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Pigiste.✍ Le mag’ des pigistes n° 13 • mars-avril 2006

Page 6 | Pourquoi le pigiste est-il toujours en retard ?

« Le patron du garage, tu me le soignes : c’est un de nos annonceurs… »

À lire dans Jargonnerie Page 4

Portrait de pigiste

Émilie Gillet, journaliste scientifique. Page 8

3 questions à un rédac chef

Pierre Veillet, de Rock One. Page 10 • Les pigistes dans l’actu | Page 4 • Mon bureau et moi | Page 5 • Carnet de bord | Page 7 • Profession : Pigiste change de coordonnées | Page 9 • RSF : le bilan 2005 | Page 9

Yves Barros • yves.barros@freesbee.fr

Tous les journalistes, mais surtout les pigistes, qui s’organisent en grande partie comme ils le désirent, sont aux prises avec cette question : « Pourquoi est-ce que je fais toujours tout au dernier moment ? » Page 7 | Journalisme(s) : les corrompus Le corrompu est un manipulé qui n’a quasiment aucune chance de tirer une quelconque gloire des ses actes. Il est sale, c’est un pourri.

Pages adhérents

Page 11 | Juris'piges : bonjour, monsieur Kafka ? Page 12 | Les brèves de la presse Page 13 | Vie de l’association

Communications Profession : Pigiste • L'assemblée générale de Profession : Pigiste a eu lieu le 8 avril. Elle a été suivie d'un déjeuner-débat relatif à l'avenir des pigistes dans la presse écrite avec Jean-Marie Charon. Nous préparons un compte rendu dont vous pourrez lire l'essentiel dans le prochain numéro de Pigiste. • Derniers jours pour s'acquitter de sa cotisation pour l’année 2006 (montant fixé à 22 €). • Le site Web : www.pigiste.org est en ordre de marche… • Le « Rapport d'activité 2005, prospective 2006 » est disponible. Il évoque le site et ses développements (notamment l'espace entreprises), les groupes de travail, le journal Pigiste, les formations, les entretiens de l'info, l'Observatoire des médias, les apéros pigistes…


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Pigiste n° 13 - mars-avril 2006

Montagnes russes

Intéressant, le papier consacré à la paresse supposée des journalistes français dans le dernier numéro de Médias (4,90 € dans tous les bons kiosques, et sur le Net : http://www.revue-medias.com). On y apprend, mais est-ce une surprise, que la gestion des équipes dans les journaux est devenue un casse-tête sans nom, que les RTT ont cassé l’esprit de la profession tandis que surgit, en filigrane, la complainte sur un âge d’or, quand les journalistes aimaient encore passionnément leur métier. Intéressante, cette réflexion montrant que la composition sociologique de la profession a évolué : « Ceux qui arrivent ont massivement changé de sexe – ce sont à 60 % des femmes –, de statut – pigistes corvéables et “bouclables” à merci… » Encore une fois donc, dans une revue sérieuse et souvent pertinente, qui accueille des signatures prestigieuses, la méconnaissance l’emporte et se trouve colportée cette image que nous connaissons tant, voulant que le journaliste pigiste relève d’un statut différent des journalistes en poste… Au-delà de cette erreur, apparaît en filigrane dans l’article que le rédacteur pigiste intervient essentiellement comme un bouche-trou, un emplâtre pour rédaction « Rttéisée » et vidée de sa substantifique force de travail, un intérimaire de l’information, un simple fournisseur de lignes. Ne nous étonnons pas ensuite, compte tenu de ces pratiques, que lorsque est évoquée la baisse supposée de qualité de la presse française, le recours aux journalistes pigistes soit un des arguments évoqués. Il y a des jours comme ça, où les montagnes semblent insurmontables.

Pigiste.

