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évasion

la baja california

C’était l’eldorado des conquistadores, des missionnaires et des chasseurs de baleines.

Sur cette presqu’île qui fend le Pacifique souffle encore un esprit pionnier.

le far west mexicain

Miguel Angel de la Cueva

P A R da v i d fa u q u e m b er g ( TE X T E )

Déployées sur un axe nord-sud, des chaînes montagneuses, les sierras, forment l’épine dorsale de la BasseCalifornie. La sierra de Guadalupe est la plus luxuriante et la plus sauvage d’entre toutes. Ses crêtes retirées ne sont accessibles qu’à dos de mule.

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Avec ses roches calcinées, la sierra de la Giganta fascine autant que le Grand Canyon

Miguel Angel de la Cueva

Son nom est une invitation à la démesure : sierra de la Giganta. Cette cordillère titanesque se dresse comme un rempart le long du golfe de Californie, sur 365 kilomètres, entre Bahía Concepción et La Paz. Ce paysage tourmenté s’est formé il y a cinq millions d’années.

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Andréa Franceschetti / Sime / Photononstop

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A marée basse, le sable blanc de la plage de Balandra devient aveuglant, alors que souffle le Coromuel, une brise du sud-est. Cette anse située près de La Paz est baignée par la mer de Cortès, que le commandant Cousteau avait décrite comme «l’aquarium du monde».

Sur ses 1 300 kilomètres de long, la péninsule

offre un fabuleux chapelet de baies et d’oasis

Miguel Angel de la Cueva

On croirait un mirage quand une immense palmeraie s’élève au beau milieu du désert de Vizcaíno. C’est l’œuvre des jésuites : entre 1697 et 1767, ils ont fondé dans la région dix-huit missions (dont celle-ci, baptisée San Ignacio) et multiplié les plantations. GEO  33


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Ces jardins paradisiaques ont été plantés par les jésuites au cours du XVIIIe siècle

Christian Heeb / Look / Photononstop

Sur les berges du río Santa Rosalía, les cactus cardones typiques de la Baja côtoient des palmiers-dattiers originaires de Méditerranée. Ce sont des missionnaires qui ont rapporté ces essences d’Europe et créé un modèle agricole et paysager unique : l’«oasis bajacaliforniano».

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ÉTATS-UNIS BASSECALIFORNIE MEXIQUE

San Diego

XIQ

IS

UE

Ensenada

Mexicali BASSECALIFORNIE DU NORD

Picacho del Diablo 3 095 m

San Quintín

Ro u te OCÉAN PACIFIQUE

Golfe de Californie

Cataviña Valle de los Cirios

ninsulaire spé

Les 3 000 kilomètres de côtes de la Basse-Californie ont sidéré les conquistadores, qui n’ont pas imaginé à l’époque que cette terre puisse être rattachée au continent. La Bahía de los Angeles, «la baie des anges», est l’un des joyaux de ce littoral.

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En débarquant en 1533, les explorateurs espagnols ont cru découvrir une île

Mark Newman / AgeFotostock

L

e jour se lève à peine sur La Paz, au sud-est de la Baja California (BasseCalifornie). Les rues larges du centre-ville, au cordeau, sont une ode au printemps : bougainvilliers en fleurs, jacarandas, lauriers des Indes... Plaza Constitución, au pied de la cathédrale, un cireur de chaussures brique les souliers d’un élégant, qui feuillette les pages locales du «Sudcaliforniano». A sept heures du matin, la promenade du Malecón a les allures californiennes d’un Venice Beach, Los Angeles. Il y a foule à l’atelier musculation qui surplombe la plage. Les joggeurs forcent l’allure, sans un regard à cette mer de Cortés que l’on appelle ici «El Golfo» – le golfe de Californie. Des pick-up surdimensionnés passent au ralenti devant les restaurants aux façades bariolées. Un balayeur sans âge récolte gobelets et papiers gras sur le trottoir, il chante à demi-voix un «corrido» mélancolique : «La nuit je me réveille et je repense à toi…» Un attroupement s’est formé au pied d’un mât immense planté dans le sable. Perché sur une latte à près de vingt-cinq mètres, un audacieux cloue les montants de bois d’où s’élanceront, suspendus à des cordes, une troupe de voladores de Papantla : des Indiens totonaques de Veracruz qui perpétuent ainsi le rite de la «Danse des oiseaux». Un vieil Américain, bedaine à l’étroit dans sa chemise Hawaï, détourne le regard. «Oh man... Et les normes de sécurité ?...» La Basse-Californie n’est pas une île, comme le crurent les explorateurs espagnols qui la décou­ vrirent en 1533, mais son esprit demeure insulaire. Inhospitalière, la péninsule resta longtemps une terre d’aventuriers – missionnaires jésuites, Indiens yaquis pêcheurs de perles, chasseurs de baleines grises, corsaires britanniques traquant le galion de Manille, chercheurs d’or français ou chinois… Au-  ­jour­d’hui, des centaines de milliers de travailleurs venus du Sinaloa, d’Oaxaca ou du Michoacán triment dans les «maquiladoras» – les chaînes de montage ins­tal­lées dans les zones franches frontalières du Nord –, sous les serres étouffantes des vallées agricoles de San Quintín ou de Mexicali, dans les stations balnéaires d’Ensenada et Los Cabos. Les «flotillas», candidats à l’immi­gration qui attendent leur visa d’entrée aux Etats-Unis, croisent des cohortes d’Américains (200 000 expa-

