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La Ligne Blanche L’aventure vécue de deux frères en goguette

Pierre REBICHON rebichon@gmail.com


Voici l’histoire vraie de l’équipée de deux frères loin du « train-train » de tous les jours, de leur échappée belle pour objectif affiché : « vaincre le Pic du Canigou, 2784 mètres », après avoir musardé à bord du petit train jaune et parcouru le pays catalan. Poussés par le souffle de la liberté, l’insouciance de la jeunesse retrouvée, ils vont se lancer dans un périple improvisé où ils rencontreront … L’Aventure.


Comme prévu, après un départ en voiture d’Agde (34), ils empruntent l’autoroute A9 dégagée aux environs de Narbonne point de tours de Carcassonne encore moins de Barbera à l’horizon, puis bifurquent sur Perpignan et direction Villefranche-de-Conflent où le petit train transbahute les deux compères sur les hauteurs des Pyrénées Orientales. Ils découvrent un paysage superbe, un pont suspendu frêle et robuste qui les conduit à Olette où ils visitent la gare et ses alentours. De retour à Villefranche, les deux frères décident de déjeuner sur les hauteurs. Au bout d’une petite route à ligne médiane d’herbe sèche, ils découvrent une auberge perdue, suspendue au côteau… Les « restaurateurs-babas » sont spécialisés dans la cuisine de végétaux divers. Affamés, les deux frères se repaissent de leurs premiers soucis en salade. Puis, ces deux humanistes prêts à sympathiser avec le peuple des travailleurs, engagent la conversation avec les deux aubergistes. Après quelques verres d’un alcool « Nature et découvertes », le « patron » présente son album de cartes postales, envoyées par des clients qui


se sont un jour perdus là, eux aussi. Des cartes de tous les coins du monde, immense collection inimaginable que les deux compères se promettent d’enrichir. (C’est ainsi que lui ont été ensuite adressées des cartes d’Agde, de Paris, d’Aveyron, de NYC… au gré de déplacements divers et variés.) Après ce repas dans le vent, les deux évadés reprennent la route « au pif ». Le véhicule bien garé, ils s’équipent de 2 cannes de buis des Causses, d’une musette pleine et d’un vieux sac à dos et après avoir emprunté le taxi « Land Rover » pour rejoindre le camp de base, les voici au pied du Canigou, ce n’est pas le « ronron » du 4x4 qui les empêche de réaliser leur mission. L’ascension du pic est assez aisée, le « kil » de rouge et la saucisse sèche sortis du sac, ça aide !


Le chemin est très bien balisé, une vraie autoroute pour marcheurs. L’orage menace, les éclairs se font violents, mais en connaisseurs des cimes, ils savent qu’il faut se mettre à plat ventre (ce qui fut d’ailleurs le cas à plusieurs reprises !). Certains randonneurs en tenue « Everest » leur donnent des complexes, eux qui sont chaussés de mocassins et baskets de ville. Je vous l’accorde, cette cordée est virtuelle, attachée seulement aux plaisirs de la découverte des paysages. Mais ces « pros de la montagne » qui ont laissé en bas leur voiture immatriculée 92 ou 75, sont, c’est vrai, un peu ridicules. Ils laissent entrevoir leur code barre sur leurs équipements tout neufs. Quant aux deux frères, c’est leurs coups de barre qu’ils arborent. C’est plus naturel. Quelques pauses saucisse arrosées de bon vin du Roussillon dont les vignes tapissent le fond de la vallée dans le lointain aident à supporter cet effort. Humanisons la montagne ! Ces arrêts permettent de contempler l’herbe rase, les fleurettes du secteur, et les roches qui deviennent au fur et à mesure l’élément principal du pic.


2784 mètres, enfin le sommet. Effarés, René et Pierre découvrent une croix de fonte dentelée plantée à la cime du rocher. Bonjour le respect des lieux ou des dieux. Sur le sommet, il n’y a pas la place pour plus de dix personnes, sinon, les bonnes âmes du coin auraient certainement adjoint au Christ martyr, Marie Madeleine et les autres. Photo de témoignage (pour la forme) et c’est déjà la descente dans la vallée. À propos de descente, la bouteille de rouge était déjà descendue à la montée. Les deux montagnards, avec leurs gosiers naturellement en pente ; la descente présente un avantage, ces dits gosiers se placent naturellement dans une position horizontale. Maintenant qu’elle est remplie d’air pur du Canigou, quelle amélioration, le confort ! Lors de ce retour, aucune rencontre particulière : point de Jean François Nicaud, encore moins de son de cloches au fond de la vallée. Ils ne rencontrent que des escaladeurs attardés qu’ils croisent et toisent d’un air condescendant. Le chemin est assez facile, les cailloux roulent un peu plus que le tonnerre qui s’est calmé. Le soleil brille encore, mais avec moins de rage qu’au début de l’ascension. L’air se rafraîchit en


