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b. vollmer

john batho

jean-françois bauret pascal ferro lucie et simon carlos barrantes john batho michel peiro etienne conte lea crespi fernand pio plas gabrielfrÊdÊrique ramon inescharlotte serrano tanguy

HS

revue de photographie photographic review 1

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face à la mer d es t e x te s r é d i gé s p ar l ’ ate l i e r d’ é c ri tu re d e l a bi bl i o thè qu e de S ai n t Estè ve s u r u n e s é r ie photographique de Pie r r e C o r r a tg é , ”L e te mp s à Torre i l l e s”

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Fa ce à la M er A t r a v e r s c e t t e série consacrée à la plage de Tor reilles, Pier re Cor ratgé no us p ro po s e bi e n d ava ntage qu’un si mpl e « suj e t ». S a dé mar che – phot ogr ap h i e r l e m ê m e l i e u à de s m o me nts di f f é re nts, du j o ur e t de l a n u it , d es qu at r e s a i s o ns , de p ui s l e mê me po i nt e t se l o n un c a drage me r- c i e l r igou r eu semen t i d e n t i q u e – i n t e r r o ge notre capacité à regarder le monde. Ici, la constance est i l l us o i re : l e t e m p s est à l ’œuvre e t, pa ge a prè s pa ge , ré vè l e l a mét amor phose i n f i n i e d u l i e u . L e photographe nous invite à saisir ce temps, à déceler dans c h a q u e i m a g e l e s m ultiples instants dont elle se nour rit : ses variations passées e t à v e ni r. P l us e nco re que l e j e u subti l de s c o ul e urs e t de s l u mièr es méd it err a n é e n n e s , c ’ e s t l ’ éphémère que l’art photographique nous donne ici à voir. L o r s q u ’ i l é v o q u e c e t te série, débutée il y a plus de dix ans, Pie r re Cor ratgé cite v o l o nt i e rs J e a nl o up S i e f f, un pho to graphe qui l ui e st c he r : « Dan s t ou t es les p h o t o g ra ph i e s , c’ e s t bi e n du te mps qu’i l s’agi t : du te mps qu i glisse entre les do i g ts, e n tr e l e s y e u x , d u t em ps d es cho ses et d es gens, d u t emp s de s lumiè re s e t de s é m o t i o n s, du t em ps qui pl us j a m a is ne ser a sem bl a bl e… ». L e s m o t s p e r mettent eux aussi cette diversité. En témoignent les textes p r o p o s é s i c i , r é d i g é s dans le cadre de l’atelier d’écriture mis en place par la bi bl i o t h è que m uni ci p a l e de S a i nt- E stè ve . Po ur s’i nspi re r de s phot ogr aphies qu i co m po s e nt ce t t e s é rie , c ha que parti c i pa nt a dû s’a f f ra nc hi r de leu r for malisme un pe u dé co nce rt a nt, pui se r m ati è re à di re dans l e ur si ngul a r it é même. L a v al e ur de ce s t e x t e s t i e nt d’a bo rd à c e c i qu’i l s f o r me nt un e nse m ble ext r êmemen t v a r i é , t a n t p a r l a f o r me que par le fond. Famille, voyage, temps, amour, poésie, m o rt , pi ra t e ri e , pe i nture , e spo i r… autant de thè me s qui o nt v u le jou r Face à l a m e r. Si l e l i e n s e mbl e par f o i s té nu e ntre l a pho to gra phi e e t le t ext e qu ’ elle a i n s p i r é , i l n’ e n r e ste pas moins réel. L e dialogue existe bel et bien entre ces de ux uni v e rs .

E co ut o ns - l e .

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Lune et l’autre A cette mer si belle Et la lune amoureuse A l’heure dite fidèle En attente fiévreuse Tout à la merci d’elle Va la mer changeante Décousue en modèle Que les marées régentent A vous deux en ce soir Jusqu’à l’aube assassine Déployez vos espoirs En corolle d’aubépine A vous deux en ce soir Qu’éclairent vos désirs Que s’accordent vos croire Aux tangos à venir A vous muses de rêves L’une pleine l’autre avide Telles deux faces d’une même Eve Aux entrailles torrides Eva de Roffignac

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Echappée belle

Nuages écartés Je plonge dans tes eaux Nage nue volupté Où se glissent nos peaux Nuages écartés Je baigne ta chaleur Irradiante clarté Aux miels des profondeurs Nuages écartés Mer et ciel se noient Aux corsages miroités D’un soleil d’émoi

Eva de Roffignac

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Aube la beauté de ton corps cinglant la lumière n’agace pas le calme du jour naissant ni cette lueur apparue tranquille et douce de l’astre chauffant le miroir paisible de l’onde et dont la lente danse des flots à nos pieds est témoin car la clarté de ce moment guide nos chuchotements et nos caresses et chaque expiration rythme le murmure de nos corps et la blondeur de tes boucles sur mon ventre et le duo étrange de nos sensations et l’odeur de ta peau sur le sable et mon oreille guettant ton souffle et la lumière chaude de tes seins et le sel de ton lobe sur ma langue et ta respiration et ton nombril et ta bouche qui sont autant d’allusions et d’équilibres suggérés par cette mer si plate, qu’un jour peut-être les nuages à l’haleine glacée viendront perturber et je mâcherai alors sans fin les mots timides que tu égrenais pour décrire notre passion

Denis Paris !