ÉTA TS-

Tijuana

(Mer de Cortès)

Bahía de los Ángeles

Rosarito

Mission San Borja

Salines Guerrero Negro Réserve de biosphère d’El Vizcaíno Coopérative d’Abreojos

Sierra de San Francisco Volcan Las Tres Vírgenes Mission Santa San Ignacio Rosalía

Sierra de Guadalupe

Mulegé Bahía Concepción

Loreto BASSECALIFORNIE DU SUD Sierra de la Giganta

Mission San Javier

Las Animas

San Juan de la Costa Plage de Balandra La Paz N

Sierra de la Laguna Los Cabos

100 km

Canyon de San Dionisio

Cabo San Lucas

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Mexcapade

Cyril Ruoso / Jh. Editorial / Minden Pictures

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John Steinbeck avait raison : «Même l’air, ici, est miraculeux» Malgré l’aridité, la flore de la région bat des records : 110 variétés de cactus, dont 80 endémiques. Les vedettes ? Le cardón, qui peut atteindre 20 mètres, et le cirio, l’«arbrecierge». Ici, dans la réserve de biosphère d’El Vizcaíno.

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triés, selon le consulat) en quête de soleil et d’une existence bon marché. Plusieurs mondes se côtoient sans se rejoindre. A la fin des années 1950, le journaliste Fernando Jordán arpenta les recoins de cette «terra incognita». Il s’exila dans la solitude de San Juan de la Costa, à l’ouest de La Paz, où il écrivit un livre magnifique sur la région. Son titre dit tout : «El Otro México», l’autre Mexique. La Basse-Californie, c’est bien un Mexique différent. Pour désigner le «continent», les gens d’ici parlent d’«el interior», l’intérieur. On entend souvent, à l’heure d’embarquer pour traverser le golfe vers le reste du pays : «Je me rends au Mexique…» Sur la plage de Balandra, une demi-lune de sable blanc entre deux promontoires sombres, la brise tiède du coromuel agite les paillottes. Passant la pointe du Diable, un pélican entame son laborieux virage et s’abat lourdement sur les eaux turquoise. Deux frégates déploient leurs ailes interminables dans un courant thermique. Steinbeck avait raison : «Même l’air, ici, est miraculeux ; les contours du réel changent à chaque instant.» Au printemps 1940,

le romancier américain embarqua à bord du ­«Western Flyer» avec son ami le biologiste Ed Ricketts pour étudier les fonds marins de la région. Il en rapporta un récit captivant, «Dans la mer de Cortez», soulignant d’emblée les périls de l’exercice : «Tenter de se remémorer le golfe, c’est essayer de recréer un rêve…» Essayons. D’abord il y a cette route, la Federal Uno, un ruban d’asphalte à deux voies qui tranche la péninsule sur plus de 1 700 kilomètres, de la frontière américaine à la pointe sud du Cabo San Lucas. Sur l’essentiel de son parcours, la Transpeninsular navigue dans le désert, effleurant tout au plus les faubourgs poussiéreux des villes. A l’abord des carrefours, des autels Technicolor à la gloire de la Vierge de Guadalupe, des «loncherias» de fortune où les routiers s’arrêtent pour déjeuner. De loin en loin, les militaires scrupuleux des postes de contrôle fouillent sans un sourire les véhicules gagnant le Nord, à ­l’affût des passeurs de drogue. L’aridité extrême laisse imaginer un grand vide, une terre craquelée, stérile. Mais ce qui frappe dans ce désert, c’est la vie qu’il recèle. Yuccas démesurés, mesquites, agaves, sotoles hirsutes, tuyaux d’orgues enchevêtrés du pitahaya, ocotillos aux tiges des­ séchées, dont jaillissent, au printemps, des fleurs d’un rouge étincelant. Les chollas prolifèrent, cactus souf­freteux, nimbés au crépuscule d’un halo surnaturel. Il faut avoir vu, pour le croire, ces tapis de fleurs jaunes et mauves qui illuminent le désert aux abords de Cataviña, un lendemain d’averse. Les cactuscathédrales, ces «cardones» omniprésents, ­dominent

