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PROLOGUE Au bout de la grande vergue1 pendait une corde, et au bout de cette corde pendait un homme. Il se balançait, doucement, au gré des mouvements du navire, et de sa propre inertie. Le sinistre craquement de ses vertèbres cervicales brisées par sa chute avait soulevé un hourra dans l’équipage qui assistait à l’exécution. Sur le pont de la Spartiate, frégate de la République Française, tout le monde se félicitait de la mort d’un pirate. Sous la dunette, dans la chambre d’un officier, un homme griffonnait un cahier d’une écriture rapide et brouillonne, à l’aide d’une précieuse plume d’origine exotique. Le spectacle donné au-dessus ne soulevait pas en lui d’excitation particulière, si ce n’était de la révolte, devant la supercherie dont il était question. Un navire en difficulté avait paru à l’horizon quelques jours plus tôt, il venait de se faire attaquer par un corsaire hollandais. Un coup de semonce mal ajusté avait percé sa coque sous la ligne de flottaison, et il prenait l’eau plus vite que l’équipage ne pouvait pomper. L’assaillant avait emporté la cargaison de tissus et les officiers comme otages, en laissant derrière eux la gabarre2 désemparée. La Spartiate avait alors mis toute sa toile pour rattraper l’agresseur batave, qui, légèrement endommagé durant l’abordage de sa victime, ne pouvait courir à trop grande vitesse. Le vent frais qui s’était levé avait facilité la poursuite 1

Elément de mâture horizontal, portant une voile. La grande vergue est la vergue la plus basse du grand mât, et elle porte la grande voile. 2 Navire de charge ou de transport, souvent gréé en trois mâts, et parfois armé.


et le lendemain à l’aube, les premiers boulets quittaient la bouche des pièces de chasse pour éclabousser le corsaire à quelques encablures de sa coque. Ralentit, face à un ennemi pouvant tirer trois fois plus de fonte que lui par bordée et ayant le vent en sa faveur, il n’avait pas cherché le combat et avait abaissé son pavillon. Abordé, son capitaine avait accueilli lettre de marque à la main le détachement venu s’emparer du navire. Mais Rouquet, commandant la frégate, avait saisi la lettre, l’avait déchirée puis jeté par-dessus bord, accusant son prisonnier de piraterie. Cette scène s’était déroulée dans le secret de la chambre arrière de la Spartiate, avec le second pour seul témoin. Il fut ainsi aisé pour Rouquet de dire à son Etat-Major et à son équipage que la lettre n’était qu’un faux grossier, que ces pirates ne méritaient qu’une peine : la mort, par pendaison. Tout le monde s’en était satisfait, sauf l’équipage du corsaire. Mais les matelots et maîtres furent graciés, en échange de leur enrôlement, et seul leur capitaine fut pendu. Et la seule personne qui n’assista pas à l’exécution était la seule personne qui avait assisté à la tricherie : le second de la frégate, le Lieutenant de Vaisseau Philippe de Ryon. Enfermé dans sa cabine, assis sur sa cantine, il rédigeait un mémoire succinct des évènements de ces derniers jours, et y notait avec précision ce dont il se souvenait des échanges entre Rouquet et le capitaine corsaire. Le crissement des sifflets des maîtres d’équipages l’informèrent que le travail quotidien reprenait son droit à bord. Il finit son paragraphe, rangea son matériel dans une caisse fermée à clé et alla voir le commandant. Celui-ci l’accueillit froidement. « Votre absence a été remarquée là-haut, Ryon, les hommes murmurent à votre propos. »