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Je téléphone en conduisant tout en écoutant la radio. Je lis quatre livres à la fois ; j’aime les tableaux de Basquiat et de Pollock. Lors d’un dîner, je suis capable de suivre trois conversations à la fois et quand je suis aux toilettes, j’écoute de la musique tout en lisant, en anglais de surcroît. Bref, je pratique le surdosage d’activités ou de sensations et je remplis tous les instants de ma vie par peur du vide et du silence. Pourtant je suis attiré par les tableaux minimalistes, la cuisine japonaise, que je ne comprends pas d’ailleurs et que je ne pratique pas ; je suis fasciné par Yves Klein et ses monochromes. Ainsi me vient cette question très personnelle : la puissance est-elle dans le vacarme ou dans le silence ? Puis, je m’interroge sur le mécanisme de la création, de ma création, qui ressemble à un exutoire de mon inconscient, oublié par ma conscience et qui pourtant se traduit dans une myriade de détails dans mes gestes quotidiens, lorsqu’ils ne sont pas masqués par le vernis de ma conscience qui, elle, a manifestement peur du vide. C’est lors des rêves, si on fait l’effort de les décrypter, que l’on a un accès direct à quelques bribes de cet être qui est en nous sans filtre sociétal ni éducationnel. C’est alors avec stupéfaction que se dévoile une infinité de mirages, de folies, d’inventions, où apparaissent de manière incongrue des personnages et des faits que notre mémoire consciente a oubliés ou plutôt refoulés. Ces rêves, trop rapidement rangés dans le registre délire, absurdité et hallucination, sont en réalité écrits dans une antique langue vernaculaire, parlée par notre seul inconscient et qui est le film de nos obsessions, de nos angoisses et de nos fantasmes parfois malsains, mais toujours authentiques. Cet inconscient, dont on doit accepter de ne pas savoir grand-chose et qu’il faut admettre comme sous-jacent à chacun de nos actes, se révèle également lors de la création artistique, lorsque l’on est submergé par le geste et que l’on parvient à se défaire de notre conscience qui englue et masque, même si notre mode de vie, notre métier et notre société nous ont brandi des interdits. C’est ainsi que j’ai commencé à prendre ces photos à Torreilles ; au fil des années, avec un cadrage immuable, je complète la description de mon inconscient qui se réaffirme à chaque fois au travers de ces photos de façon plus éloquente et spontanée qu’une longue analyse. Dans celle-ci, le ciel et la mer se répondent dans un monochrome et j’ai ressenti de manière irréfléchie le message qui a guidé le geste de ma prise de vue. Telle est selon moi la création, photographique en l’occurrence, qui permet de ne plus être à l’écoute de sa volonté mais de ses désirs, et qui est entrée à part entière dans ma vie comme une thérapie et un exutoire de langage inconscient. Denis Paris

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Belle lueur, annonciatrice d’un jour nouveau, qui nous ramène le chant des oiseaux… Foutaises ! La première lueur de ma vie, mystérieuse, attirante, m’a trahi. Ce petit point lumineux vers lequel j’hésitais à me rendre… Il était si bon de barboter dans une mer douce et chaude, enroulé à la liane maternelle. J’ai été expulsé, extirpé manu militari jusqu’à être projeté dans une lumière aveuglante, précipité dans le chaos terrestre, avec ce cri, ce cri de surprise et de douleur, ce cri semblable à celui d’aujourd’hui, ce cri de terreur lorsque j’ai été projeté au sol dans un souffle brûlant, quand j’ai compris que je venais d’être éventré par un éclat, une écharde monumentale. Oui, les bombes aussi illuminent le ciel avant que ne s’estompent les couleurs. C’est ainsi qu’allongé sur une mer amniotique, j’ai la sensation irréelle d’ondoyer au milieu de mes humeurs et de mes propres déjections. Tout est calme, d’une douceur exquise. Je ne suis plus qu’un petit souffle, qui s’amenuise, qui s’amenuise, et tandis que mon regard se voile, j’entraperçois, venue des étoiles, une infime et rassurante lueur d’espoir.

Chantal Calvet 13


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Belle rousse, plutôt gironde, Noctambule, cyclothymique, Rencontrerait vieux loup de mer Navigant à voile et à vapeur, Pour explorer face cachée.

Chantal Calvet

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Tiens te revoilà Toute en rondeur Serais-tu distraite Ta lueur insolente que je contemple Mais pour qui te prends-tu Crois-tu que le monde tourne autour de toi Tu te méprends Pourtant je ne t’ai pas demandé l’impossible Juste te voir le temps d’une marée Aurais-tu une face cachée Je m’éprends de toi et toi tu joues avec moi Océan comme miroir Etoiles comme compagnes Je voudrais juste goûter la douceur de nos premiers émois Lune à tics tu es Tu es mon double solaire Mais plus au diapason Cela n’aura duré qu’un temps, qu’un cycle Notre histoire d’amour croissant Maintenant décroissant Je m’éclipse. Karine Girbal