Yann Kerveno

Rédaction : http://www.pigiste.org Président de Profession : Pigiste, directeur de publication : Yann KERVENO (06 08 49 89 54 - yann.kerveno@free.fr) Rédacteur en chef : Christophe BELLEUVRE (06 72 70 19 01 - cbelleuvre@wanadoo.fr)

Sommaire 4 5

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8 9 10 11 12 13

REVUE DE PRESSE • On parle des pigistes… JARGONNERIE • C comme « cœur pur », S comme « soigner »

MON BUREAU ET MOI • Les canards pour collègues LE WEB DU MOIS • http://www.piges.free.fr CHRONIQUE • Pourquoi le pigiste est-il toujours en retard ? CARNET DE BORD • Humeurs d’un pigiste au jour le jour JOURNALISME(S) • Les corrompus PORTRAIT DE PIGISTE • Émilie Gillet PROFESSION : PIGISTE CHANGE DE COORDONNÉES • Tout ce qu’il faut savoir pour continuer de visiter le site et s’inscrire à la mailing list RSF • Bilan 2005 en quelques chiffres 3 QUESTIONS À UN RÉDAC CHEF • Pierre Veillet, de Rock One URGENT • Journaliste spécialisée dans le monde arabe recherche local…

pages adhérents JURIS’PIGES • Bonjour, monsieur Kafka ? EN BREF • De nouvelles collaborations ? VIE DE L’ASSOCIATION

Rédaction : Catherine BÉAL - Jean CHABOD-SÉRIEIS - Hannah CHAUDRUC - Egmont LABADIE - Bénédicte RALLU - Cyril TRÉPIER Correction, secrétariat de rédaction, maquette : Dominique ZNAMIROWSKI Communication – Relations presse : Marie-Jeanne MARTI Éditeur : Profession : Pigiste (loi 1901), l’association des journalistes pigistes de la presse écrite, 66, rue Labrouste, 75015 Paris. E-mail : info@pigiste.org • Web : http://www.pigiste.org

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Toute reproduction intégrale ou partielle sans le consentement de l’auteur est strictement interdite - Article L 122-4 du code de la propriété intellectuelle.


Pigiste n° 13 - mars-avril 2006

Les pigistes Jargonnerie dans l’actualité Ça y est, vos piges sont devenues On parle de nous dans la presse. régulières. Mais les rédacteurs

Pas de notre magazine, mais de nos confrères. Revue d’actualité concernant les pigistes

Enlevée à Bagdad le 7 janvier, menacée de mort par ses ravisseurs, Jill Carroll, journaliste pour le quotidien américain Christian Science Monitor, ne bénéficie pas de la mobilisation dont d’autres confrères ont pu jouir. Libération du 20 janvier : « Les médias américains évoquent de temps à autre le sort de Jill Carroll, mais sans pour autant mener une campagne comparable à celles auxquelles on a assisté en France après les enlèvements de Christian Chesnot, Georges Malbrunot ou Florence Aubenas. » Par acquit de conscience (?), le journal publiait dès le lendemain un article « Mobilisation pour la journaliste Jill Carroll », avec exemples d’actions menées en France et à Londres… Il n’est pas de bon ton non plus d’être correspondant d’une chaîne de télé française en Côte d’Ivoire. Deux pigistes sont soupçonnés d’avoir acheté l’interview de Youssouf Fofana, chef présumé du gang des barbares. iTélé a diffusé l’interview, pas France 2. Selon 20 minutes du 1er mars : « La chaîne publique se refuse à les program mer “car il y a un doute sur les conditions de tournage”, indique la patronne de l'info de la Deux, Arlette Chabot. Sans plus de précision. En fait, le journaliste pourrait avoir payé des policiers ou filmé à l'insu de Fofana. Des rumeurs qui circulent aussi sur le compte d'iTélé. » Ce genre d’affaire tombe au plus mal. Le statut de pigiste pourrait être remis en cause selon le syndicat SNJ-CGT, cité par la rédaction en ligne du Nouvel Obs le 31 janvier. « Le projet prévoit d'assimiler les journalistes rémunérés à la pige aux intermittents du spectacle et à vider la loi du 4 juillet 1974 de son contenu. […] Les patrons considèrent que cette loi […] protège trop bien les pigistes. » Pourtant, la vie de journaliste (ne parlons même pas de celle du pigiste) n’est pas si facile, à en croire le site Internet de France 5. La profession est « trop courtisée », selon l’auteure du texte du 22 février, Nadia Graradji. Comprendre : il y a trop de monde sur le marché. « Chaque année, près de quatre cents diplômés des douze écoles de journalisme reconnues par la profession s'engouffrent sur le marché du travail. À ces “reporters en herbe” viennent s'ajouter tous les jeunes diplômés issus de filières universitaires. […] La presse écrite quotidienne […] connaît depuis plusieurs années une crise profonde », etc. À décourager les éventuels nouveaux entrants ! Et ce d’autant que les retraités nous piqueraient presque notre boulot ! La nouvelle Super Mamie 2006, élue fin février, 81 ans, Marie-Madeleine Martinie « travaille comme animatrice dans une radio locale et journaliste pigiste dans des revues associatives », nous apprend le site www.senioractu.com (28 février). Pour rester en Bretagne d’où est originaire Super Mamie, soulignons le portrait teinté d’embruns de notre confrère Christophe Agnus, créateur du magazine Nautilus, réalisé par Grégoire Deconihout pour le site www.marseamer.fr (1er mars). On y découvre un pigiste heureux, fonceur, « facile, fluide, sans heurt ni écueil », qui n’a pas hésité à quitter une place à L’Express pour devenir plus libre : « Je n’aimais plus la façon dont je travaillais, avec des voyages planifiés, qui ne me laissaient pas assez de liberté. » Quelques années de voyages et de reportages plus tard, il créait Nautilus, un trimestriel consacré aux océans et aux hommes, […] quasiment pas de publicité, et première entreprise française à adhérer à la Fondation 1 % pour Bénédicte Rallu la planète. »

