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Paul et Florent : Un anarchiste à la lueur du Ventre de Paris

L’étude qui suit prolonge une analyse des sources esquissée dans notre postface à Un Anarchiste1 où était évoquée sa dette envers la nouvelle d’Anatole France intitulée Crainquebille. Ce dernier texte s’inspirant lui-même à plusieurs titres du Ventre de Paris, un triangle se formait qu’il nous semblait intéressant d’observer tant l’influence du roman d’Emile Zola sur le conte de Joseph Conrad dépasse amplement le cadre de la simple ressemblance thématique (l’histoire d’un parisien évadé du bagne), le parcours de Paul réfléchissant en profondeur celui de Florent2. A défaut d’avoir la preuve objective de cette filiation, la scène où le héros zolien fait le récit de son aventure justifie à elle seule le rapprochement. Après qu’elle le lui eut demandé plusieurs fois, Florent raconte en effet son histoire à sa nièce dans une atmosphère qui rappelle la traditionnelle scène de veillée : Pauline est assise sur les genoux du conteur, non loin d’un chat, tandis que le fourneau de la cuisine chauffe, que les femmes rapiècent et que les hommes travaillent. Paul, lui, enfermé dans la solitude du hangar où il a établi sa chambre, se tient à distance de toute compagnie. Un soir pourtant, à la lumière de quelques bouts de chandelle qui lui sont apportés par le narrateur principal, il finit par se livrer. Dans le cas du Ventre de Paris, le narrateur omniscient laisse la parole à Florent qui commence par ces mots : « Il était une fois un pauvre homme »3. Déjà, le recours à la fiction apparaît comme une première divergence puisque Paul affirme dans sa première phrase la valeur toute personnelle de son trajet : « Il semble que je n’en savais pas assez sur moi-même. »4 Florent peint ensuite les effroyables conditions de vie à l’intérieur du bateau puis du bagne, autant de scènes passées sous silence dans le récit de Paul. Plus loin, Florent raconte son évasion sur un radeau construit avec deux de ses camarades qui meurent bientôt de faim et de fatigue. Un Anarchiste reprend le même nombre de passagers, mais sur une barque subtilisée, et les fait mourir pour des raisons bien différentes. Aussi, quand le conte de Florent se transforme en une aventure pleine d’exotisme lors de sa longue marche en Guyane hollandaise, celui de Paul se voit systématiquement dénué de tout pittoresque. Florent, enfin, relate son arrivée dans une ville où il s’installe le temps de gagner l’argent nécessaire à son retour en métropole, nouvel épisode auquel fait écho la courte présence de Paul à bord d’un bateau étranger. Arrivé au terme des deux histoires, il faut encore remarquer 1

Voir « L’énergie du désespoir », in Joseph Conrad, Un Anarchiste, La Lubie, Lyon, 2002, pp. 51-58. Seul Ronald M. Spensley a noté ce lien. Voir « A note on Conrad and Zola », Journal of the Joseph Conrad Society, n°4, 1978, pp. 16-17. 3 Zola, Le Ventre de Paris, Folio, Gallimard, 1979, Paris, pp. 141-152. 4 Conrad, op. cit., p. 24. 2