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Je me caille Dans cette grisaille Mon poitrail me tiraille Pourquoi moi Ce crabe qui fait la loi J’en ai pêché, pressée de montrer mon trophée Tu ne m’auras pas Je refuse de marcher dans tes pas J’hume l’air peut être pour la dernière fois Cet iode qui m’évoque... Quelle idiote Je vais le harponner, le vider Je passe de l’autre côté Pince-moi. Karine Girbal

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Béton et ferraille contre grains de sable et bois flotté Au bord du lit, la marque du drap incrustée sur ma joue, je considère mon univers matinal. Le bruit de la ville s’invite. Subtilement mon cœur commence à battre la chamade, mes neurones à se bousculer, mon corps à réclamer sa dose de caféine. Par la fenêtre entrouverte, le râle urbain s’immisce. Moto, métro, marteau-piqueur et haut-parleur, fast-food et vie rapide, supermarché et grand complexe ciné. Mon profil sur facebook, mon agenda sur l’i-phone, mes mails dans la boîte, je suis connectée… sans déconner. Mon réseau me titille, mes amis se virtualisent, mes clients à New-York, mes fournisseurs à Moscou. Carte bleue et VPC, trottoir crotté et plantes d’intérieur. Des plantes !? A l’intérieur !... 1 point d’exclamation, 3 points de suspension. Qui nous a fait gober ça ? Flash-back sur le marketing de la vie… Années 60 « la vie nouvelle » : machine à laver pour remplacer mémé. Années 70 « la vie rebelle » : des communautés pour se retrouver. Les soutifs sont brûlés. Années 80 « la vie Wall street » : les traders et Mickael Douglas me font rêver. Années 90 « la vie techno » : musique de paranos, bitume à gogo. Années 2000 : c’est le béton contre le grain de sable. Un décor urbain contre un instant volé. Choix difficile. Clash du confort moderne. Appel insistant de la nature. Où ira mon cœur ? Que choisira mon âme ? Dans la cuisine, l’odeur du p’tit déj’. Chuis en retard ! Pas le temps de rêver. La vie m’attend.

Charlotte Lextrat

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Je mate Dans un champ de blé ou en plein Paris, En costume trois pièces ou en bikini, Je me souviens de la plage de mon enfance. Odeur de chichis et crème solaire mélangés, Le sable collé sur mes pieds, Un bout de fesse sur un rocher, Je mate. Je mate le va-et-vient du juilletiste, et de l’aoûtien, Je mate les mégots, la méduse échouée, le parasol oublié, Je mate la chair de poule, Je mate le coup de soleil, Je mate, je mate, je mate. Et quand tout le monde est parti, Je bois ton eau, gris souris J’hume ton air, bleu de chine J’aime ton feu, orange sanguine. C’est ainsi que je te reconnais, comme sur cette photo de Pierre Corratgé.

Charlotte Lextrat.

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Eva de Roffignac

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Le Mot Je cherche,…..…. Mais le mot ne vient pas ! Je cherche le mot simple, Je cherche le mot juste, Celui qui, en accord avec ce que je suis, Traduira ma pensée Je cherche,……. Mais le mot ne vient pas ! Est-ce un art ? Est-ce un don ? De faire remonter des circonvolutions Du fin fond du cerveau, Le mot qui À lui seul éclairera la phrase, Celui qui, prononcé Eveillera l’image, donnera l’émotion. Je cherche,……… Mais le mot ne vient pas ! Et mon esprit s’agite Face à cette eau profonde, Dont l’écume du jour semble s’être figée, Triste tableau sans vie du soleil délaissé ! Le mot ne viendra pas, Je tournerai la page !

Lucette Eulin

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Le Temps Futur, présent, passé, Conjuguez-moi au temps que vous voulez, Vous ne m’aurez jamais ! Je tisse vos journées d’innombrables présents, Et à chaque moment, le temps de respirer… Il est déjà trop tard, j’appartiens au passé ! Je glisse entre vos doigts, Juste le moment d’être et je ne suis plus là ! Vous voyez bien que je me joue de vous ! Esprit étroit, esprit mesquin, Esprit chercheur de la formule miracle de l’immortalité ! De ma mort assurée ! Et vous, esprit artiste au regard avisé, Qui, l’instant d’un cliché, pensez avoir saisi un bout d’éternité ! Et bien vous vous trompez ! Mais après tout qu’importe futur, présent, passé, Car cet instant capté N’a-t-il pas l’art de vous émerveiller ! N’a-t-il pas le pouvoir de me faire oublier ! Alors calmez-vous donc esprits agités, Profitez de ce temps qui vous est alloué, Admirez ce nuage dans le ciel capturé, Ressentez l’illusion de cette mer trop calme, Aimez ou détestez Pour tout dire VIVEZ ! Et laissez-moi passer !

