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regards regards

b. vollmer

john batho

jean-françois bauret pascal ferro lucie et simon carlos barrantes john batho michel peiro etienne conte lea crespi fernand pio plas gabrielfrÊdÊrique ramon inescharlotte serrano tanguy

HS

revue de photographie photographic review 1

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new york d e s t e x t e s r é d i gés par l’atelier d’écriture de la bi bl i o thè qu e de S ai n t Estè v e s u r d e s p h o t o g r a phies d’Eric Hor vath, Pascal Ferro e t Pi e rre C orratg é .

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Voilà m a intena nt tr ois an n ées qu e l ’ atel i er Ph o to grap h i e / E cri tu re p ro po sé p a r l a bi b l iot h èq ue m unic ipa le de Sa in t-E s tève a vu l e j o u r. Tro i s an s qu ’ u n e i d ée s i mp l e — i n vi t e r l e s g e n s à écrire en s’inspirant de photographies — donne lieu à de beaux moments d ’ é c h a n g e e t d e c r éativité. L a notion de rencontre est au cœur du projet ; elle en nour rit chaq u e é t a p e : l a d é c o uverte des photos et de leurs auteurs, les séances d’écriture et, bien sûr, l ’ e x p o s i t i o n . Pour c ette tr oisièm e édition, l e ch o i x d e travai l l er avec p l u s i eu rs p h o to graphe s se m bl a i t é v i d ent. New-York appelle la diversité, l’ouverture, le contraste : quelques une s d e s n o t i o n s q ui f o ndent sa singula r ité. Ell e méri tai t u n e ap p ro ch e p l u ri el l e, él o i gn ée d es c l i ché s qu i l u i c o lle nt à la pea u. Et à bien des égard s , ch acu n e d es tro i s s éri es p h o to grap h i qu e s qu i co m p o s e nt c e c a ta logue r épond à c ette exi gen ce. L e tr a v a il de Er ic H or v ath es t d o u bl e. D’ u n e p art i l d o n n e à vo i r l a d i m e n si o n a r chi t e c t ura le de N ew-Yor k et la f a sci n ati o n qu ’ el l e exerce s u r n o u s . Li gn es , mati ère s e t p er sp ect i v e s sont ici mises en scène de façon remarquable, pour un résultat qui tend s o u v e n t v e r s l ’ a b s t raction. D’autre part, comme pour nuancer cet aspect purement for mel, i l p o r t e a u s s i un r e ga r d sur l’hum a in et sa is i t qu el qu es i n s tan ts d e l a vi e n ew -yo rkai s e. L a démarche de Pascal Fer ro est tout autre. Elle relève d’abord d’un cho i x t e c h n i q u e e t e s t hétique puisque toutes s es p h o to s s o n t à l ’ o ri gi n e d es p o l aro i d s réal i s és ave c u n S X 7 0 . P a r s on for mat, ses couleurs, la notion d’instantané qui le caractérise, le polar o i d c r é e u n e a t m o sphèr e qui lui est pr opr e. D an s l a p l u p art d e s es p h o to grap h i es , o n es t l o i n d e l ’a sp ect m o num enta l d’or dina ir e a ssoc i é à New -Yo rk. L a vi l l e es t ap p réh en d ée p ar p eti ts bo u t s - m u r s, a f f i c hes, tags, poubelles, espaces insolites - qui constituent un véritable patch w o r k u r b a i n . A p p a ra ît a lor s en f iligr a ne tou te l a d i vers i té d e l a métro p o l e. P ier r e Cor r a tgé pr opos e l u i au s s i u n e ap p ro ch e o ri gi n al e d e New -Yo rk, qu ’i l co n n a î t b i e n pour l’avoir photographiée à de nombreuses reprises aux cours de ces tren t e d e r n i è r e s a nné e s. Au-delà de la m a îtr ise tech n i qu e d u p h o to grap h e, l a fo rce d e cette s ér i e t i e n t sa n s d o u t e au fait que New-York n’y est jamais traitée de façon directe, frontale. S i e l l e e s t b e l e t b ien pr ésente, la v ille est n éan mo i n s p l acée en ar ri ère-p l an , et même, d an s ce r t a i n s ca s, h or s - cha m p : les im a ges inter ro gen t p l u s qu ’ el l es n e mo n tren t. A cel a s ’ aj o ut e n t d ’a u t r es t h è m es chers à Pier re Cor ratgé, notamment la représentation du corps en pho t o g r a p h i e , l e la ng a ge ou enc or e l’utilisa tion d e l a co u l eu r bl an ch e. D e q u oi nour r ir l’im a gina tion.

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Eric Horvath Au coin d’une rue.

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Unknown soldier

Je déambule dans ce dédale de buildings étouffants. Mes pas martèlent le bitume : 1, 2, 1, 2, gauche, droite. Stop, feu rouge, feu vert. Un zombie dans cette faune urbaine, le casque vissé sur les oreilles. Le vent s’engouffre dans mes cheveux. Je passe la main ; sensation étrange de sentir ces fils capillaires se nouer dans mes doigts. Mon regard se perd dans le ciel, pas d’AH 64 en vue. Souffle coupé, pas d’explosion. Rassuré ; je reprends la marche : 1, 2, 1, 2, gauche, droite. 8e avenue, arrivé sur Central Park, enfin de la verdure. Les grilles se referment derrière moi, je pénètre dans la jungle. Moment en suspens, reconnaissance mécanique, calculatrice ; appréhender l’environnement. Pas d’issue à droite, un groupe hilare me regarde passer, à gauche non plus, une équipe de frisbee ne m’adresse aucun signe. Palpitations, sueurs froides, tension. Des gouttes de peur perlent dans mon dos. Une envie de hurler m’arrache les entrailles. Surtout ne pas paniquer. J’augmente le son du mp3 ; autiste à mon environnement, j’avance difficilement, la poussière obstrue mes narines, le soleil m’éblouit, je ne distingue plus ces ombres qui s’écroulent et dansent tout autour de moi. L’horreur paralyse mon cerveau : pause. Boum, boum, boum. Une pluie de bombardements cardiaques transperçent mon corps, qui tressaille comme un ver supplicié. Je m’écroule, les genoux vissés dans l’asphalte. Je suis prêt. Exécution sommaire, je baisse la tête. Enfin la délivrance. Les Doors hurlent dans mes tympans « it’s all over, for the unknown soldier. It’s all over, for the unknown soldier” Dernière respiration, une larme roule sur ma joue en feu ; le temps s’arrête. Rien, RAS. Je sens un contact ; une main caresse ma joue. J’ouvre les yeux, terrifié : 1 mètre 20, la coupe au carré, brune. De grands yeux verts percent mon abîme ; son sourire inonde les ténèbres de mon âme. Elle tend sa main et m’invite à me relever. Me relever et marcher. Me relever et vivre. Je défais mon casque. Nouvelle mue. Je découvre devant moi un monde oublié. Anne-Erell Tor