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en chef vous donnent des consignes surprenantes. Passage en revue de ces petits riens qui vous gâchent le plaisir d’avoir décroché un papier. Attention : tout est vrai.

C comme « cœur pur ». « Oui, mais toi, tu es un cœur pur… » L’insulte émane du directeur de publication alors que vous étiez tranquillement en train de vous indigner dans son bureau de l’interdiction formelle d’enquêter sur les annonceurs. En presse spécialisée, on ne déconne pas. Vous cherchiez pourtant à le convaincre de révéler les magouilles d’un fabricant de pare-chocs qui se trouve être – hélas pour vous – un des annonceurs du journal. Et pour rejeter vos arguments naïfs et irréalistes, devant votre refus de comprendre que pour écrire la page de gauche il ne faut pas se mettre à dos l’annonceur de la page de droite, voilà que la tête pensante s’est mise à vous traiter de « cœur pur ». Ce qui revient à dire, en langage de manager : « Tu es totalement inconscient des enjeux, mon chéri, alors tu fais tes papiers gentiment comme on t’a expliqué et tu arrêtes de poser des questions. » C’est vrai quoi, arrêtez de poser des questions.

S comme « soigner ». Vous venez de devenir le pigiste régulier et quasi unique d’une revue locale sur le tuning automobile. C’est la fête. Les commandes de papiers pleuvent et vos photos se vendent comme des Ford Fiesta. Hélas, alors que vous partiez tout guilleret réaliser un sujet sur le garage du coin qui fait des promotions sur les jantes en alliage, votre rédac chef vous lâche sur un ton désinvolte : « Le patron du garage, tu me le soignes : c’est un de nos annonceurs. » Pour l’enquête indépendante, c’est loupé. Il va vous falloir passer de la crème à un garagiste dont vous ne savez rien si ce n’est qu’il finance le journal. Que faire ? Tout est dans l’angle. Choisissez-en un suffisamment resserré pour que votre interlocuteur ne puisse pas se mettre en avant. Et si malgré tout, après lecture, votre patron transforme le papier en une louange dithyrambique, refusez simplement de le signer. Jean Chabod-Serieis


Pigiste n° 13 - mars-avril 2006

MON BUREAU ET MOI

Les canards pour collègues

Il y a quelques mois, je suis passée du bureau séparé de la maison au bureau intégré au salon. Une expérience finalement moins traumatisante que je ne l’aurais pensé.

@

glisse sous le bureau, les bannettes qu’on entasse… ne font pas très classe mais sont bien utiles. Et puis, en réalité, un bureau peut se révéler précieux quand on reçoit ses amis et qu’on ne sait pas où poser la corbeille de fruits !