Le jeune Lieutenant resta silencieux. « Que voulez-vous ? – Je me demandais qui allait ramener le corsaire à Brest, maintenant que le charpentier a colmaté les fuites. » Rouquet se leva, et pris dans une caisse une petite bouteille déjà entamée. Du cognac. Il s’en servit un gobelet, omettant ostensiblement d’en proposer à son second. Il en but une gorgée. « J’hésite entre vous le confier pour me débarrasser de vous ou le confier à quelqu’un d’autre pour vous punir. – Un choix cornélien à n’en pas douter, Commandant. Si vous me permettez de le faciliter, je vous exprime ma sincère volonté de ne plus servir sous vos ordres. » La deuxième gorgée ne passa pas, et le rouge pivoine qui monta aux joues de l’officier supérieur mêlait étouffement et furie. Il toussa plusieurs fois avant de répondre. « Comment osez-vous Ryon ? Je pourrais vous casser pour ça ! – Tout comme votre carrière prendrait fin si le Comité de Défense Générale entendait parler de vos exactions des derniers jours. Et le Comité ne vous casserait pas, il vous couperait la tête. » Il n’y eut pas de troisième gorgée. La bouteille se fracassa sur le sol, lâchée par un homme dont la rougeur du visage avait laissé place à une lividité cadavérique. Le coin de sa lèvre tressauta nerveusement. « Vous… vous n’oseriez pas. Ce serait votre parole contre la mienne ! Et… » Il s’interrompit, blême. Il n’était pas possible qu’il pâlisse plus. Ryon termina pour lui. « Et mes origines nobles ne poseront aucun problème à la Convention qui compte mon père parmi ses membres, père


dont les motivations révolutionnaires ne font aucun doute depuis son adhésion à l’Assemblée Nationale. » Dans le silence qui suivit, Rouquet se recomposa quelque peu, et finit par se rassoir. Il prit une feuille, sa plume, et rédigea une courte lettre qu’il parapha et signa d’un geste pressé. Il l’enveloppa, apposa son cachet et la tendit sans un regard à Ryon. « Partez dès que possible, et vous pourrez peut-être profiter de la brise de mer pour entrer dans la rade demain soir. – Merci, Commandant. » Sur un salut poli, l’ancien second de la frégate la Spartiate quitta la chambre. Il se composa un équipage d’une vingtaine d’homme parmi les matelots qu’il connaissait à bord, choisi un maître de manœuvre qualifié, et appareilla à bord du petit cotre corsaire avant la nuit tombée.


CHAPITRE PREMIER Peu de temps après son départ, Philippe inspecta le bâtiment dont il avait désormais la charge. L’affrontement avec la gabarre l’avait mis à mal, et sans ces dommages, il aurait probablement été impossible à la Spartiate de le rattraper. Fin et portant une surface de voile irraisonnable, il devait allègrement filer onze ou douze nœud au grand largue, par bonne brise. Mais par grand frais, autant de toile sortie emporterait assurément le mât de hune. Il lui faudrait être attentif. Le Colibri se comportait bien au vent, et les réparations de fortune du charpentier de la frégate tenaient bon. Il avait dû colmater deux brèches près de la ligne de flottaison, probablement provoquées par le choc avec la gabarre, sur une partie de la coque déjà affaiblie précédemment. L’abordage avait été un peu trop violent pour ce navire rafistolé. La visite de la petite cale confirma cette impression. La charpente était vieille, consolidée à plusieurs reprises de façon hâtive. L’ensemble ne donnait pas un grand sentiment de confiance. Revenu sur le pont, Ryon passa un moment les yeux tourné vers le ciel, droit devant eux. Il cherchait des indices sur le vent de la nuit et du lendemain. Ces hommes avaient été fous de s’embarquer pour l’Atlantique au mois de février avec un navire dans un tel état. Lui n’avait pas cette folie, il tenait bien trop à la vie pour mourir aussi bêtement. Si la mer s’agitait trop avant leur arrivée à Brest, si la nuit leur réservait un de ces coups de vent dont l’Océan a le secret, aucun d’eux ne reverrait jamais Ouessant. A la nuit tombée, ils étaient seuls. On n’apercevait pas encore de terre à l’horizon, et les voiles de la frégate avaient