le paysage, des bras tendus au ciel dont les plus hauts culminent à vingt mètres du sol. Miracle d’évolution, ces géants centenaires emmagasinent dans leur pulpe des tonnes d’eau, ils puisent la moindre goutte au moyen d’un immense paillasson de racines. Les graines de leurs fruits sont enrobées d’une cire qui se désagrège sous la pluie, pour une dissémination au moment opportun. Dès que la route s’élève, les arbres sont légion : palo verde aux ramures émeraude, palo blanco comme des spectres pâles, chênes et conifères sous les crêtes les plus hautes qui retiennent les brumes du Pacifique. Au nord de Santa Rosalia, une forêt de copalquín, l’arbre-éléphant au tronc enflé, déploie ses fûts immaculés sur le fond grenat des coulées de basalte vomies par le volcan de Las Tres Virgenes. Pour capter l’âme du paysage, il faut quitter l’autoroute et emprunter les «brechas» cabossées

Des tumultes géologiques qui façonnèrent la Basse-Californie, aux confins des plaques Pacifique et d’Amérique du Nord, ont surgi les sierras déchirées qui hérissent la péninsule. Vertigineux remparts dressés sur les rives du golfe, elles redescendent en pente douce vers l’océan, dessinent un arrière-plan sans cesse changeant, dont les teintes au fil de la journée épousent toutes les nuances imaginables, du gris-bleu au rouge orangé. A l’approche de Loreto, la mer de Cortés apparaît soudain du haut du dernier col, blanche comme du lait sous le soleil couchant, cernée de tous côtés par une déferlante de roches incandescentes.

Cette route enchanteresse procure un sentiment d’intense liberté. Les voyageurs pressés la ­parcourent en quarante-huit heures. Pour capter l’âme du paysage, rencontrer les hommes, il faut faire un pas de côté, emprunter les «brechas» cabossées qui gagnent le cœur des montagnes. Ainsi, cette piste grandiose qui monte à l’assaut de la sierra de la Giganta, au sud de Loreto. Bientôt, elle sera asphaltée. Pour l’heure, le pick-up vibre sur la tôle ondulée des pierres. Au détour d’un lacet, on aperçoit enfin le ­clocher solitaire de la mission San Javier, au creux du canyon de Biaundó. C’est là, en 1699, que les ­jésuites débarqués deux ans plus tôt en Basse-Californie, sous les ordres du Milanais Salvatierra, créèrent un modèle économique, culturel et paysager qui perdure : l’«oasis bajacaliforniano». Au prix d’un ­harassant travail de terrassement, d’irrigation, ces maîtres agronomes introduisirent en plein désert des cultures importées de ­Méditerranée et de l’alti­plano mexicain : vigne, palmier-dattier, agrumes, blé, maïs, haricot… La luzerne, également, pour alimenter des ­troupeaux de vaches et de chèvres. Au bord du vieux canal de pierre se dresse un olivier plusieurs fois centenaire. Un couple de paysans bêche son lopin, de temps à autre ils se relèvent pour s’éponger le front. Au pied de l’église, un ­village, deux ruelles de maisons en adobe. Ici, on n’aborde pas l’étranger, mais un «buenos días» suffit à ouvrir les portes, et l’on vous offre le café à l’ombre des palmiers. Près de l’épicerie, deux garnements s’affron­tent aux jeux vidéo sur une borne d’arcade, en plein air – depuis peu, San Javier est relié au réseau d’électricité.

La Basse-Californie est une destination prisée des «snowbirds», ces retraités américains en quête de soleil. Certains s’installent dans des cabanes improvisées en bois de palmier, comme ici, à Bahía Concepción.

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Ethan Welty

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Des figures humaines et des animaux recouvrent les parois de la sierra de San Francisco. Ces fresques ont été réalisées entre 100 av. J.-C. et 1300 apr. J.-C.