certaines similitudes de construction avant même que les personnages ne se soient exprimés. Le narrateur du Ventre de Paris avait exposé au préalable la vie de Florent depuis son retour en France ainsi que son arrestation et son départ pour Cayenne. Or, on retrouve cette technique d’éclatement chronologique dans le récit de Paul qui est totalement « monté » à l’envers : sa fin est d’abord confiée au responsable du domaine, Harry Gee, puis une transition en forme de pont musical introduit la prise de parole de l’intéressé qui complète l’ensemble en précisant les origines de sa descente aux enfers. Au-delà de ces parallèles, le chemin des deux personnages se sépare tout en continuant à s’éclairer mutuellement. Pour commencer, l’un regagne Paris alors que l’autre reste sur le continent sud-américain, écart géographique qui redouble celui des fonctions de leur discours. Paul, en effet, ne semble lui prêter d’autre rôle que celui de confidence sans que cela s’accompagne d’un soulagement ou d’un bénéfice quelconque, son agitation croissante traduisant cette incapacité à se délivrer du mal en question. A l’inverse, Florent lui donne des allures d’aveu et de demande d’absolution, immédiatement accordée d’ailleurs puisqu’il accepte dès la fin de son récit un poste d’inspecteur à la marée des Halles. Cette coïncidence traduit combien Florent veut croire en sa seconde chance comme le montre dès son arrivée à Paris son refus de se retirer à l’extérieur de cette ville mangeuse d’hommes. L’offre lui est faite par une maraîchère, Madame François, qui l’accueille et ne réapparaît plus qu’à la fin du roman pour regretter qu’il ait ainsi créé les conditions de sa propre perte5. Après son retour, Florent semble bel et bien victime de son entêtement à ne pas voir et comprendre qu’il sera toujours un paria, qu’il le veuille ou non. N’acceptant pas sa mise à l’écart de la société, il s’aveugle sur sa situation et incarne jusqu’au bout une figure pathétique seulement digne de pitié6. Rejetant toute idée de réinsertion, Paul refuse au contraire de rentrer en Europe lorsque le narrateur principal le lui propose : son échec est d’autant plus tragique qu’il est impossible de s’apitoyer sur un sort qu’il a choisi et décidé d’assumer jusqu’à la mort, sa seule délivrance possible. Se sachant coupable même si la société a considérablement augmenté le prix de son châtiment, Paul est conscient de ne pas pouvoir faire plus confiance aux autres qu’à lui-même. Cette impasse l’amène à une retraite pour le moins atypique qui le voit finalement employé lui aussi par le symbole même de ce qui l’a condamné, non pas uniquement parce qu’il y ait obligé mais parce que cette situation lui permet ironiquement, c’est-à-dire par renversement 5

Elle emploie par ailleurs l’expression « mon pauvre homme » (Zola, op. cit., p. 34) en parlant de son mari décédé comme le fera la femme du gardien-chef le soir de la mutinerie (Conrad, op. cit., p. 37). 6 Nous nous opposons ici à la conclusion de David Baguley : « Le héros du Ventre de Paris (…) est prisonnier d’un destin vraiment tragique. La simple vie de Florent illustre l’échec d’un homme à réaliser son idéal, à gouverner les forces contre qui la volonté humaine ne peut rien. » In « Le supplice de Florent : à propos du Ventre de Paris », Europe, avril-mai 1968, p. 96.


du schéma attendu, de se retrouver à la fois seul et tranquille, double sens que la langue anglaise sous-entend par le simple adjectif « alone », mais également à l’abri de lui-même car sous le contrôle d’une forme réduite de société. Choisissant l’exil et la servitude volontaire après le bagne, Paul se libère par la même occasion de nombreuses aliénations intérieures et extérieures. Cela explique peut-être le stoïcisme de son ton maintes fois rappelé et reflète probablement l’influence de Schopenhauer pour qui le caractère tragique de la vie résulte de la volonté, cette force négative qui incite constamment l'individu à poursuivre des buts successifs, sans espoir de les atteindre et par conséquent d’être satisfait. Aussi, le vouloir-vivre mène inévitablement à la souffrance dans un cycle que seul un arrêt total et définitif des projets peut mettre à mal. Désignant une impuissance à se gouverner, l’échec de la volonté ne signifie pourtant pas chez Paul un éloge de la passivité car sa résignation naît de la lucidité et lui demande le courage de ne plus éprouver de désirs inutiles au risque de ne plus en avoir du tout. Ainsi, une fois son double meurtre perpétré, ne se révolte-t-il plus — sa faute est désormais trop grande — mais il continue de résister comme l’atteste son refrain : « Je ne nie rien, rien, rien ! »7. Le domaine d’élevage est ici la grande invention de Conrad car le lieu parfaitement circonscrit qui permet à Paul de quitter toute forme d’agitation et d’envie. Harry Gee, l’homme qui le cueille dès sa descente de bateau, lui donne paradoxalement les moyens de cette douloureuse ascèse en le débarrassant de tout besoin matériel : Paul est nourri et blanchi comme Florent d’ailleurs par son frère au moment où tout va encore à peu près bien pour lui. Sur cette île à double titre, Paul n’est plus qu’un être nu, en marge de la société et presque en dehors de la civilisation, situation peut-être rendue possible parce que personne ne semble l’attendre ou lui manquer à Paris quand la famille de Florent est à la fois ce qui l’appelle et le perd. Sa belle-sœur Lisa, figure emblématique des Halles, finira en effet par le dénoncer afin de ne pas être salie personnellement et professionnellement par ce parent malgré tout étranger. Harry Gee trouve quant à lui la solution en arrangeant l’identité de Paul dans l’intérêt de ses affaires avant de laisser se répandre à Horta la rumeur de ses anciens agissements. L’« horreur économique » ayant prospéré, la simple charcuterie s’est transformée en véritable multinationale et l’objet du désir a commencé à se dématérialiser : la viande pleine de sang n’est plus que l’ombre d’elle-même sous la forme d’extraits à haute valeur nutritive. La défense de l’ordre moral et le côté petit-bourgeois de Lisa se retrouvent également dans les patrons parisiens qui refusent d’embaucher Paul après sa première condamnation et

