Il ne fallait surtout pas rater ça ! Nous ne nous le serions jamais pardonné. Et il n’y avait que trois dates de prévues. Il fut très difficile de trouver un jour qui nous conviendrait aux trois. Le 27 juin, Botrel était sur un chantier, et ne pourrait pas se libérer. Du 30 juin au 2 juillet, Comboul et moi étions loin de Paris, et ne pourrions pas revenir à temps. « Le 4 juillet, ce sera parfait », lâcha Comboul, heureux d’avoir enfin pu fixer une date. Le lendemain, la Presse parla d’un « grave incident aux arènes du Champ-deMars… » Botrel, Comboul et moi y étions, et je m’en souviens comme si c’était hier. Les souvenirs sont encore frais et indélébiles, à tout jamais, en moi. Nous sommes le 4 juillet 1889. Il est presque 18 h. Le soleil crépusculaire sépare en deux les gradins de la Plaza de Toros de la rue de la Fédération. A l’ombre, les nantis, qui ont pu s’offrir le luxe de ces places, les plus chères, et au soleil, le tout-venant, les plus humbles. Une chose est sûre. Ils sont tous venus pour la même chose : s’emplir les yeux d’images extraordinaires, hors du commun. Ils veulent tous pouvoir raconter plus tard à leurs petits-enfants, « j’y étais, j’ai tout vu… » Le soleil est-il l’unique responsable de cette fièvre ? Les vendeurs de glaces vont et viennent, parmi les rangées, en un ballet sinueux, « une glace à la fraise, un verre d’antésite… », clament-ils à l’intention des spectateurs de l’ombre. Ils savent pertinemment que ceux qui en ont le plus besoin et envie sont ceux installés au soleil, mais ils savent aussi que seuls ceux de l’ombre peuvent se permettre ces frais supplémentaires. C’est donc en connaissance de cause qu’ils arpentent les allées ombragées, à la recherche de l’assoiffé qui les hèlera à leur passage, d’un petit geste de la main, discret. Au soleil, parfois, un amoureux transi, sinon de froid, du moins d’amour, souhaitant gagner des galons auprès de sa belle, est prêt à débourser dix sous pour lui offrir un verre d’eau fraîche. En guise de paiement il lui volera un baiser. C’est d’un tonitruant « Ici ! » qu’il appelle

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Simulacre - Mathilde Thomas le vendeur de glace, afin que toute l’assistance puisse se pâmer devant autant d’amour et de générosité. L’ambiance est plus tapageuse au soleil qu’à l’ombre. La course n’a pas encore débuté que déjà les enfants ont dévoré la moitié d’une glace, l’autre moitié ayant atterri sur leur robe ou pantalon. Botrel, Comboul et moi avons réservé des places juste devant, près de la porte de sortie, ainsi, nous verrons de près les taureaux quitter les arènes, en détalant avec leurs congénères. Nos places se trouvent Tribune A, à l’ombre : c’est là que se trouvent les places les plus chères. Nous, en tant qu’architectes, nous nous sommes vus offrir les nôtres, bien entendu. Qui plus est, aux meilleures places ! Sitôt assis sur les gradins de ciment frais, nous sommes désolés à l’idée qu’en face, les « autres », se soient certainement brûlés les cuisses sur le feu des sièges exposés au soleil cuisant de l’après-midi. Les gradins se remplissent par petites touches de vert, de rouge, de jaune. Vaste palette d’un peintre mégalomane. Le tableau central va peu à peu prendre corps. Tout là-haut, des remous, des chuchotements, « Elle est là, regardez-la donc ! » Des enfants veulent être pris dans les bras et hissés, « Je ne vois rien maman ! », en levant leurs petits bras dodus. « Mais si, là, la Reine d’Espagne ! », hurle cet homme, à la cantonade, prenant ses voisins à témoin. Dans le gradin d’honneur, à l’ombre, des costumes noirs et bleu marine sont debout. On n’y voit rien. Ils empêchent de voir. Puis, le son d’un clairon limpide et vigoureux force au silence et au respect. Les costumes noirs et bleu marine s’assoient et laissent entrevoir une robe pourpre, sans doute un homme d’église, et une robe rose, probablement la Reine. Les arènes ont des proportions si vastes qu’il est impossible de distinguer avec netteté les traits des personnes, à cette distance. Isabelle d’Espagne, par sa présence royale, ne donne que plus de valeur au lieu et au spectacle. Comboult et moi en tirons intérieurement et muettement une certaine gloriole, celle d’avoir dessiné les plans de cette arène. Mais aussitôt, conscients de l’arrogance un peu ridicule de nos pensées communes, sans dire un mot, nous nous sourions. Nos voisins de gradins ne se doutent pas, à nous voir si détendus, qu’en nous bout une passion sans limite pour notre créature, notre arène. L’orchestre attaque la Marche Royale et fait flotter entre les gradins une solennité à laquelle nous ne nous attendions pas. Le cortège taurin fait son entrée. Superbe. Des soldats ouvrent le défilé, suivis des alguazils à cheval et des banderilleros. A l’apparition des mules caparaçonnées, je porte les mains à ma bouche. J’ai beau savoir que ces mules ne traîneront pas les dépouilles des taureaux, comme cela a lieu en Espagne, la vision du harnachement, pour splendide qu’il soit, des queues tressées et des clochettes tintinnabulantes des mules, me donnent le frisson. « Mon Dieu, que la mort prend de belles couleurs ! » « Arrête de dire des sottises, Laborde », me sermonne Comboul, « tu sais bien qu’il n’y aura pas de mise à mort ! C’est juste une fête ! » Botrel a déjà eu l’occasion d’assister à plusieurs corridas lors de ses voyages en Espagne, et le déroulement des festivités n’a aucun secret pour lui, « vous allez voir, dans un moment, la porte va s’ouvrir et… »

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Plume Rouge - A l’extrémité du Cri « Tu es impossible Botrel », lui lance avec véhémence un Comboul hors de lui, dont la bouche pincée montre toute sa désapprobation, « tu es comme ceux qui racontent la fin du roman qu’on est justement en train de lire ! » Visiblement contrarié, il va jusqu’à le bâillonner d’une main ferme pour l’empêcher de continuer. Botrel, surpris par un geste si familier, auquel l’autre ne l’a jamais habitué, ravale aussitôt ses dernières paroles et se tait tout de go. Comme ils sont drôles, on dirait des mioches ! Mais Comboul ne plaisante pas, il ne veut pas qu’on lui explique, il veut avoir la surprise. Féru de courses de taureaux, il a lu d’innombrables chroniques et essais taurins. Il a lu, mais n’a jamais vu. Quant à moi, je suis vierge, immaculé, et sans aucun a priori sur les courses de taureaux. Je sais juste que les cornes des animaux seront enfermées dans des étuis en cuir, ce qui amortira les coups. Je sais que la pointe de l’épée sera émoussée pour éviter les blessures. Je sais aussi que le matador n’en a que le titre, puisque si « matar » signifie tuer en espagnol, il est hors de question qu’il se livre ici à sa besogne assassine. Me voilà rassuré. Un jeune homme en costume vert et jaune, orné de passequilles, dentelles et autres fanfreluches, arpente l’anneau central des arènes, présentant au public une grosse pancarte en bois. « Renegado, 3 ans, taureau de l’élevage de Sabino Flores, 564 kilos. » L’homme peine sous le poids de la pancarte et de la chaleur ambiante. écrasante. A l’ombre, des belles sirotent, imperturbables, leur grenadine dans un verre ruisselant. Au soleil, les journaux s’agitent devant les visages, éventails de fortune. Certains en ont confectionné des chapeaux, qui ressemblent plus à des voiliers qu’à des couvre-chefs. Pendant qu’une moitié des arènes baignent dans une pénombre confortable, l’autre moitié est un vaste océan où voguent des centaines de voiliers et de caravelles. L’effet saisissant est amplifié par les mouvements de têtes. A droite. A gauche. Pour ne rien manquer du spectacle qui va bientôt débuter. La porte du toril vient de s’ouvrir. Quelques secondes. Rien. Des gradins ombragés montent de mous murmures. Puis des voix inquiètes proviennent des tribunes au soleil. L’impatience grandit. Les gradins grondent. « Vas-tu sortir ? Poule mouillée ! » On nous avait promis un taureau, et c’est une tornade noire qui fait brusquement son apparition sur le sable brûlant. La surprise est telle qu’on n’a pas le temps de débiter de longues tirades, mais seulement quelques onomatopées, des « Ohh ! », des « Ouh  !  ». Les voiliers de journaux, pétrifiés, ne voguent plus. L’assistance toute entière reste inerte pendant quelques instants. Le seul mouvement vient du

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Simulacre - Mathilde Thomas centre : ce mastodonte n’a de toute évidence pas envie de jouer avec tous ces hommes multicolores, pour superbes qu’ils soient ! L’animal fait deux tours à très vive allure, la tête haute, reniflant l’air de ses naseaux largement ouverts. Il hume bruyamment à la recherche d’odeurs connues. Il ne reconnaît rien ni personne. Il entame à présent son troisième tour de piste, un peu plus lent, mais toujours au galop, longeant cette fois les barrières dont il griffe par endroit les planches de bois de ses cornes. Malgré les étuis en cuir, leur tranchant me sidère. Sous ses coups répétés, les barrières explosent, laissant ça et là, des cicatrices sur le rouge uniforme de la peinture presque encore fraîche. « Tu voulais du rouge, Comboul ! », dis-je à mon voisin qui se mord la lèvre inférieure. Nous avions aménagé quatre « burladeros » autour du « ruedo », afin que les hommes puissent s’y réfugier en cas de besoin. Près de nous, en contrebas, dans l’un d’eux, à trois mètres à peine, des têtes, nombreuses, s’y pressent. Comboul, Botrel et moi, dans un même élan de curiosité, nous penchons en avant en même temps. Dans ce mouvement, sans doute un peu brusque, ma montre gousset est sortie de la petite poche de mon gilet et pend au bout de sa chaîne. Elle vient cogner un peu la rambarde. Deux légers coups. Vite, je m’en saisis. J’en ouvre le couvercle. 18 h 10. Rien de cassé. Je la referme et la remets à sa place, bien au chaud contre ma poitrine. Nous nous accoudons sur le ciment, et nos bras nous gratifient d’une chair de poule pour ce petit moment de fraîcheur. Dans le « burladero », un banderillero libère un énergique « Madre mìa, que toro ! ». Pas besoin d’avoir étudié la langue de Cervantes pour comprendre l’urgence de la situation. Ce taureau est « bravo » et vient d’une caste belliqueuse. Sabino Flores est célèbre pour cela, et ses bêtes ont toujours fait montre d’une grande bravoure. Renegado va donner du fil à retordre à tous ces hommes bariolés et sautillants. S’ils veulent faire des exercices d’agilité et des prouesses avec lui, ils devront être bien prudents. L’affiche que nous avons vue ce matin, à l’entrée des arènes, signalait que Rene35 gado serait toréé par le grand maestro Lagartijo.