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Brève analyse de l’entreprise. - Je crois que plus tu montes les étages, plus ils sont bien placés. En général c’est ça, dans les grosses boîtes, tu vois jamais le Big Boss au rez-de-chaussée. Mais si tu regardes de plus près, plus tu montes les étages et plus ils glandent. On part de tout en bas : les deux standardistes, les pauvres, elles ne savent plus où donner de la tête : les visiteurs, les photocop’, le téléphone qui sonne sans cesse. Là, franchement, ça bosse. Au dixième étage : les administratifs ; bah on dirait qu’ils ont tous quelque chose à faire, à pianoter comme des fous sur leurs ordinateurs dernière génération, mais dans le lot il doit bien y en avoir un ou deux qui jouent en ligne. On grimpe dix étages de plus, le vingtième : sûrement la compta ; ouais ils ont l’air tous hyper matheux avec leurs lunettes chaussées sur le nez. Et ça tape sur les calculatrices enregistreuses. Des mètres et des mètres de papier, c’est beaucoup d’argent. Jusqu’ici on peut dire qu’ils chôment pas mal, mais attention, maintenant on commence à rentrer dans la haute hiérarchie. Au trentième étage : salle de réunion ; tous en costard-cravate. Ils ont sur la table une pile de dossiers, sur le tableau au mur des schémas et des chiffres à la pelle, mais finalement devant eux surtout de l’eau, du thé, du café, toutes sortes de boissons et de viennoiseries. Ils s’empiffrent plus qu’ils ne travaillent. Regarde-les ces deux à parler la bouche pleine. Au-dessus encore : le sous-directeur - là ça se gâte - avec une secrétaire. Elle est plantée là au milieu de la pièce, cette godiche, avec ses dossiers dans les bras et lui, il la reluque comme si c’était une belle voiture de sport. Enfin au sommet du sommet : le Big Boss. Je t’ai bien dit qu’il était tout en haut lui. Et qu’est-ce qu’il fait à ton avis ? A moitié avachi sur son fauteuil de ministre, il s’enfonce le doigt entier dans le nez à la recherche de la pépite d’or… - Bah ! C’est dégueulasse. A mon tour, passe-moi les jumelles que je mate un peu. Léa Cabrera

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On est ce que l’on fait Cirer des pompes... J’ai bien cassé la gueule au petit Ceretti à la récré… en 79. Monsieur Larousse de poche 2005, mentionne l’expression familière ”n’avoir rien à cirer” : s’en moquer - ma philosophie, ma devise. Il affirme que ”pompe”, en littérature, est un cérémonial somptueux et un déploiement de faste. De plus ”en grande pompe” signifie : avec beaucoup d’éclat. Ca se précise... l’éclat c’est forcément grâce à moi! Au pluriel ”pompes funèbres” signifie: service chargé de l’organisation des funérailles. Ma version est simple : je contribue à ce que le commun des mortels voie la lumière, simplement avec mon savoir faire, sans en avoir l’air. Karine Girbal

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Je tourne, je vire virevolte entre toutes ces fenêtres qui me donnent le tournis. Je suis un tourbillon, tel un siphon je me sens compressée je n’en peux plus je n’arrive plus à m’en sortir enfin, je vois le ciel ! Je prends mon envol.

Sophie Favereaux

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Halte Stop Et restez là Avec vos bottes Et vos parkas Le vide est là Dedans dehors Ce même froid Glace le corps Stop Et laissez-moi Vivante ou morte Ça changera quoi Le vide est là Et j’oscillance La vie s’en va Je m’en balance Stop Et pas un pas Un deux trois hop Et puis voilà Eva de Roffignac

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Je sais ce que cette ville a d’écrasant, de vorace ; combien ses rues, ses immeubles, toutes les lumières dont elle se pare souvent nous oppressent. Il n’est qu’à l’observer pour aussitôt sentir le poids de notre insignifiance, la course affolée du temps qui œuvre, chaque minute, chaque seconde, et creuse notre abîme. Certaines nuits, lorsque je peine à trouver le sommeil, j’écoute le souffle apaisé de la ville, le flot des voitures qui, cinquante mètres plus bas, glissent sur l’asphalte humide. De temps à autre un cri, un rire, ou encore le murmure d’une télévision qu’un voisin aura allumée. Immobile sur mon lit, les yeux ouverts sur l’obscurité de ma chambre, j’attends un silence qui ne vient pas. Combien sommes-nous à patienter ainsi, éveillés au plein cœur de la nuit new-yorkaise ? Combien de temps avant que le sommeil, pour quelques heures à peine, l’emporte sur les bruits du monde ? Puis le jour pointe, éclosion de lumière pâle sur les rideaux tirés de la chambre. Et avec lui, l’illusion merveilleuse, vitale même, que tout reste à faire, qu’aujourd’hui sera ce que hier n’a pas été. Alors toute la voracité de cette ville soudain me semble belle. Oui, le matin, je reste longuement devant ma fenêtre, à regarder ce grand corps qui s’éveille ; je vois des grues qui bientôt se remettront en marche, le jeu des premières lueurs sur le verre des immeubles. Et dans ces immeubles, des lumières, des centaines, des milliers de lumières, qui sont autant d’hommes et de femmes, qui jamais ne s’éteindront. Pierre Denizet.