disparues loin derrière eux. Une brise légère les portait toujours vers le Nord-Est, et le silence de l’Océan n’était perturbé que par le cliquetis des espars, le grincement des étais, le faible sifflement du vent. La cloche sonna la fin du premier quart, et Philippe fit réveiller le maître de manœuvre, qui devait prendre son relai. L’homme monta rapidement sur le pont, frais et dispos, fidèle à ses habitudes de marin compétent. Les consignes furent vite transmises et Ryon descendit se coucher, laissant derrière lui un navire calme et tranquille. Blotti dans son hamac, bercé par le lent tangage du navire, il s’endormit rapidement. Le vent avait tourné. Déjà alerte, Philippe se redressa brusquement et tendit l’oreille. Une voix aboyait des ordres sur le pont. Il prit son mal en patience et resta dans la chambre jusqu’à ce que l’agitation se calme. Il ferma les yeux et se concentra sur les mouvements du cotre. Ils avaient virés de bord et faisaient route probablement un peu plus vers l’est qu’au début de la nuit. Il regarda par la petite fenêtre percée dans le tableau arrière, et vit toujours le même néant obscur. Il n’était pas resté coucher plus d’une ou deux heures. Il se rendormit. Le ciel était du bleu-gris caractéristique de l’aube atlantique. Les coups de cloche du changement de quart retentirent juste après qu’il ait ouvert les yeux. Déjà habillé, il n’eut qu’à prendre son tricorne et sa veste pour être prêt à paraître sur le pont. Il monta les marches en interpellant le maître de manœuvre. « Alors Pelletier, on change d’amure en pleine nuit ? » L’autre eut l’air surpris que le commandant se soit aperçu de l’évolution nocturne. Décontenancé, il répondit difficilement.


« E… Oui Commandant, le vent avait tourné au sud-sudouest, j’ai jugé utile de nous faire virer de bord, pour rester au largue sans trop nous écarter de la route… » Devant l’air sévère de Ryon, sa voix s’éteignit à la fin de sa phrase. Philippe balaya le pont du regard, s’attarda sur la grand-voile, attendit quelques secondes, puis sourit. « Très bonne initiative Pelletier. » Le bosco souffla, moins discrètement qu’il ne le souhaitait. Il se tendit mais, ne voyant aucune réaction, finit d’expirer, soulagé. Fier de sa blague, Philippe prit son quart et fit un tour du navire, similaire à celui qu’il avait effectué la veille, à son arrivée à bord. Les réparations tenaient bon, le niveau d’eau dans la cale restait bas. Un matelot pompait en permanence pour évacuer ce qui s’infiltrait. La journée se déroula sans évènements particuliers. Bien qu’il en mourût d’envie, Ryon n’avait pas ouvert la lettre du capitaine Rouquet à l’Amirauté. C’eut été une trahison, une chose a particulièrement éviter par les temps qui courraient. Ils avaient appris juste avant leur départ de Brest, trois semaines auparavant, la déclaration de guerre faite à l’Angleterre. L’Europe devait s’être embrasée depuis, et il était à la fois inquiet et curieux de savoir ce qu’il se tramait sur le continent. Il lui tardait beaucoup moins de rendre compte à sa hiérarchie, ne sachant pas ce que son ancien commandant disait à son propos. Il serait peut-être même en route pour la guillotine ce soir ! Non, son père ne les laisserait pas faire… Et la menace qu’il avait directement proféré à son supérieur n’était pas du vent. Sa famille, noble, était encore influente, et même plus qu’avant la Révolution. Cette ironie s’expliquait par l’engagement de son père. Député de la Noblesse pendant les Etats Généraux, il avait fait partie de ces