Plume Rouge - A l’extrémité du Cri « Il porte bien son surnom celui-là », dit amusé, Botrel, « petit lézard, il me fait penser à Pepe Hillo, ou à Juan Miura… qui avait le don de … » Comboul et moi nous regardons, et notre regard en dit long, « va-t-il enfin se taire ! ». N’y tenant plus, je donne une petite tape sur l’épaule de Botrel et lui lance, « si tu étais matador, on te surnommerait " le volubile ", toi ! » Et pourtant, il a raison. Lagartijo, grand échalas, maigre, agile, court, va, feinte, virevolte en tous sens. Un petit lézard, vif et gambadant. Quatre banderilleros encerclent le taureau. Tout va très vite subitement, le temps s’accélère. A la surprise générale, deux banderilles sont plantées dans le dos du Renegado. « Je croyais qu’il ne devait pas y avoir de sang ! » Botrel, gêné, comme si par son opinion il en était lui-même responsable, ne sait quoi répondre pour une fois ! Silence. Comboul, choqué, porte la main à sa gorge. Je plisse les yeux. Un mince filet de sang coule du dos du taureau. Le sang rouge vif luit sous le soleil faiblissant de cette fin d’après-midi. A chaque banderille, mon cœur se serre un peu plus. Une fois dépassé le premier effet de surprise, le public en réclame encore et encore. Des gradins, de l’ombre et du soleil, montent à l’unisson des « Une autre  ! Une autre ! ». Bientôt, ce sont huit banderilles rouges et jaunes qui fleurissent sur l’épine dorsale de Renegado. Le sang gicle en épais bouillonnements à chacune de ses respirations. Il est furieux. Il se bat et se débat. Il voudrait enlever de son dos ces flèches acérées. Pourquoi lui ont-ils donc fait ça ? Je n’y comprends rien. Le comprend-il, lui ? A quoi pense-t-il ? Pense-t-il seulement ? Pense-t-il à son hacienda de Jerez ? Pense-t-il à ses pâtures andalouses, arides et jaunâtres, où il courait librement, museau au vent, humant l’air empli des effluves capiteux de fleurs d’oranger ? Se souvient-il des oliveraies à perte de vue ? Entendil le lancinant fandango que serine Paco, l’employé d’écurie, piètre palefrenier, mais que Sabino garde malgré tout parce qu’il était déjà là du temps de son père et du père de son père ? A la table commune, pour le taquiner, souvent il lui disait : « alors Paco, tu as un meilleur coup de fourchette que de fourche, toi ! » Renegado est furieux et il souffre. Il est enveloppé dans une cape gluante rouge marron, qui coule jusque sous son ventre. Plus il court, plus les banderilles lui déchiquètent le dos. Un lambeau de peau, pend, laissant entrevoir ses chairs à vif. Lagartijo revient au centre du « ruedo ». Il toise Renegado. Tous deux se font face. L’homme et l’animal. Silencieux. Immobiles. Le ventre du taureau se soulève en mouvements réguliers et amples. Il suffoque. La foule est hystérique. Folle de joie.

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Simulacre - Mathilde Thomas « Màtalo, màtalo ! », hurle un homme en espagnol. La voix semble venir de l’intérieur du « burladero », sans doute un homme de main, un banderillero. Ce cri est bientôt repris par une voix provenant de la Tribune D, puis par d’autres personnes. « Tue-le ! tue-le ! » Lagartijo, qui n’en est pas à sa première corrida, reste pourtant planté là, sans savoir quoi faire. Il est à quelques mètres de nous. Je devine l’incompréhension et l’indécision sur son visage. Les règles étaient strictes et sans tergiversation possible : pas de mise à mort. Hésitant, il rejoint ses acolytes derrière le « burladero numéro 3 ». Leur conversation est animée. Le public scande des « Tue-le ! » entêtants. Renegado, seul au milieu du sable, s’est arrêté. Statue d’ébène et de sang. Si ses pattes fléchissent un peu, son port de tête reste altier et noble. Un « Tue-le ! » jaillit de derrière moi. Je me lève, « Taisez-vous donc, sauvage ! » Une main robuste appuie sur mon épaule. Je sens sa chaleur au travers de ma chemise. Je détourne le visage. Comboul me fixe. Son regard bleu et frais me fait du bien. Je comprends que lui non plus n’aime pas ce qui est en train de se produire, là, en bas, sur le sable, et que lui aussi meurt d’envie d’enjamber les gradins de ciment pour aller casser la figure de cet olibrius qui veut que l’on tue un animal, sous les « hourra » de la foule. « Mais, ils sont si nombreux », semble me dire son regard. Je m’assieds un court instant, histoire de reprendre un peu mes esprits. J’ai mal au cœur. Envie de vomir. Je repose mes deux avant-bras sur mes cuisses. Les mains ballantes, dans le vide. Impuissant. Je suis seul et impuissant. Je regarde machinalement ma montre. Il est 18 h 20. Elle est cassée. Ce n’est pas possible ! Ma montre a dû s’abîmer en heurtant la rambarde lorsque je me suis accoudé tout à l’heure sur le ciment du gradin. J’attrape le poignet de Botrel, je crois un peu violemment, à la moue grimaçante qu’il me fait. Je lui susurre, étouffé, un « l’heure ? Quelle heure est-il, Botrel ? » De la poche intérieure gauche de sa veste, il sort sa montre. Elle n’a pas de couvercle. Pas besoin qu’il me réponde. je vois. Il est bien 18 h 20. Comment est-ce possible ? Tout cela s’est produit en vingt minutes seulement ? En si peu de temps, les hommes peuvent donc passer de spectateurs enjoués et joviaux, à ces monstres avides de mort ? Que se passe-t-il donc ? Que leur arrive-t-il ? Leur grand nombre ne fait pas d’eux des personnes justes et raisonnables. Ils sont tous devenus fous ! Lagartijo s’approche des gradins et salue de la main posée sur le cœur une dame âgée, assise au premier rang. Celle-ci lui envoie un baiser de la main, avant d’enfouir son visage ridé dans ses fines mains diaphanes. Puis, il se présente devant la tribune du président de la course. La foule se calme presque instantanément. Quelques mots sont échangés que personne n’entend. Leurs visages restent impassibles. Rien ne transpire. Puis Lagartijo retourne à son « burladero », calme et déterminé. Il semble bien que le président de la course ait donné son autorisation

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Plume Rouge - A l’extrémité du Cri

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Simulacre - Mathilde Thomas pour que l’on tue le taureau, contre toute attente et contre le règlement. Dans le « burladero », on parle un peu, on se caresse la nuque les uns les autres, des petites tapes sur le dos, on s’embrasse, puis le groupe se disperse. En quittant leur abri de bois, chacun des hommes se signe en une croix esquissée prestement, front épaules, lèvres, puis un baiser déposé sur l’ongle de leur pouce droit clos leur rapide demande d’aide auprès du Divin. Les uns à droite, les autres à gauche, Lagartijo droit devant. Ses gestes sont calculés, il sait ce qu’il fait, il en a l’habitude. Mais Renegado n’est pas comme les autres. On croit lire dans son regard noir et fixe, « si tu me veux, il va falloir que tu viennes me chercher, petite marionnette déguisée ! » Une « véronique » à gauche, une pirouette enroulée, un mouvement de cape sur le côté, une « serpentina », finalement un « kikiriqui », Botrel est aux anges et ne peut s’empêcher de nous distiller tous ses savants commentaires. Puis c’est le premier coup d’épée. Le taureau n’est que superficiellement blessé et cherche à fuir. Il sent qu’il est plus fort que l’homme et sait qu’il pourrait le lancer en l’air comme une boule de bilboquet. Mais il n’a pas envie de jouer. Il s’est lancé hors du « ruedo », dans l’allée circulaire qui sépare la piste des spectateurs. Il s’est blessé au ventre en franchissant les barrières. Comboul qui voulait du rouge, il va en avoir, et de partout ! Le pauvre Renegado perd son sang tout au long de son avancée dans l’allée. Les hommes qui s’y trouvent cherchent refuge de l’autre côté de la barrière qu’ils enjambent promptement, se livrant à des exercices gymniques de haute volée. Par moment je vois le dos noir, puissant et sanguinolent, qui dépasse, et par moment je ne le vois plus, je suppose qu’il a dû tomber au sol. Le voilà. Il est là. A un mètre de moi, dans l’allée qui sépare notre gradin de la piste. Les banderilles ornent toujours son dos qui n’est plus qu’un amas de chairs déchirées et saignantes. De ses naseaux, coule du sang marron, épais. Sa bouche ouverte, souffle et souffre. Sa langue pointe vers le haut. Sa salive, abondante, coule à ses pieds. Ses longs râles virils et sonores résonnent encore à mes oreilles. Il tourne la tête vers moi. J’ai mal. J’ai peur. Sans doute bien moins que lui. Son regard noir et fougueux ne s’est pas éteint avec la douleur. Il compte bien lutter encore, même s’il ne sait pas bien encore contre quoi on le force à lutter.