Charlotte Clergeau

Le Web du mois

http://www.piges.free.fr/

Un seul credo pour le forum Piges : informer et débattre des questions juridiques et statutaires des journalistes pigistes, de l’application du code du travail, de la loi Cressard, de la convention collective, des actions syndicales, des relations avec les employeurs… bref, de tout ce qui constitue le quotidien des pigistes. Un outil indispensable. Myriam Guillemaud-Silenko, pigiste par choix et responsable aujourd’hui de la section pigiste du Syndicat national des journalistes, a lancé ce forum en juin 2000. Six ans plus tard, le voilà doté de sa propre page d’accueil et d’une charte qui engage entre autres au respect de la correspondance privée. Avec aujourd’hui plus de 850 membres, une moyenne mensuelle de 300 messages en 2005, et de nouvelles inscriptions toutes les semaines, le forum n’a rien à envier aux portails virtuels de la presse. Matthieu Crocq, Yann Kerveno et Alexis Nekrassov, pigistes rodés par sept, onze et quinze ans de pratique, assurent avec Myriam la modération. Tous ont choisi ce mode de vie et s’engagent pour l’amélioration des conditions de travail des pigistes. Lorsque Alexis fonde la section « Pigistes et isolés d’Ile-de-France » au SNJ-CGT (http://pigistes.snjcgt.free.fr/), Yann prend la présidence de Profession : Pigiste (http://www.pigiste.org) et met en place avec des confrères de l’association pléthore de projets. Une question face à un employeur peu scrupuleux ou abusant de sa position dominante, face à une administration peu au courant des législations, bien souvent complexes, spécifiques aux pigistes ? Le forum est là, au moins pour donner des éléments de réponse, pour guider les démarches… Bien rares sont les messages qui ne trouvent pas écho dans l’expérience de quelque membre. Catherine Béal

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© Charlotte Clergeau

À

mes débuts dans le monde de la pige, il y a un peu plus de deux ans, j’ai eu la chance de pouvoir travailler dans un « vrai » bureau, une pièce séparée du reste de la maison, qui était « mon » espace. Un peu plus tard, lorsque je lisais cette petite rubrique de Pigiste et que je découvrais les incroyables systèmes mis au point par les pigistes parisiens dans leurs 15 m2, je m’estimais vernie. Mais les aléas de la vie font… qu’on ne peut pas toujours avoir un bureau à soi. Et me voilà depuis quelques mois dans un T1 bis, où je travaille dans mon « salon-bureau » et où je m’estime finalement toujours aussi vernie. Certes, la coupure n’y est plus, mon ordinateur ne cesse de me lancer de longs regards appuyés et il n’est pas rare de préparer la cuisine en imprimant l’article que je viens d’écrire ou en notant l’adresse du prochain rendez-vous. Mais l’après-midi, quand le soleil vient gentiment me réchauffer le dos, quand, en tournant légèrement la tête, j’ai une vue plongeante sur l’Aveyron qui passe en bas de l’appartement, quand les gens me disent au téléphone : « Mais ce ne sont pas des canards que j’entends ? »… alors je me dis qu’il y a vraiment pire comme ambiance de travail. Sans compter – merci monsieur Ikea – qu’il existe un tas de rangements qui permettent de ne pas transformer le « salon-bureau » en « bureau-tout-court ». Les tréteaux suffisamment solides pour supporter l’imprimante, les meubles version « mini » qu’on


Pourquoi le pigiste est-il toujours en retard ? Tous les journalistes, mais surtout les pigistes, qui s’organisent en grande partie comme ils le désirent, sont aux prises avec cette question : « Pourquoi est-ce que je fais toujours tout au dernier moment ? »

Yves Barros • yves.barros@freesbee.fr

Au moment de finir le travail

La question est cruciale, elle met en jeu tous les aspects du travail. C’est dans ce décalage entre le temps qu’on a pour réaliser un article et le temps que l’on se donne réellement pour travailler que se logent toutes les questions qui agitent l’inconscient de chacun.

Avant de se mettre au travail

CHRONIQUE

Le pigiste savoure la perspective d’un nouveau revenu, le baume pour l’amour-propre que constitue la confiance du rédacteur en chef, celui qui commande un travail. Il désire prolonger cette jouissance, avant que les peurs ne prennent le dessus. Au moment de commencer son travail, le pigiste commence à avoir peur que son enquête ne l’amène à changer d’opinion sur le sujet qu’il traite, ce qui va l’obliger non seulement à un effort mental pour se plier à une nouvelle vérité, mais aussi à un travail supplémentaire pour convaincre son rédacteur en chef, et au travers de lui ses lecteurs, de la nouvelle vérité. Et plus celle-ci sera étonnante, plus les mécanismes qui aboutissent aux nouvelles conclusions doivent être précisément relatés pour que chacun adhère, alors que le pigiste sait qu’il dispose de peu de place pour convaincre. Dès lors, le pigiste peut avoir également peur de la frustration qu’il éprouvera s’il ne parvient pas à rendre un compte satisfaisant (à ses yeux) de ce qu’il a découvert. Corrélativement, il peut avoir peur d’être entraîné par les tenants et les aboutissants de son sujet dans un travail bien supérieur au paiement qu’il escompte. Enfin il peut avoir peur de découvrir des vérités qui vont peut-être l’exposer à des pressions de la part des personnes concernées. Une fois ces peurs dépassées, l’enquête peut commencer, et en général, le pigiste passionné est pris par son travail et oublie ses appréhensions. Cependant, au fur et à mesure de l’enquête monte l’angoisse de suivre de fausses pistes, d’avoir mal défini le sujet, d’être passé à côté de l’interlocuteur déterminant ou de l’information qui remet tout en cause. Le pigiste calme alors sa conscience en allant jusqu’au bout de sa réflexion, et tout se passe bien jusqu’au moment où il doit donner à son article sa forme finale, et où il doit le rendre.