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Lucette Eulin


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Un, deux, trois Couchés, assis, debout Courrons Fuyons Jouissons de notre vie Rouge plaisir Blanc amour Vert de peur Colère folle Que nos idées convergent Que notre colère éclate Simple bonheur A toute heure Va-et-vient Avance Recule Roue libre

Sophie Favereaux

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Partie si vite Je me sens bien là-haut dans ces nuages blancs Je te vois, ne sois pas triste Je n’ai plus mal Je pense à toi qui te bats contre cette vie Ne songe plus à moi Regarde-moi là-haut Je suis là, je te protège Ne t’inquiète pas je reste dans ton cœur Sophie Favereaux

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Lettre à ma mer. Je t’ai quittée cent fois, cent fois abandonnée. Contre raison ! Pour d’autres émotions, des horizons lointains et colorés. A chacun de mes retours je t’ai retrouvée avec cette passion brûlante, ce frémissement des premières amours. Pareillement ! Aujourd’hui, je marche lentement sur ce chemin, mêlé de terre et de sable fin qui mène à notre rendez-vous. Le ciel est bleu, d’un bleu givré, doux à ma peau, piquant à ma paupière. J’aspire ton parfum, notes de fleurs blanches et de branches iodées. Comment vais-je te découvrir ? Noire et barbare verte colère grise électrique bleue d’Outremer céleste, azurée. Je vole de mes pas pour ne pas t’éveiller, te surprendre dans ta fantaisie, te contempler sans que tu sentes ma présence. Je t’aperçois. Tu te dévoiles. Calme et tranquille, reposée. Tu me révèles l’immensité de ta beauté. Tu as cessé de vivre pendant mon absence. Tu es lisse. Aucune ride sur ton front. Je sais, désormais, que tu as pardonné mes infidélités. Mon amour est intact. Dans ton regard, il y a cette lumière. Elle est palpable, me pénètre et me fige à tes pieds. Tu es présente, silencieuse et patiente. Ta pureté est parfaite et ton amour infini. C’est auprès de toi que je veux vivre. C’est au creux de ton flanc généreux que je veux me lover, Au soleil, m’endormir Au vent libre, pour l’éternité. Marie Borghetti 37


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TOUT CE BLEU, TANT DE BLEUS. Dans un coin de ciel … bleu Il y a tout ce bleu Il y a tant de bleus Ta peur bleue joue avec mes bleus à l’âme La truite au bleu taquine le requin bleu Le bleu joue avec l’enfant bleu Le lotus bleu de Tintin fleurit à la boutonnière du bleu de l’ouvrier Le ruban bleu noué à mon blue-jean s’éprend du col bleu Le casque bleu … désertant le bleu … de la meurtrissure Sacrebleu ! Dans ce coin de ciel … bleu Il y a tout ce bleu Il y a tant de bleus Et … Picasso … au beau milieu Qui, s’il n’en a pas, utilise du rouge !

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Marie Borghetti


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Merci Monsieur Baudelaire Vous souvenez-vous, Monsieur Baudelaire, De cet albatros, voilier inégalé ? Lors de vos voyages, réels, imaginaires, Je partageais toujours vos rêves éthérés. Vous fustigiez ces marins, insolents et barbares, M’avilissant, incapables d’humanité, Arrogants insensibles à notre amitié rare Que leur ignominie n’a jamais altérée. Voyez-vous, ces marins demeurent pervertis, Déversant en nappes sombres et morbides, De leurs bateaux hideux, un liquide sordide Qui englue les oiseaux et leur ôte la vie. Prisonnier immobile de cet obscur linceul, Je suis semblable à vous, je ne puis m’envoler. Ni crainte, ni douleur de me retrouver seul, Car à vous côtoyer, j’ai appris à rêver. A ce coin de ciel bleu, j’accroche mes pensées, Les hissant au-dessus de cette marée noire. Mon esprit affranchi hume la liberté, Tourbillonne et se grise des senteurs de l’espoir. Que des hommes sensés s’éprennent de la Nature, Qu’ils refusent aux oiseaux tout tragique destin. Et j’entrevois soudain une lumière blanche et pure, Dans votre éternité, l’albatros vous rejoint. Françoise Marty

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Vague d’espoir Un jour ou peut-être une nuit, les Alliés débarqueront. Vague espoir ? Vague d’espoir ? À l’instant, une main ferme empoigne mes cheveux et maintient ma tête dans l’eau glacée d’une baignoire. La pression s’intensifie. Je lutte. Je ne parlerai pas. Je résiste ! Violemment reconduit dans ma cellule, je suis jeté à terre. Mes yeux, tuméfiés par la torture, se noient dans l’obscurité. Noirceur absolue. Noires, les bottes de mes bourreaux ! Noires, leurs intentions meurtrières ! Noire, leur haine insatiable ! Noirs, leurs agissements ignobles ! Coups, ecchymoses, plaies. J’ai mal. J’ai peur. J’imagine les soldats alliés. Comme moi, ils connaîtront les affres d’une épreuve terrifiante, les tenaillant jusqu’aux tripes. Mais, assumant leur mission, ils affronteront l’ennemi. Alors comme eux, je ne flancherai pas. Dans les geôles de la Gestapo, je résiste ! Je songe à la lumière par-dessus le toit. Ma lumière : Lucie, rayonnante dans sa robe d’un bleu éclatant. Nos rêves : des enfants, des vacances au bord de la mer et une vie libre. Ils illuminent mon esprit et confortent ma détermination. Je ne livrerai aucun nom. Si je parlais, Lucie aussi serait arrêtée. Nous appartenons au même réseau. Je résiste ! Soudain, un bruit de bottes, sec, dur. Des voix cassantes, méprisantes. Des ordres effroyables, inhumains. Mes bourreaux ont compris que je ne capitulerai jamais. Mon corps, qu’ils ont mutilé, leur semble à bout de souffle. Sûrs de n’obtenir aucun renseignement, dans cette aube naissante, ils s’apprêtent à me fusiller. Je ne prononcerai qu’un seul nom : liberté ! Lucie ne peut que m’approuver. Je résiste… … Et un jour, enfin, au point du jour, les Alliés ont débarqué. Immense vague d’espoir ! Françoise Marty

