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P I E R R E

R E B I C H O N

MOUISE ou le cri de l'amer Rouge dans le dĂŠsert

ROM@N rebichon@gmail.com


À mon marteau mon père ma mère mes frères et mes sœurs. Sans ranch et sans barrières

Avertissement : Que tous ceux qui se sentent concernés ou visés en bloc dans ce roman, esquivent les tirs groupés. Individuellement, vous êtes tous mes frères. Qu'ils essaient de mieux faire, pour ne pas figurer dans le deuxième tome. Le titre sera : « Je sais tout ! un jour, je te dirai ! »


Emplacement réservé à une préface élogieuse.

Toute critique négative est déconseillée.


Chauds remerciements : À tous amis et à mes proches, lecteurs forcés et cobayes : René, Bernadette, Antoine, Jean-François, Michel, Mathilde, Léa, Florence, Martine, Pierre, Annette, Anne, Sylvie, Sophie, Françoise, Jean, Francis, François…


Chapitre 1

Un soir d'hiver, le 24 décembre 2095 à vingt heures trente, dans la banlieue de New-Paris, une petite maison mobile au milieu d'un quartier baigné par une lumière de misère. A l'intérieur, Armand et Lucienne sont devant leur ration normalisée du soir. La lumière autorisée est diffusée par une sorte de vieux couvercle de lessiveuse incliné, placé dans l'angle de la pièce, une lumière sans couleur, blafarde. Quelques affaires de première nécessité meublent le petit espace. Dans le coin de cette pièce unique, un couffin en matériaux composites 9


s'agite. Un petit enfant de quelques jours pleure à tout rompre. Lucienne et Armand vivent là en situation moyenne c'est à dire très précaire. Lucienne sanglote : « Mais, qu'allons-nous faire, comment allons-nous pouvoir continuer à nourrir cet enfant de la misère ? Armand, la peine au cœur, lui propose une solution : -Tu sais, ma Biche, pour aider cet enfant, lui assurer un avenir, nous serons obligés de nous en séparer en douce. Il faudrait aller le porter sur le seuil de la porte de nos voisins. Tu sais ceux qui sont pleins aux as, avec la voiture, les vélos ; et puis eux, ils n'ont pas encore d'enfant » À peine convaincue, Lucienne marmonne des mots de protestation aussitôt remplacés par un hochement de tête approbateur : « Mouais ». Cette décision prise et approuvée à la majorité demande quelques préparatifs. 10


Après avoir embrassé l'enfant très tendrement, avoir attendu un rot qui ne venait pas, Armand empoigne le couffin et se dirige vers la porte. Lucienne se retourne pour pleurer. Son sanglot la fait tressaillir, faisant vibrer les souvenirs de vacances : coquillages divers, têtes de chevreuils en réduction, gondole lumineuse, le seul héritage légué par ses parents, une évocation de la Venise disparue. La porte d'entrée claque en se refermant sur lui ; dehors le vent s'est levé. Armand, à pas feutrés mais décidés s'approche de la petite maison en demidur des voisins : les Alphonse. Des voisins bien habillés dehors, en haillons dedans, des illusions d'opulence, une apparence très à l'aise. Les mauvaises affaires, des produits sans image, les dettes accumulées par la pression fiscale, tous les ingrédients pour vivre 11


allègrement une poisse garantie à vie. C'est leur tribut cher payé. Jamais ils n'ont pu envisager d'avoir un enfant. Il faut vous dire qu'aujourd'hui, les enfants sont programmés, conçus en laboratoire, sélectionnés, parqués dans des stabulations non libres, tout cela dans la périphérie des anciennes grandes cités. La sonnette retentit : « Tiens, c’est encore le fisc à cette heure ? » peste monsieur Alphonse. Clotilde, sa femme se précipite pour ouvrir la porte d'entrée : « Non!... je ne le crois pas.» dit-elle avec une faible voix, comme tamisée par une bouche pleine d'ouate. Le bonheur, immédiatement, illumine le visage de madame Alphonse : « Charles Henriii, viens vite voir ! Un enfant, un vrai. Une petite chose que le bon Dieu nous envoie. Mon Dieu, quelle belle surprise ! » 12


C'est une joie immense, spontanée et pourtant ce cadeau du ciel risque certainement d'entraver leur bonheur, surtout dans la situation dans laquelle ils se trouvent. Toutes les questions se posent en un éclair. « Mais, c'est pas vrai ! Comment allons-nous survivre avec ce petit ? » se désole monsieur Alphonse. La réalité tombe comme une chape de plomb sur une tragédie en cours d'achèvement. Sans souffle, Charles-Henri prenant l'initiative propose : « Nous allons lui offrir notre toit en faillite et nous occuper sainement de cet enfant. Pour commencer, nous allons lui donner un nom de circonstance; si tu es d'accord, nous allons l'appeler : Mouise ! - Oui, c'est un beau nom, il sera peutêtre notre sauveur, renchérit madame Alphonse tout émue. Mais, dit-elle dans un élan maternel, il faut tout de suite lui 13


donner à manger; allons chercher du lait. Il faut sortir les anciens biberons que nous avons au grenier. Tu sais, ceux de ton arrière grand-père, dans la vieille valise en polycarbonate noir avec des filets rouges. » Après quelques heures, les accessoires sont préparés, le couple réussit à négocier un paquet de lait synthétique écrémé auprès du gouverneur du quartier. Il a fallu montrer patte blanche à toutes les portes, décliner son identité à tous les vigiles de toutes les entrées de rues. C'est difficile pour eux ; ils n'ont pas de revenus, pas même de quoi acheter une boîte de pilules vitaminées, l'aliment le plus courant de cette époque difficile. Ils sont arrivés à obtenir une boîte de lait, de la nourriture basique pour l'enfant, mais pour huit jours seulement. Cette transaction vitale est souvent négociée contre des garanties 14


inavouables. Rentrés chez eux, le cérémonial commence. Avec d'immenses précautions, Clotilde serre Mouise dans ses bras et en le berçant un peu, elle lui chantonne quelques vieilles chansons d'un autre âge, du temps où les gens chantaient. Autrefois, les télévisions étaient toutes pleines de chansons. Les paroles ne devinrent que des bruits et le bruit, un jour, fatigua tout le monde, la télé musicale en est morte. Seules, les cinq espèces d'oiseaux restant dans le pays chantent encore, quoique le cri du busard ne soit pas des plus mélodieux. Elle fredonne une chanson occitane très douce. Pendant ce temps-là, monsieur Alphonse prépare le biberon en faisant couler de l'eau froide dessus avec beaucoup d'adresse. L'eau potable est une denrée précieuse ; c'est le seul élément naturel que les hommes ont pu 15


récupérer et reformuler. Une chance. Cela dit, l'eau est tout de même rationnée ; elle est aussi précieuse que les bijoux d'hier. Avec un large sourire, Monsieur Alphonse signale que la température est bonne, que bébé va pouvoir s'alimenter. Leurs yeux avalent lampée après lampée, en même temps que l'enfant. Dès que Mouise a asséché goulûment son biberon, c'est à celui des deux parents adoptifs qui provoquera le premier rot salvateur. L'un fait des risettes, l'autre des petites grimaces. Ça fait bien cinq ou six ans que la petite maison n'avait abrité tant d'amour et de joie simple. Il fallait paraître aux yeux des autres, toujours être en forme, bien poli, sans aucun état d'âme apparent. Dans la maison, le soir venu, les miroirs renvoyaient les images réelles. Pourtant, la passion et la créativité habitent les cœurs des Alphonse ; seulement voilà, les sentiments n'ont plus cours au 16


dehors. Les activités sont basées sur une seule réussite : la survie. Leur métier de recherche de produits nouveaux est en crise. La société ne veut plus avancer. La cellule familiale n'existe que dans les livres et les CD-ROM des grandsparents. L'arrivée de Mouise dans la vie des Alphonse est comme une bénédiction. Ils veulent profiter de cette aubaine jusqu'à la dernière limite. Bientôt, les autorités sauront qu'ils abritent un enfant ; elles voudront le reprendre pour le placer dans les grandes stabulations pas libres. Ils décident de tout faire pour éviter la séparation. Cette année a été l'année des élections du grand gouvernement planétaire. Seuls, les députés de chaque continent votent. Personne ne comprend rien, c'est vaste, volontairement un peu éloi17


gné de chacun. Ce grand vide permet aussi de pouvoir se cacher, de prendre un maquis sentimental. Charles-Henri avait entendu parler d'une organisation secrète qui, justement, abritait des réfractaires et des gens qui aspiraient à vivre une vie simple, avec les enfants qu'ils désiraient. Ils s'organisaient en petits groupes, vivant de rapines fiscales, de copinages divers ; à l'ancienne en quelque sorte. Cette organisation était située dans la Montagne Noire, dans ce qui était nommé autrefois le Parc naturel du Sidobre, jusqu'en 2035 environ. Le soir venu, Charles-Henri en parle à sa femme : « Dis-moi, Clotilde, si on partait vivre avec Mouise dans le Sud ? Tu sais, l'organisation dont je t'ai déjà parlé après notre dernier contrôle fiscal. C'est dans la Montagne Noire, un endroit encore vivable, à l'écart des grandes cités. Les 18


Monts de Lacaune sont tout près, l'eau n'est pas encore rationnée, un vrai paradis. Mouise sera à l'air ; nous, nous serons beaucoup plus détendus avec l'aide morale des autres. - Oui, oui, c'est bien, je suis d'accord » soupire Clotilde. Dans les mois qui suivent, le couple prépare le grand départ, dans le secret, surtout sans que les autorités locales soient alertées. Au printemps 2096, le quinze avril, c'est le départ, le vrai. Derrière la maison, sous une drôle de toiture approximative, Charles-Henri démarre la voiture, une sorte de guimbarde des années 2O70, avec un vieux guide routier CD-ROM intégré dans le tableau de bord latéral. Après l'introduction de la carte magnétique jaunie, l'auto s'ébranle. Elle roule doucement jusque devant la porte de la maison. L'heure est grave. 19


L'obscurité est quasi totale dans le quartier. Furtivement, les Alphonse s'engouffrent dans la voiture et placent le couffin de Mouise sur le siège central. La sortie de la ville est toute proche, les vigiles arrêtent l'auto pour le contrôle de routine. Par chance, l'attention des autorités est occupée par un convoi exceptionnel chargé jusqu'à la gueule de colis plus ou moins catholiques, il faut qu'ils les passent un à un au détecteur laser. Grâce à ce surcroît de travail, les vigiles ne fouillent pas l'auto et donnent le feu vert à CharlesHenri, sans entendre le « OUF! » général pratiquement hurlé dans la voiture. Après un voyage sans histoires, de borne en borne de rechargement, ils arrivent sur les lieux où ils sont accueillis chaleureusement par le responsable de l'organisation. Le village est accroché à une colline, les loge20


ments sont à demi-troglodytes. Leur petite maison est toute entourée de fleurs. Les volets sont d'un vert traditionnel, couleur inexistante ailleurs. Le responsable du village a organisé une réception dans la salle commune, une sorte de cour intérieure au carrefour des rues souterraines les plus fréquentées. On dirait un aven, un aven charmant. Les habitants, très soudés socialement, forment une communauté organisée à l'ancienne. Les vieux éduquent les jeunes. Aucun grade, aucune autorité mal placée. C'est la valeur et l'utilité de chacun qui désignent naturellement la place qu'il doit occuper. L'argent, ils l'obtiennent par des missions de conseil et de formation pour la population dite normale de l'extérieur. Un système de troc s'est constitué. De ce fait, ils ne sont pas coupés du reste du monde, ils forment leurs enfants en leur donnant une vraie vision de la société dans 21


laquelle il faudra qu'ils évoluent. Leur sens critique ainsi développé leur permet d'être bien armés. La scolarité traditionnelle est dispensée par un enseignement connecté par réseau avec le reste de la planète.

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Le petit Mouise est élevé ainsi, tant bien que mal ; il grandit, entouré d'affection et d'attention. Son adolescence est des plus sensitive. Les soirs d'été, avec ses copains, il joue à des jeux simples. Un cache-cache dans tout le village, avec des bisous volés aux copines sous les porches. Vite ! un premier baiser en guise de brouillon avec sa préférée, derrière les grandes fougères roussies. Elle s'appelle Marysa, c'est une blondinette aux yeux bleu clair. Un visage d’une beauté exceptionnelle, les individus de type nordiques sont peu nombreux à cette époque. La scolarité est autogérée par la Communauté, les outils numériques dispensent un enseignement très pointu. Les instants de loisir et de détente sont savourés avec beaucoup de plaisir. Avec ses parents, ce sont des promenades à pied dans les sapinières obscures, des siestes magistrales sur l'herbe 23


douce caractéristique de ces sous-bois, une herbe aux brins cylindriques d'un vert parfait, bien fraîche. Des veillées avec les voisins, dehors sur les marches de l'escalier, à écouter le glouglou du ruisseau tout proche. Cette eau, à l'air libre, c'est un luxe réel. Une eau bénite. Une chance qu'il ne faut pas trop divulguer pour éviter d'attirer les grands syphonneurs de pureté. Les malades de la connexion à tout va. Je vous demande de ne pas parler de ce lieu, de le garder caché dans ce livre, merci pour nos amis.

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Mouise passe et obtient tous les diplômes valables sur terre, grâce à l'assistance scolaire numérique mondiale, un vrai plaisir, facile pour lui. A vingt-deux ans pile, il part vivre sa vie, dans New-Paris, ou ce qu'il en reste de reconnaissable : Notre-Dame, la Bibliothèque de France super restaurée, et le Louvre sous bulle. Il y a aussi une drôle de petite maison toute haute, toute seule, avec un bistrot au rez-de-chaussée : Chez Lulu. La cité est complètement transformée, la végétation a gagné sur les constructions et les infrastructures. Toutes les villes ainsi absorbées, sont devenues d'immenses jungles de verdure et de chlorophylle. Les appartements du plus grand nombre d'habitants sont aujourd'hui sous terre. Les galeries de l'ancien 25


métro ont été aménagées en logements. A la surface, certains riches y habitent encore et circulent à l'aise, sans se préoccuper de savoir où passent leurs déchets et autres vidanges de bidets turbogicleurs. C'est très spécial...

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Chapitre 2

Mouise s'intègre très bien dans la faune de la ville. Il décroche plusieurs petits boulots intermittents. Il doit monter la garde le soir devant une épicerie fine, ensuite livrer des pilules vitaminées à heures fixes dans les entreprises de travail. Le soir, en rentrant chez lui, au 55, station Louise Michel, il se met à penser à la condition de vie de ses contemporains. « Pourquoi la société ne fonctionne-telle plus comme au bon vieux temps de mes grands-parents ? » Cette question fondamentale le hante jour et nuit. Une des réponses pour lui : Entrer en politique. 27


Les conditions sociales sont nouvelles, les travailleurs sont tous indépendants. Ils s'assurent eux-mêmes et offrent leurs services sur le marché du travail. Pour se faire embaucher, ils présentent leur code d'assurance et c'est parti... Les salaires sont assez élevés, il n'y a ni brut, ni net, c'est du clair. La politique, elle, existe toujours, mais elle est canalisée, contrôlée, gérée, et donc obligatoirement respectée par l'ensemble de la population.

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Un soir de semaine ordinaire, il passe chez Lulu*, le bistrot, fast food, électro-garage, dépôt de nourriture de son quartier. « Salut Lulu ! ça baigne ? comment vont les affaires? - Ben, avec une TVA de 72,8%, cette année sera noire, s'exclame Lulu avec des yeux humides de jours de pluie. - Donne-moi un canon de Benzinette s'il te plaît. - Voilà fiston ! » À côté de Mouise, au bar, deux clients : Armelo et Cristo, des habitués du lieu, racontent une histoire à dormir debout. Un procès-verbal a été dressé à l'un d'eux, puis une garde à vue, suite à une infraction au code Napoléon. Une honte, à notre siècle. Mouise ne peut pas se retenir. Tant pis, courage ! il se doit d'intervenir, ne pas laisser une injustice pareille se *Voir plus haut.