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Plume Rouge - A l’extrémité du Cri Il me fixe un court instant. Son souffle est si fort qu’il envoie des gouttes de sueur, de salive et de sang, sur ma chemise immaculée. C’est idiot, j’ai pensé furtivement, « Louise va me faire une scène épouvantable en rentrant ! » D’un bond, Renegado est repassé de l’autre côté de la barrière et se dirige vers le centre de la piste. Lagartijo, qui l’attendait, trottine vers lui et lui plante son épée dans la nuque, avec une précision incroyable. L’animal s’écroule massivement. L’orchestre entame un pasodoble victorieux en son honneur. Les mulets emportent déjà son corps en un tour de piste triomphateur. « Le taureau est mort, vive le taureau ! » C’est à n’y rien comprendre. Renegado a été banderillé et estoqué, là, sous mes yeux, que je cache, de honte et de douleur. « Il est 18 h 25 », beugle un quidam derrière moi, «Le deuxième taureau ne va pas tarder à arriver. » Il a déjà oublié celui-ci que les clochettes des mulets accompagnent vers la porte de sortie. Les gradins se déchaînent. Ils hurlent des « Olé ! » et des « Hourra ! » à un animal qu’ils ont eux-mêmes mené à la mort. Ils acclament le matador qu’ils portent en gloire sur leurs épaules. Un spectateur lui envoie, en un geste circulaire, son panama qui plane un instant et atterrit sur le sable. Les jeunes femmes envoient des baisers, légers, amoureux et admirateurs. Les assassins sont portés au pinacle. Le monde est devenu fou ! J’ai tellement mal. Je ne veux plus entendre leurs hurlements, leurs « Tue-le ! », leurs « Olé ! » assassins. Je me lève. C’est curieux, une fois debout, je réalise que j’ai mal au dos, une crise de lumbago certainement. Je porte ma main sous ma chemise, je me tâte la colonne vertébrale. Ça colle. Bizarre. Je regarde ma main. Du sang. J’ai dû recevoir un coup dans le tumulte de la foule. J’ai du mal à me frayer un passage au milieu des gradins bondés. Il faut que je quitte les lieux au plus vite. Les gens heureux de ce qu’ils viennent de vivre, et qu’ils pourront raconter à leurs petits-enfants, rient aux éclats. Cela me blesse. Ne plus les entendre. Plus jamais. J’emprunte le tunnel sous les gradins, J’ai encore en mémoire mes discussions avec Comboul il y a quelques mois, sur la largeur de ce tunnel, « cinq mètres, ça devrait être suffisant », disait-il. Heureusement que j’ai réussi à le convaincre de mes huit mètres. La foule, pressée et compressée, se dirige vers les buvettes. Ce qui devait être « un simulacre de corrida » a finalement pris la tournure d’une véritable corrida, avec banderilles et épée. Je ne veux plus faire confiance aux humains. Les hommes sont menteurs et arrogants. Je ne veux plus entendre leurs chants des sirènes. Je cours. Je crois entendre encore les râles de Renegado. Je les entends vraiment ! Je suis maintenant dans le couloir de sortie du taureau. Je suis les traces de sang qu’il a laissées. Je suis le taureau.

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Simulacre - Mathilde Thomas Oui je SUIS le taureau. Je suis « lui ». Je suis sa souffrance. Je suis un animal mort des mains de ceux qui m’avaient promis un moment de festivité. Je suis le taureau confiant. Je suis andalou. Je cours. Je suis ce fusillé à la chemise blanche du « Tres de mayo ». Je suis tout homme qui souffre de la main d’un autre homme. Me voici dehors. Je m’éloigne de la Plaza de Toros du Champ-de-Mars. Ma créature. Mon bébé. Je suis à la fois celui qui souffre et celui qui est la cause de cette souffrance. Je me sens un peu responsable de tout cela. Devant moi, la Seine. Le Pont d’Iéna. Le souffle me manque. Les râles de Renegado. Les rires des spectateurs. Je me bouche les oreilles, à m’en faire mal aux mains. Je veux crier toute ma souffrance. J’ouvre la bouche, mais aucun son n’en sort. J’ai mal depuis que j’ai compris. J’ai compris la torture, la douleur infligée pour le plaisir d’autrui. Je me sens impuissant devant l’étendue de l’horreur. La barbarie est parmi nous. Est-ce possible que mes amis ne la voient pas ? Comboul m’appelle, « viens avec nous Laborde, on va boire un petit crème au café, en bas, sur la berge ! » « Viens, il faut soigner ta blessure au dos ! », me hurle Botrel, à quelques mètres déjà. Ils continuent leur route et me plantent là. Je suis seul au milieu du pont d’Iéna. L’horloge de l’église Saint Honoré annonce 18 h 30. Paris m’apparaît comme distordu. Les immeubles dansent dans ce chaos. Les gens bien habillés se dirigent certainement vers d’autres festivités parisiennes. Je ne vois pas leurs visages. Je peux juste sentir leur égoïsme et leur cruauté. L’Homme est plus bestial que les animaux ! Le soleil amorce son coucher, proche. Le ciel est en feu. Flammes rouges orangées, ces volutes effrayantes me donnent la chair de poule. Comment la vie peutelle continuer son cours parmi ces immondices, ces mensonges, ces arrangements, ces promesses non tenues et ces chants de sirènes ? Quatre ans après cet assassinat, dans un élan de tourment similaire, Edward Munch représenta, exactement, ma souffrance et mon impuissance, sur la toile. Approchez-vous encore un peu de la tempera. N’entendez-vous pas les râles de Renegado sortant par ma bouche meuglante ? La vie est un vaste simulacre.

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Plume Rouge - A l’extrémité du Cri

e l c i t r A

Kiaï et au

Le Kiaï est connu comme un cri poussé par les combattants lorsqu’ils portent des attaques. Au Karaté et au Kendo, le Kiaï est capital et subordonné, parfois, à l’obtention de points en compétition. Le terme « Kiaï » se compose de deux idéogrammes (Kanji) : 気 (KI) et 合 (AI) Le terme Ki désigne l’énergie intérieure d’une personne. C’est l’essence énergétique, l’âme, le désir, la force spirituelle, etc. Le terme Ai signifie « réunir, rassembler ».

Le Kiaï a donc pour but de rassembler, de concentrer l’énergie intérieure. Dans la tradition japonaise, la notion de rassemblement d’énergie, avant de porter l’attaque, est très importante.

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Le Kiaï Et Autres Cris

utres cris Par Mickaël Dion Les ressources vitales sont concentrées dans le hara (le ventre), et tout démarre de là. Un coup porté prend sa source dans l’énergie vitale, se change en mouvement et aboutit à la transmission d’énergie sur la cible. Pour accompagner ce « transfert » d’énergie depuis le hara vers la cible, les karatekas ou les pratiquants du Kendo, et de bien d’autres arts martiaux encore, accompagnent quasi systématiquement d’un cri (Kiaï) leur mouvement d’attaque.

Ce cri illustre l’élan et sert aussi à le concentrer. En effet, plus qu’une image symbolique, le Kiaï a des fonctions biologiques réelles pour le pratiquant qui le maîtrise :

« Le Kiaï est un cri particulier : l’air est bloqué au niveau de la gorge

ou de la glotte par la contraction des muscles. Anatomiquement, ce mouvement, s’il est bien contrôlé, peut provoquer la contraction simultanée de la plupart des muscles du torse et de l’abdomen, ce qui peut amortir les coups reçus par le pratiquant. La maîtrise du Kiaï, le Kiaïjutsu, demande une bonne connaissance et un bon contrôle de l’appareil respiratoire et des muscles de

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Plume Rouge - A l’extrémité du Cri l’abdomen. Le Kiaïjutsu développe donc la force, la durée et la maîtrise de la respiration. Le concept, japonais, vient cependant de Chine, où les moines du monastère de la colline Shaolin utilisent un cri similaire pour l’exercice du qi gong. On retrouve également cette technique dans les arts martiaux coréens (Yatz ou Kihap), vietnamiens et thailandais. Comme on l’entend souvent chez un grand nombre de débutants, le « Kiaï » est prononcé « Kiaï »... Mais il n’y a pas vraiment de mot précis pour le dire. Au Karaté (en compétition ou en combat) il est destiné à contracter les abdominaux et à mettre plus de force dans le coup donné. En combat, il est obligatoire de le porter en même temps que l’attaque pour gagner le point (comme au Kendo). Au Kyudo, le Kiaï est utilisé dans le tir du Makiwara Sharei. Le son est produit en même temps que le départ de la flèche. Au Kendo, le coup porté est accompagné d’un Kiaï simultané pour valider un point. Go Rin No Sho (Traité sur les cinq roues), Miyamoto Musashi. » Source : wikipedia

Le Kiaï a été surnommé « le cri qui tue » et il est à l’origine de nombreuses légendes ayant trait à la force du cri comme moyen d’attaque. On sait que le son, en soi, a une capacité destructrice par le principe de résonnance. On a entendu parler de chanteuses d’opéra qui seraient capables de briser du verre. Par ailleurs, les avions passent avec violence le « mur du son ». Il est des histoires de soldats, passant un pont en marchant au pas, le faisant, par résonnance