effleurant les roches encore humides de l’orage du début de l’après midi. Les deux frères arrivent enfin au chalet parking-buvette-restaurantfast food-épicerie-point photo-tabac-journaux…, un charmant chalet très savoyard, que le narrateur ne vous a pas présenté à la montée pour éviter de vous couper les pattes. Le véhicule automobile berline 2,5 T.D. vert foncé métallisé d’une marque italienne de prestige est garé à l’ombre. Les deux hommes s’installent et « vive les vacances et la liberté » décident de partir au pif sous le pic Les petites routes sont magnifiques, la journée se déroule de surprises en surprises, du véritable tourisme d’évasion. Pourquoi s’en faire ? À la maison, leurs femmes et enfants sont à l’abri du besoin, point de téléphone pour s’obliger à donner des nouvelles, la liberté dans toute sa splendeur. Et puis deux frères en goguette, c’est sympathique non ? Ils décident de rentrer plus tard… jusqu’à plus soif !


Le soir tombe sur la Catalogne en feu. En direction de l’Espagne, un panneau des années 40 « Don de Michelin », signale un petit village, situé dans un cul-de-sac, comme souvent en montagne. Appelons-le Piot pour préserver l’anonymat de cette aventure vraiment vécue. Les deux touristes arrivent à l’entrée de Piot et découvrent un Hôtel-Restaurant au bord de la petite route que ne trouble aucune circulation. En descendant de la voiture, un des deux frères remarque de l’autre côté de la route, dans une cabane en planches disjointes, une Formule 1 Renault jaune et noire est remisée amoureusement. La vieille bâtisse branlante protège un joyau de la compétition automobile d’alors, de quelques millions de francs et des poussières… Ils apprennent que le fils des hôteliers (jeune marié) est garagiste. Papa et maman lui ont certainement prêté un local pour abriter sa passion. Nos deux voyageurs traversent donc paisiblement la route pour se préparer, dans cette auberge, une calme fin de journée. Pas de danger c’est un coin isolé.


La frontière espagnole est à 800 mètres plus haut au bout d’un chemin de terre. Ils retiennent une chambre auprès d’aubergistes charmants. Au repas du soir, suite à quelques verres, les deux frères lient connaissance avec des gars du coin, accoudés au bar. Dans le courant de la conversation, ils lâchent en riant des plaisanteries sur le passé des lieux, évoquant la frontière, les histoires vécues par des contrebandiers d’un autre temps… « il n’y en a plus »… Un mot de trop est lâché, « blanche ». Un vent froid se répand dans la pièce. Les gens du cru font comprendre aux deux aventuriers qu’il vaut mieux parler d’autre chose que de la couleur du sucre en poudre. Rire jaune devant le petit noir et …« dodo rapido ». La nuit fut blanche, c’est le cas de le dire. « Et si on nous supprimait, et si on avait trop parlé malgré nous et si et si… » Dehors les voitures passent et repassent comme sur un périphérique aux heures de pointe. Les phares zébrent le plafond de la chambre à travers les persiennes fermées à double espagnolette. Et vroom, et vroom. Une activité énorme, bizarre.


Les deux frères claquant des dents n’osent pas se montrer avant le matin, malgré leur constante envie de décamper. Partir ? l’incertitude et la peur de tomber sur un « routier » les cloître dans un silence glacial. Vivement l’Angélus… Et voilà enfin le matin. Ils sont les deux seuls clients de l’hôtel. Le petit déjeuner n’a pas le temps de refroidir, au milieu d’une ambiance très fraîche de regards en biais. En reprenant la route en direction de l’Andorre, le chauffeur dit à son frère : « Le fils aurait bien pu nous faire la vidange de la bagnole pour le prix du séjour ! - Ah ah ! ils devaient être trop occupés cette nuit les jeunes, des 24 heures d’amants… ! - Bé, nous, aux stands, on a flippé comme des malades…». Puis silence dans l’habitacle. En vue de la frontière d’Andorre, les deux touristes décident de faire un tour dans la principauté, c’est à un dé à coudre de gasoil. Ils passent la barrière. Dès les premiers tours de roues « à l’étranger », beurk ! des magasins, des mar-