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développer devant lui. Il doit absolument aider ces gens. Dans un seul élan. Il s'enhardit : « Heu. ! pardon, excusez mon audace et mon indiscrétion, ce P.V.? : racontezmoi tout ! dit-il aux deux hommes. Armelo, le plus grand, prend la parole : - Ouais, c'est hier soir, un ami prend sa caisse et longe le canal des Acides, avenue Coca-Cola, au coin du boulevard des Burgers, il se paye un dérapage sur une flaque d'eau, et craaac! arrache un immense poteau de signalisation laser. Le vigile, responsable du carrefour, lui stoppe son moteur avec sa télécommande. Il sort sa carte de remontrances et commence son engueulade salée en pianotant la contravention. Et na na ni et na na na... Mon pote reste imperturbable, il attend la note. En réalité, il savait qu'il allait déguster avec ces nouvelles mesures en vigueur. Ça n'a pas manqué, 30


il est tout de suite embarqué en observation à la tôle la plus proche, au bout du boulevard Burgers. - Mais pourquoi cette prune est-elle aussi dure ? demande Mouise. - C'est à cause du code civil de Napoléon Premier qui est encore en vigueur. Le dérapage est interdit aux carrefours ! - C'est absurde, complètement ringard, obsolète s'insurge Mouise. Il faut refaire ces lois ; ce n'est pas possible de rester comme ça encore une minute ! - Mais au f ait il n' y avait pas de bagnoles sous Napo ! s'exclame triomphant, l'autre compère. - Ouais, ouais, il fallait huit jours pour aller d'ici à New-Bordeaux. Dire que les gouvernements successifs n'ont jamais eu le courage de réformer en bloc ce code civil et surtout en rapport avec la vitesse de leur temps. Ils n'ont jamais voulu changer de siècle ! 31


Nous… agissons ! - Comment ? - Je connais la solution, dit Mouise. Je sais où se trouve Napoléon IV. Il pourra nous refaire les lois, pour pas cher et de main de maître ! - Napoléon IV ? t'es malade ! s’étonne Armelo. - C’'est qui ce sbire ? s'écrie Cristo. - On ne va pas introduire un dictateur au sein du gouvernement mondial comme ça ! rajoute Armelo. - Mais non, ce n'est pas du tout un dictateur, c'est un mec sympa qui a la méthode pour tout de suite adapter les choses, sans s'encombrer de préjugés, sans ménager la chèvre blanche et le chou rouge. Je vous promets que c'est un super mec. En plus, dans son bled, il se fait simplement appeler Léon, il nous fera ça en free lance. Il est chez lui, sans faire de bruit. - Mais s'il nous préparait après un 32


Super-Waterloo mondial ? » s'inquiète Lulu en fermant brusquement la porte de son lave-vaisselle électro-numérique. Mouise, avec un petit sourire, prend la parole : « Entre nous les gars, c'est démodé les coups d'esbroufes militaires ! La dernière guerre, souvenez-vous de ce que disent nos parents, les gens l'avaient appelée un « théâtre d'opération ». Le public pronostiquait sur leurs vieux minitels pour l'un ou l'autre des camps tous les samedis soir et il y avait ensuite un tirage au sort en direct à la télé. C'est d'ailleurs aussi pour ça qu'elle n'existe plus, la télé. Les conflits ne faisaient plus recette, au bout de la quatrième guerre audimatteuse, le public avait compris la combine. Vous vous rendez compte, entre le reportage sur un massacre ordinaire et un génocide courant, une page de publicité sur les couches de bébé venait vous rappe33


ler que les petites miches de votre bambino pouvaient être à l'abri d'affreuses rougeurs et de démangeaisons diverses, alors que les autres souffraient. C'était insupportable… Armelo interrompt le discours : - Alors, on y va ? - Surtout, il faudra très vite penser à rechercher un Parrain qui pourra nous introduire auprès du gouvernement central, gratuitement évidemment, ce qui ne va pas être simple, je vous avertis tout de suite précise Mouise.. - C'est où le bled de Léon ? demande Cristo.Mouise rassurant, répond : - C'est à Nouan-le-Fuzelier, en pleine Sologne au sud d'Orléans-New-3000, un peu plus loin que Lamotte-Beuvron. C’est un pays sauvage, couvert de grands bois, les seuls de la région centre de l’ancienne europe qui ont pu être protégés par la grande volonté écologique de 2036 » 34


Les trois compères s'embarquent dans une vieille Vwita électra de 2078, encore un peu colorée, et recollée de partout. Elle roule toujours et c'est l'essentiel pour eux. Un départ tout doux et voici la sortie du premier quartier en vue. Patte blanche et code secret, la barrière s'ouvre sur la zone de transit intermédiaire. Cette journée du 18 Juin 2117 est belle. A la radio, les sons discordants sonnent comme dans une bassinoire en cuivre de la Renaissance. C'est de la musique approximative, la grande mode cette année. Avec des paroles numérisées et distendues, des mélodies sont créées et accompagnées par des sons naturels : des gouttes d'eau, des chants d’insectes, devenus des bases instrumentales précieuses. Dans la zone intermédiaire, la chaussée est encore bien praticable. Seulement, au delà, la route est toute pleine de nids de poules, 35


avec en plus, de vraies poules. Ils roulent à faible vitesse et arrivent enfin à la limite de la zone intermédiaire. Arrêt, contrôle automatique, de nouveau : patte blanche…code secret. Les routes ne sont pas sûres. Les Anges de la Thune y font la loi. Ils sont tapis derrière tous les bosquets, attendent le moindre signe de faiblesse d'un voyageur, ou le moindre signe de richesse exposée. Ces routes sont en réalité les anciennes autoroutes, les bas-côtés exposés au sud sont devenus des jardins potagers, les seuls terrains qui n'ont pas été épuisés par les cultures intensives de l'ancien temps. Les côtés nord, eux, sont des jardins d'agrément, avec des lieux de détente et de loisirs. Autour, les champs sont devenus incultivables et complètement stériles, restent par-ci par-là, des hautes herbes pétrifiées comme des fanons de baleine. La popu36


lation s'est donc agglutinée le long de ces anciennes autoroutes, il faut d'ailleurs être un conducteur très habile pour se faufiler dans cette jungle. L'assurance n'existe pas. L'assistance non plus. La loi de la jungle a été dictée involontairement par l'incapacité successive des différents anciens gouvernements nationaux et internationaux. Ceux qui n'ont pensé qu'à eux, qui n'ont jamais considéré que les autres étaient indispensables. Ils ont laissé faire ça le plus naturellement du monde. Sans aucune vergogne. Ils étaient tous formés en vase clos, ne sortant jamais de leur milieu. Un gâchis. Le monde des hommes politiques n'avait pas d'humour. Ils paradaient tous comme de vieux paons. A celui qui aurait le plus de pouvoir pour impressionner on n'a jamais su quelle basse-cour. Les femmes politiques, elles, avaient manqué le coche ; elles 37


étaient aussi nulles que les hommes. Elles n'ont jamais pu s'unir pour donner une leçon de démocratie et de simple savoir-vivre à l'humanité. Au lieu de singer les hommes, elles auraient pu inventer une nouvelle façon de gouverner (pardon…de guider). C'est une des causes de l'échec de nos anciennes sociétés.

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La petite auto brinquebalante se faufile au milieu de ce décor complètement surréaliste. Au bout d'une des rares lignes droites, une manifestation. Des anciens de l'Industrie et de l'Artisanat bloquent la circulation. Les manifestants sont tous en costumes bariolés, les visages peints avec des symboles graphiques anciens. L'époque où il fallait travailler tous les jours pour vivre. De la musique de grillons amplifiés, de coassements de grenouilles d'un autre âge accompagne les slogans : Stop obligatoire. Mouise, en sortant de la voiture, se dirige vers le chef de cette cohorte : « Dites-moi, pourquoi manifestezvous avec autant de monde ? - Ouais, j'me présente : je suis Ernest, le responsable de cette manif. On veut se faire entendre ! Une loi vient d'être votée pour rallonger la sieste obliga39


toire à 2 h 30 au lieu de 1 h 30 comme avant. Le plus grave, c'est de porter le couvre-feu à 19 h 30 l'hiver et 22 h l'été. - Mais c'est inhumain, s'exclame Mouise, il faut vous joindre à nous pour expliquer tout ça à Léon. - C'est qui Léon ? demande le chef des manifestants. - T'occupe Nénesse, c'est un bon, un faiseur de lois, un vrai messie ! » Après un moment d'hésitation, le chef des manifestants décide ses hommes à stopper la manifestation pour quelques temps, jusqu'à son retour. En attendant qu'il revienne de chez ce Léon avec des réformes concrètes, et éventuellement des remises en cause totales de la loi sur la sieste. La vaillante petite Vwita, charge Ernest, son quatrième passager. 40


Direction Nouan-le-Fuzelier direct et, ils l'espèrent, sans tomber sur les Anges de la Thune. Quelques heures plus tard, voilà notre équipage en vue de la petite ville. Elle semble tranquille, aucune activité apparente. Au loin, un poste de garde isolé, c'est l'entrée d'une usine : « Tiens, on va demander là.! » propose Mouise. L'usine est souterraine, entièrement robotisée. Seuls, quelques hommes travaillent à l'entretien. C'est une usine qui fabrique des repas complets. L'emballage est original, il est présenté comme une musette de chercheur de champignons ancestrale : À l'intérieur, des plats lyophilisés, prêts à être consommés avec la moindre goutte d'eau chaude. Les plats sont disposés en étages comme dans une sorte de gamelle des années mil neuf cent quarante. C’est un concept très à la 41


mode dans le grand monde de la surface. La boisson est nouvelle aussi. C'est un vin de glands, un peu âpre au premier verre. La petite Vwita se dirige vers l'entrée de l'usine. Aussitôt le gardien la stoppe avec sa barrière laser. Son lecteur de laissez-passer indique 000. « Halte-là ! que voulez-vous ? »

Mouise descend de la voiture, se dirige vers la cahute : « Pardon mon brave, nous recherchons Monsieur Léon, s'il vous plaît. - Ah ! ah ! encore des journalistes ! s'écrie le gardien à peine sympathique. Léon n'est pas ici, mais son fils travaille en bas, il va terminer sa journée dans une petite demi-heure. Je vais le prévenir par le mémoscan. » 42


Le gardien explique que le fils de Léon s'appelle Arcole, qu'il fait le barrage pour protéger son père qui est souvent sollicité par toutes sortes de journaleux plus ou moins bien intentionnés, et qu'il ne sait pas pourquoi cette comédie dure depuis pas mal d'années. Mouise et ses compères garent l'auto en dehors de la zone de contrôle, et discutent de tout et de rien, de l'air du temps jadis, des grandes questions qu'ils vont poser à Léon. Autour, le paysage est magnifique. Qui pourrait dire qu'une usine fonctionne ici, sous terre ? Aucun bruit, aucune odeur, le calme plat. Le temps passe assez vite, puis un homme apparaît dans le sas de sortie de l'usine. Il se dirige tout droit vers Mouise, comme attiré par un aimant. Le regard fixe, il marche lentement, et 43


dévisage tout de suite la fine équipe. Il semble au courant de leurs intentions. « Bonjour, je suis Arcole, vous désirez me parler ? dit-il d'une voix aigrelette. - Oui ! s'exclament les quatre voyageurs. Mouise prend la direction des opérations : - Vous êtes bien le fils de Monsieur Léon ? - Oui c'est moi, pourquoi ? - On pourrait parler un peu plus loin, plus tranquillement, voulez-vous ? propose Mouise. - Bien : chez-moi ! je passe devant, suivez-moi. - Ok, nous vous suivons !.» Arcole les précède avec un geste ample de son bras, plein d'allure, comme une silhouette connue dans les dictionnaires. Il chevauche avec 44


noblesse une réplique de Solex à la propulsion nucléaire. Un vélomoteur devenu une légende vivante... L'autonomie de la machine est formidable, sans entretien. Une simple pile de dix millimètres de diamètre est introduite dans le faux cylindre du moteur par les vendeurs spécialistes. Ils le scellent ensuite, lancent l'immatriculation par téléchargement, inscrivent les informations magnétiquement sur le cadre du Solex, et c'est parti. Au niveau du prix de revient de l’engin, rien que des taxes, depuis, rien n'a changé de ce côté-là. Devant, sur la route sinueuse de la forêt, Arcole, magnifique, fait observer de temps en temps tel ou tel détail : des chênes géants, des magnifiques bouleaux qui vous poussent à vous inscrire immédiatement au syndicat des bûcherons. Un véritable parc écologico-chlorophyllien. Avec la petite Vwita, 45


Mouise et ses compères sont comme aspirés dans le sillage de ce merveilleux chevalier. Soudain, dans un rayon lumineux vertical intense, Arcole stoppe, la petite voiture fait de même. Tout le monde met pied à terre. Dans le tronc d'un immense châtaignier, une porte d'ascenseur camouflée s'entrouvre. À l'intérieur, une lumière plus chaude, accueillante. « Entrez, mes amis.» dit Arcole tout guilleret. Il passe son doigt sur l'idéogramme du « Moins 53 ème étage.» L'ascenseur, dans ce cas-là, le descendeur, exécute l'ordre, sans un seul bruit, ni vibration. En quelques secondes, la porte s'ouvre sur un local sombre, comme un garage de campagne. Des carcasses de véhicules, une vraie collection, des vestiges du passé. Le chemin est indiqué par un éclairage au sol très savant. Au plafond, un spot direc46


tionnel motorisé sur un rail, précède et guide les visiteurs. (Brevet Rebichon sous le N° 85 17417.) Ce chemin lumineux ne permet pas de contempler le foutoir environnant. Pourtant, il semble que cela serait d'un réel enseignement, mais c'est ainsi. L'équipée arrive devant un comptoir. Sur le dessus, des plages écrans, des images du passé défilent. De temps en temps, des messages invitent les visiteurs à sélectionner la séquence qui les concerne. Faire un tour du côté de leurs ascendants, mais seulement jusqu'en 1999, l'année du début de la prise de conscience et de la grande numérisation. Cette année là, tous les habitants de la planète ont été fichés, sur un immense serveur central. La miniaturisation a fait d'immenses progrès; la machine est contenue dans un ordinateur sensoriel de poche de la dimension 47


d'une chaussure taille 27. Un peu plus curieux que les autres, Mouise s'approche de l'écran de sélection et demande simplement qui était son arrière-grand-père. Après une petite hésitation de la puce sollicitée, (nous, on sait pourquoi...) l'image de Pépé Alphonse apparaît. Il n'est pas très grand, il a un visage rondouillard, un bouc et un sac de cuir naturel en bandoulière. Le parcours de sa vie défile en hypertexte; on peut apprendre qu'il était enseignant, et qu'à l'âge de quarantehuit ans, il abandonna l'enseignement pour aller travailler dur dans une fabrique de repas du style de celle où travaille Arcole aujourd'hui. Pourquoi avait-il changé de métier à cette époque et à son âge ? C'est expliqué dans la suite du fichier accessible par code. Le numéro personnel de Mouise fait l'affaire, normal c'est la « famille » Alors là... Stupéfaction ! On apprend 48


que les enseignants, à cette époque, servaient d'abrutisseurs d'enfants, qu'ils n'avaient simplement qu'un rôle de gardes-chiourme; qu'en réalité, ils ont favorisé la passivité et le non-respect de soi-même. Grâce à tout ça, les politiques n'ont eu qu'à cueillir les fruits d'un esclavage indolent. L'enseignement à la botte, et voilà le champ libre à toutes les dérives. Les Anges de la Thune en sont une démonstration flagrante aujourd'hui. Ils ont été propulsés au service des puissants par cette non voyance civique généralisée. Ils terrorisent le peuple pour faire passer les pilules fiscales amères avec un succès garanti. La TVA à 72,8% d'aujourd'hui est une illustration chiffrée de leur travail efficace. Et ce n'est pas tout ! Il vaut mieux ne pas tout vous dire, car ce livre ne pourra pas franchir les décennies à venir. Au fait, si on vous dit que ce n'est pas du Victor Hugo, croyez-le. 49


Revenons à Pépé Alphonse. Les règles du commerce évanouies, tout le monde faisait tout, les coiffeurs offraient des repas chauds, les restaurateurs toilettaient les chiens des clients pendant les repas, les journalistes faisaient de la « lèche- politicolingus » On a même vendu des culottes et des slips bénis dans les églises. Le commerce n'avait plus de respect pour personne. Le merdier total : Papy Alphonse seul, était intègre. Il donna sa démission et partit travailler dans l'usine souterraine. Voilà…Mouise, ému, rend hommage à son grand-père et fait admettre à ses amis qu'il serait temps aujourd'hui, de changer ces mentalités. Leur mission doit se renforcer et s'enrichir de ces enseignements. Elle a une impérative raison d'être. Notre Ernest, chef des manifestants approuve en faisant une espèce de « Hi-Han ! » avec la tête. 50


Nos amis quittent ces amusants postes à nostalgie, mais un peu dangereux quelquefois. Tout est enregistré; imaginez un instant que votre descendant apprenne tout ce que vous faites de bizarre en ce moment... Encore quelques pas, une immense porte s'ouvre au fond de la pièce.