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Encore une fois : perdu, noyé dans la poisse humide, tout enveloppé de noir, mouillé et fou de rage. Nul ! Le plus cancre des marins de la terre, incorrigible et incompétent, minable et laxiste, un vrai pirate d’opérette... Il faut le faire ! Conduire ce magnifique trois-mâts en plein milieu de cette photo. Papillon imbécile, incapable de lire une boussole, réfractaire au sextant depuis toujours... Inutile de parler de GPS, de satellite. Gadgets hors de portée de mon petit cerveau. Se planter dans la mélasse au large du Bourdigou ! Mais quel bricoleur ! Je vais vous faire une confidence : au départ, je n’avais aucune disposition pour devenir pirate comme mon père. Pirate penseur, peut-être. Pirate voleur, jamais ! En acceptant de perpétuer la tradition, j’avais posé mes conditions : je voulais devenir un Robin des mers, pas un Robinson du brouillard comme maintenant. Mon utopie pouvait devenir réalité : créer une vraie société égalitaire en prenant l’argent aux riches, argent de toute façon mal acquis donc illégitime. Le projet a bien marché au début. On a fait quelques bons coups sur des galions espagnols bourrés d’or volé aux Incas. Quelques rapts de commerçants repus pour améliorer l’ordinaire de notre communauté planquée dans des îles vierges. Des paradis devenus fiscaux. Mais aujourd’hui, c’est plus complexe de s’emparer des armes du trafic des embargos. Si par malheur, on touche à un petit voilier égaré, on crie au scandale et l’armée nous tombe dessus. Et puis il y a la concurrence déloyale. N’importe quel pêcheur des côtes somaliennes peut devenir un dangereux Barbe Noire. Mon sabre n’effraie plus personne et mon drapeau noir fait une tête d’enterrement. Le métier change et le chiffre d’affaire fond comme cette bruine. Ce sera dur d’arriver à soixante-deux ans ! Attends un peu qu’un technocrate ou le ministre du budget par exemple fasse une croisière. Si j’arrive à le localiser, je ferais bien parler sa femme… Bon, je bavarde mais il faut sortir de ce pot au noir. Si au moins je savais où j’étais ! Avec le pot que j’ai, je suis fichu d’avoir conduit mon équipage dans le golfe d’Aden et nous allons voir des soldats débarquer d’une frégate pot-de-vin. Grâce à mon légendaire sens de l’orientation, on va peut-être s’engluer dans la mélasse du golfe du Mexique. En tout cas, si ce n’est pas la mer noire, ça y ressemble beaucoup. Comment y voir clair avec ce bandeau ? Et oui, un pirate, un vrai, a un œil bouché. Alors je cours partout. Quand je vais à la proue, je n’y vois qu’à bâbord et quand je vais vers la poupe, c’est tribord que je découvre. Je m’épuise en navettes incessantes et énerve tout le monde. J’assure être sûr de moi mais c’est l’équipage qui commande et prépare certainement une mutinerie. Même les mousses chinois pourtant si dociles réclament des augmentations de salaire. J’en ai marre de perdre la face et le nord. J’en ai assez de ces prises dérisoires dans une mer de difficultés, de ce SMIC du pirate. Fini mon paradis solidaire où l’on partagerait tout. Ce qui est clair, c’est que l’avenir est aussi noir que cet horizon. Mon rêve englouti. Mon projet touche le fond... de la page. Je jette l’ancre et le « a » qui va avec et le stylo en même temps. Maurice Piferrer 45