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Conrad, op. cit., p. 14.


précipitent ainsi sa « rechute » politique. Le café qui avait vu sa vie basculer est l’endroit où Florent reprend ses activités révolutionnaires, car c’est bien un même rêve d’insurrection qui accélère le destin des deux personnages. Toutefois, si l’inégalité du monde en est le déclencheur commun, les « fièvres politiques »8 qui grisent Florent sont un état permanent quand celles de Paul naissent d’une ivresse réelle. Le premier possède certes un « tempérament tendre »9 comme le second a « la tête faible et le cœur chaud »10, mais Paul, modeste ouvrier, est un « camarade » accidentel alors que Florent, ancien étudiant en droit, a tout de l’idéologue. Il souhaite faire couler sur les Halles un sang autre que celui des boucheries tandis que Paul renonce à changer le monde et les hommes contre leur gré, conscient qu’il ne peut y avoir de solution à l’intérieur du problème. En ne revenant pas à Paris, il s’affranchit donc non seulement de la pesanteur sociale mais évite de surcroît tout ressassement. Florent, à l’inverse, ne pense plus qu’à se venger, lui qui a été victime d’une erreur judiciaire, pris non pas la main sur le sac comme Paul mais les mains couvertes d’un sang qu’il n’a pas fait couler. Loin de réussir, son plan débouche sur une nouvelle arrestation et une parodie de procès qui le voit soumis une seconde fois à la même peine. Deux jugements, comme Paul, mais avec des significations opposées puisque Zola en fait un véritable réquisitoire contre les « honnêtes gens » sur lesquels se termine d’ailleurs Le Ventre de Paris, point d’orgue de sa théorie opposant explicitement Gras et Maigres11. Conrad, au contraire, reste au-delà de toute condamnation morale univoque en dispersant son opinion personnelle dans ses différents narrateurs avant de conclure sur la puissance de l’indicible. Son écriture sèche, toute en ellipse, semble ainsi en parfait désaccord avec le gras de la description naturaliste, Zola étant en quelque sorte pris à son propre piège puisqu’il se veut aux côtés du porte-parole de sa thèse, le peintre Etienne Lantier, futur héros de L’Œuvre. Arrivé au terme de cette comparaison, il paraît important de voir ce qui sépare les deux auteurs, non pas au-delà de leurs personnages et de leurs histoires, mais à travers eux. Ils correspondent en effet de manière très caractéristique à la distinction avancée par Edmond Jaloux : « le roman d’aventures comporte avant tout l’examen de la solitude humaine [quand] le roman français n’a d’autre objet que l’étude de la société »12. Zola, de toute évidence, excelle dans sa description de Paris et de ses habitants mais la mer, la solitude ou encore le désespoir ne rentrent qu’avec difficulté dans son univers indéniablement urbain, social et 8