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Chapitre 3

Dans une lumière apaisante, Léon, en chair et en os, s'avance tout droit et souriant. « Bienvenue à tous ! que me vaut votre visite ? - C'est tout simple, répond Mouise, c'est pour un conseil, une demande spontanée de citoyens écœurés par la réglementation d'aujourd'hui. Il s'agit de reprendre la rédaction de tout le code civil, l'adapter, le rédiger en rapport avec notre vie contemporaine. Le mettre à l'heure, en quelque sorte. Beaucoup d'eau est passée sous les rares ponts de Sainte-Hélène et, comme vous le savez, nous sommes encore au 53


XIXème siècle de ce côté-là ! - Ah ! c'est un piège ! Vous êtes des journalistes, moi qui pensais que personne n'allait plus jamais me parler de mes origines, de mes gènes. Cristo réplique, railleur : - Ah ! vos gènes, ils viennent obligatoirement de votre grand-mère, et pur sang... - Ah ! Ah ! Ah ! (rires)… Ce trait d'humour style almanach Vermot de 1920 détend l'atmosphère. Grand-Mère Sans-Gênes avait eu un fils de Bonaparte, en douce. Chut... vrai ou faux, ça m'arrange ! - Bon, je vois que l'affaire doit être sérieuse reprend Napoléon IV, vous me prenez par les sentiments ; je sens que c'est une affaire d'honneur. Je vais vous aider, si j'en ai les capacités. - Mais bien sûr, Monsieur Léon, c'est une aubaine de vous avoir avec nous ! répond Mouise, et il continue…les 54


Politiques n'ont jamais osé s'attaquer à un travail aussi fondamental. Avec vous, nous allons leur montrer que le bon sens a encore droit de cité. On rédigera une réglementation adaptée et interactive en bons professionnels et avec brio en plus. - Bon, voyons ça ! » propose Léon, détendu. Il invite nos amis à s'installer dans un petit salon Empire, très ruche, par les abeilles dorées brodées partout sur les murs. A ce moment, Mouise pense que le symbole des abeilles aurait suffi à Napoléon Premier…l'aigle était en trop. Les abeilles sont beaucoup plus un symbole de l'esprit de mutualisation de masse pacifique. C'est dommage que ce petit Caporal ne soit pas resté les pieds sur terre, qu'il n'ait pas mobilisé des chefs pour faire le bien de ses concitoyens au lieu de les recruter seulement 55


pour alimenter les champs de bataille en chair fraîche. Quand on pense au temps perdu passé à chercher comment dominer l'autre, au lieu de l'inviter à travailler de concert, pour le bien de tous. Entre nous…s'il avait eu vingt centimètres de plus en taille, il serait certainement resté peinard à traire les chèvres de son île paradisiaque. Au fond de la pièce, la roche est apparente. Elle nous rappelle que nous sommes sous terre et profond. Léon prend la parole : « Allez ! Voyons voir ce sujet brûlant.» Un peu pensif, Napo IV se gratte le menton et précise : « Vous savez, je ne sais pas s'il faut tout jeter en bloc, il faut certainement n'aménager que certaines lois. Au fait, savez-vous que pour accéder au gouvernement mondial il vous faut un Parrain ? Une connaissance très rappro56


chée. En plus, on ne va pas mettre tout le monde d'accord en une seule fois, rajoute Léon, l'Europe n'a pas bonne presse en ce moment, et le département de la France en particulier. Les idées françaises sont aujourd'hui banales, et un peu trop normatives. Et puis, plus près de nous, nos départements voisins de la Germanorussie, de la Yougotalie, ne sont plus du tout en phase avec nous. On n'a pas l'image très propre en ce moment. Heureusement qu'on a su arrêter le dernier conflit, avant qu'il ne devienne la quatrième guerre mondiale. C'est là le seul point positif que nous pouvons mettre en avant, pour faire passer le dossier. Voyez-vous, ce qui me tracasse déjà, c'est de trouver ce fameux ou fumeux Parrain ! Comment faire, comment le contacter, comment lui faire accepter de prendre cet énorme dossier et de le pousser à le promouvoir ? 57


Mouise vient au secours de Léon : - De toutes manières, tous les Ministres contactés voudront faire croire que ce sont eux seuls qui ont eu le courage de s'attaquer à un tel boulot. Tout le monde sait que c'est un boulot de géant. - Allez, on verra après, lance Léon décidé à œuvrer comme un seul homme. Les lois rédigées par mon ancêtre, ont été dictées par le bon sens. Aujourd'hui, il faut faire de même, être près du terrain, être présent dans la vie de tous les jours. Connaître ses contemporains, et surtout toutes les couches. Remarquez qu'aujourd'hui, il n'y a que deux couches : celle de la surface et celle du sous-sol. Il faut peser, mesurer, ménager sans complaisance, être neutre, le plus neutre possible. C'est d'ailleurs pour être neutre que je me suis retiré ici. De ma retraite, je peux tout voir et réfléchir simplement. Bon, je vais attaquer le sujet et vous montrer 58


qu’il n'est pas nécessaire de sortir de l'ESA Ecole Sectaire de l'Administration, anciennement ENA. ou d'autres nombreux établissements constipatifs pour être dans le coup ! Il faudra que l'on se revoie la semaine prochaine. Il me faut quelques jours de rédaction quand même, soyons sérieux. On n'a rien fait pendant trois siècles, laissez-moi cinq à six jours pour vous préparer ça aux petits oignons. Rendez-vous la semaine prochaine, même jour, même heure. Vous savez où je me trouve, je vais vous éditer un laissez-passer spécial pour gagner du temps à l'entrée. Comme ça vous pourrez venir seul, sans mon fils. - Oh! Papa...» soupire Arcole, empourpré de pudeur. Léon se lève et accompagne nos amis vers la sortie. Mouise est un peu contrarié par la situation, il pensait que le 59


code civil était une simple compilation de lois facilement adaptables. Enfin, une semaine ce n'est quand même pas long, c'est vrai. Il est hors de question de tout refaire ; de toute manière, il y aura le Parrain à rencontrer. Cela prendra du temps. Le premier travail à faire, dès demain, c'est de rechercher un nom de Ministre et son adresse : ça ne va pas être de la tarte. Le nouveau rendez-vous est fixé avec Léon, ils décident du point de contact, le Q.G. de l’opération sera chez Lulu.

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Sur la route du retour, ils sont harcelés par les vendeurs de légumes et d'affaires exceptionnelles, pas toujours potagères… Un véritable souk tout au long de l'ex-autoroute. À la sortie de la zone de Blois, après le lieu dit : BloisMénars-Station, ils sont brutalement stoppés par les Anges de la Thune. Les motos et les side-cars barrent le passage sur la route ; impossible de franchir cet amas de paires d'yeux, de cheveux tressés, surmontés de tricornes façon pirates des Mers du Sud. Le chef de la bande, cheveux en pinceau plein de peinture verte séchée, se met à hurler : « Hé ! par ici les mecs ! Envoyez la monnaie, les cartes, les bijoux, et surtout amenez-nous vos gonzesses. Magnez-vous, bande de ploucs…Allez, plus vite ! Sortez de votre autocuiseur à roulettes, et que ça saute ! Je suis très mal luné aujourd'hui. 61


En même temps, les autres Anges, coiffés de leurs tricornes emplumés approuvent la véhémence de leur chef en accompagnant leurs cris de gestes obscènes, chargés de symboles pas très catholiques, même pas musulmans du tout, encore moins bouddhiques. - Allez ! que ça décoince ! » Mouise et les autres descendent les mains sur la tête en signe de soumission. Ils se dirigent vers le chef. La hiérarchie de la bande veut que la besogne soit exécutée par le second. C'est un petit hargneux avec le crâne rasé, une fleur bleue tatouée dessus. Sa voix est rauque et aiguë à la fois, accompagnée d'un zozotement infantile et méchamment attardé il se redresse et dit : « Bon, les mecs, où sont vos gonzesses ? " - Y'en n'a pas, réplique Armelo. On rentre que quatre dans la tire, t'as qu'à compter ! 62


Le petit chef prend ses doigts pour compter ; il dit : - OK ! pour quatre ; mais ne me prenez pas pour un con. - Tu vois, précise Mouise, on n'emmène jamais nos femmes quand on est de sortie, en balade, en java ! On est entre nous, on allait se défoncer la luette à la Benzinette, au village d'à côté, juste avant Orléans. L'atmosphère retombe un peu plus light. - Bon, ça suffit ! crie l'Ange en second. Aboulez le flouze, les cartes magnétiques et toute l'argenterie que vous camouflez dans vos frocs de merde ! À ce moment Mouise réplique : - Hé là ! un peu de calme, un peu de politesse avec la clientèle. Vous allez faire sauter toutes vos étoiles au guide New-Mich’ de la truanderie. Le grand chef se lève et renchérit : - Ouais, c'est vrai…vous les gars, vous me plaisez. J'ai un petit faible pour vos 63


trombines angéliques. - Que faites-vous à part, aller vous défoncer la luette ? Mouise rassuré par cette intervention, répond avec un air angélique de premier communiant : - Ben, on est en mission humanitaire ! » À ces mots, un immense éclat de rire de toute la bande déchire le crépuscule. Les rares oiseaux passant au-dessus de la zone se figent de rire en vol et tombent dans le coma. La bande de pirates est pliée en deux. Certains se roulent par terre de douleur, c'est une grosse défoulade. Après cette récréation bénéfique, un Ange s'avance face à Mouise avec ses poings en avant, il le provoque : « Hé ! mec, une raclée ? » Mouise, grand seigneur, accompagné d'un tic méprisant du sourcil gauche, se tourne vers le chef et lui lance sa carte magnétique. Le chef s'en empare et la glisse immédiatement dans le lecteur de 64


son side-car. La carte dévoile exactement l'emploi du temps de Mouise, son programme, et son itinéraire déjà accompli ; ses rendez-vous futurs. Le projet saute aux yeux du chef. Il comprend à ce moment-là que Mouise aura besoin de rencontrer un Parrain très bientôt. Le chef sourcille et paraît très attentif : « Dis-moi, Louise, oh! pardon, Mouise, ton projet m'intéresse. Je pense qu'il y a de la thune à se faire avec cette idée. Nous, nous connaissons des tas de Parrains et même cumulant la fonction ministérielle. Je pense qu'on pourrait s'arranger tous les deux non ? On bosse souvent pour eux, ils ne peuvent rien nous refuser. C'est grâce au merdier et à la terreur que nous provoquons, que ces politiques peuvent faire tout ce qu'ils veulent. Augmenter les impôts sur les couchers de soleil, sur le vent d'Est, enfin tout est possible 65


grâce à nous. Le peuple demande de ne pas être touché alors il est d'accord pour payer et roulez jeunesse ! » Le chef reprend en se tournant vers Mouise, tout rouge, avec une colère de vieux renard : « J'oubliais aussi que tous les journaleux de mes choses sont aussi avec nous, à nos bottes. Tu sais, une vieille méthode d'autrefois : juste avant une augmentation salée des impôts, les journalistes ont ordre de présenter soit une guerre en direct, soit une abominable famine. Ça nous facilite le travail ; c'est un vrai plaisir de travailler comme ça, en équipe. Le peuple, heureux de ne pas être concerné, paye à nouveau avec soulagement et sans rouspéter. Et ainsi de suite ; c'est comme une horloge bien rodée. Le tic provoque le tac et vice versa. »

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Le Chef des Anges demande à ses hommes de préparer le bivouac, de monter la tente des négociations. Sérieux, il ne faut plus faire désordre pour parler d’affaire. Les Anges de la Thune vivent comme des nomades. Les chameaux et les dromadaires sont remplacés par des motos et des side-cars. Les femmes sont divisées en deux groupes. Le premier groupe de jeunettes passe dans les villes quelques heures avant pour tâter le terrain et aussi du notable. Le deuxième groupe, de mères et de femmes d'expérience, passe quelques heures après pour ramasser les blessés lorsqu'il y a eu du grabuge, ou négocier, régler les conflits et les anicroches diverses. Quelques minutes plus tard, la tente est montée, elle est en toile thermo-climatique. À l'intérieur, pas de mobilier. Les fauteuils que l'on espérait voir sont 67


remplacés par les sièges des motos disposées en cercle sur les béquilles. Un vrai cirque. On se demande comment sont organisés les couchages... les toilettes, les douches... passons. Un side-car central fait office de table. « Entrez ! commande le chef. Mouise, Armelo, Cristo et Ernest entrent un peu surpris par le décor. - Merci, merci beaucoup ! lance timidement Cristo aussitôt fusillé du regard par Ernest le dur. Ils s'installent sur les sièges des motos. Le chef des Anges, solennellement, et dans un baîllement à décoller le papier peint qui heureusement ne décore pas le lieu, prend la parole : - Bon, les gars, l'heure est grave ! Il faut que je vous donne des tuyaux pour rencontrer un Parrain, c'est ça ? Il faut que je sois sûr de la contrepartie, du paiement intégral du service. Vous savez, les bons de commande signés n'existent 68


plus sur terre depuis que les derniers habitants de Lascaux avaient commandé la clim' en se trompant de serveur Web. Alors, on va traiter ça, Royal, à la loyale ! Mouise, avec assurance, déclame une de ses citations favorites : - Quel est le cochon qui a l'outrecuidance de condamner autrui ? En deux mots : on est tous pareils. En premier, on n'est pas fricqué, mes amis et moimême ; nous ne pouvons pas vous proposer de paiement en numéraire. On peut vous proposer la Vwita électra qui est dehors et quelques bricoles que nous possédons encore chez nous.» Armelo et Cristo acquiescent. Ernest lui, fait la moue ; même mieux, il est déconfit. En cherchant bien dans sa petite tête, il pense à quelques objets de valeur qu'il tient de sa famille. Il propose quatre merveilles authentiques : de vieilles banderoles datant des manifes69


tations bon-enfant de 1968 en bon état. Av e c u n a i r d e g r a n d m a r c h a n d d'œuvres d'art, il explique et décrit son tribut : « C'est d'une valeur inestimable ; elles devaient resservir, mais nos grandsparents n'en ont pas eu l'occasion. Elles sont presque neuves. Elles sont sorties une fois;; les manifestants n'avaient pas eu le temps de changer le texte de 1968, c'est du vrai, du beau ! - Ça va comme ça, le meneur! Laisse un peu parler tes potes ! invective le chef des Anges. - Oui, merci de me donner la parole, dit Mouise. Vous savez, comment voulezvous que nous puissions payer ? On est tous raides... Il faut qu'on s'arrange. Nous, il faut qu'on réussisse notre mission. Il faudra nous faire une petite remise sur le hors taxe, c'est vital pour nous. - Bon, allez, pour le paiement, on verra 70


plus tard. En attendant, je prendrai des garanties et tout de suite, je vous taxe la Vwita. Elle me servira de cellule mobile, pour les clients récalcitrants. Les mecs indécis, ceux qui mettent une plombe à comprendre qu'on est sérieux.» Mouise avise ses compagnons et les interroge du regard. « Merde ! lance Cristo, on est bon pour rentrer à pince. Le chef, grand seigneur propose un plan : - Non ! pas question, on va vous raccompagner chez vous. Ça nous permettra de faire connaissance avec toute la famille! Hé! Hé! ricane grassement l’horrible plumeau vert. Cette proposition en dit long sur ses idées. Il continue : - Et puis on vous donnera le nom et l'adresse du Parrain après avoir été bien reçus et câlinés par vos petites femmes ou petites amies." 71


Mouise et les trois autres otages acceptent le programme. Avec ses amis, il soupire en s'engouffrant dans la vaillante petite Vwita. « Ben, je pense qu'on n'a pas le choix, les enfants ! » L'auto, pleine comme un œuf de huit jours, est escortée par quatre motos et un side-car qui ferme la marche. La geôle ambulante quitte le repaire, et, comme un vol de canards sauvages ayant aperçu un plat de petits pois avec des délicieux petits lardons frits, prend la direction de New-Paris en escadrille. Les gens s'écartent devant le convoi, laissant largement le passage; les regards se détournent, les gens baissent les yeux comme pour un enterrement méridional de première classe. Dans l'auto, Mouise et ses amis d'infortune, en bons stratèges, préparent l'arrivée. Ils ne vont pas divulguer l'adresse de 72


Lulu, ça fera au moins un lieu sûr pour les rendez-vous secrets. À préserver. Comment faire pour éloigner leurs femmes de ces monstres assoiffés d'on ne sait quoi ? là, je suis faux-cul. Comment faire pour les semer et récupérer quand même les coordonnées du Parrain ? Ce n'est pas possible, ils sont associés pour la magouille ; l'un ne fonctionne pas sans l'autre. Au bout de quelque temps, Mouise, sifflote un air, qui ressemble à celui du clown qui dégonfle un ballon de baudruche, à peu près harmonieux. « Quoi ? mais, qu'as-tu ? demande Armelo intrigué. - Les petits, j'ai trouvé le biais ; il faut se farcir les Anges ! C'est justement chez Lulu qu'il faut les inviter, on pourra faire le travail chez lui. - Quel travail ? s'interroge Ernest, troublé. Il a horreur de la violence, il a tou73


jours demandé l'autorisation de manifester, il a toujours été encadré par la force publique. La situation dans laquelle il se trouve en ce moment ne le choque pas le moins du monde, c'est même rassurant d'être escorté. - Le travail, le travail ! insiste Mouise, le travail ; c'est de les neutraliser. On les invite à boire un coup. En passant au bistrot, on fera signe à Lulu de nous préparer une BSN Benzinette Spéciale Négo. Avec cet outil délicieux on va essayer de les beurrer au maximum, à mort, on les transformera en planche. Pendant ce temps-là, Cristo ira prévenir nos femmes pour qu'elles aillent faire de la broderie chez leurs copines respectives. - Ouais! ouais! Approbation cent pour cent. On se demande même si le projet d'utiliser la BSN ne pousse pas un peu notre équipe à approuver des deux mains. 74