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Le Kiaï Et Autres Cris s’effondrer. Techniquement, il est possible de trouver la fréquence de vibration du verre et de la jouer au point qu’il se brise. Source : Jdn science

On sait également que les ultrasons sont largement utilisés avec les animaux. Une légende japonaise relate l’un des innombrables exploits du héros « Miyamoto Musashi  ». Ce dernier aurait poussé un cri inaudible qui aurait tué sur place un scorpion. De nombreux récits, dessins animés et autres mangas font état de cette capacité du son et de la voix pour créer un effet physique. Dans l’imaginaire collectif, le cri, comme chacun des autres sens possédés par l’homme, éveille la curiosité et donne naissance à des récits épiques. Les Nazguls du Seigneur des Anneaux, par exemple, se meuvent en émettant un son qui porte la peur et le désespoir. Le chant des sirènes, dans la mythologie, attire à elles tous les hommes qui s’en approchent. Et par la musique, le son, en général ne finira jamais de nous ouvrir la porte vers l’onirique et l’évasion…

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Le Bur

A trop vouloir gagner, on peut parfois tout perdre... Les voies de la magie nous m

de Sylva

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Ce professeur des écoles de 29 ans est victime du syndrome de l’éc de 10 ans. Cette affection l’a conduit à commettre un texte de théâtre une vingtaine de nouvelles et un roman, tous dans des univers SF. Si Sylvain Laju revendique son statut d’amateur, c’est peut-être parce qui alimente son moteur d’écrivain, qu’il soit question d’écrire ou d’êt


rin

mèneront au cri...

ain Laju

criture depuis près e d’une heure vingt,

e que c’est le plaisir tre lu.

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Plume Rouge - A l’extrémité du Cri Lorsque Sarik pénétra dans la taverne, une pénombre complice l’accueillit. Le plafond était bas, les vitres couvertes de crasse et les rares lampes à huile, disséminées sur les tables, ne prodiguaient qu’une faible lueur. Tête baissée, il choisit une petite table et se laissa glisser sur un banc. Il rangea son sac de voyage sous le banc et héla la serveuse, une femme ronde comme une barrique, à la peau tendue et au teint rouge. Elle se dandina en boitillant jusqu’à lui et prit sa commande. Quelques secondes plus tard, il avait devant lui un godet de vin rouge et une petite lampe à la flamme tremblotante. Sarik repoussa doucement la lampe et observa du coin de l’œil les autres pensionnaires de l’établissement. On lui avait assuré que celui qu’il cherchait passait ses soirées dans cette gargote. Par chance, la salle n’était peuplée que de cinq individus : Un homme grand et sec, pâle et barbu, habillé d’un pardessus en cuir noir. Il sirotait le contenu d’un grand verre d’un air mélancolique. Un nain chauve et glabre, le crâne sillonné de petits tatouages, perché sur un tabouret au bar. Les nains ne pouvaient avoir de potentiel magique suffisant pour exercer la magie officiellement. Un vieillard, visiblement sénile et aveugle, vautré sur le sol et chiquant avec délectation. Parfois, ses lèvres formaient des mots silencieux alors que son regard terne semblait se fixer sur un point invisible. Un mastodonte qui se tenait courbé au dessus d’une assiette et qui en vidait le contenu avidement. De là où il se trouvait, Sarik ne voyait que son dos musculeux qui se modelait au rythme des mouvements de son bras. Enfin, la serveuse, sans doute également gérante du lieu. Sarik avait un choix à faire. Un seul de ces individus était celui qu’il cherchait et il ne souhaitait pas se faire remarquer en fouinant ostensiblement. Il devait trouver son homme du premier coup. Par élimination, il opta pour le grand gaillard en noir. Il avait terminé son verre et était désormais allongé sur une banquette, les yeux dans le vague. Un habitué, pour sûr. Sarik s’apprêtait à se lever lorsque le nain apparut dans son champ de vision. Silencieusement, il se hissa sur son banc et leva vers lui deux petits yeux inquisiteurs. L’éclairage bas lui dessinait un visage anguleux, tout en triangles. Après quelques secondes d’observation, le petit homme entrouvrit son manteau pour laisser apparaître une série de petits objets ronds, accrochés à la doublure. - Magicien ? commença le vendeur à la sauvette. Illusionniste ? Conjurateur ? Enchanteur ? - Altérateur , répondit Sarik de sa voix feutrée. Le nain se figea. Son front se plissa sous l’effet de la peur. Sur ses bras nus, une chair de poule frémissait.

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Le Burin - Sylvain Laju - Je ne te ferai rien, ajouta le mage. Que vends-tu ? - Rien que de la qualité, Maître , balbutia le nain. Des runes premier choix, gravées sur pièces de plomb. - Du plomb ? C’est de la pacotille. - Mais aussi, s’empressa de continuer le vendeur, des formules inédites transcrites sur parchemin. Il extirpa d’une poche intérieure un rouleau attaché par un fin ruban. Sarik le lui prit des mains et parcourut les formules magiques inscrites à l’encre. - Aucun sort d’altération, constata-t-il en lui tendant le rouleau. Tu ne m’intéresses pas. Il but quelques gorgées de vin pendant que le nain rangeait sa marchandise en tremblotant. Ce dernier hésita un instant et se lança. - Maître mage, que faites-vous dans ce sombre endroit ? Désirez-vous louer vos services ? Sarik sourit en songeant aux services dont il voulait parler. Un altérateur était un spécialiste en destruction. Matière inerte ou vivante, visible ou invisible, rien ne résistait longtemps à un mage expérimenté. Et ceux qui proposaient leur art dans le but de réaliser des basses besognes n’étaient pas rares. Mais Sarik n’était pas de ceux-là. - Non, je cherche quelqu’un. Un altérateur, comme moi. - Si vous connaissez le nom de ce mage, Maître , je puis peut-être vous renseigner. La voix du nain était flûtée, très discordante par rapport à son physique trapu. Sur son crâne, les inscriptions ressortaient comme des corbeaux sur de la neige. - Je n’ai ni nom, ni description, concéda Sarik. Je sais juste qu’il doit être là ce soir et qu’on le nomme le Burin. Le nain jeta un bref coup d’œil à leurs voisins et secoua la tête. - Ce sont tous des habitués. Il n’y a aucun mage parmi eux. Le grand sec qui a l’air de dormir est un barde. Il est sûrement en train de composer une chanson en ce moment même. Le gros caïd est un mercenaire à la petite semaine qui s’engage pour des campagnes peu dangereuses. Il est impressionnant, mais il vit toujours chez sa mère. Le tatoué pouffa de sa boutade. Sarik ne cilla pas.

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Plume Rouge - A l’extrémité du Cri - Et la patronne ? Le nain étouffa un hoquet. - Rita ? Elle tient ce bouge depuis vingt ans. Si elle était mage, elle ne s’enfermerait pas dans cette boîte du matin au soir. - Et le vieux, insista Sarik. - Willy... il est aveugle et fou. Il passe son temps à parler tout seul. A mon avis, on vous a donné une fausse information, Maître. Sarik termina son verre. Cul sec. Ça avait un arrière-goût d’urine, ce qui s’accommodait plutôt bien avec l’odeur de moisi de la salle. À côté de lui, le nabot patientait. Il lui avait donné des informations et attendait son dû. Sarik se pencha vers lui. - Tes renseignements m’ont aidé, mon gars. Je te les échange contre des informations sur le Burin. Tu ne connais rien de lui, n’est-ce pas. Le nain pesa mentalement la proposition et décida probablement de ne pas contrarier un altérateur. Il opina du chef. - Sais-tu comment les altérateurs lancent leurs sorts ? Le nain frissonna. Ceux qui détenaient cette information l’emportaient dans leur tombe. Sarik ôta son gant droit et montra sa paume. Une rune y était tatouée. - Ils apposent leur main sur leur victime et ils susurrent une formule. Ça prend à peine trois secondes. Tout en parlant, il effleura le bras du nain. Celui-ci suait à grosses gouttes et regardait avec affolement l’oiseau de mauvais augure qui s’était posé sur lui. - Tu vois, pas besoin de crier, une phrase prononcée à mi-voix suffit. Mais le Burin, lui, agit différemment. Il ôta sa main. Le nain poussa un soupir.

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Le Burin - Sylvain Laju - Son pouvoir vient de sa voix. On dit que son cri peut tout briser : le plus fort des hommes, la plus solide des murailles. - C’est... c’est ce pouvoir que vous désirez acquérir, Maître ? - En effet, avoua Sarik en ajustant son gant. Un homme qui détient un telle technique ne peut demeurer longtemps sans la transmettre. C’est dans l’ordre des choses. Or, personne n’a jamais revendiqué être son successeur. Je veux être son successeur. Le nain leva les yeux vers ceux du mage altérateur et y lut une soif de pouvoir démesurée, liée à une volonté de fer. Il se tint fermement à la table pour éviter de trembler et posa une nouvelle question. - Sur votre paume, Maître, c’est une rune ? - Oui. Une rune de séparation des chairs. Regardela bien, tu n’en verras jamais d’autres. C’est mon invention. Le nain fixa son regard sur le noir entrelacs de lignes brisées et de chiffres romains qui s’étendait de la base du pouce à l’auriculaire. Il respirait lourdement, se demandant à quel moment il franchirait la limite, à quel moment le mage le trouverait trop curieux. Il continua son jeu dangereux. - Maître, toutes ces informations sont secrètes. Pourquoi me les livrez-vous ? Sarik lui sourit aimablement. - Tu as posé tes questions poliment, tu as des réponses. Un masque d’incompréhension se forma sur le visage du nain. - Ne craignez-vous pas que vos secrets ne soient colportés ? - Non. Car si un altérateur apprend un jour que tu as véhiculé de tels secrets, tu seras mort dans la semaine. Les altérateurs sont plus nombreux qu’on ne le croit, et très discrets, crois-moi. Sarik baissa les yeux vers son verre vide et leva la main pour attirer l’attention de Rita. Le nain en profita pour filer. Le mage demanda à la tenancière une part du ragoût qui réchauffait dans un chaudron et une chambre pour la nuit.