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Les amoureux des bancs publics n’osent plus se bécoter au grand jour Ils ont disparu dans la tourmente Les vagabonds du grand large ont échoué dans la ville de pierre Ils se sont sabordés à grands litres brûlants Sous le soleil glacé Dans un parc désolé Que cherche-t-il dans ce journal vieux de plusieurs jours quels départs vers un nouveau voyage déchiffre-t-il sur les pages froissées sans rien voir du parc ni des passants sans rien entendre des oiseaux ou des pas sans rien sentir que le froissement de la vague contre la lisse que l’odeur du gasoil que les particules de peinture rouillées qui collent à son cerveau Et lentement le rongent. Marie-Claire Bassou

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Je flotte dans une pièce humide sans porte ni fenêtre, éclairée par une faible lueur. Un vieil homme se trouve dans un angle de cette pièce et je le survole doucement. Il fait froid mais je suis bien, baigné par une douce somnolence. Il est nu lui aussi, recroquevillé, les bras le long de son corps ridé. Il se tient prostré mais n’est pas mort : on devine son souffle par le mouvement lent de ses côtes, saillant sous la pâleur de sa peau. Soudain, la bouche du vieillard s’ouvre et un bruit monstrueux sort en même temps qu’une lumière éclatante me transperce, comme un puissant soleil. Je suis maintenant inondé par une sensation de chaleur tandis que le vacarme s’amplifie. La pièce a explosé ; on ne distingue plus ses parois. Au loin, un cheval blanc galope au milieu du ciel. Puis, le temps se dilate et l’apparence de l’homme change. Il est maintenant debout et s’avance vers moi. L’illumination elle aussi a baissé d’intensité. Son corps est rajeuni et il me parle calmement. Il me chante une vieille chanson que mon esprit semble déjà connaître : Tu étais mort de faim ; et le désir t’a apaisé Tu étais mort de peur ; et la volonté t’a conforté Tu étais mort de soif ; et l’amour t’a rassasié Tu étais mort de froid ; et l’espoir t’a enflammé A chaque parole, ses mots s’envolent et tournoient autour de moi puis se recomposent lentement dans un kaléidoscope multicolore qui tapisse les parois lumineuses de mon cerveau puis ils s’en détachent de nouveau, s’évaporent et disparaissent puis précipitent encore. Après chaque mélange, se reconstitue une parcelle de la vérité, qui se régénère encore. Chaque fois l’assemblage s’apparente à un quadrillage de miroirs dans lesquels se reflètent des représentations de mon enfance, des échos de ma vie passée, de mes voyages, pourtant oubliés. Et tandis que se poursuit cette vision panoramique d’images du passé, se recomposant sans cesse, une sonnerie stridente et répétitive me perce les tympans. Puis la voix nasillarde de Joël Collado annonce brutalement « après dissipation des brumes matinales des éclaircies au nord, du soleil au sud et de la douceur pour tout le monde ». J’émerge doucement et je tends la main vers le radio-réveil. Il est sept heures du matin, je dois maintenant me lever pour commencer cette nouvelle journée. Denis Paris

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Envol victorieux Vivre dans la ville Aux voraces instincts Vanité stérile D’un géant inhumain. Vivre dans la ville Espace quadrillé Condition servile Evasion prohibée. Vivre dans la ville Vertige inégalé L’horizon vacille Univers inversé. Vivre dans la ville Refus de l’oppression Vigueur juvénile Vertu d’une réflexion. Vivre dans la ville Conscience du destin Révolte virile Aux croisées des chemins. Vivre dans la ville Avenir merveilleux Perspective subtile D’un envol victorieux. Françoise Marty

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Je me faisais la réflexion qu’il y en a peu. A cette heure du jour, peu qui bossent. Les vaillants ou alors les femmes de ménage. Pourquoi femmes d’ailleurs ? Les hommes aussi y ont droit. Il y en a bien qui ont mal au dos et qui ne sont pas capables d’être caristes. Il y en a plein qui ne savent pas ce que c’est que de nettoyer la merde des autres. Tout comme des tas qui ont découvert la pelle et le balai la trentaine passée. Alors oui, finalement, en voyant ces points lumineux en face, je sais que Pablo et Raymond se sont levés à 2h. Comment je connais leurs prénoms ? Ben parce que j’ai choisi arbitrairement. C’aurait pu être Roger ou Pascal, mais je les ai baptisés au Mexique et en Belgique. De fait, les choses sont posées. L’un des deux a une vie bien réglée ; l’autre n’a pas besoin de travailler. Pour Pablo, cela lui permet d’être peinard, tranquille. Ca vaut le coup pour lui de trimer 5 h tous les matins. Il s’en moque de toute façon, il n’aime pas dormir. Seules 4 h lui suffisent pour être en forme. Pas plus, pas moins. Sa femme qui n’en pouvait plus de ses bruits nocturnes l’a sommé de trouver un job. Un qui lui permette de ne pas être là les heures pendant lesquelles, elle qui a tant de mal à dormir, peut enfin s’assoupir. Alors Pablo s’amuse. On peut qualifier le job de jeu puisque, lui, ne le prend pas au sérieux. Depuis sa retraite militaire, il rêve de ne plus penser. Rien de tel qu’une enfilade de bureaux et la serpillère pour se vider le crâne ; oublier la tactique et sa première vie, voici le but de sa seconde vie. Tant pis pour l’argent, elle en gagne suffisamment pour deux. Quant au Raymond à la vie bien rangée, le sourire perpétuel aux lèvres, il se récite les leçons du code de la route. Bientôt il roulera loin de sa ville natale. Il rêve d’un truck rutilant tirant de belles citernes aluminium. Il sait bien pourtant qu’au début on ne lui donnera qu’une petite tournée et un vieux camion toujours en panne. Il s’en fiche, il sait être patient. Lui qui bosse ici depuis 3 ans, il sait ce que c’est d’attendre. Tant que sa fille a de quoi manger, il ne s’en fait pas. Il attendra. Bon c’est pas tout hein, faut qu’je bosse moi aussi. Je remets mon imagination en boîte, je me tourne vers l’aspirateur et appuie sur le bouton. En route !