- Hé les gars ! s'exclame Armelo, il faut que Lulu comprenne très vite le plan dès qu'on va rentrer chez lui ! - T'as tout compris Armo, c'est toi qui vas le mettre au parfum, dès nos premiers pas dans le bistrot, précise Mouise. Il faut que ça marche. Au mieux, on pourra peut-être tout faire sur place ; de la belle ouvrage, un boulot de pros de la négo. Dès qu'on sera au contrôle de la zone intermédiaire continue-t-il sérieux, il faut inviter nos tortionnaires à nous suivre chez Lulu. » Les passagers applaudissent de joie, Mouise tient le manche de l'auto, il applaudit en chantant des ouais, ouais ! « Tu sais, t'es vraiment un bon ! dit Cristo à Mouise, arriver à bluffer les Anges de la Thune, c'est quelque chose. - Attends, rien n'est encore fait.! » Là, les gorges se serrent, les pommes d'Adam jouent au squash. L'angoisse 75


envahit l'habitacle, comme si c'était une purée de pois cassés injectée sous pression, verte, d'un vert pas sympa du tout, un peu trop jaune. Armelo précise : - C'est vrai ! rien n'est gagné, et loin de là ! Cristo, rieur - Il faut compter que les kilomètres à l'air libre vont leur sécher le gosier. Mouise de renchérir : - Et puis un piège à la BSN, rien de plus sympa en somme ! Et tous de crier: - On en veut ! on en veut ! Ah ! Ah ! » Ce délire total fait redescendre les pommes d'Adam à leur place, évacue la purée de pois cassés en un éclat de joie tout de suite étouffé. Un sbire de la Thune regarde à l'intérieur de l'auto qui balance, à hauteur de la vitre avant un peu embuée. Il n'insiste pas et ne se doute de rien. Il se redresse, ouf ! Ernest, en grande sueur, prend la parole 76


et dit en courageux qu'il est : « Déconnez-pas, les gars, il nous faut arriver entiers d'abord. » L e c o n v o i p a s s e l e s d i ff é r e n t s contrôles, et à la zone intermédiaire, les vigiles le font arrêter. Tout le monde descend. Contrôles Physico-faciaux. Mouise s'approche du second des Anges, et lui balance son bristol de vive voix : « On vous invite à vous rafraîchir dans un petit bar qu'on connaît, le seul qui soit resté en surface. Monument hystérique oblige ! Le chef accepte d'un signe de la tête, transmet l'invitation au reste de la bande. Acceptation à l'unanimité avec le geste caractéristique des soiffards invétérés et délicats, style une équipe de rugby en troisième mi-temps, repue de cassoulet bien arrosé, jusqu'aux yeux. 77


Chapitre 4

Au coin de la rue, le bistrot de Lulu diffuse une lueur d'espérance en travers de la chaussée peu fréquentée. Le convoi s'arrête. Immédiatement, Mouise déploie le plan du débarquement ; le commando est à pied d'œuvre. Ils entrent dans le bar en faisant des grimaces à Lulu qui est en train de ranger les chaises sur les tables pour la fermeture. Lulu manifeste : « Ho là ! les gars, pas à cette heure, c'est pas possible ! » Armelo tel un judoka, lui fait tout de suite une prise de conscience du regard, lui fait comprendre que leur visite est exception79


nelle. Lulu voit clairement que la situation n'est pas très classique, qu'il faut obéir. Reconnaissant les Anges de la Thune, il comprend de plus en plus et, souriant comme un sens interdit présentant ses dents blanches au milieu de sa figure ronde, il rougit. Mouise occupe l'attention des Anges par des politesses dignes d'un maître d'hôtel super mielleux. Cristo, discret, s'échappe pour prévenir les femmes. Le plan se déroule comme prévu, tout baigne. Lulu, toujours en panneau routier, demande en chevrotant : « Saaalut, les gars! qu'est-ce qui me vaut l'honneur ?... - Ta gueule ! Bougnat de mes deux! crie un Ange - A boire et que ça saute ! Mouise saute effectivement sur l'occasion et demande : - De la Benzinette ! Tournée générale ! 80


Il glisse le message spécial BSN comme un fourbe à Lulu. Et à haute voix s'exclame lourdement en levant les bras au ciel : - De la BSN supérieure ! pour nos invités, et à gogo, c'est moi qui régale ! » Alors là, Lulu comprend qu'il a un peu d'alchimie sélective à préparer et ne doit pas se tromper de verre. Ça risquerait d'être comme une fois, au couvent avec le Père Rézina. (J'eusse préféré que ce fût l'Abbé). Les verres avaient été inversés par erreur ; résultat ; une défonce générale. Les moines trappistes n'avaient pas pu faire signer l'accord sur leurs privilèges aux représentants du gouvernement mondial. Tous les cierges étaient allumés, les moines aussi, dans une grande confusion. Les commissaires de l'état n'ont rien compris au spectacle. Depuis cette bévue, les monastères trappistes n'ont plus droit à leur précieuse licence IV. 81


Et Lulu a perdu ainsi ses plus fidèles clients. Revenons à nos boissons... Dans le bistrot les capsules sautent, les bouchons aussi. Habilement, Lulu prépare sa mixture, comme un grand sorcier Zoulou. Heureusement que le breuvage ne fume pas lorsqu'il est dans le verre. Pourtant, il est très actif, à peu près comparable à un déboucheur de canalisation de produits pétroliers avant le raffinage où il est déconseillé de fumer. Tiens! Au fait, personne ne fume. C'est vrai que le tabac ne se cultive plus, les autres herbes à fumer non plus. Au-dessus du bar, la pendule marque une heure du matin. Les Anges mordent à l'hameçon. Mouise compte discrètement ses amis, Cristo est bien revenu de sa mission d'alerte chez les femmes. 82


Pour les Anges, rien de spécial sauf qu'ils s'érodent le gosier à grands verres de BSN. Au bout d'une bonne heure, un Ange un peu plus vif que les autres, réclame des femmes avec d'autres bouteilles. Lulu précise que les bouteilles seront là, juste avant les nanas. Par cette réponse, il déclenche un rire général type taverne médiévale, ou mieux, repaire de pirates sur l'île de la Tortue. Les bouteilles de BSN artisanale s'entrechoquent. Au bout d'une autre petite demi-heure, un ronron rassurant emplit le petit bar. On dirait presque une nurserie. Mouise remercie Lulu et explique que les Anges n'avoueront jamais leur échec de ce soir. Le chef ne sera pas au courant de cette brûlerie; leur foie sûrement ! Avec soin, ils rangent les corps spongieux, inanimés mais gorgés, le long du mur, au fond du bar. A chaque voyage, Mouise fouille 83


délicatement les poches dans lesquelles toutes sortes d'objets ont trouvé asile. De la brosse à dents avec trois vieux poils tordus, à la pile d'allumage nucléaire réformée. Et, dans le blouson du dernier pochard. il trouve des papiers intéressants : une enveloppe scellée à l'en-tête de l’A.D.E. l'Assemblée Départementale Européenne. À l'intérieur, la carte de visite numérique du Parrain. « Bon !… baîlle Mouise, il faut rentrer chez nous. On va leur laisser la Vwita électra ; on a intérêt : les Anges, à leur réveil, vont embarquer la voiture, leur unique butin. Ils vont raconter et fantasmer sur les violences qu'ils n'ont pas pu commettre. Allez ! On s'appelle demain pour le nouveau rendez-vous. Il faudra trouver une autre bagnole pour revoir Léon. Bonne nuit à tous on se tire... Merci, 84


mon Lulu, de faire le Baby sitter ! » Rires... Toute l'équipe se plie en quatre, un peu fatiguée par les descentes successives aux toilettes. Ils ont bu comme des pipe-lines mais ils ont évacué tout ce qu'ils ont ingurgité au fur et à mesure. Les Anges n'ont pas pu descendre se soulager de toute la nuit à cause de l'effet BSN. Ils ont pissé au froc en quantité équivalente au monticule de caisses vides qui leur servent actuellement de paravent pour finir leur profond sommeil.

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En rentrant chez lui, à six heures du matin, Mouise trouve sa copine assise sur le seuil de sa porte. « Que fais-tu là Pétula ? tu es folle ! Je ne veux pas que tu restes seule dehors, surtout la nuit. Tu n'as vu personne ? Vers une heure du matin ? Un mec qui s'appelle Cristo ? Pétula, un peu échevelée lui dit que non, et qu'elle attend depuis onze heures. - Je t'attendais, mon Mouise chéri, je voulais dormir avec toi cette nuit.» En la serrant contre lui et en lui mordillant l'oreille, Mouise ouvre la porte de son appartement. Les murs sont en quart de voûte, métro oblige. La décoration est sobre, presque inexistante, cependant il plane une certaine atmosphère très propice aux scènes à venir. Gardez votre souffle. Mouise se précipite vers les toilettes comme une fusée, en laissant Pétula, là. Dans la pièce, sur le seul meuble 86


central, un album de photos de famille. Elle aime bien le feuilleter, plonger dans la jeunesse de Mouise, une jeunesse que personne ne peut avoir eue dans le quartier. Elle aime y découvrir les paysages du Sidobre, ses chaos de granit, comme des hippopotames solidifiés, certains faisant la sieste comme la pierre clouée, d'autres de la danse classique, en équilibre comme la pierre plantée. La photo suivante est amusante, elle représente la Fontaine des TroisPisseurs située sur la place de la petite ville thermale de l’ancien département du Tarn : Lacaune-lesbains. En réalité, ces pisseurs sont quatre, encore une modestie du style 3 Mousquetaires. Certainement une erreur typographique, une coquille, un pied de nez qui a traversé les siècles depuis le Moyen Âge, et a gommé un pisseur de cette fontaine. 87


À côté de ce monument, sont visibles les ruines d’un musée de culture populaire. Le gardien de ce musée s'appelait : monsieur Dieu (officiel). Mouise, revient souriant, soulagé par son voyage éclair, il s'installe doucement près de Pétula. Elle navigue encore sur quelques photos et se tourne vers lui, tend ses lèvres mutines et lui demande doucement : « D'où viens-tu, mon Moui-moui ? » Mouise, fatigué de son périple, ne veut pas lui parler de son projet. Il lui répond que depuis une semaine, il travaille sur un dossier complexe et très prenant, qu'il ne pourra pas être disponible pendant un mois à peu près. Pétula se dirige vers la salle de bains pour se démaquiller et faire sa toilette aux ultrasons. Mouise se met à rêvasser, en attendant son amie, même plus, sa muse. (Oui, c'est la muse à 88


Mouise.) Il s'étend sur son lit circulaire, se tourne sur le flanc, les jambes repliées. Il ne sait pas qu'il est un enfant adopté, même pire, un enfant V.P.C. livré comme un colis. Il tient sa soif de justice et de civisme grâce à l'éducation de ses parents adoptifs. Les Alphonse, malgré eux, ont dû laisser s'installer cette qualité, née d’un déséquilibre, sans jamais lui dire la vérité. Mouise a toujours su contenir sa colère ; sa rage de vaincre est pacifique, sa haine interne. Il a toujours été vers les autres et à la recherche des autres. Il rêve d'une vie sans barrière, sans supériorité affichée des uns sur les autres, sans compétition imbécile, sans notation. Une humilité collective instituée en religion. Une religion, avec comme maxime : « Je ne te commande pas, car je ne veux pas être commandé. Travaillons 89


ensemble, pour récolter ensemble ». Le passé et la connerie humaine ont largement démontré que cette utopie ne devait rester que dans nos cœurs. L'espoir fait vivre. Nous pouvons toutefois appliquer cette religion en acceptant de prendre les coups, en disant :.« Pardonnons-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font ».Ça, c'est connu, il me semble. Autrefois, à Lacaune, un ami de son père venait souvent leur rendre visite. Il se disait Anarchiste modéré, anarchiste sans bombe, sans loi mais avec foi. Il faut dire qu'il avait fait une carrière dans la politique. Après avoir goûté aux différentes tendances, il avait décidé de monter son propre parti. Il n'avait pas eu de succès, et le parti disparut comme il était venu, avec son seul membre. Cet homme a vraiment marqué Mouise. Il y pense souvent en contemplant l'Opinel d'époque qu'il 90


lui avait offert au retour d'une randonnée dans les bois, la musette chargée jusqu'à la gueule de framboises de mures et de myrtilles. Une bise sur le nez réveille Mouise. En représailles, il embrasse Pétula. Elle lui propose de lui préparer un petit déjeuner d'enfer. Des pilules vitaminées enrobées de Gloutaritz. une substance relaxante, un tantinet aphrodisiaque. Avec cette collation à double effet, ils vont pouvoir dormir pour se reposer de cette nuit blanche tourmentée.A cause de la lumière qu'ils viennent d'éteindre, je ne peux pas vous décrire les scènes qui suivent… Après avoir fait plusieurs fois le tour du cadran de l'horloge, ce que je sais, et je vous le dis, c'est que Mouise se réveille quand même le lendemain matin un peu courbaturé des extrémités, mais ravi ! 91


Le quartier Louise Michel est bruyant le matin, les grands collecteurs vibrent et font un véritable vacarme hydro-métallique. Un bruit de chasse d'eau style chutes du Zambèze et du Niagara réunies. À dix heures, tout se calme, les gens sont occupés à travailler chez eux sur les réseaux, ou bien sont en contemplation cosmique. À la surface, seuls les riches se déplacent en limousines nucléaires, qui glissent sans bruit. Ils sont seuls autorisés a rouler en haut, sans autorisation, c'est un privilège. Au milieu de la verdure de la ville, ils roulent au pas. La végétation a envahi ce que l’on appelait des rues. Des zones d'ancien bitume sont préservées et protégées et inscrites au patrimoine culturel mondial. Des parties goudronnées, plus rares encore avec des 92


bandes blanches peintes dessus, des vestiges archéologiques de passages piétons. C'est impensable qu'autrefois les voitures et les piétons aient pu cohabiter, sur le même plan, à égalité en quelque sorte. Aujourd'hui, ou on roule ou on marche, on ne fait pas les deux à la fois. Sauf certains, voilà justement un sujet de plus à régler par le nouveau code de la route, il est facile à rectifier celui-là. Les journées s'écoulent... Mouise a de la chance, ses petits boulots ne lui encombrent pas beaucoup la tête. Il peut réfléchir tranquillement au prochain rendez-vous avec Léon. Le jour « J » approche, il décide d'aller rendre visite à Lulu à son bistrot et de prendre des nouvelles de Cristo et Armelo. Dans le petit bar, une atmosphère un peu lourde plane et Mouise la res93


sent, il pose la question à Lulu : « Pourquoi fais-tu la gueule mon gros Lulu ce matin ? Lulu répond avec un énervement inhabituel chez cet homme rompu aux dures réalités du monde : - T'as rien vu sur ton tableau digital ? Les vigiles de rues font la grève. Ils barrent toutes les issues ; mon chiffre de la journée est déjà compromis dès l'ouverture. J’en ai Ras le pixel ! Aujourd'hui, à part, toi, ça sera zéro client, c'est sûr et j’'ai la TVA à payer dans deux jours. Mais,au fait…comment as-tu fait pour venir jusque là ? Mouise surpris, lui explique que de chez lui, il n'a rien remarqué de spécial : - Les piquets n'étaient certainement pas encore en place, le problème ça sera pour rentrer tout à l'heure ! Lulu paternel : - T'es bon pour coucher là cette nuit, 94


dit-il avec son large sourire, tu pourras tenir compagnie à Lucienne. Elle approche les soixante-quinze ans, elle est toute pimpante tu verras. Je vais te la faire connaître, pour prendre ton mal en patience, elle te tricotera un chandail passe-partout. Le truc infaillible pour passer toutes les zones de contrôle les plus impénétrables comme un seul homme. - Ah! voilà du bon, voilà un bon produit. C'est foutu comment ce tricot ? » demande Mouise très intéressé par ce produit miracle. Lulu explique qu'elle tricote des anciens câbles de téléphone, les boutons sont des puces Moreno réformées. Cette cage de Faraday ainsi formée provoque des conflits dans tous les systèmes de contrôle connus à ce jour. Une vraie panique. C'est très sympa. Lulu explique ensuite que Lucienne est une femme qui en a vu 95


de toutes les couleurs. Elle est veuve ; son mari est mort pendant la visite d'entretien de la limousine nucléaire de son patron. Une irradiation totale, simplement en changeant une vieille durite de refroidissement. « Tu sais, dit Lulu, elle m'a aussi parlé de son fils ; ils n'ont pas eu le temps de lui donner un nom. Ils l'avaient confié à des voisins plus riches qu'eux à l'époque. Presque aussitôt, ils ont déménagé avec lui pour se cacher dans la cambrouse. Elle ne l'a jamais revu. - C'est une histoire à te foutre le noir pour toute la journée, ton truc, dit Mouise, Il faut arroser ça pour ne plus y penser, mais avec de la Benzinette Normale. Lulu fait préciser : - De la BN ? pas de la BSN. Ah! Ah! quelle muflée ce soir-là ! Tu te souviens ? Mouise éclate d'un rire qui devient très vite contagieux et c'est un 96


délire collectif. Toute l'histoire est repassée en revue. Les Anges avec le froc plein de pisse, les femmes fantômes, les alignements des corps de ces durs de durs super imbibés. Il faut dire que la dose était adaptée aux clients. Et surtout, l'efficacité du plan. - Allez ! encore une petite mon Lulu, c'est moi qui régale » triomphe Mouise, l'œil amorçant une pétillance caractéristique de l'ami qui vous veut du bien.