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Plume Rouge - A l’extrémité du Cri Lorsque son plat fut posé devant lui, il mangea lentement, profitant de chaque infâme bouchée comme si c’était un mets de prince. En tant qu’altérateur, il avait une conscience aiguë du bienfait que lui apportait la nourriture terrestre. Un mage spécialisé dans la destruction de la matière savait quel prix donner à tout ce qui en créait. La mastication lui donnait également le loisir de songer à sa situation. Huit mois qu’il cherchait son homme. Le Burin. Celui qui avait fait de sa voix une arme, aux antipodes de l’approche classique de l’altération. Il ne pouvait pas s’avouer vaincu. Pas encore. Le barde ou le barbare pouvait très bien mener une double vie. Une fois son assiette récurée, il s’approcha du colosse. Ce dernier avait déposé ses armes sur la table et en grattait la rouille du bout d’un couteau. La rouille ! Quelle déchéance. Sarik se força à sourire et lança : - Une campagne en préparation ? L’homme leva lentement la tête, les sourcils relevés, comme un petit garçon pris en faute. - Oui, mentit-il. Elle n’ont pas le temps de refroidir. Le barbare avait un visage charnu mais dur, percé de deux yeux enfoncés et surmonté de longs cheveux noirs. Sa voix, par contre, s’avérait particulièrement mélodieuse. Sarik ne s’y trompa pas, ce type était un véritable agneau coincé dans un corps de taureau. Sur la table, il avait aligné une machette, un poignard et un cimeterre. Sarik se pencha et passa un doigt sur la lame du poignard. Un objet de bonne facture, mais très courant. - Jolie dague... C’est un souvenir de combat ? - Oui... (Il baissa la tête) ça vient de Perse. - Magnifique, minauda Sarik en retirant sa main de l’arme. Manifestement, le mastodonte n’était pas un expert en mensonges ; ce n’était pas le Burin. Sarik salua et se retourna. A quelques pas de là, le barde s’était complètement vautré sur sa banquette et murmurait des sons incongrus en faisant courir ses longs doigts le long d’un fil invisible. Il portait des fils d’or tressés dans ses cheveux et d’autres passementés sur son long manteau. À travers ses paupières mi-closes, son regard semblait lointain et sa tête dodelinait au rythme de sa mélopée intérieure. Un fichu barde ! Exaspéré, l’altérateur retourna à sa table en manquant de trébucher sur un bâton

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Le Burin - Sylvain Laju que tenait l’aveugle, toujours prostré dans son coin de crasse. Il empoigna son sac et grimpa les marches de l’escalier quatre à quatre. Rita lui avait donné une bonne chambre : un lit – et non un matelas posé au sol – une chaise en paille, une jarre d’eau claire et une grosse baignoire. Il se débarrassa de ses effets : son sac, son pardessus, son gilet, ses gants, ses bottes et son pantalon. Ainsi dévêtu, il n’avait pas froid. Il bouillait intérieurement de ne pas avoir démasqué son homme. Une fois de plus, il aboutissait à une impasse. Pour se calmer, il s’aspergea le visage et le torse d’eau fraîche, puis vida le contenu de son sac sur le lit et passa ses runes en revue. Il les avait toutes gravées sur des disques de cuivre d’une main de large et recouvertes d’un vernis protecteur. La qualité d’une rune est primordiale dans l’efficacité d’un sort, autant que la bonne élocution de la formule ou qu’un potentiel magique suffisant. Fissuration, désagrégation, démantèlement, trou béant, liquéfaction... Ses runes étaient redoutables sur des objets, voire contre un ennemi endormi, mais impossibles à utiliser au cours d’une bataille ou d’un duel. Son sort de séparation des chairs était ce qu’il avait de plus puissant, mais il ne pouvait s’en servir contre plus d’une personne à la fois. Le Burin, lui, avait réussi la transition : en partant d’une pratique absolument occulte, il avait abouti à un art vivant, violent et diablement efficace. C’est alors qu’on frappa à la porte. Le premier réflexe de Sarik fut de vite replacer ses runes dans le sac. Ensuite, il se leva calmement et ouvrit la porte. Le vieil aveugle se tenait de l’autre côté, bien droit, les yeux dirigés vers l’altérateur. Celui-ci eut une moue de dégoût et referma la porte. Le vieux la bloqua à l’aide de son bâton. - Je ne me suis pas perdu, dit-il d’une voix grenue. Je suis venu te voir. Sarik recula de quelques pas alors que le vieillard entrait dans sa chambre. Il mit quelques secondes à reprendre ses esprits. - Tu es... le Burin ? - Non, mais je le connais très bien. Je suis devin. - Devin, répéta l’altérateur. Tu es un vrai aveugle ? Le vieil homme soupira. - C’est une cécité qui touche la plupart des devins. A force de voir l’avenir, nous ne sommes plus capables de voir le présent. Sais-tu quel mal frappe les altérateurs ? Sarik fit la grimace et secoua faiblement la tête. - Le cœur ! A force de destruction, il finit par ne plus servir à rien et se nécrose. As-tu des problèmes de cœur, Altérateur ?

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Plume Rouge - A l’extrémité du Cri Sarik posa sa main sur son torse. Son organe s’était subitement mis à battre lourdement. Lentement, il se força à respirer et se laissa tomber sur le lit. Il fallait qu’il fasse un effort pour rationaliser la situation : il était robuste, jeune, bien armé ; l’autre était un aveugle, un vieil homme. Il ne risquait rien. - Comment sais-tu que je suis altérateur ? demanda-t-il d’une voix mal maîtrisée. Le devin mit plusieurs secondes à répondre, ce qui laissa à Sarik le temps de le détailler pour la première fois. Il était moins âgé qu’il ne l’avait cru. Quelques cheveux noirs se débattaient encore parmi sa crinière blanche et ses rides étaient peu profondes. La loque qu’il portait sur ses épaules, et qui traînait sur le sol, avait été autrefois une belle robe de mage, rouge et verte. Son regard, terni par un voile blanc, offrait des pupilles nettement visibles, cercles bleu-gris qui ne quittaient Sarik à aucun moment. L’homme n’avait pas bougé du seuil de la porte, légèrement voûté, une main solidement agrippée au pommeau de son long bâton. Il déclara de sa voix usée : - Je le sais. - Bien. Maintenant, dis-moi où je peux trouver le Burin. Le devin découvrit une rangée de dents pourries. - Je dois d’abord savoir si tu es digne de le voir. - Comment ça ? - Je suis son garde-fou. Tous ceux qui veulent lui passer commande passent par moi. Je décide si la nature de cette commande lui convient. - Quel genre de... commandes accepte-t-il ? Le sourire du vieil homme s’affaissa. - Tu ne sais donc pas qui est le Burin. Il fit quelques pas, faisant claquer son bâton devant lui, et se laissa tomber sur la chaise. Sans hésitation. Il toussa, et son timbre se fit plus net, plus assuré. - C’est un sculpteur, d’où son surnom. Il se sert de sa voix pour modeler la matière. Il travaille pour le compte de puissants seigneurs et ses œuvres sont célèbres jusque dans les plus hautes sphères du pouvoir.

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Le Burin - Sylvain Laju Sarik garda un masque de grès. - Comment pratique-t-il ? - Il ne connaît qu’un seul sort, qu’il maîtrise à la perfection. C’est le sort de vent. L’altérateur laissa s’échapper un sifflement. Le vent était une base commune entre l’altération et la transmutation, selon la philosophie que l’on prêtait au sort : modification de la structure de l’air ou disparition de matière créant une différence de pression. En raison du peu d’applications concrètes, ce sort n’était quasiment jamais pratiqué par les mages, qu’ils soient de l’une ou l’autre des deux écoles. Une fois de plus, le Burin se trouvait à contre-courant, ce qui le rendait encore plus intéressant. - Sa rune est tatouée sur sa cible du sort, l’air, se fait ainsi altéré prend une n’importe quoi. - Et il doit crier pour - Une fois la formule qui modulent le jet

langue, continua le devin, et le contact avec la dans la bouche. Durant quelques secondes, l’air consistance presque solide et peut transpercer lancer son sort ? récitée, c’est l’intensité et la fréquence de sa voix d’air. Plus le son est fort, plus le jet est puissant. - Et plus le son est aigu, plus le jet est fin, conclut Sarik, les yeux dans le vague. - Tu sais ce que tu veux savoir, résuma le devin. Maintenant, c’est mon tour. Pourquoi désires-tu voir le Burin ? Le mage venait de se lever et se dirigeait vers Sarik à petits pas. Brusquement, il pointa la pomme de son bâton sur la poitrine de l’altérateur et scanda une rapide formule. Ce dernier n’eut le temps que de faire un saut en arrière. Trop tard. - Qu’as-tu fait, vieux fou ?

Sa poitrine palpitait d’une lueur crue, rouge et verte. C’était indolore mais terrifiant. En observant l’extrémité du bâton du vieux, il remarqua que des fils de couleurs y avaient été collés de manière à former des points d’interrogation entremêlés. Une rune de vérité.