Sonia Bachellerie

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J’ai cassé ma pipe. J’avais décidé que tant que je vivrais je fumerais, et peut–être l’inverse, et cela jusqu’au bout. Quand j’ai senti que mon souffle ressemblait à mon dernier soupir, j’ai pris ma boîte en métal de cigarettes et allumé mon ultime Craven A : sur le couvercle, la boîte éclairait le numéro de la concession que je venais juste d’acquérir et ça tombait plutôt bien – je partais en enfer tout feu tout flamme, la paix dans l’âme. Ça sentait déjà le cramé. la cigarette venait de glisser d’entre mes doigts. le feu s’est propagé à toute vitesse, une épaisse fumée a envahi la manufacture où il était, comble de l’absurde, interdit de fumer. Juste avant de mourir, j’ai vu le grand A de Craven A se tordre, le haut de la lettre indiquait un tunnel de lumière. Comme j’étais un brave type, je me suis réveillé au paradis. Ça ressemblait à la Havane, l’odeur du tabac flottait dans l’air, j’ai allumé un Montecristo N°2 pour fêter l’événement. Marie Bout d’Art

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Et toc ! Que de traits ! Que de traits S’exclamait Stupéfait L’animal de trait débarqué d’Erythrée Tandis qu’un vitrier, Très titré, parti comme un trait De Solutré S’extasiait sur la régularité du trait Tous deux, bien qu’illettrés Ne manquaient ni de trait ni d’attraits Savourant à longs traits Le plaisir visuel du trait centré. Dans certaines contrées, Par le nez, il paraîtrait Que des lettrés consomment du trait A grands traits Commenta d’entrée le titré pourvu de beaux traits. Outré, le bellâtre de trait Que rebutait l’abstrait Sur leur amitié tira un trait Non sans avoir déclaré d’un seul trait, Et ce sans sous-titrer : ”Vitrier ! Sachez que si tirer des traits distrait, traquer le trait de trop près peut détraquer !” Et toc ! Marie-Chantal C.

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Le parapluie Le parapluie. L’ombre sur le sol. Le parapluie inutile mais so british. Le stetson et les santiags, un peu connotés « la province à la ville » mais, assumés. Le pantalon de flanelle et le blazer, londoniens non ? L’ordinateur en bandoulière, moins lourd qu’au bout du poignet. Liberté des mains. Il arrive d’Oklahoma City. Il se sent sûr de lui, il a tout prévu depuis des jours, dans les moindres détails. Une petite angoisse. Il a perdu l’adresse du rendez-vous de travail. Anie Tor

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Mai 2011 : festival de Kahn Droit et digne, vous vous étiez épris de votre image turbulente dans ce miroir qui ne pouvait vous enlacer. Vous en souvenez-vous, Monsieur ? Miroir aux alouettes ! Au 28e étage de cet immeuble qui s’incline et qui flanche, vous avez perdu de la hauteur. Désormais, dans votre détresse made in USA et le dédale de vos névroses érotiques, vous avez raté l’ascenseur. Dénudé par les feux de l’actualité, vous nous embarrassez et devenez une présence vaine sur fond de ciel azuré. Vous êtes affaibli par ce suicide manqué. Votre dignité est devenue éclipse. Etoile filante. Dans la curée médiatique, votre gloire se farde d’une lente agonie. Habit de lumière converti en hardes par nos regards consternés. Je fixe votre œil abusé sous une paupière lourde de détresse et je songe à Verlaine qui évoquait « ces yeux où plus rien ne reste d’animal que juste assez pour dire ASSEZ aux fureurs mâles ». Grandeur sous influence de décadence. Je vous trouvais talentueux, Monsieur, lorsque vous faisiez votre cinéma. Lorsque vos richelieus épousèrent avec tant de certitudes le tapis rouge et glissant du pouvoir, ils leur prirent la fantaisie de manger la marche et de mordre la poussière. C’est ainsi lorsque les hommes se prennent pour des dieux. A présent, ce sont des rêves qui filent entre vos doigts noués. Lorsque moi, Monsieur, je me sens forte de mes incertitudes et de mes incroyances et murmure dans la douceur « ni dieu, ni maître », vous, vous remportez l’acerbe palme d’un festival amer qui vous rappelle que rien n’est jamais acquis. Marie Borghetti

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Pascal Ferro NEW YORK Bitume, logos, transports, marques, graffs, tags, mode, visages, snack-bouffe, bobos, babas bio, bruit, verre, acier … Bel objet, recouvert de simili-cuir beige, le SX 70 se range dans la poche. Origami au son sourd. Curiosité, il crache des formes carrées, aux tonalités magenta, vert d’eau, jaune orangé. Et d’un réel en surabondance dans le Village globalisé, l’appareil de photographie soustrait – cadre, focale, flou, lumières surexposées, couleurs modifiées. Le regard devient monoculaire, graphique, allégorique… formaté mais aussi pur hasard. Un mécanisme psychique toujours répété porte à l’œil cette boîte percée d’un trou… Déclencher. Boulimie de collectionneur – jamais assouvie. Musées, visiteurs, galeries, architecture, café-resto, pauvreté, misère, ART, opulence, argent. Beauté convulsive, érotique-voilée, explosante-fixe, magique-circonstancielle… dixit André Breton. 1984, Winston Smith désire garder une trace fixe du passé dans un monde télésurveillé. Tout voir, ne rien rater et pourtant, se perdre. Les Villes appellent la flânerie, de rue en rue, café après café, de l’œil écartelé aux jambiers antérieurs étirés. Agrégat de construction, de destruction, de transformation, les métropoles forment des paysages changeants – dissonants/ ressemblants. Le carnet essaie – vanité – de refléter l’instant ; voyage intérieur à l’intérieur du voyage. Pascal Ferro, mai 2010

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La ville était d’acier Les tours étaient de verre Une ville termite dressée verticale surgie brutalement du sol Ses petits yeux noirs multipliés à l’infini Mon cœur était d’ennui L’ennui était de vide Le vide était de ciel Le pont était d’acier Le fleuve était d’ombre Les lames des poutrelles tranchaient dans l’épaisseur des tours Ligne horizontale contre verticale arcboutée Mon cœur était d’ennui L’ennui était de vide Le vide était de ciel Le ciel était de silence, sur la ville déserte où plus rien ne bouge où plus rien ne vit.