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Cette journée de grève sans saveurs ni couleurs s'achève. Comme prévu, absence totale de clients, Dehors, le soir tombe, seul le bruit du glouglou de la Benzinette résonne dans les gosiers de nos deux amis. La soirée s'étire. Au fond de la pièce, la porte de l'accès aux chambres s'entrouvre. Tout doucement, Lucienne apparaît, splendide du haut de ses soixantequinze ans. Elle descend les trois marches comme si elle était en répétition pour descendre l'escalier de l'ancien Lido. Elle s'approche dans la lumière du bar ; elle est magnifique. Lulu l'embrasse en lui souhaitant une bonne soirée. Il lui apprend par la même occasion, qu'elle ne pourra pas sortir ce soir, pour voir ses copines, à cause des vigiles en grève. Elle devra donc partager la soirée avec eux. Tout de suite, Lucienne saute sur l'occasion et propose de faire la cuisine, une cui98


sine comme autrefois, reléguée au musée d'Art populaire. Elle va leur préparer un bœuf mode. Une recette de l'époque néolithique ou presque. Aucun palais du quartier ne peut décrire le goût de ce plat venu d'un autre âge. Lulu plonge dans son lyophilisateur, espèce de vieux sarcophage utilisé pour conserver les aliments pendant des siècles. Il sort tous les ingrédients un à un, grâce à la check-list préparée par Lucienne. Tous les produits sont là, prêts pour la grande alchimie qui va embaumer tout le quartier dans quelques instants. Trois heures après la mise à feu, le petit café est envahi par une fragrance complètement inconnue des narines de Mouise. Tout le monde se demande quel goût cela peut avoir. Si c'est bien en relation avec l'odeur, le bonheur n'est pas loin. Le temps de la dégustation se 99


fait attendre. Le mijotage a assez duré, un peu d'action ! Une fois la table dressée à l'ancienne, couverte d'une nappe en tissu brodé, les assiettes et les couverts sont extraits du vieux meuble de famille qui trône à l'étage. Ce buffet est le musée familial de Lulu non ouvert au public. Presque un sanctuaire. Les invités prennent place, Mouise se trouve en face de Lucienne. Nous qui connaissons l'histoire, nous sommes obligatoirement émus, pratiquement avec la larme à l'œil. Rien ne se passe, aucune déclaration sensationnelle. Mouise ne connaîtra donc jamais la vérité. Lucienne, experte de la cuillère de bois, déesse de la poêle à frire, jubile en observant les mimiques de plaisir qui plissent le dessous des yeux et le visage de ces deux gourmets nais100


sants ; un véritable dépucelage gustatif. En plus, ils n'avaient jamais vu une table dressée comme ça, avec des miettes partout, des plats où l'on peut presque plonger dedans. Une découverte totale, et surtout pouvoir éprouver ce plaisir par le palais...une sensation inconnue. Ce soir-là, la Benzinette est remplacée par un liquide rouge rubis, un vin ancien dans une bouteille opaque toute recouverte de poussière. C'est très bizarre comme goût, ça manque de bulles, c'est pas sucré ; Mouise n'apprécie pas trop ce breuvage. Il faut dire qu'il doit venir du fin fond de l'arbre généalogique de la famille de Lulu. Les années ont dû altérer la qualité gustative. Depuis un siècle au moins, les gens ne consomment plus de vin. Pourtant, aujourd'hui, les déplacements en voitures individuelles sont sécurisés grâce aux cap101


teurs de trajectoire. Le pli de la sobriété été pris pendant la prohibition et à cause des lois sur l'alcool, breuvage de l'époque. Les vignerons ont délaissé les vignes, leur savoirfaire s'est évaporé dans le temps. La Benzinette a pris le dessus. Il est pourtant plus facile de se défoncer avec elle qu'avec le vin d'antan. Lucienne se rapproche de Mouise tendrement et lui avoue qu'elle aurait aimé avoir une famille comme ça : un Lulu impeccable ( il a mis les habits neufs de cérémonie ) et un fils comme lui. L'émotion s'ajoute à cette scène pratiquement de famille. Connaissant ma sensiblerie, je vais arrêter ici la description; j'ai peur d'avouer qu'il se trouve en face de sa mère. Il est à la recherche de son identité, sa soif de justice est alimen102


tée par cet état. Laissons-le donc ignorer sa propre histoire. Autrement, ce merveilleux roman prendrait une direction que le destin n'a pas prévue. L'humanité serait privée du résultat bénéfique de la mission de notre héros. Dans le monde, en ce moment, le peuple est accablé ; l'esprit d'entraide n'existe plus, les loisirs sont tous tristement normalisés et programmés, la fantaisie est peu usitée. Chacun se méfie de chacun, les gens n'ont plus le sens de la vie en communauté et je ne vous parle pas de la fête, elle n'existe plus au stade collectif. Cet état résulte de la situation du commerce. Après avoir été trop longtemps un rapport de force entre les gens, le commerce, au lieu d'être un jeu de rencontres, d'échanges, a tout simplement disparu sans que per103


sonne ne se rende compte du vide laissé. On aurait dû s'en apercevoir en observant les fêtes, se faire sponsoriser, au lieu de s'improviser. L'argent n'était pas considéré comme un flux, une nourriture, un carburant, nécessaires pour alimenter les cœurs des forces vives. La soirée saveurs & découvertes s'étale ; les heures ne sont plus des heures, mais des secondes. Vers quatre heures du matin, les vigiles lèvent la manifestation. Mouise rentre chez lui tout de suite, heureux d'avoir connu cette expérience il marche lentement, lesté de renvois de bœuf mode. Ça va durer toute la nuit et il en vient même à souhaiter que ce soit éternel.

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Chapitre 5

La sonnerie subliminale du réveil retentit. Mouise, dans le cirage, étale son bras gauche en baîllant comme une baleine rose. La baleine rose est l'espèce survivante de la baleine bleue d'autrefois, sauvée grâce au naufrage d'un super tanker de Benzinette. Cette journée va être une journée clef. Il faut préparer le retour chez Léon, trouver un nouveau moyen de locomotion. Il se prépare, sort en trombe de son salon de toilette à ultrasons, saute dans ses habits, questionne l'agenda mural, il est presque vide. 105


Cette semaine, seulement le rendez-vous mercredi à neuf heures chez Lulu. Dehors, le temps est maussade, peu importe, car des paraboles géantes captent la lumière du soleil au-dessus des nuages et la distribuent à qui paye l'abonnement « Lumière & Bronzette.» Chez Lulu, c'est à la bronzette interne à la Benzinette que vont les préférences. Armelo et Cristo sont là comme des cariatides, soutenant le bar. Les verres appelant à la mobilisation générale des nerfs du bras, ils pompent comme des puits à sec du Hoggar. Accoudés ensemble, dans un élan ressemblant à une succession de soubresauts, ils se racontent encore l'éternelle histoire des Anges bourrés. Ce conciliabule est troublé par l'arrivée de Mouise tout frais, prêt à bouffer le monde entier tout cru. 106


« Salut tout le monde ! klaxonne Mouise. Mon Lulu, donne-moi un petit Maïso s'il te plaît !.» Le Maïso c'est du maïs torréfié, comme le café d'autrefois. « Alors les gars ! bien remis depuis la séance Benzino-défonso-spécialeà-Lulu ? - Ah ! Ah ! Ah ! » Ces éclats de rire introduisent à la discussion délicate sur la mission. La grosse question de fond : comment rejoindre Nouan-le-Fuzelier sans se faire voler la voiture ? Les idées fusent, tout a été envisagé, même les leurres les plus incroyables. Attirer les Anges sur un autre secteur de l'autoroute avec un rendez-vous bidon lâchement transmis par une taupe dans la bande. Important : il faut connaître leur plan de route de la semaine. Est-ce qu'ils les attendent à nouveau sur le chemin du retour à 107


Nouan et où ? Une décision : partager le travail pour être efficace. Dans un éclair de génie, ils décident de se déguiser en Anges et s'ils tombent dessus, de s'infiltrer dans la meute. Ce plan, un peu trop évident à première vue, ne réjouit pas trop l'équipe. Les Anges ont des rituels, des lois qu'il vaudrait mieux connaître. Aucun manuel n'ayant été édité sur le sujet aucun éditeur n'a risqué sa boutique à ce jeu-là. L'équipe décide de chercher une autre idée. Le premier travail de repérage est ordonné à Armelo. Cristo lui, doit préparer l'intendance. Mouise doit trouver le moyen de locomotion le plus sûr, le plus rapide aussi. « Ça y est ! Eurêka ! » l'utilisation de la grande tubulure est envisagée. La grande tubulure est le plus grand réseau international de transport magnéto-pneumatique. Pour voyager, 108


il suffit de se présenter dans une station, de louer une cellule, sorte de gélule transparente, en forme de suppositoire, de une ou plusieurs places. S'installer, programmer la destination et PFUTT ! À l'arrivée, tout un système de connexion des gélules vous attend qui les placent sur des plateformes automobiles électriques. On peut ainsi se déplacer en pleine liberté. Ce moyen de locomotion est inviolable et involable. Il faut absolument que la gélule retourne à son point de départ à l'aide du code secret, connu seulement de l'utilisateur. Avec ce système, les Anges ne pourront pas les intercepter et encore moins leur voler leur véhicule. Nos amis passeront à très haute vitesse sous le lieu traquenard de Blois-Ménars-Station.

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C'est décidé, c'est la grande tubulure. Pour éviter trop de frais, Mouise propose à Armelo de l'accompagner et demande à Cristo de rester en contact à New-Paris avec l'équipe opérationnelle. Le P.C. sera ici, chez Lulu d'où ils seront prêts à intervenir en cas de pépin. Là-dessus, Lulu propose une Benzinette générale. « Allez ! Z'enfants de la Patrie, arrosons nos gosillons ! » Cette expression plaît toujours en société, venue de loin, pêchée dans un vieux CD-ROM sur l'Histoire de France, à l'époque où les gens ne parlaient que de guerres et de batailles. Une citation qui nous permet de noter la grande culture de notre Lulu. Il est complètement impliqué dans la mission. En quelques mots, il est devenu l'agent secret N°001 au balcon de 110


l'Histoire. Si la mission réussit, il risque d'être momifié sur place et éventuellement empyramidé, pour permettre aux générations futures de le vénérer. Reste à choisir le lieu de la sépulture. Le plan d'occupation des sols est très strict. Il faudra donc le momifier debout derrière le bar et couler de la résine sur le café tout entier, en faire un bloc vitrifié, gélifié à jamais. C'est vrai que New-Paris manque de monuments et notre Lulu en est un à lui tout seul. Nous allons lancer les souscriptions bientôt…

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Le lendemain, Mouise et Armelo se dirigent vers la zone d'embarquement de la grande tubulure. A l'entrée, leurs cartes d'identification sont détectées et enregistrées. Ils ordonnent leur destination en mode vocal à la machine. Une trappe s'ouvre. Deux places se présentent à l'intérieur de la gélule. Les sièges sont confortables, super capitonnés. Ils s'installent, la porte se referme et PFUTT ! un bruit de ventouse déboucheuse de vieux lavabo, et c'est parti ! C'est vertigineux… Si les Anges les voyaient passer, ils en auraient la tête complètement dévissée. Dans l'engin, plusieurs services à la carte sont proposés pendant le voyage éclair. De la dictée du courrier par reconnaissance vocale aux jeux d'échecs en réseau, en passant par 112


toute une numérithèque offrant tous les films et les reportages de la Création. Il y en a pour tous les goûts. Le fin du fin c'est le descriptif du lieu de destination avec le trombinoscope des gens du crû. Les us et coutumes locales, les informations en direct. Le voyageur arrive ainsi en terrain connu. Une demi-heure après le départ, la gélule est déviée sur le côté de la tubulure pour être automatiquement connectée sur la plateforme automobile. Direction : Nouan-le-Fuzelier. L'engin piloté par Mouise se faufile dans les bois ; Armelo essaie de revoir les arbres qu'Arcole leur avait fait admirer lors de la première visite. Au bout de quelques minutes, ils arrivent devant le grand châtaignier; le rayon vertical balise toujours la porte du descendeur. 113


En habitués des lieux, Mouise et Armelo entrent et prennent place. Mouise commande le moins cinquante-troisième étage, blasé par la technologie. Après une descente silencieuse, la porte s'ouvre, ça y est ! Ils suivent le chemin lumineux dans l'espèce de garage et arrivent devant la grande porte de Léon. Il les attend : « Ah ! mes amis, vous êtes à l'heure, c'est bien ! Par les temps qui courent... Il les fait pénétrer encore plus au fond de sa tanière en les invitant : - Si vous le voulez bien, nous allons travailler dans mon bureau. Tout est étalé sur la table, vous ne regarderez pas le désordre.»

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Sur le parcours, les couloirs sont bruts, la roche est à nu de chaque côté. Seul, le plafond lumineux indique que le lieu est civilisé. Encore quelques pas et ils arrivent devant une immense porte de style égyptien. « Mais, c'est la réplique du temple d'Abou-Simbel ! s'écrie Mouise. - Oui bien sûr ! répond Léon, Je vais vous expliquer pourquoi : Mon ancêtre Bonaparte a été très impressionné par l'Egypte ; il a aimé ce pays. Le tourisme, à l'époque, n'était pas vraiment bien organisé. Les visiteurs étaient libres, livrés à eux-mêmes. Les plus folles exactions ont été commises et même d'abominables vols. Un soir, à Waterloo, avant de prendre sa pâtée, il s'était fait un vœu en cas de défaite : il rendrait tout ce qu'il avait emprunté pendant ses campagnes victorieuses. 115


Les événements se sont précipités, sa chute a été assez rapide. Il n'a jamais eu l'occasion de replacer l'obélisque de Louqsor à l'endroit où il l'avait trouvé. - Rendre à Cléopâtre ce qui appartenait à César, en somme…ironise Armelo. Léon sourit à peine et reprend : - Il a fallu quand même des années et des années avant que ce vol manifeste ne soit réparé. Vous savez, mon arrière-arrière... grand-père n'avait pas que des qualités. A ce propos, je pense qu'avec tous les moyens dont on dispose aujourd'hui, on pourrait et devrait tout remettre en ordre. Organiser une grande restitution. Une occasion pour créer des emplois, pour exprimer la volonté d'obtenir la paix en respectant la culture de chacun. C'est possible ! Sur l'ancienne place de la Concorde, que ce soit une copie 116


de l'obélisque ou l'original, personne n'en aura rien à cirer. Mais quelle paix d'avoir enfin une conscience collective toute propre. Un immense ménage.» En parlant de ménage, revenons à nos moutons... Léon présente son travail étalé sur une grande table en marbre vert-demer. « Voilà! J'ai bien travaillé. Je vous ai tout préparé et même imprimé le nouveau code civil international. Ce code nouvelle formule est un code civil universel, il est aussi interactif. Les lois dictées un jour peuvent devenir obsolètes le lendemain, à cause de paramètres complexes et complètement imprévisibles. L'interactivité va donner plus de souplesse à cette nouvelle règle du jeu.» 117


Léon paraît sûr de lui, il pense que ce concept permettra à des Zoulous d'être aussi bien protégés par la loi que les Esquimaux du Grand Nord. Un exemple : la chasse au lion en afrique centrale n'est pas réglementée de la même façon pour les Zoulous et pour les Esquimaux. Certains ont plus de route à faire. Armelo d'un ton moqueur, se tourne vers Léon et dit : « C'est du Karl Marx et ça repart ! Ce jeu de mots n'a pas vraiment l'effet escompté ; l'heure n'étant pas encore à la plaisanterie. Esquissant malgré tout une légère courbe labiale, Léon sourit, il reprend : - Vous savez, beaucoup de privilèges vont tomber; je pense que le ménage doit être fait, en priorité de ce côté-là. C'est justice ! Au fait, comment allezvous remettre ce dossier à votre Parrain ? Et... l'avez-vous trouvé ? 118


Mouise, sortant de sa concentration, répond : - Oui ! on sait comment le contacter. On a l'adresse de leur cercle très fermé. Il plonge sa main dans la poche intérieure de sa veste, retire une feuille de papier froissée encore imbibée de Benzinette Super Négo. - Voilà, voilà : son nom est... Albert Lepage. Il est Ministre du travail et des congés, il s'occupe aussi de la commission du développement économique du département de l'Europe précise-t-il. C'est lui qui a fait voter le droit au travail pour les personnes âgées. Il a beaucoup d'influence au conseil international.» Léon confirme que c'est un bon contact. Il va falloir lui faire comprendre l'enjeu de la mission. S'il n'y voit pas d'intérêt médiatique et surtout personnel, il ne passera pas le 119


dossier. Mouise brusquement a un éclair de lucidité. « Si on veut une efficacité zéro défaut, il est vital de pratiquer avec assurance, sans passer pour des petits garçons.» Tout d'un coup, une vision éclaire sa pensée, les yeux fermés, plantés droits comme un "i". Une vision quasi biblique. Le chef des Anges de la Thune apparaît devant lui, sortant d'une poterie, dans un faisceau de lumière irisée. Quelques moutonnades de vapeur au sol à ses pieds pour faire joli et ajouter un peu de sensationnel au spectacle. Léon et Armelo sont figés sur place, regardant Mouise planté devant la poterie qui semble lui parler; un vrai rêve éveillé. Aux yeux de Mouise, l'apparition se fait plus précise. L'Ange prend la parole : " Salut à toi, mon cher otage, otage de mon esprit. 120


« Il va falloir m'écouter, rejeton de mes deux.! La voix grave de l'Ange résonne (outretombesquement). - Oui… répond tout doucement notre Mouise, mortifié. L'Ange reprend de sa voix cadavérique : - Tu vas rencontrer Albert Lepage ; il t'attend. Te casse pas mon pt'it loup, j'ai tout préparé : Les contrats du dessus et ceux du dessous, les pots de Benzinette, les cadeaux par milliers, comme un vieux Père Noël sur le retour qui sait donner pour recevoir. Oui, recevoir ! Avec cette opération, je vais être très à l'aise côté picaillons, et hors taxes en plus. Albert passera tous les soirs à la télé, sur tous les canaux, même sur ceux des autres planètes au cas où. Il passera comme l'auteur de cette œuvre. Toi, Mouise et tes potes, vous aurez votre part, mais il faudra m'écouter, obéir à mes ordres, heure par heure.» 121


Léon et Armelo remarquent qu'un frisson ondulatoire descend le long du corps de Mouise, comme si c'était un fakir joueur de pipeau qui lui faisait faire le beau en ondulant du croupion. L'Ange est en train de disparaître dans son HLM en terre cuite. Mouise se retourne d'un coup sec ; il transpire à grosses gouttes, il ne peut pas dire ce qu'il a vu, entendu et même touché, c'est incroyable. Il a les yeux tout écarquillés, un peu, beaucoup dans le cirage. « Ben, les enfants, faut y aller. Albert nous attend ! » Léon est inquiet. Vieux de la vieille, il connaît les étapes à franchir pour arriver à bon port, les compromis, les léchages de toutes sortes et autres bassesses. Il faudra que Mouise organise tout ça. Sera-t-il à la hauteur, arrivera-t-il à survivre dans cette ambiance un tantinet glauque ? Sa nature lui fait un peu 122


peur ; Mouise ne doit pas être impulsif sur le coup. Combien de politiques se sont fait cirer les pompes, bâtir des maisons, offrir des voyages tout compris en grande tubulure intercontinentale !.. Nous éviterons, de parler ici du droit de cuissage multisexuels, pour éviter à ce merveilleux roman de glisser dans la catégorie X, de poisser grassement page à page. Abonnez-vous, peut-être m'y étalerai-je un jour !