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Plume Rouge - A l’extrémité du Cri - J’ai visé le cœur, ton point faible. Tu ne peux désormais plus mentir, assena le devin. Pourquoi désires-tu voir le Burin ? - Je... Les mots que Sarik formulait dans sa tête ne parvenaient à franchir le barrage de ses lèvres. Après quelques secondes de lutte, il abandonna. - Je veux connaître sa technique pour en faire une technique de combat. - Et au-delà ? Sa voix le transperçait comme une lame glacée. - Je veux le pouvoir... Le respect... Le contrôle sur les autres. Les paupières du devin se plissèrent alors qu’il hochait la tête. Il ramena son bâton contre son ventre et resta plusieurs minutes totalement immobile. En transe. Sarik respirait avidement, par saccades, et n’osait pas dire un mot avant que l’autre ne revienne. - Je devrais te tuer, lança-t-il lorsque le vieillard sembla revenir à la réalité. - Tu ne saurais jamais où habite le Burin. Assieds-toi et écoute. La voix de l’aveugle était désormais parfaitement claire. Il avait la froide tranquillité de celui qui avait vu l’avenir. Sarik mourait d’envie de se jeter sur lui, de lui arracher les yeux et la langue, mais il s’exécuta docilement. Il attendait le verdict. - Le destin est capricieux, déclara le vieil homme sur un sourire édenté. Je vais te laisser parler à mon maître, mais je te déconseille de le faire. - Pourquoi ? - Ton souhait est une chose. Ton destin en est une autre. Peut-être le pouvoir suprême n’est pas ce qu’il te faut. Tu rencontreras des résistances... - C’est à moi d’en décider. - Parfois aussi, le plus fort des hommes est terrassé par un adversaire qu’il ne soupçonnait pas, et celui qu’il prenait pour un allié devient un ennemi mortel. Sarik détestait les discours alambiqués de certains devins, lorsqu’ils sortaient d’une transe. D’une brusque détente, il saisit le vieux par la gorge et le colla contre le mur. Avec sa main libre, il serra son bras maigre et susurra à son oreille : - Maintenant, vieux bouc, tu me donnes mes réponses ou je te fais souffrir.

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Le Burin - Sylvain Laju Et d’une voix toute douce, il entonna sa formule préférée. Quelques minutes plus tard, il parcourait les rues froides de la ville, l’adresse de son futur maître d’armes en tête. Il traça à grands pas vers le Sud, dépassa une sentinelle fatiguée et se dirigea vers une bicoque délabrée. La maison se dressait dans la lande, découpée par l’éclat de la lune, toutes lumières éteintes. Sarik n’hésita pas une seconde et tambourina à la porte. Il vit à travers un carreau l’intérieur de la masure prendre forme sous la faible lumière d’une lampe à main. A mesure que l’homme approchait de la porte d’entrée, il entendait également des toussotements monter en intensité, suivis de bruits de chocs, comme un marteau que l’on laisserait tomber. Il essayait de comprendre ce qu’était ce bruit lorsque la voix du Burin lui parvint à travers la porte. - Qui est là ? Mal réveillé, l’homme avait également la voix enrouée. - Je voudrais être votre disciple. Acceptez de m’enseigner votre art. - Je n’enseigne pas. - S’il vous plaît, Maître . Laissez-moi au moins entrer. - Je ne reçois pas. Je suis enrhumé. De nouveau des toussotements, tous suivis d’un choc sourd. - Je n’ai pas peur d’attraper votre rhume. Je... je vais enfoncer la porte si vous n’ouvrez pas. Silence de l’autre côté. Le cœur de Sarik pulsait comme celui d’un cheval fou. Il prit son élan, présenta son épaule. - Attention ! Je vais éternuer, fit le Burin d’une voix étouffée. Sarik percuta la porte à pleine vitesse. Cette dernière se fendit en deux facilement. Il avait la place de passer. Il engagea une jambe. Le Burin éternua. Sarik fut tout d’abord surpris par la force du cri. Le type avait du coffre, c’est sûr. Puis il sentit la douleur. Une simple piqûre au premier abord, qui devint une lente explosion à mesure que le temps passait. Et que le sang coulait. La formule n’avait pas été prononcée. Mais le son de l’éternuement était tellement puissant, et le sort tellement ancré dans les fibres du Burin, que le simple frottement de l’air sur la rune avait suffit. Une fine lame l’air en avait jailli et s’était perdue dans le néant en transperçant Sarik. En plein cœur.

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Sile tap Que peut-on dire lorsque les mots nous manquent ? Et pourtant...

Née dans la merveilleuse région de la Gaspésie, dans la prov culièrement séduite par la page blanche, n’y voyant là aucun De la littérature à la peinture, jusqu’à son métier, la joaillerie, l se décide aujourd’hui à partager ses écrits qu’elle préférait g par timidité. 58


ence pageur de M.H. Vallée

vince de Québec, M.H.Vallée est partin vide mais un espace à combler. l’art a toujours fait partie de sa vie. Elle garder pour elle seule jusque là, juste

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Plume Rouge - A l’extrémité du Cri -C’est un garçon. Il est vivant ! Il est vivaaaaaaant ! Les cris du nouveau-né confirmèrent les propos de la sage-femme. Il hurlait aussi fort que le permettaient ses frêles poumons. Il hurlait si fort que même les loups dans la cour l’entendirent et se mirent à aboyer et à hurler avec lui. Je ne partageais pas l’exaltation de mes proches à la naissance de mon enfant. Même lorsqu’ils le mirent dans mes bras, je ne pus m’empêcher de me raidir. Qu’est ce qui pouvait bien le faire hurler ainsi ? Était-ce une révolte contre ce monde froid et insensible dans lequel il venait d’être projeté ? Un temps trouble s’approchait-il sans que nous ne l’ayons senti ? J’ai toujours eu l’impression que les bébés comprenaient la vie beaucoup mieux que nous ne pouvions l’imaginer, beaucoup mieux que nous ne le faisions nous-mêmes. Mon enfant essayait-il de m’avertir que le monde comme nous le connaissions tirait à sa fin ? Me criait-il son désespoir d’en faire maintenant partie ? J’aurais dû être heureux et fier du petit être qui était si fort déjà, qu’il pouvait enterrer les paroles de la sage-femme, mais je ne sentais qu’un vide incompréhensible. Et mon garçon hurlait sans arrêt. Ce n’est que, lorsque faisant taire les inquiétudes qui me taraudaient depuis son premier cri, je voulus le donner à ma femme, que je compris. Mon garçon ne criait pas, mon garçon pleurait. Il pleurait la mort de sa mère. Et je le détestai de regretter cette femme qui m’avait été imposée. Je le détestai presque autant que je l’avais haïe, elle. Je hurlai à mon tour. Tous perçurent ma douleur, mais nul ne décela la rage, la rage d’avoir tout raté, même ma vengeance.

Jour après jour, le soleil se lève, insensible à la douleur qui me noue les tripes. Mon garçon n’a cessé de pleurer qu’au moment où nous avons enterré sa mère. Depuis, c’est le plus silencieux des poupons. La nourrice pense que ce n’est pas normal. Moi, je vois dans ses yeux la sagesse d’un vieillard et j’entends un silence paisible, plutôt que celui d’un éploré. Il me semble qu’il connait déjà mieux ses sentiments que moi. Quand l’aventure me prend d’aller le voir dans son berceau, le regard qu’il pose sur moi me transperce comme une lance. Pas une fois, je n’ai réussi à rassembler assez de courage pour le prendre dans mes bras, depuis la toute première fois. Ma rage a laissé place à une culpabilité qui ne me quitte plus. J’ai l’impression qu’il le sait et qu’il me jauge. Je suis devenu presque aussi silencieux que lui, car mes questionnements ne peuvent être énoncés tout haut, et rien d’autre ne vaut la peine d’être dit. Sa mère, ma femme, était-elle celle que je croyais ?

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Silence tapageur - M.H. Vallée

Aujourd’hui, la nourrice m’a encore pressé de lui trouver un nom. Je crois qu’elle a aussi peur du bébé que moi. Elle dit que ça porte malheur de ne pas posséder de nom, qu’ainsi les dieux ne nous reconnaissent pas et ne peuvent pas nous guider et nous aider. « Comment trouver sa voie si les dieux ignorent qu’ils doivent nous la montrer ? », m’a-t-elle dit. J’ai bien eu envie de lui répondre que mon nom ne m’avait apporté aucune illumination et que, de plus, les prières n’étaient pas permises dans le château, mais je me suis contenté de la renvoyer à son travail. Pour qu’elle comprenne, j’aurais dû lui raconter ma vie, lui raconter que ma voie à moi avait bifurqué au moment où je croyais savoir qui j’étais. Lui décrire comment mon père m’avait arraché la plume qui s’apprêtait à signer mon appartenance à la garde de la reine de mon pays, pour ensuite me rosser jusqu’à ce que je perde connaissance. Il m’avait arraché à mon destin pour m’unir à la femme qui allait me mener à ma perte. Mais lui, oh ! mon cher géniteur était devenu riche : un homme sans fils mais fortuné. Je n’ai pas oublié comment il a pris sa propre femme, ma mère, en otage, pour me forcer à lui obéir et à m’embarquer vers ce nouveau continent. « On me paie grassement pour que la petite princesse des îles d’épices t’épouse. Tu me remercieras dans tes lettres quand tu seras encore plus fortuné que moi. Pour le moment, remercie la sorcière d’avoir vu ta belle gueule dans sa boule et fous-moi le camp. » Jamais je n’ai douté qu’il ne libérerait ma mère que lorsqu’il recevrait l’annonce de mon mariage. Je savais aussi pertinemment qu’il n’hésiterait pas à la tuer s’il apprenait que je m’étais défilé. Alors je l’ai fait, et malgré la beauté de ma fiancée, je l’ai détestée au moment où je l’ai vue. Sa grande bouche aux lèvres rouge sang éternellement moqueuse me répugnait malgré les regards d’envie qu’elle attirait. Même au moment de les goûter, le soir de notre union, je ne les ai pas plus aimées. Tous ses gestes recelaient une certaine condescendance. Je suis certain qu’elle était vierge, mais elle savait ce qu’elle faisait. C’était comme si elle avait répété tout cela des centaines de fois déjà. Dans le lit nuptial, elle me chuchotait à l’oreille des paroles incompréhensibles, me caressait en dessinant des formes sur mon torse, du bout des doigts, et me chevauchait en suivant la cadence de la boite à musique qu’elle avait posée sur la table de chevet. Une musique aux tonalités graves et au rythme lent et régulier qui ne faisait qu’ajouter à l’aspect lugubre du lit, recouvert de draps de soie noir et rouge. J’étais totalement perdu. Le plaisir que j’aurais dû éprouver à me faire faire l’amour par une si belle femme s’étouffait dans l’angoisse qu’elle me faisait ressentir. Ce n’est pas la jouissance qui me donnait des sueurs mais la peur. Alors qu’elle criait son plaisir, je hurlai ma frayeur. Je me demande encore si elle ne s’était pas méprise sur la raison de mon hurlement, car le regard qu’elle me rendit