idéalistes qui soutinrent le Tiers Etat dans la formation de l’Assemblée Constituante, dont il fut membre, et dans toutes ses évolutions qui aboutirent à la déclaration de la République. Cet appui paternel assurait ses arrières, même si il provoquait parfois jalousie et quolibets. Plus que n’importe quel officier de Marine au service de la France, il devait prouver sa valeur quotidiennement. Aucun fait d’armes glorieux ne venait encore dorer ses états de service, mais il s’appliquait en attendant à servir au mieux sa nation par un travail acharné et respectueux de l’Ordre et de l’Honneur. La cloche sonna trois heures de l’après-midi. Alors qu’il écrivait dans le journal de bord, des cris se firent entendre sur le pont, et quelques secondes après, on toqua à la porte de sa cabine. Pensant qu’on venait lui annoncer qu’on voyait la terre à l’horizon, il finit d’écrire ses notes avant d’inviter nonchalamment le visiteur à entrer. Ce dernier, un marin au crâne dégarni, ouvrit brusquement la porte. « Commandant, voile à l’horizon, venant du sud vers nous, une frégate ou un vaisseau vu la taille ! » Sans prendre le temps de répondre, Philippe se leva et sortit comme une flèche, regrettant amèrement de ne pas avoir fait entrer le messager plus tôt. Sur le pont, Pelletier balayait l’horizon, l’œil collé à sa longue vue, mais rien n’était encore visible. C’était la vigie, installée sur la hune, qui avait repéré le navire. Empruntant l’optique du bosco 3 , Ryon escalada prestement les haubans pour rejoindre la vigie et voir de ses yeux l’intrus. Au sud, contrastant avec le ciel dégagé, on pouvait distinguer dans la lunette un perroquet et le début d’un hunier, bonnettes sorties, faisant route droit vers le 3

Autre nom du maitre de manœuvre


Colibri. Il s’agissait probablement d’un vaisseau français, si près de Brest, mais Philippe ne voulait prendre aucun risque à bord de cette coquille de noix fendue. Il descendit aussi vite qu’il était monté, rendit la longue-vue à Pelletier et lui ordonna de sortir toute la voile, tout en continuant sur leur route. Ils sauraient bien assez vite si leur prudence était justifiée ou non. Pour corser la poursuite, le vent s’était levé, et on entendait maintenant clairement les grincements du gréement soumis à une force plus importante que ce qu’il ne saurait supporter longtemps. Attentif, le jeune Lieutenant regardait avec inquiétude les voiles tirer de toute leur force sur les fragiles espars. Le vaisseau inconnu était désormais clairement visible, même du pont. Il peinait à rattraper le cotre, mais ce dernier ne pouvait donner toute sa vitesse et allait se faire intercepter, à moins peut être de l’alléger en jetant toute cargaison, réserves, canons et munitions par-dessus bord. Mais ils n’allaient pas se rendre à cette extrémité avant même de savoir s’ils avaient affaire à un ennemi. Il était maintenant près de cinq heures, et aucune terre n’avait été vue à l’horizon. Ils n’allaient donc pas si vite. L’intrus, qui ne montrait toujours sa proue, commença à pivoter pour se placer sur une route oblique à la leur, et les formes qu’ils aperçurent leur rappelèrent clairement un « 74 canons » français typique. Néanmoins, ils ne ralentirent pas. Les anglais pouvaient très bien en avoir capturé un. Un petit nuage de fumée apparut sur le flanc visible du vaisseau. La détonation résonna quelques secondes plus tard à leurs oreilles, au moment où une gerbe d’eau jaillissait à midistance des deux navires. Encore largement hors de portée, il annonçait clairement son intention. Mais un mouvement à sa poupe attira l’attention de Philippe, qui déploya sa lunette


pour mieux voir. Ils étaient en train de hisser un pavillon… français ! Le drapeau tricolore flottait maintenant à l’arrière de l’intrus. Le soulagement de l’équipage du cotre fut palpable, bien que silencieux. Philippe donna ses ordres. « Bien. Pelletier, revenons à une voilure raisonnable. Hissez notre pavillon, et répondez au salut de notre ami. Ce n’est pas ce soir que nous rendrons visite aux sirènes ! »