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Toutes les nuits qui suivent ce voyage chez Léon et la remise du document, Mouise rêve et cauchemarde à qui mieux mieux, comme jamais. L'Ange de la Thune en chef fait son numéro fantômatique toutes les nuits, il apparaît sous toutes les formes. Il utilise même l'apparence corporelle de Lulu qui, dans un rayon de fumée bleuté verse de la Benzinette violette dans un verre qui ne se remplit jamais, devient une vache à damier qui se fait traire par un roi d'échecs, pendant que le fou s'envoie la reine sur la tour, le cheval, lui, levant la patte pour pisser sur un pion, bouscule l'ensemble des pièces du plateau, l'orgie. Est-ce la prémonition de l'échec qui attend Mouise ? L'Ange se transforme en serpent poilu, devenant un boa sur une scène de music-hall. Il se faufile entre les tables des clients 124


qu'il avale un à un dans un bruit de mandibules des plus incorrects. Un matin, Mouise, très fatigué, décide de rencontrer Albert Lepage le plus vite possible. C'est vital pour lui de ne plus vivre ces cauchemars. Mouise se présente rapidement à son adresse : 001, avenue Montebello. Il habite à la surface, c'est une demisurprise pour lui. Devant l’entrée il pense avec une certaine délectation un peu malsaine : « Me voici, me voilà en présence d'un Parrain-Ministre ; ça va cumuler sec ! » Albert Lepage vit là, avec sa famille, ce n'est pas très loin de Notre-Dame. Sa maison est complètement engloutie sous une végétation luxuriante. Des passerelles relient les pièces disposées comme l'ancien Atomium de Bruxelles. Au centre, la pièce princi125


pale : un espace circulaire avec des rochers importés, formant une cascade tropicale, le luxe suprême, de l'eau encore de l'eau, à souhaiter qu'elle soit canalisée en circuit fermé. Un régiment de bananiers en pleine santé indique que le climat intérieur du lieu est plutôt bien tempéré. Mouise est venu seul. Presque seul ; en réalité, les Anges de la Thune sont là, discrètement présents en cas de complications. Un véritable service après-vente sans reproche. Après un contrôle laser positif, le gardien de la maison dirige Mouise dans le hall d'entrée, plus sympathique vu de l’intérieur que vu de dehors. La piscine, alimentée par la cascade, est animée par des vagues hawaïennes : un espace de rêve. Le clapotis et le charme du lieu sont 126


troublés par une toux, loin d'être causée par une pneumonie. C'est celle d'Albert qui se place derrière Mouise, comme pour lui faire une farce. « Bonjour, Monsieur le Par..rai...heu!.. Monsieur le Ministre ! faucute Mouise. - Bonjour Monsieur ! répond Albert. Tout de suite, il entre dans le vif du sujet pour montrer qu'il est au courant et faire sentir que les Anges ne sont pas loin derrière. - Je connais le sujet de votre visite, si vous le voulez, passons dans mon bureau.» Le quatrième boyau à gauche mène à une lourde porte à pointes de diamants, qui semble blindée. On sait que la confiance ne règne pas beaucoup dans le quartier, mais quand même, à ce point-là... La porte s'ouvre après plusieurs manipulations de sécurité qui protè127


gent la sécurité, par sécurité. La sécurité doit être sûre. Dans la pièce, Albert fait asseoir Mouise dans un profond canapé à déclencher le plan ORSEC, des recherches avec chiens d'avalanches et guides de haute montagne pour vous y retrouver. Mouise, du fond de ses coussins, s'intéresse à Albert. « Que faites-vous en ce moment ? » Albert se redresse, la main droite sur un piano à queue fermé. Je pense, mais ça n’engage que moi, que c'est un piano-décor en matière plastique thermoformée. Il annonce à Mouise que le moment est venu de réformer les lois, qu'il avait beaucoup travaillé le sujet. Mouise, sent alors que son cœur lâche une succession de bulles dans les artères, des bulles de gaz sulfureux... Il pense : « Mais, il ne va pas me faire ce coup-là, le coup du déjà vu ! » 128


Albert s'étale, il explique qu'il a adapté le vieil hymne français « La Marseillaise » et que d'un chant guerrier, il en a fait un chant de mobilisation des énergies. Un hymne à l'activité, à l'industrie, aux forces vives. Pour lui, l'état le plus valorisant pour l'Homme, c'est d'être industrieux. Mouise, maintenant amusé par le spectacle, comme pendant un banquet d'anciens gardiens de prison en cavale, demande à Albert de lui pousser sa chanson en lui demandant si elle doit faire partie du projet. « Il faudra refaire chanter la population, et ça ne sera pas facile mon cher ! En effet la langue française n'est pas la langue officielle utilisée par les parlementaires.C'est L’Anglo-spanish depuis des siècles. » précise Albert.

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Ne pouvant plus tenir, il râcle sa gorge et se lance : « Heu!... Heu!... La Bordelaise : Allons enfants de l'industrie, le jour de gloire est programmé. Contrejour de mélancolie. Le standard bientôt saturé. (bis). Excitez-vous sur vos campagnes rougir ces négoces et achats qui viennent jusque dans vos bras acheter pour leurs fils, leurs compagnes. Alarme les doyens! Formez les rejetons! Formons! formons! Qu'un sens, un pur, la preuve à nos fistons. » © Pierre Rebichon :

Allias Albert Lepage - Musique Rouget de Lisle.

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Essoufflé, ému comme s'il avait décroché une médaille de bronze aux Jeux Olympiques du chant patriotique. Comme un Rouget de Lisle amer de ne pas avoir d'or, Albert, s'essuyant le visage avec sa pochette, s'approche de Mouise et lui glisse un discours un peu condescendant bien en pente : « Mon cher, ça me fait de l'effet de m'impliquer de la sorte pour obtenir le bonheur des autres.» Mouise, pensif, se demande si Albert est vraiment le bon contact, s' il ne va pas le doubler, si sa mauvaise foi latente ne va pas être sublimée au grand jour avec « le projet ». Il réussit à s'extraire du canapé, sans avoir recours à une société de levage et décide de présenter le bébé : « Bien, Monsieur Lepage, j'ai ici, avec moi, les travaux d'un ami sûr. C'est la refonte totale du code civil de 131


Napoléon premier. Nous vous offrons ce travail; faites-en votre enfant, portez-le sur les fonts baptismaux du gouvernement mondial… Mouise se met à expliquer le pourquoi du comment : Vous comprenez, plusieurs générations ont vécu un décalage total entre leur vie de tous les jours et la loi. Obligatoirement la loi du plus fort a remporté la victoire ; c'est si facile... Nous avons encore confiance dans la nature humaine, dans sa faculté à refaire surface ; à rebâtir, en un mot : Vivre ! Voilà, Monsieur le Ministre, que votre action soit une réussite pour nous tous Albert Lepage, muet, touché, les yeux au ciel, renchérit : - Bien sûr, mon cher, donnez-moi ce document ; dans un premier temps, je vais lui faire passer la nuit au coffre.» Mouise tend le dossier bien ficelé, des deux mains. Albert le reçoit 132


comme une passe de rugby de salon et disparaît au fond de la pièce avec le précieux paquet. Dans l'obscurité, il ouvre une porte dérobée. Mouise entend des clic ! des clac ! comme des bruits de mandibules métalliques, des crémaillères, un cliquetis difficile à déchiffrer. Même en connaissant la combinaison, il n'irait pas fouiner dans ce coffre qui ne doit pas contenir que du papier béni. Ça doit même sentir le moisi et certainement le brûlé. En revenant, Albert, propose à Mouise de porter un toast à cette mission. Il se reprend... à cette association. Il ouvre une bouteille de Moltoni pétillant au carbure. Le fin du fin, « La classe in the glass.» Autrefois, les mineurs de fond s'éclairaient avec ce même gaz. La boisson servait aussi à décaper d'an133


ciennes épaves de navires renfloués. Boisson utilisée surtout à la garde républicaine pour le nettoyage des casques de parade avant une revue de détail... Décapant ! Albert déguste le breuvage en faisant bien sentir sa générosité; les yeux fermés il évite de roter tout haut. La luette de Mouise fait du bowling avec les bulles. Pour demain matin, il plaint les canalisations. Les soudures ont intérêt à être certifiées à la norme de qualité ISO 9002. La bouteille terminée, après plusieurs refus teintés de politesse, dans un élan de survie, Mouise se dirige vers la sortie. Au passage, il remarque que presque tous les objets bien en vue, sont estampillés. Faisant semblant de se relacer une chaussure, il distingue et déchiffre les inscriptions sur une 134


commode de style Louis XV et sur le côté d’une sculpture à peine potable : « ACHAT CERTIFIÉ ». Tiens ! c'est un signe distinctif d'appartenance au club des « Chasse-Magouilles » une organisation créée par les politiques pour justifier leurs achats ; afficher leur honnêteté, rendre plus simples les relations d'affaire. Albert, adhérent à ce club ? À ce moment-là…comment se fait-il que les Anges soient aussi en contact avec lui ? L'image de l'homme politique intègre, intrigue Mouise. Il pense qu'Albert doit être capable de falsifier aussi les estampilles. Elles sont trop nombreuses dans la pièce, on dirait un référencement archéologique. « Pas naturel, ça cache quelque chose, oublions ça ! » pense-t-il. Le but est de faire passer le dossier. Cette priorité efface tous ses soupçons malveillants. Mouise se sent un 135


peu « Charles Colmès » sur les bords. Albert lui ouvre la porte certifiée. Au même moment et dans un éclair, Mouise repense aux revendications d'Ernest. Il faut qu'Albert réponde et travaille aussi sur le sujet. Il expose clairement ce que les manifestants avaient sur le coeur : « Vous savez, si vous ne faites rien pour eux, ils vont encore bâtir des banderoles en dur et certainement passer à l'action musclée. Albert, pensif, connaissant le dossier rabâché depuis des siècles, propose à Mouise de lui rédiger un papier certifiant qu'il va personnellement s'occuper de cette affaire : - Dès la prochaine session de l'Assemblée, je vais exposer cette revendication, à vrai dire un peu désuète. Avec le temps, elle est même devenue un petit peu fade, vous ne trouvez-pas ? » Mouise ne pense qu' à 136


obtenir le papier pour le donner à Ernest, remplir son contrat, honorer sa promesse, il rajoute : « N'oubliez pas de dater et surtout de confirmer le jour de la réponse, je pense qu'il vous faut absolument répondre.» Albert laisse Mouise sur le seuil de la porte et fonce dans son bureau pour rédiger le courrier qu'il dicte tout de suite à son imprimante vocale. Pendant ce temps, Mouise observe les tableaux accrochés aux murs de l'entrée. Ils sont bien entendu tous estampillés, et certifiés généreusement. Des peintures du début du vingtième siècle, sur les bords de l'exSeine. La touche est précise ; des paysages qui sentent bon le Lilas du Val d'Herblay. Les cuivres scintillent sur les péniches de Conflans-SainteHonorine. Si les peintres de l'époque 137


revenaient, ils trouveraient du changement : La Seine, en sous-sol ne leur ferait utiliser que des tubes de noir et gris moyen. Elle ne sert plus de miroir aux lampions des guinguettes. La création d'une voie super-express au-dessus du fleuve, a été le plus grand fiasco, le plus grand gouffre financier de la fin du XXème siècle. Dès que les voitures ont disparu, les habitants ont tout de suite occupé les lieux. Les cultures maraîchères et les espaces verts donnent aux méandres de l'ancien fleuve une apparence de gros serpent vert ondulant à travers la forêt de New-Paris. « Encore une minute, monsieur Mouise ! » s'égosille Albert, du fond de son bureau. Puis il reparaît avec une enveloppe renforcée et scellée, contenant certainement le message d'espoir pour Ernest et les siens. 138


Après des politesses style : « grands soirs de Rotary » dont je vous épargne les détails, Mouise prend congé et s'évanouit dans la ville.

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Le lendemain matin, sa première pensée est pour Ernest et ses rebelles. Il faut qu'il lui livre la précieuse lettre. En début de matinée, Il se dirige vers le domicile d'Ernest au 1002, station Etienne Marcel. Sympa l'endroit ! Devant la porte, un paillasson électrostatique pelé à faire pleurer un troupeau de hérissons en déroute. Mouise sonne à la porte, Ernest ouvre. Sa tenue d'intérieur est très spéciale : un vieux polo d'un bleu qui n'a pas vu l'horizon depuis des lunes, un pantalon en accordéon et, aux pieds, des chaussons certainement du même couturier en mal de création. « Salut Mouise ! dit-il avec un sourire qui ne cache pas sa réelle joie de voir son petit camarade de route. - Salut, t'es pas à la manif ? s' étonne Mouise. - Non, je fais relâche aujourd'hui et 140


tant mieux, ça me permet de te voir. On se relaye avec un copain, chacun sa semaine. On manifeste depuis tellement longtemps, qu'on a monté les banderoles en dur, à demeure, scellées dans le béton ; ça évite de les rentrer tous les soirs. Je n'avais pas remarqué dit Mouise. - Pourtant, on a restauré la grande que tu as vue l'autre jour, celle où il y a marqué Des sous ! On l'a repeinte au moins trois fois depuis que je suis à la direction. Avant il y avait inscrit Du travail ! Tu sais, on n'a jamais rien obtenu depuis que je suis né ; et mes parents non plus.» Ernest fait partie des manifestants professionnels de père en fils. Ils ont la fonction de rassurer les hommes politiques, et ont un rôle de défouloir des foules. Cette profession de manifestant est née à la suite des événements autori141


sés d'autrefois. Les gens n'étaient pas contents, et revendiquaient pour une cause ou une autre. La police qui autorisait la manifestation, ouvrait même la marche. Les politiques se retenaient de rire aux balcons des journaux télévisés. C'est vrai que la violence est à condamner, mais c'est incroyable que jamais un responsable n'ait payé lui-même ses erreurs de sa poche ou même de ses poches sous les yeux. Celles provoquées par un travail exceptionnel, au service des autres. Les politiques ne se bousculeraient pas autant aux portes du pouvoir. On aurait ainsi aux commandes des hommes convaincus au lieu de fades et tristes arrivistes. Mouise tend la lettre à Ernest. « Merci mon bon... heu ! comment disait-on avant ? Ah oui ! merci facteur ! » s'embrouille Ernest, en plongeant son doigt dans l’enveloppe pour 142


ouvrir l'enveloppe « Top secret.». En même temps, il invite Mouise à entrer. On ressent une certaine quiétude dès l'entrée dans le salon. Les murs sont tachetés de couleurs vives comme la peau des vaches variolées pardon bariolées. La pièce principale est un vrai repaire de vieux garçon de la campagne. Les vêtements sont jetés par-ci, par-là ; on dirait que jamais Ernest n'a suivi les cours de formation d'homme seul. Une activité qui fonctionne très fort en ce moment, ce sont ces écoles de maintien, de savoirvivre, de ménage et de services divers. L'homme étant l'égal des femmes, les tâches ménagères sont réparties équitablement entre les deux sexes. En entrant chez quelqu'un, on ne sait jamais si c'est un homme ou une femme qui gère l'intérieur. Une option prise il y a déjà longtemps pour résorber le chômage. Les 143


salaires augmentés d'un peu plus du double, leur cumul était interdit partout, que ce soit pour les actifs ou pour les retraités. Je préfère ne pas vous parler des femmes et des hommes politiques sous le même régime. Salariés et hyper contrôlés, cela a permis d'accueillir de véritables vocations pour ces postes à haute responsabilité. Revenons à nos deux amis... Ernest, après avoir lu la lettre d'Albert, entre dans une colère folle : « Ah ! encore du temps à attendre ! Ils sont incorrigibles ces politicos. Tu sais, Mouise, il faudra suivre Lepage, aller avec lui à Alice-Springs. On va se cotiser pour te payer le voyage ; on sera sûr qu'il parlera vraiment du projet de notre nouveau code, et de mes éternelles revendications. 144