chandises en montagnes de contrefaçons, des affaires à faire peur, des « taiwaniseries » en veux-tu en voilà. L’horrible concrétisation de notre siècle, un monde d’hypocrisie des affaires, des taxes, des privilèges, la gerbe ! Les coffres des véhicules 92, 75… se remplissent de 51, de HI-FI (génie) .... comme s’il n’y avait que ça sur terre. Pauvres gens, enfin. Après ce bain de civilisation décadente, les deux frères décident de quitter ce pays de perdition sans rien acheter, point de castagnettes thermomètre, même pas un porte clef. Les deux visiteurs éclairs quittent l’Andorre. À l’approche du poste frontière, le passager propose de passer à pied, l’occasion de fumer une cigarette (française). Pourquoi pas ? De toutes manières, c’est la queue. Cette opération n’est pas passée inaperçue d’un douanier, déjà intrigué par leur attitude très enjouée. Leurs rires et leurs grimaces ne pourraient-ils laisser supposer qu’ils se moquent des douaniers ? « Pourquoi tu tousses » … avec tout le répertoire de Fernand Raynaud très lourdement appuyé. Un grand douanier moustachu fait signe à l’Alfa verte de


stationner sur le côté. Rires « jaunes » des deux frères, l’un dehors, l’autre au volant … Tout à coup le chauffeur tourne au vert foncé (pas métallisé, mais presque). De peur….« Et si le garagiste nous avait farci la voiture de came dans la nuit ? et s’ils nous prenaient en chasse après la frontière ? » La truffe du chien des douanes le rassure immédiatement, mais le douanier impose de fouiller la voiture. Un conseil : n’allez jamais à l’étranger avec un coffre vide. C’était le cas : les sacs à dos et le nécessaire d’hygiène élémentaire étaient sur le siège arrière. Dans le coffre rien ! Pour un douanier, deux mecs rigolards dans une berline de luxe, sans rien dans la malle, c’est digne du « youcouncoun ». Donc, pendant que le chien continue à renifler les garnitures des sièges, le frère chauffeur entre dans le bureau et glisse au frère fumeur : « tu vas voir, je vais me faire taper un papier d’excuses pour nos femmes »… Rires et chuchotements…


Le douanier s’adresse au chauffeur : « Suivez moi au bureau ! - vos papiers ! - Voici ! - Vous n’avez rien à déclarer ? - Non… euh ! si ! - Comment ? - Soyez sympa, on est partis de chez nos femmes, on est en virée et on va se faire remonter les bretelles en rentrant. Vous ne pourriez pas nous faire un petit papier pour nous aider à justifier notre absence ? -…? - Allez Monsieur le douanier ! » Pendant ce temps là, le frère fumeur en avait rallumé une autre et faisait passer les voitures sous la barrière restée levée. Occasion inespérée de passer tous les 51 et autres chaînes HI-FI. Même le sucre en poudre par tombereaux entiers en convoi exceptionnels escortés par des limousines avec chauffeurs et passagers en costards blancs et lunettes noires. Au bout de quelques minutes, devant la détresse des deux fêtards, le douanier accepte et réalise le papier.


Le nom du poste frontière est masqué par correction. Cette pièce justificative autorise le retour, programmé sur le champ.


Sur la route, le frère chauffeur repère une voiture. Elle suit de près depuis trop longtemps, sans jamais doubler… La peur surgit à nouveau : « Ils nous ont laissés passer chargés comme des mules et nous attendent en rase campagne pour nous passer à tabac (détaxé) et nous piquer la bagnole ! ». Tous les deux partent dans ce délire, l’ambiance est au plus chaud dans l’habitacle. Sans cinéma, car la situation est tout simplement angoissante. Chaque lacet de la route conduit à un dénouement de l’histoire qui pourrait être terrible… et si et si… Les chemins de traverse n’existent pas en moyenne montagne, aucun traquenard possible pour le moment, mais dans la plaine ?...

Arrivée à Agde. Le comité d’accueil féminin est prêt, rouleaux à pâtisserie masqués derrière les dos bombés de colère. L’air penaud, les deux


compères font mine de sortir d’une incarcération à la douane et, immédiatement, présentent le papier salvateur. Puis racontent leur périple. L’ambiance se calme, les regards compatissants embuent les yeux des plus sensibles. L’éponge passe. Depuis les deux frères ont avoué leur besoin de respirer un bol de liberté, de se retrouver tout simplement. Par ma plume, ils désirent rendre hommage aux services des douanes qui ont su humaniser leur fonction. Qu’ils en soient remerciés.


La ligne blanche