CHAPITRE SECOND « Signalez au Marseillois : mettons en panne pour la nuit, entrerons dans la rade demain. » Le soleil était sur le point de disparaître derrière l’horizon, et la terre venait de paraître face à eux. La Mer d’Iroise étendait ses dangers sur leur passage. Depuis leur rencontre la veille, les deux navires avaient navigués de concert. Le vaisseau voguait à quelques encablures sous le vent du Colibri, et répondit rapidement au message : « Continuons notre route, rendez-vous à l’arsenal. » Ainsi le Capitaine de Vaisseau Pellé prenait-il le risque d’entrer de nuit dans la rade de Brest. Homme d’expérience, probablement entouré d’un pilote ou d’un timonier de la région, il pouvait se le permettre. Philippe fut désappointé, il aurait apprécié avoir un guide pour le lendemain. Il hésita à revenir sur son choix, mais se dit qu’il s’agirait d’une marque de faiblesse, et n’en fit rien. Voyant au loin la silhouette de son homologue sur le gaillard d’arrière de l’autre bâtiment, il se contenta de le saluer de son chapeau. Le vent arrivait par leur travers bâbord. Ryon fit mettre la barre sous le vent et manœuvrer les bras du hunier pour l’orienter face à la brise. Rapidement, le cotre cassa son erre et s’arrêta. Entre temps, le foc et la grand-voile avaient été cargués pour empêcher le navire de dériver durant la nuit. Le Lieutenant, un peu rêveur, admira le majestueux vaisseau qui s’éloignait vers l’Est. Il lui rappelait le Téméraire, à bord duquel il avait servi comme aspirant quelques années auparavant, et où le même Capitaine Pellé, qui en était alors le second, lui avait appris tout ce qu’il savait, bien plus que cet idiot de Rouquet à bord de la Spartiate. Il n’avait maintenant qu’un seul désir : retourner à bord de ce bâtiment et en


prendre le commandement, mais il était conscient que ça ne se ferait pas de sitôt. Il manquait d’expérience, et probablement de hardiesse, comme le prouvait sa prudence, peut être excessive, qui lui interdisait de se risquer ce soir à travers les récifs bretons lui barrant la route. Ses yeux abandonnèrent le Marseillois à sa route et il descendit dans la petite cabine qui lui était réservée. Il sortit de son coffre le carnet tenant lieu de journal de bord, et commenta la journée. 4 mars 1793 Vent nul jusque deuxième quart de l’après-midi, puis brise légère. Mis en panne le soir, séparé du Marseillois. Il tamponna précautionneusement la page avec un papier buvard, puis referma et rangea le livret. Sa malle contenait fort peu d’effets: des livres sur la navigation et la manœuvre, quelques habits et de quoi écrire lettres et notes personnelles. Son père lui avait toujours répété qu’ « un homme qui déménage vite vit plus longtemps ». Ainsi il ne s’embarrassait pas de beaucoup d’affaires : jamais plus qu’une cantine qu’il ne puisse porter seul, c’était sa règle. Philippe trouva difficilement le sommeil cette nuit là. Il ressassait sa décision de faire halte et craignait qu’on puisse le lui reprocher. Ils auraient dû arriver la veille à Brest, et ils perdaient encore du temps à rester là, sur une mer d’huile, alors qu’une petite brise favorable soufflait depuis le coucher du soleil. La cloche sonnant la fin du dernier quart de la nuit le sortit d’une torpeur à moitié éveillée. Il se redressa sur son hamac et se laissa porter un instant par le lent roulis du navire, le temps d’émergé complètement. Il s’habilla et parut sur le pont dans la claire obscurité qui y régnait encore à cette heure. Il ordonna au bosco de faire monter tout le monde pour l’appareillage.