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Au fond, j’aime la mer. D’ailleurs, je n’aime la mer qu’au fond. Depuis que j’ai cette photo sous les yeux et dans la tête, c’est la même scène que je revis. Mon rituel de plongeur. Peu glorieux certes, un temps secret, éventé maintenant. Isolé à l’avant du bateau, à l’abri des regards mais exposé aux embruns et à l’air du large, j’écoute mon corps. Cette boule qui enfle dans ma poitrine, je la sens monter, envahir l’estomac, pousser vers le haut. Frissons et chaleur, sueur et bouche pâteuse... La photo bouge toujours, lentement, régulièrement, sans à-coup. Inlassablement les crêtes de mousse se font et se fondent. Disparaissent comme le point fixe que je guette au loin sans le trouver. Ce que je cherche n’existe plus : quelque chose d’immobile, n’importe quoi pourvu qu’il ne bouge pas. Une chose, un mirage s’il le faut, qui stabiliserait mes sens et calmerait cette sourde pression stomacale. Une sensation qui neutraliserait ce flux irrépressible qui cherche à sortir à contre-courant. L’écume si belle devient baveuse. Le papier ondule et la table suit ce léger roulis. Plutôt que de lutter à armes inégales, j’épouse sans succès le mouvement inlassable des flots. Mon regard flotte mais quelque chose résiste, contrarie mon désir d’être ballotté comme un bouchon. Je voudrais être libre du choix de mes sensations mais je suis soumis et impuissant à cette montée et descente des eaux. Accroché au bastingage, je lutte contre ce mal-être envahissant. Un goût aigrelet se glisse dans ma gorge et préfigure l’assaut final. Derrière moi, les plongeurs plaisantent en s’équipant. Leurs rires ne sont que des cris inamicaux. J’en veux au groupe entier, à ces amis qui ne partagent plus rien de mon tourment. Je hais le pilote qui affronte la houle au lieu de la contourner. J’enrage contre le néoprène visqueux de ma combinaison. J’exècre ce goût de marée quand je respire dans mon détendeur. Je maudis cette odeur de mazout qui flotte sur ce bateau ballotté. Résister à tout c’est trop. Ma glotte est prête à lâcher prise devant les assauts répétés venus de l’intérieur. Dans un éclair de lucidité, un sourire fugace, plutôt rictus se dessine brièvement sur mon visage laiteux. Je pense à Lavilliers : moi ce n’est pas la musique qui est un cri qui vient de l’intérieur... ce sera un flot. Une seule vision m’apaise. La quiétude du fond. Le lent balancement amical des algues qui saluent ma présence et la solidité des rochers qui m’accueillent. Descendu avant les autres et assis sur un caillou bien fixe sous la coque j’accueille les plongeurs qui viennent vers moi entourés de bulles. Calme, serein et détendu, je leur fais le signe que tout va bien. Ils connaissent mon talon d’Achille. Bientôt... Pour l’heure, les embruns me fouettent la face et le moteur ronronne toujours. L’ancre n’est pas jetée. Le calvaire continue et pendant la traversée les travaux s’activent dans l’estomac. Mais pourquoi donc ces vapeurs de gaz-oil persistent à l’avant au lieu de disparaître par l’arrière ? Même les lois de la physique me sont hostiles. Soumis, j’abandonne la lutte. La nausée, je la veux amie et cherche sa compagnie pour en finir. Les torturés doivent aussi lâcher prise et pactiser avec leurs bourreaux pour les délivrer de leurs souffrances. Le bol stomacal libérateur sera le bienvenu. Je collabore à son explosion. Vite, finissons-en avant l’immersion. Le pire serait de rester à bord. L’impensable attente sur cette coque de noix me terrorise. Cette perspective déclenche un violent hoquet salvateur… Petit-déjeuner prédigéré pour les poissons... Le bonheur est sous la barque. La belle chevelure des posidonies me salue, les gorgones s’illuminent, le ballet des girelles m’enchante. Même les holothuries sont appétissantes. Les sens apaisés, détendu et serein, je baigne tout entier dans ces eaux régénératrices. Extase. Au fond j’aime la mer. Oui, qu’au fond. Maurice Piferrer 47


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Vert. Vert-de-gris. Gris-vert. Vert jade peut-être. Presque Véronèse. Sûrement pas vert de vessie, encore moins vert émeraude. Un bleu de cobalt et un ocre jaune. Et le gris dans tout ça ? Disparu. Un gris, enfant de bleu de céruléum et de blanc de titane plus une larme de noir ébène, mal mélangés, exprès. Non à l’ocre jaune, mauvais ici. Un jaune de cadmium plutôt et un bleu de céruléum, plus le gris mal mélangé. Oui, peut-être. Mais alors cette tache presque argent ? Une giclée de blanc, étalée avec le mont de Vénus, le mont de Vénus à la base du pouce bien sûr !! Enfin ! Et ce mouvement chahuté, déchiré, comme arraché ? Au couteau, oui le couteau, un petit couteau triangulaire, oui, oui, oui. Et le ciel, bleu de céruléum et du gris. Pas au couteau. Trop de relief. Au pinceau, une brosse bien plate et même, pourquoi pas un essuyage au chiffon pour plus de lissage ? Et voilà une toile nommée « mer démontée au couteau », un cadeau pour l’anniversaire de ma mère, un cadeau plein de rage et de désespoir. Anie Tor

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Elle marche. Elle marche sur le bord du trottoir. Ses longues jambes prises dans un jean serré. Elle marche, en jetant ses pieds devant elle. Elle marche en secouant légèrement la tête. Ses cheveux roux flambent sous le soleil. Ses cheveux de feu, frisés, gonflent sous le déplacement d’air de sa marche rapide. Elle a mis une veste bleue. Bien sûr avec des cheveux roux, elle n’allait pas mettre du rouge, ni de l’orange, ni même du jaune. Ni du vert d’ailleurs, elle n’aime pas le vert. Un vrai cauchemar ces cheveux. Ces cheveux capteurs de regards. Elle baisse les yeux. Elle marche plus vite. Elle est malheureuse, elle pleure, elle se trouve laide. Elle est magnifique, elle ne le sait pas, elle a 14 ans. Anie Tor