Marie-Claire Bassou

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Il avait les yeux au bout des doigts. Cette phrase était une de nos connivences, elle aspirait au désir sous toutes ses formes, ouvrir grand les yeux, fermer les yeux et glisser vers l’infini, noyé, submergé, refoulé par la vague. Nous ne conjuguerons plus nos désirs, c’est fini, tu es mort. Je ne vois plus que tes yeux au–dessus de tous ces papiers, ton visage est rongé par les colles et les slogans, les malédictions et les vengeances, et un concert de Debussy... Plus un raton laveur de Prévert. Pourquoi? Pourquoi toujours et jamais se croisent, alors qu’après l’un sera une partition, l’autre un chausson aux pommes, ou un filet de pêche, ou n’importe quoi, enfin rien qui ne fera deux colonnes séparées du même genre? JAMAIS PLUS Désormais, toujours tu vivras avec cette balafre en travers de la tête comme sur l’affiche. Quant à toi tu regarderas droit devant, bâillonnée, les mots ravalés, les épaules dégagées, le sourire engagé, le verbe haut et la pensée radieuse. TOUT IRA BIEN Ignore, ne te retourne pas, ne baisse pas les yeux, avance! Mort A la droguerie, j’ai acheté du papier peint de la collection Monet, j’ai balayé de colle les condoléances et tout le reste. J’ai acheté des escarpins fuschia en chevreau, une robe en organza rose poudre, un chapeau meringué, des gants en dentelle de Calais, des dessous à trous–trous, et tout le tralala– itou... Je ne passe plus jamais dans le quartier, j’ai tout oublié, je ne sais plus comment tu es mort. Marie Bout d’Art

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Dans cette ville grouillante et dense, débordante de bruits, de lumières, de fumées, d’odeurs, ce néant m’aspire comme un gouffre, comme un trou noir, dont la présence se remarque justement par l’absence et le vide; et c’est par le souffle du vent, le vol lent des mouettes, le ciel lumineux et le silence insensible au chantier en élaboration, que la vacuité du site rime avec la vanité d’une civilisation. C’est ici même, sur ce terrain, que la rivalité des monothéismes et par delà, l’opposition de deux cultures, s’est réouverte et que le IIIème millénaire a vraiment commencé ; ces tours élancées vers le ciel, prouesses techniques, forteresses de la finance, abritant arrogance et prétention de la culture occidentale, ont été anéanties simplement par une poignée d’hallucinés, mandataires autoproclamés d’une toute autre culture. Car la conscience, qui peut être appelée surmoi lorsqu’elle est collective, devient inévitablement politique, par l’appropriation par un groupe et par la violence d’une revendication faite au nom d’un dieu et par le truchement de kamikazes, porte-parole de ce surmoi collectif et politique. Aujourd’hui que les trois monothéismes couvrent la quasi totalité de la planète, la perception du surmoi s’exacerbe, pour peu que le sacrifice et le meurtre de l’adversaire fusionnent et glorifient le geste du terroriste. Du côté occidental, les puissances, un temps meurtries, se sont vite ressaisies, cautionnant des croisades dont les définitions de « défense offensive » ou de « guerre préventive », ont permis tous les abus. A la différence des guerres classique et civile, la guerre des partisans s’est affirmée nouvelle, avec un ennemi que l’on est incapable de déterminer, sur lequel il est impossible de mettre un visage. Ainsi, dans cette vaste clairière au milieu d’une forêt de gratte-ciel et de grues, un vertige me saisit soudain : que s’est-il vraiment passé ici ?

Denis Paris

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Poésie mortelle. Tant qu’il y aura des yeux reflétant les yeux qui les regardent ; tant qu’une lèvre répondra en soupirant à la lèvre qui soupire ; tant que deux âmes pourront se confondre dans un baiser, il y aura de la poésie !

Gustavo Adolfo Becquer Extrait de ”La Poésie éternelle”.

Mais il n’y a que des yeux déchirés qui ne reflètent plus rien ; Mais il n’y a que des lèvres pincées qui ne répondent plus rien ; Mais il n’y a qu’une âme claquemurée qui n’exhale plus rien ; Finie La poésie. Léa Cabrera

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Femme Femme célèbre Élégante Sensuelle Ta peau suave Ton corps céleste Tes yeux te pleurent D’un amour perdu D’une tristesse Ou pleure de joie D’un jeu ridicule Non et non Juste une belle photo Sur un mur griffonné Par des jeunes énervés Sophie Favreaux

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La radio gueule Je rallume un mégot dans le cendrier J’ai pas un pélo pour aller boire un coffee Je remets les fringues de la veille Le soleil ramène sa fraise Faut que je me presse Je vais en mettre de la couleur Faut pas que je traîne J’esquisse et j’esquive Ma main suit les battements de mon cœur Je vais lui en faire voir Certains diront que j’ai un goût étrange Mais je m’en balance Karine Girbal

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Rejetée Je jette des mots Sur une feuille Mais aucun mot Ne dit le deuil Ils restent seuls Eparpillés Sur ce linceul Bout de papier Jetés pêle-mêle Tout écartés Avec poubelle Comme seule jetée Le mur est là Tout empreinté Et moi sans voix A ses côtés Le mur est là Il restera Mes mots sans poids Ne l’impriment pas Eva de Roffignac

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Ligne de mire Ping pong tape Plic ploc sape Béton armé démuni Face à la pluie ennemie Ronge les filets Eloigne les minets Ne laisse aucun répit Me laisse déconfit Fer rouillé ou fer rongé Barre grise démâtée Fer dépoli, rouillé, cuivré Campé sur ses deux pieds Rebelle de la ville Hardi sans bretelles Filets noirs et poisseux N’attend aucune aide des cieux Se tend et affronte la peur Ne se laissera pas user Résiste et sans se démonter Saura prouver toute sa valeur. Sonia Bachellerie

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Divine facétie Une sensation étrange réveilla Adam en sursaut. Stupeur ! Il ne reconnut pas son univers habituel. Il n’ornait plus le ciel de la Chapelle Sixtine et se retrouvait sur une paroi défraîchie, en un lieu insolite. Affolé, il promena son regard alentour. Son entourage familier avait disparu. Seul, près de lui, Dieu lui tendait toujours la main. Dans cette épreuve déconcertante, il ne l’abandonnait pas. Adam reprit espoir. Dieu sommeillait encore. Adam ne troubla pas son repos et s’abandonna au réconfort de sa présence, à jamais précieuse. Ils se côtoyaient depuis si longtemps ! Dieu l’initiait à la vie et guidait sa réflexion. Adam s’inquiéta de leur apparence actuelle, sur ce mur délavé. Leurs portraits esquissés d’un trait rapide, épais et noir, plagiaient l’une des plus célèbres peintures de Michel-Ange. Et cette copie bizarre le désolait. Dieu s’éveilla. Il ne manifesta aucun étonnement. Il remarqua d’emblée le parchemin ancien, inexistant dans l’œuvre du Maître de la Renaissance. Il renfermait des écrits empreints de sagesse. Dieu approuva l’initiative. Il souriait. Incroyable ! Adam qui redoutait son courroux fut médusé par sa complaisance. Dieu s’amusa de son effarement et décida enfin de lui révéler la clé de cette énigmatique situation. Taguer ! Bomber ! Sous d’autres cieux, Michel-Ange en rêvait. Alors il lui offrit cette opportunité, mais imposa une condition draconienne : réaliser l’ouvrage en un éclair ! La contrainte ne rebuta pas l’artiste. Sa dextérité ne pouvait le trahir. Confiant, il releva le défi. Et cet essai fulgurant enthousiasma Dieu qui se réjouissait de sa divine facétie insufflant à l’art pictural une nouvelle variante. Françoise Marty