La manœuvre se déroula sans accroc. On borda le foc et la trinquette, puis la grand-voile et le cotre pris doucement de la vitesse, reprenant sa route vers l’Est, où les premières lueurs de l’aube éclaircissaient déjà le ciel. La marée basse leur permis de dépasser sans danger les Pierres Noires qui affleuraient plus au Nord, et le flot les prit au large de la Pointe de St-Mathieu. Ils se laissèrent porter par le courant à travers le goulet. Les caps, les forts, les anses et les roches parcouraient le chemin qu’ils empruntaient. Un vaisseau y aurait pénétrer sans voiles, mais perdant alors toute gouvernance, il se serait sans aucun doute écrasé sur un bord, ou sur un autre, drossé contre une falaise par une traitresse lame. Toujours prudent, Philippe faisait sonder en permanence. « La Pointe des Espagnols sur tribord avant ! » annonça-t-on bientôt. L’entrée de la rade était là. Le Fort de Mengant, du Dellec et enfin celui de Portzic ouvraient leurs sombres meurtrières sur leur gauche. Des silhouettes y étaient visibles, observant l’avancée du cotre, gardes silencieux du plus grand port de guerre de France. On avait fait hisser le pavillon tricolore dès le matin. Pénétrer le goulet anonymement aurait été une folie, car on racontait que les batteries de la rade pouvaient tirer à elles seules plus de fonte que tous les vaisseaux de la flotte. Et avec une précision que jalouserait n’importe quel capitaine. Le courant ralentit brusquement alors que s’ouvrait devant eux la rade de Brest. La Penfeld se jetait dans l’océan en contrebas du château, imprenable forteresse verrouillant l’entrée du port. Quiconque forcerait le passage serait inévitablement réduit en charpie, en une bordée de son artillerie. Des vaisseaux, des frégates, des corvettes, des canonnières, des lougres, des flutes, des barques, toutes et


tous entourés de chaloupes et de yoles, peuplaient les quais, le fleuve et la rade. Certains chargeaient, d’autre se vidaient de leur cargaison. L’armement de l’un était en cours, un autre désarmait. Le frêle Colibri passa dans l’ombre du colossal Côte d’Or, anciennement Etats de Bourgogne, vaisseau de 118 canons, néanmoins excellent voilier. Quand la Batterie du Fer à Cheval fut dépassée, on fit carguer les voiles pour ne laisser que le hunier, et, une fois en panne, on mit à l’eau le seul canot du bord. Philippe se rendit à quai, non sans avoir laissé ses dernières instructions à Pelletier. « Demandez à la Capitainerie où nous pourrons mouiller, puis faites payer les hommes. Libérez les pour l’après-midi, mais qu’ils dorment à bord ce soir. Je ne veux pas d’incident qui en fasse finir un sur la guillotine. » Il se laissa quelques secondes pour reprendre son équilibre sur la terre ferme. C’était un bien curieux phénomène que celui qui pouvait donner à un marin le mal de mer une fois revenu au port. Il vérifia qu’il avait bien tous les papiers qu’il devait remettre à l’Amirauté. Il prit une grande bouffée d’air, et se dirigea le long des quais vers le bureau du Commandant du Port. En chemin il se prépara mentalement au jeu qu’il allait devoir jouer une fois arrivé. Rendre-compte de l’abordage, de la pendaison, voire même de son insolence… Ce serait tout positif, ou tout négatif. Il fut accueilli par un secrétaire à la perruque poudrée et aux joues artificiellement rosies. Ce dernier lui demanda fort désagréablement si il avait rendez-vous, ce à quoi il ne put évidemment pas répondre par l’affirmative. Il lui fallut cinq bonnes minutes de négociations avant d’obtenir une entrevue immédiate avec le vice-amiral Porcet, Commandant du Port de Brest.