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Les lamantins

Un horizon coupé au couteau, Très exactement au milieu de la photo. La mer... déserte. Le ciel... désert. Rien dessus, rien dedans. Où sont les bateaux ? Où sont les voiliers ? Le vent dans les voiles ? Où sont les peintres qui inlassablement, Peignent et repeignent la mer et ses voiliers Sur leurs toiles ? Paysage mort, abandonné. Dangereux ce ciel soufré, sulfureux. Où sont les oiseaux dans cet air irrespirable ? Silencieuses, parties les mouettes. Reste-t-il encore des poissons dans cette mer morte ? Sans doute, ceux qui, tout au fond, aveugles, Rodent inlassablement, le nez dans le sable. Où sont les baleines ? Les dauphins ? Se lamentent les lamantins. Adèle Vergé

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Priez pour vous pauvres pécheurs C’est le monde à l’envers La voie lactée se noie Le soleil-Dieu coule Personne à l’horizon pour voir ce miracle Les pécheurs rêvent: Pêches miraculeuses, rédemption des pécheurs Ils ne savent pas encore que Dieu les a laissés Ils sont loin, très loin, leurs barques invisibles Ont basculé de l’autre coté de l’horizon Egarés ils pleurent les poissons Définitivement évadés de leurs filets déchirés Comment voir les récifs dans une mer noire comme leurs péchés? Inquiets devant ce jour qui tarde à venir Ils ne savent pas encore qu’ils vont prier pour rien Pauvres pécheurs qui priez sans arrêt Soyez-donc un peu plus humbles, Dieu, le Tout-Puissant, ne s’intéresse pas à vous Il ne s’y est jamais intéressé Même du temps où il existait

Adèle Vergé

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Non, c’est pas possible coco, c’est pas une photo exposable, t’as vu les couleurs, dis, t’as vu les couleurs que t’as trafiquées ? Mais j’ai pas… Quoi, te moque pas de moi, rose et bleu dans le ciel et en plus reflets roses sur la mer ! tu fais dans la layette maintenant ? Mais où t’as vu ça ? Où t’as vu ça ? C’est pas ma faute si… Sûr qu’c’est ta faute, t’as voulu faire de l’Art avec un grand A et qu’est-ce que tu m’donnes ? un vulgaire chromo, une carte postale pour touristes en mal de vacances ; et pis j’ te parle pas de la composition, plate, nulle. T’as rien appris ! Depuis quand on met la ligne d’horizon au milieu de la photo, hein j’ te le demande ! Et pis quel intérêt, quel intérêt à prendre cette mer toute vide, toute plate et ce ciel à la guimauve. Tu vois ce qui t’ manque, c’est l’inspiration, quoi, trouver queque chose qui te prend aux tripes, qui te chavire, les yeux ronds et la bouche ouverte sur une bulle de salive, là, queque chose qui retienne l’attention, qui fasse frémir la viande sous la couche d’huile solaire, queque chose qui fasse vendre !! Tu veux que je te dise, t’es qu’un amateur ; un artiste, un VRAI, eh ben, jamais il oserait produire ça. Marie-Claire Bassou

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Le parking elle s’est garée Le pont elle a traversé L’exposition elle est entrée Pas à pas elle circulait Dans un coin était le vigile Il avait un boulot facile Il fixait la foule tranquille S’arrêta la fille aux longs cils La foule murmurait admirait D’un seul coup elle s’est figée Le tableau elle observait Le rouleau gris se formait Grossissait déferlait Et son bruit sourd elle entendait

Le parking elle s’est garée Le pont elle a traversé L’exposition elle est entrée Vers le tableau elle est allée Dans un coin était le vigile Il avait un boulot facile Il fixait la foule tranquille S’arrêta la fille aux longs cils Longuement elle a observé Son reflet seul a bougé Algues et sel amertume mêlée L’odeur puissante l’a chavirée Sa peau de froid s’est hérissée Et l’embrun sur ses lèvres a séché

Le parking elle s’est garée Le pont elle a traversé L’exposition elle est entrée Vers le tableau elle est allée Dans un coin était le vigile Il avait un boulot facile Il partait à 7 heures pile Sur le pont elle immobile Le mur d’eau noire s’est soulevé Lentement elle est tombée L’eau grise il a regardé L’eau grise qui emportait la fille gracile Inutile Ophélie si fragile Les yeux fixes les yeux aux longs cils Marie-Claire Bassou

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Tu te voudrais parti vers d’autres lieux, d’autres possibles, qui te verraient renaître. Sur le pont désert où t’ont conduit tes pas, tu voudrais croire aux rêves qui te consument, te savoir autre demain. Mais déjà tu redoutes l’issue du voyage, et pressens l’amertume qui te guette : par-delà l’horizon, il n’est rien d’autre que toi, et la terre immuable de ton histoire. Sur le pont désert où t’ont conduit tes pas, apeuré, tu te refuses encore à toi-même et t’agrippes aux lambeaux de ta jeunesse enfuie. Tes yeux se nourrissent du ciel aux couleurs apaisées. Tu voudrais te fondre dans sa lumière mais pour l’heure tu dérives, aveugle et impuissant, dans les eaux noires de tes fictions. Pierre Denizet

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Sans-titre - gris sur vert, 1937