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Allégorie Le monde est ainsi Une main solide, ouverte, offerte Un monde populeux de corps humains, creux et inertes Ils ont tiré leur sort, à pile ou face Petites balles de couleur qui flottent à la surface Gommettes écarlates pour les autocrates Gommettes indigo pour les bourreaux Gommettes safran pour les tyrans. Et puis … l’homme en marche Univers de l’artiste. Du paradis, nostalgique. Ainsi est le monde Pétard hémorragique ! Marie Borghetti

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Interdits. Répression. Stigmatisation. D’outre Atlantique, voici le fameux badge s.x.70 « smoky x-ray seventy », badge qui, dorénavant, se doit d’être épinglé sur les vêtements de tous les nicotine’s addict. Tous ! Fumeurs, fumaillons, clopeurs, crapoteurs, ceux qui s’en grillent une, ceux qui s’en roulent un, tous. Montrés du doigt ! Par les uns, accusés de cautionner l’exploitation des ouvriers ramasseurs de tabac. Par les autres, soupçonnés de participer, activement, à l’encombrement des services d’oncologie. A l’unanimité, traités de pornographes aux attitudes outrageantes. Faut voir leurs lèvres humides enserrer le filtre et aspirer voluptueusement le bout de la tige. Faut voir leurs doigts fébriles bourrer d’une pipe le fourneau, avant d’en suçoter le tuyau. Et puis toute cette fumée, évanescente, qui ondule, emplit la bouche, glisse, se faufile, dégouline dans la gorge, se répand dans les bronches, tapisse les alvéoles … Pure incitation à la débauche. Smokers, suspectés qui plus est d’y prendre du plaisir. Du plaisir ! Oh my goodness ! Marie-Chantal C. 57


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Docker Elle attend naïve, dans le bruit du dock. La cigarette lui brûle les doigts. Plus rien n’a rien d’importance, non rien. Bruits métalliques qui martèlent son esprit. Son regard se perd dans le cliquetis des portes, des câbles qui ingèrent des kilomètres de souvenirs. Gestes mécaniques qui brûlent sa peau, à fleur elle s’avance, angoissée. Un tonneau, un câble. Son regard se perd au loin. Une camionnette s’approche l’avalant de son regard. Encore un, encore, elle détourne son regard, avale cette salive, acide, qui lui rend la gorge en feu. Lourdement elle vient à contre-courant. Elle approche, les mains dans les poches, une mèche lui barre la route. Ses bras se bandent, les muscles connaissent l’odeur, le bruit, la proximité. Engourdie dans ses gants qui lui arrachent la peau, chaque mouvement lui donne la nausée. Les battements de son cœur se calquent aux mouvements incessants de cette danse aérienne des containers qui valsent sous le vent. Terrorisée dans cette mécanique, elle prend ces formes, ces sacs inconnus, ces tas anonymes, balancés dans ces caves noires abyssales. Dans sa tête, juste le bruit : rythme incessant ; elle veut hurler, mais rien ne sort. Elle marche lentement le long de cette grisaille, ses jambes vacillent : statue de pacotille. Ton regard se perd sur ses jambes, le vent anime cheveux, sa poitrine palpite, tes mains parcourent l’ombre de ses hanches, sa peau frêle et blanche t’exaltent. Des bouts de cordes enlacent ces chevilles, bondage terrifiant, et succulent. Ses bas recouvrent ses genoux, impatiente elle attend le moment. Anne-Erell Tor

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L’instant. L’instant est venu. Je le sens. Je sais que je ne peux pas y échapper. Je croyais avoir oublié. Heureusement j’avais oublié, mais mon corps n’a rien perdu. J’entends des cris, des cris terribles. Les larmes me montent aux yeux. Je me recroqueville sur ma douleur. Je ne veux pas. Ces cris dans la nuit m’atteignent en plein cœur. Je me tourne et me retourne dans mon lit. Je ne sais plus comment me mettre. Sur le dos, j’étouffe, sur le côté, je ne peux pas respirer, sur le ventre, je ne peux même pas y penser. Cette peur. La grande peur. Je la connais, je la retrouve. Elle a ses repères dans mon corps. Elle retrouve son chemin dans mon ventre. Elle me fait haleter. Elle me plie en deux. Je vais mourir. J’accouche de mon cinquième enfant. Anie Tor

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Pierre CorratgĂŠ Les murs et les vitrines comme un portrait de la ville...

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Recette de petits mots Chaque image bien trier et regarder Aucun vide ne laisser Petits dessins et tourniquets encoller Lettres et mots côte à côte négliger 1 dose de folie et 2 de rigueur 3 soupirs et 4 tentatives avortées 5 minutes de concentration et 6 secondes affolées 7, 8, 9 recettes préparées Bouts de dates, décors arrachés Bouts d’histoires, bouts de vies rabibochées Bouts de dessins et graffs étroitement liés La recette de ma vie ici et là étalée Saveur visuelle et gustative Goût sucré salé Aigreur intellectuelle, migraine olfactive J’aime pas tout mélanger Indigestion de couleurs et de mots Stress post aromatique Dessert pas mâché, trop gros Finir par un café sucré.