Zola, op. cit., p. 312. Ibid., p. 221. 10 Conrad, op. cit., p. 46. 11 Voir Zola, op. cit., pp. 301-303. 12 Edmond Jaloux, « Joseph Conrad et le roman d’aventures anglais », in La Nouvelle Revue Française, « Hommage à Conrad » n°135, décembre 1924, p. 77. 9


optimiste. Son personnage et les thèmes qu’il génère nous semble ainsi manquer de nécessité, Florent apparaissant comme un simple contrepoids au personnage principal du livre qui lui donne d’ailleurs son titre. Il n’est qu’un élément généalogique mineur dans le système des Rougon-Macquart alors que Paul représente l’une des multiples variations du même personnage — ou plutôt de la même Figure obsessionnelle — que Conrad incarne différemment dans la plupart de ses textes. Le discours de Zola ne trouvera par conséquent sa pleine valeur qu’au moment où il basculera de la littérature vers la politique grâce à son engagement dans l’Affaire Dreyfus. Henri Guillemin explique à ce propos : « Il y a, dans Le Ventre de Paris, trois petits mots formant nom propre, que Zola écrivit en 1872 sans pouvoir un instant se douter qu’il les verrait un jour reparaître et qu’ils auraient, dans son destin, un rôle immense. Il les avait relevés dans les Souvenirs de Delescluze, qui raconte ce qu’était, dans les pénitenciers de la Guyane, l’existence des déportés du 2 décembre. Beaucoup moururent aux îles du Salut. (…) A cause du nom, qui va bien dans un livre, Zola avait imaginé son Florent comme un ancien captif de l’île du Diable. Viendra le temps — un quart de siècle, et nous y serons — où, quand Zola dira de nouveau : « Ile du Diable », il ne sera plus assis, mais debout ; la Vérité et la Justice ne lui paraîtront plus des termes de « poète » (…) »13. Autant de divergences qui expliquent sûrement le jugement sévère de Conrad — en français dans le texte — à l’égard du naturalisme et de celui qu’il appelle son « prophète » : « Tout ça, c’est très vieux jeu »14. Zola perpétue en effet la tradition des Balzac et Hugo comme il inscrit de toute évidence Florent en héritier des Vautrin et Valjean. S’il est sans aucun doute un immense peintre de la seconde moitié du XIXe siècle, c’est-à-dire l’un de ceux qu’il a défendus, il reste par ailleurs fondamentalement manichéen, français et classique15. Contemporain ou presque de Zola, Conrad — à la manière de Van Gogh — déborde son siècle et sa nationalité pour offrir une vision complexe et résolument moderne dont Un anarchiste est le parfait concentré.

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Guillemin, in Zola, op. cit., p. 27. Paul est lui détenu sur l’île Saint-Joseph. Au-delà du différent statut de détention que ce choix reflète, il semble surtout traduire la préférence de Conrad pour un terme neutre dès son origine mais également après « l’Affaire » qu’il était en mesure d’utiliser et à laquelle il ne fait aucune allusion. 14 Lettre à John Galsworthy du 12 septembre 1906 in G. Jean-Aubry, Joseph Conrad : Life and Letters, Heinemann, 1927, vol. II, pp. 32-33. Il est intéressant de noter que cette allusion survient peu après la rédaction d’Un Anarchiste, fin 1905, et sa publication en août 1906. Cet extrait est également cité par Yves Hervouet, in The French Face of Joseph Conrad, Cambridge University, 1991, p. 237. 15 Le Ventre de Paris obéit d’ailleurs au schéma canonique suivant : situation initiale stable  arrivée d’un élément perturbateur  succession de péripéties suite à cette crise  résolution par l’élimination de l'élément perturbateur  dénouement final correspondant au rétablissement de l'ordre initial.

Paul et Florent : Un anarchiste à la lueur du Ventre de Paris  

Article publié en 2002 dans la revue L'Epoque Conradienne

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