Certains soirs lui prenait l’envie de rompre le cours des choses, la succession si prévisible des jours. Un désir impromptu, comme une bouffée d’air frais dans le désert qu’était devenue – quand et pourquoi, il ne savait – son existence. Voilà qu’au sortir du bureau, sur le trottoir où déjà s’étiraient les ombres et où s’empressaient ses semblables, il ignorait le taxi qui d’ordinaire l’eût ramené chez lui, jetait un œil sur sa montre et d’un pas alerte, comme libéré de quelque poids invisible, prenait la direction du musée. Ces soirs-là, le gardien - cerbère désormais complice de ses apparitions tardives - le laissait entrer, là où d’autres, sans doute, eussent trouvé porte close. A quoi devait-il cette faveur ? il l’ignorait. Peut-être le besoin impérieux qu’il avait de respirer était-il alors trop perceptible pour que l’on pût raisonnablement l’ignorer. « Dix minutes, monsieur, lui murmurait le gardien en s’effaçant d’un pas sur le côté, pas une de plus ». Il ne lui en fallait guère davantage. Ses pas le guidaient toujours vers la même salle, le même tableau : Sans-titre - gris sur vert, 1937. Là, dix minutes durant, il s’absorbait dans la toile, s’imprégnait de son mystère, goûtait au bonheur sans nom de ne pas comprendre. Là, nulle raison, nul langage qui pussent s’emparer du visible ; simplement cette vibration au creux du ventre, cette ivresse, cet étonnement sans cesse renouvelé. Et tandis qu’au dehors patientait un avenir trop limpide, il puisait dans ce gouffre l’incertitude dont il avait tant besoin. Et si d’aventure il découvrait, en pénétrant dans la salle, quelque visiteur attardé, il se gardait bien de trahir sa présence. Il se tenait à distance, immobile, craignant de briser le charme de l’instant ; et cette idée, délicieuse parce qu’improbable, qu’il n’était peut-être pas seul. Pierre Denizet

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CIEL Lourd Cotonneux Orageux COLERE Dur Métallique Erratique SEVERE MER Calme Soyeuse Huileuse LUMIERE CIEL ET MER Unis, désunis CONTRAIRES Nuances, apparences EPHEMERES

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Léa Cabrera


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C’EST LOIN L’AFRIQUE ? -Dis, Adri, y a quoi après la mer ? -L’Afrique, répond mon frère fièrement. -C’est loin l’Afrique ? -Non j’crois pas. -Et comment tu l’sais ? -T’es trop p’tite toi, tu l’apprendras quand tu seras en… CE2 peut-être. Moi je l’ai appris avec M. Durand. En rentrant, j’te montrerai mon cahier d’histoire-géo, on a dessiné une carte du monde, et moi j’trouve que la Méditerranée, c’est plutôt petit par rapport aux autres mers. Si tu vas toujours tout droit, tu peux pas t’gourer, t’arrives pile poil en Afrique. -Et on ira un jour, nous, en Afrique ? -T’as qu’à demander à Papa qu’il nous gonfle le bateau, et dans une heure ou deux on y est. Mais va falloir ramer vite, sinon on aura pas l’temps de faire l’aller-retour avant qu’i fasse nuit et Papa et Maman risquent de partir sans nous. -Ah. -Et t’as pas intérêt à pleurnicher parce que t’as peur des requins ou des baleines ! D’accord ? -D’accord, lui dis-je courageusement. Papa ! Papa !… *** Aujourd’hui, assise sur ma serviette humide à moitié enterrée sous le sable collant, je regarde là-bas, « après la mer », et je sais que je ne peux pas me « gourer » : toujours tout droit et je tombe sur l’Afrique, et si j’avais un bateau gonflable… je viendrais te voir. Allez quoi, une heure grand max, maintenant que je rame vite et que je n’ai plus peur des fonds sous-marins ! Mais je crois que je n’aurai pas le temps de faire l’aller-retour, la lune pointe déjà son nez et je sens la fraîcheur de la nuit. Je me lève, j’époussette ma serviette et je repars en direction du parking, le sourire aux lèvres. Et puis je ris, fort, de plus en plus fort. Le parking est désert à cette heure-ci ; je monte dans ma voiture, j’allume le contact mais je ne démarre pas tout de suite. Je prends mon téléphone. Je tape : répertoire : Adri, Maroc : appeler. -Allô, Adri, c’est moi, ça va ? Léa Cabrera

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La revue de photographie Regards est éditée par l’association bla-blART 20 rue JB Lulli, 66000 Perpignan, France. www.bla-blart.com et consultable sur le site www.revue-regards.com Directeur de publication : Pierre Corratgé (pierrecorratge@yahoo.fr) Comité d’édition : Claude Belime, Etienne Conte, Odile Corratgé, Pierre Corratgé, Jean Dauriach, Pascal Ferro, Michel Peiro. Communication : Odile Corratgé Réalisation technique : Pierre Corratgé Impression de la version papier par Crealink, création et impression numérique, Perpignan. Contact : revueregards@yahoo.fr Pour s’abonner à la revue web, acheter un exemplaire imprimé ou soumettre un dossier pour une édition ultérieure sur le site www.revue-regards.com

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Editions bla-blART, Novembre 2010. ISSN: 2110-7513 69


ISSN: 2110-7513

Revue Regards HS #2 V5  

Hors serie #2 de la Revue Regards

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