Les peurs reviennent alors, sous de nouvelles formes. Tout d’abord, celle de souffrir lors de la tentative d’expression d’une pensée qui doit être à la fois résumée, dans le format, synthétique, sympa à lire, mais aussi juste, nuancée, intelligente, éclairante, alors que la réalité d’aujourd’hui est toujours plus complexe. En retardant la rédaction finale, le pigiste peut aussi rechercher la peur d’être en retard, qui va finalement l’obliger à s’exprimer. Mais une autre frayeur l’étreint également, l’angoisse de ce qu’il va retrouver quand il aura fini de travailler : les « mauvais côtés du métier » (faible pouvoir d’achat, paiements tardifs qui n’incitent pas à rendre rapidement son travail), mais aussi des problèmes familiaux (pour ceux qui ont une famille), parfois un vide existentiel (pour ceux qui ne vivent que pour leur travail), ou encore l’imperfection perpétuelle du monde (pour les idéalistes qui voient le défaut, l’injustice, l’iniquité, l’immoralité partout)… Pour résumer, le pigiste a peur d’être mis une nouvelle fois devant ce décalage frustrant entre la passion qu’il a pour son métier et l’ingratitude du monde extérieur, au sein même d’une profession qui est simultanément la plus à même d’apprécier ses efforts, mais qui en même temps en demande toujours plus, dans des directions souvent contestables (dictature de l’image sur le verbe, information spectaculaire, scoops, course à la formulation toujours plus percutante et toujours plus sexy). Et ce alors que le reste du monde rend le travail de recherche de la vérité de plus en plus difficile (contrôle de l’information par les dispositifs de communication, baisse du lectorat, concurrence des gratuits, d’Internet, précarisation de statuts aux revenus déjà aléatoires…), et que le pigiste n’a nulle part où exprimer toutes ces peurs, à part de façon subliminale dans ses articles, ce qui contribue à augmenter inconsciemment le climat général d’angoisse. Et avec le risque que selon l’humeur de son commanditaire, il doive replonger dans son travail alors qu’il pensait l’avoir fini, pour reprendre un détail qui s’avérera déterminant… dans le pire des cas assez déterminant pour l’obliger à reprendre l’enquête, sans savoir où elle va le mener!

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Egmont Labadie


Pigiste n° 13 - mars-avril 2006

Carnet de bord

J

e ne l’ai pas vu venir. C’était en pleine discussion de salon chez un ami, un Martini à la main, j’étais déconcentré. Mlle A., en face, parlait de son travail. Elle venait d’aborder le traditionnel chapitre « confidences », où elle me révélait que la boîte qui l’employait utilisait des « méthodes douteuses ». Et puis soudain, elle a avalé une olive, a sursauté et s’est exclamée : « Ah mais il faut que j’arrête de te parler de ça parce que tu es journaliste. » J’ai souri avec tout le tact possible et j’ai mis en branle les vannes d’usage en de telles circonstances comme recommandé dans les meilleures écoles : surtout ne paniquez pas. Cherchez l’air frais au sol et rassurez votre interlocuteur sur vos intentions. Puis j’ai encouragé Mlle A. à poursuivre la discussion pour qu’on n’y passe pas quatre heures. Très sérieusement, Mlle A. a refusé : j’étais journaliste. Dans mon travail, bien sûr, j’avais déjà observé de telles méfiances. Mais jamais dans la sphère privée. Plus que la carte de presse, c’est la méfiance publique qui fait le journaliste, c’est elle qui l’incorpore au métier. Aussi vieille que le journaliste luimême, elle lui donne un pouvoir qu’il n’avait pas demandé et dont il n’avait même pas conscience. Peu importe qu’il travaille dans une revue automobile, un journal municipal ou une radio catholique, pour le public, le journaliste est avant tout journaliste. Point barre. La méfiance est générale, pas de chichis. Du coup, qu’il soit scribouillard amateur ou grand reporter, le sacro-saint journaliste reste – et parfois même avec ses propres amis – ce type un peu sauvage et dangereux qui, pour peu qu’il soit pigiste, vendrait père et mère pour un sujet. Le type à qui l’on parle seulement après y avoir bien réfléchi. C’est d’ailleurs à se demander comment les journalistes font pour avoir des amis. Jean Chabod-Serieis