Les Indiens étaient 40 000 au XVIIe siècle, ils ne sont plus que quelques centaines Avant d’être expulsés par le roi Carlos III en 1767, les jésuites édifièrent dix-huit missions en Basse-Californie. Face aux palmeraies miraculeuses de Mulegé et San Ignacio, on jurerait que leurs choix relevaient de critères esthétiques. A San Borja, dans les monts volcaniques qui dominent Bahia de los Angeles, c’est une jungle de cirios, ces arbrescierges aux formes extravagantes, qui s’étend à perte de vue. Au pied de la mission, des vignes, des cultures potagères qui nourrissent depuis sept générations la famille Gaxiola. Métis aux traits d’Indien, Genaro revendique l’héritage. «Nous sommes d’ici…» La sûreté du regard, la force des paroles font mentir ses 20 ans : «Il y aura toujours deux versions de l’­histoire.» Ainsi, les bons jésuites auraient civilisé des hordes sauvages ? «En vérité, ils nous ont réduits en esclavage.» Plusieurs milliers de Cochimís ­peuplaient autrefois ces montagnes. Sans colère, Genaro balaie le désert d’un geste lent : «Où sontils ?» A leur arrivée en Basse-Californie, les missionnaires dénombrèrent 40 000 Indiens répartis en plusieurs ethnies, toutes semi-nomades : Pericúes à l’extrême-sud, Guaycuras dans la partie centrale, Cochimís plus au nord… Ils payèrent un tribut fatal aux épidémies importées par les soldats et marins espagnols. Aujourd’hui, seuls quelques centaines de ­Pai-Pais, de Kumiais et de Cochimís survivent encore au nord de la péninsule. L’âme de la Baja, on la trouve dans les «ranchos» retirés au fond du désert, là où le filet d’une source enfouie autorise la vie, la survie plutôt. La poésie des toponymes est d’une beauté tragique : «le VitLoin», «les Larmes», «l’Impossible»… Parfois elle entretient l’espoir, comme ce panonceau à l’entrée du canyon de San Dionisio, trois heures au sud de La Paz : «Rancho el Refugio». Attablé sous l’auvent

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de palmes, dans l’âcre fumée d’un poêle à bois, un petit homme sec, barbe grisonnante, sourit : «Catarino, señor, à votre service…» Sa dame invite à partager le déjeuner que l’on prend ici au retour des champs, vers onze heures : viande, haricots, légumes, tortillas de maïs, relevés d’épices à réveiller un mort. A la fin du repas, Catarino inspecte un grand bassin où nagent des tortues. «L’eau descend de la montagne…» Elle irrigue le potager, un verger odorant où poussent mangues et bananes, des grenadilles douces à la chair succulente. Des cultures vivrières : comme partout sur la péninsule, ce rancho produit tout juste de quoi nourrir une famille. Catarino soupèse du regard le porc noir attaché à son arbre : «Il sera gras pour la semaine sainte…» Les vaches efflanquées ne donnent plus de lait, tant la pâture est pauvre. «Il n’y aura pas de fromage…» Des vautours survolent les crêtes de la sierra de la Laguna, en quête de charognes. L’homme soupire : «Bientôt quatre ans qu’il ne pleut pas…» C’est un bon «chivero», la nuit, il écarte les   pumas et les coyotes en maraude

Il a déjà connu cela, tout gosse, c’était il y a un demi-siècle. «Les gens ont dû tuer les bêtes, puis ils sont partis…» Son chien le suit partout, l’éternel bâtard mexicain. L’acier de ses yeux bleus vous toise sans frémir. Aux cicatrices qui lui barrent les flancs, on comprend qu’il en a vu d’autres. «C’est un bon “chivero”», il conduit les chèvres dans les hauteurs. La nuit, il écarte les pumas, les coyotes en maraude. Ce chien n’a pas de nom, simplement «el perro». Comment oublier Las Animas, cette communauté de 150 âmes agrippée aux pentes arides de la sierra de la Giganta ? L’arrivée à la nuit tombée, la fraîcheur du soir sous un ciel comme on n’en voit plus, le chant des coqs avant l’aube, le jappement d’un coyote au loin... Le lendemain, c’est jour de fête. Devant une foule endimanchée – la communauté au complet, des journalistes locaux, des représen­tants politiques accourus de La Paz et de Mexico –, le sousdélégué José Higuera s’éclaircit la voix. Il proclame un nouveau mode de gouvernement, la Comunidad Organizada, que les quarante-six familles de Las Animas expérimentent depuis un an : «L’idée