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Plume Rouge - A l’extrémité du Cri était empli de satisfaction perverse. Je ne fus pas surpris que cette unique fois où nous unîmes nos corps, un fils fût engendré. La sorcière de ma femme avait bien instruit son élève, et moi je ne leur servais plus à rien.

Mon fils a déjà six mois. La nourrice a cessé de me harceler avec ses questions répétitives depuis belle lurette. Elle semble s’être trouvé de nouveaux moyens pour conjurer le mauvais sort en portant différentes amulettes données par la sorcière même qui m’a précipité où je suis. Quels étaient les plans de cette dernière et de ma femme en m’emmenant ici et en concevant de façon surnaturelle un enfant de ma semence ? Voilà bien des mois que je ne m’étais pas posé la question. Je m’étais pourtant interrogé, auparavant, mais une étrange léthargie s’est emparé de moi ces derniers temps. Au moins, ça m’empêche de culpabiliser pour mon manque d’attention envers mon enfant. Je me demande s’il me ressemble.

Dernièrement, le peuple de ma femme s’est révolté. Il n’est pas bien dangereux, affamé comme il l’est, et prisonnier derrière les murs épais de la forteresse, mais les cris révoltés m’empêchent de dormir. Cela a dû commencer il y a environ une semaine, je ne suis plus sûr de rien. Ce matin, j’étais tellement exaspéré que je suis monté au sommet de la plus hau-

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Silence tapageur - M.H. Vallée te tour pour les regarder. J’aurais souhaité ne pouvoir utiliser qu’un sens à la fois. Cesser de les entendre pour les regarder sans avoir les oreilles qui bourdonnent. Si c’était possible, je pourrais peut-être parler à mon enfant sans voir ses yeux qui me fixent en m’accusant de je ne sais quelle injustice. Même les yeux fermés, je peux sentir son regard. Si je pouvais me fermer à tous mes autres sens, peut-être pourrais-je entendre ce que son silence essaie de me dire ? Du haut de mon piédestal, je les ai regardés et j’ai soudainement eu envie de rire. De rire de leurs lois stupides leur interdisant d’avoir plus d’un souverain. Ces stupides coutumes qui donnèrent droit à mon épouse de régir leur royaume à elle seule. Les mêmes qui les empêchent de gérer leurs affaires jusqu’à ce que mon fils soit assez âgé. Car, moi, je ne suis que le mari sans sang royal, je n’ai droit à rien, surtout pas de m’en aller. La voix rauque de n’avoir pas parlé depuis des lunes, je leur ai crié leur bêtise et j’ai ri encore et encore, mais j’étais trop loin : ils n’ont pas entendu.

Ce matin, j’ai parlé. La nourrice m’a annoncé que la sorcière avait quitté le château, et je n’ai pu m’empêcher d’émettre un « Oh ! » surpris. Je crois qu’elle a été encore plus surprise que moi. « Votre fils a un an et il ne parle pas plus qu’il ne pleure, m’at-elle dit. Vous devriez vous exclamer devant lui. » Sur ce, elle m’a planté là, à regarder comme d’habitude par la fenêtre la ville ravagée. La sorcière est partie…et moi, comme un imbécile, je n’ai pas profité de sa présence pour lui poser toutes les questions qui me brûlaient les lèvres. Qu’était ma femme ? Me voulait-elle autre chose que d’engendrer son enfant ? Pourquoi moi ? Que me serait-il arrivé si elle avait survécu à l’accouchement ? Et surtout : comment avez-vous pu la laisser mourir malgré vos si grands pouvoirs ? Pas que j’en sois déçu, bien au contraire. J’ai soudain une force nouvelle, et mes interrogations et ma rage reviennent plus fortes que jamais. C’est à croire que c’est la présence de la sorcière qui m’a plongé dans cette apathie pendant un an mais j’en doute. Je voudrais bien comprendre, maintenant. Demain, peut-être que je chercherai.

Que n’y ai-je pas pensé plus tôt ! Aussi étrange que soit mon enfant, il doit dormir comme tout le monde. Armé d’une lanterne, je me suis faufilé dans sa chambre, la nuit dernière. Plongé dans un sommeil profond, il n’a pu poser ses yeux inquisiteurs sur moi. Ses yeux plus vieux que le monde. Il était si…petit. Presque adorable.

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Plume Rouge - A l’extrémité du Cri Surtout qu’il ne ressemble pas du tout à sa mère. Il a mon nez, ma bouche, et déjà une crinière fournie de cheveux noir corbeau. Il a un an, me suis-je rappelé. Normal qu’il ait des cheveux ! Un an et plus seul que je ne l’ai jamais été. Ma haine a fondu comme neige au soleil et, dans un élan de folie, je l’ai pris dans mes bras. Évidemment, il s’est réveillé, et le regard qu’il a posé sur moi était certainement aussi effrayé que le mien à ce moment-là. Son visage s’est contracté… « Il va pleurer, il va pleurer, me suis-je dit en paniquant. » Des yeux, je l’ai supplié de n’en rien faire, mais j’étais incapable de le reposer dans son lit. C’était encore plus dur de détourner le regard que ce ne l’avait été de le regarder auparavant. Il ouvrit grand la bouche, et je me raidis, prêt au cri qui allait suivre… Mais il n’en fit rien. Le son qui voulait sortir de ses poumons restait en suspens. Il avait les yeux aussi ronds que la bouche, et j’avais l’impression qu’il voulait m’aspirer dans son cri silencieux. Je me souviens avoir souhaité pouvoir comprendre son silence, mon vœu s’est réalisé. Je n’ai aucun mot pour l’expliquer par contre. C’est… trop vide. J’avais l’impression que mon âme s’échappait de moi, et que, malgré les efforts du bambin, il ne parvenait même pas à l’avaler. Ne réussissant pas à m’en débarrasser, je le serrai contre moi. Peut-être qu’à deux nous réussirions à combler ce qui nous avait été enlevé. Il sait quelque chose et n’apprend pas à parler pour ne pas avoir à le révéler, c’est ce que je crois. Un an, et il a la sagesse et l’intelligence de reconnaître qu’il est trop faible pour de telles pensées. Alors que je le serrais contre moi, j’ai senti ses petits points se refermer sur ma tunique. Il est beaucoup plus vieux que son âge, mais même un vieillard a besoin de compagnie. Par manque de volonté et par une soudaine compassion, je l’ai emporté avec moi dans ma chambre. J’essayerai d’être un père. Je lui montrerai comment parler, comment pleurer et même comment crier, s’il en ressent le besoin. Comme il l’a fait le jour de sa naissance. Ce qu’il a compris à ce moment, je veux aussi le savoir.

Je suis finalement sorti de mon mutisme. Je parle sans arrêt. Les gens me croient devenu fou, mais moi, je crois que j’ai au contraire quitté ma folie. Je ne me parle pas à moi-même, je parle à mon fils, même si mes paroles ne s’adressent pas directement à lui. Je parlais du jour où, enfant, j’ai subtilisé le sceau de mon père pour acheter des oranges, quand la nourrice cogna à ma porte. C’était le lendemain soir de ma vraie rencontre avec mon garçon. J’ouvris la porte, agacé d’être dérangé dans mon monologue. La nourrice se tenait là, l’air désespéré.

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Silence tapageur - M.H. Vallée -Monsieur votre… bébé… a disparu. À peine sa phrase complétée, ses yeux s’agrandirent. Je ne saurais dire ce qui l’avait le plus surprise. Que je lui réponde avec des mots ou la vision de l’enfant qui reposait sur mon lit. Il la regardait avec son air ébahi qui ne l’avait pas quitté depuis la veille : depuis qu’il avait cessé de crier, ou plutôt, depuis qu’il avait cessé de tenter de crier. -Nous parlions de jus de fruit, lui ai-je répondu. À voir ses yeux, il aimerait beaucoup en goûter. Vous pourriez en faire monter ? Autant on m’a reproché mon silence, autant on ne me répond que par un mutisme absolu quand je me remets à parler. Elle ne m’a même pas répondu. Elle a voulu reprendre le bébé, et voyant que je tenais à le garder avec moi, elle a reculé doucement jusqu’à la porte, comme si j’allais lui sauter au collet. J’ai déjà été plus sociable et courtois, je dois bien l’avouer, mais rien de ce que j’avais dit ne méritait sa peur. Alors qu’elle se sauvait, je lui ai crié d’aller se faire voir. En termes plus civilisés tout de même. « C’est mon enfant et, dorénavant, je m’en occuperai. Si vous vous étiez rappelée la présence de son père dans ce château, peut-être auriezvous sauvé une journée de recherches en venant directement ici. » C’est ce que je lui ai dit, avant de retourner parler au petit paquet de silence qui meuble maintenant mes journées.