Les corrompus

LE(S) JOURNALISME(S)

À la question « qui suis-je ? », le journaliste n’a pas toujours donné la même réponse. L’Histoire lui a permis d’endosser mille rôles différents, comme autant de genres journalistiques avec leurs codes et leurs héros. Chaque mois, retour sur l’un d’eux.

« Faites attention, les médias nous mentent, si vous aussi vous avez relevé une désinformation ou un mensonge, contactez-moi. » La sentence ponctue la page Web perso d’un critique des médias autoproclamé qui se présente comme un « esprit libre ». C’est en cherchant la mention de quelque grande affaire de corruption de journalistes sur les moteurs de recherche que l’on se retrouve face à des centaines de pages du même acabit. Avec plus ou moins de ressentiment, de sens critique, de volonté partisane et de paranoïa, chacun de ces « esprits libres » entend discréditer un ou plusieurs journalistes en les accablant de corruption. Mais là où l’on s’attendrait à une démonstration de cette infâme culpabilité, là où l’on espérait voir enfin le diabolique journaliste contraint de reconnaître ses voyages gratuits, ses dépenses de bouche défrayées et ses avantages fiscaux accordés par quelque corrupteur fonctionnaire, c’est souvent le vide qui suit l’accusation. Si le bidonnage – autre accusation grave lorsqu’elle concerne un journaliste – est aisé à démontrer, même si cela demande du temps, la corruption, elle, demeure plus difficile à prouver (et surtout plus dangereuse puisqu’il faut en plus accuser un corrupteur). De fait, elle reste souvent une insulte de dernier recours, un cliché éculé, fatigué d’avoir tant servi. Pas de grand héros de la corruption donc, comme il a pu y en avoir dans la grande famille des bidonneurs (voir Pigiste n° 9). Il faut dire que le bidonneur a pour lui l’immense avantage de ne servir personne et de faire preuve d’un grand talent pour tromper son monde et pipeauter ses papiers. C’est un manipulateur, il a presque du charme. Le corrompu, lui, est un manipulé et n’a quasiment aucune chance de tirer une quelconque gloire des ses actes. Il est sale, c’est un pourri. La pourriture est d’ailleurs le sens premier de la corruption, celle qui renvoie à la décomposition d’un corps et à l’altération de son goût, de son apparence. Une pomme corrompue est une pomme pourrie. Il en va de même pour le journaliste. Pourtant si elle est partout un mal, la corruption des journalistes est parfois une obligation pour celui qui veut rester vivant. L’éthique bienheureuse qui bannit les infects corrompus ne serait-elle pas en effet malvenue dans des pays où la liberté de la presse est inexistante ? Dans des pays comme le Bengladesh, le Togo ou la Chine (où deux journalistes ont été accusés de corruption pour avoir révélé le retour du SRAS dans la province du Guangdong), faut-il accabler ceux qui, à l’inverse des héros qui ont choisi d’enquêter et de parler, préfèrent se taire plutôt que de risquer de se prendre une balle dans la tête ?

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J. C.-S.