- C'est une bonne idée ! » dit Mouise...en rêvant, il se voit déjà en Océanie… à la capitale ! Un peu l'appréhension de faire un peu province, mais, ce n'est pas grave. C'est un enjeu trop important; il faut effectivement vérifier sur place le travail que va faire Albert. Ernest invite Mouise à rester pour la soirée. Un couple d'amis doit passer. Ils sont très sympa, les Gédéon. Le mari, Alceste, travaille dans le recyclage des corps de satellites, un boulot d'enfer ; il est ingénieur en chef. Mouise accepte, se dit que les fêtes ne sont pas si fréquentes et que pouvoir raconter quelques âneries, lui fera le plus grand bien. Par exemple : ses vacances sur le Mont Si Naïf. Ernest demande de l'excuser, car il doit se préparer et troquer sa tenue d'intérieur contre un ensemble de 145


demi-tralala. Mouise s'installe dans le salon, et observe les différentes photos au mur : souvenirs de luttes mais…jamais finales. C'est vrai, les personnages vieillissent, les banderoles restent les mêmes. Sur un photomontage, Ernest est placé à côté du dernier Pape, Eraste II. Quelques photos de paysages que Mouise connaît bien ; ce sont des paysages du Languedoc. Pour être plus précis, des contreforts du Massif Central. Mouise est touché et troublé par une vue panoramique de la plaine héraultaise vue du Pic Saint-Loup. Il se met à chercher un livre traitant du lieu, dans la bibliothèque très spécialisée d'Ernest. Entre deux livres politico-engagés, il tombe sur l'ouvrage touristique consacré au Sud-Est du Massif Central. Avec le Sidobre, c'est l'autre région de l'ancienne France encore épargnée et pro146


tégée. Les villes sont restées pratiquement comme avant. Il ouvre le livre. Dès la préface, Mouise se sent concerné par les mots et les images. Provenant directement du nerf optique, un doux frisson l'envahit, il admire la photo du village de SaintMartin-de-Londres. À ce moment-là. il prend une grande décision. Il va en faire son lieu de retraite et de méditation après sa mission. Se reposer. Au fond du paysage, la dent du Pic St Loup donne à ce lieu une magie toute biblique. La roche blanche, émerge comme une île flottante au milieu de la verdure persistante des pins et des chênes verts séculaires. Une envie de « Cézanner » envahit tout son être. Après avoir savouré le livre des yeux, Mouise soupire lentement en pensant à cette paix qu'il désire tant. Ce court moment passe trop vite. 147


Sans se rendre compte de l'intensité émotive qui flotte, Ernest entre dans la pièce, le pantalon du dimanche à peine remonté, sans complexe, il lance à Mouise : « Une petite Benzinette ? - Avec plaisir ! » répond Mouise sortant de son voyage méditerranéen complètement assoiffé. Au cours de cet apéritif, nos deux amis préparent la filature de Lepage. Ernest allume son écran mural et se connecte sur les services de la grande tubulure. Une carte s'affiche avec des boutons de sélection, horaires, tarifs... Il programme les informations sur Alice-Spring, la capitale mondiale, au centre de l'Australochine. Aussitôt, apparaît le plan de la ville, la situation du siège du gouvernement mondial, les lieux de plaisir, et accessoirement ceux du travail, plus rares. Dans la rubrique : Vie quotidienne, 148


on apprend à connaître le mode de vie des habitants privilégiés de cette gigantesque métropole. Pour être chic, il faut porter le tricorne noir, la redingote, les chaussures à boucle d'argent. Etonnante juxtaposition d'une architecture très sobre enfouie sous la verdure et de la variété et la richesse des costumes d'un autre siècle. Quelle belle mode en tout cas ! On dirait que l'on croise La Fayette à tous les coins de rues. Les hommes sont enfin bien habillés. Ils n'ont pas honte de créer, de sculpter leur silhouette, de faire attention à leurs tenues J'aime. Juste au moment où Mouise termine de noter les dernières bonnes adresses, on sonne à la porte.

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Les Gédéon arrivent. C’est un couple à la mode ! Lui, Alceste, est roux comme un écureuil de Poméranie septentrionale. Il entre le premier, comme un bulldozer. Sa femme, juste derrière, ne se rend plus compte de sa muflerie naturelle. Elle est menue, un vêtement moulant tout son corps, laisse deviner quelques attraits et avantages divers. Elle s'appelle Ariane. Son bronzage naturel donne tout de suite un signalement sur leur lieu de résidence, certainement privilégié. Ariane et Alceste Gédéon habitent sur une ancienne station de lancement de fusées, au large du Cap-Vert. Grâce à son métier de ferrailleur de l'espace et à ses relations, Alceste a dégoté ce lopin de plateforme, pas trop vilain, et certainement pas trop cher. La vie à bord est très aisée, une vie en 150


autosuffisance. Les Gédéon cultivent les légumes dans des modules spécialisés. Des arbres de toutes espèces vivent là, dans d'immenses salles climatisées. Les quatre saisons sont reconstituées pour les plus feuillus d'entre eux. Quel luxe de faire une bonne balade en raquette à -15°C dans un bosquet de hêtres et de bouleaux sibériens ! Quel régal de trouver des champignons à pleins paniers dans la châtaigneraie roussie de l’automne du module ouest ! On accède à ce Paradis avec un P majuscule, par bateau ou en empruntant l’hélicomer. C'est cet engin-là qui a semé la panique ce soir dans le quartier d'Ernest. Tous les voisins sont sortis des bouches des appartements pour voir d'où provenait ce beuglement métallo-bovin. 151


Ernest avait connu Alceste au cours d'une négociation avec son ancien patron, le récupérateur de porteavions. Ils avaient sympathisé sur les sujets brûlants de l'époque. La destruction totale, la récupération partielle ou la satellisation des anciens bateaux de guerre qui encombraient les ports et les rivages. On avait tellement construit de navires que l'horizon ressemblait à des remparts de citadelles. Alceste, à l'époque, avait constitué son carnet d'adresses dans le but de l'exploiter plus tard à son compte. Dès qu'il l'a jugé bon, il n'a eu qu'à contacter les décideurs qu'il connaissait, pour proposer ses services, sous le nom de « Laïkass ». Le nom de son entreprise à été choisi en mémoire de Laïka, la première chienne de l'espace satellisée le 3 novembre 1957. Son travail le plus rentable est d’offrir un nettoyage quo152


tidien de l'espace avec des engins spéciaux, avaleurs de vieux satellites et gamelles diverses. Les affaires sont florissantes, les satellites par millier vont et viennent, certains sont mis en fourrière pour géo-stationnement abusif, d'autres sont tout simplement retournés sur terre pour contrôle. Il ne sait plus où donner de la tête.

La soirée se déroule sans événement particulier ; l'ambiance est très décontractée. Ariane, avec ses yeux papillons accroche le regard discret de Mouise « baba ». Elle est tout simplement belle. Il a envie de lui proposer un beau voyage dans la grande tubulure, destination inconnue et même plus si affinités, ni vu, ni connu. Tout lui passe par la tête : encombrement au niveau du cervelet, 153


une idée salace grillant tout à coup la priorité à une idée romantique. La vraie panique est installée dans les méandres de son cerveau saturé et en survoltage. Les neuronnes en folie, la soirée est vécue comme un supplice. Les verres de Benzinette n’on pas eu raison de son idée fixe, Ah ! Ariane ! « Merci Ernest pour cette douce épreuve, lui dit-il en fin de soirée, une autre m’attend demain dans la journée aux antipodes ! - Une autre ? - Mais ! ne pense pas encore à mal, une autre épreuve, et non pas une autre Ariane. - Allez ! bon tube mon cher Mouise. À plus tard, n’oublie pas de nous tenir au courant par le visiomural. - A bientôt Ernest ! »

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Chapitre 6

Le lendemain, en fin de journée, Mouise est parti par la fameux tube, destination : la capitale. La gélule intercontinentale de la grande tubulure est éjectée sur la zone d'accueil d'Alice-Springs. Il est vingt heures trente, le trajet n'a duré que deux heures. Mouise se présente au contrôle de la base pour changer de véhicule, et prendre possession de l'électro-taxi local qui lui est réservé pour la durée de son séjour. Aussitôt un petit engin trapu, comme un œuf de remontée mécanique se place en position d'embar155


quement. Il présente des petites roues bombues et un habitacle transparent. Mouise s'installe aux commandes et ordonne le départ ; sans bruit l'engin se déplace, on dirait même qu'il vole. L'automatisme de « l'œuf » lui permet de contempler le paysage et de compter sur ses doigts les tricornes et autres fantaisies vestimentaires qu’il s’attendait à rencontrer. L'annonce touristique était un peu racoleuse, en réalité, les gens ont l'air tristes et sont habillés sans le goût annoncé dans le guide. Un peu déçu, Mouise ne cherche pas à savoir pourquoi pour l'instant. Sa mission qui lui encombre la tête, il a besoin de toute son énergie pour plonger et mordre dans cette grande ville qu'il découvre en sortant de la base.

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La végétation ne donne pas l'impression d'être aux antipodes. Les rues sont envahies de verdure, comme à New-Paris, seule la circulation dense à la surface fait la différence. Des statues balisent les carrefours : des immenses femmes à plusieurs doubles yeux. Plus loin, des sortes de personnages candélabres avec des globes lumineux au bout de chaque doigt. C'est un art très spécial, pas vraiment laid mais surprenant. Un avantage évident, la variété de ces créations permet de bien se repérer dans la ville. En bas de ces constructions géantes, des boutiques de biens nécessaires sont installées. Tout est organisé pour proposer simplement l'utile, ici, rien n'est superflu. Si l'humanité occidentale a bien compris une chose dans ce siècle c'est la folie irresponsable d'autrefois, faite 157


d'abondance accompagnée de gaspillages divers. Aujourd'hui tout cela n'existe plus, la gestion des richesses est bien répartie, très équitablement organisée. La nuit commence à tomber. Les véhicules sans phare ni balise sont seulement éclairés de l'intérieur. Cela donne l'impression de voir des bulles dans des tuyaux transparents. Les passagers ont plusieurs tonalités d'éclairage au choix ; les plus appréciées sont les couleurs douces. Oh! la belle bleue ! Super ce petit vert doux, pas mal ce magenta délavé ! Ceux qui travaillent en circulant ont l'éclairage lumière du jour, plus vif. C'est un spectacle merveilleux. C'est la capitale et ça se voit. Vivement que NewParis soit équipé de la sorte. Mais, on sait que la province passera après... c'est une habitude connue de tous temps. 158


Arrivé à un carrefour, l'œuf prend place dans le flot du giratoire, comme dans un engrenage, un véhicule après l'autre, tel un système bien huilé. Au centre de la place, une immense tête allongée, coiffée d'une espèce de chapeau à plusieurs branches, style chapeau du fou du Roi ; au bout des pointes, les grelots sont remplacés par des globes d'éclairage. Mouise appuie sur le bouton « i » du tableau de bord de son engin. Une voix lui précise que cette statue abrite le Centre International de l'Association des Associations Culturelles. Mouise en demande un peu plus en sélectionnant le bouton « Print ». Une bande de papier sort du tableau de bord avec les horaires d'ouverture, les tarifs et des renseignements pratiques. Il ne peut pas s'empêcher de penser encore une fois que les hommes sont incorrigibles. La culture est une affaire per159


sonnelle qui est indispensable pour vivre. Ce qu'il ne peut pas admettre c'est que des gens se fassent mousser, le verre à la main sur le travail des autres. Que le beau du moment était banal hier, que les gribouillis décriés aujourd'hui deviendront des trésors un siècle plus tard, à admirer derrière une vitre blindée. Le monde est encore fou de ce côté-là du snobisme et loin d'être adulte. Le vingtième siècle n'a presque rien laissé : les bâtiments en ferraille sont retournés au pays des sources ferrugineuses. Seuls, quelques amas de béton spongieux sont respectueusement protégés dans d'immenses cages transparentes. L'Art, dans tout ça ? C'est dessiner une lettre sur la terre ou le sable, c'est transpercer une feuille de marronnier avec une brindille, c'est savoir savourer le moment où le jour bascule. Savoir savourer 160


l'éphémère. Contempler pour contempler : un paysage simplement ingrat et le sublimer par des mots. S'émouvoir en cachette, individuellement. Ne pas baver devant l'émoi des autres, savoir a t t e n d r e s o n t o u r, l e s a v o u r e r. L'homme doit percevoir tout ça. L'Art de demain, on y marche dessus aujourd'hui, on vit avec sans le voir. Les poteaux électriques des débuts de l'électricité sont vendus en petits morceaux à prix d'or. Chaque conteneur à déchets et ordures diverses de nos grands-pères se trouve exposé dans les halls des lieux à la mode ou des plus grands hôtels.

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Quelques temps plus tard, l'œuf s'arrête devant la porte de l'hôtel réservé, l'hôtel Savana. Une plaque tournante fait changer le petit véhicule de direction. Il se dirige automatiquement dans une espèce d'ascenseur. En quelques secondes il s'installe tout seul dans le placard-parking de la chambre. Elle est assez vaste, d'une couleur qui change avec la température. Au mur, un immense cadre de connexion numérique. Mouise commande tout de suite le numéro de contact de Pétula en vocal. Elle apparaît sur l'écran, elle est belle. La lumière un peu de côté, trahit son sourire forcé, révélé par un éclat qui scintille sur une larme naissante au coin de l'œil. Elle semble préoccupée. « Bonjour mon Cœur ! dit Mouise en fondant comme un vieux carré de chocolat abandonné sur une plage du 162


Roussillon en plein mois d'août à treize heures trente deux. - Bonjour mon Moui-Moui ! sanglote-t-elle. - Mais…qu'y a t-il ? demande-t-il. Pétula, en ravalant sa salive avec peine, lui répond en pleurant franchement : - Les Anges de la Thune m'ont demandé de tes nouvelles. Ils m'ont fait comprendre que tu n'aurais pas dû aller à Alice-Springs, que ta mission aurait dû se borner à donner ta lettre à Albert et de le laisser opérer tout seul. Ton voyage à Alice a vexé le chef des Ange qui n'a pas aimé ton manque de confiance en lui ! Il risque de te facturer ça très cher, avec des représailles, et…sur moi par exemple... - Mais, comment le savent-ils ? » demande Mouise soucieux. Là, Pétula s'écroule, on ne voit plus que le dessus de son dos qui tremble 163


au rythme de ses pleurs. - C'est moi qui le leur ai dit sans savoir que c'était secret. Reviens vite, mon Mouisou, j'ai peur qu'ils ne me fassent du mal ! » Mouise reprend son souffle et, en rassurant Pétula, commence à déclencher son plan de contre-attaque. Après quelques violentes décharges électriques Cérébro-Spinales, il demande à Pétula d'aller se réfugier chez Lulu. Il rajoute qu'elle y rencontrera Lucienne et son bœuf mode à la mode. C'est en même temps une invitation à une découverte d'émotions gustatives dont il souhaite, en douce, avoir les retombées à son retour. Immédiatement, il demande le code de connexion pour obtenir Lulu, le découvre en pleine forme. Au fond du café, quelques Benzineurs benzinent dur... 164


« Salut, comment ça va mon cher Lulu ? - Ça va ! Et toi, le voyage ? - Sidérant…très sympa la vitesse. La capitale est très belle. C'est demain très tôt que je vais attaquer la mission secrète.» Mouise explique les problèmes de Pétula menacée, et lui annonce qu'elle va tout de suite venir se réfugier chez lui, il rajoute : « Ça serait sympa que Lucienne en profite pour lui exciter le palais et les papilles, lui transmettre son savoirfaire, qu'elle lui fasse découvrir toutes les saveurs inconnues ! Lulu accepte en faisant l'imbécile avec son air taquino-mutin des grands jours : - Ta Pétula, elle sera soignée comme ma fille. Et si elle est gentille avec moi, tous les soirs, elle aura droit à son petit câlin des familles !.. - Arrête tes conneries ! » s'exclame 165


Mouise avec un brin de jalousie qui se révèle, même à l’encontre de son meilleur ami. Pourtant, il sait que Lulu a d'autres cibles en vue, que son activité de ce côté-là est légendaire dans le quartier. C'est un véritable coq, dans son coin. Avec une différence de taille : ce n'est pas lui qui vous réveillera à l'aube, perché sur un tas de fumier, pour la simple raison qu'il est encore dans le cirage à neuf heures du matin. C'est le premier client qui le sort du lit, en forçant son rideau de protection laser et en déclenchant l'alarme. Le premier client est souvent perdu. C'est le deuxième qui bénéficie du sourire forcé du patron encore dans la stratosphère. Le petit café est en activité 100% vers neuf heures quinze et presque déjà en désordre. Mouise remercie Lulu et, grâce à la caméra mobile, lui fait visiter sa 166


chambre, les accessoires divers, lit vibrant, douche avec des rouleaux en poils qui tournent grâce à la pression de l'eau, ils vous massent et vous grattent recto-verso en vous lavant comme une véritable station de lavage du XXe siècle. ( Cette invention, d'un Français de l'époque…vous savez, le même qui inventa le spot directionnel de chez Léon, il en a fait sourire du monde à son époque ! Il s'est ruiné la santé et ruiné tout court, en pensant que tout le monde était comme lui, prêt à innover pour créer de l'activité. Il n'avait d'ailleurs déposé pour cette idée qu'une enveloppe Soleau en 1989, avec la saine satisfaction d'en avoir parlé dans un roman en 1995. Aujourd'hui, cette invention est là, en 2120, et chaque logement de la capitale en est équipé. Ce même fêlé avait aussi inventé des essuie-glaces 167


de baie vitrée avec le même principe de monorail universel. Il y en a partout dans la ville. ) Lulu impressionné : « Dis donc c'est du luxe là-bas ! ne me revient pas avec toutes ces idées de grandeur. - Te casse pas, mon Lulu, je connais trop la vie pour me laisser aveugler. Seulement je vais essayer de faire comprendre aux autres que nous ne sommes pas que des cons. Que nous avons simplement trop attendu pour le démontrer.» La connexion terminée, Mouise se couche rassuré et passe sa première nuit très reposante et réparatrice.

