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pleuré, j’ai senti qu’on était écrasé comme des insectes. J’avais l’impression d’être une vulgaire fourmi. J’ai pensé à tous mes amis là-bas et je me suis demandé s’ils étaient toujours en vie. Mais il y a quelque chose à ne pas oublier : au final, c’est l’Irak qui va gagner. Bref, rira bien qui rira le dernier. J’ai senti un peu d’espoir dans mon cœur. Puis je suis descendu du taxi et j’ai vu devant chez moi quatre jeunes en train de fumer des Marlboro et de boire du Coca-Cola. L’un d’eux portait des Nike aux pieds et un autre, un T-Shirt avec le drapeau américain sur la manche gauche. Mon espoir s’est évanoui et je suis monté chez moi la tête basse.

11 — Vous me croiriez pas si je vous racontais tout ce qui m’est arrivé, m’a lancé le taxi. Ça fait plus de vingt ans que je suis taxi. J’en ai vu des h i s t o i res mais celle qui vient de m’arriver est la plus drôle ! — Racontez-moi, lui ai-je demandé. — A Shubra*, une femme avec un niqab** m’a demandé Mohandissine. Elle est montée à l’arr i è re, avec un sac. Quand on a pris le pont du Six-Octobre, je l’ai vue regarder à gauche, à d roite et enlever le niqab qui lui couvrait la tête. Je la regardais dans le rétroviseur du bas, celui qui me sert à voir ce qui se passe derrière. Quand on est taxi, il faut faire attention. Comme on dit, “Prudence est mère de sûreté”. B ref, et là elle avait juste un hijab. Ça m’a surpris mais j’ai rien dit. Juste après, elle l’a enlevé. Elle avait des bigoudis. Elle les a enlevés et mis dans son sac. Puis elle a sorti une brosse ronde et a commencé à se coiff e r. Elle m’a vu l’observer dans le rétro et m’a crié : “Regarde devant toi !” Je lui ai demandé : “Mais qu’est-ce que tu fais ?” Elle a continué à crier : “Ce n’est pas ton a ff a i re. Conduis et tais-toi.” * Quartier populaire situé dans le nord du Caire. (N.d.T.) ** Voile couvrant le visage que portent certaines femmes musulmanes en signe de religiosité. ( N . d . T.) 43


Franchement, j’ai pensé m’arrêter et la faire d e s c e n d remais je me suis dit que ce n’était pas mes oignons et que j’allais patienter, voir ce qu’elle allait encore enlever… Un peu après elle a retiré sa jupe. Ça m’a plu. Je me suis dit : on va se rincer l’œil gratis. J’ai e n c o re regardé et là, elle était en jupe courte, avec des collants noirs épais. On ne voyait rien au travers. Elle a plié sa jupe longue et l’a posée dans son sac. Ensuite, elle a enlevé sa chemise. Je la fixais dans le rétro. Et là, la voiture de devant a freiné et j’ai failli lui re n t rer dedans. La jeune femme m’a crié dessus comme une folle : “Eh le vieux, ça se fait pas. Regarde devant toi !” Elle portait un joli haut moulant. Entre nous, je n’ai pas osé lui répondre . Elle a mis sa chemise dans son sac et sorti sa trousse de maquillage. Elle s’est mise du rouge à lèvres, du rose à joue, puis a pris cette sorte de brosse pour les cils et a commencé à se les maquiller. B ref, quand je suis sorti du pont du Six-Octob re vers Doqqi, c’était une autre femme. Mon Dieu, impossible de deviner que c’était la voilée qui était montée à Shubra. Elle a fini par enlever ses sandales. Elle a sorti des chaussures avec des gros talons et les a mises. Je lui ai dit : “Excusez-moi mademoiselle, je sais que tout le monde a sa vie privée mais je vous en prie, racontez-moi votre histoire !” Elle m’a regardé et m’a dit : “Je descends à Mohie ed-Dine Abou el-Ezz.” Je me suis tu. Je n’ai pas répété la question. Un peu après, elle m’a finalement raconté : “Ecoutez, je travaille comme serveuse dans un restaurant. C’est un travail respectable pour une femme respectable. Je travaille de manière honorable. Mais là-bas, il faut que je présente bien. 44

Chez moi et dans tout mon quartier, c’est impossible de sortir ou de re n t rer comme ça, sans niqab. Une amie m’a donné un faux contrat à l’hôpital d’Ataba. Ma famille croit que j’y travaille. Mais franchement, je préfère mille fois travailler au restaurant. Je peux gagner en un jour en pourboires ce que je gagnerais en un mois dans l’hôpital pourri. Mon amie de l’hôpital – c’est une fille opportuniste qui ne pense qu’à elle – elle me pre n d cent livres par mois rien que pour me couvrir. Chaque jour, je passe chez elle me changer. Mais aujourd’hui, c’était pas possible donc j’ai dû pre n d re un taxi pour me changer dedans. Une autre question, son excellence, Monsieur l’adjoint du pro c u reur général ?” Je lui ai répondu : “Je vous jure que je ne suis ni adjoint, ni pro c u re u r. Et si je vois un adjoint du pro c u re u r, je tombe dans les pommes. Mais on dit : «Comme on fait son lit, on se couche.» Vous vous changez dans ma voiture, je voulais juste compre n d re pourquoi.” Et je l’ai remerciée de m’avoir raconté son histoire . Sérieusement, monsieur, vous ne trouvez pas cette histoire bizarre ?


Taxi chapitre 11