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est de partir d’en bas…» Réunir deux fois par mois les membres de la communauté, soumettre à un vote éclairé les moindres aspects de l’écono­mie villageoise, pour décider collectivement de la meilleure manière de préserver l’héritage et d’assu­ rer l’avenir. Et alors, seulement, solliciter des aides. «Mais à nos conditions !» clame José Higuera. Triomphe. La démarche, unique en Basse-Californie, porte ses fruits – des ruches, des fours solaires sont financés, l’école s’est trouvé un maître, les forgerons vendront bientôt sur les marchés leurs fameux poignards dont les lames, martelées dans l’acier de vieux amortisseurs, sont ornées d’arabesques tout droit héritées de Tolède... A la fin des discours, des larmes coulent. Les hommes ont un regard fier sous leurs chapeaux texans. Ils ont déterré les marmites enfouies dans la braise. Tout s’achève en festin. La coopérative d’Abreojos, qui se bat pour une pêche durable, est un modèle dans le pays

Serge Sibert / Cosmos

Sur la côte pacifique, langoustes et ormeaux attisent les convoitises

du Chino et de Roberto, une simple barque de huit mètres équipée d’un hors-bord, se fait chahuter par la houle pacifique. L’océan est calme, pourtant. Enfoui sous sa cagoule noire, Roberto craint les jours de «Norte», les lames traîtresses soulevées par le vent d’Alaska. Naufrages, accidents de plongée pour les pêcheurs d’ormeaux : cette pêche artisanale, qui prédomine encore sur toutes les côtes de la Baja, est une affaire de braves. Tension sur le filet. Roberto empoigne une «curvina», qui ressemble à un bar gigantesque. Regard au Chino : «Vingt-cinq kilos, “compadre” !» Deux autres prises vont suivre, la marée est correcte. Regagnant la plage, Roberto évoque son aîné, étudiant en mathématiques à l’université de La Paz. Mais le cadet, âme rebelle, lui cause bien du souci : il veut quitter l’école. «Alors il finira ici, avec nous, en plein vent.» Tijuana, le bout de la route. Le gérant du motel trace un rectangle rouge sur le plan de la ville : cinq rues de long, deux de large : «Dans ce périmètre, vous pouvez marcher sans crainte…» Avenida Revolución, marchands de souvenirs et filles de joie ont le cafard, les mariachis errent comme des âmes en peine avec leurs instruments. Pas un touriste. Au moment de laisser le golfe, Steinbeck écrivait : «Déjà notre équipage imaginait tous les moyens de revenir. Ce voyage fut comme un sommeil peuplé de rêves, libéré de toute contingence.» 

Préserver l’héritage, assurer l’avenir... On ressent la même inquiétude sur la côte Pacifique, dont les richesses marines sont l’objet de convoitises. Exportés vers l’Asie, langoustes et ormeaux ont atteint ces dernières années des cours historiques : près de 230 dollars le kilo pour l’ormeau en conserve… En l’absence de réglementation, ces produits sont surexploités. La coopérative d’­Abreojos, fondée en 1948, a décidé d’agir : quotas draconiens, techniques à fai­ ble impact écologique, lutte contre le braconnage… Deux projets absurdes qui menaçaient l’équilibre précaire des écosystèmes ont été déjoués : l’extension des salines de Guerrero Negro et la construction d’une marina. Cette gestion raisonnée des stocks et du milieu marin, au détriment des profits à court terme, fait d’Abreojos un modèle respecté à l’échelle nationale. Les baraquements de la communauté donnent aux lieux un air de campement provisoire. Une épicerie, un garage, une «cantina» face à les conseils l’océan. Des nids de balbuzards, amas d’algues et de détritus, coloMeilleure saison nisent les pylônes. La coopérative De la mi-décembre a construit une école et un colà avril, pour le climat lège. Pour le soin des âmes, on et les baleines. Comment y aller ? vient de décoffrer le béton d’une Aeromexico propose église. Un phare abandonné des vols quotidiens domine la pointe Abreojos, dont au départ de Paris et à le nom prévient : «Ouvre l’œil». destination de Tijuana Au large des côtes il fait froid, ou La Paz, via Mexico. aeromexico.com à six heures du matin. La «panga»

Les «rancheros» qui peuplent depuis deux siècles les hauts plateaux de la péninsule se sont organisés en communautés. San Francisco de la Sierra rassemble une vingtaine de familles.

David Fauquemberg

de notre reporter Sur place  Sécurité : la prudence s’impose dans les grandes villes de la frontière avec les Etats-Unis comme Tijuana, mais le reste de la péninsule est épargné par la violence qui sévit au Mexique.

Transport : pour emprunter les pistes et découvrir les ranchos, louer à La Paz un pick-up ou un 4 x 4. Mexcapade, une agence francophone basée à La Paz, propose des circuits sur mesure. mexcapade.com

Le Conseil de promotion touristique du Mexique est une mine d’informations. visitmexico.com Les incontournables  La mission San Javier. La Valle de los Cirios (arbres-cierges). Les lagunes où des baleines mettent bas.

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La Baja California