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Le lendemain matin, il se lève pour attaquer sa journée, une journée de repérage des lieux. Il faut qu'il localise Albert Lepage pour le filer ensuite. Mouise regrette de ne pas avoir donné cette besogne à un professionnel de la filature. Enfin, c'est comme ça, il faut assumer. Il saute dans son petit véhicule présent dans le placard-garage et programme : direction le parlement international. En moins d'une minute il se retrouve inséré dans le flot de la circulation. Le jour, la couleur des statues choque un peu, par leurs couleurs primaires très vives. Ces monuments ont une autre utilité, ce sont des supports d'expression de toutes natures, de l'ancienne publicité à la propagande contrôlée. Il existe des lunettes filtrantes spéciales pour décoder les informations ou les publicités. Il y a aussi une fonction identique sur les 169


pare-brises des autos. De cette manière, les inscriptions ne choquent pas, car elles ne sont pas perceptibles à l'œil nu. On n'est agressé qu'avec son propre consentement. Un peu comme avec la radio ; on ne l'écoute que si on ne veut pas écouter les oiseaux. C'est une façon de gérer son environnement. On peut choisir son champ visuel, à la carte. C'est mieux que l'agression visuelle permanente qui existait au vingtième siècle. Mouise commande volontairement le filtre décodeur et là, un monde nouveau s'affiche à ses yeux. Apparaissent des publicités animées sur la meilleure Benzinette (c'est la même que chez Lulu.) Une publicité sur les vêtements thermoclimatiques et colorimétriquement adaptés à l'environnement, blancs sur la neige, verts dans la campagne. Après, c'est une propagande sur un homme 170


politique avec des slogans empreints de sincérité et d'impartialité…De quoi rire ! Mouise s'attarde un peu sur ces messages, il remarque que cet homme propose une refonte totale des lois. Il dénonce le parti adverse et l'accuse de vendu, de repaire à gangsters. Le tout est de savoir dans quelle église notre Albert va dire la messe. A qui va-t-il remettre les documents ? En fait peu importe, le but est de changer. Etant donné que le boulot de Léon a été bien fait, quel que soit le pouvoir. En appliquant cette nouvelle loi, il sera obligatoirement impartial et juste. Mouise évacue ces pensées négatives et encombrantes juste au moment où le véhicule se gare dans une case d'accès au parlement. Il descend et se dirige vers l'entrée du public. Le contrôle n'est pas très sévère, juste un passage au détecteur psycho-magnétique et, au sortir 171


du sas, Mouise se retrouve dans la salle principale du parlement, placé en haut, au balcon central. La salle est immense, toute blanche ; des tentures sont suspendues pour casser l'espace. Sur toute la périphérie, se déroulent des projections permanentes de paysages des régions de la planète en fondu enchaîné, cela donne l’impression de voler. Le drapeau mondial flotte au-dessus de la tribune centrale grâce à des ventilateurs puissants servant aussi de pulseurs d'air recyclé. Ce drapeau est composé d'un cœur rouge sur fond blanc. Certains disent que c'est en mémoire du Peuple Japonais disparu, englouti pendant la grande éruption. Une sorte de reconnaissance à ce peuple naufragé. L'hymne Mondial retentit. Ce sont quelques mesures du Don Giovanni de Mozart, le géant musical encore inégalé. 172


Les députés, debout, s'assoient à la dernière note. Le président prend la parole ; Mouise ne l'avait jamais vu. Un petit homme un peu Aborigène du côté du nez, avec un regard bleu acier des Vikings ceux qui s'étaient égarés dans les parages il y a certainement bien longtemps. Il commence son intervention : « Mesdames, Messieurs, nous voici réunis à nouveau pour accueillir les idées et les revendications du peuple que vous avez tous collecté pendant ce dernier trimestre. Nous allons, comme il est d'usage, donner la parole à chacun d'entre nous dans l'ordre et la tolérance. Ensuite, les commissions seront formées pour évaluer le travail à distribuer dans les différents ministères. Nous déciderons de choisir simple173


ment cinq idées que nous proposerons ensuite au peuple pour son vote. » À côté de Mouise, un homme est là, presque nu, juste une espèce de vieille toge jetée sur son épaule, il commence à marmonner. « Qu'avez-vous mon cher ? demande Mouise. L'homme explique que ça fait trente ans qu'il vient là toutes les semaines pour vérifier que la réforme sur la polygamie est acceptée. Une loi qui imposerait un repos sexuel hebdomadaire à partir de la huitième femme. Mouise semble rêver ; il se demande s'il ne s'est pas trompé d'adresse. Il vérifie qu'il est bien éveillé en se pinçant le dessus de la main. - Mais, monsieur, c'est interdit la polygamie! dit Mouise curieux. - Chez vous peut-être, mais chez nous c'est comme ça !.Il faut assurer. En 174


plus regardez-moi, je n'ai que la peau sur les os ; je suis obligé de me cacher pour venir ici, de quitter le village en faisant le mur entre deux obligations…» Mouise est intrigué, il pense que l'homme est fou et sa situation conjugale pas banale. Il voudrait bien essayer juste une semaine pour voir. Pour la vie entière, ça doit être réservé à de véritables lapins humains. Il regarde son voisin et ne remarque rien au niveau des oreilles. Son inspection corporelle s'arrête là... Ouf !

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Dans l'assemblée, sur le grand écran, la caméra cible les députés. Le plan est figé sur Albert Lepage. Une voix pompeusement lente retentit : « Monsieur Albert Lepage, Ministre de l'Europe, la parole est à vous ! Albert monte à la tribune : - Monsieur le Président, chers ministres, chers députés, mesdames, messieurs, mon très cher Mouise...» Mouise sent ses gigots flageoler : « Là...c'est trop fort ! Le con ! Il m'a vu. Il sait que je suis là. C'est un coup des Anges, c'est sûr ! » Il ne fait mine de rien, et souhaite se retrouver tout de suite sous la forme d’un spermatozoïde initial, encore plus petit, en neutron, en particule de rien, rien de rien !

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Albert embraye : « Je vous invite à une réflexion fondamentale, à une remise en cause totale de notre mode de fonctionnement actuel, à une révision générique de l'ensemble de nos lois. La structure de notre gouvernement mondial est calquée sur les expériences des différents anciens Pays. Cela ne nous donne en réalité qu'un mixage un peu érodé, un peu trop linéaire. Je sais, aucun risque n'est pris, mais il faut penser aux citoyens. Aucun projet ambitieux ne peut voir le jour en ce moment ; le risque d'échec est à exclure. Ce que je propose, c'est une révision totale des lois qui régissent notre planète et les territoires galactiques connus et à découvrir. Pour cela, j'ai beaucoup travaillé ! » Mouise sidéré en entendant cette phrase, commence à verdir, ses 177


jambes tricotent de plus belle. Comment un homme peut-il être aussi malhonnête, aussi affirmatif dans ses propos, persuadé de dire la vérité. En arriver même à se persuader, découvrant de nouvelles rides le matin : « Ah ! c'est ce boulot qui me les a provoquées ! » Même pas un mot sympathique pour l'équipe. Il n'est pas obligé de dire que c'est l'arrière pépé de Léon, Napoléon IV, qui s'est farci tout le boulot ! Ça lui aurait arraché la tête ? Pourquoi présente-t-il aussi vite notre projet sans aucune préparation diplomatique ? Mouise pardonne à Albert en pensant que de parler de la descendance de Napoléon, cela aurait jeté un froid dans les gradins... Il rassemble ses idées, ses membres, sourit à l'homme nu et écoute la suite. Albert, droit comme un « i » sans se 178


presser, continue son intervention : « Mes amis, très cher Mouise, les lois des uns et des autres datent toutes à peu près et en gros du dix huitième siècle. À cette époque, le temps ne comptait pas, les distances étaient le seul repère pour les hommes. Aujourd'hui on fait le tour de la terre en quatre heures en comptant les arrêts pipi. Le changement, il faut le faire en profondeur et je vous propose la totale. La révision en bloc, et en une seule fois. Toutes complaisances seront abolies ; un grand ménage ! Plus aucun privilège. En réalité, les lois seront interactives ; en fonction des lieux où elles seront appliquées. La justice sera ainsi beaucoup plus facile à rendre. Nos concitoyens auront une réponse à toutes ces années de doute et d'immobilisme. 179


Une société humaine plus responsable, équilibrée entre les points cardinaux. Aucun ne prendra l'autre en otage ou en esclavage moral ou pire, économique. Aucune servitude : que des services. Un service rémunéré pour que l'argent circule comme un flux » A ces mots, Mouise, la larme à l'œil, se laisse embarquer dans le discours comme l'ensemble de la salle où les six mouches présentes ont aussi arrêté leur vol pour profiter pleinement du message. Il oublie un instant qu'Albert est un enfoiré de première classe. Au bout de quelques bons mots et après avoir enfoncé un millier de portes ouvertes, Albert se fait acclamer par toute la salle, mouches comprises. Tout le monde est d'accord sur un boulot fini, mâché, prêt à l'emploi. 180


L'ensemble des Ministres et des Députés est d'accord pour emboîter le pas aux idées d'Albert « Le réformateur.» Mouise, satisfait de sa première journée, rentre à l'hôtel, après avoir expliqué à son voisin le sauvage qu'il est concerné par cette remise en question générale des lois, et que le monde sera merveilleux la semaine prochaine. Le nouveau code est voté, intégral ; deux mois après, haut la main, sauf deux voix. Celles de deux députés qui ne veulent pas que leurs privilèges soient balayés par le grand ménage. La voiture de fonction et le loyer presque gratos etc..

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Savourant son succès, Albert est présent matin et soir, sur tous les écrans d'une nouvelle génération de télé interactive. Et…ironie humaine, dans tous les foyers, il trône en photo, en poster, tirés en de nombreux exemplaires, accrochés aux murs, avec des l u m i è r e s t o u t a u t o u r. E n c a d r é s comme les souvenirs de Lourdes autrefois.

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A New-Paris, chez Lulu, l'ambiance est bonne. Pétula et Lucienne sont devenues les plus grandes amies du monde. Elles attendent Mouise avec impatience. Son retour est mouvementé. À la sortie de la grande tubulure, ses amis sont là : Lulu, Armelo, Ernest, Cristo, Lucienne, Pétula et Ariane Lepage, pimpante. Au fond, discrets, les Anges de la Thune sont là aussi. Mouise s'approche du chef : « Salut ! Comment ça va ? - Ouais, mon cochon, ça va ! T'es arrivé à filer Lepage ; la confiance, c'est quoi pour toi ? » Mouise, un peu gêné, s'excuse platement et propose au chef une soirée Benzinette. - C'est OK ! mon Mouise. » dit le chef sur un ton amical immédiatement gâché par un crachat par terre, un jet précis incliné à 48°. 183


Final. (musique...)

Quelques années plus tard, à la fin de sa vie, Mouise fait le point positif de son action. Entre-temps, beaucoup de ses amis ont disparu. Il s'est retiré comme prévu à Saint-Martin de Londres, dans le sud de la France, près de la mer régénérée, limpide, poissonneuse et nourricière. Il s'est acheté une petite maison avec une petite pergola où grimpe une petite treille qui lui donne tous les ans des petits raisins merveilleux. Pétula n'est pas loin, à l'intérieur, elle trie les petits haricots verts de leur petit jardin. La petite pièce est fraîche et 185


sombre Ă  souhait. Le rideau en billes de buis oblige les insectes Ă  rebrousser chemin dans un vol nerveux ; ils vont se faire dorer plus loin au soleil ; tout est rentrĂŠ dans l'ordre. Entendez-vous les cigales ?

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Un retour à la nature, la vraie, celle des journées sans précipitation ni brusquerie, sans téléphone, sans puce, sans cristal liquide. Celle du boulanger qui baîlle devant sa porte le matin, juste avant d'aller se coucher. Sur la place du village, seul un chien se risque sous le soleil accablant. Le temps s'étire, se prélasse. Ce n'est pas une ode à la fainéantise, c'est l'ambiance ; les hommes sont heureux, aucun heurt dans le monde, ça baigne. Ici, c'est moi le chef et je veux que cette utopie existe au moins dans cette page.

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Mouise et Pétula n'ont pas eu d'enfant, ils ont ce petit regret en eux. Aujourd'hui les jeunes ne se posent plus de questions. La vie est redevenue normale, les enfants jouent dans les rues après la sieste et le goûter. On ne le répétera pas assez, c'est un bonheur planétaire. Des slogans fleurissent partout comme : « Que notre volonté soit fête. » L'œuvre pilotée par Mouise est une réussite totale. Ça fait vraiment du bien d'écrire ça !

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Un matin, le coq de service s'égosille et réveille Mouise juste avant le lever du soleil. Après son petit déjeuner plantureux et campagnard, Mouise chausse ses lourds brodequins, s'arme de sa canne en buis sculptée avec l'Opinel de sa jeunesse, revêt sa grande cape de berger des Causses et se dirige vers la sortie du village. Le petit vent frais qui lui effleure le visage indique que la journée sera claire. Quelques pas encore et il arrive devant le chemin conduisant au Pic Saint-Loup. Avec une démarche ondulante de montagnard averti, il gravit la pente avec assez d'aisance. Ses 85 ans ne sont inscrits que sur dans sa carte d'identité magnétique. Ce paysage lui donne des ailes, ses forces enfouies surgissent pour l'accompagner jusqu'a la première halte 189


quelques heures après. En bas, le clocher du village, sonne midi. C’est l'heure de sortir la serviette à carreaux protégeant le casse-croûte traditionnel. Et, à la place du téléphone portable, discrètement camouflée dans la musette, la dive bouteille de bon vin Made in Languedoc, celui de la vigne d'Ulysse, son ami de retraite. Il s'installe sous un petit chênevert, devant une mini-clairière. Il écoute les cigales, les bruissements souples et discrets de quelques lapins heureux de la garrigue voisine. La chaleur tombe tout autour, les sauterelles et quelques grillons en balade n'arrêtent pas de sauter au-dessus de la salle à manger improvisée. Tous les petits animaux pensent qu'il était temps que les hommes arrêtent de vouloir dominer toute la 190


nature avec leurs certitudes. Aujourd'hui, même les insectes sont heureux. L'intelligence humaine a quand même vaincu l'ancienne connerie pourtant bien ancrée. Toutes les Créatures de la Nature pensent la même chose : C'est le bonheur parfait ! Après une sieste traditionnelle et bien méritée, Mouise médite, et contemple le panorama, il se remet en chemin pour gagner le sommet de la montagne. Le soleil commence à provoquer de longues ombres sous ses pas. (style, chèvre de Monsieur Seguin). Arrivé, il se hisse sur le point le plus haut et admire le paysage fabuleux qui lui est offert gratis. Son regard embrasse tout le Languedoc, plein sud. 191


En face les vestiges de l'ancienne Antigone de Montpellier, à l'Ouest le Mont Saint-Clair de Sète et un peu plus loin, la colonne de fumée du volcan d'Agde en éruption. « Mon Dieu que c'est beau ! » Il est là, seul au sommet de cette merveilleuse dent de roche blanche. Il pense avec modestie que sa vie a été entièrement consacrée aux autres. Avec un immense soupir de satisfaction quand même, il se félicite d'avoir toujours été désintéressé et intègre. Le moment est intense ; une certaine électricité flotte dans l'air. Brusquement, un éclair sortant d'un nuage lourd vient frapper un rocher près de lui et enflamme un buisson. Cet éclair est persistant. Il frappe la roche en jet continu, comme une sorte de faisceau laser. Il grave des inscrip192


tions dans la pierre en fusion tandis q'un bruit de tonnerre en roulement permanent accompagne ce miracle biblique. Le spectacle est fascinant. Mouise recule de quelques pas, un peu craintif. Le faisceau inscrit des caractères qu'il ne peut lire au milieu de la fumée et des gerbes d'étincelles, ça a l'air d'être une succession de lettres et de chiffres. Dès que le bas de la roche a été gravé, tout rentre dans l'ordre. Mouise s'avance, et après avoir soufflé pour les refroidir, il saisit les deux tables détachées par le feu du ciel, il tombe à genoux, et s’écrie à en perdre la voix : « Non ! C'est une facture en double exemplaire, une facture avec une TVA à 99,9% ! » 193


On est en 2180... Mouise, du haut de ses quatre-vingt-cinq ans est stupéfait. L' Éternel lui facture son action, et pire, ses bonnes actions, aucune ne manque au listing. Mouise, accablé, regarde vers le ciel et soupire : « Mon Dieu, c'est vrai que tout se paye ici-bas...»

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© Pierre Rebichon SDGDL. 01/1996 Numéro de mes Choco-BN : 0549248551 Toute ressemblance avec une personne existante ou ayant existé n'est que pure coïncidence, (ou une faucuterie de ma part.) Je dédie cet ouvrage majeur à mon service fiscal. Que des taxes soient payées sur ce travail et je me casse en Laponie méridionale. Merci encore à tous mes amis et à ceux qui vont peut-être les rejoindre… rebichon@gmail.com


Mouise