Pigiste n° 13 - mars-avril 2006

Portrait de pigiste

Elle Elle aa 28 28 ans, ans, parcourt parcourt aisément aisément le le labyrinthe labyrinthe de de la la pige pige depuis depuis quatre quatre ans ans et et conçoit conçoit son son métier métier d’une d’une manière manière très très déontologique. déontologique. Si Si c’est c’est le le hasard hasard qui qui aa amené amené Émilie Émilie Gillet Gillet àà exercer exercer le le métier métier de de journaliste journaliste pigiste, pigiste, elle elle n’imagine n’imagine désormais désormais pas pas sa sa vie vie autrement. autrement.

qu’il fallait arriver dans les rédactions en disant : “J’ai quelque chose qui peut vous intéresser” et pas “je veux piger pour vous”. » Depuis quatre ans, Émilie vit donc de son travail de journaliste pigiste : « Biotech.Infos représente 30 % de mes revenus, Citizen press, une agence de presse spécialisée dans la réalisation de revues de collectivités, 30 % également. Je travaille aussi pour La Recherche, un mensuel principalement écrit par des chercheurs, où je m’occupe de la partie actualité, ainsi que pour Cheval Magazine, que j’apprécie particulièrement parce que les articles, plus longs, me demandent un effort d’écriture et une vulgarisation encore plus poussée. »

Puis Biotech.Info, une lettre d’information et de veille où elle effectue un remplacement, lui fait comprendre à l’issue de son contrat qu’elle est la bienvenue en tant que pigiste. « J’étais restée sur ce qu’on nous avait appris à l’école – que les pigistes ne trouvaient jamais de travail… » Ce qui ne l’empêche pas de se lancer dans l’aventure… et de tenir là son premier client. Grâce à des anciens de l’ESJ, elle accomplit ses premiers pas dans le monde de la pige : « Au début, j’ai essayé de me débrouiller seule, mais les démarches n’aboutissaient jamais. Mes copains m’ont orientée vers des canards qui pouvaient être intéressés et, peu à peu, ça a marché ! Mais j’ai très vite compris

Pour la jeune femme, le métier de journaliste tel qu’elle l’exerce offre de nombreux avantages : « Je m’organise comme je veux, travaille sur des sujets qui, la plupart du temps, me plaisent, prends des vacances relativement souvent… et tout ça en gagnant bien ma vie ! » Mais Émilie a également conscience des manques qui accompagnent le métier de pigiste : « On est toujours seul pour rechercher l’information alors que dans une rédaction, il y a une certaine émulation. De même, sans souffrir de réunionnite aiguë, j’éprouve le besoin, parfois, de discuter avec quelqu’un d’un sujet auquel je travaille. Enfin, trop de supports remanient le papier rendu,

Un premier client à l’issue d’un CDD

© D. R.

Émilie Gillet n’avait pas vraiment rêvé d’être journaliste pigiste. Et pourtant, « aujourd’hui, déclare la jeune femme, je ne pourrais pas trouver un boulot qui me convienne mieux »… Cette jeune Lyonnaise entreprend d’abord des études scientifiques. « J’étais plutôt partie pour faire de la recherche, mais j’ai réalisé que dans le milieu scientifique existe un véritable problème de communication. » À 21 ans, après une maîtrise de biologie, la jeune femme intègre la filière de journalisme scientifique proposée par l’ESJ de Lille. « Les sciences restent fondamentales pour moi, le journalisme n’étant qu’un moyen pour en parler au plus grand nombre. Mais le grand luxe de ce métier, c’est de pouvoir apprendre tous les jours. » À sa sortie de l’ESJ, Émilie découvre, comme beaucoup d’autres, qu’école de journalisme ne rime pas forcément avec « CDI assuré ». Elle travaille alors six mois en CDD à L’Usine nouvelle, un hebdomadaire destiné aux ingénieurs. « Je n’y connaissais rien, se souvient-elle en souriant, et cela m’a définitivement convaincue qu’un journaliste doit être capable d’écrire sur n’importe quel sujet. »

Plus de contact avec les rédactions

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Pigiste n° 13 - mars-avril 2006

PORTRAIT DE PIGISTE

sans donner aucune explication sur les corrections. Dans ce cas-là, lorsqu’on est pigiste, comment progresser et ne pas continuer de commettre les mêmes erreurs ? » Aujourd’hui, Émilie le reconnaît : « Il faudrait vraiment un super poste pour que je change de fonctionnement. » Elle suit donc son bonhomme de chemin dans le monde de la pige… sans faire de concessions. « Petit à petit, j’ai appris les règles. Ce n’est pas agréable de devoir se battre tout le temps, de se vendre puis de réclamer son dû. Mais je suis très vigilante sur mes droits, je me bats notamment, farouchement, contre l’abattement des 30 %. » Et la jeune femme, qui doit régulièrement expliquer à ses parents qu’« un pigiste est un vrai journaliste », le dit haut et fort : « C’est un milieu

où l’on se plaint beaucoup mais je suis convaincue qu’une personne pas bête et avec un peu de confiance en elle trouvera du boulot. » Charlotte Clergeau Profession : Pigiste a changé de coordonnées

Pour visiter le site : http://www.pigiste.org Pour leur écrire : info@pigiste.org Pour s’inscrire à la liste de diffusion, une seule marche à suivre : se rendre sur le site et compléter le formulaire… d’inscription !