Sonia Bachellerie

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Noir et blanc Chaque fois que j’impose ma signature dans les villes de murs et que je la publie au regard des passants, c’est une nouvelle bouteille à la mer, un cri dans la nuit que je pousse, un appel à l’aide. La ville est travail et béton. J’y suis inutile, alors j’écris ce message avec le sang de mes cauchemars, avec la sueur de mes angoisses. On peut suivre mon parcours erratique au gré des rues. C’est un résumé de ma vie. Mon histoire est à l’intérieur. Je suis enfermé dans mon message. Ce tag occulte m’emprisonne mais me donne un sens dans cette ville qui n’a pas besoin de moi. Je fais ma place. Je chante avec l’aérosol du silence et je souille les briques de Brooklyn ; mon asphyxie gêne les passants et mon message inutile s’insinue dans leur vie. Comme par la fissure d’un mur, on entre en cachette dans mon jardin intérieur, une épure de mon enfance qui recèle mes peurs, mes souvenirs, mes amours. Je sais que personne ne s’intéresse à moi, et pourtant j’attends un visiteur inconnu qui viendrait lire mon épitaphe, cette inscription funéraire sur les murs de la ville qui deviennent ma pierre tombale. Denis Paris

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Victoria Elle a la démarche d’une reine. Du parfum au creux des genoux. Sa jupe s’enroule en larges vagues autour de ses hanches. Son corset, lacé serré, fait jaillir une poitrine blanche et laiteuse. Elle ne sait où ses pas la portent, elle laisse le hasard maître du jeu, chef de guerre de sa vie. La terreur lui a fait perdre la tête. Elle s’enfuit en courant, ne sachant où aller. Ses bras, tombés à terre, maculent le sol de son effroi. Immobile, en suspens, elle s’arrête en haut d’un immense escalier, pétrifiée par son destin. C’est la Victoire de Samothrace. Anie Tor

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L’inspiration me manque et c’est bien là le drame. Brouillard dans ma tête Coup du sort Manque d’effort Prendre un essor Tel est mon sort ! N’en déplaise aux plus forts Je me conforte Dans cet abord Je suis à tort Un conquistador Et alors ! Karine Girbal

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Salut, Je claque la porte Je me casse Je m’enfuis Je m’en fous Je mets mes mains Dans mes poches Je marche dans ces ruelles Ça pue mais j’aime bien Ça sent la vie La vraie La tristesse La pauvreté Mais dans leur monde à eux Ils sont heureux Ils ne se posent pas de questions Ils vivent au jour le jour Je reviens J’ouvre la porte

Sophie Favreaux

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Laminoir Une palissade noire. Une porte énorme, noire. Une passante de noir, dévêtue. Moi ! Je m’immobilise, fascinée par ce noir sur noir. Je mise toujours sur le noir. Ce noir lourd qui exclut l’illusion et pousse à l’isolement. Noir profond et animal. Nuit sans lune. Cette porte est prison, à tout jamais scellée. Signe de la nuit, des ténèbres et de la mort. Je plonge dans l’univers obscur de moi-même. C’est comme au jeu, quand sort le noir. Magie blanche ou boîte de pandore ? Je pense aux entrailles de la terre. Je songe à ma mère. Fille en deuil je deviens. J’habite ce tableau noir de fumée. Noir ! Symbole de la fécondité. Dans la force de ce monde souterrain gisent mes souvenirs conscients et inconscients. Je pénètre cet espace. Les images ternes s’accumulent, se succèdent, sans mot. Je m’infiltre dans la grotte. Phobie ! Je remonte le temps gorgé de mémoire amère, à mère. Vertige ! Femme de devoir, je suis. Ultime ordre de faire mes leçons. Lapsus ! Fermer le son Fermer le son C’est écrit noir sur blanc. Mur noir, porte noire. Noir intégral qui absorbe les couleurs. Plus de nuances. Plus que le noir de mes paupières verrouillées. Aveugle ! Muette ! Aveugle et muette, le silence noir m’accompagne. La boîte noire ne livrera jamais ses secrets. Désormais … Page blanche ! Marie Borghetti

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Volonté affichée Elle élance son regard Il se perd en buée Dans l’illusion d’un phare

Elle veut, que veut-elle Elle cherche, elle attend Qui que quoi, heure cruelle Du choix de ses vingt ans

Volonté placardée Planqués dans ses tiroirs Les soi si bien rangés Attendent leurre miroir

Elle veut, que veut-elle Elle cherche, elle attend Qui que quoi, le sait-elle Dans l’étroit de ses temps

Volonté affichée A l’endroit d’un départ Aux désirs affirmés Ces cris de nulle part

Elle veut, que veut-elle De l’endroit en suspens Plonge l’envers qui l’appelle Et se perd à présent

Eva de Roffignac

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Sur l’écran noir...

Silence : Les lunettes fumées vissées sur le visage, le paysage défile, défile, file, s’expatrie. Des ombres fugaces, silhouettes graciles jouent à cache-cache, glissent sur les verres souillés d’empreintes. Je ne me reconnais pas. Action : Fixer son attention sur un point. Je n’y arrive pas. Ce patchwork de formes et de couleurs me donne la nausée, je suffoque. Détourner le regard, je n’y parviens pas. Fermer les yeux : chimérique. Je cligne des yeux, je cligne, je cligne, rouge, jaune, vert, bleu, blanc, noir, blanc, noir, gris. Ça tourne : Monochrome, mon univers devient pellicule de cinéma ; plan 1, travelling, plan américain. Flash-back : Ma vie s’accélère : crise d’angoisse : mes mains se collent sur les vitres sales du TER, mes paumes suent, j’y colle mon visage : opacité de mon existence. Séquence 2 : Accélération du pouls, je deviens cette machine infernale. Fin Anne-Erell Tor

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Le rouge à lèvres Elle me faisait penser à Blandine, sainte Blandine du catéchisme, tout à la fois victime et déterminée. Je la vois : elle court, prend son élan, saute dans le cercle enflammé, et le lion, lui, affamé, la dévore un peu rôtie ; mais il s’en fout, il a faim ! Dans les gradins, on mange des olives, on crache les noyaux, on boit du vinaigre clair. Ils se sont tous levés pour la ola. Eméché, Claudius Simplitus a avalé un noyau de travers. Personne ne lui tape dans le dos. Il s’étouffe. Meurt. Dessert de lion. Non, ça ne tient pas avec Blandine, j’ai dû me tromper dans l’histoire ou la sainte... Mais bien sûr, cette femme martyr dont on voit à peine le buste : c’est sainte Agathe ! Même profil que saine Blandine, regard droit dirigé vers un lointain dont on ne saurait la soustraire ; pourtant Agathe a mal, elle serre les dents, elle s’est transpercé les seins de flèches. –Agathe, si tu dois choisir une discipline sportive, la prochaine fois, essaye le cheval d’arçon ou la course à pied... Sainte Blandine, sainte Agathe... Non, je ne peux refaire toute l’iconographie de toutes les saintes parce que je me suis fait prendre par une caméra de surveillance : j’ai juste volé un rouge à lèvre – un gloss vermillon. Je ne savais pas que son regard enregistrait mes faits et gestes. Pendant que je glissais le bâton de rouge à lèvre dans ma chaussure, elle filmait. C’est sûrement pour ça qu’elle ne m’a pas plu d’emblée, avec son étrange regard visionnaire de sainte nitouche. Marie Bout d’Art