La pièce était richement décorée, les grandes fenêtres derrière le bureau en bois exotique donnaient directement sur la Penfeld et, au-delà, sur la rade. Sans lever les yeux, le petit homme assis, occupé à écrire quelque chose de visiblement très important, vêtu d’un superbe uniforme d’amiral, l’interrogea sur un ton las. « Capitaine ? – Lieutenant Philippe de Ryon, Amiral. » Porcet s’arrêta d’écrire et releva la tête. Il dévisagea le jeune officier qui venait l’interrompre dans son travail. Il s’impatienta. « Et bien ? » Philippe sortit l’enveloppe scellée de la poche de sa veste et la lui tendit. « J’arrive de la frégate la Spartiate avec une prise, un cotre hollandais. » L’autorité retrouva le sourire en attrapant la lettre. Il avait droit, lui aussi, à une part du butin. « Très bien Lieutenant. Le Capitaine d’Arme se rendra à votre bord pour le transfert des prisonniers… » Philippe blêmit, et son interlocuteur s’en aperçut. « Et bien que se passe-t-il ? Pourquoi me regardez-vous comme ça ? » Il hésita, essaya de trouver les mots justes. « Ce… ce ne sera pas nécessaire Amiral. » Le petit sourire vénal quitta le visage porcin du Commandant du Port. « Pas nécessaire ? Mais qu’avez-vous fait de l’équipage ? Ne me dites pas que vous l’avez enrôlé de force ! Le Comité ne vous le pardonnerait pas ! – N’ayez craintes Amiral, on ne les a pas forcés. Tous leurs matelots nous ont rejoints, avec grand bonheur. »


Porcet parut rassurer, se rassit, mais voyant Philippe toujours embêté, se releva brusquement. « Et les officiers ? Qu’avez-vous fait des officiers ? » Ryon se lança. « Il n’y en avait qu’un seul, leur capitaine. Il a été… Il a été pendu, haut et court, pour piraterie. » Ce fut cette fois l’amiral qui blêmit. Il failli manquer son siège en se rasseyant. Sentant que quelque chose lui échappait, il ouvrit précipitamment la lettre, déchirant grossièrement l’enveloppe sans prendre la peine d’utiliser le magnifique coupe-papier posé sur son bureau. Ses yeux la parcoururent rapidement, puis, il la relue encore une fois. Philippe n’était pas malheureux que l’interrogatoire soit terminé pour le moment. Il attendit, debout, une réaction quelconque. Celle-ci tarda à venir. Le vice-amiral Porcet était un révolutionnaire qui avait profité des opportunités qui s’étaient offertes à lui quelques mois plus tôt, et qui ne s’était plus embarrassé des principes citoyens et de tous ces grands discours sur les privilèges honteux dès le moment où il eût acquis pour lui-même ces fameux privilèges. En conséquence, et pour la pérennité de sa carrière, il était devenu prudent. Le rapport qu’il avait sous les yeux était précis, et relativement clair sur les évènements qui avaient conduit à la pendaison de ce qui semblait être un véritable pirate. Le compte-rendu était de même très élogieux pour le Lieutenant qui se tenait en face de lui : comportement très républicain, fidèle à sa patrie, extrêmement compétent, ferait un bon Capitaine de Vaisseau. Malgré tout, cela lui paraissait louche. Puis il regarda le verre à moitié plein : pas de prisonniers à gérer, une part de prise qui allait lui revenir et un apparemment bon officier à affecter (et ça n’était pas de trop en cette période). « Lieutenant, dans quel état est la prise ? »


Philippe fut presque surpris de l’entendre parler après un si long silence. Il lui fallut un court moment pour reprendre ses esprits, partis vagabonder dans les méandres de l’inquiétude. « Je pense qu’il a fini sa carrière, Amiral. Un désarmement et une déconstruction, c’est tout ce qui reste à faire. – Bien, je parlerais au Tribunal des Prises. Un Commissaire passera demain et prendra en charge le navire. Soyez présent. Tenez-moi informé de là où vous logerez, je vous ferais savoir quand j’aurais besoin de vous. » Philippe salua et remercia le vice-amiral avant de sortir. Il ne savait toujours pas ce que Rouquet avait dit à son propos, mais ça ne devait pas être bien grave. Ce bigre trouillard devait avoir eu vraiment peur de lui.


Au bout de la grande vergue