En 2005, toujours plus de violence : 63 journalistes tués, plus de 1 300 agressés ou menacés. • 63 journalistes tués • 5 collaborateurs des médias tués • au moins 807 interpellés • au moins 1 308 agressés ou menacés • au moins 1 006 médias censurés À titre de comparaison, en 2004 : • 53 journalistes tués • 15 collaborateurs des médias tués • au moins 907 interpellés • au moins 1 146 agressés ou menacés • au moins 622 médias censurés Au 1er janvier 2006 : • 126 journalistes • 70 cyberdissidents emprisonnés dans le monde.

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Pigiste n° 13 - mars-avril 2006

Pierre Veillet est aujourd’hui a la tête du plus populaire des magazines musicaux traitant du rock : Rock One, la publication la plus complète que vous trouverez sur le rock, d’hier à aujourd’hui ! Avez-vous déjà été pigiste ? À proprement parler, jamais. Comme j’ai créé mon propre magazine (Rock Sound, puis Rock One), j’ai tout de suite été mon propre rédacteur en chef.

Employez-vous beaucoup de pigistes et quelles sont, selon vous, les qualités d’un bon pigiste ? Oui. J’emploie une trentaine de pigistes et trois rédacteurs fixes, moi compris. Car pour la qualité du magazine, on a besoin de beaucoup de pigistes pour englober, traiter toute l’actualité musicale (cinq cents disques par mois, cinquante interviews, des informations à récupérer sur le Net, auprès des maisons de disques ou des groupes eux-mêmes !). Un magazine musical ne peut pas se faire avec une seule ou même deux personnes car les goûts de cette ou ces personnes ne correspondent pas forcément à ceux du lecteur. Un « bon pigiste » est quelqu’un qui comprend bien ce qu’on lui a demandé, quelqu’un de discipliné, qui respecte les délais. Organisez-vous des réunions avec vos pigistes et quels problèmes rencontrez-vous avec eux ? Eh bien non. Essentiellement parce que même si un pigiste a un avis intéressant, qui peut être pris comme un avis de lecteur, il ne prendra jamais en compte la totalité des raisons pour lesquelles les

12 numéros par an Diffusion : 5 500 ex. Tarif pige : 50 € brut le feuillet Contact : Pierre Veillet Tél. : 01 56 03 50 22 E-mail : pveillet@buzzerpress.fr

lecteurs achètent le magazine. Le principal problème que l’on peut rencontrer avec un pigiste est qu’il doit écrire pour le magazine (avec la longueur et la façon de traiter le sujet, les délais impartis) et non pour lui-même. Il doit aussi être vigilant à n’émettre ni un avis négatif ni un « papier de fan ». C’est pourquoi je réécris – afin d’éviter les répétitions et surtout pour que les rubriques présentent une unité de ton. Après, les problèmes que l’on peut rencontrer avec un pigiste sont ceux que l’on peut rencontrer avec des pigistes inexpérimentés quant aux techniques de l’interview (questions trop fermées, questions hors sujet, problèmes de compatibilité d’humeur avec le groupe ou l’entourage du groupe). Un jour, on a traité d’un groupe dont la musique rappelle celle d’un autre, d’il y a vingt ans. Par pure logique, par volonté de bien faire et par vérité historique, le journaliste a construit son article autour des correspondances entre ces deux groupes. Or la plupart des lecteurs connaissaient le jeune groupe et ignoraient tout de l’ancien. J’ai révisé l’article de façon que le jeune groupe soit présenté avant tout par lui-même, dans son époque, pour sa génération et non pas dans une logique historique, une logique que n’ont pas nos lecteurs. Propos recueillis par Hannah Chaudruc

• URGENT • URGENT • URGENT • Journaliste franco-allemande spécialisée monde arabe cherche un bureau ou une pièce lumineuse à louer à Paris, qu’elle partagerait bien volontiers. Merci de la contacter au 06 77 45 44 21 ou nat_gillet@yahoo.fr

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© D. R.

3 questions à un rédac chef


Pigiste_13-avril 2006