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Elle avance lentement, le regard rivé sur les jambes à la démarche élastique de la femme qui vient de la dépasser. Elle s’arrête devant la vitrine, robe soyeuse, décolleté aux volants froufroutants, ligne près du corps. Petite boutique, pas d’autres clientes, une jeune vendeuse. Cela fera l’affaire. Elle entre. Dans l’étroite cabine d’essayage, elle se débat, cogne du coude la glace, se tourne rageuse quand la voix de la vendeuse demande timidement si tout va bien. Elle rouvre le rideau violemment, non bien sûr ça ne va pas, elle ne peut pas lui trouver une taille convenable pour une fois ? Cette robe est mal coupée, elle remonte sur les hanches, et puis ces volants c’est grotesque. Vous pouvez faire des retouches, la mettre à ma taille, l’arranger un peu quoi ? Remuez-vous, trouvez-moi quelque chose… Les robes s’empilent sur les portants dévastés, la vendeuse aux joues brûlantes proteste : mais je n’ai rien, je n’ai pas de robes taille… Je n’ai que des robes normales. Le mot est lâché, elle le savoure une seconde et écrase la malheureuse d’un : dites-le tout de suite que je suis anormale, un monstre, c’est ça ! Ca vous plaît de m’humilier, vous aurez de mes nouvelles par mon avocat, je vais vous faire cracher au bassinet, ma petite ! Elle sort de la boutique, éteint son portable qui a enregistré la conversation, et s’affale sur le siège du premier arrêt de bus qu’elle trouve. Une odeur aigre se dégage de ses aisselles humides, elle tire sur sa robe sac informe qui remonte sur ses cuisses distendues. Elle sort de son sac un carnet et note nom et adresse de la boutique en face de la dernière ligne : pose d’un anneau gastrique. La liste est close, tout est prévu, elle pourra tout payer. Le mois prochain, elle rentre en clinique. Marie-Claire Bassou

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Mue d’une sirène transgénique découverte dans l’Hudson River par l’éminent baroudeur des mers Peter C.

Centre héliomarin du Bronx, mai 2008. Marie-Chantal C.

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Planète P Année 4011 Planète P. Année 4011. Le professeur Magnus a réuni ses étudiants. L’honorable professeur Magnus ! Eminent anthropologue, ethnologue, archéologue, paléontologue : on ne compte plus ses titres ! Connu de toute la planète, il l’inonde de ses publications scientifiques. Conférences, débats, émissions diverses : dans cette société de l’image où l’information ne se diffuse que par écran, dans les habitations ou au-dehors, il demeure omniprésent. L’avis de cette incontournable sommité est souverain. Les habitants de la planète P se passionnent pour la planète Terre, désormais déserte, en raison d’un intense réchauffement climatique. Lui s’y rend fréquemment à bord de son vaisseau spatial. Muni d’un équipement et de robots sophistiqués, il est le seul à rapporter des vestiges exceptionnels. Il présente à ses étudiants son dernier trophée : un pavé noir porteur d’une inscription blanche. Il leur lance un nouveau défi : origine du pavé, de l’inscription, datation et sens du message. Il exige une démarche scientifique rigoureuse. Lui a déjà trouvé, évidemment ! Sa publication est prête mais il consentirait à y adjoindre les détails pertinents de leurs trouvailles, qu’il s’approprierait, bien sûr ! N’est-il pas l’étonnant, l’époustouflant, l’inégalable Maître Magnus ? Et ses étudiants dociles, soumis, sont prêts à tous les renoncements pour travailler à son service ! Ils entament donc leurs recherches. Ils s’affairent, consultant sur leurs ordinateurs ultra-performants une multitude de sites où sont retranscrits des documents anciens provenant de la Terre. Ils travaillent sans relâche, se relayant jour et nuit. Un jour, un des étudiants pousse un cri. Sur son écran s’affiche un article incroyable, une information inattendue, une révélation inouïe. Le scoop ! ”Ce matin, la police s’est rendue au domicile du célèbre professeur Magnus. Une perquisition dans son immense propriété a permis de découvrir un laboratoire clandestin dans lequel il fabrique de faux vestiges qu’il ose même proposer à des musées”. Ebahis, les étudiants se regardent et indignés, ils s’écrient : ”L’enfoiré, l’enflure, il nous a bien bananés !”, comme on disait jadis, sur la planète Terre. Et selon l’inscription du pavé, si sur la Terre un ”MAC” tirait profit de l’exploitation des belles-de-nuit, lui tirait sa gloire de la crédulité de tous. Françoise Marty

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Deux déesses immobiles Sans visage et sans âme Dans la grisaille urbaine Attendent ta venue De leur temple vitré Où scintillent leurs étoffes Elles saisissent ton regard Ralentissent tes pas Tu voudrais ignorer Leur présence magnétique Le désir qu’elle éveille Qui déjà te soumet Une vendeuse t’accueille Rien ne compte que l’instant Ce bonheur garanti Qu’elle emballe devant toi Carte bleue et reçu Disparu le désir Elles t’ignorent elles se marrent Les déesses du Dollar

Pierre Denizet

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La revue de photographie Regards est éditée par l’association bla-blART 20 rue JB Lulli, 66000 Perpignan, France. www.bla-blart.com et consultable sur le site www.revue-regards.com Directeur de publication : Pierre Corratgé (pierrecorratge@yahoo.fr) Comité d’édition : Claude Belime, Etienne Conte, Odile Corratgé, Pierre Corratgé, Jean Dauriach, Pascal Ferro, Michel Peiro. Communication : Odile Corratgé Réalisation technique : Pierre Corratgé Impression de la version papier par Crealink, création et impression numérique, Perpignan. Contact : revueregards@yahoo.fr Pour s’abonner à la revue web, acheter un exemplaire imprimé ou soumettre un dossier pour une édition ultérieure sur le site www.revue-regards.com Prochain numéro: • # 10 ”Architecture” (responsables Pascal Ferro et Claude Belime) novembre 2011. Partenariat, publicité : odilecorrage@yahoo.fr Toutes les photographies publiées dans la Revue de photographie Regards sont soumises au droit d’auteur. Toute reproduction ou publication est interdite sans accord de l’auteur.

Editions bla-blART, Novembre 2011. ISSN: 2110-7513

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