« Maman » est le seul et unique mot qu’il ait jamais prononcé. Je ne lui en ai pas voulu par contre. Il ne l’a pas dit en la demandant, c’était simplement une affirmation. Comme s’il voulait me confirmer qu’il la connaissait, même si je ne lui en avais jamais parlé. Je crois qu’il voulait que je le sache. Je voudrais bien savoir ce qu’il sait d’elle, mais je ne veux pas le lui demander. De toute façon, j’ai conscience qu’il en sait beaucoup plus que moi. Les gens du château le croient issu du démon, et dehors, on veut trouver un nouveau roi. Bien sûr, ce n’est pas sa mère le monstre à leurs yeux. Qui d’autre pourraient-ils blâmer que le nouveau venu sur l’île ? Ils n’avaient pas connu celle qui avait été leur reine. Ils ne s’étaient même pas douté de quels sortilèges elle avait été capable. Ils n’avaient jamais aperçu sa bouche se tordre dans un rictus dément tandis qu’elle se caressait. Ils ne l’avaient pas plus vue marmonner mon nom dans son sommeil, comme si elle tentait de s’emparer de mon âme. Non, mon petit n’est pas fou. Du moins, pas plus que je ne le suis. Le suis-je  ?

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Plume Rouge - A l’extrémité du Cri Je n’en suis pas si sûr, mais si la folie fait maintenant partie de moi, il n’en a pas toujours été ainsi. Les histoires que je lui raconte sur mon passé me semblent tout à fait normales. Il m’écoute en m’étudiant : mes gestes, mes expressions, mes inflexions. Rien n’échappe à son regard et à ses si minuscules oreilles. Il ne pleure ni ne rit, ni malheureux ni heureux. Comme moi. L’année que nous avons passée ensemble m’a beaucoup appris, mais…je n’ai plus rien à lui dire. Un an, et j’ai l’impression de lui avoir déballé toutes mes connaissances. Je me sens insignifiant à présent. Lui, il a tout absorbé, et moi, je me sens nu. C’est décourageant de s’apercevoir qu’on n’a plus rien à apprendre à son enfant. -Je n’ai plus rien à t’apprendre…plus rien à dire. Que fait-on maintenant ? Je me surprends à espérer une réponse… -Allez ! Prouve-moi que je ne t’ai pas pris pour plus brillant que tu ne l’es. Prouvemoi que tu n’es pas un simple enfant avec une sagesse factice dans les yeux. Il a ouvert la bouche ! -Maman. -Tu veux des réponses, toi aussi, c’est ça ? Nous allons en avoir en retrouvant la sorcière. Il aurait dû être effrayé, mais non ! Il a souri. Son premier sourire.

Manger, marcher, dormir. Voilà à quoi se résument nos journées depuis notre départ du château. Départ aisé puisque personne ne m’aurait cru capable d’assez de courage pour m’échapper, je suppose. Mon garçon solidement attaché dans son harnais sur mon dos, je suis parti. Cela m’a pris quelques jours pour m’apercevoir que c’était lui qui me guidait. Je suis ses indications silencieuses sans même pouvoir le voir. J’ignore si c’est notre année isolée dans ma chambre, juste tous les deux, qui nous a aidés à nous comprendre ainsi, mais je lui fais confiance. Une seule fois, j’ai osé lui demander comment il savait où trouver la sorcière, et il s’est contenté d’éclater de rire. Un rire magnifique. Un rire empreint de naïveté, un rire d’enfant. Jamais il n’avait ri, et cela m’a ému, mais je ne me souviens plus si j’ai moi-même ri ou pleuré.

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Silence tapageur - M.H. Vallée C’est sous un bouquet d’arbres, au milieu d’une plaine aride et desséchée, que c’est arrivé. Je désespérais de jamais trouver la sorcière, et il m’a répondu. -Pourquoi veux-tu la retrouver ? m’a-t-il demandé. Ma surprise de l’entendre l’a fait sourire. Il avait une voix d’enfant, mais pas ses inflexions. J’étais étendu sur le dos, et lui, debout sur ses courtes jambes, me regardait de haut. -Pourquoi avoir mis tout ce temps avant de me parler ? -Réponds-moi. J’ai hésité longuement avant de répondre. Je n’étais plus sûr de la réponse. -Je… je détestais ta mère, tu le sais ? Il a hoché la tête. -Elle était une sorcière. Nouveau hochement de la tête pour confirmer mes paroles. -Mais tu es trop jeune pour que je te dise tout cela, pas vrai ? Cette fois il a nié. -Je suis petit, mais plus vieux que toi. Alors, réponds à ma question. -Je veux comprendre. Pourquoi tu es comme tu es et pourquoi elle m’a choisi pour père. Avant ta naissance, je voulais lui faire payer de m’avoir arraché à ma vie. Quelqu’un d’autre aurait très bien pu faire l’affaire. Il s‘est assis en tailleur, près de moi, et

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Plume Rouge - A l’extrémité du Cri a réfléchi longuement avant de parler. -À mon tour de répondre à ta question. Je n’ai pas parlé avant parce que j’en étais incapable. Tu ne l’as sûrement pas remarqué, mais nous avons aujourd’hui passé la frontière du domaine des rois. Un sortilège oublié depuis longtemps empêche les dieux de s’exprimer à cet endroit, instauré par la vanité d’un roi, pour que seule sa parole ait loi en son pays. Je n’ai eu droit qu’à un mot, un seul… -Maman. -…Mais je n’avais pas besoin de mots, de toute façon, pour que tu me comprennes. C’est une des rares fois où j’ai senti l’esprit paternel en moi. J’étais fier de mon enfant et comblé par notre étroite relation. -Mais tu ne peux être un dieu. -Pourquoi pas ? -Parce que tu es mon fils, et que je ne suis rien. Je n’ai même pas un ancêtre de sang noble. -Ma mère et la sorcière, comme tu l’appelles, Kara de son vrai nom, ne voulaient pas d’un roi. À cause des vieux sortilèges justement qui m’auraient empêché de parler à jamais si j’avais eu du sang royal. Elle n’est pas plus reine que tu n’es roi. -C’était une machination ? La peur s’était emparée de moi. J’ai fait partie d’un complot avec un…dieu ? -Ta femme a pris la forme de la souveraine après l’avoir tuée. J’ai quitté cet endroit, mais ma naissance a tout de même eu lieu à l’intérieur des remparts et, ainsi, le sortilège se détruira de lui-même. Toi, elle t’a vu dans sa boule de cristal et a été séduite par ta beauté. Les anciens sorts sont très puissants, elle a beaucoup souffert d’avoir à usurper l’identité d’une reine dans sa propre maison. Je crois, personnellement, que sa douleur provenait surtout du fait qu’elle devait te tromper pour assurer son succès, mon succès. Elle s’excuse pour le tort qu’elle t’a fait. Elle s’est sacrifiée pour que je vois le jour, et je l’en remercierai en lui donnant ce qu’elle désire le plus au monde, quand j’aurai rejoint Kara. Devant mon mutisme absolu, il a ri encore une fois. -Tu étais usurpateur malgré toi, désolé que ça t’ait rendu un peu fou. Un fou adorable… Papa. Papa… Étrangement c’est le nom qu’il me donnait qui me semblait le plus incroya-

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Silence tapageur - M.H. Vallée ble dans cette histoire. Que ce bébé dieu m’appelle papa. -Et maintenant ? -Moi, je vais faire ce pour quoi j’ai été rappelé sur la terre. Les hommes m’ont oublié depuis trop longtemps, il est temps que la paix revienne. Toi, je te ramène ta femme, ma mère. J’allais protester, mais je ravalai mes mots. Ma femme…cette femme que j’avais tant détestée. J’apprenais maintenant qu’elle n’était pas celle que je croyais. C’était une sorcière, oui, qui avait eu le pouvoir de donner la vie à un dieu et qui allait revenir à la vie grâce à celui-ci. Je ne trouvai rien de mieux à demander que si elle était jolie. -Beaucoup plus belle que la reine que tu as rencontrée et infiniment meilleure. Pour je ne sais quelle raison, elle te voulait, toi. Vois-tu, même un dieu ne comprend rien à l’amour. Pour son sacrifice, je te donnerai à elle. Voyant que l’idée d’être donné à une femme que, somme toute je ne connaissais pas, me dérangeait, il sourit de toutes ses minuscules dents. Un vrai sourire d’enfant qui me chavira le cœur et me fit oublier mes réticences. -Serre-moi une dernière fois dans tes bras avant que je ne parte. Elle viendra te rejoindre ici. Ne pouvant me dérober, je l’ai serré contre moi. -Alors, je ne suis pas vraiment ton père ? -Tu seras toujours mon père, je ne l’oublierai pas. Et il est parti.

Je suis seul au milieu de nulle part à attendre la venue d’une femme que j’ai détestée, mais je me sens bien. Je me souviens de ce jour où, juché sur une tour, la bêtise humaine m’a fait rire comme un dément. J’ai à nouveau envie de rire, de rire et de crier face à l’ironie qu’est ma vie : -Je suis le père d’un dieu ! Je suis le père d’un dieu et je ne lui ai même pas donné de nom !

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Plume rouge N°1 - Le Cri